Affichage des articles dont le libellé est Tolkien. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Tolkien. Afficher tous les articles

lundi 3 janvier 2022

Rivendell and Liverpool

Tolkien, Jung. Jung, Tolkien. Sur ces deux grands noms s'est achevée l'année 2021. Alors, pour commencer en douceur cette année nouvelle sous le signe du deux, amusons-nous au jeu du miroir : quand le Suisse Jung rêve de l'Angleterre et que le britannique Tolkien randonne en Suisse.

A l'été 1911, Tolkien, âgé de 19 ans, est en effet invité par sa tante Jane Neave à participer à une grande excursion dans les Alpes helvétiques. Jane était une des premières femmes diplômées de sciences du Royaume Uni. Cette année-là, elle occupait le premier poste de directrice (Lady Warden) au college University Hall de l’Université écossaise de St Andrews, où elle s’était liée avec James et Ellen Brookes-Smith, un couple aisé. Ce sont eux qui sont à l'origine du périple.

Tolkien pourrait être le 6ème en partant de la droite, tandis que Jane Neave semble être juste à côté de lui, au centre de la photo.
   Photo extraite de l’ouvrage d’Andrew H. Morton, Tolkien’s Gedling, 1914: The Birth Of A Legend (2008).

Après avoir débarqué à Ostende et traversé l'Empire allemand en train, la troupe riche d'une douzaine de personnes gagna Interlaken, d'où commença le trajet pédestre. "A cette époque, signale le site JRRVFle type d’excursion touristique comme celui des Brookes-Smith était encore largement réservé aux voyageurs très privilégiés. La Suisse faisait partie des destinations prisées de ces classes supérieures, car sa situation géographique ne laissait pas d’alternative à un voyage lent, qui nécessitait de prendre le temps d’admirer la beauté des sites de montagnes." La première partie du voyage entraîna les randonneurs jusqu’à la vallée de Lauterbrunnen, une vallée glaciaire en forme de U, qui impressionnera si fortement Tolkien qu'il s’en inspirera pour créer Rivendell (Fondcombe, ou Fendeval dans les traductions françaises), comme en témoigne la grande similarité entre la vallée et l'aquarelle peinte par l'écrivain en 1937.


Cette même aquarelle a été reproduite récemment sur une tapisserie de la Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson, en Creuse, tombée du métier (c'est comme cela que l'on dit) le vendredi 17 mai 2019, en présence de Baillie Tolkien et de l’Ambassadeur du Royaume-Uni Lord Llewellyn.



            Le Hobbit (Extrait - Chapitre 3 « Une brève halte »)
"Puis ils parvinrent au bord d’une dépression abrupte - si soudainement que la monture de Gandalf faillit glisser en bas.

"Nous y voilà enfin !", annonça-t-il, et les autres s’assemblèrent autour de lui pour contempler la vue. Loin en bas s’étendait une vallée. Ils pouvaient entendre la voix d’un torrent qui coulait, tout au fond, dans son lit de pierres ; le parfum des arbres flottait dans l’air, et il y avait une lueur sur le versant opposé, de l’autre côté d’un cours d’eau.

Bilbo n’oublia jamais comment, ce soir-là au crépuscule, ils dégringolèrent le chemin sinueux et escarpé qui menait dans la vallée secrète de Fendeval. L’air se réchauffait à mesure qu’ils descendaient, et l’odeur de pin lui donnait sommeil, si bien que, de temps à autre, il s’endormait et manquait de tomber, ou se cognait le nez sur l’encolure du poney. Plus ils s’enfonçaient dans la vallée, plus ils reprenaient courage. Les pins cédèrent le pas aux hêtres et aux chênes. Il y avait dans le soir une atmosphère réconfortante. Les dernières touches de vert avaient presque disparu dans l’herbe lorsqu’ils arrivèrent enfin à une clairière non loin au-dessus des rives du cours d’eau. " 

Rivendell/Fondcombe/Fendeval est située dans une gorge creusée par la Bruinen *(Sonoronne) dans les contreforts occidentaux des Monts Brumeux. Dans son article  The Lyfe and the Auncestrye, Marie Barnfield a fait remarquer que même le nom de la rivière qui coule à travers Fondcombe est une réminiscence de Lauterbrunnen (sens possible : « lauter »-bruyant et « Brunnen »-la fontaine, printemps) : L’eau bruyante.

