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samedi 29 mai 2021

Gift Songs of Underland

Et vous, mes mains, saurez-vous
Toucher encor mes paupières,
Mon visage, mes genoux ?
Sortant du fond de la Terre
Suis-je différent des pierres ?

Jules Supervielle, Géologies, in Gravitations

Quels sont les dix livres que vous emporteriez sur une île déserte ?  La question n'est pas très originale, mais les réponses peuvent l'être, ainsi de Maylis de Kerangal sacrifiant à l'exercice avec Sylvain Bourmeau, pour la revue en ligne AOC. Je fus littéralement conquis par son évocation du premier livre de sa liste, à tel point que je le commandai sur-le-champ. Extraits (j'ai coupé un peu, à regret, pour ne pas imposer une trop longue citation) :

"On commence ?
On commence par le plus contemporain, un livre que je n’aurais pas eu entre les mains il y a un an : Underland de Robert Macfarlane, un auteur britannique qui n’écrit pas de fiction mais plutôt des récits littéraires et documentaires. [...] Dans son édition française, Underland est sous-titré Voyage au centre de la terre, et moi, adolescente, j’ai été une grande lectrice de Jules Verne… C’est une traduction de Patrick Hersant. En ouvrant ce livre, on passe donc sous la terre. L’ouvrage est composé de neuf ou dix récits, chacun autour d’un lieu, et il est organisé en trois parties : ce que l’on voit, ce que l’on cache et ce qui nous hante. Ce sont des lieux où il s’est rendu, et desquels il a rapporté un texte d’abord d’une grande beauté littéraire mais aussi dans lequel il mobilise beaucoup d’autres choses, qui viennent de la philosophie, par exemple, avec Walter Benjamin ou de l’anthropologie avec Anna Tsing ou encore de la poésie et de William Carlos Williams. Ce sont quelques noms qu’on peut attraper dans Underland, un livre dans lequel s’hybrident ces disciplines différentes, et dans lequel la géologie est aussi, bien sûr, très importante. Macfarlane part de la métaphore de la descente, et il essaie en quelque sorte, et sans mauvais jeu de mot, de relever l’idée de descente, de l’exhausser. Tous ce qui est sous la terre, ces mondes souterrains, ces catacombes, ces nécropoles, ces grottes sont souvent appréhendées avec peur, avec dégoût. Mais lui, il tente plutôt d’adopter une posture de chercheur d’or. Cela fait penser évidemment à la phrase de Victor Hugo sur les mineurs, « l’imagination cette grande plongeuse », cette idée que pour imaginer il faut être comme un mineur… Ce qu’est du coup Robert Macfarlane pour ce livre extraordinaire qui nous amène aussi bien dans une ancienne mine en compagnie d’un jeune scientifique qui essaie de capter les fragments de particules de lumière issue des trous noirs que dans les profondeurs d’une sépulture des montagnes slovènes… Il y a beaucoup d’autres histoires de monuments funéraires, de tertres à travers les îles Lofoten, le Groenland, la Finlande, la Norvège, et surtout la Grande-Bretagne…

C’est un livre-ressource pour moi, du fait de toutes les références qu’il contient mais aussi, et surtout, sur le plan de l’imaginaire, c’est-à-dire l’endroit pour un écrivain qui doit être le plus activé par un travail plastique et sensible, par la curiosité, par les rapprochements, tout ce travail de l’imagination."

Le 19 mai, j'ai commencé l'ouvrage et immédiatement, dès l'ouverture, que l'auteur nomme Première salle, j'ai retrouvé un des thèmes qui avaient surgi avec les lucioles, en l'occurrence le labyrinthe. "On accède au monde souterrain par le tronc fendu d'un vieux frêne", est-il écrit dans l'incipit. Et, page suivante : "Sous le frêne se déploie un labyrinthe." Phrase reprise en écho à la fin de ce préambule : "Ces scènes du monde souterrain se déroulent toutes sur les parois de cette salle impossible, au fond du labyrinthe qui se déploie sous le frêne fendu. D'une culture et d'une époque à l'autre, ce sont toujours les trois mêmes tâches : protéger ce qui est précieux, produire des choses de valeur, reléguer ce qui est nuisible."

Les lucioles, je les retrouverai d'ailleurs dans ce chapitre où Macfarlane explore les catacombes parisiennes, en compagnie de deux "cataphiles" qui ne craignent pas d'emprunter les passages interdits :

"Le ballast crisse à nouveau sous nos pas. Devant nous, plus loin, une nuée de lucioles émerge dans le noir, leurs lueurs orangées voletant dans la nuit. Elles semblent flotter sur place et projettent des lumières dansantes sur les murs de brique. A mesure que nous nous rapprochons, les points lumineux s'attachent à des corps humains : ce ne sont pas des lucioles, ce sont des diables. Équipés de lampes frontales à carbure qui produisent de petites flammes jumelles, des gens se pressent à l'extrémité du tunnel." (p. 144-145)
C'est juste après que Macfarlane interrompt son récit pour évoquer Le Livre des passages de Walter Benjamin, et son suicide en 1940 à Port-Bou, où l'artiste israëlien Dani Karavan a conçu un mémorial en son honneur, pour le cinquantième anniversaire de sa mort : " (...) un monument simple et puissant, qui prend lui-même la forme d'une série de passages. Le premier mène sous terre. De la petite place donnant sur le cimetière municipal, un long tunnel d'acier rouillé s'enfonce en pente douce dans le substrat rocheux de la côte." En avril 2018, j'en ai parlé dans l'article Escape room et mémoire des anonymes : "Escalier, tunnel étroit de soixante-dix marches entre ciel et mer, il s'achève avec une vitre où s'inscrit une citation de Walter Benjamin : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes »" La vitre, écrit Macfarlane, "offre une vue sur une baie étincelante. Les courants y forment un tourbillon dont la spirale se renouvelle à chaque marée."



J'écrivais ensuite : "Et, contemplant ces photos prises sur le site de Didier Long ou sur le site de l'école d'Art d'Aix-en-Provence, j'ai repensé aux photos que j'avais prises la veille à Saint-Germain de Confolens, en visitant l'église Saint-Vincent près du vieux château ou en voyant deux personnes s'engouffrer dans le Passage des Lavandières, qui conduit vers les rives de la Vienne."


 

"L’œuvre laissée inachevée par Benjamin, poursuit Macfarlane, au moment de son suicide, se renouvelle constamment. Entrer dans Le Livre des passages par l'un de ses mille points d'accès, c'est pénétrer dans un labyrinthe de galeries où, semble-t-il, les parcours ne se répètent jamais."

Je m'avisai un peu plus tard qu'un autre ouvrage pouvait entrer en résonance avec Underland , qui est Le Domaine d'Ana de Jean Lahougue (Champ Vallon, 1998), explicitement inspiré du Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne. Étrange roman, par ailleurs, fruit d'un réseau inextricable de contraintes, auquel Rémi Schulz a consacré plusieurs articles (où il montre entre autres choses qu'il a aussi de nombreux points communs avec Le Mont Analogue de René Daumal, revendiqué ceci dit comme l'un de ses hypotextes générateurs par Lahougue lui-même dans Les clés du domaine ).


