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mardi 18 février 2025

Quand elles passaient avec leur ombrelle

Reprenons : le personnage principal de Chien de printemps, de Patrick Modiano, un photographe nommé Francis Jansen, habite un appartement qu’Étienne Klein achète bien des années plus tard : "Aucun doute n'était possible, tout concordait : l'adresse de l'immeuble, explicitement indiquée ; la description des lieux, rigoureusement conforme ("une vaste pièce aux murs blancs dans le fond de laquelle un petit escalier montait jusqu'à une mezzanine")." (Courts-circuits, p. 215)

Je me reporte à cet extrait du roman qui intervient très tôt, dès la page 13. Je lis la description, et je note cet autre passage : "Rien sur les murs. Sauf deux photos. La plus grande, celle d'une femme, une certaine Colette Laurent, comme je devais l'apprendre par la suite. Sur l'autre, deux hommes - dont l'un était Jansen, plus jeune - étaient assis côte à côte, dans une baignoire éventrée, parmi des ruines. Malgré ma timidité, je n'avais pu m'empêcher de demander à Jansen des explications. Il m'avait répondu que c'était lui, avec son ami Robert Capa, à Berlin, en août 1945." (p. 14)

Ce détail de la baignoire berlinoise éventrée est du pur Modiano, qui aime à mêler intimement fiction et réalité. Il existe bien une telle photo de Robert Capa mais ce n'est pas Jansen qui pose, on s'en doute, mais Ingrid Bergman, avec qui le photographe avait noué une liaison. La star était venue soutenir le moral des troupes : "La première photo de la star au bain ! Mais vêtue de la tête aux pieds et sans eau, " aurait dit Capa. De son côté, Ingrid Bergman raconte : «J'ai rencontré à nouveau Robert Capa à Berlin, en 1945. Il a trouvé une baignoire dans la rue. Il a dit que ce serait son scoop: pour la première fois, Ingrid Bergman photographiée dans une baignoire.» Selon The Guardian, les négatifs de Capa ont été endommagés et aucune des images n'a survécu; le seul enregistrement serait cette photo, prise par Carl Goodwin.

 

Mais revenons sur l'autre femme, Colette Laurent, dont on apprend plus loin qu'elle fut aimée de Jansen. Venue très jeune à Paris, "d'une lointaine province", elle aurait mené une vie chaotique. Le narrateur ne prend conscience que vingt ans plus tard que lui aussi avait croisé cette femme dans son enfance, et qu'il aurait pu en parler lui aussi avec Jansen : "Un printemps plus lointain encore que celui où j'ai connu Jansen, j'avais une dizaine d'années et je marchais avec ma mère quand nous avons rencontré une femme, au coin de la rue Saint-Guillaume et du boulevard Saint-Germain. Nous faisons les cent pas et ma mère et elle parlent ensemble. Leurs paroles se sont perdues dans la nuit des temps mais je m'étais souvenu du trottoir ensoleillé et de son prénom : Colette." (p. 29)

La dernière rencontre du narrateur avec Jansen a lieu dans un café qu'il fréquentait autrefois avec Robert Capa. Jansen lui confie que c'est aussi dans ce café qu'il avait connu Colette. "J'aurais voulu lui poser des questions, poursuit le narrateur, et lui parler des quelques photos d'elle que j'avais répertoriées dans le cahier rouge :

Colette. 12, hameau du Danube.
Colette à l'ombrelle.
Colette. Plage de Pampelonne.
Colette. Escalier de la rue des Cascades. " (p. 100)

Jansen finit par prendre une photo du narrateur avec son Rolleiflex : "J'ai la photo, à côté de moi, parmi toutes celles qu'il avait prises cet après-midi là. Mon bras levé et mes doigts qui tiennent le verre se découpent à contre-jour et l'on distingue, au fond, la porte ouverte du café, le trottoir et la rue qui baignent  dans une lumière d'été - la même lumière où nous marchons, ma mère et moi, dans mon souvenir, en compagnie de Colette Laurent."

J'ai lu le roman d'une traite, je l'ai dit, le jeudi 6 février. Quand je tombai sur ce passage, un mot me marqua plus particulièrement. Ombrelle (Colette à l'ombrelle). Pourquoi donc ? Tout simplement parce que le matin même, à l'Albert Coffee, place Monestier à Châteauroux, j'avais retrouvé l'ami Christian Daumas, auteur d'un livre, Olga, Été 1973, qu'il a auto-édité récemment. Plusieurs fois, dans la conversation, il avait prononcé ce mot d'ombrelle, qui n'est autre que l'une des chansons de l'album de Louise O'sman, une musicienne amie qu'il devait bientôt retrouver à Marseille.

Sur les nuages qui planent sur les rêves
Elle promenait comme une ombrelle
La tendresse de celle
Qui s'asseyait sous nos tonnelles

Et ce qui me frappe aujourd'hui, au-delà de cette récurrence de l'ombrelle, c'est que l'album délicieux et limpide de Louise  se nomme L'heure d'été, et que cela résonne bien sûr avec cette lumière d'été où se fond le souvenir modianesque.

 

Et puis il y aussi ces Polaroïds de Marseille qui forment l'illustration intérieure de l'album, et qui sont signés de Louise O'sman elle-même. Polaroïds que l'on retrouve dans la quatrième de couverture de Chien de printemps : 

Il faut croire que parfois notre mémoire connaît un processus analogue à celui des photos Polaroïd. Pendant près de trente ans, je n'ai guère pensé à Jansen. Nos rencontres avaient eu lieu dans un laps de temps très court. Il a quitté la France au mois de juin 1964, et j'écris ces lignes en avril 1992. Je n'ai jamais eu de nouvelles de lui et j'ignore s'il est mort ou vivant. Son souvenir était resté en hibernation et voilà qu'il resurgit au début de ce printemps 1992. Est -ce parce que j'ai retrouvé la photo de mon amie et moi, au dos de laquelle un tampon aux lettres bleues indique: Photo Jansen. Reproduction interdite? Ou bien pour la simple raison que les printemps se ressemblent ?

Mais l'été - je n'y ai pas pensé sur le moment - c'est aussi le sous-titre du roman de Christian. Été 73. Et que nous raconte-t-il ce livre ? Sinon une disparition, soudaine, inexplicable, inexpliquée, comme celles de Jansen et de Majorana. Celle d'Olga, jeune Allemande rencontrée à Ostende cet été-là par Serge, un jeune Creusois venu là en vacances. Trois semaines d'un amour flamboyant brutalement interrompu par l'enlèvement en plein jour de la jeune fille par cinq individus. Elle disparaît dans leur voiture, et Serge n'aura de cesse de la retrouver. Toute son existence sera dès lors vouée à sa recherche. Une histoire vraie - pour autant qu'on ajoute foi au récit de Serge -, que Christian a choisi de romancer en la croisant avec ses propres passions et rencontres.

 

Mais je n'en avais pas fini avec l'ombrelle, je la retrouvai le soir-même en lisant La lune et les feux de Cesare Pavese, roman écrit en 1949 et publié le 27 avril 1950, quelques mois avant son suicide. Autoportrait fictif de l'écrivain, revenant dans son pays natal après son émigration aux États-Unis. Récit âpre d'un homme blessé, où hasard et destin se croisent aussi comme dans le livre de Klein : "C'est un destin comme ça", dit Nuto qui, contrairement à moi, n'a pas bougé. Lui, il n'est pas allé par le monde et n'a pas fait fortune [...] Mais à lui aussi, qui n'a pas bougé, il est arrivé quelque chose, un destin - cette idée qu'il a qu'il faille comprendre les choses et les modifier, que le monde est mal fait et que c'est l'intérêt de tous de les changer." L'ombrelle apparaît au paragraphe suivant : "Cette chambre de l'Angelo - je n'y étais alors jamais entré - il me paraissait avoir toujours su qu'un monsieur, un homme avec des poches pleines de napoléons, un propriétaire de fermes, quand il partait dans sa carriole pour voir le monde, se trouvait un beau matin dans une chambre comme celle-ci, se lavait les mains dans la cuvette blanche, écrivait une lettre sur la vieille table luisante, une lettre qui partait pour la ville, qui partait loin et que lisaient des chasseurs, des maires et des dames qui avaient une ombrelle."

L'ombrelle n'est pas un objet anodin. Les paysannes n'en possèdent pas, leurs visages sont tôt tannés par le soleil. L'ombrelle est l'apanage des dames d'une autre classe sociale, le privilège de celles qui ne travaillent pas dans les champs. Plus loin, au chapitre XVIII, l'Anguille, le narrateur, évoque les filles de la signora : "Elles avaient au moins vingt ans. Quand elles passaient avec leur ombrelle, moi, de la vigne, je les regardais comme on regarde deux pêches qui sont trop hautes sur la branche."

