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jeudi 10 août 2023

Futaie et Judée

Rien écrit ici depuis le 20 juin. Une panne. L'été est souvent l'occasion d'une pause, mais jusque-là je n'en avais guère senti la nécessité : les deux dernières années, par exemple, n'avaient pas marqué d'interruption manifeste en juillet et août. Sans doute des difficultés dans la vie privée ont-elles contribué à cette sécheresse, mais là encore je doute que ce soit un critère décisif. De la lassitude ? Non, vraiment pas. Un vide, une apathie, un sentiment de moindre urgence, une nuit obscure de l'âme... Je renonce à chercher des raisons,  c'est ainsi. Mais alors pourquoi ne pas laisser filer ? Les meilleures choses ont une fin, dit-on, et je ne suis même pas sûr que dans le cas présent on puisse vraiment parler de "meilleures choses". Oui, pourquoi s'acharner ? Quand la source est tarie, ne faut-il pas chercher un autre puits ? 

Oui, mais la source justement est-elle vraiment tarie ? L'attracteur étrange (que l'on me pardonne de revenir toujours à cette métaphore) a toujours eu des absences, des époques de silence. Comme si le monde soudain cessait de résonner. Je l'avais souvent observé mais il se trouvait que cet évanouissement périodique semblait être du passé, toujours quelque chose réactivait le flux de coïncidences. Jusqu'à cette fin de printemps et cet été où, à nouveau, la houle s'était tue.

Elle n'a pas vraiment retrouvé sa vigueur ancienne, mais je sens comme un frémissement. Alors je reprends la plume, je replonge au clavier. Mais ce ne sera pas sous la forme de billets bien architecturés, non, je reviens à la forme première qu'exprimait ce titre même d'Alluvions : qui "dit bien la variété de ce qui se déposera ici, aussi bien dans la forme que dans le contenu : notes bien structurées, développements de pensées, ouvertures réflexives comme citations, anecdotes, traits, emprunts, essais, repentirs, esquisses, nervures de néant, griffures, phrases juste sauvées de l'abîme. De la pierre et de la boue, du sable et du roc. Dans l'indescriptible désordre d'où parfois, inexplicablement, surgit un motif térébrant de justesse et de beauté (ceci étant un voeu plus qu'une certitude)." (Extrait du premier article daté du 27 décembre 2006)

Eglise de Pontarion (Creuse), portail ouest.

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Aujourd'hui, dans la forêt de Châteauroux, avec Nunki Bartt, le maestro. La promenade de Mortaigues, que nous avions faite une année précédente. Mortaigues : le nom intrigue, reflet inversé d'Aigues-Mortes, le port défunt, fondé par Saint Louis, d'où il embarqua le 25 août 1248 pour la 7e croisade. Mais il n'y a jamais eu de port ici, et l'on se demande où se tenaient les eaux mortes du toponyme. Ce n'est pas au début, dans le sens où nous le prenons, une de ces grandes allées rectilignes qui étoilent la forêt, non, c'est une sente étroite et tortueuse, qui demeure longtemps à la lisière de la route de Velles, avant de remonter vers le carrefour Pèlerin. Je connais depuis longtemps ce parcours, que m'avait fait connaître mon ami Babar, camarade normalien, et, en cette fin des années 70, rugbyman au RACC, pilier de l'équipe première. Il venait là pour l'entraînement, footing sur les cinq ou six kilomètres de la balade, et je l'avais accompagné plusieurs fois. 

Je ne cours plus du tout, je marche, et pas très vite. Mais nous ferons tout de même plus que la boucle prévue, en prenant à droite dans une autre sente sinueuse qui nous fait déboucher sur un chemin blanc  que nous suivons jusqu'au carrefour du Pin. Où nous rencontrons nos premières âmes qui vivent, deux pèlerins de Compostelle reconnaissables à leurs coquilles blanches au bas du sac à dos. Ils  me rappellent cette autre pèlerine que j'avais rencontrée en 2013 dans cette même forêt. Elle disait se rendre à Velles or elle marchait plein Nord, à l'opposé de sa destination. Je l'avais remise dans le bon sens, et je l'avais retrouvée le lendemain par hasard à Argenton (j'ai raconté ça dans Le retour du Nomade).

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Je l'avais acheté le 27 août 2022, mais je n'ai commencé que depuis quelques jours Par les chemins, de l'écrivain anglais Robert Macfarlane, dont j'avais si fort aimé le merveilleux Underland. Il est sous-titré Une histoire des routes et de ceux qui les ont empruntées, et divisé en quatre parties : Pister (Angleterre), Suivre (Ecosse), Errer (A l'étranger), Rentrer (Angleterre). On suit l'auteur dans ses marches sur les chemins terrestres et maritimes et l'on rêve plus d'une fois d'être à ses côtés. Hier soir, j'ai parcouru le chapitre nommé Calcaire, où il se rend en Israël pour marcher dans les collines et les chemins de la région de Ramallah, avec son ami Raja qui arpente la région depuis quarante ans, avant même la guerre des Six Jours, en 1967. Marcher est maintenant devenu beaucoup plus dangereux : "Naguère synonymes de liberté, les collines représentaient désormais un danger et une menace. Raja n'en a pas moins poursuivi ses excursions, au moins une fois par semaine et généralement davantage. Parfois sur quelques kilomètres, parfois sur seize ou dix-huit, s'il trouvait des itinéraires permettant de contourner les difficultés. Des chemins reliant des villages ou des villes depuis des siècles avaient été fermés par les Israéliens ; de longs détours s'avéraient souvent nécessaires. Plus elles devenaient compliquées, plus ces expéditions revêtaient de l'importance à ses yeux, comme s'il y voyait le moyen de contrarier la compression de l'espace imposé par l'occupation : un geste de désobéissance civile, modeste mais réitéré." (pp. 269-270)



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Nous avons pris une mauvaise allée forestière, qui traverse une zone de taillis, et qui est encombrée de branches cassées. Il faut sans cesse obliquer, faire attention où l'on pose le pied. L'espace est sans beauté, vaguement oppressant. C'était pourtant le visage le plus courant de la forêt jusqu'au milieu du XIXème siècle. Elle était en effet exploitée en taillis à courte révolution de 20 à 30 ans pour la production de charbon de bois. Il faut attendre 1841 pour que l'on commence à faire vieillir plus de mille hectares de taillis. Heureusement, nous atteignons au bout de quelques centaines de mètres une belle allée, qui nous redonne la lumière de la haute futaie.


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La lecture de Macfarlane me fait souvenir du beau livre du poète Lorand Gaspar, déniché en 2015 dans une brocante à Bruxelles. Je l'avais évoqué pour sa première partie, Egée, en mai 2021. Mais il y avait une seconde partie, Judée, que je n'avais pas encore lu. J'avais bien tort, l'écriture en est d'une beauté fulgurante. J'y retrouve un écho à Mortaigues, et à la marche anxieuse de l'écrivain anglais sur les chemins de calcaire  :

"Tu tends ton visage dans la lumière dont sont mortes les eaux. [...]

Au bout d'une demi-heure de marche j'atteignis l'ouadi en-Nâr, à la confluence du Cédron et du er-Rabâbi. L'oued, d'abord élargi, change rapidement de direction en se creusant un lit profond et tortueux dans la talus cénomanien. Ouadi en-Nâr, ouadi du feu : pendant les mois d'été, au fond de ces gorges, l'air immobile entre les hautes parois calcaires  nous prenait comme des mouches dans sa glu. En ce début d'avril, il y avait encore par endroits, au fond de bassins naturels faits d'énormes blocs de pierre, un peu d'eau croupie, couverte d'une mousse gris verdâtre, filassée de blanc."