J'avais eu la velléité de me pencher de près sur cet ouvrage fort savamment composé, mais j'avais calé en définitive sur l'extraordinaire complexité du système conçu par Lahougue, et remis à plus tard une investigation sérieuse. L'occasion m'était donc donnée, par la bande, d'y revenir. Je ressortis le volume du rayonnage où il somnolait et commençai à lire : "Le 23 mai 1991, un samedi, mon oncle, le professeur Brideuil, qui d'ordinaire s'endormait insensiblement dès les premières pages de notre lecture vespérale, perdit pied moins vite que les autres soirs." (p. 9) 

Or, il était très précisément 0 h 14 (ou 0 h 16, je ne sais plus avec certitude) quand je lus cette phrase, le lundi 24 mai. A quelques minutes près, trente ans jour pour jour me séparaient de la première scène du roman. 

J'étais un peu déçu de cette correspondance un peu boiteuse, jusqu'à ce que, hier, j'ouvre par curiosité Le Voyage au centre de la Terre, et que je lise l'incipit, la toute première phrase du roman : " Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de Königstrasse, l’une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg." 

Dessin d'Edouard Riou illustrant le chapitre I de l'édition originale Hetzel (1864)
 

Poursuivant la lecture d'Underland, je suis parvenu hier encore à ce récit qui se déroule sur les côtes de Norvège, où l'auteur passe plusieurs jours avec un pêcheur, Bjørnar Nicolaisen, en lutte contre les compagnies pétrolières qui veulent exploiter des fonds marins encore indemnes. C'est un autre roman qui me revint alors en mémoire, L'été des noyés, de l'écrivain et poète écossais John Burnside, une œuvre mystérieuse et magnétique, faux thriller des fjords intranquilles, que je pensais traiter largement sur Alluvions, mais qui, finalement, ne se trouva évoqué que dans un seul article du 14 janvier 2018, Thirteen years old again.


Le récit de Robert Macfarlane se situe à Andøya, l'île la plus septentrionale de l'archipel de Vesterålen, au nord des îles Lofoten, tandis que le roman de Burnside se déroule sur l'île de Kvaløya : cinq heures de route et de ferry séparent ces deux îles qui riment si bien entre elles.


Incipit de L'été des noyés : " Fin mai 2001, une dizaine de jours après que je l'avais vu pour la dernière fois, on remonta Mats Sigfridsson du fond du détroit de Malangen, plus bas sur la côte à quelques kilomètres d'ici."

La date n'est pas précise, mais fin mai, cela correspond bien aux 23/24 mai précédents. Et 2001, cela veut dire dix ans pile après l'incipit de Jean Lahougue. 

Tout ceci m'a rappelé aussi un autre livre de John Burnside, un recueil de poésies intitulé Gift Songs (Cape Poetry, 2007), que j'ai acheté le 4 février 2017, au Charity Shop de ce village de Saint-Germain de Confolens, dont j'ai montré plus haut le passage des Lavandières et l'église. A la vérité, je ne l'ai jamais lu, même si souvent j'ai eu la tentation de traduire ces poèmes pour m'améliorer moi-même dans cette langue que je possède si mal.


Mais Saint-Germain, ce petit village lové sur les rives de la Vienne, surplombé de son château médiéval ruiné, c'est surtout le souvenir de ma petite sœur Marie, qui habita là avec sa famille jusqu'à la terrible maladie qui l'emporta en 2019. Aujourd'hui la maison au bout du village est en vente, et je ne suis pas sûr de revenir jamais fouiner dans les rayons du Charity Shop.

 

lundi 2 avril 2018

Escape room et mémoire des anonymes

"Cette nuit-là, j'aurais voulu incendier cette forêt de sang ; changer en bûcher cet océan écarlate. Et voici que dans ma folie je hurlai qu'il fallait épargner la baleine. Tot avait un genou à terre, l’œil vissé à sa lunette, il ne m'entendait pas. A ses côtés, Sabbat, le regard tendu dans la même direction, attendait le coup de feu pour se précipiter. C'était un cauchemar : Tot avait fait de son chien un tueur, à eux deux ils allaient massacrer ma baleine. Je croyais hurler, mais les mots se noyaient dans ma bouche. Dans ma tête, tout se confondait : la lune avec la bosse de Moby Dick, les feuillages avec les vagues, la nuit avec l'océan. Il n'y avait plus autour de moi qu'un immense corps indistinct, scintillant, blanchâtre, où le signes de la chasse et de la vérité venaient se confondre, où le dalmatien n'était plus que le masque endormi du daim, où le daim camouflait l'agneau, où l'agneau agonisait, semblable à la baleine qu'on sacrifie sur tous les océans, semblable aux êtres humains qu'on extermine sur tous les continents."

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pp. 277-278

Dans Le retour de la bondrée, de la jeune néerlandaise Aimée de Jongh, un jeune libraire, Simon Antonisse, passionné d'ornithologie depuis l'enfance, se refuse à céder la librairie héritée de son père malgré les bilans financiers désastreux qu'il accumule. Pour survivre, il brade des livres qu'il va chercher dans une maison isolée en pleine forêt.


Cette planche, page 15, me fait penser à ce jeu d'escape game auquel mes neveux nous ont fait jouer hier à Saint-Germain de Confolens. Prisonniers d'une salle au départ plongée dans l'obscurité totale, on dispose de 60 minutes pour s'échapper (et sauver le monde) : pour cela, on dispose de cartes où il faut dénicher des indices, et d'une application en ligne qui permet d'entrer les codes découverts, d'obtenir d'autres indices, ou qui délivre des pénalités et opère le compte à rebours. Noir et blanc bien flippant, solitude de l'homme figé sur le pas de la porte (sur le dessin du bas, notez comme il est petit justement par rapport à cette porte étrangement haute et large). La tête de cerf (le massacre) comme le souvenir d'anciennes curées. Sur la tranche d'un livre, W. BEN, certainement Walter Benjamin, qui se suicida à Portbou le 26 septembre 1940, désespéré de ne pas pouvoir passer en Espagne.

Le suicide est un motif crucial puisque c'est en revenant vers la ville, alors qu'il est arrêté à un passage à niveau, que Simon est témoin d’un suicide. Une femme sort de  la forêt et se présente sur les rails face aux phares du train qui arrive à toute allure, les bras levés et le sourire quasi extatique. Simon sort de sa voiture, l’interpelle, essaie de la dissuader, mais  tremblant de tout son corps, les mains appuyées sur la barrière, il reste immobile  et le choc est inévitable. C'est le début d'une descente aux enfers, cet événement tragique en faisant resurgir un autre qui eut lieu dans son enfance. Simon est la proie de cruels cauchemars.

Or ce drame fait écho à un passage du roman de Haenel où le narrateur est lui aussi témoin impuissant d'un suicide. C'est là encore lors d'un retour, celui d'une chasse en forêt avec l'ange noir Tot, cadavre de biche sur plage arrière. Tot s'arrête sur le pont d'Asnières pour répondre au téléphone. Le narrateur descend pour placer un triangle de danger (nous sommes sur la bande d'arrêt d'urgence) puis aperçoit au milieu du pont une silhouette qui se tient debout au bord du vide. Alors qu'il s'élance vers elle, il est plaqué au sol par Tot. Quand il le relâche, il est trop tard : la femme a disparu dans l'eau noire, et les deux hommes se battent encore parce que Tot ne veut pas appeler les secours.
"Alors ai-je rêvé cette scène ? Je ne crois pas. Si je l'avais oubliée, c'est parce qu'elle préludait à une série de cauchemars qui me tinrent cloué au lit avec la fièvre pendant plusieurs jours, et que j'ai préféré refouler : avoir abandonné cette femme à la mort me paraissait un crime - un "crime d'iniquité", comme l'appellent les Ecritures.
Son image me hantait : je la voyais continuellement se jeter du pont, et son oeil brillait au fond de l'eau ; puis se confondait avec celui de la biche, dont le corps, coupé en morceaux, occupait le congélateur de Tot." (pp. 279-280)
Cette scène n'est pas un détail quelconque, une péripétie parmi d'autres : "en un sens, écrit Haenel, c'est durant cette nuit démente où une femme s'est suicidée que cette histoire a vraiment commencé, ou plutôt qu'elle a tourné sur elle-même et trouvé le point qui la faisait basculer ailleurs." (p. 282)