Tolkien écrivit explicitement ( The Letters of J.R.R. Tolkien, #306) que "The hobbit's (Bilbo's) journey from Rivendell to the other side of the Misty Mountains... is based on my adventures in 1911...

Il parle d'aventures parce que cette randonnée ne fut pas sans anicroches, comme il est raconté sur le site Tolkiendrim
"Un jour, avec un petit groupe mené par des guides, il gravit le glacier d’Aletsch. C’est l’été, la neige fond et les rochers roulent dans sa direction.
Un gros bloc de pierre le rate de peu, passant entre lui et une maîtresse d’école. À trente centimètres près, Tolkien se voyait mort sur le glacier. « Nous avons manqué d’être anéantis par des blocs de pierre et j’ai failli mourir… » écrit John Ronald Reuel Tolkien en 1967. Pour ne rien arranger, le romancier trouve le moyen de s’égarer dans la montagne. Après une nuit d’enfer dans un chalet d’alpage, il risque de tomber dans la crevasse d’un glacier. Il est sauvé in extremis par un guide. L’avalanche de rochers va marquer profondément Tolkien."
Un sommet inspire particulièrement Tolkien : le Silberhorn, en forme de pyramide, entièrement recouvert de neige étincelante. Dans son livre, Tolkien appelle cette montagne « Pointe d’argent » ou Celebdil. En 1968, il écrit à son fils : « J’ai quitté la vue de la Jungfrau avec un profond regret : les neiges éternelles, semblaient gravées, contre soleil éternel et le Silberhorn, net face à l’obscurité : le Celebdil de mes rêves. » (Les lettres de J.R.R. Tolkien, N° 306).

Le Silberhorn

La totalité du voyage n’est malheureusement pas connue. Les rares informations s’achèvent sur la vision du Mont Cervin. "Il est juste certain que l’expédition des Brookes-Smith put finalement regagner l’Angleterre au complet, et à temps pour que Ronald puisse préparer sa rentrée universitaire à Oxford (octobre 1911)."

Ce n'est pas une expédition pédestre en Angleterre que l'on va relever pour Jung, mais un rêve particulièrement important dans son existence. Un rêve du 2 janvier 1927 qui se situe à Liverpool. Sonu Shamdasani le cite page 103 de son introduction, mais j'en en ai trouvé une recension un peu différente dans la forme sur internet :
"Je me trouvais dans une ville sale, noire de suie. Il pleuvait et il faisait sombre; c'était une nuit d'hiver. C'était Liverpool. Avec un certain nombre de Suisses, disons une demi-douzaine, nous allions dans les rues sombres. J'avais le sentiment que nous venions de la mer, du port, et que la vraie ville se situait en haut des falaises. C'est là que nous nous dirigeâmes. 

Cette ville me rappelait Bâle : la place du marché est en bas et il y a une ruelle avec des escaliers nommée Totengässchen (ruelle des morts) qui mène vers un plateau situé plus haut, la place Saint-Pierre, avec la grande église Saint-Pierre. En arrivant sur le plateau, nous trouvâmes une vaste place faiblement éclairée par des réverbères, sur laquelle débouchaient beaucoup de rues. 

Les quartiers de la ville étaient disposés radialement autour de la place. Au milieu se trouvait un petit étang au centre duquel il y avait une petite île. Alors que tout se trouvait plongé dans la pluie, dans le brouillard, la fumée et que régnait une nuit faiblement éclairée, l'îlot resplendissait dans la lumière du soleil. Un seul arbre y poussait, un magnolia, inondé de fleurs rougeâtres. C'était comme si l'arbre se fût tenu dans la lumière du soleil et comme s'il eût été en même temps lumière lui-même.