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La dernière allée, un mince trait blanc où affleure ici et là la pierre rouge que je ne sais pas nommer, parfois une courbe subtile qui vient trahir la rectitude du tracé, et soudain, le surgissement roux d'un chevreuil à une portée de flèche, qui traverse et s'évanouit dans le hallier.

mercredi 27 mars 2019

Cantique de l'infinistère

La Bourboule. De petits tas de neige sale et glacée dans les replis des rues placées au nord. L'ombre d'Alix Cléo Roubaud, venue jadis soigner son asthme, quelque part enfouie dans les souvenirs perdus des hôtels décatis. J'étais venu là aussi, ce devait être en 86, pour faire du ski de fond, que j'avais découvert l'année précédente, pendant cet  hiver 85 où la neige avait recouvert la campagne d'Aigurande pendant trois longues semaines. Un hiver comme on n'en a plus jamais connu, avec des froidures intenses, la blancheur chaque matin retrouvée, impérieuse et roide. On skiait, avec du matériel loué à Châteauroux, sur les routes et les chemins damés par les pneus des bagnoles - dans les champs, la couche était trop épaisse. On avait pris goût à l'exercice. Le poursuivre dans la vraie montagne en était le prolongement logique. J'étais donc parti avec Patrice, l'inséparable ami. Celui qui s'était imposé comme une évidence, à peine débarqué en novembre 1969 dans cette nouvelle école, après le terrible accident de voiture des grands-parents maternels, qui avait ramené mon père vers son premier métier de paysan et toute la famille, dans la foulée, à la ferme familiale. Ce n'était pas un bien grand exode, passer du Cher à l'Indre, d'un département du Berry à l'autre, on a vu plus grande aventure, mais ce fut néanmoins une rupture. Se refaire rapidement un ami n'avait rien d'évident : Patrice fut cet ami, immédiatement ouvert et généreux. Et pendant presque vingt ans, il en fut ainsi. Et c'était encore le cas en 86, à La Bourboule, où nous prîmes pension à l'hôtel Régina (grosse bâtisse que j'ai revue, comme figée dans le temps), afin de skier pendant deux ou trois jours sur les plateaux de La Tour d'Auvergne. Je n'aurais alors jamais imaginé que Patrice* ne serait plus un jour proche de moi.

La Bourboule - Le casino des enfants

Et pourtant c'est ainsi. Sans qu'aucune brouille ne soit venue brutalement interrompre une si longue relation, nous nous perdîmes de vue insensiblement. D'autre amitiés, pas toujours partagées, de son côté et du mien, son départ pour un travail vers Bourges puis vers la Bourgogne alors que je restais fidèle à l'Indre natale, ça et peut-être d'autres choses dont je n'ai pas conscience, nous éloignèrent tant et si bien qu'aujourd'hui nous sommes comme deux étrangers, même si, par son frère et son cousin, qui sont, tout au contraire, devenus deux grands amis avec qui les liens sont forts et profonds, j'ai des nouvelles épisodiquement.

Je repensais parfois à cela à La Bourboule, à cette amitié perdue dans les sables du passé. Est-ce pour renouer un tant soit peu avec elle que j'ai voulu faire découvrir le ski de fond aux enfants (qui n'en avaient jamais fait) ? Une matinée y suffit, où je me découvris bien loin du niveau de forme que j'avais autrefois ; sur la neige verglacée, je tombais même plusieurs fois lourdement, allant jusqu'à me blesser à l'épaule (rien de très grave, mais je ne peux pas encore lever complètement sans douleur le bras gauche). L'après-midi, alors que mes jeunes lascars choisissaient d'aller à la piscine, je préférai rester lire le gros Royaume d'Emmanuel Carrère à la terrasse ensoleillée d'un café.

De fait, j'allai d'abord hanter la librairie de la ville. J'avais bien assez à lire mais j'aime fureter à la recherche de l'hypothétique chef d'oeuvre qui n'attendrait que mon passage pour se révéler à mes yeux éblouis. J'allais me décider pour le dernier opus d'Erri de Luca lorsque je vis Cantique de l'infinistère de François Cassingena-Trévedy.

 
Vous avez bien lu : grand prix catholique de littérature 2017.  Il faut savoir que François Cassingena-Trévedy (j'abrègerai en FCT pour la suite) est moine bénédictin en l'abbaye de Ligugé, près de Poitiers. Et accessoirement ancien élève de l’École normale supérieure et docteur en théologie. Ce n'était pas un inconnu pour moi car je l'avais découvert en août 2010, avec son livre Etincelles III, 2006-2009 (Ad Solem, 2010), un recueil de notes où la religion se taille, on s'en doute un peu, la part du lion, mais servi par une écriture somptueuse et éminemment poétique. Poésie revendiquée dès la préface, "pourvu, précisait l'auteur, que l'on veuille bien délester cette dernière de la légèreté, de la mignardise, de la niaiserie dont tant d'esprits depuis longtemps l'affublent, soit dans l'exercice dilettante qu'ils en pratiquent, soit dans l'idée sommaire qu'ils en répandent, car, si différent qu'il soit sous le rapport de la mise en œuvre, le poème est l'émule du théorème sous celui de la plus fondamentale gravité." (p. 23)

Je ne connaissais pas l'auteur, mais il m'avait suffi dans la librairie de lire quelques lignes de l'épais et austère volume pour savoir qu'il y avait là une matière d'une considérable richesse. Que je ne partage pas la foi de FCT n'avait que peu d'importance : la méditation qu'il déployait m'atteignait si souvent au coeur que je pouvais sans encombre dépasser les détails d'une réflexion théologique si éloignée de ma propre existence. Depuis j'avais aussi lu Pélagiques, échoué dans un casier de Noz, où FCT, dans ce qu'il appelait lui-même ni un journal ni un roman, mais un bulletin ou un bordereau de pêche, relatait, avec la même veine poétique, ses séjours bretons et son compagnonnage actif avec les marins-pêcheurs et l'Océan. Mais ce moine, décidément, n'avait pas le goût de l'ermitage puisque je le retrouvais, avec ce dernier livre déniché à La Bourboule, arpenteur des hautes terres d'Auvergne, où j'appris qu'il avait coutume de passer les vacances dans son enfance. C'est bien d'un autre finistère dont il revendique de raconter la traversée, des Monts Dore aux Monts du Cantal en passant par le haut plateau du Cézallier, - "ou plutôt d'un "infinistère", écrit-il, selon que les impressions conjuguées du regard et des pas suggèrent de le baptiser -, et ceci dans une prose qui se voudrait elle-même à son image, pénétrée de son allure et comme transparente à son austérité." Que le douzième et dernier chapitre de ce livre se nomme Le royaume, à l'instar du récit de Carrère,  acheva de me le rendre nécessaire (et je m'avise, reprenant Pélagiques, que la citation liminaire n'est autre que celle-ci :  Le Royaume est comparable à un filet. (Mt 13, 47).)

Je ne le lus pas pour autant immédiatement, comme il m'arrive de le faire quand un livre se dresse comme une promesse enfin tenue. Je terminai le Carrère, puis d'autres volumes m'accaparèrent, avant que je ne remette le nez, le 17 mars, dans cette ode vibrante à l'Auvergne que je pris soin de lire lentement, à l'allure de ses pas, un jour de lecture pour un jour de marche.

Et jeudi dernier, je fus moi aussi appelé à marcher. Nunki Bartt me conviait à l'accompagner en forêt du Poinçonnet, jusqu'à l'étang des deux-Frères. Le temps était magnifique et, par chance, je n'avais pas de travail cet après-midi là. Dans la voiture, il me confia son intention de partir peut-être la semaine suivante dans le Cantal. Il avait le souvenir de séjours marquants. Et voici qu'il me parle d'une certaine route entre Bort-les-Orgues et Murat, et d'un village non loin de là, du nom de Dienne, pourvu d'une majestueuse fontaine. Je n'en crois pas mes oreilles, je suis habitué aux coïncidences avec Nunki Bartt (par exemple, voici quelques mois, nous avons offert au même moment  le même livre, d'une auteure dont nous n'avions jamais parlé ensemble, choisie donc parmi des centaines d'autres titres possibles), mais là je suis soufflé, car cela renvoie au passage que je viens juste de lire le matin même :
"Après cette longue salutation silencieuse des altitudes qui récompensent la piété que je leur vouais depuis des décennies, je descends par le raidillon jusqu'à la grand route** qui relie Murat à Bort-les-Orgues, la plus large artère de bitume que j'aurai rencontrée au cours de mon voyage."(p. 136)
"Le village racé de Dienne fait face à ce propylée massif, comme lui sentinelle et verrou des lieux, au pied du versant qui regarde le midi."(p. 137)
"Je suis presque en sueur lorsque j'aborde le village, et le premier monument qui m'arrête est bien sûr (outre le monument aux morts qui n'aligne pas moins de quarante-six braves pour la Grande Guerre) l'élégante fontaine de style Renaissance avec son bassin octogonal et ses quatre jets que crachent , par des tuyaux, quatre figures grimaçantes aux bacchantes feuillues." (p .140)
Allée vers Lourouer-les-Bois
Nous avons retrouvé l'étang des Deux-Frères après s'être un tantinet égarés. Il est nommé ainsi parce que la chronique raconte que deux jeunes princes s'y seraient noyés. L'étang était à l'époque celui de l'abbaye de Grammont, dont la forêt a englouti les ruines.