Frédéric Pajak évoque la fin de Pavese dans L'immense solitude, et termine en citant Natalia Ginzburg qui, dans Portrait d'un ami, écrivait (et c'était l'été encore qui présidait à ces lignes) : 

Il est mort pendant l'été. Notre ville, pendant l'été, est déserte et paraît très grande, claire et sonore comme une place ; le ciel est limpide mais non lumineux, d'une pâleur lactée ; le fleuve se déroule, plat comme une route, sans dégager d'humidité ni de fraîcheur... Il choisit, pour mourir, un jour quelconque de ce mois d'août torride ; et il choisit la chambre d'un hôtel près de la gare : voulant mourir, dans cette ville qui lui appartenait, comme un étranger.

Cinquième édition, revue et largement augmentée (la première, de 1999, était aux Puf ).



 

jeudi 13 février 2025

J’entre à Singe-des-Prés comme un hareng défaille

Je reviens sur l'un des personnages secondaires de Chien de printemps, de Patrick Modiano, le musicien Jacques Besse, dont l'existence fut loin d'être un long fleuve tranquille. J'ai continué à chercher, et j'ai découvert qu'il était aussi l'auteur d'un récit, La grande Pâque, publié dans la petite maison d'édition La Chambre d'échos. Une courte note biographique sur le site nous en apprend un peu plus sur Besse :

Jacques Besse est né en 1921. Études secondaires brillantes, hypokhâgne. Il s’enfuit de chez lui pendant la guerre pour se cacher avec sa future femme. À la Libération on le retrouve à Paris, compositeur. Il signe quelques musiques de films (Dédée d’Anvers, d’Yves Allégret, Van Gogh, d’Alain Resnais) et pour le théâtre (Les Mouches). Au retour d’un voyage seul, à pied, jusqu’en Algérie en 1950, sa vie bascule. Hôpitaux psychiatriques, prison, dérives éthyliques. Gravement blessé au cours d’une rixe, invalide, il fait un long séjour à l’hôpital, puis à la clinique de La Borde où il ne cessera de revenir et restera de 1985 à sa mort, en juin 99. Son œuvre musicale est presque entièrement perdue.

Le livre est ainsi présenté (et je sens que je ne vais pas tarder à le commander) :

Paris 1960, du vendredi au lundi de Pâques. Jacques Besse, sans logis, le ventre vide, déambule de Montparnasse aux Buttes-Chaumont, d’Austerlitz­ à Sébastopol, passant et repassant par Singe-des-Prés, le cœur de la ville. Marcheur halluciné, insomniaque et fragile, il sillonne les rues et nous entraîne sur un rythme cassé, heurté. À la fois acteur et spectateur de ce parcours que « ses fiancées » viennent hanter, il est comme ivre de son texte à mesure qu’il le vit, sa faim nous tenaille, vraie faim d’amour et de reconnaissance.

« J’entre à Singe-des-Prés comme un hareng défaille. Il y a péché dans les œufs si cette chaleur qui me prend le cœur est contredite. Je m’enfouis dans les rues au sud de la Seine. Quartier des Beaux-Arts. Pas un franc. J’ai affreusement soif et rien à foultre. J’y découvre au hasard un ancien ami, il est bourgeois mais bon artiste. « Bonjour. Tu n’aurais pas cent balles ? » Il a peur, ce salaud, mais me les lâche. J’ai cent francs et cherche voluptueusement un zinc. »
La musique de Besse n'est pas complètement perdue, on peut l'entendre par exemple dans le film d'Alain Resnais sur Van Gogh, que l'on peut heureusement revoir sur You Tube :


Et c'est Jacques Besse qui compose également la musique de Un monsieur me suit dans la rue, interprété par Barbara :

 

Le cœur a ses mystères :
Je m’suis prise de passion
Pour un homme, un gangster,
Qu’a de la conversation ;
Et quand je vais chez lui,
Je dois faire attention.
Je sais qu’on le poursuit
Pour le mettre en prison.

mardi 11 février 2025

Chien de printemps

Le 1er février, je m'attardais sur hasard et destin, dernier chapitre de l'essai d’Étienne Klein, Courts-circuits, avec cette étonnante anecdote autour de son nouvel appartement près de la place Denfert-Rochereau, donnant lieu à de troublantes coïncidences entre son propre ouvrage sur le physicien italien Ettore Majorana et Chien de printemps de Patrick Modiano. N'ayant lu ni l'un ni l'autre, je les commandai sur le net, chez Momox, pour être précis. Le 6 février, je les recevais et les dévorais séance tenante dans l'après-midi. Je commençai par le plus court, le Modiano, cent vingt pages à la typographie peu serrée. Et je l'ai lu avec ferveur, comme tous les Modiano, m'attendant à quelque résonance, l'espérant secrètement.

La quatrième de couverture de ce roman publié en 1993 est celle-ci : "Il faut croire que parfois notre mémoire connaît un processus analogue à celui des photos Polaroïd. Pendant près de trente ans, je n'ai guère pensé à Jansen. Nos rencontres avaient eu lieu dans un laps de temps très court. Il a quitté la France au mois de juin 1964, et j'écris ces lignes en avril 1992. Je n'ai jamais eu de nouvelles de lui et j'ignore s'il est mort ou vivant. Son souvenir était resté en hibernation et voilà qu'il resurgit au début de ce printemps 1992. Est-ce parce que j'ai retrouvé la photo de mon amie et moi, au dos de laquelle un tampon aux lettres bleues indique : Photo Jansen. Reproduction interdite? Ou bien pour la simple raison que les printemps se ressemblent ? "

A la fin de ma lecture, mon espérance avait semblé vaine. Aucune saisissante coïncidence n'avait surgi, mais je n'en concevais pas de déception : le voyage, encore une fois, dans les brèches d'un temps révolu, avait été subtil et attachant. Tout de même, il me faut mentionner un passage qui me laissa rêveur. C'est page 76 : "Jansen m'avait parlé à plusieurs reprises des Meyendorff. Il les avait beaucoup fréquentés après les disparitions de Robert Capa et de Colette Laurent. Mme de Meyendorff était une adepte des sciences occultes et du spiritisme. Le docteur de Meyendorff - j'ai retrouvé la carte de visite qu'il m'avait donnée à l'occasion de ce "pot d'adieu" : Docteur Henri de Meyendorff, 12 rue Ribéra, Paris XVIe, Auteuil 28-15, et Le Moulin, à Fossombrone (Seine-et-Marne) - occupait ses loisirs  à l'étude de la Grèce ancienne et avait écrit un petit ouvrage consacré au mythe d'Orphée." Et Modiano n'hésite pas à citer l'ouvrage en note de bas de page. Sauf qu'Henri de Meyendorff n'existe pas, et le livre non plus. En revanche, il existe bien une famille von Meyendorff, d'origine germano-balte, intégrée à la noblesse russe, et émigrée après la révolution d'Octobre. Dont l'un des membres, Jean Meyendorff, théologien orthodoxe, a bel et bien écrit de nombreux ouvrages sur la spiritualité byzantine, en particulier sur Grégoire Palamas, mort à Thessalonique en 1359. Et l'on peut citer aussi Irène Von Meyendorff (1916 - 2001), actrice allemande dont le dernier rôle fut dans Mayerling, de Terence Young (1968), avec Omar Sharif, Catherine Deneuve, Ava Gardner et James Mason.


Ah, Catherine Deneuve...  Patrick Modiano la rencontra en mai 1997 lors d'une interview croisée organisée par Frédéric Bonnaud (Modiano était alors membre du jury du festival de Cannes). A cette occasion, il fit  à Deneuve cette confidence : "C’est pour ça qu’une actrice me touche quand il n’y a rien de théâtral chez elle. Peut-être parce que quand on écrit des romans... Le théâtre est quelque chose d’étranger au roman alors que le cinéma est très proche... Par exemple, votre voix n’a rien de théâtral, c’est une voix de cinéma. Le théâtre est magnifique quand on le lit mais quand on le voit, les voix sont toujours portées alors qu’au cinéma on peut chuchoter, comme dans un roman. Le cinéma est comme un frère du roman."


