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jeudi 11 décembre 2025

Quelque chose d'absent qui me tourmente

"Tout ça, je le raconte vite, je l'invente mais je sais que tout se déroule aussi vite dans la réalité d'hier ou d'aujourd'hui, et j'imagine comment la journée passe pour Jules et Marie-Ernestine, pour tous les autres, pour Firmin et sa femme. Tout se noie dans le vin rouge, le blanc, le mousseux - du champagne ? On ne sait pas, peut-être que oui. Disons oui. Il y a du champagne et des toasts, des discours, celui bien sûr de Firmin, debout, son verre levé, prononçant, solennel comme un ministre, des vœux de bonheur relayés par ceux d'un parrain, d'une marraine, par le maire qui veut en rajouter sur les qualités des mariés et sur la promesse d'avenir qu'ils portent l'un et l'autre, presque à leur corps défendant."

Laurent Mauvignier, La maison vide, Éditions de Minuit, 2025, p. 249.

J'ai pris cet extrait, j'aurais pu en prendre un autre, pour montrer en quelque sorte la méthode Laurent Mauvignier. Je ne suis pas sûr que le mot méthode soit le bon, mais qu'importe. On voit là comment le je du narrateur, on pourrait dire l'auteur, s'immisce dans le roman : Tout ça, je le raconte vite, je l'invente. A partir des récits entendus dans l'enfance, dans sa jeunesse, d'archives familiales somme toute ténues, l’écrivain Mauvignier tisse son roman, imagine dans les vides laissées par les bribes d'existence qu'il a pu rassembler. Il ne prétend pas à la vérité : Tout se noie dans le vin rouge, le blanc, le mousseux - du champagne ? On ne sait pas, peut-être que oui. Disons oui. J'aime ce disons oui.

Et pourtant, quelle lecture laborieuse fut pour moi celle de La maison vide ! Commencée le 30 octobre, je ne l'achevai que le 2 décembre.  Alors qu'un ami avait lu l'épais volume de 700 pages en deux jours, d'une traite. Cela m'a été impossible. Même si j'ai la (fâcheuse ?) habitude de lire plusieurs livres à la fois, je ne pouvais parcourir d'affilée que quelques chapitres. Et je peux comprendre ceux qui ont trouvé le roman ennuyeux (ainsi Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, qui avait cependant aimé le précédent mais s'est fendu d'un pastiche qui lui a valu de sévères retours de bâton, tristement typiques de cette époque*). Non, je ne connus pas l'ennui, je l'avouerai sans difficulté si cela avait été le cas, mais j'errai dans la zone grise qui le précède, jusqu'à ce que j'aborde les cent dernières pages à peu près, et à ce moment-là, je ne sais pas vraiment pourquoi, je fus emporté. L'émotion que je n'avais guère ressenti jusqu'alors (la faute sans doute à ces personnages qui étaient tout sauf attachants) était enfin présente ; la tragédie, dont les origines plongeaient dans les désirs réprimés, l'avidité sans frein, l’humanité absente, broyait inexorablement les corps et les cœurs.

La page 619 témoigne de ce mouvement soudain. Elle commence ainsi :

Ton grand-père avait de grands besoins sexuels
et cette phrase qui résonne prend sens si j'accorde à l’histoire de mes grands-parents cette folie amoureuse qui les réunit et articule tout ce qui va suivre, jusqu'à la destruction irrémédiable de tout - absolument tout. 

Le je de l'auteur réapparaît ici, après cette phrase entendue, Ton grand-père avait de grands besoins sexuels, à lui autrefois adressée, phrase qui résonne et l'entraîne dans la narration de l'amour physique des deux ascendants, et ce n'est pas un hasard si l'on retrouve juste après ces mots, vertigineuse, vertige (dont on sait combien ils me sont chers), en une phrase si longue que je ne la retranscris ici même pas tout entière :