Poursuivons : une scène de suicide sur un pont, une silhouette qui se tient debout au bord du vide, j'en ai vu une autre dans le dernier épisode de la saison 3 de Lost, visionnée en cette même période, le 22 mars précisément. Une fin étonnante, un imprévisible flash-forward (et non un flash-back), un des moments les plus émouvants de la série. Jack Shepard, dépressif, s'arrête sur un pont et monte sur le parapet. Seul un accident qui se produit sur ce même pont le fait renoncer à se jeter dans le fleuve, sa nature généreuse reprend le dessus et il porte secours aux accidentés (mais on apprendra un peu plus tard que c'est en le voyant debout sur le parapet que la conductrice a perdu le contrôle de sa voiture).


Pour le cinquantième anniversaire de sa mort, de 1990 à 1994, l'artiste israëlien Dani Karavan a créé un mémorial à Portbou en hommage à Walter Benjamin. Il lui a donné le nom de Passages, non seulement en raison de ce passage fatal non-réalisé vers la liberté, mais aussi en mémoire de ce gigantesque travail inachevé que Benjamin avait commencé dès 1927 sur les passages parisiens : Paris, capitale du XIXe siècle, Le livre des passages. Escalier, tunnel étroit de soixante-dix marches entre ciel et mer, il s'achève avec une vitre où s'inscrit une citation de Walter Benjamin : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes »


Et, contemplant ces photos prises sur le site de Didier Long ou sur le site de l'école d'Art d'Aix-en-Provence, j'ai repensé aux photos que j'avais prises la veille à Saint-Germain de Confolens, en visitant l'église Saint-Vincent près du vieux château ou en voyant deux personnes s'engouffrer dans le Passage des Lavandières, qui conduit vers les rives de la Vienne.




mardi 21 février 2012

Hasards objectifs

Je continue de remonter le fil des articles du Jeu de construction de Paul Cox, et j'en arrive à cette page du 24 mars 2005, intitulée Entrain, et qui commence ainsi, par une évocation de hasards objectifs, phénomènes dont je suis friand moi-même :

J'ai vécu hier une belle suite de hasards objectifs. Après avoir passé la journée en compagnie d'Alain Goulesque qui vit une relation compliquée avec ses clefs (il en transporte tant dans ses poches, et l'école d'art, qu'il dirige, compte tant de portes, qu'il est tout excusé - je pensais à ce personnage dans un film de Hitchcock - est-ce dans "Pas de printemps pour Marnie"? - à ce banquier qui ne retrouve jamais les clefs, ou la combinaison?, de son coffre) Alain se demandait, et me demandait, si je n'avais pas parlé, récemment, de clefs dans le blog. Sur le moment je ne me suis souvenu que d'une évocation de Klee, puis j'ai pensé à Duchamp (sans doute à cause de la clef des champs), avant de me rappeler qu'en effet il y a quelques jours j'avais utilisé comme titre cet intéressant aphorisme: "Qui perd ses clefs gagne un peu de place dans ses poches".
Puis j'en suis arrivé à Gaston de Pawlowski et à son "Voyage au pays de la quatrième dimension" car Duchamp, dit-on, y a puisé beaucoup de références. A la recherche d'informations sur Pawlowski nous avons ouvert le "Dictionnaire des lieux imaginaires" d'Alberto Manguel et Gianni Guadalupi et je suis tombé sur cette belle image
 qui m'a troublé car elle apportait une jolie réponse aux tumulus japonais en forme de trous de serrure que je montrais il y a quelques jours:
        
J'avais reproduit ce même dessin dans mon dernier billet sur le trou de serrure. Je songeai alors à ma promenade matinale dans Saint-Germain de Confolens, le petit village des bords de Vienne où nous sommes allés ce week-end rendre visite à Marie, Emmanuel,Lou et Tom. J'avais étrenné là mon nouvel appareil photo, un Lumix S1,et je ne tardai pas à trouver ce cliché d'une magnifique serrure d'une maison fermée de la rue principale, la rue Verre-de-Gris.

 Avec ses deux clous ronds et sa serrure horizontale, elle compose presque une gueule de métal.

Paul Cox dérive ensuite sur la spirale, celles que tracent par exemple les toupies, jouets qu'il affectionne, et qu'il n'hésite pas à employer pour certains projets graphiques. La spirale que j'aime, dit-il, on la retrouve chez Tintin :



pour signifier l'élan, l'entrain (voir plus bas) et la bonne humeur.
Duchamp, à ce propos, professait vivre dans une "euphorie permanente" (j'y pense souvent quand menace le penchant de s'abandonner aux passions tristes), et Montaigne, comme on sait, disait "je ne fais rien sans gaieté" - je songe aussi, dans un tout autre registre, à Agnes Martin, et au lumineux livre qui réunit ses "Ecrits", et à son insistance sur l'"awareness" (la conscience, l'attention - cf la constante insistance de Jacottot sur l'"attention" dans le livre de Rancière) et à sa spinozienne évocation de la joie.
Robert Filliou, à qui l'on demandait quels artistes il aimait, répondait que quand il était de bonne humeur il aimait tout (et rien quand il était mal luné). 
Ce passage résonne triplement en mon for intérieur, car 1. j'avais emporté comme viatique de lecture un petit Folio à deux euros acheté le 18 février, le Petit éloge de la joie, de Mathieu Térence, composé de 273 aphorismes ou fragments, dont j'extrais celle-ci :

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Certaines pensées sont autant de sésames formulés pour que s'ouvre au lecteur un trésor de sensations, une connaissance profonde de la vie, un domaine de liberté. Spinoza, jamis quitté depuis, m'a offert de ces sésames. "Le bénéfice que j'ai retiré de mon pouvoir naturel de connaître - pouvoir que je n'ai jamais trouvé en défaut - m'a rendu heureux. Car j'en tire de la joie et je m'efforce de vivre non dans la tristesse et les gémissements mais d'une âme égale, dans la gaieté.
2. La spirale était la matière de La bêche et le crayon, un blog découvert aujourd'hui, grâce à mon journal de veille, Les Veilleurs, et au blog de Gallica. Y était reproduit entre autres cette volute tirée d'une planche du livre "de Architectura" de Vitruve.
 


 3. Robert Filliou était cité sur un autre blog découvert aujourd'hui, Les Quotidiennes, dans la chronique de Barbara Polla, médecin et galeriste. A la fin du texte :

Une année deux mille douce, très douce, ouverte et vivante. Une vie avec l’art. Car comme disait Robert Filliou, «L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art».
 Soit dit en passant, cette chronique traite d'une œuvre d'artiste :

L’artiste français Jean-Michel Pancin, déjà connu en Suisse (il a exposé au CAN) s’est fait ouvrir les portes de la Prison Sainte-Anne en Avignon, d’où il est originaire. Il y a pratiqué pendant plus d’un an une archéologie passionnée, à la recherche de l’art perdu, celui des prisonniers qui ont quitté cette prison il y a quelques années, pour une autre, plus moderne, moins visible, excentrée. Il a récolté les portes mêmes des cellules, transformées par les prisonniers en œuvres d’art, leurs dessins sur les murs, par frottage souvent ; les objets abandonnés, reliques d’ouverture ; et les “pelotes” perdues dans les gouttières ou dans les barbelés des toits.
Ouvrir les portes des prisons, voilà qui conclut bien cette divagation initiée par un pauvre trou de serrure.