 

On ne peut pas oublier non plus que la mère de Patrick Modiano était actrice. Elle se nommait Luisa Colpeyn. J'emprunte ce qui suit au mémoire de Carine Duvillé, Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano, repris dans l'excellent dictionnaire Patrick Modiano, de Bernard Obadia : 

"Que sait-on de Luiza Colpeyn ? Née à Anvers en 1921 ( erreur, elle est née le 24 février 1918) dans une modeste famille de dockers, la jeune fille rêve à dix-huit ans d’être comédienne. Modiano résume dans le chapitre IV de Livret de famille son itinéraire, de ses débuts professionnels à l’invasion de la Wehrmacht en 1940, puis sa rencontre avec son père, jusque cette soirée de mai 1945, accoudée au balcon du 15 quai de Conti, elle est présentée enceinte de Patrick qui naîtra en juillet. L’auteur nous livre la vérité dans cet extrait, restant à la surface des choses pour s’interdire de fabuler. Nous ne saurons rien de ses états d’âme, mais nous apprendrons les grands axes de sa vie : elle débarque à Paris pour signer un contrat, peut-être la chance de sa vie, avec deux producteurs de cinéma, mais la guerre empêchera la concrétisation de ce projet.
A la fin d’une journée de 1942, par un crépuscule aussi doux que celui d’aujourd’hui, un vélo-taxi s’arrête, en bas, dans le renfoncement du quai de Conti, qui sépare la monnaie et l’institut. Une jeune fille descend du vélo-taxi. C’est ma mère. Elle vient d’arriver à Paris par le train de Belgique.
A Paris, elle trouve, grâce à des amis et à sa langue maternelle, un travail de traductrice pour une firme de cinéma allemand, la Continental. Elle rencontre Albert Modiano fin 1942, ignorant au départ qu’il est juif et se cache. Ils s’installent ensemble au 15 quai de Conti en hiver de la même année et se marieront en 1944 à Megève, en Suisse. Certainement caché, le père signe sous un faux nom, donc le mariage n’aura aucune valeur légale : Luiza Colpeyn ne s’appellera jamais Modiano. (Tout comme Ingrid ne s’appelle pas Rigaud…)
A la libération, Patrick vient au monde et Luiza se lance à nouveau dans une carrière de comédienne. Très intégrée au milieu Saint-Germain-des-Prés dans les années cinquante de l’existentialisme et du jazz, elle reste pour son fils irrémédiablement attachée à la Rive Gauche et au quartier Latin. Bien qu’elle soit absente de la quasi-totalité de l’œuvre, elle semble parfois reliée par de petits fils invisibles aux personnages féminins de ses romans.
Modiano aura un petit frère, Rudy, né en 1947, qui mourra dix ans plus tard d’une leucémie : il appartiendra pour toujours au monde de l’enfance, symbolisant l’Eden perdu d’un bonheur familial. C’est après sa mort que tout bascule : Luiza s’investira de plus en plus dans sa carrière professionnelle, sans cesse en tournée en Province et à l’étranger, et le père, affairiste, est résolument absent. C’est pour le jeune Modiano le début des pensionnats, des longues soirées d’angoisse dans les dortoirs du collège, de la solitude aussi. Autant de thèmes qui trouveront naturellement leur place dans l’œuvre de l’écrivain, marquée par le motif de l’absence : un petit frère disparu, une mère instable, toujours en tournée, un père mystérieux, toujours en cavale, qui disparaît complètement de la vie du jeune homme alors qu’il n’a que vingt ans."

Luisa Colpeyn en 1958, photo dédicacée extraite d'un programme des tournées Baret

Petit détail loin d'être anodin : Luisa Colpeyn (Louisa Colpijn) est née à Anvers. Or, Francis Jansen, le photographe du livre, personnage aussi fictif qu'Henri de Meyendorff, est sensé lui aussi être né à Anvers. Ce n'est pas le seul. Au fameux "pot d'adieu" évoqué dans le passage de la page 76, il est précisé quelques pages plus tôt qu'un autre couple d'une cinquantaine d'années était présent, ainsi que Jacques Besse et Eugène Deckers, "auxquels j'avais répondu à plusieurs reprises au téléphone, en l'absence de Jansen." Eux aussi ont droit à des notes de bas de page. Je m'attendais à de pures et simples inventions. Eh bien, pas du tout... "Jacques Besse avait été un musicien talentueux dans sa jeunesse", écrit Modiano. Et c'est parfaitement exact : né en 1921 à Paris 9ème, il a composé la musique de la pièce Les Mouches de Jean-Paul Sartre, mais aussi, comme le signale l'écrivain, celle du film  Dédée d'Anvers. Anvers, comme par hasard... (Le rôle de la prostituée Dédée était tenu par Simone Signoret). Modiano écrit, toujours en note de bas de page : "Les dernières adresses que j'ai pu retrouver de lui sont : (...), et Château de la Chesnaie, Chailles (Loir-et-Cher), tél : 27." Ici, il mélange le vrai et le faux, car Jacques Besse est bien mort dans le Loir-et-Cher, mais pas au château de La Chesnaie, non, à la clinique de La Borde, à Cour-Cheverny, établissement dirigé par le docteur Jean Oury. Jacques Besse, invalide à la suite d'une bagarre et atteint de troubles psychiatriques, y a passé les dernières années de sa vie.*

Voyons maintenant Eugène Deckers, dont Modiano écrit qu'il "consacrait ses loisirs à la peinture et avait aménagé un immense grenier dans l'île Saint-Louis." En réalité, c'est un acteur belge né le 23 octobre 1913 à Anvers... Il fit toute sa carrière principalement en Angleterre. Quatre films en 1947 puis Les Guerriers dans l'ombre, de Charles Crichton, en 1948 (où il joue avec Robert Beatty et Simone Signoret, encore elle).

Eugene Deckers dans Drame dans un miroir (1960), de Richard Fleisher, avec Orson Welles et Juliette Gréco
 

Modiano écrit : "Eugène Deckers a fait plusieurs expositions. Il est mort à Paris en 1977. Son adresse était : 25, quai d'Anjou, Paris." Une nouvelle fois, je pensais que c'était un mixte de vérité et de fiction. La notice Wikipedia stipulait bien que Deckers était mort à Paris en 1977, mais ne mentionnait aucunement une quelconque activité de peintre. Comme il y avait un lien vers son acte de décès, j'y suis allé voir et surprise, les renseignements donnés par Modiano sont tout à fait exacts ! 


Deckers est désigné non comme acteur mais comme artiste peintre, domicilié bel et bien 25 quai d'Anjou. Il faut croire qu'après son dernier film, signalé en 1969, il avait troqué les plateaux contre des pinceaux. Une autre curiosité : son antépénultième film, tourné en 1967, est Hell is empty (L'enfer est vide), de John Ainsworth et Bernard Knowles, film britanno-tchécoslovaque, et dernier film de Martine Carol (le tournage fut interrompu par sa disparition - crise cardiaque dans sa chambre d'hôtel à Monte Carlo). Dans la distribution, on retrouve aussi une certaine Irène Von Meyendorff...

Pour conclure, parlons peinture une dernière fois. Le domicile des Meyendorff était sensé être 12 rue Ribéra. La rue existe, pas de problème, dans le XVIe arrondissement. Je me suis demandé si elle portait ce nom en souvenir du peintre  José de Ribera, et c'est bien le cas.

Il se trouve que nous avons visité le mois dernier, au Petit Palais, l'exposition "Ribera : ténèbres et lumière", la première rétrospective française jamais consacrée au peintre espagnol, qui fit l'essentiel de sa carrière en Italie. Magnifique (mais je continue d'être surpris par la violence des tableaux, qui abondent en scènes cruelles, tortures, souffrances et martyres en tout genre, comme celui de saint Barthélémy ci-dessous, où l'écorchement à vif est traité sans ménagement).

