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dimanche 14 février 2021

Je cherche l'or du temps

Reprenons place au côté de Jacques Austerlitz, dans une des salles de la Bibliothèque nationale "emplie de légers bourdonnements, bruissements, toussotements", où il se demande s'il se trouve "sur l'île des Bienheureux ou au contraire dans une colonie pénitentiaire", une question, précise-t-il immédiatement, qui lui "trottait aussi par la tête en ce jour, qui m'est resté particulièrement en mémoire, où, de la place que j'occupais au première étage dans la salle des documents et manuscrits, j'ai contemplé pendant une heure peut-être la rangée des hautes fenêtres du bâtiment d'en face, où se reflétaient les ardoises noires du toit, les étroites cheminées de brique rouge, le bleu glacé du ciel étincelant et la girouette rutilante de fer-blanc découpée en forme d'hirondelle s’élançant bleue dans le ciel d'azur. Les reflets dans les vitres anciennes étaient légèrement déformées ou brouillés et, dit Austerlitz, je me rappelle qu'en les voyant, pour une raison que j'ignore, les larmes me vinrent aux yeux." (p. 355)

Cette contemplation interminable, ces larmes soudaines et inexpliquées, sont autant de symptômes de l'état dépressif du personnage. Précisons que les îles des Bienheureux (μακάρων νῆσοι / makárôn nễsoi ou îles Fortunées) sont, dans la mythologie grecque, un lieu des Enfers où les âmes vertueuses goûtaient un repos parfait après leur mort. Ptolémée, les plaçant dans sa Géographie à la limite ouest du monde habité (on les identifie classiquement aux îles Canaries ou aux îles du Cap Vert), y fait passer le méridien zéro. La contemplation est par ailleurs l'unique activité de ces heureux élus. Quant à la colonie pénitentiaire, elle ne peut manquer de nous évoquer  la nouvelle de Kafka, parue à l'octobre 1919, où un voyageur anonyme est invité à assister à une exécution publique, laquelle est réalisée avec une machine complexe, vrai engin de torture élaboré par le défunt commandant de l'île, dont l'une des fonctions est d'inscrire dans la chair même du condamné le motif de la punition. La colonie est également située sur une île tropicale éloignée. 

Jean-Claude Pardou, dessin pour « La colonie pénitentiaire » de Franz Kafka aux éditions du Bourdaric

Austerlitz signale ensuite que "c'est au demeurant ce jour-là" qu'une certaine Marie de Verneuil, qui travaillait comme lui au département des manuscrits, lui fait passer un petit papier où elle l'invite à venir boire un café. Il accepte aussitôt et la suit, "presque docilement", note-t-il, jusqu'au Palais-Royal, "où nous sommes longuement restés assis sous les arcades, tout près d'une vitrine où, se souvient-il, étaient exposés des centaines et des centaines de soldats de plomb en uniformes chamarrés de l'armée napoléonienne, disposés en ordre de marche et en formations pour la bataille."

Ce Palais-Royal est le lieu d'un hasard objectif. Il se trouve que la semaine dernière j'ai rapporté de la médiathèque, outre les albums de Marc-Antoine Mathieu, le récit de François Sureau, L'or du temps. J'avais apprécié naguère son Tract sur la défense de la liberté, sa verve d'avocat sur quelques plateaux télévisés, et le titre inspiré de l'épitaphe gravé sur la tombe d'André Breton, au cimetière des Batignolles : Je cherche l'or du temps, avait fini de me convaincre d'emprunter ce lourd volume de plus de huit cent pages. En vérité, la célèbre phrase est issue de la première page de l’Introduction au discours sur le peu de réalité, un texte écrit, de fin 1924 à janvier 1925, dans le prolongement direct du Manifeste du surréalisme.