Pelote de graisse pour les oiseaux de Saint Germain
                         

mardi 17 janvier 2023

Avatar et l'impasse de l'Océan

On s'était promis d'aller voir Avatar La Voie de l'eau, ma fille Violette et moi, pendant les vacances de Noël. Mais les jours avaient filé et il n'y avait plus devant nous que cette ultime soirée du dimanche. Le lendemain matin, elle devait repartir pour Paris, commencer un nouveau semestre inédit sanscrit-philosophie. On venait la veille de fêter ses dix-huit ans. 

Alors qu'on nous avait raconté que certains soirs la salle était comble et que certains avaient dû rebrousser chemin, nous trouvâmes le hall désert. Nous avions échappé à la grosse vague d'affluence ; arrivés juste à temps au CGR c'est aussi l'interminable caravane publicitaire d'avant-film qui nous était épargnée. Bon, lunettes 3D sur le museau, nous avons plongé dans les abysses de Pandora. Trois heures dans la splendeur d'un autre monde, nous n'avons pas boudé notre plaisir. Ce qui est étonnant chez James Cameron c'est l'égale attention à deux mondes antipodiques : celui de la technologie, avec des machines de mort ultra-sophistiquées, et celui d'un écosystème naturel, ici marin, littéralement paradisiaque, sur lequel la caméra s'attarde volontiers, retardant le climax final qui en devient d'autant plus haletant. Ce qui dépayse le moins, et même pas du tout, c'est le cadre des mentalités : on a beau être sur Pandora, les Na'vis, malgré leur spiritualité exacerbée, n'en éprouvent pas moins grosso modo les mêmes sentiments que les humains. L'épisode n'en finit pas d'explorer les rapports filiaux. Le personnage principal n'est plus vraiment Jake Sully mais l'un de ses fils, Lo'ak, qui peine à trouver sa place dans la famille, qui se sent rejeté et incompris et dont, comme il fallait s'y attendre, l'intervention sera décisive dans le happy end.

Lo'ak et le tulkun Payakan

Rentré à la maison aux alentours de minuit, mais n'étant pas encore prêt au sommeil, je jette un oeil sur le site et constate l'arrivée, dans le top 10 des articles les plus consultés, d'un billet, sinon ancien, du moins pas des plus récents, Avant d'en partir à la cloche de bois. Il était consacré à un film très parisien, Saint Jacques Gay Lussac, de Louis Seguin, que j'avais vu sur Mubi en février 2021. Il venait en écho du film Saint Jacques La Mecque, de Coline Serreau, vu un mois auparavant. Ce qui m'amusa c'est  la résonance maritime, que j'avais alors enregistrée entre les deux films, et qui en l'occurrence se prolongeait avec Avatar. J'écrivais ainsi : "La virée nocturne ne finira pas sur les plages atlantiques comme pour les randonneurs de Serreau, mais l'Océan est tout de même présent avec l'Institut Océanographique (rebaptisé Maison des Océans), que Hugues, l'un des personnages, a fréquenté pour ses études, ce qui nous vaut un plan bien assumé sur le portail d'entrée. "


Ensuite je lus quelques pages de Walter Benjamin, Histoire d'une amitié, de Gershom Scholem. La fatigue arriva enfin, mais une dernière impulsion, tout à fait irraisonnée, me fit ouvrir un de ces recueils de poésie qui se trouvent à portée de main, à mon chevet. Il s'agissait là de Gift Songs de John Burnside. Je le redis, ce livre n'avait rien à voir avec Benjamin et Scholem, et rien non plus a priori avec le film de Cameron. Pure intuition, comme cela m'arrive parfois, un geste commandé par une instance invisible. J'ouvre ce mince volume, et tombe sur ce poème intitulé Saint-Nazaire, avec une épigraphe de Karl Marx : In history, as in nature, decay is the laboratory of life. Decay, la pourriture, la décomposition. Poème lui-même en cinq parties, et la première, en cette page 49, se nommait Impasse de l'Océan.

(...) I'm walking through the windless inner town
- breeze blocks, mongrels, smashed glass, chantiers -
walking towards the sky, and the smell of the tide

and reading the names from a map, rue Lumière,
impasse de Toutes Aides, 
impasse de l'Océan
. (...)

Les mots en italique, en français dans le texte, étaient annotés et traduits en anglais d'une fine écriture au crayon. J'avais acheté Gift Songs au Charity Shop du petit village de Saint-Germain de Confolens, le 4 février 2017, à l'époque où ma petite soeur Marie y vivait encore avec toute sa famille.


J'ai d'ailleurs évoqué le livre dans un article de mai 2021, Gift Songs of Underland. Article consacré surtout à l'écrivain britannique Robert Macfarlane, lequel cite, comme par hasard, Walter Benjamin

Après un tel jeu de résonances océaniques, je pouvais enfin me laisser couler dans les profondeurs de la nuit.

dimanche 22 novembre 2015

Nouveaux vautours et sourates d'un autre type

Revenant avec les enfants de Saint-Germain de Confolens , j'apprends par France-Info que Bruxelles, en état d'alerte maximale, a vécu une étrange journée. Détail symbolique : la place du Jeu de Balle, dans le quartier des Marolles, n'a pas accueilli le traditionnel marché aux puces, que même la seconde Guerre mondiale n'avait - paraît-il - pas interrompu. J'y avais acheté des livres de poésie, il y a maintenant trois semaines. La ville retient son souffle, quadrillée par l'armée, en attente d'un attentat qu'on dit "imminent". Mais l'attentat qu'on attend survient-il ? L'attentat c'est malheureusement - ce fut le cas pour Charlie et pour le 13 novembre - ce qu'on n'attendait pas. Bien sûr, on connaissait le risque, on savait que c'était possible, mais c'était hors d'une attente précise, localisée, repérée. C'est curieux de voir cette grande ville paralysée, vidée de toute activité, métro et centres commerciaux fermés, où le plus probable est qu'il ne se passera rien - mais qui pourra dire que cette alerte était vaine ? elle aura peut-être, oui, empêché un nouveau bain de sang. Dans l'immédiat. Car la menace continuera de planer. Nous allons vivre sous la menace de nouveaux vautours, qui viendront quand nous ne les attendrons plus.

***

Mubi, la plateforme et l'application que j'ai parfois évoquée ici et que je vous conseille fortement si vous aimez le cinéma, propose souvent des films méconnus, insolites, des météores qui n'ont laissé de traces que dans la mémoire de quelques spectateurs au moment de leur sortie dans les salles. J'ai ainsi découvert la semaine dernière Détruisez-vous, de Serge Bard, tourné en avril 1968, juste avant les événements de Mai. Le titre est inspiré d'un graffiti de l'époque : "Aidez-nous, détruisez-vous." La révolution est au cœur de ce film dénué de générique, qui se veut aussi peu conventionnel que possible d'un point de vue formel. Révolution prônée par le poète Alain Jouffroy dans un amphi quasi désert et qui, prévient-il, sera "sanglante".