Les premiers mois, je vois un désir fou l'un pour l'autre, peut-être davantage que de l'amour - une question de désir, attirance physique, alchimie qui les porte l'un vers l'autre et les fait se retrouver absorbés par le sexe - des heures, des journées entières où ils font l'amour et se reposent et se regardent avec une telle fixité qu'eux-mêmes se font peur à force d'intensité, en voyant chez l'autre non pas du plaisir ou de la joie mais une avidité vertigineuse, incandescente ; ils ne savent pas s'ils font l'amour plusieurs fois de suite ou si c'est une seule et unique fois avec seulement des reflux et le besoin de revenir vers soi pour mieux retourner vers l'autre, comme si l'un et l'autre découvraient l'amour - ce qui peut être vrai, après tout, ils sont très jeunes, vingt ans pour elle, vingt-deux pour lui, et Marguerite est si troublée de connaître ce vertige qu'elle hésite à l'écrire à Paulette, ce que peut-être elle s'abstiendra de faire car elle ne voudra pas la blesser (...)." (C'est moi qui souligne)

La maison vide terminée, j'ai vite enchaîné avec Quelque chose d'absent qui me tourmente, le livre d'entretiens que Mauvignier a accordés à Pascaline David (Minuit, 2025).

 

"La trajectoire qu’il dessine dans Quelque chose d’absent qui me tourmente s’ancre dans une biographie mouvementée. Travaillé par l’écriture et son rapport au réel, il publie en 1999 son premier roman, Loin d’eux, aux Éditions de Minuit, la maison de Beckett, Duras et Claude Simon." (Quatrième de couverture)

Livre passionnant, que j'ai lu cette fois très vite. Plongée dans le laboratoire de l’œuvre, dans l'athanor de l'écrivain. Dans le dernier entretien, il parle du rôle de l'éditeur dans l'évolution de son parcours : "Je dis souvent qu'un auteur n'a qu'un seul éditeur dans sa vie : celui qui le découvre. Non pas qu'un auteur ne puisse pas changer d'éditeur, qu'il ne puisse pas trouver quelqu'un avec qui le travail sera plus fécond, mais tout de même, la personne qui vous découvre le fait exclusivement par le biais d'un texte. Mais il n'y a qu'un premier éditeur, celui qui vous a découvert." (p. 173)

Et, dans son cas, l'éditeur qui l'a découvert est une femme, Irène Lindon, la fille de Jérôme Lindon : "Irène, par la confiance qu'elle m'a accordée, et aussi parce qu'elle est une des rares personnes avec qui je peux parler de livres, m'a aidé à construire la confiance que j'ai dans mon travail. [...] Irène m'a apporté une exigence de relecture, m'a incité à être plus rigoureux sur ce plan. En général, je regarde les modifications qu'elle me propose, et à chaque fois je vais beaucoup plus loin que ce qu'elle me suggère, comme si elle venait de déverrouiller quelque chose en moi, et ça, ce n'est possible que parce j'ai confiance en elle. Elle m'a d'abord aidé à relire, non pas deux fois, mais vingt, trente fois, avant de considérer que c'était terminé."

Je ne connaissais pas Irène Lindon avant d'avoir lu ces pages. Je termine donc ce livre dans la nuit du 8 décembre,  et j’apprends le lendemain qu'Irène Lindon s'est éteinte le dimanche 7. Laurent Mauvignier lui-même a réagi à cette disparition dans un mail publié le 9 dans Libération"Il y avait, pour Irène, l’idée qu’un auteur n’est pas un écrivain qui fait «des coups», mais une personne qui s’éloigne du bruit et des modes pour cultiver son art, son souci de la forme, son questionnement sur l’art d’écrire, et sur le roman en particulier. Irène m’a aidé à penser la question de l’écriture comme parcours de vie, et non comme simple empilement de livres – c’est pour moi la leçon première des éditions de Minuit, qu’elle a portées à la suite de son père, avec une fidélité et un courage que peu de ses détracteurs lui ont reconnus, quand ils auraient mieux fait de lui envier."

A cette coïncidence je voudrais ajouter ce codicille : le lundi 8 nous sommes allés dans la belle librairie berruyère Bifurcations. Je vérifiai si dans les rayons il n'y avait pas d'autres livres de Caroline Lamarche (dont j'ai si fort aimé Le Bel Obscur). A Arcanes, je n'en avais vu aucun, mais ici il y en avait deux. Je choisis Le Jour du chien, publié dans la même collection Double de Minuit que Quelque chose d’absent qui me tourmente.