Cette fraternité tragique me renvoie encore une fois à l'amitié qui me sert en ce jour de fil conducteur, l'amitié ancienne, perdue, nostalgique et l'amitié nouvelle, encore à cultiver, approfondir. L'amitié dont je me demande si elle peut déclencher ces collisions où d'aucuns ne voudront voir que le fruit du hasard. Cette amitié qui conclut un autre très beau passage d'Etincelles III que j'ai plaisir à retranscrire ici :
"La civilisation du regard est aussi, par penchant naturel, par entretien ordinaire, celle de la lecture et de la conversation, lesquelles demeureront toujours, quoi qu'il arrive, quoi qu'il soit arrivé en effet, les deux sources privilégiées de l'illumination et de la sagesse, dans la société des êtres raisonnables et sensibles. L'une et l'autre ont le silence pour entourage et s'entremêlent instinctivement de lui : la première laisse vierge et vivace l'imaginaire, la seconde écoute autrui à l’œil nu. La civilisation du regard se recommande en conséquence à notre estime comme celle de l'amitié, car c'est décidément chose étonnante que cette manière dont, rien qu'à regarder, rien qu'en donnant à regarder, rien qu'en donnant à sous-entendre ce que l'on a regardé, l'on se fait des amis, beaucoup d'amis imprévisibles. L'amitié - des amitiés précises, profondes, nominales, ne sont pas seulement l'effet désormais avéré des étincelles : elles sont leur plus chère et leur plus secrète finalité." (p. 24)

_________________
* Sur Patrice, j'ai déjà écrit un petit texte il y a dix ans, sur le site des Tasons, où j'avais entrepris de passer par le menu tous les camarades présents sur la photo de classe de l'année de CM2 à Aigurande. Je l'avais revu l'été suivant, il avait lu le texte, avait même failli m'écrire, failli seulement. L'ours en lui avait triomphé encore une fois.

 

** Bartt, à qui je soumets plus tard l'extrait, s'insurgera dans un sms : "Grand route, il exagère le bénédictin. C'est un misérable boyau !"

mardi 2 octobre 2018

Les matins sont comme des soirs

J'étais absolument seul dans cette salle 6.
La dernière fois que cela m'était arrivé, c'était à l'Apollo, pour un film de Bouli Lanners dont je ne retrouve pas le titre. Même le projectionniste, je crois, avait foutu le camp. Un bon film c'était pourtant.
Aujourd'hui ce n'était pas une fiction : les premières images montraient le plateau de Millevaches. L'horizon noir des sapinières. Quelques photos noir et blanc du début du siècle dernier révélaient une terre dénudée, encore vierge d'arbres. La voix d'une vieille femme : Les matins sont comme des soirs.
Après le Limousin, il y aura le Morvan, les Landes, les Vosges et la Montagne Noire. Partout la sylviculture industrielle étend son emprise, avec ses abatteuses à cinq cent mille euros qui vous rasent une forêt en deux coups les gros, mais il faut travailler dix à douze heures par jour pour les rentabiliser. Les Douglas qui pourraient vivre cinq siècles ne dépassent pas les cinquante ans, et finissent souvent en bois de palette.
Le documentaire de François-Xavier Drouet, Le Temps des Forêts, passe cette semaine au cinéma, et pas à l'Apollo, non, au CGR, et je suis tout seul pour cette seule séance du jour. Pas de commentaire moralisateur, le réalisateur laisse parler aussi ceux qui exploitent la forêt comme si elle était seulement une usine à bois. Il ne s'agit pas de déforestation, mais de malforestation. Pas de musique anxiogène, quelques notes seulement au générique final, presque minimalistes. Pas de montage speedé. Les images sans apprêt d'une lente dérive vers la désolation des paysages, la mort des sols et parfois des hommes : trente-cinq suicides de forestiers de l'ONF qui ne pouvaient plus exercer comme avant le métier qu'ils aimaient.
Vous voyez ce qui vous reste à faire.


Juste après avoir écrit ces lignes, je consulte le blog de Thomas Vinau, que j'ai découvert jeudi dernier à l'occasion d'une rencontre organisée par Equinoxe. L'écrivain, qui habite le Vaucluse, repartait dès le lendemain matin vers le Sud. Et j'ai le plaisir de lire ces mots à la date de ce 2 octobre :

Tarte aux pommes

Le train traverse une forêt du Berry. La lumière du soleil donne aux couleurs de l'automne des rondeurs chaudes et croustillantes. Une tarte aux pommes partagée par une vieille paysanne et un enfant des rues ou un mafé sur une galette du feu qu' on sauce avec les doigts. Le matin te dit  : Goûte. Tout le monde a le droit.

lundi 30 octobre 2017

# 259/313 - La nuit verte

J'aime beaucoup ces moments, dans l'enquête que je ne cesse de mener ici, où un écrivain apparaît. Une nouvelle voix, une nouvelle figure, mais aussi parfois une ancienne rencontre, longtemps oubliée ou négligée. Ainsi en est-il de Pierre Loti, dont j'avais lu il y a très longtemps Ramuntcho, une histoire qui se déroulait dans le Pays basque, et c'était sans aucun doute dans la Bibliothèque Verte. Celle qui venait après la Rose, après le Club des Cinq, Oui-Oui et Enid Blyton.


Verte. C'est bien du vert dont j'ai envie de parler aujourd'hui. Car en lisant les deux courts textes de Loti qui m'ont servi  pour les posts précédents j'ai été frappé par la récurrence du vert. Et tout d'abord du vert associé à la nuit. Dans Le château de la Belle-au-Bois-Dormant (1910) qui reprend son appel initial dans Le Figaro pour le sauvetage de La Roche-Courbon, on peut lire ainsi : "(...) mes promenades d'enfant en forêt s'arrêtaient au pied des terrasses moussues, enveloppées de la nuit verte des arbres et de leur silence." Cette image de la nuit verte, portée par les ombres des grands arbres, on la retrouve encore par deux fois dans le même texte !
"Les arbres qui y font de la nuit verte sont singulièrement hauts, sveltes, groupés en gerbes qui se penchent à la manière des bambous."

"Au bout de l'avenue, la nuit verte tout à coup s'épaissit davantage ; ici, les grands chênes ont des siècles, les mousses et les fougères se sont installées sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence d'apparaître cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant."
C'était aussi l'occasion de se replonger dans ce merveilleux dictionnaire du vert, savamment concocté par la linguiste Annie Mollard-Desfour, et que j'avais découvert au festival Chapitre Nature du Blanc, le 19 mai 2012. L'auteur me l'avait gentiment dédicacé, au stylo vert comme il se doit.

"Le vert, écrit-elle, couleur du végétal, de l'eau, de la fertilité et du renouveau, est aussi la couleur de l'altérité, de l'étrange, du surnaturel. Couleur de seuil, de limite entre l'humain et le sur-humain, c'est la couleur de ceux qui ne sont pas vraiment de ce monde et possèdent des pouvoirs extra-ordinaires."  C'est la couleur des magiciennes, des fées et des sorcières, la couleur des monstres et du Diable, de Shrek et de Satan, de l'Incroyable Hulk et des Little Green Men. Une couleur ambiguë, longtemps associée à la malchance, au macabre, à la pourriture et à la mort, mais que notre époque a au contraire nettement tendance à valoriser, l'identifiant à la vigueur et à l'écologie, à la santé et à l'autorisation : feu vert de la liberté, Sherwood et Robin des Bois*.