Caroline de Bendern (dans Détruisez-vous)

Premier film d'un collectif nommé Zanzibar, (dont faisait partie Philippe Garrel), il est centré sur la figure de Caroline de Bendern, souvent filmée en long plan frontal, qui deviendra par ailleurs bien malgré elle l'icône de mai 68 à travers la photo de Jean-Pierre Rey, grand reporter de l'agence Gamma, qui la surprend sur les épaules de Jean-Jacques Lebel, brandissant un drapeau du Vietnam. Photo qui, évoquant irrésistiblement "La Liberté menant le peuple" de Delacroix, fera le tour du monde.

Le grand-père de la jeune femme, le comte milliardaire Maurice Arnold de Bendern, découvrant, sur son plateau de petit-déjeuner, la couverture de Paris-Match avec sa descendante en Marianne de la révolution, piquera un coup de sang et décidera de la déshériter. Elle perdra dans l'affaire plusieurs millions d'euros car elle ne se réconciliera jamais avec son aïeul, qui meurt quelques mois plus tard, en octobre.

Les aventures de Caroline n'étaient pas terminées. Elle raconte elle-même dans  Égéries Sixties de Fabrice Gaignault (Éditions J'ai lu, mai 2008) comment, partie en Afrique avec Serge Bard et une équipe de tournage, en direction justement de Zanzibar, tout le monde se retrouve planté dans le désert, en attendant le cinéaste qui avait décrété qu'il avait besoin de plus de matériel (alors qu'il n'avait encore rien filmé) :
[...]  On est restés à végéter là pendant quelques mois, puis on est partis un beau jour pour le nord du Niger. Serge a débarqué en nous annonçant sa conversion à l'Islam, une religion qui proscrit les images. Il était désormais hors de question pour lui de faire le film. Les techniciens se sont cassés. Notre mécène, Sylvina, a trouvé que la plaisanterie avait assez duré. Elle nous a coupé les vivres. On s'est retrouvés sans un sou et on a dû rentrer en Europe rapidement, via le Mali. La situation était devenu comique : Bard avait affirmé qu'en tant que femme, donc impure, je ne devais plus partager les repas avec des hommes."
Dans le même livre, Frédéric Pardo raconte que Serge Bard est devenu un "fou d'Allah". 
"Il nous affirmait qu'il avait eu une illumination au Mali. Après avoir changé son prénom pour celui d'Abdullah, il s'est installé à La Mecque, où il réside et travaille toujours. Serge est convaincu que le bon vieux temps de notre jeunesse furieuse est une époque diabolique qu'il faut expier. Pour lui, pas de doute, nous sommes tous dans l'erreur. Un jour, Garrel lui a avoué qu'il ne croyait pas en Dieu, et, à ces paroles sacrilèges, Abdullah (Siradj) m'a semblé proche de l'infarctus."
Notons tout de même qu'il n'est pas devenu terroriste et qu'il n'a pas, à ma connaissance, prôné le djihad.

***

Il n'empêche qu'à cet ancien révolutionnaire converti aux sourates coraniques, je préfère de très loin le poète de l'errance qui a écrit ses propres sourates, je veux parler ici de Jacques Lacarrière, dont l'une de ces impulsions irréfléchies qui me saisissent parfois, m'a conduit récemment à sortir de la bibliothèque le merveilleux Sourates, publié en 1982 chez Fayard dans la collection L'espace intérieur dirigée par Roger Munier. 
"Au sens premier du mot, sourate - de l'arabe sura - ne signifie rien d'autre que verset ou chapitre. Mais l'usage qu'en firent, avec le Coran, les disciples de Mohammad leur donna aussi à la longue le sens - ou la connotation - de révélations, voix perçues, voix reçues de l'homme-dieu qui est en nous. Ici, plus modestement, j'emploie ce mot pour dire que ces textes sont nés de l'écoute attentive - et souvent même émerveillée - de toutes les voix du monde environnant : en moi d'abord, le bruissement du sang, les cris de la mémoire, puis hors de moi les crissements de l'herbe, les rumeurs de la rue, les nouvelles de la radio, les messages des antipodes et le silence fourmillant des étoiles. Je ne connais pas d'autre voie pour vivre en moi la spiritualité que de l'affronter chaque jour aux aléas du monde."

 Voici donc les seules sourates que j'ai envie de relire en ces jours, la sourate de la maison, la sourate du grenier... Et je veux rendre hommage au lecteur inconnu qui a acheté ce livre en 1982, a laissé dans une petite enveloppe les articles critiques qui en parlaient au moment, en a collé d'autres à l'intérieur et enfin a même photocopié le chapitre de Chemin faisant qui évoque le village de Sacy, d'où Jacques Lacarrière a imaginé ses sourates. Je ne sais plus dans quelle brocante j'ai débusqué ce vert volume empli de toutes ces coupures, mais je veux te remercier, toi le  lecteur inconnu qui sans doute a franchi depuis beau temps les portes de l'ombre (je n'imagine pas que de toi-même tu aurais dispersé ce trésor de littérature), tu n'as pas découpé, collé et rassemblé en vain. L'écho de tes gestes fervents vient vibrer ici sur la toile électronique, prolongeant au lointain le bruissement de ta propre lecture.


mardi 26 août 2025

Überall liegen Tote

Jeudi dernier 21 août, je revenais d'Exideuil-sur-Vienne où j'avais passé deux jours au camping de la Rivière avec quelques amis. Plutôt que de reprendre la route de l'aller, qui passait par Limoges, j'avais choisi de suivre la vallée et de traverser Saint-Germain de Confolens, où le souvenir de ma petite sœur Marie m'était toujours présent. J'avais écouté les Midis de France-Culture, qui diffusaient un entretien avec le cinéaste allemand Christian Petzold, dont le dernier film, Miroirs n°3, doit sortir en salles le 27 août. Ses premiers mots me touchèrent d'emblée : "Dans ce studio, à Berlin, je vois passer les derniers jours de l'été, ça déclenche une certaine mélancolie." Et comme on lui fait remarquer que la mélancolie est aussi présente dans son dernier film, il ajoute : " Je crois que j'ai écrit tous mes scenarii à l'automne. Je crois que je vais maintenant changer et passer au printemps, ça changera un peu."

Évidemment. je ne pouvais pas ne pas penser à Mélancolie des confins de Mathias Enard, que j'ai commencé à évoquer dans le dernier article, qui se déroule à Berlin et dont l'automne est la saison phare : "Je ressentis soudain, dans la bourrasque, cette angoisse qui me prenait, enfant, au moment de la chute des feuilles - je me revois observer, chaque jour à mon retour de l'école, les feuilles mortes sur le gravier et celles qui se recroquevillaient dans les arbres, certain qu'elles ne reviendraient pas, que cet hiver-là serait le dernier, l'hiver définitif (...)." (p. 21) 

Quelques lignes plus haut, il avait écrit que "le sanatorium de Beelitz ressemblait au Vaisseau des morts du roman de B. Traven, un lieu flottant entre la peur et la déréliction." Roman dont l'existence m'avait été révélé par la lecture de Viva de Patrick Deville, que j'avais trouvé ensuite dans un bac de livres d'occasion et auquel j'avais consacré un article. Ce dont je ne me souvenais pas c'est que cet article avait été publié le 7 janvier 2023, et que je l'avais dédié précisément à Marie car c'était le jour de son anniversaire (et pour en rajouter dans le hasard objectif, il faut savoir que dans mon sac à dos j'avais, comme unique viatique littéraire, Equatoria du même Patrick Deville, déniché quelques jours plus tôt à la bouquinerie Le futur archaïque, rue d'Auron, à Bourges).