Mes compagnons faisaient des remarques sur le temps épouvantable et, manifestement, ils ne voyaient pas l'arbre. Ils parlaient d'un autre Suisse qui habitait Liverpool et ils s'étonnaient qu'il s'y fut justement établi. J'étais transporté par la beauté de l'arbre en fleur et de l'île baignant dans le soleil et je pensais : "Je sais pourquoi ce Suisse habite ici." Et je m'éveillai."
 

Jung établit ensuite un plan de la ville selon les données du rêve, plan à partir duquel il peindra le mandala ci-dessus. Plus tard, il commentera ainsi :

"Ce rêve illustrait ma situation d'alors. Je vois encore les manteaux de pluie**, les imperméables gris-jaune rendus luisants par l'humidité. Tout était on ne plus déplaisant, noir et impénétrable au regard... comme je me sentais à l'époque. Mais j'avais la vision de la beauté surnaturelle et c'était elle qui me donnait le courage même de vivre. Liverpool est the pool of life, "l'étang de la vie"; car "liver", le foie, est, selon une vieille conception, le siège de la vie. 

A l'expérience vivante de ce rêve s'associa en moi le sentiment de quelque chose de définitif. Je vis que le but y était exprimé. Ce but, c'est le centre : il faut en passer par là. Par ce rêve, je compris que le Soi est un principe, un archétype de l'orientation et du sens : c'est en cela que réside sa fonction salutaire. Cette connaissance me fit entrevoir pour la première fois ce que devait être mon mythe."
Et Jung d'ajouter que ce fameux Suisse, c'était lui. A partir de là, il cessa de peindre des mandalas. "Le rêve, écrit Shamdasani, a exprimé le processus de développement de l'inconscient et Jung trouve sa forme non linéaire tout à fait satisfaisante. Car il se sent très seul à l'époque, aux prises avec quelque chose d'énorme, que les autres ne peuvent comprendre. Dans le rêve, il était le seul à voir l'arbre. Ils se tenaient tous là dans l'obscurité, cependant l'arbre apparaissait dans une lumière radieuse. S'il n'avait pas reçu cette vision, sa vie aurait perdu son sens."

A ce croisement Suisse-Angleterre, qui passe, on le voit, non seulement par du texte mais aussi par des images créées par ces deux grands rêveurs, je vais maintenant rajouter ma petite obole. Qui passe aussi par un rêve, survenu dans la nuit du 30 décembre. J'avais rencontré un grand jeune homme, qui ne ressemblait à aucune personne connue de moi, et notre conversation se prolongea chez lui, une grande maison bourgeoise, mais un peu décatie, qu'il habitait avec un autre homme de haute stature, dont je ne savais s'il était son frère ou son père (il écrivait, semble-t-il, des livres publiés aux éditions Dangles, qui, donnent plutôt dans l'ésotérisme***). Il me montre une série d'images que je commente, et pour l'une d'entre elles, s'agit-il d'un tableau ? je ne sais plus, il m'en donne un titre que je rectifie en "Biographie d'un père ". Le rêve est plus riche encore, mais le lendemain matin, il m'en reste peu de choses à part ce titre. Comme je fais d'habitude, je rentre l'expression dans Google, et je tombe sur des lettres modèles pour éloge de père décédé, bref rien de notable avant la page 2, où je vois Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet. Un récit que j'ai lu voici quelques mois, qui fait partie de cet autre livre rouge rassemblant une anthologie de neuf textes autobiographiques de l'écrivain disparu en 2016.

Acheté le 22/02/2020 (c'est encore une fois la fête des 2)

Je décide, conforté par le rêve, de relire ce texte fort, où Pachet se substitue à son père pour écrire son autobiographie. Son père, Simkha Apatchevski, né en Bessarabie, dans le sud de la Russie, et qui choisit  l'exil en France pour suivre des études de chimie puis de médecine. Un père dont le nom signifie "joie" en hébreu. "Je ne peux m'empêcher, écrit Pachet prenant donc la voix de son père, de le rapprocher de celui d'un de mes illustres contemporains, auquel je pense avoir tant à se reprocher, Sigmund Freud : car tel est aussi, à peu près, le sens de son patronyme. Mon fils m'a suggéré un autre homonyme : le romancier irlandais James Joyce, dont le nom aurait la même signification. Je n'accorde d'autre valeur à cette trilogie, que de dérision : il suffit de voir nos photographies, ou ma figure, pour comprendre que ces noms ne nous ont pas porté chance, à moins de considérer que la joie est resté en nous bien secrète. Ironie du destin, à laquelle je suis très sensible."(p. 33)