La nuit verte de Loti semble annoncer cette ambivalence : c'est la pénombre de la forêt qu'il désigne ainsi, non pas l'obscurité mais ce seuil indécis entre celle-ci et la clarté, cet entre-deux qui est proprement le domaine du conte, de la Belle au Bois Dormant. Et quelle est l'acmé de cette promenade, ce pèlerinage, écrit-il,  dans ce monde enchanté, sinon la forêt de "chênes-verts"?
"J'ai dit que le ravin des grottes était un lieu unique ; de même pour cette forêt-là, en courant le monde je n'en ai pas rencontré qui lui ressemble, si ce n'est peut-être en un coin perdu de la Grèce. Le « chêne-vert », qui en France n'existe à l'état d'arbre forestier que dans nos régions sud-ouest tempérées par le vent marin, porte des feuilles d'une nuance foncée, un peu grisâtres en dessous comme celles de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se dénude ailleurs, il reste en pleine gloire. C'est un arbre d'une vie très lente, auquel il faut des périodes infinies pour atteindre son complet épanouissement. Lorsqu'il a pu se développer dans une tranquillité inviolable, comme ici, son tronc multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque ; alors, avec son branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu'à terre, avec sa belle forme ronde, il arrive presque à la majesté du banian des Indes." [C'est moi qui souligne]
 On touche ici pratiquement au sacré :
"Et le charme si singulièrement souverain de cette forêt, c'est l'espace, les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des feuillages vert-bronze atténués de grisailles, on circule aisément sur de très fins tapis, et cela donne une impression de bois sacré, de parc élyséen. Séjour pour le calme à peine nostalgique ou même pour le définitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux temps..."
Ayizadé, le premier roman de Pierre Loti. "Les prunelles étaient bien vertes, de cette teinte de vert de mer d'autrefois chantée par les poètes d'Orient. Cette jeune femme était Aziyadé. "

Dans le second récit, tiré de Prime jeunesse (1919), de l'initiation amoureuse par la belle Gitane, nous retrouvons les chênes verts, à l'ombre desquels les roulottes ont été installées, ainsi que cette sensation de toucher à la divinité :
"Approchant du carrefour indiqué, à l’ombre d’énormes chênes verts, je ne tardai pas à apercevoir trois ou quatre roulottes dételées, et des chevaux qui paissaient l’herbe rase ; par terre, flambait un feu de branches mortes dont la fumée sentait le sauvage, et une vieille femme à tête de sorcière cuisinait là quelque chose dans une marmite. Sans doute les hommes de la petite tribu étaient déjà partis en maraude, car il ne restait autour des voitures que des enfants aux longs yeux d’ombre, - comme les siens, - et elle-même, la Gitane d’hier et de cette nuit, tressait des paniers, assise avec une grâce de jeune déesse sur le vieux sol charmant feutré de lichen, de mousse et de graminées fines."
Et l'on ne sera guère étonné de le voir user une nouvelle fois de son image décidément matricielle de la nuit verte :
"J’étais venu m’installer là, dans la nuit verte, parce que je savais qu’elle y cueillait d’habitude ses joncs ; pour me donner contenance, j’avais apporté mes crayons et mon bloc de dessin, et, rien qu’en l’apercevant de loin arriver de son allure souple, par le sentier le long des rochers en muraille, j’avais pressenti la minute suprême qui finirait ma vie d’enfant. "
_________________________
 * Peu de temps après avoir rédigé cette note, le fil d'actualité de FB me renvoyait à une émission de France-Culture de décembre 2013, Des goûts et des couleurs, avec Michel Pastoureau, le grand historien de la couleur. Le quatrième volet porte sur le vert.

vendredi 25 août 2017

# 203/313 - Le grondement distant du jaguar

Le rêve va avec l'image, cela semble une évidence. Le rêve se présente le plus souvent comme un film, disloqué, absurde, incohérent tant qu'on voudra, mais ce qu'on ne remet guère en cause, c'est la nature visuelle du rêve. Or, mon expérience est un peu différente. A côté de ces songes marqués par une imagerie forte, je me souviens de ces rêves épuisants auxquels je suis accoutumé lorsque je suis dévoré par une fièvre. Aucune image ne s'impose plus, et encore moins d'hallucination comme on pourrait peut-être le pressentir dans un contexte de maladie. Non, le rêve se décline en raisonnements interminables, en ratiocinations que le réveil détruit sans remède. Tout se passe comme si le cerveau tournait à vide, ne produisant que des énoncés abstraits dont la logique n'est qu'apparente. Mais même en dehors de ces périodes de mauvaise santé, il arrive que le rêve vire au dépouillement cistercien et revêt plutôt une forme radiophonique : ne me reste alors au réveil que des mots, des noms, et parfois un sentiment flou. Ce fut le cas par exemple pour Augenblick dont j'ai parlé ici l'an dernier. Et très récemment, ce fut presque la même chose avec le rêve d'un personnage qui s'est construit dans la difficulté, les épreuves. Impossible d'en dire plus si ce n'est qu'un nom l'accompagnait, qui n'était pas le sien mais peut-être celui d'une ville, d'un pays : Iquitos. Et il me semble bien que dans le rêve lui-même j'étais conscient de la proximité de ce mot avec la capitale de l’Équateur, Quito, mais le mot demeurait inscrit ainsi : Iquitos.

Le lendemain, je commençai un autre des livres achetés à Toulouse : Comment pensent les forêts, de l'anthropologue Eduardo Kohn, avec une préface de Philippe Descola, publié chez cette excellente petite maison d'édition qui s'appelle Zones sensibles.


Ce livre, "magistral" selon Descola, "œuvre d'art" si l'on en croit Bruno Latour, est en effet extrêmement stimulant. Je ne veux surtout pas en donner un résumé ici, d'autant plus que je n'ai pas fini de le lire. Contentons-nous pour l'instant de cette introduction de la notice de l'éditeur : 
Les forêts pensent-elles ? Les chiens rêvent-ils ? Dans ce livre important, Eduardo Kohn s’en prend aux fondements même de l’anthropologie en questionnant nos conceptions de ce que cela signifie d’être humain, et distinct de toute autre forme de vie. S’appuyant sur quatre ans de recherche ethnographique auprès des Runa du Haut Amazone équatorien, Comment pensent les forêts explore la manière dont les Amazoniens interagissent avec les diverses créatures qui peuplent l’un des écosystèmes les plus complexes au monde. (...)
Or, sur la première figure du livre, un détail d'une carte du XVIIIe siècle montre la région de l’Équateur  où l'auteur a travaillé, en particulier le village d'Ávila dont il écrit que la distance à vol d'oiseau de Quito est d'approximativement 130 kilomètres.


Iquitos, Quito. La coïncidence était merveilleuse. On pourra bien sûr penser qu'en feuilletant le livre au moment de l'achat mon cerveau a pris inconsciemment des informations. Je ne veux pas disputer là-dessus, mais il reste que le rêve est précisément un aspect crucial de l'analyse d'Eduardo Kohn, ainsi que le pointe Philippe Descola dans sa préface :
" L’interprétation quotidienne des rêves, un trait fondamental de la vie quotidienne des Amérindiens de l’Amazonie équatorienne, devient ainsi un mécanisme très original qui va au-delà de l’oniromancie classique en ce qu’il permet la calibration et l’alignement des points de vue situés de toutes sortes d’êtres qui habitent des mondes différents."
Dans la chronique précédente, Gabriel de Azambuja évoquait la pensée rêvante de J.-B. Pontalis où il voyait la possibilité "d'une passerelle qui permet d'imprégner notre vie diurne de la matière même de nos rêves". Or, cette possibilité est clairement réalisée par les Runas d'Ávila :
"A Ávila, la vie de tous les jours et cette seconde vie que constituent le sommeil et les rêves sont enchevêtrées. Dormir à Ávila n'est pas l'activité ininterrompue, solitaire et sensoriellement pauvre qu'elle est si souvent devenue pour nous. Le sommeil - au milieu de beaucoup d'autres personnes dans des maisons de torchis ouvertes et sans électricité, très perméables au monde extérieur - est entrecoupé de veille. On s'éveille au milieu de la nuit pour s'asseoir près du feu et combattre le froid, ou pour recevoir un bol de thé huayusa fumant, ou parce qu'on a entendu le cri de l'ibijau gris à la pleine lune, ou parfois même le grondement distant d'un jaguar. Grâce à ces interruptions continuelles, les rêves débordent dans les moments de veille, et les moments de veille dans les rêves, tant et si bien que les uns et les autres s'enchevêtrent. Les rêves - les miens, ceux des membres de ma maisonnée, ceux, étranges, que nous avons partagés, et même ceux de leurs chiens - en sont venus à occuper une grande part de mon attention ethnographique, d'autant plus qu'ils impliquaient souvent les créatures et les esprits qui peuplent la forêt. Les rêves font aussi partie de l'empirique, et d'une certaine manière ils sont réels. Ils prennent racine dans le monde et le travaillent ; apprendre à s'ouvrir à leur logique particulière et leurs formes fragiles d'efficacité permet de révéler quelque chose du monde au-delà de l'humain." (p. 37, c'est moi qui souligne)
____________________