Martyre de saint Barthélemy, vers 1616, collégiale d'Osuna

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* Agnès Berthomeu, psychologue et linguiste qui a travaillé de 1969 à 1989 à la clinique de La Borde, évoque Jacques Besse dans son texte MÉTAMORPHOSES ou la « Grille des ateliers » à La Borde : 

"Tout en travaillant à Paris, j’avais pris l’habitude d’aller régulièrement à La Borde, avec des amis. Nous nous entassions dans de petites voitures et logions à La Borde à la cloche de bois, un peu partout, dans les combles, les bureaux, la « cabane des stagiaires ». Je participais à la chorale et chantais les chansons de Jacques Besse qui nous accompagnait au piano, et j’organisais des petits spectacles pour les fêtes, à Noël, etc. Et j’ai commencé à travailler à plein temps à La Borde, pour y faire du théâtre comme j’avais commencé à le faire lors de mes visites." (C'est moi qui souligne)

Jacques Besse est donné  en note de bas de page comme un  "compositeur exceptionnel (auteur de nombreuses musiques de films) et poète : La Grande Pâque (1971), L’œil entr’ouvert (1973). Cf. Revue de Psychothérapie Institutionnelle, n° 2, 1988 ; Cahiers de l’Expo Arts et Folie, Centre Pompidou, 1999 ; Extraits de La Grande Pâque présentés par Agnès Bertomeu (1999). Jacques Besse avait
créé plusieurs chansons à La Borde (entre autres « Gloire à l’Ananalitron ») ainsi qu’un feuilleton radiophonique. La presque totalité de son œuvre écrite et musicale a été perdue, semée à tous vents."


samedi 1 février 2025

Il ne faut jamais éclaircir le mystère

Le dernier chapitre du Courts-circuits d’Étienne Klein interroge deux concepts qui ne cessent de traverser Alluvions : il a pour titre Hasard et destin. Mais c'est surtout le hasard qui est sur la brèche, avec sa pluralité de sens. Klein le qualifie de mystérieux personnage dont il est désireux de cerner la véritable identité. Il livre ensuite une anecdote personnelle, située en octobre 2013. Ce mois-là, il emménage dans l'appartement qu'il occupe encore aujourd'hui, un atelier d'artiste près de la place Denfert-Rochereau pour lequel il eut le coup de foudre à la première visite, à tel point qu'il signa le bail sans même le lire, quelques minutes après avoir franchi la porte d'entrée.

Le jour-même de son installation, il dut s'absenter quelques heures pour faire le service de presse de son dernier ouvrage, En cherchant Majorana, biographie d'Ettore Majorana, génial physicien italien qui disparut en mars 1938, à l'âge de 31 ans, sans qu'on sache s'il s'était suicidé ou avait choisi de s'exiler ou de se retirer dans un couvent. Le mystère est encore entier, et Étienne Klein avait tenté de "retrouver son fantôme résiduel" en se rendant "dans les villes où il avait vécu ou simplement séjourné - Catane, Rome, Pise, Naples, Palerme - avec l'espoir que ces lieux auraient conservé, par un effet d'hystérésis*, un halo différé mais perceptible de sa présence."


 Il est intéressant de voir que cette recherche d'un physicien sur la vie d'un autre physicien présente des aspects fort peu scientifiques. Klein d'ailleurs ne s'en défend pas, écrivant que sa quête, "à la limite de l'obsession, avait été de type modianesque." Là, je tends plus que jamais l'oreille, Patrick Modiano ayant été très souvent étudié en ces pages. Klein affirme que ses déambulations sur les traces de Majorana "furent des promenades géographiques à l'intérieur d'un palimpseste : différentes couches de réalité, spatialement confondues mais temporellement séparées, entremêlaient le temps qui passe et celui qui ne passe pas, les archives et les songes, les points de repère et les hypothèses, l'exploration et l'introspection."

Cette description n'était pas si éloignée de ma propre expérience, telle qu'elle s'exprimait par exemple, en novembre 2012, avec la lecture de Dora Bruder. Je recopie ici ce que j'écrivais alors :

"Depuis que Modiano a surgi dans mon paysage mental, avec le vide, avec Norwich, avec Sebald, j'éprouve pour lui quelque chose comme une grande tendresse, alors j'achète régulièrement un de ces courts volumes qui me donnent l'impression de reprendre une promenade habituelle avec un ami, d'arpenter ensemble une nouvelle fois des rues, des quartiers, des hôtels, des gares, en évoquant des anecdotes, des énigmes, en soulevant des questions qui restent souvent sans réponse. C'est ainsi que j'ai lu Pedigree, formidable et douloureuse chronique du désamour paternel, et, la semaine dernière, Dora Bruder. C'est Jean-Claude, l'enquêteur michonien, qui m'avait aiguillé sur le livre, en me citant le passage où Modiano est troublé par un épisode des Misérables : Jean Valjean et Cosette, fuyant Javert, se réfugient dans un couvent au 62 de la rue du Petit Picpus, la même adresse que le pensionnat du Saint-Coeur-de-Marie où était Dora Bruder, une jeune fille juive qui disparut comme tant d'autres à Auschwitz.

Jean-Claude arrêtait sa citation sur la citation même de Hugo par Modiano (Moro citant Modiano citant Hugo, il y a quelque chose de vertigineux dans cette cascade) :

Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue, obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous accompagnent et qui nous écoutent raconter, pour l'utilité de quelques-uns peut-être, l'histoire mélancolique de Jean Valjean.

Ayant maintenant le livre en main, c'est le paragraphe qui suit immédiatement qui m'a interpellé :
Comme beaucoup d'autres avant moi, je crois aux coïncidences et quelquefois à un don de voyance chez les romanciers - le mot "don" n'étant pas le terme exact, parce qu'il suggère une sorte de supériorité. Non, cela fait simplement partie du métier : les efforts d'imagination nécessaires à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur des points de détail - et cela de manière obsessionnelle - pour ne pas perdre le fil et se laisser à aller à la paresse -, toute cette tension, cette gymnastique cérébrale peut sans doute provoquer à la longue de brèves intuitions "concernant des événements passés ou futurs", comme l'écrit le dictionnaire Larousse à la rubrique "voyance"."

Les coïncidences, voilà ce qui apparaît précisément dans la suite du récit d’Étienne Klein. "Hasard ou destin, dit-il, le lendemain de mon installation dans mon nouvel antre, j'étais attendu en Italie, à Turin, pour y prononcer la conférence inaugurale d'un colloque consacré à cet "effrayant génie", comme eût dit Chateaubriand." Or, il croise au sortir de l'immeuble une femme du nom d'Alladine Lacroix, qui se présente comme habitant au dernier étage, et qui lui remet, voyant qu'il était pressé, un livre de poche en lui disant : "Tenez, c'est pour vous. Ce roman devrait vous intéresser. Il traite de l'archéologie de la mémoire. Vous m'en direz des nouvelles." Il s'agissait de Chien de printemps de Patrick Modiano... Klein file à la gare de Lyon, bouquin en poche. Qu'il entame dans le train, après avoir travaillé sur sa conférence : "Et, dès les premières pages, je compris. Le personnage principal, un photographe nommé Francis Jansen, habitait l'appartement dans lequel je venais d'emménager !"


Captivé par sa lecture, l'auteur oublie de descendre à Turin et se retrouve à Milan (la conférence d'ouverture se commua en discours de clôture). Son trouble ne venait pas que de la simple mention de l'appartement :

"Chien de printemps raconte très exactement - incroyable coïncidence - la superposition de deux histoires très semblables à celles que développe En cherchant Majorana. D'une part celle de Francis Jansen, un homme qui, tout comme Majorana, "parlait peu", et qui lui aussi choisit de disparaître "après avoir subi une cassure dans sa vie", sans laisser de traces ni indiquer d'adresse . d'autre part, celle du narrateur à la poursuite du spectre de ce personnage qui le fascine, quête aussi vaine qu'obstinée, avec pour résultat qu'il finira par croire, les deux histoires s'entrelaçant, qu'ils sont une seule et même personne. (...) 

Ces résonances m'apparurent d'autant plus stupéfiantes qu'Alladine ne pouvait les soupçonner lors de notre première rencontre, ignorant tout de moi - hormis peut-être le fait que j'écris - et de l'existence de mon livre, pas encore annoncé et encore moins publié. S'agissait-il d'un simple hasard ? D'une secrète combinaison spatio-temporelle ourdie par quelque démiurge bien attentionné ? Cet appartement du XIVe arrondissement m'était-il prédestiné par l'effet d'une intrication entre Chien de printemps et En cherchant Majorana, laquelle, sans que j'en aie conscience, m'aurait poussé à le visiter  puis à le choisir ? "

La suite est une réflexion sur le hasard, qui passe en revue les principales conceptions qui s'y rattachent. Par exemple, celle, bien connue, du mathématicien Antoine-Augustin Cournot qui, au XIXe siècle, affirme que le "hasard" ne serait que le croisement  de deux séries causales indépendantes. Et donne quelques exemples "pour éclaircir et fixer cette notion fondamentale" : 

"Il prend au bourgeois de Paris la fantaisie de faire une partie de campagne, et il monte sur un chemin de fer pour se rendre à sa destination. Le train éprouve un accident dont le pauvre voyageur est la victime, et la victime fortuite, car les causes qui ont amené l’accident ne tiennent pas à la présence de ce voyageur : elles auraient eu leur cours de la même manière lors même que le voyageur se serait déterminé, par suite d’autres influences, ou de changements survenus dans son monde, à lui, à prendre une autre route ou à attendre un autre train."