L'illustration de couverture m'était familière : il s'agissait du chien de Goya, qui fut matière d'un article en septembre 2021. On pouvait y trouver les photos de deux livres ayant utilisé la même fascinante peinture  :

 



 

 

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* "Enfin, les réseaux sociaux ont décomplexé le passage à l’invective. Si vous publiez un avis non consensuel, vous déchaînez les ardeurs. J’ai beaucoup aimé le précédent livre de Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, mais j’ai trouvé La Maison vide ennuyeux (je ne suis pas le seul), et j’ai formulé cette critique à travers un court pastiche sur Facebook – un vieux procédé littéraire. Mal m’en a pris ! Des commentaires virulents ont vite fusé. « Je ne vous aime pas », écrit l’un, comme si c’était la question. « Stupidité et jalousie », ajoute un autre, attaquant non pas le propos mais l’émetteur. Et puis arrivent ces phrases d’une familiarité surprenante de la part de personnes que vous n’avez jamais rencontrées en chair et en os : « Vous êtes définitivement cramé à mes yeux » ou « Prends un laxatif, Alex. » Rien de grave, cela ne blesse pas vraiment tant que chacun reste à l’abri derrière son écran. Cependant, le réflexe de l’injure en ligne déborde à présent dans l’espace public. Ce n’est pas le Web qui offre un exutoire aux frustrations accumulées dans le monde réel, mais la société qui devient le déversoir de la fureur des internautes. Les enquêtes sociologiques confirment qu’on s’insulte plus qu’avant. D’après un étonnant rapport de la Fondation Jean-Jaurès en 2024, près de 8 Français sur 10 déclarent proférer régulièrement des insultes et 12 % le font tous les jours – « connard » et « con » arrivant en tête du palmarès, talonnés par « abruti »." Voir l'article.

 

mardi 11 novembre 2025

De mon côté de la rive du temps

11 novembre. Je continue de lire, à petits pas, La maison vide, de Laurent Mauvignier. Entre temps, il a reçu le prix Goncourt, devançant Nathacha Appanah, Emmanuel Carrère et Caroline Lamarche. Lots de consolation : le prix Femina a été remis à  Appanah tandis que Carrère a été couronné par le Médicis. Quid de Caroline Lamarche ? Eh bien pour le moment, chou blanc pour les prix. Bah, ça n'a pas beaucoup d'importance, les prix sont de l'écume, Le Bel Obscur est un très bel objet littéraire dont la trace lumineuse ne me quitte pas.

 

Cette Grande Guerre, dont on commémore donc le 107ème anniversaire de l’armistice, intervient très tôt dans La maison vide, dès la page 14, où il est annoncé que le grand-père Jules reçut à titre posthume la Légion d'honneur, après être tombé le 18 mai 1916 dans le bois d'Avocourt, près de l'Argonne. On le retrouve un peu plus loin, page 23 :

Moi, de mon côté de la rive du temps, j'aperçois tout ça comme le seul récit diffracté d'un monde dont la gloire a été - par la mort de Jules - le signe avant-coureur de la catastrophe familiale qui a nourri le récit qu'aujourd'hui quelque chose en moi cherche à comprendre, comme pour en reconstituer le puzzle - vieux cliché que l'image du puzzle, mais si limpide et évidente qu'elle s'impose avec une force telle que je me refuse à la révoquer, oui, l'image d'un puzzle dans une histoire du temps que j'ai cherché depuis ce matin à reconstituer en retrouvant le certificat de Légion d'honneur dressé en 1920 sur lequel on fait le panégyrique d'un Jules parmi les autres, mort dans la boue de la Grande Guerre avec ses majuscules tonitruantes comme une charge de cavalerie. (C'est moi qui souligne)

Lisant ces lignes, je me souvins que la même image du puzzle, - ce vieux cliché que Mauvignier ne peut révoquer - avait aussi sa place dans Le Bel Obscur. Dans un paragraphe des pages 112 et 113 :