PS : J'ai tapé "Iquitos", par acquit de conscience, sur Google et je découvre qu'il s'agit d'une vraie ville située dans l"Amazonie péruvienne ! Wikitravel : "Iquitos est au Pérou ce que Manaus est au Brésil. Perdue au milieu de l'Amazonie, cette ville n'a été très longtemps qu'un regroupement de missionnaires pour se protéger des populations indiennes hostiles à la conversion catholique. Au XIXème siècle, comme pour Manaus, Iquitos va connaître le boom du caoutchouc, et va grandir de manière fulgurante! Aujourd'hui, elle ne vit que du tourisme, et du commerce fluvial (elle borde le fleuve Amazone)."
Ajoutez à cela que Gabriel de Azambuja est précisément d'origine péruvienne.


Iquitos (vue aérienne) - Percy Meza

vendredi 4 août 2017

# 185/313 - Brodno/Grodno

Le 1er décembre 2013, à la brocante des Marins, j'avais trouvé Les Bêtes suivi de Le Temps des Morts, de Pierre Gascar. Un exemplaire défraîchi, mais qui avait gardé son bandeau du Prix Goncourt 1953, comme un vieux monsieur de soixante ans qui ne sortirait pas tête nue. J'avais commencé la première nouvelle des Bêtes, mais des lectures sans doute jugées alors plus urgentes m'avait ensuite retenu, et je n'étais pas allé plus loin. Hier, j'ai repris l'ouvrage et, sautant à pieds joints par-dessus les nouvelles,  j'ai abordé directement Le Temps des Morts, poignant récit de quatre-vingts pages qui s'inscrit parmi les grands textes de la littérature concentrationnaire. 


Pierre Gascar évoque le temps où il fut prisonnier au camp de Rawa-Ruska, en Ukraine. Camp de représailles où étaient envoyés les soldats français qui avaient tenté de s'évader, situé au plein cœur du "triangle de la mort" dont les sommets sont, à quelque chose près, les camps tristement  célèbres de Auschwitz, Treblinka et Belzec. A Rawa Ruska, il est chargé avec quelques autres camarades de l'ouverture et de l'entretien d'un cimetière, près d'une grande forêt.


Gascar n'a pas pour projet de décrire la vie au camp, il en parle d'ailleurs assez peu et l'action se concentre rapidement sur cet espace du cimetière et de la forêt. De même, des trois ans qu'il passa au camp, le récit ne rend compte que de quelques mois, en 1942, de la fin du printemps à l'automne. Sa tâche de fossoyeur, aussi sordide qu'elle puisse apparaître, lui permet d'échapper au quotidien du stalag. Une des sentinelles chargés de les surveiller, Ernst, ancien pasteur, l'entraîne parfois dans la forêt :
"(...) voici que s'ouvrait devant moi cette forêt mentale jusqu'alors, cette sylve qui, plus qu'à l'abondance de ses frondaisons, plus qu'à la vigueur de ses fûts, avait dû d'exister pour moi, à sa valeur de contraste, à son robuste épaulement de l'horizon et, surtout, à sa secrète contribution à mon poids d'ombre. Nous marchions dans des plantes serrées, lui tenant son fusil à la bretelle, et moins semblable alors à un soldat armé qu'à un chasseur lassé, heureux d'avoir rencontré sur le chemin du retour le passant qui lui fait "un bout de compagnie". mais déjà la forêt et ses ombres dangereuses recommençaient à évoquer un retour sans fin, une compagnie sans bout et nous enfermaient, de nouveau, dans un des mille tête-à-tête de la damnation : le gardien et son prisonnier, le corps et la conscience, le chien et la proie, la plaie et le couteau, soi et son ombre, tout cela au milieu de cette forêt originelle où, cette fois encore, le vieux ménage se reformait." (p. 231)
Dans la forêt surgissent parfois les silhouettes fugitives des partisans : elle n'est pas simple havre de paix au sein d'un univers de violence, elle ne peut faire oublier la découverte d'un charnier et les clameurs étouffées des trains roulant vers Belzec.
"Jetée sur l'infini de la souffrance comme un oiseau sur l'infini des mers, la voix humaine montait ou descendait, parcourait la gamme du vent avant de s'éloigner, de s'affaiblir, laissant derrière elle ce même ciel serein, ce "compte d'azur" que n'épuisent jamais les oiseaux désemparés et les hommes qui meurent." (p. 261)
Pierre Gascar ne mentionne pas le nom de Rawa Ruska, il désigne le camp sous le nom de Brodno. Ce nom existe mais c'est celui d'un quartier de Varsovie. Peut-être l'a-t-il choisi parce que le cimetière de Brodno est justement le plus grand de la capitale polonaise, avec 1,2 million de tombes, et l'un des plus grands d'Europe. Une recherche plus approfondie m'apprend que le cimetière chrétien jouxtait à Brodno un cimetière juif de 3000 tombes, dans la rue Odrowąża. Cimetière qui fut dévasté en 1942 ;  nombre de pierres tombales furent ensuite utilisées comme matériaux de construction et de terrassement.

Photo du cimetière, prise entre les deux guerres

Brodno c'est aussi bien proche de Grodno, la ville d'origine du Dr Henry Selwyn, dans le récit de Sebald.

vendredi 14 juillet 2017

# 167/313 - Le jeu de la synchronie


Je ne serai pas resté cartésien très longtemps. Voici déjà que le démon de l'analogie, le facteur de coïncidences, l'Attracteur étrange me tirent par le bras pour que je rende compte d'une synchronicité, phénomène bien peu cartésien, ou du moins éminemment suspect à qui se revendique du cartésianisme. Que celui-ci m'excuse et me passe cette fantaisie.

Voyons l'affaire : début juin, je relis donc cet essai sur Descartes par Denis Moreau, Dans le milieu d'une forêt, que j'avais découvert en 2012 mais jamais terminé (non par désintérêt, mais emporté alors sur d'autres lectures qui m'avaient sans doute, à tort ou à raison, parues plus urgentes ). En même temps, je trouve à Noz des Entretiens de l'écrivain japonais Kenzaburô Ôe avec Ozaki Mariko (Philippe Picquier, 2014). Je n'ai jamais lu un livre de Kenzaburô Oe, mais j'ai vu des émissions, lu des articles, appris sa lutte contre le nucléaire, bref j'ai envie de le mieux connaître, c'est l'occasion ou jamais avec ce livre où il fait une sorte de bilan de cinquante ans de vie intellectuelle intense.


Tout commence vraiment avec le chapitre 3, intitulé Le jeu du siècle et le jeu de la synchronie, et une section particulière de ce chapitre introduit par l'intertitre suivant : 1960 et la lutte contre le traité de sécurité. Ozaki Mariko commence ainsi :

"Cette "forêt montagnarde", c'est-à-dire ce lieu qui est à la fois votre village, la nation, une petite part de l'univers, apparaît pour la première fois dans vos romans en 1967, dans Le jeu du siècle (Man'en gannen no futtôboru, "Le football de la première année de l'ère Ma'nen"), i me semble. Derrière un titre qui peut paraître enjoué se cache l'expression d'une profonde préoccupation des jeunes de l'époque, à savoir la généralisation de l'opposition au Traité de sécurité et la question de la sortie de cette situation, sujet qui sous-tend l'ensemble du roman.[...]"