 

Mathias Enard raconte ensuite la dernière grande bataille qui eut lieu sur le sol de l'Europe entre le 16 et le 19 avril 1945, près du petit village de Seelow, dans une zone très marécageuse - bataille de la dernière chance pour retarder l'Armée rouge dans sa course vers Berlin. Un million deux cent mille hommes s'affrontent là. Les Russes sont dix fois plus nombreux, leurs pertes seront colossales mais ils vaincront et le dernier verrou sur la route de Berlin aura sauté. Une statue monumentale a été érigée sur une hauteur, première du genre, "qui montre bien l'importance que revêt cette victoire de Seelow et le sacrifice consenti pour elle, ces dizaines d'Ivan crevés droits dans leurs bottes sous leur capote comme le soldat de Lev Kerbel, grand sculpteur de héros soviétiques, qui sculptera des soldats morts toute sa vie, jusqu'en 2000, quand, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, on lui commandera son dernier combattant de bronze, un marin de quatre mètres de haut, un matelot pour honorer les cent-dix-huit héros qui périrent en mer Baltique à nord du Kursk, un sous-marinier tout contre son submersible comme le biffin de Seelow est près de son char d'assaut, l'infirmier de Beelitz s'appuie sur son brancard et la Belle au bois dormant penche la tête sur ses rosiers de rêve." (p. 29)

Monument aux soldats soviétiques sur les hauteurs de Seelow par L. E. Kerbel
 

Les morts allemands n'ont pas eu droit à pareil hommage. Morts sans gloire, morts en silence. Enard écrit que leurs tombeaux sont dans les livres de Theodor Plievier, "le militant antifasciste qui réussit le prodige de conter les douleurs des soldats allemands de Stalingrad à Berlin sans jamais être complaisant avec l'idéologie que ceux-ci défendaient, bien au contraire. Stalingrad et Berlin sont le miroir allemand de Vie de Destin de Vassili Grossmann ; en les lisant parallèlement on a la sensation que les morts se parlent, que les vivants se répondent d'un camp à l'autre, que leurs cris sont les mêmes, cris pour survivre, cri contre le totalitarisme, cri pour la gloire des sans gloire."

 

Vingt mille soldats allemands sont morts en vain pour défendre leur capitale perdue d'avance. Et Mathias Enard de se demander où sont les tombes. Pas d'immense cimetière, écrit-il, sous la lune du Brandebourg, pas d'alignements infinis de croix blanches. Comme il pose la question à la gardienne du petit musée de Seelow, elle lui répond : "Il y a des morts partout."  Überall liegen Tote.

 Überall liegen Tote. Il se remémore cette phrase en avançant vers la gare de Beelitz-Heilstätten et en se souvenant d'avoir découvert, non loin de là, dans une forêt à quelques kilomètres du village de Halbe, au pied d'un hêtre centenaire rescapé des bombes, une petite plaque, "seul signe de l'emplacement d'une tombe collective où gisaient cent-soixante-dix-sept inconnus, soldats et civils ; civils, c'est -à-dire réfugiés de l'Est qui accompagnaient le 9ème armée de Busse dans sa fuite éperdue vers Beelitz. Tous moururent ensemble, réfugiés et soldats, écrasés sous les obus soviétiques, rajoutant une catastrophe à la catastrophe, une déroute à la déroute, une débâcle à la victoire russe, débâcle, le nom de la fonte subite des glaces, quand les corps sont emportés, en pièces, dans une mortelle rivière : quelques dizaines de milliers de morts de plus dans cette belle forêt hantée, ces pins magnifiques, ces feuillus auprès des cours d'eau, graves fantômes de femmes et d'hommes disparus." (p. 35) 

 

lundi 6 mai 2013

Cette France qu'on oublie d'aimer

Pour écrire le billet précédent, j'ai ressorti des rayonnages le petit livre de Makine, Cette France qu'on oublie d'aimer, et j'ai eu envie de le relire. [Recherchant une image du livre, je tombe sur cet entretien sur BibliObs entre Murielle Lucie Clément et Andreï Makine, datant d'avril 2010]



La photo de couverture d'abord. Église romane, qui évoque le premier chapitre de l'essai, où l'auteur s'interroge sur un creusement dans la dalle d'une vieille église vendéenne, témoin du passage des fidèles vers le bénitier, aujourd'hui asséché. Elle ressemble au prieuré de Villesalem, dont parle Robin Plackert dans Fragments de géographie sacrée.


La photo a été prise par Franck Horvat. Aucune importance, sauf que ce photographe, que je ne connaissais pas voici un mois, a fait l'objet d'un article sur le blog parallèle à celui-ci des Misérables 62. Bref.

A relire donc Makine, j'ai un sentiment ambigu, la très nette impression que l'écrivain, s'il aime la France, et la langue française - ceci est indéniable -, en revanche n'aime guère les Français. La façon dont il ironise sur un couple mixte qui le reçoit somme toute avec cordialité est bien symptomatique de sa posture. Il a beau jeu d'épingler la bien-pensance et les bons sentiments forcément de gauche, comme si ce couple était le parangon de toute la classe moyenne française.

Révélateur d'ailleurs le moment où il sort de la vieille église : "Je quitte à regret la fraîcheur de Sainte-Radegonde. Dehors, le bruit et la puanteur du nœud coulant d'un embouteillage qui se resserre autour de l'église, des visages hargneux, l'abrutissant cognement de la techno, des chauffeurs qui se défient, et plus loin, dans la rue du village, l'extrême laideur de la foule engourdie par la chaleur, par la promiscuité recherchée, le vacarme. Et cette terre où, dans un tombeau, veille un soldat au garde-à-vous, ces anciens champs et pâturages qui disparaissent sous la carapace hideuse des maisons de vacances, toutes pareilles dans leur médiocrité rose-beige de constructions sans âme. De longs siècles de chevalerie pour en arriver là ?"

Puanteur, extrême laideur, hideuse, médiocrité... Il n'y a, semble-t-il, pas de mots assez forts pour stigmatiser cette France d'aujourd'hui. Rien ne trouve grâce à ses yeux. Et il y a cette phrase finale, étourdissante, si l'on veut bien y réfléchir : De longs siècles de chevalerie pour en arriver là ?

Autrement dit, la chevalerie était la France incarnée, la grandeur et la sublimité mêmes, l'impalpable quintessence (il aime bien ce mot) de ce pays  et tout n'est plus que décadence, laideur et mesquinerie de l'âme. La féodalité comme nostalgie profonde de l'esprit makinien. Et pourtant, dieu sait que j'aime le Moyen Age, que je ne considère pas cette période comme ce long purgatoire obscurantiste qu'on nous a présenté si longtemps, oui, dieu sait la passion que je porte par exemple à l'art roman, mais de cette estime et de cette passion, je n'infère pas la bassesse de notre temps.

Makine finit son petit opuscule par l'évocation de cette stèle inscrivant les noms des morts de la Grande Guerre, sur le mur de cette même petite église Sainte-Radegonde. Morts pour la France. Et l'on sent bien, même si ce n'est pas clairement dit, que la gloire était au rendez-vous. Jeunes paysans qu'on a envoyés au brasier par millions, vous avez bien mérité de la patrie. De la chevalerie encore, ça ?