De nombreux sens fantômes circulent entre des archives lacunaires. Si j'en choisis un plutôt qu'un autre - ici la remarque amusée de ma mère - c'est comme on passe et repasse devant un puzzle, plaçant une pièce, puis une autre, découvrant peu à peu le motif. Ma mère, si expéditive pourtant, adorait les soirées consacrées à cette passion lente. L'image entamée pouvait rester durant des semaines inachevée sur la table du salon. Chaque personne de passage rajoutait une pièce ou se contentait d'observer quel coin de ciel ou de frondaison s'était comblé, quel animal avait trouvé sa patte ou sa tête, quelle maison son toit ou sa porte. Ma récolte d'éléments offre autant d'entrées qu'un puzzle de mille pièces. La main du lundi n'est pas la main du jeudi, ni celle du matin aussi leste que celle du soir, mais toutes finissent par relier entre elles les couleurs et les formes. Sur la table je déplace ces fragments ancestraux que j'ai sortis de leur relégation comme on va chercher, un jour de pluie, la boîte contenant l'image aux pièces mélangées. Il suffit que je les rapproche pour que se révèlent des motifs qui se trouvaient déjà là. (C'est moi qui souligne)

On retrouve ici cette expression d'archives lacunaires (qu'on peut entendre d'ailleurs dans la vidéo réalisée pour Mollat), cette notion d'archives que j'avais déjà signalée à la fin de l’article sur Le Bel Obscur. Rapprocher différentes pièces d'archives révèlent donc des motifs, et c'est bien la même démarche de reconstitution de motifs à laquelle se livre Mauvignier, qui lui permet d'écrire l'histoire de ses aïeux.

Passant à la médiathèque le 5 novembre, j'ai emprunté le dernier roman de Marie Richeux, Officier radio. Je n'avais jusqu'à lors jamais rien lu de la productrice de l'émission "Le Book Club" sur France Culture. Le roman n'avait pas franchi l'étape de sélection des grands prix, ce qui ne m'inquiétait pas, bien au contraire, je crois aussi que j'aimais que ce ne fut justement pas un roman (bien que le mot soit employé par l'éditrice), mais un récit, autour de l'accident du cargo Emmanuel Delmas en 1979, au large des côtes italiennes, collision avec un pétrolier qui provoqua un incendie où périrent 27 personnes, dont Charlot, l'oncle de Marie Richeux, officier radio sur le navire.* Elle-même, née en 1984, n'a pas connu son oncle mais elle enquête obstinément sur ce drame qui a marqué sa famille.


 Et là encore, le rôle des archives est fondamental. 

Tout ça pour dire, c'est peut-être grossier, que je fais un lien entre l'office des morts et l'officier radio, entre officier pour les morts et officier à la radio. Je fais ce lien en me plongeant passionnément dans des archives d'il y a quarante-cinq ans, mais cela me permet de dire que je l'ai toujours fait. Dans mon désir - si précoce - d'enregistrer des voix, des paroles, des descriptions de lieux, de façons de vivre, de cuisiner, de partir à la pêche ou de prononcer certains mots de patois, il y a la volonté farouche de lutter contre la disparition des choses et des êtres, les enregistrer pour leur garantir une mémoire, les fixer quelque part. Il y a la conscience trouble d'un monde promis à la disparition, un certain monde agricole, marin, breton, il y a l'urgence d'aller contre l'oubli. Comment ne pas oublier, dit mon père au début de l'histoire, comment ne pas oublier, dis-je en allumant mes micros. J'officie radio, comme un office des morts en avance pour garder par-devers moi une poignée de mots des futurs disparus. Ou, à défaut, des images et du son qui seront une autre façon d'écrire pour eux. (p. 127-128, c'est moi qui souligne)

Hier (je viens seulement de m'en aviser, après avoir commencé la rédaction de ce billet), Laurent Demanze a consacré un article au livre sur AOC, et cite ce même passage donné au-dessus que j'avais consigné dans mon cahier dès le 7 novembre. Il poursuit en suggérant que "Sans doute est-ce là l’art de la conversation que déploie magnifiquement Marie Richeux dans son récit et dans ses émissions radiophoniques du « Book Club », qui consiste à lutter contre l’effacement, en rapiéçant des bribes d’histoire, en reliant les mots épars de la discussion, en ravaudant les fils ténus de la conversation : la parole comme une matière à modeler et façonner, en saisir le point d’incandescence et la faire bifurquer jusqu’à cheminer vers un nœud en travers de la gorge."