"Appliqué à mon cas, poursuit Etienne Klein, il faudrait que je considère que j'ai suivi mon parcours, Patrick Modiano le sien, et que, par l'entremise de nos ouvrages respectifs, nos deux séries causales ont fini par se croiser un jour d'octobre 2013 à deux pas de la place Denfert-Rochereau." Il considère néanmoins que, malgré un certain pouvoir de conviction, la conception de Cournot "reste peut-être un peu simpliste sur le plan épistémologique". Chaque événement, qu'on le croit "hasardeux" ou non, est lui-même au croisement d'un nombre indéfini de lignes ou de séries causales. "Dans l'exemple choisi par Cournot, le voyageur n'a pas seulement pris le train, il a choisi un certain horaire, s'est installé dans tel wagon, et non pas dans tel autre, pour telle ou telle raison, s'est assis à cette place et pas à cette autre, de sorte que l'explication du hasard proposée par Cournot devient vite proliférante. Mon atterrissage dans mon appartement ? Le résultat d'un improbable imbroglio de suites causales inextricables, dont je serais incapable de faire l'inventaire..."

Ceci m'a rappelé ce poème en prose, Les pleureuses d'Antarctique, mis en ligne le 8 octobre 2010, mais qui fut écrit en 2003, et dont le souvenir me fut rappelé tout récemment parce qu'un ou plusieurs visiteurs du blog l'avaient, à ma grande surprise, consulté (à moins que ce ne fut un des bots qui arpentent régulièrement le web).

"Elles me contactèrent en septembre : elles avaient entendu parler de mes sanglots (à l'époque, j'en modulais de fort longs qui m'attiraient un public fervent et fidèle). Nous nous accordâmes en tous points : le contrat courrait jusqu'au sixième solstice, treizième lune comprise. La tournée fut mémorable, nous inondâmes de larmes plusieurs bourgades jusque là mal desservies par le malheur. On nous prédisait un avenir brillant ; les grandes métropoles nous réclamaient à cors et à cris. Et puis il y eut cet incident stupide.

L'incident stupide


Nul n'aurait pu le prédire. Plusieurs chaînes causales avaient fait le chemin pour lui. En toute inconscience des effets désastreux de leur rencontre tout à fait fortuite. Personne n'avait tiré la sonnette d'alarme. Quand il me fut donné de pouvoir le faire, ce fut en pure perte : l'irréparable avait eu lieu."

Bref, nous ne trancherons pas sur la question du hasard, pas plus qu’Étienne Klein. Qui conclut en déclarant que faute de le savoir, il se résout à faire sienne cette recommandation de Patrick Modiano : "Il ne faut jamais éclaircir le mystère."

_____________________

* Hystérésis : PHYS. Persistance d'un phénomène quand cesse la cause qui l'a produit. Cycle d'hystérésis. Hystérésis mécanique. − Phénomène qui consiste en ce fait que la couche caractéristique obtenue en déchargeant une fibre, etc., préalablement étirée en deçà de sa limite élastique, ne se confond pas avec celle correspondant à la charge. On constate une sorte de « retard » dans la contraction (Thiébaut, Fabric. tissus,1961, p. 89).

samedi 16 novembre 2024

Le goût du néant

Jeudi dernier, un autre fil de réflexion (autour d'Abraham et Isaac, qui émergera sans doute bientôt ici, mais l'heure n'est pas encore venue) me conduit à la médiathèque pour emprunter Donner la mort, de Jacques Derrida, un essai qu'il a fallu aller chercher au magasin. Comme d'habitude j'ai jeté un œil sur les livres désherbés. Et c'est donc là que j'ai trouvé Dans le café de la jeunesse perdue, de Patrick Modiano, un exemplaire qui portait le tampon de la Bibliothèque Beaulieu. Pour un euro, le voici donc tombé dans mon escarcelle. Peut-être le possédais-je déjà, je ne savais plus. Ce n'était pas le cas, je l'avais lu en janvier 2013 mais j'avais dû l'emprunter justement à la médiathèque. 

Trace est conservée sur le blog de cette première lecture, avec cet article du 14 janvier 2013, Horizons perdus. Suivi le 21 janvier d'un texte du Doc : Guy de Verre … « La recherche du lierre perdu » !*

Pourquoi revenir sur ce roman ? Eh bien tout simplement parce que le personnage central n'est autre que Kaki, la Jacqueline Harispe du récit de Philippe Jaenada. Sauf que Modiano la présente comme Jacqueline Delanque surnommée Louki, et qu'il s'inspire très librement de l'histoire de la jeune femme. Jaenada le mentionne bien sûr au début de sa quête bistrotière. Je l'ai relu aussitôt, avec un très grand plaisir. J'en avais oublié, depuis onze ans, bien des détails, et en premier lieu la citation en exergue de Guy Debord : "A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie, qu'ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue."

Cette sombre mélancolie, je l'avais épinglée chez Jaenada. Sur mon agenda, j'ai recopié cinq passages, pas un de plus, de son livre de plus de quatre cents pages. Et le premier était celui-ci : "Je sentais au volant une petite nappe de brume, ou un bourdonnement, en moi, difficile à identifier, ce n'était pas de la nostalgie, je ne regrette pas cette période, je suis bien maintenant, de la mélancolie peut-être, mais pas la "sombre mélancolie" de Debord ; comme une mélancolie claire et légère, même si c'est antinomique. Une sensation de vertige." (p. 112-113)

Chez Moineau en 1956, par Ed van der Elsken

A vrai dire, ce passage je ne l'avais pas pointé pour la référence à Debord mais parce qu'il évoquait le vertige, mon inlassable thème de méditation. La seconde citation prolongeait la première, Jaenada avait posé ses valises à Saint-Jean-de-Monts : "Je me dis aussi que cela explique cette vague sensation de vertige que j'éprouve depuis Dunkerque, je tourne sur un très grand manège." (p. 158)

Et c'est sur ce mot même de vertige que s'achève le livre (et pardon de spoiler si vous ne l'avez pas lu) : "Kaky est montée là, face à la rue, elle se tient d'une main derrière elle à cette barre. Son grand cœur, étrange, malheureuse. Je me penche légèrement, je regarde en bas, les éclats de verre dans le caniveau. Une seconde quarante-six. Je regarde ma main, je regarde en bas. J'ai le vertige. "(p. 478) 

Chez Moineau, à Paris, en 1953. Jacqueline Harispe, alias Kaki, est la deuxième en partant de la gauche. (Ed van der Elsken. Nederlands Fotomuseum)
 

Je ne peux résister à citer le quatrième passage de Jaenada transcrit dans mon agenda : "Mais même si plus grand chose ne me surprend, même si la vie est une gigantesque toile de coïncidences troublantes, je reste un moment médusé en apprenant que, parmi toutes les victimes et tous les assassins possibles dans Paris, l'ancien admirateur aigri de Kaky a été tué par le meilleur ami du mari de Sarah, vingt ans après leur amitié, leurs soirées chez Moineau." (p. 446)

La vie, gigantesque toile de coïncidences troublantes. En voici une autre, de coïncidence, qui s'est déclarée cette nuit-même où je relus Dans le café de la jeunesse perdue. Trois jours plus tôt, j'avais récupéré un autre livre du Goncourt des détenus, Dors ton sommeil de brute, de Carole Martinez. F. l'avait lu et apprécié, mais je ne l'avais pas encore ouvert. Jeudi soir, après avoir revu Le Nom de la rose à l'Apollo, j'avais eu une courte conversation sur le trottoir avec Eric, le référent de Lire pour en sortir, et, sans que je l'évoque moi-même, il m'avait dit beaucoup de bien de ce roman. Et donc, un peu plus tard, alors que j'étais plongé dans Modiano, cette insistance, cet écho redoublé, me traversa l'esprit. Je connais les ruses de l'attracteur étrange pour me mettre discrètement sur une piste. Je suis allé chercher l'ouvrage qui était encore dans le sac transparent que je prends pour me rendre à la Centrale. Je l'ouvre et tombe sur le poème de Baudelaire dont un vers lui donne son titre.

              LE GOÛT DU NÉANT


Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute ;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !

Le Printemps adorable a perdu son odeur !

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?

Je ne vais pas plus loin pour ce soir. Le poème m'a suffi, m'a comblé d'une certaine manière. Je sais que j'y reviendrai.

Je reviens à Modiano. Je parviens à la page 96, où je lis, avec une sorte de sidération :

"Et puis la vie a continué, avec des hauts et des bas. Un jour de cafard, sur la couverture du livre que Guy de Vere m'avait prêté : Louise du Néant**, j'ai remplacé au stylo bille le prénom par le mien. Jacqueline du Néant."