Manifestations contre le Traité de Coopération Mutuelle et de Sécurité (1960)
Mes antennes frétillent immédiatement avec ces phrases mêlant la forêt avec ces deux années 1960 et 1967, respectivement année de ma naissance et année-phare de mon projet actuel. Ôe répond que le roman était fondé sur un aller-retour de cent ans, d'une émeute de 1860 jusqu'à l'entraînement de football d'une équipe de jeunes en guise de préparation des manifestations de l'année 1960, événement social dont il confesse que ce fut l'expérience la plus marquante de sa jeunesse. Pour la relater il crée deux personnages, une "paire brisée", les deux frères Mitsu et Taka, l'un agissant, l'autre ne faisant que lire et réfléchir.
"Quand la lutte contre le Traité de sécurité est terminée, le jeune frère Taka crée un groupe qui fait des excuses aux citoyens et il part aux États-Unis puis il retourne chez son frère  Tokyo et ils décident de retourner dans leur village montagnard natal. Mitsu et sa femme prennent un bus qui traverse la forêt et retournent au village. Personnellement, c'est à ce moment que pour la première fois j'ai consciemment regardé cette forêt différemment. En même temps que les deux personnages se découvrent dans la forêt, moi aussi, j'ai le sentiment d'avoir alors découvert la forêt qui est en moi." (p. 104)
 A ces propos, son interlocutrice s'interroge : "S'agit-il du chapitre intitulé "La puissance de la forêt" ? "Au milieu de la forêt le bus s'arrête de façon inattendue, comme s'il s'agissait d'une panne. [...] Nous sommes entourés comme par un mur d'arbres à feuilles persistantes sombres et au-dessus de nos têtes, à l'endroit où nous sommes arrêtés sur la route qui traverse la forêt, on voit un mince filet de ciel d'hiver. " [C'est moi qui souligne]

On peut la penser de prime abord très superficielle cette connexion que je réalise entre Descartes et l'écrivain japonais, mais il faut y regarder de plus près. Tout d'abord, c'était la seconde fois que le philosophe se voyait confronté à cet ailleurs idéologique et culturel qu'est le Japon (la première fois, c'était avec Augustin Berque). Ensuite, il faut bien voir que ce qui est en cause ici et là c'est le poids de la décision. On a vu que la métaphore de la forêt chez Descartes cherche à fonder la seconde maxime qui consiste à déterminer son chemin et à s'y tenir, alors que Kenzabûro Ôe traduit par sa fratrie le déchirement entre les options diverses et contradictoires qui agitent le cœur des hommes : agir ou réfléchir,  combattre ou se mettre en retrait, s'engager ou rester un simple témoin.

Lui-même emploie le même mot, déchirement, pour qualifier sa vie entre son village natal et la grande ville qu'est Tokyo : "Tout en étant à Tokyo, j'écris  propos de la forêt. Et quand je retourne dans la forêt, je me mets à réfléchir à un voyage dans un pays étranger... Et cela au fond correspond à ma vie réelle."

Cet aller-retour entre deux lieux qui travaille l'écriture de Ôe, Ozaki Mariko l'envisage comme une force, une force de vacillation. Et ce mot est en français dans le texte.

jeudi 13 juillet 2017

# 166/313 - Labore et constantia

"— Je crois que nous sommes ensorcelés, dit Germain en s’arrêtant : car ces bois ne sont pas assez grands pour qu’on s’y perde, à moins d’être ivre, et il y a deux heures au moins que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n’a qu’une idée en tête, c’est de s’en retourner à la maison, et c’est elle qui me fait tromper. Si nous voulons nous en aller chez nous, nous n’avons qu’à la laisser faire. Mais quand nous sommes peut-être à deux pas de l’endroit où nous devons coucher, il faudrait être fou pour y renoncer et recommencer une si longue route. Cependant, je ne sais plus que faire. Je ne vois ni ciel ni terre et je crains que cet enfant-là ne prenne la fièvre si nous restons dans ce damné brouillard, ou qu’il ne soit écrasé par notre poids si le cheval vient à s’abattre en avant."
George Sand, La Mare au diable, ch. VII

Le problème posé par Descartes est éminemment pratique : comment aller droit dans une forêt et ne pas tourner en rond comme les personnages de La Mare au diable de George Sand ? On peut croire, écrit Denis Moreau, "qu'il suffit de choisir une direction, c'est-à-dire, depuis un point de départ, de viser un arbre devant soi, de se lancer dans la direction ainsi aperçue, et la suivre. Or procéder ainsi ne permet pas d'aller droit. Partant d'un arbre A en visant un arbre B, je peux en effet avancer jusqu'à ce dernier. Mais une fois arrivé à l'arbre B, que se passe-t-il ? Je vois des arbres partout autour de moi : devant, je ne dispose plus d'un point de repère qui me permettrait de conserver ma direction initiale ; derrière, je ne peux identifier mon point de départ, puisque rien ne me permet de distinguer l'arbre dont je suis parti de ceux qui l'entourent. "

Alors quelle est la solution ?  Elle est simple, et porte un nom bien connu de nous : l'alignement. Deux arbres ne suffisent pas à se donner une direction fiable : depuis un point de départ A, il faut viser au moins deux autres arbres dans le même alignement. "Une fois arrivé à B, explique Denis Moreau, je dois, avant de continuer à avancer, viser un nouvel arbre E, situé dans l'alignement de C et de D. [...] si, une fois arrivé à chacun des arbres qui ponctue mon parcours, je réitère l'opération de visée de trois arbres (ou plus) en prenant garde d'ajouter à chaque étape un nouvel arbre situé dans le même alignement, je pourrai aller droit et conserver la direction initialement choisie."

N'oublions pas maintenant qu'il s'agit pour Descartes d'une comparaison, à l'appui de sa seconde maxime. Que signifie-t-elle ? Le voyageur qui se contente d'une première direction est comme celui qui, dans la vie, s'en tient à une décision initiale :
"L'expérience apprend qu'il y a là beaucoup de naïveté et de présomptueuse confiance, et que ce type de décision ponctuelle est peu suivi d'effet : le temps mine la décision, les bonnes résolutions s'étiolent et il apparaît vite que la volonté initiale n'était que velléitaire. [...] La comparaison du voyageur égaré ne figure donc pas une unique "grande" décision prise une fois pour toutes, mais une patiente réitération de choix modestes dont aucun n'est, considéré isolément, plus décisif qu'un autre, mais dont l'accumulation permet d'aller droit, c'est-à-dire d'inscrire la décision dans la durée. Cette seconde maxime invite à se défier de la grandiloquence stérile des décisions spectaculaires et convie à parier sur l'efficacité des menus choix, patients, têtus, dont la répétition, l'accumulation permettent à la décision de se dire toujours au présent." (p.68-69)
 J'y vois une application personnelle : la décision d'écrire sur Alluvions un article par jour tout au long de l'année 2017 fut une stimulante décision initiale, mais tenir l'engagement, alors que personne ne vous y a obligé, et que le contrat est juste passé vis-à-vis de soi-même, est loin d'être simple. Le doute, les soucis inévitables du quotidien, l'absence de retours, les périodes d'éloignement de l'outil informatique qu'il faut anticiper, bref, nombre d'obstacles se sont dressés et continueront de se dresser sur le chemin. J'ai aujourd'hui dépassé le milieu du gué et abordé le second versant de l'année, mais je sais que c'est parfois par le silence imposé à ses propres réticences et tentations d'abandon que l'entreprise perdure, sans plus de garantie sur sa valeur (ce n'est parce que l'on s'obstine que le résultat en acquière plus de légitimité). Et je suis volontiers Denis Moreau quand il conclut que "Descartes ou un cartésien pourraient donc faire leur sans hésitation la devise de l'imprimeur renaissant Christophe Plantin : labore et constantia, "par le travail [sur soi] et par la constance."

Voilà au moins un point sur lequel je puis me dire cartésien.