Cette trilogie "de dérision", on la retrouve pourtant vingt pages plus loin : "Pour qui aime les symboles et la magie des noms, il faut noter que le commencement de la guerre vit la mort de deux exilés : Joyce en Suisse, Freud en Angleterre. Enfin, de deux exilés parmi tant d'autres. J'étais sans doute mieux armé qu'eux pour survivre." (p. 55)

Ces deux-là, Joyce et Freud, entre Suisse et Angleterre, dans cet autre chiasme biographique et géographique, rejoue le doublet Jung-Tolkien (et évidemment, on ne saurait oublier l'importance du doublet Jung-Freud dans l'histoire de la psychanalyse - mais Joyce et Tolkien, aussi dissemblables  soient-ils à bien des égards, n'en étaient pas moins tous les deux des inventeurs de langue, comme le souligne Simeon B. Mihaylov dans un article du 7 octobre 2019 : "In the end, Joyce and Tolkien were just two men enchanted by the power of something greater than themselves; a fate we all share, genius or not. What they produced, no matter how great, was but an offshoot of that great fire that blazed in their spirit: a passion for language, for its sound and meaning, for its power to create and destroy worlds.In their lives, these two creative geniuses embodied in the flesh the great myth of creation: ‘In the beginning was the Word…’****).

Joyce et Tolkien, collage de Simeon B. Mihaylov

__________________

* "La Bruinen prend sa source dans les Montagnes Brumeuses, au nord de Fondcombe. Elle coule d'abord vers l'ouest, puis vers le sud-ouest, jusqu'à se jeter dans la Mitheithel (Fontgrise). Seul un gué permet de la franchir, un peu au sud de Fondcombe. Cette rivière est également appelée la Sonoronne ou Sonoreau, ou encore la Forte Eau, des appellations qui sont des traductions de "Bruinen". Son nom lui vient très probablement de ses eaux très bruyantes." (Wikipedia)

** Je retrouve donc une fois encore ce fameux motif de la pluie, qui hante ces pages depuis des jours.

*** "Depuis leur fondation en 1926, les éditions Dangles ont toujours eu à cœur de présenter des ouvrages en marge de la pensée unique. Des médecines douces à la psychologie en passant par le développement personnel, la parentalité bienveillante, les thérapies alternatives ou la spiritualité." (Présentation de l'éditeur)

****

"It has been always with me: the sensibility to linguistic pattern which affects me emotionally like colour or music.’(J.R.R. Tolkien)

He wanted to cry quietly but not for himself: for the words, so beautiful and sad, like music.
(James Joyce, A Portrait of the Artist as a Young Man)

vendredi 31 décembre 2021

111 et les Livres rouges

A Gaëlle qui m'a ouvert les routes de la Terre du Milieu

Jeudi 23 décembre dernier, je publiais le 108ème article de cette année 2021. Cinq jours plus tard, en discutant avec ma compagne, je lui dis que ce serait sympathique de parvenir à 111 (elle sourit, elle sait mon goût un peu maniaque pour les triplets numériques, de 111 à 999, en passant surtout par le 777). Mais c'est un peu matière à plaisanterie, il ne reste que quatre jours avant le passage à 2022. Elle a apporté le premier DVD de la trilogie du Seigneur des Anneaux, de Tolkien, et nous allons le visionner ensemble (encore une oeuvre que j'ai inexplicablement à peu près ignorée jusque-là). Nous voilà transportés dans la Comté, au pays des Hobbits. Un grand événement s'y prépare, le 111ème anniversaire de Bilbo. C'est le genre de signe qui me met au défi : il faut que je les écrive ces trois derniers articles. La matière ne manque pas, il faut juste trouver le temps. Et c'est ainsi qu'en cette matinée du 31 décembre, je m'apprête à boucler l'affaire.