Je dois dire ma perplexité vis-à-vis du livre de Sureau : auteur de pages éblouissantes, possesseur d'une érudition étourdissante*, il n'en reste pas moins que son livre profus vous reste un chouïa en travers de la gorge. Il n'a guère le souci du lecteur et vous accable de références dont beaucoup vous demeurent opaques. Pourtant j'avais aimé l'incipit, qui laissait penser à quelque vagabondage fluviatile où d'emblée s'imposait cette idée de secret que je ne cessais alors de croiser (et dont nous avons vu que la dernière occurrence était à la fin du commentaire du film de Resnais), : "La Seine est le fleuve sur le bord duquel j'aurai passé l'essentiel de ma vie. Je me suis aperçu très tard que cette mince coulée grise et verte formait le centre d'un territoire réel et imaginaire dont je n'avais jamais cessé de vouloir déchiffrer le secret."  Mais j'éprouvai ensuite une sorte de déception : la Seine n'était qu'un prétexte, on ne la voyait pas pour ainsi dire, et ce récit est donc à mille lieues des vrais voyages au long cours, où revivent marches, villes, villages et paysages, qu'il s'agisse du fabuleux Danube de Claudio Magris, ou, plus récemment, du Remonter la Marne de Jean-Paul Kauffmann ou d'Intervalles de Loire de Michel Jullien. Toute la place est donnée aux personnages historiques, et la géographie y est totalement secondaire**. 

S'ajoute à cela la présence d'un "étranger", Adam Bagramko, auteur d'un tableau, un triptyque soi-disant conservé au musée d'art de Seattle dans l’État de Washington, et dont le titre est Ma source la Seine. La partie gauche représente une île, "dessinée comme dans une carte de Stevenson, entourée non pas d'eau, mais d'une épaisse forêt. (...) Au centre de l'île on finit par distinguer une minuscule photographie. Elle représente une de ces plaques en ébonite qu'on voit sur certains immeubles parisiens. En haut, une main à l'index pointé pour indiquer une direction. Sous la main, on peut lire : "Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire ? J'avais dit que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous." Cette plaque est restée longtemps sous la voûte du 7 rue du Faubourg-Montmartre, avant la porte-tambour du bouillon Duval, au pied de la petite chambre où est mort, le 24 novembre 1870, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, qui figurait en bonne place dans le panthéon de Breton et des surréalistes. La plaque a disparu aujourd'hui, "en raison, indique le concierge, d'une décision de l'assemblée des copropriétaires." (p. 20)

Tarot de Marseille des surréalistes

"La partie droite, poursuit François Sureau, présente un caractère prémonitoire, puisque le tableau date de 1938. Dessinée à grands coups de pinceau bleu, la statue de la Liberté de l'île des Cygnes [encore une île, soit dit en passant] s'élève sur un fleuve jonché de feuilles mortes. Et tout autour du carré sont collés les tarots d'un jeu du XIXe siècle. Or, en juin 1940, Bagramko devait s'embarquer pour New York, après avoir attendu un bateau à Marseille où fut composé par Breton et quelques amis le jeu désormais célèbre des "Tarots de Marseille.***" C'est du Havre qu'il s'embarque pour finir."

Ce Bagramko, ainsi qu'un certain Grigoriev, ami du premier, on ne les cessera plus de les croiser tout au long du livre. Or, le doute s'installe petit à petit et l'on subodore que ces deux acolytes ne sont qu'invention de l'auteur, malgré le luxe de détails dont il agrémente ces descriptions. La recherche googlisante conduit vers Bagramko mais il est toujours associé à Sureau et à son récit. A Seattle, pas plus qu'au Musée d'Art de Vancouver qui aurait recueilli la majorité de son œuvre, on ne trouve trace de Bagramko. Cette gentille mystification, qui eût été délicieuse sur un écrit aux dimensions d'une nouvelle, devient franchement pesante - du moins l'ai-je éprouvé personnellement comme telle - sur la longueur d'un tel ouvrage. Et j'ai fini, je l'avoue, par parcourir à la vitesse d'un fleuve en crue les 400 dernières pages de L'or du temps.

Il reste que ce récit recèle quelques pépites, et qu'il n'a pas usurpé son titre bretonien, car il fut le lieu, je l'ai dit, de plusieurs de ces hasards objectifs chers au poète.  François Sureau, au cours de son évocation de l'abbaye de Port-Royal et de la persécution dont elle fût l'objet, parle d'une porte de forme ottomane percé dans le fond du mur de clôture. On y distribuait de la soupe et du pain, de l'argent aussi peut-être. Après avoir cité Racine, auteur de "l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal", "le plus beau texte en prose du XVIIe siècle, assure-t-il, par son effacement, sa transparence inquiète et ferme, et la clarté intérieure qui s'en dégage", il écrit : "Dans ce "siècle des saints", on n'aura pas opposé la charité et la justice, se fiant à ce qu'en disait le maître de Nazareth : "Il y aura toujours des pauvres parmi vous.""