Logotype. Au Compas d'Or. Labore et Constantia.



mercredi 12 juillet 2017

# 165/313 - Dans le milieu d'une forêt

Persévérant dans la méditation sur les alignements, je vais évoquer aujourd'hui celui dont la démarche est a priori la plus opposée à celle que je développe ici, rêveuse et divagante, irrationnelle sans doute aussi pour certains. Je veux parler de Descartes, que nous avons par ailleurs récemment croisé - article #135 - grâce à Augustin Berque. Voici le passage en question :
"La Touraine est la région de France où se parle le français le plus pur, dit-on. Vous la visitez pour voir. Là, au coin d'un bois, vestige de la Gaule chevelue, vous rencontrez un homme qui vous dit : "Je m'appelle René Descartes". Pour peu que vous soyez native speaker de la même langue, vous savez que cet homme a dit aussi, mais dans d'autres circonstances, "Je pense donc je suis".
Descartes rencontré dans un bois, l'image est insolite. Mais peut-être pas tant que ça : il se trouve que la philosophe Denis Moreau a écrit un bel ouvrage sur le philosophe qui s'intitule Dans le milieu d'une forêt, Essai sur Descartes et le sens de la vie.

De fait (je ne m'en souvenais plus, c'est une recherche dans le blog sur Descartes qui a fait resurgir l'article), j'ai déjà chroniqué ce livre en octobre 2012. J'y citais l'extrait que Denis Moreau plaçait au coeur de son analyse :

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées: imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils le désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.
        Discours de la Méthode, troisième partie, seconde maxime. [C'est moi qui souligne]
 
Cette deuxième maxime compare le philosophe à un voyageur égaré en forêt. Il n'est pas fréquent, note Denis Moreau, que Descartes use d'une comparaison si développée. L'abondance de détails laisse penser qu'elle a été "soigneusement choisie et travaillée, ce qui invite à la décrypter attentivement." 
C'est ce que je me propose de faire dès la prochaine chronique, dans le sillage éclairé de Denis Moreau.

samedi 17 juin 2017

# 144/313 - Le pont de l'Epée

Dans les romans arthuriens, la forêt - nous venons de le voir-, est un espace largement idéalisé. Mais c'est à l'image de la chevalerie elle-même. William Blanc peut écrire justement que le "chevalier de Chrétien représente en effet la noblesse comme elle souhaite apparaître, et non comme elle est réellement." Le roman comporte une dimension pédagogique et initiatique indubitable : rappelons qu'il est dédié à Philippe d'Alsace, c'est-à-dire au précepteur d'un jeune Roi de France encore en formation.
C'est pourquoi le roi Arthur passe à l'arrière-plan dans les deux derniers romans de Chrétien. C'est un homme arrivé dont l'histoire est pour ainsi dire close. On va lui préférer la figure du jeune chevalier qui a tout à apprendre. Ainsi, lorsque Guenièvre est enlevée dans Le Chevalier de la charrette, ce n'est pas Arthur mais Lancelot qui entreprend d'aller la délivrer. "Par amour pour elle, écrit William Blanc, il n'hésite pas à s'humilier, à se mettre debout dans une charrette - alors qu'un chevalier ne voyage qu'à cheval - et à traverser un pont de l’Épée."

Lancelot passant le Pont de l'Epée
Manuscrit en quatre volumes réalisés pour Jacques d'Armagnac, duc de Nemours.
Atelier d'Evrard d'Espinques. Centre de la France (Ahun), vers 1475.
BnF, Manuscrits, Français 115 fol. 367v

William Blanc commente ainsi cette image : 

"Le parcours du chevalier motivé par l'amour courtois renvoie à celui du Christ. Sur une épée ressemblant à une croix couchée, Lancelot expose ses mains et ses pieds, endroits où le Christ a reçu ses stigmates. Cette caractéristique distingue l'aristocrate courtois du peuple médiéval, mais aussi des guerriers simplement motivés par l'exploit militaire. La légende arthurienne promeut ainsi, même à travers ses épisodes amoureux, un idéal de conversion chrétienne." (p. 67)
A la cour, Arthur a plutôt fonction de juge, arbitrant les conflits entre les chevaliers et pratiquant la négociation autour de la Table ronde, mentionnée pour la première fois vers 1150 dans Le Roman de Brut, œuvre d'un moine anglo-normand, Robert Wace (v. 1110-v.1170).
"Pour ses nobles seigneurs dont chacun s'estimait le meilleur et dont nul ne savait qui était le moins bon, Arthur fit faire la Table ronde sur laquelle les Bretons racontent bien des récits. Les seigneurs y prenaient place, tous chevaliers, tous égaux."
Dans cette histoire légendaire de la Grande Bretagne, le récit s’organisait encore en grande partie autour d'Arthur, fils du roi Uterpandragon, de ses guerres contre les Saxons et de ses conquêtes. Composé pour notre vieux comparse, le roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt,  le Roman de Brut exaltait sans aucun doute ses rêves de prestige et de gloire. Wace "présente la Table ronde comme un lieu idéal, conçu pour attirer l'élite des chevaliers et aussi ne pas établir de hiérarchie entre eux." (notice de l'excellente exposition virtuelle de la BnF sur le roi Arthur).

Arrivée de Galaad à la cour
Milan, vers 1380-1385.
BnF, Manuscrits, Français 343 fol. 3
Ce pôle pacifique de la Cour a son pôle opposé qui est encore une fois la forêt. Yvain, par exemple, devenu fou à force de combats, y erre pendant une année entière.
"Cette dernière [la forêt] est d'ailleurs le lieu de tous les dangers, de toutes les pratiques condamnées par l’Église, notamment la chasse que méprisent les clercs. D'ailleurs, dans certaines histoires rapportées par des membres du clergé, le roi Arthur est représenté à la tête d'un groupe de chasseurs sauvages et infernaux qui hantent les bois durant la nuit [il s'agit de la fameuse Mesnie Hellequin]. Aussi est-il urgent de dépasser le simple chevalier courtois et de proposer un autre modèle qu'incarne Perceval." (W. Blanc, p.38)

vendredi 16 juin 2017

# 143/313 - Forêt et mule fauve

"De même, on aurait tort de s'imaginer la forêt médiévale anglaise comme un grand vase clos de silence, dense, impénétrable, désert, seulement peuplé de brigands et d'ermites. [...] Car dans les bois, il y avait du monde ; une société sédentaire, active, vivant des ressources du milieu ; une société robuste qui accomplissait ses travaux et ses dévotions, communiquait avec l'extérieur et goûtait ses propres plaisirs au rythme des saisons."

Simon Schama, Le paysage et la mémoire, Seuil, 1999, p. 165.

L'historien anglais dresse un tableau de la forêt médiévale bien éloigné de nos visions naïves alimentées par les films et les bandes dessinées : Sherwood et ses hautes futaies sont plus une exception que la norme. Le taillis est le type forestier le plus commun : "ces bois de jadis semblaient peu denses, presque dégarnis ; des bandelettes de prairies herbues, des fleurs sauvages poussaient entre des arbres feuillus, écimés et tronqués." Les animaux domestiques étaient aussi présents que le gibier sauvage : bœufs, chevaux, moutons, chèvres paissaient dans les clairières et les sous-bois. "Mais les vrais seigneurs des bois, souligne Schama, c'étaient les cochons, surtout à la saison du "pannage" entre la Saint-Michel et la Saint-Martin, parce qu'ils se gorgeaient de glands et de faînes."
Le cochon, clé de voûte de l'économie domestique, auquel le droit franc consacre dix-neuf de ses articles. N'est-il pas significatif d'en retrouver aussi la trace dans notre paysage français, avec cette fameuse Taille de l'Aillant qui nous conduisit à Fonteny et au Graal ?