Il se trouve que je viens juste de commencer la lecture du Livre rouge (Liber Novus) de Carl Gustav Jung*, offert à Noël par Pauline (merci infiniment à elle). Un livre qui ne fut pas publié du vivant de Jung, mais livre séminal, à l'origine manuscrit et illustré par l'auteur lui-même, qui a nourri toute sa production théorique ultérieure. Son "premier jet fut écrit en moins de deux cents jours, à partir de novembre 1913, puis médité pendant toute la Grande Guerre", nous dit la quatrième de couverture. Je n'ai pas encore abordé, à l'heure qu'il est, le texte proprement dit. Je viens seulement de terminer la longue introduction du chercheur qui a établi l'édition, Sonu Shamdasani.


En terminant le visionnage de La communauté de l'Anneau, ce premier tome de la trilogie de Tolkien, je me suis naturellement dit qu'il y avait bien des parallèles à établir entre cette geste incroyable et la théorie jungienne, ne serait-ce qu'en raison de l'importance donnée dans les deux oeuvres à la symbolique et à la mythologie. Je ne doutais pas un instant que beaucoup s'en étaient certainement emparés, et qu'il ne devait pas manquer d'interprétations jungiennes des aventures d'Aragorn et de Frodon. Cela ne m'intéressait pas outre mesure. J'eus l'idée de lancer une recherche à partir justement du Livre rouge, qui me servirait en quelque sorte de filtre.

Et il se trouve que Wikipedia recense, dans une page d'homonymie, six oeuvres portant le titre de Livre rouge. Le plus célèbre est bien sûr le Petit Livre rouge de Mao (dont j'ai trouvé à la fameuse Brocante des Marins un exemplaire). Et puis nous avons donc le Livre rouge de Jung et le Livre rouge de la Marche de l'Ouest, de Tolkien :

"Le Livre rouge de la Marche de l'Ouest (Red Book of Westmarch) est un livre imaginaire créé par J. R. R. Tolkien, et censé avoir été rédigé principalement par Bilbo et Frodo Bessac durant le Troisième Âge de la Terre du Milieu, à la suite de leurs aventures respectives. Également connu sous le nom de Livre rouge des Periannath (Red Book of the Periannath), La Chute du Seigneur des Anneaux (The Downfall of the Lord of the Rings), ou encore sous le nom de sa principale copie le Livre du Thain (Thain's Book), il doit son nom à sa couverture rouge et au fait qu'il est censé avoir été redécouvert dans la Marche-de-l'Ouest de la Comté.

Composé de quatre volumes principaux que Tolkien aurait découverts, traduits, et édités sous la forme des romans Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, ainsi que de ses légendes connues sous le nom de Silmarillion, le Livre rouge doit son inspiration principale au Livre rouge de Hergest, un manuscrit médiéval rédigé en gallois vers la fin du xiiie ou au début du xive siècle." (Wikipedia)

Dans le troisième volet, le Retour du Roi, Frodo remet à Sam le Livre rouge.

Et puis j'ai trouvé aussi, autour de ce Livre rouge, la contribution de Becca Tarnas, avec cette conférence donnée en mars 2014, "The Red Book and The Red Book: Jung, Tolkien, and the Convergence of Images"


A dire vrai, je n'ai pas encore eu le temps de la visionner, mais j'ai lu un texte de cette jeune femme dont je ne parviens plus à retrouver la source exacte. On peut consulter son site, qui est riche en références.

Je n'irai pas plus loin pour l'instant dans cette direction, mais on devine qu'elle est immensément prometteuse. Puisse-t-elle nous donner un peu de lumière après cette année noire, où la pandémie n'a cessé de sévir, où les totalitarismes ont renforcé leur emprise sur le monde, où la crise climatique continue sa marche en avant sans réelle réaction des gouvernements. 