Plus haut, il avait écrit : "La disparition de l’oncle occasionne dans le récit des cercles concentriques : pour saisir la force de rêverie et de romanesque que suscite le mot, à la façon d’un vide entraînant nos pensées dans sa gravitation, Marie Richeux mobilise Georges Perec et Daniel Mendelsohn comme des interlocuteurs de prédilection. Ici La Disparition, là Les Disparus sont convoqués pour donner à cette évanescence toute son ambivalence, tout ensemble lestée des drames de l’Histoire et allégée par la possibilité du jeu de la contrainte."


Georges Perec et Daniel Mendelsohn font partie des écrivains de ma nébuleuse. Ici, j'ai particulièrement aimé ce que Marie Richeux rapporte des propos de Mendelsohn dans un épisode de Par les temps qui courent, du 24 novembre 2020. L'écrivain était au bout du fil, assis dans un fauteuil à deux heures de train de New York, dans sa maison de campagne, et elle, dans "la pénombre très rassurante du studio à Paris." Après une coupure dans la liaison radio, il avait repris avec ces mots : "Ce qui me semble extraordinaire dans le monde réel, c'est qu'il nous permet de trouver parfois ce sentiment puissant de lien que l'on connaît habituellement dans la littérature. Des connexions incroyables, des coïncidences. Quand on est sensible à une question, on commence à voir ces liens apparaître, tout le temps et partout. C'est une sensation extraordinaire. Le monde est peut-être plus structuré que nous voudrions bien le croire.

Paroles qui rejoignaient cette autre observation de Caroline Lamarche : "Étrange comme une obsession attire les coïncidences qui la documentent." (p. 134)

 

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* Une autre raison du choix de ce livre est que je lis en ce moment, par bribes (uniquement dans le Lieu tranquille, au sens de Peter Handke, ce qui explique cette lecture fragmentée), L'intervieweur, d'Alain Veinstein, (Calmann Lévy, 2002), où l'auteur se nourrit de son expérience radiophonique (à l'époque, il animait l'émission Du jour au lendemain). Le livre de Marie Richeux venait là en résonance directe avec cette écriture.

 

 

mardi 4 novembre 2025

La maison vide

 Depuis le 6 août dernier, j'écris des sonnets. Le premier d'entre eux commence ainsi :

Soif du poème, un truc soudain, ça vous prend comme la mer

Rien à raconter, rien à dire, mais il faut que ça sorte

Il faut sans délai tracer des mots sur la page

Pour calmer les chevaux, j'ai choisi : un sonnet

Soif du poème, c'était bien cela, une rage de dire qui ne pouvait pas s'épancher dans un article de blog comme celui-ci, qui devait avoir sa forme propre. Et le sonnet, si désuet pouvait-il apparaître, me donnait cette structure contraignante qui me permettait de rendre compte d'un moment de vie dans toute sa densité, ou du moins d'essayer. Je choisis alors de publier sur Facebook, dont j'usais parcimonieusement. L'aventure se poursuit et le 30 octobre, le dix-huitième sonnet évoquait ma dernière visite à l'ehpad de La Châtre, où je trouvai ma mère dans une grande détresse.