Je ne suis pas allé plus loin cette nuit-là.



____________________

* Avec une erreur sur le nom du personnage : Guy de Vere et non Guy de Verre. 

** "Louise de Bellère du Tronchay, dite Louise du Néant, est une mystique française née en 1639 et morte en 1694. Elle est connue pour ses lettres envoyées à ses confesseurs, témoignage de la vie à la Salpêtrière au XVIIe siècle, mais surtout du basculement de l'expérience mystique vers l'état pathologique."(Wikipedia)

dimanche 28 avril 2024

Les fantômes ont quelque chose à nous dire

J'ai terminé l'article précédent, Barques, macle et arnaque sur la note de Daniel Sangsue daté du 11 décembre 2019. Laquelle rendait compte d'un hasard objectif, autrement dit d'une coïncidence, entre la lecture d'un essai de Denis Grozdanovitch et un courriel soi-disant émanant du même Denis Grozdanovitch et qui n'était bien sûr qu'une arnaque.

Aussitôt après avoir consigné ces faits, j'ai réalisé que le 11 décembre 1019 n'était pas pour moi une date comme une autre. Oh non, loin de là. Ce fut pour toute notre famille une date funeste : ma petite soeur Marie avait rendu l'âme à l'hôpital de Limoges, au terme d'une cruelle maladie, un cancer contre lequel elle luttait avec un courage immense depuis 2018.

Rien dans la note de Daniel Sangsue n'évoquait ce drame, mais je restais interloqué. Le rappel inattendu de ce jour noir avait-il un sens ? Je me suis demandé ensuite à quel moment - je n'en savais vraiment plus rien -, le blog avait porté trace de cette disparition. Eh bien c'était le mardi 7 janvier 2020, date une nouvelle fois symbolique, puisque date anniversaire de Marie. Je terminai la note par ces mots : "Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020." L'article portait en effet sur ce film sorti sur les écrans le jour même de sa mort, Les Envoûtés, de Pascal Bonitzer. Un film où il est énormément question de ces êtres qu'affectionne Daniel Sangsue : les fantômes. Je l'écrivais dès le premier paragraphe : 

C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"


Fantômes qui intervenaient aussi dans Souvenirs dormants, le livre de Patrick Modiano que je lus le même soir au retour du cinéma : 

"Or, dans ce court volume (...) on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)"

La thématique des fantômes ne cessait alors de m'accaparer : deux jours plus tard, je publiai un nouvel article : Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre,  où j'inscrivais une nouvelle référence au film de Bonitzer à travers cette réplique située à la fin d'un entretien avec Claire Vassé (dossier de presse), où il posait cette question : "Et tous les films, en un sens, ne sont-ils pas des films de fantômes ? C’est quoi, ces ombres qui s’agitent sur l’écran ? C’est quoi, cet écran ? Aller au cinéma, c’est laisser les fantômes venir à notre rencontre. Ils ont quelque chose à nous dire." Il faisait bien sûr allusion au célèbre intertitre du Nosferatu de Murnau : "Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre". 


Or, c'est au bas de cet article du 9 janvier 2020 que  Am Lepiq (monsieuye) a laissé ce commentaire : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous." Commentaire qui me surprit tout d'abord (il venait s'afficher sur un article publié depuis plus de quatre ans) et qui fut la tête de pont d'un afflux de fantômes (Am Lepiq, alias Jacques Barbaut, a depuis doublé la mise avec sa mention, toujours au bas du même article, de la belle note de lecture qu'il a consacré au livre de Sangsue sur Sitaudis). Note parue le 26 avril, le même jour que l'article précédent.

Etrange chassé-croisé : un commentaire sur un film de fantômes sorti le jour de la mort de Marie m'entraîne à la découverte d'un livre sur les fantômes, lequel me conduit sur un hasard objectif enregistré le même 11 décembre 2019. Boucle bouclée.

A ceci s'ajouta le retour d'une revenante (à suivre, comme on dit dans les meilleurs feuilletons).

vendredi 13 août 2021

Un inguérissable besoin de comprendre

"Mon fils, conclut-il, je vois qu'il y a en vous un inguérissable besoin de comprendre qui ne vous permet pas de rester plus longtemps dans cette maison. Nous prierons Dieu qu'Il veuille vous appeler à Lui par d'autres voies."

René Daumal, Le Mont Analogue, L'imaginaire/Gallimard, p. 33

Échos en cascade. Le 11 août, j'ai consigné plusieurs résonances aux motifs sur lesquels je travaillais (je devrais trouver un autre verbe que travailler, qui ne me semble pas correspondre pas tout à fait à l'activité que je mène), et donc après Céline et son Moby Dick de papier, j'avais écrit ceci : "Un peu plus tard, dans la nuit déjà bien avancée, j'ai lu quelques pages du Chasseur Céleste, le dernier livre de Roberto Calasso, le grand écrivain italien disparu tout récemment le 28 juillet, et que j'avais évoqué deux ans plus tôt dans une chronique consacré à René Daumal, figure importante de son essai L'innommable actuel."

Or, ce même 11 août, je tombe sur le troisième épisode d'une série d'été consacrée à René Daumal. C'est dans Le Monde, sous la plume d'Aureliano Tonet. L'article étant réservé aux abonnés, je ne peux me contenter d'y renvoyer. Intitulé René Daumal, rockeur avant l'heure, le texte de présentation qui suit nous dit : « Sur la piste du Mont Analogue » (3/6). De Patti Smith à Bertrand Belin, le roman inachevé du Rémois influence de nombreux musiciens. Une filiation qui doit autant à la contre-culture psychédélique qu’aux disciples du guide spirituel Georges Gurdjieff." 

On retrouve donc logiquement Gurdjieff un peu plus loin dans le corps de l'article :

"Si Le Mont Analogue brille d’un éclat particulier pour nombre de musiciens, ce foyer hippie n’y est pas étranger. De même qu’un autre réseau, aussi souterrain qu’international : celui des disciples du guide spirituel arménien Georges Gurdjieff (1866-1949), dont Daumal suivit les enseignements. « En 1971, j’avais 17 ans, j’explorais tout ce qui se rapportait au surréalisme et à Gurdjieff : Le Mont Analogue se situait pile à l’intersection de ces deux passions », témoigne le saxophoniste new-yorkais John Zorn, auteur d’une belle dérive autour du roman, en 2012.

Figures des musiques expérimentales, les Italiens Stefano Battaglia et Francesco Messina ou le Français Pierre Schaeffer ont pareillement découvert Daumal par les cercles gurdjieviens : « A l’initiative de l’éditeur Roberto Calasso, j’ai rejoint l’association Gurdjieff, à Milan, avec mon ami musicien Franco Battiato », se souvient Francesco Messina, âgé de 70 ans. L’expérience lui inspire en 1979 « une suite d’accords hypnotiques », rassemblés dans un album magnifique, Prati Bagnati del Monte Analogo." [C'est moi qui souligne]


Ceci a forcé ma curiosité. Je ne savais pas Calasso (mais je suis loin d'avoir tout lu de cet auteur) féru de Gurdjieff. J'ai consulté l'index des noms propres à la fin de L'innommable actuel, mais Gurdjieff n'est pas cité. Guénon, oui, mais pas Gurdjieff. La référence reste donc occulte, secrète. En ce qui me concerne, une seule occurrence de Gurdjieff dans Alluvions, au 13 janvier 2020, avec cet article intitulé Rencontre avec des hommes remarquables. Titre d'un ouvrage du maître, évoqué dans un des romans de Patrick Modiano (Souvenirs dormants, 2017), et aussi d'un film de Peter Brook, qui en est l'adaptation (et il se trouve incidemment que j'ai écouté ce soir Peter Brook, au retour d'un court séjour à Nantes, interviewé par Arnaud Laporte - en fait une rediffusion d'une émission du 8 février 2021). 

Par ailleurs, René Daumal était cité par Modiano (qui ne semble guère apprécier le gourou (peut-être) arménien) :

« Pour les deux, j’ai pensé à Gurdjieff. Autour de ses livres, de sa pensée, remis au goût du jour par le New Age, gravitaient dans les années 1960 des gens vraiment bizarres qui prétendaient détenir la vérité.
C’est l’époque où j’étais en pension en Haute-Savoie. On m’avait raconté que, dans la montagne et les sanatoriums de Praz-sur-Arly, s’étaient retrouvés autrefois des écrivains vulnérables comme Jacques Daumal [il s'agit en réalité de René Daumal] et Luc Dietrich, qui étaient très influencés par la spiritualité et l’ésotérisme selon Gurdjieff. J’étais frappé par le fait que ses disciples étaient souvent recrutés chez des intellectuels qui se trouvaient dans un état physique désespéré.
Après la guerre, de gens comme Louis Pauwels et Jean-François Revel se sont encore réclamés de cet homme, dont il ne faut pas oublier qu’il est tout de même responsable de la mort, en 1923, de Katherine Mansfield. »
(extrait d’un entretien au "Nouvel Observateur", 2 octobre 2003).