"Toute l'oeuvre de Tolkien, écrit l'historien William Blanc, est marquée par la volonté d'exorciser l'expérience traumatisante de la guerre des tranchées, non par la foi dans le progrès, mais par le désir de réenchanter le monde. Pour cela, il s'inspire nettement du concept cyclique du "Dieu qui meurt" auquel il croyait. Retrouver ce que la modernité a perdu passe pour l'auteur de fantasy par la création d'une nouvelle mythologie. Il esquisse ce projet dès le début du  premier conflit mondial, en expliquant que ses amis du TCBS [ Tea Club and Barrovian Society] et lui, avant d'être en partie fauchés par la guerre, avaient "reçu une étincelle [...] qui était destinée à faire jaillir une nouvelle lumière, ou, ce qui revient au même, à faire jaillir à nouveau une ancienne lumière en ce monde." (Le Roi Arthur, Un mythe contemporain, Libertalia, 2016, p. 315)

________________

* Jung est encore présent dans le dernier article, publié aussi ce jour, de l'ami Rémi Schulz, dans son Quaternité.

lundi 8 juin 2020

Les lions marins se traînaient toujours sur les noirs récifs

   Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.
   Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.
   « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! » 

Charles Baudelaire, Anywhere out of the world, Petits Poëmes en prose, 28 septembre 1867.

C'est pendant l'été 2013 que se déclara la Peste écarlate, raconte soixante ans plus tard le narrateur du roman de Jack London, le professeur James Howard Smith, un des seuls survivants de cette pandémie qui engloutit toute la civilisation et réduisit l'humanité à une poignée de tribus errantes. Le grand recensement de 2010, écrit London, avait donné huit milliards d'hommes pour la population de l'univers, ce qui était (le roman ayant été publié en 1912) une assez bonne projection (en 2010, on comptait 6,9 milliards d'habitants, et le nombre de huit milliards est presque atteint en 2020).


J'ai lu - je l'ai déjà dit -, les 27 et 28 mai, ce livre en même temps que Sauf les fleurs de Nicolas Clément. Rien à voir en apparence entre ce drame de la violence conjugale et le récit post-apocalyptique de London, sauf que, précisément, à l'intérieur même de cette dystopie particulièrement sombre, la violence conjugale s'impose aussi comme forme implacable : Smith, après avoir passé trois ans dans une solitude absolue, repart à la recherche de survivants et rencontre au lac Temescal, près de l'ancienne ville d'Oakland, un homme qui se révèle une brute parfaite, l'être le plus antipathique qui se puisse imaginer. Un homme dont Smith, significativement, ne se souvient plus tout d'abord du nom, mais qu'il désigne comme le Chauffeur, du nom de son ancienne profession. Un homme fruste, "vil entre tous", qui a asservi une des plus belles femmes du monde d'avant, Vesta Van Warden, "née dans la pompe opulente du plus puissant baron de la finance que le monde eût jamais connu !"