Retour à l'ehpad petite maman perdue
Tu tombes bien - elle m'embrasse - j'allais partir
Partir mais où partir quand la maison n'est plus
les verrous sont tirés les gares sans avenir

Dans un sac de toile rouge elle a mis pêle-mêle 
carrés de laine culottes aiguilles et photos
Elle veut prendre le large elle veut se faire la belle
De l'ehpad je m'évade bon dieu c'est pas trop tôt 

J'avoue - on a remis à plus tard la cavale
Diversion - je lui dis lis-moi Victor Hugo
Le Clair de lune du recueil des Orientales

Des poèmes elle en a recopié un quintal
La lune était sereine et jouait sur les flots 
Un peu n'importe quoi conclut-elle impériale

 

Le même jour, après avoir lu mon poème, l'ami François C. me signale la parution récente (8 octobre) de l'album Là où tu vas d’Étienne Davodeau, sous-titré Voyage au pays de la mémoire qui flanche. Présenté ainsi sur le site de Futuropolis : 

Elle s’appelle Françoise Roy. Son métier consiste à accompagner les personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer et leurs proches dans leur vie quotidienne. Étienne Davodeau trouve que c’est là un métier passionnant. Alors il a demandé à Françoise de lui raconter au plus près les heures et les journées qu’elle passe dans l’intimité de ces femmes et ces hommes pour qui la qualité de l’instant présent est essentielle. Il lui a dit : « Là où tu vas, chaque jour, tu seras mes yeux et mes oreilles ». L’idée est de raconter au plus près la singularité de ces existences au pays de la mémoire qui flanche tout en préservant l’intimité des personnes concernées. La bande dessinée peut faire ça.
Un détail qui n’en est pas un donne une intensité particulière à ce récit : Françoise et Étienne vivent ensemble depuis longtemps. Depuis toujours, elle est sa première lectrice. Il sait qu’il n’aurait pas pu faire un livre comme celui-ci avec quelqu’un d’autre. Ce livre sera aussi, d’une certaine manière, un épisode de leur vie de couple et donc aussi le plus intime de ses récits.

Je prévois alors d'aller samedi matin à Arcanes acheter cet album. Finalement, je n'en fais rien mais pars en début d'après-midi pour Aigurande, où a lieu la Bourse Multi Collections Brocante à la Maison des Expressions et des Loisirs. Ma belle-sœur Isabelle y tient un stand, essentiellement de livres. L'occasion aussi de revoir de vieux amis de passage. Il y a beaucoup de marchands de timbres et de cartes postales, qui ne m'intéressent pas particulièrement, mais je trouve tout de même à chiner Le bal des conscrits, de Louis Peygnaud, et, plus surprenant, Les Ziaux, de Raymond Queneau, édition originale de 1943, dans la collection Métamorphoses, chez Gallimard.

Et puis j'achète quelques ouvrages à Isabelle, dont justement un Étienne Davodeau, Chute de vélo, que je ne connais pas, paru en 2004. 

 

Je le découvre le lendemain. Et surprise, il est déjà question dans cet album de mémoire qui flanche. Les enfants d'Irène, hospitalisée parce qu'elle perd la tête, préparent la vente de la maison familiale. Page 78, à deux pages de la fin, on trouve ces cases-ci :


 La maison est vide. Et je ne peux m'empêcher de penser à cet autre roman de la sélection du Goncourt que je viens juste de commencer : La maison vide de Laurent Mauvignier

 

Et je songe aussi à la maison d'Aigurande, celle de ma mère, celle dont je dis dans le sonnet qu'elle n'est plus, et qui n'est plus que parce qu'elle est vide, vidée de ce qui lui donnait vie au quotidien, lits, tables, chaises, armoires, vaisselle, tableaux, pendule, bibelots, lampes, etc.

Mais il y a un autre détail qui m'interpelle. A un moment déjà plein de tension, la vieille dame disparaît. Elle demeure introuvable. C'est la panique. Mais heureusement, un ami de la famille, un pauvre type malchanceux que toute la famille aide depuis des années à ne pas sombrer dans la misère, va la retrouver au bord de la rivière. 

Cet ami se nomme Toussaint. Or, cette brocante aigurandaise avait lieu en ce jour de Toussaint. Cette coïncidence n'est pas isolée. On va voir qu'elle est l'un des éléments de ce que Caroline Lamarche et Cécile Guilbert nomme constellation.

Ce sera au prochain épisode.

Aigurande, la maison vide. PB


 

dimanche 19 mai 2024

Mortaigues : la promenade interdite

A la quadruple occurrence de la catachrèse, je voudrais ici ajouter une sorte de post-scriptum. 