Rien n'est simple. Le livre des brèves amours éternelles ne relève pas de cette même idéologie (car oui, il me semble que c'est de l'idéologie qui s'exhalait là, et non de la littérature) : dans ce roman, la lumière fuse, monte de la douleur et des souffrances des personnages. Nulle part donnée au mépris. Non, rien n'est simple.

Saint-Germain de Confolens







mercredi 28 novembre 2012

Démons de l'analogie

Saint-Germain de Confolens

J'aime beaucoup le flotoir de Florence Trocmé, site de nature alluvionnaire, qui se compose de notes de lecture, de réflexions, bribes de poésie et éclats de pensée, croisant régulièrement des pistes qu'il m'arrive moi aussi d'emprunter. En ce moment, par exemple, elle découvre le livre de Sebald sur la destruction de l'Allemagne, et l'on sait quelle importance revêt pour moi l’œuvre de Sebald. Mais aujourd'hui, ce n'est pas lui qui m'importe, c'est un autre auteur, encore bien vivant, que je n'ai jamais lu, et dont Florence Trocmé rapporte avoir reçu deux livres, et ce qu'elle laisse filtrer du simple examen des couvertures suffit déjà à éveiller ma curiosité. Je me permets ici de recopier presque intégralement cette partie de l'article :

Démons de l’analogie
(...) J’ai aussi reçu hier deux livres de Paul Louis Rossi Démons de l’analogie et Un Monde analogique : il parle de cette expérience, que j’ai immédiatement reconnue : « à peine ai-je énoncé une idée, recueilli une impression, entendu une parole, qu’elle se dirige avec une surprenante agilité vers une autre sensation, une autre vision, une autre perception semblable ou contraire [...] Cette ordonnance me donne à l’avance une sorte de joie, car je sais, une fois écrite la paraphrase – une fois achevée la construction – qu’elle révèlera sa propre figure, sa vérité qui ne réside pas dans le sens, mais dans sa propre organisation. » (Paul Louis Rossi et Eric Fonteneau, Un monde analogique, éditions Joca Seria, bibliothèque municipale de Nantes, 4ème de couverture)
→ démons ou dieux de l’analogie, ce flotoir ne leur est-il pas entièrement voué… ? Et je retiens dans la citation de Paul Louis Rossi, ce dernier mot, organisation. Il me semble parfois tirer un nombre important mais limité de fils sur une longue période et que chacun, tout en suivant son cours propre, finit par rencontrer, momentanément ou plus durablement, les autres fils, pour tisser, parfois, une sorte de figure. Ce constat a cela de réconfortant qu’il permet de prendre conscience qu’en dépit de ce qui trop souvent semble dispersion, il y a une forme de cohérence, comme si tout le for intérieur se dessinait, se modelait selon des lignes assez stables et précises. Un peu plus haut dans cette présentation du livre, il est fait allusion à une exposition consacrée à Paul Louis Rossi « dans laquelle l’inscape ou paysage intérieur invitait à la spéculation imaginative comme mode d’élucidation du monde ». N’est-on pas ici bien « sur zone » !!!???? 


Spéculation imaginative... On comprend que se dessine là une démarche qui ne m'est pas indifférente. Presque aussitôt j'ai cherché sur le web à en savoir plus long sur les livres en question. Chance, sur le site de l'éditeur Joca Seria, ils sont lisibles en version numérique. J'ai commencé à lire dans une sorte d'exaltation. Hugo, Les Misérables, dès les premières pages... J'y reviendrai...

Note du 5/12 : J'y reviens, mais sur Les Misérables 62, Hugo oblige. De plus en plus de résonances existant entre les deux sites, j'ai l'impression de jouer à une sorte de marelle métaphysique en me déplaçant de l'un à l'autre, jetant le palet de l'inspiration analogique. J'ai eu la surprise aussi d'un écho de Florence Trocmé. Merci à elle.



vendredi 23 août 2019

Jurassic Bartt

- Vous qui aimez Yves Robert, vous vous souvenez du Grand Blond avec une chaussure noire ?
-  Le film avec Pierre Richard, alias François Perrin ?
-  Oui. Eh bien, je l'ai revu tout récemment, Nunki Bartt m'ayant passé le dvd. Vous vous rappelez de l'argument : Toulouse (Jean Rochefort), un chef du Renseignement cherche à confondre son adjoint Milan (Bernard Blier) qui complote contre lui, en lui faisant croire qu'un espion redoutable débarque à Paris pour le percer à jour. En fait, c'est un homme choisi au hasard dans la foule à la descente d'un avion à Orly.
- Pas tout à fait au hasard. Je me souviens bien maintenant que vous le dites, Perrache (Paul Le Person) choisit Perrin, qui est violoniste, parce qu'il porte deux chaussures de couleur différente, dont une noire.