Le père du roman de Nicolas Clément n'a pas plus de nom. Lui aussi cogne femme et enfants. Lui aussi finira par tuer la mère dans un accès d'ivresse.
Singulier pessimisme de Jack London : l'écrivain aux idées socialistes (sa notice wikipédienne désigne d'ailleurs La Peste écarlate comme un roman socialiste - ce qui est pour le moins hâtif) montre bien le renversement des classes sociales à l'oeuvre, mais fait de l'ancien domestique oppressé un tyran redoutable, que l'ancien universitaire pacifique et cultivé est bien incapable de concurrencer. Il ne saura porter secours à la femme qu'il aime, et continuera de se lamenter des décennies plus tard :
"Un après-midi, tandis que le Chauffeur était parti à la pêche et que j’étais demeuré seul avec elle, elle me conjura de le tuer. Elle m’en supplia, avec des larmes dans les yeux. Mais le bandit était robuste et redoutable, et j’avais peur. Je lui offris, quelques jours après, mon cheval, mon poney et mes chiens, s’il consentait à me céder Vesta. Il me rit au nez et refusa. Il était très arrogant. Il me répondit que, dans les temps anciens, il avait été un domestique, de la boue que foulaient aux pieds les hommes comme moi et les femmes comme elle. Maintenant la roue avait tourné. Il possédait la plus belle femme du monde, elle lui préparait sa nourriture et soignait les enfants qu’il lui avait faits.
— Tu as eu ton heure, me dit-il. J’ai la mienne, aujourd’hui. Et elle me va très bien ! Le passé est fini, bien fini, et je ne tiens pas à y revenir.
C’est ainsi qu’il me parla. Mais pas avec les mêmes mots. Car c’était un homme horriblement vulgaire et il ne pouvait rien dire sans proférer les plus épouvantables jurons.
« Il ajouta que, s’il me surprenait à cligner de l’œil vers sa femme, il me tordrait le cou et la battrait, jusqu’à ce qu’elle en reste sur le carreau. Que pouvais-je faire ? J’avais peur. Il était le plus fort."
Il ne pouvait rien dire sans proférer les plus épouvantables jurons... Parmi les déplorations de Smith, il y a aussi la perte de la langue, que relève Guillaume Vissac : "La langue elle-même n’est pas sortie indemne du cataclysme écarlate : elle s’est comme rétractée. Elle est plus courte, hachée, et si on y devine encore quelques anciennes constructions permettant de la rattacher à l’anglais civilisé d’avant la pandémie, il y a bien des tensions entre un anglais brut et sauvage pratiqué par les jeunes garçons accompagnant le narrateur, et un anglais plus académique, développé, élaboré lorsque celui-ci se plaît à se remémorer son époque perdue, un temps où un tel raffinement dans la parole était encore possible. C’est particulièrement remarquable dans ce passage, où l’extraction des dents de crânes trouvés à proximité devient prétexte à une réflexion sur la langue, que l’on est littéralement en train d’exhumer" :
"L’extraction des dents des trois squelettes était terminée et les trois jeunes garçons se mirent en devoir de se les partager équitablement. Ils étaient vifs et brusques, dans leurs gestes et dans leurs paroles, et la discussion fut chaude. Ils s’exprimaient par monosyllabes, en phrases courtes et hachées. Malgré tout, ce langage était irrigué de bribes de constructions grammaticales et l’on pouvait trouver des vestiges d’une conjugaison issue d’une culture supérieure. Même le parler du grand-père était corrompu à un point où, transcrit littéralement, il apparaîtrait incompréhensible au lecteur. C’est du moins ainsi qu’il parlait aux garçons."
 En écho, chez Nicolas Clément, c'est la langue du père qui s'avère langue de la perte :
"Depuis des lustres, Papa ne prononce plus nos prénoms, se jette sur le verbe, phrases courtes sans adjectif, sans complément, seulement des ordres et des martinets. Dans mon dictionnaire, je cherche la langue de Papa, comment la déminer, où trouver la sonnette pour appeler. Mais la langue de Papa n'existe qu'à la ferme, hélas. Il nous conjugue et nous accorde comme il veut. Il est notre langue étrangère." (p. 19)
Le salut, Marthe le trouvera aussi dans la langue, l'ancienne langue grecque, avec Eschyle tout d'abord, dont un livre est au sommet de l'étagère haut placée de l'institutrice, Eschyle qu'elle confond au début avec échelle, "qui sert à se hisser". Eschyle, qu'elle traduira avec obstination, pendant le séjour à Baltimore : "Chaque phrase que j'arrache au chiendent me récompense d'avoir essayé comme si l'esprit l'emportait sur la matière ; le salut sur la perte."