Or, ce 10 février, je venais tout juste de commencer à écouter la Passion Selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach, déniché dans le magasin Emmaüs. Et dans le récitatif, huitième pièce de la première partie de la Passion Selon Saint Matthieu, Jésus parle et dit : "Il y aura toujours des pauvres parmi vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours." Cette parole christique, dont je ne me souvenais pas avoir eu connaissance avant cette date, s'était donc présentée par deux fois la même journée. 

Mais ce n'est qu'aujourd'hui que je m'avisai, comme pour étayer ma conviction intime, que sous la citation liminaire d'André Breton, il y avait un passage de l’Évangile selon Saint Matthieu :


Je ne me suis éloigné de Sebald qu'en apparence, et de Port-Royal je vais repasser au Palais-Royal où Austerlitz retrouve Marie de Verneuil. François Sureau décrit lui aussi le lieu à partir de sa page 265. La première phrase ne nous étonnera pas : Le Palais-Royal est une île.

"On peut s'y retirer  hors du pouvoir des heures, de l'illusion du temps. C'est une Atlantide et l'hôtel de la Valnéry, la demeure mystérieuse de Leblanc, perdue dans les années. Lorsqu'on entre dans ce jardin au silence épais que les cris des rares enfants font à peine vibrer, on peut craindre de ne jamais en sortir. Un jardin pour grandes personnes, disait Colette qui y vécut.

L'immobilité du Palais-Royal n'est pas celle, taurine, solaire, métaphysique, des places de Chirico. Elle ne suscite pas davantage de  rêveries funèbres. Malgré les jouets, les décorations militaires, les soldats de plomb et les lourdes pipes de hussard débordant de la vitrine de l'Orientale, elle n'exhale aucun parfum de Mitteleuropa."

Cette description du Palais-Royal (où l'on retrouve les soldats de plomb de Sebald) comme une sorte de domaine échappant à l'emprise du temps trouve une résonance dans l'histoire que Marie de Verneuil confie à Austerlitz dans le café des arcades :)

"[…] elle me parla d’un moulin à papier sur la Charente qu’elle avait récemment visité avec un sien cousin et qui, dit-elle, dit Austerlitz, comptait au nombre des lieux les plus mystérieux qu’il lui avait jamais été donné de voir. L’énorme bâtiment construit en lambourdes de chêne et gémissant parfois sous son propre poids est à moitié dissimulé sous les arbres et les fourrés dans la boucle d’une rivière vert sombre, dit Marie. Deux frères qui maîtrisent parfaitement chaque geste de leur métier, et dont l’un louche d’un œil tandis que l’autre a une épaule plus haute que l’autre, s’affairent à l’intérieur pour transformer la pâte mouillée d’une mixture de chiffons et de vieux papiers en feuilles propres et vierges qu’ils mettent ensuite à sécher dans une grande aire située à l’étage au-dessus. Là-bas, dit Marie, on est entouré d’une pénombre silencieuse, on voit au travers des fentes des volets la lumière du jour, on entend l’eau buire à voix basse en passant la retenue, la roue qui tourne lentement, et l’on en vient à ne plus se souhaiter que de jouir d’une paix éternelle."[C'est moi qui souligne]

Je me demandais pourquoi cette allusion à la Charente. Ce n'est qu'après avoir lu une étude de Chantal Massol, Austerlitz : la prose fictionnelle de W. G. Sebald au miroir du roman de Balzac,  que j'en découvris les ressorts. Marie de Verneuil elle-même est un personnage balzacien, inspirée de la Marie-Nathalie de Verneuil, héroïne des Chouans. Elle apparaît, vers le milieu du livre, dans un décor de brume montante tout droit issu du roman de Balzac, dans un « lambeau de souvenir » (p. 164) : 