- Il y voit un signe : c'est lui qu'il faut choisir. La lecture des signes, c'est tout le propos et le comique du film. L'aéroport est truffé d'hommes de la bande à Milan, Perrin est photographié, suivi, écouté, pisté sans relâche. Son comportement étrange, dû uniquement à sa distraction et son étourderie suprême, pose une énigme aux barbouzes. "Qu'est-ce que c'est que ce gugusse ?" répète l'un d'eux. Pourtant, à aucun moment, la croyance en son identité d'agent secret n'est remise en question.
- Exact, mais je sens que vous faites là un détour pour mieux me confondre moi aussi.
- Bien vu l'ami. Oui, vous me faites l'effet, avec vos propres histoires, d'être un autre Blier, empêtré dans la croyance que les agissements de ce quidam ont du sens en tant qu'espion. Comme lui, vous cherchez du sens là où il n'y en a pas. Mais tout a l'air de confirmer la croyance : Perrin trouve le micro caché en renversant le pot de fleurs, il élimine deux tueurs à sa poursuite sans même s'en apercevoir. "Il est très fort", dit Blier plusieurs fois. De même, vous ne cessez de trouver des indices qui semblent corroborer votre hypothèse d'un hasard créateur.
- Bien vu vous aussi, mais vous oubliez que Blier ne parvient pas en définitive à savoir ce que le gars "a dans le ventre", et il veut le faire supprimer. Intéressante cette métaphore du ventre. Blier est une sorte d'haruspice moderne. L'haruspice, vous savez, c'était celui qui lisait dans les entrailles des bêtes sacrifiées pour livrer des présages. Sauf que lui en est incapable, "on tourne en rond" ne cesse-t-il de répéter, et il finit par se contenter d'une simple mise à mort. Heureusement Perrin est protégé à son insu par deux anges gardiens, Poucet et Chaperon (on est en plein conte), deux agents de Toulouse, et c'est Milan qui va mourir (ce qui embêtera bien Blier qui ne pourra pas tourner de ce fait Le Retour du Grand Blond).
- Hum, je crois bien que vous noyez le poisson, et que vous tenez ferme à votre propre croyance. Bref, que vouliez-vous me dire hier au sujet des 7 : 07 du film ?
- Oui, revenons-en aux 7 : 07 (mais vous avouerez que ce n'est pas moi qui, ici, a digressé). 7 : 07, qui, si j'enlève les deux points, me donne 707, en système décimal donc.
- Vous allez me resservir l'hypothèse de Meillassoux sur Le coup de dés de Mallarmé. 707 serait le nombre clé du Poème.
- 707 serait aussi un nombre important pour l’exégèse biblique, comme en témoigne par exemple l' article de Rémi Schulz, Les pendus bizarres.
- Permettez-moi à mon tour une petite digression : je fais très attention depuis quelques mois  aux plaques d'immatriculation, essentiellement aux trois chiffres du milieu. Une attention qui a peut-être son origine dans l'épisode d'août 2017, avec l'immatriculation 777 (épisode lié ici encore à un billet de Rémi Schulz). J'ai ainsi relevé dans la très proche rue Fontaine Saint-Germain, que j'emprunte chaque jour, un 222, un 444, un 888 et un 333. Ces voitures sont souvent stationnées dans cette rue, une telle abondance de triplets de même chiffre me semble défier les probabilités.
- L'administration a peut-être un faible pour ces triplets nnn, et les attribue-t-elle plus souvent que les autres nombres ?
- Votre conjecture est douteuse, mais admettons. Toujours est-il que lorsque 707 est apparu dans toute sa munificence, je me suis dit aussitôt que le nombre allait un beau jour se signaler avec une plaque d'immatriculation idoine.
- Et alors ?
- Alors, j'ai attendu longtemps. 707 s'impose le 4 juillet, et je ne verrai mon premier 707 que le 26 juillet, à Saint-Germain de Confolens, où habite ma petite soeur Marie et sa famille. Et c'était juste devant leur maison.
- Et entre temps, vous avez traqué les 707 ?
- Pas du tout. Ce n'est pas comme ça que ça marche. Il ne sert à rien de traquer méthodiquement. Bien sûr, il est difficile parfois de ne pas céder à l'obsession. Mais ça n'aboutit à rien de toute façon, alors on lâche prise. Non, le signe s'impose de lui-même, il faut en revenir à Picasso : "Je ne cherche pas, je trouve." Le nombre surgit devant vos yeux. Il vient quand il veut. Ceci est d'ailleurs vrai de manière générale, une coïncidence n'a pas à être cherchée, elle doit émerger d'elle-même, dans son évidence première.
- Vous vous rendez compte que nous sommes en pleine pensée magique ?
- Bien sûr. Et je le revendique. Et en même temps, je revendique le rationnel, il ne faut jamais oublier le rationnel. C'est ce que disait Jacques Ravatin: "Quand on quitte le rationnel, il faut emporter le rationnel avec soi." Et garder l'humour aussi. Garde-fou indispensable.
- Garde-fou, le mot est juste. A prendre au sens littéral. Là-dessus, je suis bien d'accord avec vous.
- Donc un 707 fin juillet, et depuis plus rien. Nouvelle période vide. Et puis mercredi, je me rends avec Nunki Bartt au causse de Pouligny Saint-Pierre.
- Le causse de Pouligny ? Dans l'Indre, il y a un causse ?
- Eh oui, c'est peut-être le causse le plus septentrional de France, et le plus petit, quelques hectares dans la vallée du Suin, un ruisseau qui disparaît complètement en été. Un paysage extraordinaire, invisible de la route la plus proche, et qui vous transporte dans un autre univers, c'est le Larzac en miniature. Tenez, en voici la description dans ce livre retrouvé chez mes parents, le guide des Merveilles naturelles de la France, édité en 1973 par la Sélection du Reader's digest. On pourrait presque croire à une blague, mais non, c'est très sérieux, d'ailleurs toutes les notices sont rédigées par de grands professeurs de Muséum d'histoire naturelle, des agrégés de géographie, des ingénieurs de l'ONF, rien que des pointures scientifiques. Jugez-en vous-même.


- Hola ! jurassique, rauracien , séquanien, entre 180 et 135 millions d'années, époque des calcaires jaunâtres récifaux riches en polypiers et solénopores...
- Arrêtez de consulter Wikipedia en douce pour jouer au savant, ça ne prend pas.
- Ok, mais cela a-t-il un rapport avec le 707 ?
- Je n'en sais rien, je place le contexte. Je vous signale aussi que ce n'est pas la première fois que je parle du causse sur ce site. Il est au cœur d'un article qui remonte au 19 février 2007: En vallée du Suin. Il m'avait inspiré un petit poème :


- Vous n'y étiez pas retourné depuis 2007 ?
- Je crois bien que non. Ou bien une fois, je ne sais plus très bien. Mais le souvenir en était intact. J'ai tout retrouvé, avec la même exaltation. Nunki Bartt était pareillement ravi, et il ne pense plus qu'à y retourner pour l'arpenter encore plus profondément.
- Assez digressé. Venez-en au fait.
- J'y arrive. Donc au retour, en fin d'après-midi, je traverse Châteauroux pour gagner Déols où habite Nunki. A l'entrée de Déols, je suis comme mis en alerte par les voitures devant moi, qui exhibent des 44 sur leurs plaques. Mais je ne devrais peut-être entrer dans tous ces détails...
- Trop tard. Mais pourquoi focaliser sur 44 ?
- C'est la faute de la plaque 444 trouvée à la brocante des Marins. J'en ai donné chronique le 9 décembre 2017, avec Panicum plicatum.


Une découverte qui avait confirmé la relation au Quaternité de Rémi Schulz, encore lui, et m'avait conduit vers la Melancolia de Dürer. Mais je ne développe pas, ce serait trop long. En tout cas, 444 reste bien inscrit au top four des nombres pour moi magiques. Alors, revenant du causse, voir ces plaques bâtardes juste devant moi, 440 ou le 44 de Loire-Atlantique, leur succession rapide dans le temps de cette circulation, me met oui en alerte, et soudain, merveille, un 707. J'aurais dû photographier, mais bon, je n'en fais rien. Je ne dis rien à Nunki, je ne veux pas lui imposer cette nouvelle élucubration...
- Le pauvre, j'ai l'impression que vous l'avez un peu contaminé...
- C'est un grand sensitif, un artiste, je n'ai rien touché en lui qui n'était déjà présent. Il me prête ce jour-là, après m'avoir montré sa superbe dernière toile, La Grande Berce et les petites caucasiennes, le fac-similé de la collection du Grand Jeu, que Jean-Michel Place avait édité en 1977. Ainsi que le volume 1 de Prospectus et tous écrits suivants, de Dubuffet, publié en 67. Des livres qu'il a chez lui depuis belle lurette. Vous imaginez bien que tout cela résonne fort avec mes derniers articles.
- 77, 67, on est revenu dans les 7...
-  Je repars vers dix-huit heures. Et voilà que juste en sortant de la rue Bertrand, je me retrouve derrière une caisse qui porte la plaque 707. Et que je suis jusqu'au rond-point de l'avenue de Paris. Là, je photographie, j'ai des preuves :


- Deux 707, à l'entrée et à la sortie de Déols, c'est du bonheur...
- N'exagérons pas, mais c'est une drôle de sensation, c'est comme si le monde, la plupart du temps muet, se mettait à parler, envoyant des signes pour une fois clairs. Je vous passe les plaques 044 et 440 aperçues dans le même temps sur le côté, comme s'il y avait eu une symétrie en miroir avec mon arrivée à Déols.
- Déols me fait penser à Sogol, le Père Sogol, professeur d'alpinisme en plein Paris, qui contacte le narrateur au début du Mont Analogue de René Daumal. Sogol qu'il faut lire comme l'envers de Logos, bien sûr.
- Attention, c'est vous qui êtes contaminé... Nunki m'avait aussi sorti son volume du Mont Analogue.
- Daumal qui meurt le 21 mai 44...
- Alors que trois jours avant, le 18 mai 44, naît W.G. Sebald.
- De retour chez moi, l'affaire continue, justement avec Sebald, mais pas seulement. Mais là, c'est moi qui crie grâce, on reprendra demain cette petite conversation. Vous avez où est la sortie ?
- Oui, par la petite fenêtre, avec la corde de rappel...