Une autre résonance mérite d'être relevée, non plus avec Sauf les fleurs, mais dans le droit fil de l'article du Masque de la Mort rouge, avec la métaphore du lion et du choléra, présente chez Asensio et Giono. Il faut se porter à la toute fin du roman, alors que Smith est resté avec son petit-fils Edwin, face à la mer, et contemplant tous les deux un troupeau de chevaux sauvages.
"- Qu'est cela ? demanda le vieillard, en sortant enfin de sa rêverie.
- Ce sont des chevaux, répondit Edwin. C'est la première fois que j'en vois venir jusqu'ici. Les lions des montagnes, qui y deviennent de plus en plus nombreux, les chassent vers la mer."
Les lions des montagnes, autrement dit les pumas ou cougars, sont suivis au paragraphe suivants des lions marins, autrement dit les otaries :
"Au-delà des dunes du rivage pâle et désolé, où piaffaient les chevaux  et venaient mourir les vagues, les lions marins se traînaient toujours sur les noirs récifs, où s'ébattaient dans les flots, avec des meuglements de bataille ou d'amour, le vieux chant des premiers âges du monde."
Tous ces lions, qu'ils soient de montagne ou de mer, m'intriguent, me chahutent, ne me laissent pas en repos ; je ne peux m'empêcher de songer aux lions qui affleurent si souvent dans les méditations labyrinthiques de l'ami Rémi Schulz. Tenez, prenez par exemple Ana Mor trouve lions, du 31 août 2017, où il revient sur "la découverte que la vie de Jung correspondait idéalement au concept central de son oeuvre, la quaternité : le 4/4/44 sa vie a été en quelque sorte échangée contre celle du médecin qui l'avait sauvé d'un infarctus, et cette date correspond exactement, au jour sinon à l'heure près, aux quatre cinquièmes de sa vie".
Et aussi : "Lorsque j'ai découvert le 8 septembre 2008 le motif 4-1 de la vie de Jung autour du 4/4/44, le nombre 4444 m'est devenu extrêmement significatif, et j'ai été ensuite attentif aux éventuelles occurrences de ce nombre, notamment sur les plaques minéralogiques."



Alors, que penser de la vidéo Youtube postée l'autre jour dans l'article sur La Mort rouge, mise en images de la chanson Out of this world du groupe Marillion, qui à l'origine s'appelait Silmarillion, en hommage au grand oeuvre de Tolkien jamais achevé ? A l'origine de la diffusion, un certain Edwoods4444.


Comment ne pas penser, au vu de ce pseudo, au chef d'oeuvre de Tim Burton, revu d'ailleurs récemment sans savoir qu'il allait resurgir un peu plus tard ? Mais j'avoue que la connexion  avec ce qui précède m'échappe, je ne mentionne ceci que par acquit de conscience (et parce que les liens symboliques n'apparaissent pas toujours au premier regard).



Je voudrais en finir pour aujourd'hui avec ce fragment du dernier billet de Rémi :
"Un peu de biotexte maintenant, et de tectonique des plaques, comme dit l'ami Patrick. Nous avons depuis 15 ans une 206 SW, toujours vaillante, mais l'absence de climatisation devient un problème, alors que l'état de santé d'Anne nécessite trois voyages à Manosque par semaine, et que la canicule devient endémique."
Cette mention de Manosque me touche alors que je viens d'achever avant-hier de bon matin Le Hussard sur le toit de Jean Giono, dont l'écriture fut terminée à Manosque le 25 avril 1951. Je fus  intrigué, là encore, par l'énigmatique chapitre XIII où Angelo et Pauline de Théus sont hébergés, dans un village en ruines, par un médecin philosophe , sans doute peu ou prou le porte-parole de Giono lui-même. J'y observai le retour de l'image du lion, qui avait désigné le choléra plus tôt dans le roman :

"Non, mademoiselle, je n’ai pas parlé de cœur : ouvrage de dame. C’est un lion
que nous portons brodé sur la chemise. […]
Vous caressez subrepticement le lion brodé sur votre chemise.
"
Pour Daniela Ćurko, de l'université de Zadar en Croatie, proposant une lecture nietzschéenne du roman, "il semble que le vieux médecin appelle indirectement à la révolte, ou au moins à un besoin de remise en question de notre civilisation et de la société occidentales, et à un besoin de réévaluation de toutes les valeurs (le terme de réévaluation est d’ailleurs un des termes clés de la pensée de Nietzsche). Car l’image du lion symbolise chez Nietzsche précisément la révolte contre les anciennes valeurs qui entravent l’Homme et dont il faut s’affranchir afin de réaliser une culture, une culture supérieure, saine par définition."

Faut-il adhérer à cette vision des choses ? Est-ce là vraiment ce que voulait suggérer Giono ? Je ne prise guère la dernière phrase : "une culture supérieure, saine par définition." Trop de dérives fascisantes sont passées par des expressions semblables. A tout prendre, je préfère la médiocrité et la ferveur d'Ed Wood, transfigurées par l'art de Tim Burton.