Pour rappel, j'avais commencé avec Tanguy Viel et son Vivarium et terminé avec Nunki Bartt et son Rôdeur. Or, j'avais prévu dès le 2 avril d'écrire un petit texte reliant ces deux-là. L'idée m'en était venue après une balade que nous fîmes ce jour-là, Nunki et moi, dans la forêt de Châteauroux. Nous avions décidé de refaire la promenade dite de Mortaigues, une boucle que nous avions prise cette fois-ci en l'abordant par la route de Velles. Or, le panneau qui l'annonçait était sinistrement barré de noir, à cause d'un chantier forestier en cours. La promenade était interdite, ce qui contredisait nos plans, mais nous décidâmes d'un commun accord de ne pas en tenir compte (c'est que nous avons l'âme rebelle, nous les baxtériens). La longue sente qui menait vers le carrefour Pèlerin n'offrit tout d'abord aucune difficulté, de là nous gagnâmes le carrefour du Pin puis prîmes à droite le chemin blanc avant de repiquer dans la forêt sur un sentier étroit et tortueux. C'est un peu plus loin que nous tombâmes enfin sur le chantier. Personne n'y travaillait cet après-midi là, mais les arbres abattus, les tas de branchages en tous sens rendaient la marche difficile, obligeaient à des détours dans des sous-bois parfois marécageux. La promenade splendide que nous avions arpentée naguère encore était méconnaissable, la signalétique jaune avait à peu près disparue et nous avancions au jugé. Une colère noire grondait chez Bartt comme l'orage soudain qui nous avait surpris la dernière fois. La catachrèse avait cédé le pas à la catastrophe.


L'autre surprise avait été ce chevreuil aperçu sur la grande allée, et qui s'était figé longuement comme s'il nous observait aussi bien que nous le contemplions, dans la même immobilité scrutatrice. Flambée rousse, instant suspendu où nous n'osions même plus parler. Puis il avait sauté dans un fourré, et rien n'avait gardé trace de cette apparition quand nous parvînmes à sa hauteur. 

Le soir-même, reprenant la lecture de Vivarium, j'était tombé sur ce fragment que je vous redonne ici intégralement :

"Quelque animal que j'aie comme tout le monde admiré dans un zoo, je n'ai jamais connu cet éclair qui saisit quand, sur n'importe quel chemin de France, on rencontre un chevreuil, un sanglier ou même un lièvre : quelque chose dans le souffle retenu, du genre d'un contact, disons, "architerrestre". J'en conclus que ce n'est pas l'animal seul qui sait me toucher au coeur mais quelque chose de plus grand que lui, quelque chose dont il serait l'ambassadeur ou même la métaphore vivante, quelque chose : le silence boudeur de la nature qui soudain condescendrait à envoyer l'un des siens, acceptant ponctuellement de rouvrir le dialogue avec nous - nous qui l'aurions assez rompu pour nous émouvoir d'une biche dans un sous-bois, nous qui aurions si peu le sentiment de lui appartenir que ses manifestations nous seraient comme les signes d'une grâce quelques instants accordée ou pire encore : une absolution." (p. 33-34)

La grâce de cette rencontre, que décrit si bien Tanguy Viel, ne nous avait pas été accordée une seconde fois (mais bien plutôt la disgrâce de ce cheminement pénible à travers les emmêlements boueux du chantier forestier), mais je saluai comme une coïncidence bienvenue la reviviscence par l'écrivain de cette épiphanie. 

Il y a autre chose : entre Tanguy Bartt et Nunki Viel une connexion existe en la personne d'un troisième larron, un autre écrivain, Laurent Mauvignier. Qui publie son premier livre à l'âge de 32 ans : "C'était une époque où je traînais dans Tours avec Tanguy Viel  qui venait de sortir son premier livre aux Éditions de Minuit. C'est une amie bretonne qui nous a présentés l'un à l'autre." Né à Tours en 1967, il y a fait l'école des Beaux-Arts dont il sortit diplômé en 1991. Or, Nunki Bartt est né lui aussi à Tours, en 1968, et a suivi lui aussi l'école des Beaux-Arts (entre 1986 et 1989).

Apparition de Nunki Bartt en mai 2021