vendredi 23 octobre 2026

De l'empire du béton

Très peu écrit ce mois-ci sur Alluvions. Un seul article en octobre. Étant restés très sédentaires en cet été caniculaire, nous avions à cœur de prendre un peu l'air et nous avons choisi de passer quelques jours à Belle-île-en-mer, que je ne connaissais pas encore. Nous avons eu la chance de profiter d'une météo très favorable, revenant jeudi après-midi alors que la tempête Austen commençait à poindre, que la mer devenait grosse au point que le service de navette avec Quiberon allait être interrompu le lendemain.

Dans mon bagage j'avais emporté bien entendu quelques livres : les Lettrines de Julien Gracq et le Journal de Sándor Márai, les années d'exil , 1968-1989. Du grand écrivain hongrois, lu pour la première fois à Budapest en 2019,  j'avais déjà exploré Les années hongroises 1943-1948. 

 

C'est avec un intérêt tout aussi vif que j'ai dévoré, dans la quiétude nocturne de notre location, près du Palais, ce nouveau volume. qui commence le 2 janvier 1968 avec cette phrase : "Au petit matin, dans l'obscurité humide de l'hiver, trajet en automobile de Salerne à l'aéroport de Naples." Et aussitôt, je ne pouvais que songer à Gomorra de Roberto Saviano, où les noms de Salerne et de Naples sont tellement présents. Exilés de Hongrie en 1948,  Sándor Márai et sa femme Lola ont séjourné en Italie jusqu'en 1952, à Naples, dans le quartier de Pausilippe (où il situera son roman Le Miracle de San Gennaro), avant de s'installer à New York jusqu'en 1967. En mai de cette année-là, le couple revient en Italie et s'établit à Salerne.

De la camorra napolitaine, il n'est pour ainsi dire pas question dans ce Journal. Les Márai mènent une vie paisible, à distance de la vie locale. Cependant, j'ai relevé un détail qui est loin d'être anodin. En 1973, (Márai ne donne pas de date précise) il note qu'un avis de décès collé au mur leur apprend que Casaburi, le vieux jardinier, est mort serenamente à 87 ans. "Au cours des six dernières années, écrit Márai,  je le voyais tous les jours du balcon, tout bossu et recourbé, biner, arroser, greffer des rosiers, vaporiser et tailler des fleurs. Le grand et beau jardin campanien, avec ses oliviers, ses figuiers, ses raisins et ses plates-bandes de fleurs rapetissait de plus en plus chaque année parce que des horreurs en béton avaient envahi les terrains en contrebas. Mais tant qu'il était resté du terrain à biner, le vieux jardinier soignait la terre chaque jour, du matin au soir. Au printemps dernier a commencé la construction, devant nos fenêtres, du dernier bout de terrain restant. Le vieux avait disparu, il n'y avait plus de jardin à bêcher." (p. 182)

Le béton. Dans un chapitre de Gomorra justement intitulé Béton armé, Saviano montre l'emprise des clans sur la construction et les chantiers publics. Il existe officiellement 517 entreprises du bâtiment à Casal di Principe, dont beaucoup, affirme-t-il, sont des émanations directes des clans, "et plusieurs centaines d'autres sont installées dans les villages des environs, une armée prête à tout recouvrir de béton." Plus loin, il écrit que de véritables cathédrales de béton ont été construites au cours des cinq dernières années.

Le pouvoir des clans était le pouvoir du béton. Sur les chantiers, je sentais physiquement en moi, dans mes tripes, toute leur puissance. Pendant plusieurs étés, j'avais travaillé sur des chantiers. Si je voulais pétrir le ciment, il me suffisait de dire à un chef de chantier d'où je venais et personne ne me refusait du travail. La Campanie fournit les meilleurs ouvriers du bâtiment d'Italie, les plus rapides, les moins chers et les plus dociles. Un boulot infernal que je n'ai jamais su très bien faire, un métier qui peut rapporter pas mal d'argent si l'on est prêt à y mettre toutes ses forces, chaque muscle, la moindre énergie. Travailler par tout les temps, hiver comme été. Approcher mes mains et mon nez du béton était la seule façon de comprendre sur quoi reposait le pouvoir, le vrai. (p. 324)

J'ai déjà fait référence à ce même passage sur le béton à l'article précédent : c'est après la mort de Francesco Iacomino, un ouvrier du bâtiment tombé d'un échafaudage et laissé pour mort, qu'une vague de révolte avait submergé l'écrivain, et que le nom de Pasolini, associé à son fameux article "Je sais", l'avait conduit à se rendre sur la tombe de Pasolini à Casarsa.

De même, Saviano écrira "Je sais et j'ai les preuves."

C'est sur l'épaisseur des murs que reposent les fleurons de l'économie italienne. On devrait changer la Constitution, écrire que la République repose sur le béton et sur les entrepreneurs du bâtiment. *

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Sur Belle-Ile le béton se rencontre aussi : près des Aiguilles de Port-Coton, que Claude Monet immortalisa en 1886, les Allemands édifièrent pendant la guerre une station radar dirigée vers l'océan. Le bunker est toujours présent, et sans doute pour des siècles encore.


 

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Dans son périple à contre-courant sur les traces de la longue route de sable de Pier Paolo Pasolini, Chantal Vey évoque aussi la mafia et le béton :

Depuis le Lido di Metaponte, les roches ont disparu pour laisser place aux petits galets plats, et maintenant à ce beau sable fin. La mer est rayée de couleurs terre et bleu turquoise. Le paysage semble idyllique : palmiers épars, la plage s'étend longuement et la brume enveloppe la scène de romantisme. Ce n'est pourtant pas mon sentiment ! Depuis le début de mon entrée en Calabre, ici et là, je remarque des bâtiments délabrés, celui-ci est spectaculaire : une grande ossature en béton, évidée, et pour seule information VENDESI (A VENDRE). Le paysage s'étend continuellement, divisé dans la débâcle immobilière. Semble-t-il que l'on s'habitue, ou plutôt, non si vede, non si sente, non si parla !.**... (Extraits du journal de voyage de Chantal Vey)

 

Photo : Chantal Vey

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* Article premier de la Constitution italienne : "L'Italie est une République démocratique fondée sur le travail." 

** Rappel d'une conversation antérieure avec Pina, enseignante d'histoire et de philosophie, près de Mola di Bari : "Elle m'apprend les diverses appellations et situations des mafias italiennes : Cosa Nostra, Camorra et Ndrangheta. Cette dernière est calabraise et Pina la décrit comme l'organisation mafieuse la plus puissante ; aujourd'hui, elle est infiltrée jusque dans le nord de l'Europe, en Allemagne notamment. A son avis, Pasolini essayait de comprendre ces systèmes et de les dévoiler, il était devenu "incommode"(scomodo, disent-ils souvent pour le définir) et donc à éliminer. "Combien de journalistes  qui ont tenté de dévoiler la vérité ont été assassinés ?, rajoute-t-elle. Mais l'omertà, non vedo, non sente, non parlo, est bien présente, cette loi du silence qui bannit toute dénonciation depuis des générations."

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