En ce qui concerne Pierre Schaeffer, on peut écouter cette émission des Chemins de la connaissance où le musicien débattait avec Michel Camus de l'avenir de Gurdjieff :


Et puis, si on a encore un peu de temps à rêver devant le poste, en cette période où la canicule menace, il y a cet épisode de Surpris par la nuit, diffusé le 11 avril 2008 : Reconnaissance à René Daumal.



lundi 13 janvier 2020

Rencontres avec des hommes remarquables

"Je devais voir une dernière fois, au mois d'août 1967, Madame Hubersen."
Patrick Modiano, Souvenirs dormants, Gallimard, 2017, p. 65.

Une autre raison du vif intérêt que j'ai porté à ce petit roman de Modiano, c'est la perspective mémorielle, ce retour en arrière vers les années soixante. De 2017 à 1967, il y a un demi-siècle tout juste. Et même si ses souvenirs ne se cantonnent pas à l'année 1967, loin de là, il emploie souvent ces deux mots de "cinquante ans", ainsi page 35 :
"Un soir, elle a posé un ouvrage sur le canapé rouge entre Geneviève Dalame et moi, dont le titre était Rencontres avec des hommes remarquables. Ce titre et ce mot, "rencontres" me font  brusquement réfléchir, aujourd'hui, après plus de cinquante ans, à un détail qui, jusque-là, ne m'était jamais venu à l'esprit."
Incidemment, l'auteur de ce livre, il ne le citera que quelques pages plus loin : Georges Ivanovitch Gurdjieff, "maître spirituel" écrit-il entre guillemets, dont  les parents de l'un de ses camarades, alors qu'il était en pension en Haute-Savoie, étaient les disciples. Il me semble que c'est la première fois que Modiano le cite nommément. Auparavant, si j'en crois le site du Réseau-Modiano, il s'en était seulement inspiré pour deux personnages: le docteur Bode dans la troisième nouvelle du livre Des inconnues (1999), puis le docteur Bouvière dans Accident nocturne (2003). Un extrait d'un entretien au Nouvel Obs est cité à l'appui :
« Pour les deux, j’ai pensé à Gurdjieff. Autour de ses livres, de sa pensée, remis au goût du jour par le New Age, gravitaient dans les années 1960 des gens vraiment bizarres qui prétendaient détenir la vérité.
C’est l’époque où j’étais en pension en Haute-Savoie. On m’avait raconté que, dans la montagne et les sanatoriums de Praz-sur-Arly, s’étaient retrouvés autrefois des écrivains vulnérables comme Jacques Daumal [il s'agit en réalité de René Daumal] et Luc Dietrich, qui étaient très influencés par la spiritualité et l’ésotérisme selon Gurdjieff. J’étais frappé par le fait que ses disciples étaient souvent recrutés chez des intellectuels qui se trouvaient dans un état physique désespéré.
Après la guerre, de gens comme Louis Pauwels et Jean-François Revel se sont encore réclamés de cet homme, dont il ne faut pas oublier qu’il est tout de même responsable de la mort, en 1923, de Katherine Mansfield. »
(extrait d’un entretien au "Nouvel Observateur", 2 octobre 2003).


Cela n'est pas sans écho à ma propre existence, car dans les années 80 j'ai rencontré un garçon, qui devait être juste un peu plus vieux que moi, et qui faisait partie de l'un de ces groupes Gurdjieff qu'évoque Modiano. Christian B. lisait à l'époque Fragments d'un enseignement inconnu, de Piotr Ouspensky, récit de huit années de travail  auprès de Gurdjieff, une des entrées les plus connues dans la pensée du maître, simplement désigné par G. tout au long du livre. A vrai dire, je ne sais pas s'il avait déjà rejoint le groupe au moment de notre rencontre, mais en tout cas, il n'avait pas tardé à le faire car je l'ai retrouvé de loin en loin (il habitait ordinairement en région parisienne) et il me donnait quelques aperçus de son expérience. Et encore ce mot "aperçus" est-il un peu trompeur car je n'ai aucun souvenir détaillé d'une conversation quelconque, je sais juste qu'il était question de Gurdjieff. Bien sûr, l'homme étant mort en octobre 1949, les groupes en question étaient animés par des disciples, en l'occurrence le sien devait être dirigé par une certaine Hélène Fleury, elle-même continuatrice de Madame de Salzmann. Jeanne Matignon de Salzmann, née Jeanne Allemand à Reims en 1889, qui a droit à une bien courte notice dans Wikipedia, mais heureusement j'ai sous la main la biographie de Gurdjieff par James Moore (Seuil, 1999), qui n'est pas avare de détails biographiques sur celle qui avait épousé Alexandre de Salzmann en 1911, alors qu'elle étudiait la danse à l'Institut de gymnastique rythmique d'Emile-Jacques Dalcroze, à Hellerau. Alexandre, peintre, décorateur d'origine balte, rencontra Gurdjieff  à Pâques de l'année 1919, à Tbilissi en Géorgie, alors que le pays était une république social-démocrate dirigée par les mencheviks. Il serait trop long de développer l'histoire des relations du couple avec le fameux gourou, allons directement au terminus :
"Au moment de sa mort, le 25 mai 1990, Jeanne de Salzmann, âgée de cent un ans, avait créé, ainsi que Gurdjieff le lui avait demandé, un véritable noyau et consolidé (d'ordinaire sous le nom de Fondations ou de Sociétés Gurdjieff) plusieurs centres d'études importants à Londres, à Paris, à New York, en Californie, à Caracas, à Sydney et ailleurs. [...] La grande majorité des élèves survivants de Gurdjieff ont du reste reconnu - la chose est éloquente - la prééminence de Jeanne de Salzmann, et ont poursuivi leurs recherches dans ce cadre précis."
James Moore, Gurdjieff, Seuil, 1999, p. 415-416.

Pour en revenir à Rencontres avec des hommes remarquables, il faut savoir qu'il a donné lieu à un film de Peter Brook, sorti en 1979, dont le scénario a été établi par Brook lui-même accompagné par Jeanne de Salzmann, qui signe aussi les chorégraphies.

Je songe seulement maintenant qu'elle était toujours vivante au moment où nous évoquions Gurdjieff avec Christian B., et qu'il avait donc eu une chance de la rencontrer s'il avait fréquenté un groupe. Je ne le saurais pas car nous nous sommes complètement perdus de vue. Cependant un de mes meilleurs amis avait lui aussi, je ne sais plus comment, rejoint le groupe d'Hélène Fleury, laquelle décéda peu après son arrivée. Il me semble bien qu'il lui arriva de croiser Christian B, mais celui-ci disparut assez vite du groupe (si j'en crois encore une fois cet autre ami, qui m'a toujours prévenu par ailleurs qu'il ne pouvait pas tout raconter de ce qui se passait dans ces rencontres qui avaient lieu en Bretagne ou en région parisienne. Non pas, si j'ai bien compris, parce qu'on s'y adonnerait à de louches activités, mais parce que la publicité, le seul fait de tenir récit nuirait au rayonnement spirituel (je ne suis pas certain qu'il approuverait cette façon de parler). A l'heure actuelle, toujours est-il que le bougre en fait toujours partie.
Je reviens à Modiano, et à ce demi-siècle de distance entre l'écriture et le réel du souvenir. Autre extrait, pages 61-62 :
"Et soudain, j'ai eu la certitude que le nom "Madame Hubersen" était lié à celui de Madeleine Péraud. En effet, elle nous avait emmenés, Geneviève Dalame et moi, à plusieurs reprises, chez cette Madame Hubersen, qui habitait un appartement dans une des grandes avenues des quartiers de l'ouest - une avenue dont j'hésite à écrire le nom aujourd'hui, comme si un détail trop précis pouvait encore me nuire, près de cinquante ans plus tard, et provoquer ce qu'on appelle un "supplément d'enquête", concernant une "affaire" où j'aurais été impliqué."
Curieusement, c'est encore de danse qu'il va être question : de cette Madame Hubersen, Modiano écrit qu'apparemment, elle connaissait beaucoup de monde dans ce milieu : "Elle nous avait entraînés un soir, très loin, au bord du bassin de la Villette, chez un homme dont elle nous disait qu'il organisait, chaque année à la même date, une fête en l'honneur des danseuses et des danseurs. Là, dans un minuscule appartement, j'avais été étonné  de voir réunies ces étoiles de ballets que j'admirais à l'époque, parmi lesquels une jeune danseuse de l'Opéra qui, par la suite, est devenue carmélite."