Je rappelle qu'étymologiquement Taille de l'Aillant signifie "Taillis des glands". A noter que le lieu-dit proche, le Bourigeaud, doit sans doute être rattaché à "Bourrin", un terme qui a désigné l'âne dans plusieurs régions (à rapprocher du latin burrus, roux, brun fauve). Or, dans le Conte du Graal, arrive à la Cour, après plusieurs jours de festivités, une demoiselle montée sur une mule fauve, extraordinairement laide ("Elle avait le nez d'un singe ou d'un chat et les lèvres d'un âne ou d'un boeuf") :
Une dameisele qui vint
Sor une fauve mule et tint
An sa main destre une escorgiee.
La dameisele estoit treciee
A deus treces tortes et noires;
Et se les paroles sont voires
Teus con li livres les devise,
Onques riens si leide a devise
Ne fu neїs dedanz anfer:
       (v. 4611-4619)
La demoiselle salue roi et barons mais non Perceval, à qui elle s'adresse en termes plus que rudes. Pour l'essentiel, elle répète le message qu'avait déjà prononcé la cousine de Perceval rencontrée juste après la visite au Roi Pêcheur, à savoir qu'il eût fallu des questions sur le graal, mais elle est nettement moins compatissante et annonce les malheurs à venir par la faute du chevalier.

***

Le droit coutumier franc ne régit pas que les gorets, il s'applique aussi sur des territoires spécifiques qui échappent alors aux codes romains et au droit commun : "Le mot "forêt", explique Schama, qui se mit à remplacer les vieux termes latins saltus et silva, vient très probablement de foris, "en dehors". Elle ne renvoyait pas à un type de paysage, mais à un type d'administration. De sorte que le roi pouvait décréter "forêt" de larges portions de contrées, dont tout le comté d'Essex, qui n'étaient absolument pas boisées et où l'on trouvait des zones de pâturage, de prairie, des terres cultivées, voire des villes. Pendant le premier siècle de la règle normande, ces "forêts" constituaient près d'un quart de tout le royaume, et les rois, Henri II en particulier, semblaient avides d'en accaparer davantage par ce procédé." (Encore une fois, nous croisons ce personnage du roi Henri II Plantagenêt, décidément toujours de la partie dès qu'il s'agit d'étendre son pouvoir.) C'est bien entendu pour chasser selon son bon plaisir que ce régime forestier est imposé. Dans un État guerrier, la chasse royale, précise Schama, est beaucoup plus qu'un simple passe-temps : "Hors la guerre elle-même, c'était le rite de sang majeur, autour duquel s'articulait la hiérarchie des  rangs et des honneurs dans la sphère royale."


C'est bien dans ce contexte, marqué par l'injustice et l'arbitraire, que la geste de Robin des Bois s'est édifiée. Réaction d'une société vivant laborieusement de la forêt, confrontée à la brutalité d'un pouvoir créant lois et police pour protéger ses distractions.
 

jeudi 15 juin 2017

# 142/313 - The Domesday Book

Chrétien de Troyes a écrit cinq romans arthuriens majeurs, dont les deux derniers - Le Chevalier de la Charrette (1177-1181) et le Conte du Graal (1881-1991) - "marquent pour la première fois, note William Blanc, la relégation du Roi Arthur dans un rôle de second plan." Il reste confiné dans son château où il exerce surtout un rôle d'arbitre : "C'est aux chevaliers qu'échoit  l'aventure, qui se déroule à l'extérieur, dans les marges des terres royales, et notamment dans les zones les plus inquiétantes que sont les forêts, c'est-à-dire loin, très loin du centre que constitue, dans le récit, le château du souverain."

Il semblerait pourtant que la sauvagerie de ces forêts ait été largement idéalisée. Simon Schama, dans sa magistrale étude Le Paysage et la Mémoire (Seuil, 1999), a bien montré que "la forêt comme l'antithèse de la Cour, de la ville et du village, la forêt comme vestige de l'Arcadie, du "monde doré" de Shakespeare, qui devait s'imposer de manière durable dans l'imaginaire religieux et poétique" n'était au fond qu'un leurre : "en Angleterre comme en France, pour une bonne part, la réalité était tout autre."


Déjà, lorsque Guillaume le Conquérant débarque sur les côtes du Sussex en 1066, seuls 15 % du territoire est encore occupé par la forêt :
"Donc, au temps des rois anglo-saxons, la physionomie essentielle de la campagne anglaise avait déjà pris forme : larges bandes de champs cultivés et de pâturages, ponctuées de taillis et de bouquets d'arbres peu étendus. Il y avait encore des régions de forêts assez vastes dans des comtés comme le Middlesex et le Warwickshire, mais entre le cinquième et le onzième siècle, elles rétrécirent régulièrement à mesure que leur sols argileux était récupéré pour les fermes. Au temps où sortait le Domesday Book, en 1086, des endroits dont le nom même signifiait bois ou forêt, comme le Weald du Kent, avaient été convertis en pâturages, en vergers, en terres arables.(p. 165)"
Le Domesday Book, en français Livre du Jugement Dernier, est l’enregistrement du grand inventaire de l’Angleterre, réalisé à la demande de Guillaume le Conquérant, qui voulait savoir ce que chaque propriétaire foncier possédait en terre et en bétail, et combien il valait. Dans le but bien évidemment de lever l'impôt.
Richard Fitz Nigel, trésorier du roi Henri II (ce même souverain que nous avons vu favoriser l'essor de l'ordre de Grandmont) expliquait ainsi l'origine du nom : « Les Anglais indigènes appellent ce livre Domesdai, le Livre du Jugement Dernier, de manière métaphorique. Car, alors qu’il est impossible d’échapper à la sentence de cet ultime, strict et terrible jugement, par quelque subterfuge que ce soit, ce livre, de même, délivre un jugement qui ne peut être annulé ni écarté impunément, lorsque l’on fait appel à lui pour les sujets dont il traite ».

En août 2006, les Archives nationales anglaises ont mis en ligne une version du Domesday Book.

Une page du Domesday Book pour le Warwickshire

Peu après sa victoire, Guillaume avait donné aux barons normands les avoirs fonciers des nobles anglais. : "L’inventaire révèle que moins de 200 hommes, dont seulement deux Anglais, se partagent la moitié des biens du royaume. Sur les 6 000 sous-tenanciers anglais, beaucoup n’ont d’autre choix que de louer le terrain dont ils étaient les légitimes propriétaires avant 1066. Quant aux pauvres et aux expropriés, ils s’en sortent comme ils peuvent.
L’enquête légalise la mainmise normande. Elle réévalue aussi, à des fins fiscales, les propriétés et les tenures, ainsi que les bois et les prés. Veau, vache, cochon... : le moindre animal est recensé. Source. 
 " 


Nous voici soudain bien loin de la poésie chevaleresque de Perceval...

jeudi 4 octobre 2012

marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté

Descartes m'ennuyait, son cogito me laissait presque indifférent, je n'avais jamais vu en lui un philosophe susceptible de me remuer l'âme, et ce que je connaissais de lui ne m'avait pas donné envie d'en lire plus. C'était bien injuste car, de fait, je n'avais rien lu. Il a fallu la rencontre d'un livre avec ce titre qui m'a tout de suite accroché : Dans le milieu d'une forêt. Sous-titré, Essai sur Descartes et le sens de la vie.


Qu'est-ce que Descartes avait à voir avec le milieu d'une forêt ? Avec la recherche du sens de la vie ? La philosophie en terminale m'avait tellement déçu, précisément parce que j'y cherchais confusément, à dix-sept ans, quelques réponses sur le sens de la vie et qu'aucune ne me fut donnée. J'avais abandonné la voie scientifique, à l'époque le fameux bac C , pour pouvoir mieux me consacrer à cette discipline de pensée, et puis insensiblement tout s'était racorni, dilué dans l'étude de textes et de thèmes qui ne me paraissaient pas aller à l'essentiel, qui ne m'aidaient en rien à choisir le chemin à suivre.
J'étais sans doute trop exigeant, trop radical comme on l'est souvent à cet âge-là. Trop peu subtil aussi pour ne pas voir ce qu'il y avait de fort et de percutant dans ce qui nous était proposé à la réflexion. Notre professeur n'a pas allumé la lumière dans nos têtes, dans la mienne en tout cas. J'ai assez vite cherché d'autres voies, particulièrement dans la littérature.
Le livre de Denis Moreau effectue comme une réparation.

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées: imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils le désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.
        Discours de la Méthode, troisième partie, seconde maxime.

C'est ce passage cité en exergue que Denis Moreau développe tout au long de son étude.

Ciel sur la route d'Ambrault