C'est à la page suivante que l'on retrouve la phrase que j'ai mise en exergue : "Je devais voir une dernière fois, au mois d'août 1967, Madame Hubersen." C'est à cet endroit précis que se loge un autre écho personnel. J'avais travaillé les jours précédents sur le roman policier écrit en 2017, publié chaque dimanche de chaque semaine sur le site des Tasons. Polar qui était l'un des éléments du projet Heptalmanach :
#2     Parallèlement, s'imposa un autre désir d'écriture : reprendre, sur le vénérable site des Tasons, avec l'an nouveau, une nouvelle série de fictions brèves du dimanche, sur le modèle de la fiction 1913 qui m'avait occupé pendant toute l'année 2013. Un cahier des charges de taille modeste avait régi les 52 épisodes, ordonné autour d'un certain nombre de personnages récurrents et d'une référence obligatoire à l'actualité du jour précis, un siècle avant le dimanche de publication.

Il se trouve que ce polar, qui se déroule donc tout entier pendant l'année 1967, et que j'ai longtemps désigné du seul nom Fiction-1967, est en bonne voie pour être édité. Tout n'est pas ficelé encore mais j'ai bon espoir. Pour cela, j'ai revu le texte, l'ai modifié très légèrement, et je lui ai donné un véritable titre, Barbe-Bleue ne passe pas le dimanche (rien ne dit encore qu'il sera accepté par l'éditeur).

C'était donc là aussi un retour en arrière de cinquante ans.



mardi 7 janvier 2020

Les rêves et les moyens de les diriger

Jeudi dernier, je suis allé voir Les Envoûtés à l'Apollo. Un film de Pascal Bonitzer, avec Sara Giraudeau et Nicolas Duvauchelle. Nous étions trois dans la salle, pas sûr qu'il soit un grand succès. Et pourtant ce ne serait pas usurpé, car cette adaptation d'une nouvelle de Henry James, - « Comment tout arriva » (The Way It Came) ou « Les Amis des Amis » (The Friends Of The Friends), selon les deux titres sous lesquels elle a été publiée - tout à fait en dehors du cadre originel anglo-saxon, est impressionnante de maîtrise. C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"





Je n'ai pas lu la nouvelle de Henry James, mais si j'ai tenu à aller voir ce film c'est bien parce que l'auteur m'avait en son temps, d'une certaine façon, envoûté. D'ailleurs, j'ai plusieurs fois écrit sur lui, son nom apparaissant pour la première fois sur ce site le 14 mars 2018.

Au retour du cinéma, le même soir, je décide de lire Souvenirs dormants de Patrick Modiano, que ma soeur Mano m'a offert le jour de Noël. Modiano, autre écrivain du mystère, que j'ai beaucoup étudié en 2012 et 2013. Or, dans ce court volume, où le vertige s'impose dès le premier paragraphe, on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)
Rien de surprenant de retrouver les fantômes dans un livre de Modiano (par exemple, Daniel Parrochia intitulera Ontologie fantôme son essai sur l'oeuvre du prix Nobel, tandis que Philippe Zard dans un article titré "Fantômes de judaïsme" écrira qu' "Être écrivain c’est devenir soi-même fantôme – il n’est pas jusqu’à l’écriture de Modiano qui ne devienne à son tour spectrale…"),  je ne cherchais nullement des références au film de Bonitzer quand j'ai choisi de lire ce livre. Mais le fantôme n'est pas le seul point de contact entre les deux oeuvres. Le rêve est une autre entrée importante, comme en témoigne cet extrait (qui comporte soit dit en passant le second vertige du livre) :
"Ce cadavre sur le tapis, dans l'appartement que nous avions laissé sans éteindre la lumière... Les fenêtres resteraient allumées en plein jour, comme un signal d'alarme. J'essayais de comprendre pourquoi j'étais demeuré si longtemps immobile en présence du concierge. Et quelle drôle d'idée d'avoir écrit sur la fiche de l'hôtel Malakoff mon nom et mon prénom, et l'adresse de l'appartement, 2, avenue Rodin... On s'apercevrait qu'un "meurtre" avait été commis la même nuit à cette adresse. Quand je remplissais la fiche, quel vertige m'avait saisi ?  A moins que l'ouvrage d'Hervey de Saint-Denys, que je lisais au moment où elle m'avait téléphoné pour me supplier de la rejoindre, ne m'ait brouillé l'esprit : j'étais sûr de vivre un mauvais rêve. Je ne risquais rien, je pouvais "diriger" ce rêve comme je le voulais et, si je le voulais, me réveiller d'un instant à l'autre." (p. 87-88) [C'est moi qui souligne]

Frontispice du livre de Léon Hervey de Saint-Denys, Les rêves et les moyens de les diriger ; observations pratiques, Paris, Amyot, 1867, in Jacqueline Carroy.
Hervey de Saint-Denys (1822- 1892), sinologue qui deviendra professeur au Collège de France, avait tenu depuis l'âge de treize ans un journal de ses rêves. Il publiera anonymement en 1867 le livre d'on parle Modiano, qui le désigne comme le précurseur de ce que l'on nomme aujourd'hui les « rêves lucides ». Il raconte, explique Jacqueline Carroy,* qu’il a acquis très vite "la faculté d’avoir conscience de rêver pendant son sommeil. Cela lui a permis d’avoir des visions nocturnes si nettes qu’il a pu fixer son attention sur tous leurs détails avec « l’œil de l’esprit » au cours même de son sommeil. Il a ensuite, raconte-t-il, développé la capacité de diriger et d’orienter, au moins partiellement, ses songes, toujours en dormant." C'est cette capacité qui semble avoir fasciné Modiano.

"Nous arrivions, écrit-il un peu plus haut, page 80, place du Trocadéro. Environ deux heures du matin. Les cafés étaient fermés. Je me sentais de plus en plus calme et je respirais de manière de plus en plus profonde, sans aucun de ces efforts de concentration que l'on fait d'habitude au cours des exercices de yoga. D'où venait une telle tranquillité ? Du silence et de l'air limpide de la place du Trocadéro ? [...] Je subissais certainement l'influence de l'ouvrage que je lisais depuis quelques jours, Les Rêves et les moyens de les diriger, d'Hervey de Saint-Denys, et qui resterait, pendant toute cette période, l'un de mes livres de chevet. J'avais l'impression que je lui avais communiqué mon calme et qu'elle marchait maintenant du même pas que le mien. [...] j'avais gardé dans une poche de ma veste le revolver à l'étui de daim. J'ai cherché une bouche d'égout où je l'aurais laissé tomber. Comme je le tenais dans ma main, elle me jetait des regards inquiets. J'essayais de la rassurer. Nous étions seuls sur la place. Et si, par hasard, quelqu'un nous observait de la fenêtre obscure d'un immeuble, cela n'avait aucune importance. Il ne pourrait rien contre nous. Il suffisait de détourner ce rêve, selon les conseils d'Hervey de Saint-Denys, comme on donne un léger coup de volant. Et la voiture roulerait sans heurts, l'une des voitures américaines de ce temps-là, dont on aurait dit qu'elle glissait sur l'eau, en silence." [C'est moi qui souligne]

Passage étonnant, où le narrateur vit la réalité comme un rêve, inversant en réalité la méthode de Hervey de Saint-Denys qui consiste à manipuler le rêve, à s'y diriger, comme si l'on était dans la réalité. Autre chose étonnante : la présence du revolver (c'est avec cette arme que la jeune femme non citée a tué un certain Ludo F. (le cadavre sur le tapis de la page 87), qu'on retrouve dans Les Envoûtés, où il est donné par Sylvain, l'ami homosexuel de Coline, pour se protéger de Simon, et qu'elle utilisera contre ce même Simon pour menacer de se suicider.


 Quant au rêve, il a sa place dans le film, et Bonitzer l'évoque dans un entretien :
"Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."
Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020.


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* Jacqueline Carroy, « La force et la couleur des rêves selon Hervey de Saint-Denys », Rives méditerranéennes [En ligne], 44 | 2013, mis en ligne le 15 février 2014, consulté le 05 janvier 2020.