"À l’extérieur [de l’église de Salle, Norfolk], la brume blanche avait monté des prairies et en silence nous la regardions tous deux ramper sous le seuil du portail, nuée qui roulait ses volutes au ras du sol, recouvrait peu à peu toutes les dalles de pierre, s’épaississait et gonflait tellement que nous n’en émergions plus qu’à demi [...] (p.189)

"Pareille brume, précise en note Chantal Massol, envahit, chez Balzac, le paysage qui s’offre aux yeux de Marie depuis les hauteurs de Fougères : « […] par un phénomène assez fréquent dans ces fraîches contrées, des vapeurs s’étendirent en nappes, comblèrent les vallées, montèrent jusqu’aux plus hautes collines, ensevelirent ce riche bassin sous un manteau de neige » (Les Chouans, VIII, p. 1093). "Selon toute vraisemblance, poursuit-elle, c’est la place inaugurale des Chouans dans La Comédie humaine qui vaut à leur héroïne d’être invitée dans la prose sebaldienne. C’est ce que semblent nous dire, en tout cas, les transformations que subit, dans cette migration, ce personnage. Dès sa première rencontre avec Jacques, dans Austerlitz, Marie de Verneuil lui livre son « âme » à travers une histoire qui frappe son esprit (...). 

Il s'agit de l'histoire du moulin à papier sur la Charente, dont Chantal Massol pense qu'il "puise ses éléments, en les mêlant à ceux d’un conte (sans doute des frères Grimm), dans un autre roman de Balzac encore, Illusions perdues : moulin à papier sur la Charente, frères, eau verte et sombre de la rivière...

Cette perspective balzacienne ouvre des horizons prodigieux, qui réclament des développements auxquels je ne puis pour l'instant sacrifier. Je préfère terminer sur cette image de la Charente qui me vint alors que je lisais son nom dans Austerlitz : c'était celle de la rivière étirant ses méandres dans le parc de la maison de Maria Casarès, à Alloue. **** Ce souvenir est indissociable de ma sœur Marie, qui me fit, avec son mari Emmanuel, connaître pour la première fois ce lieu magique. C'est à elle, trop tôt disparue, que je pense ce soir.

__________________

* Érudition que je n'ai pris qu'une seule fois en défaut, lors de son évocation de Vivant Denon, l'écrivain et dessinateur qui accompagna Bonaparte en Egypte, et qui devint le maître d'oeuvre de la monumentale Description de l'Egypte. Sureau rapporte, page 770, que Denon, "qui fut un temps réputé être le possesseur de la tête naturalisée de Charlotte Corday, " aimait à composer d'étranges reliquaires. Il y rassemblait, écrit-il, les restes mortuaires, authentiques ou non, de personnages illustres, fragments d'os de la Fontaine, d'Héloïse, d'Abélard, du Cid et de Chimène, morceaux de la moustache d'Henri IV, mèches de Desaix, dent de Voltaire. Une description qui fait peur en est donnée par le catalogue de la vente posthume de ses biens en 1826. Je ne sais pas ce que le funeste objet est devenu." Disant cela, et parlant au singulier, il faut donc se résigner à ce qu'il n'existe qu'un seul étrange reliquaire. Or, cher François Sureau, ce reliquaire se trouve au Musée-Hôtel Bertrand de Châteauroux. J'ai consacré autrefois plusieurs articles à cet objet fascinant.

** Il faut dire que l'auteur lui-même écrit que "la Seine n'est rien, un fleuve assez provincial auquel ses berges, ses villes, ses écrivains et ses peintres tournent le plus souvent le dos, et qui n'apporte rien d'autre que l'occasion de rêver à de grands voyages ultramarins."(p. 18)

*** J'ai évoqué ce jeu de Tarot des surréalistes dans un article du 26 octobre 2018, Varian Fry et André Breton.

**** La grande comédienne avait acquis ce domaine agricole de La Vergne, autrefois fortifié, après la mort d'Albert Camus en 1960. À sa mort en 1996, elle lègue son domaine à la commune d’Alloue pour remercier la France d’avoir été une terre d’asile pour elle et sa famille. Véronique Charrier, ancienne directrice adjointe du festival d’Avignon, crée en 1999 l'Association « La maison du comédien Maria Casarès » présidée par le comédien François Marthouret. Les communs aujourd’hui réhabilités en studios sont habités par les résidents accueillis en création et l’ancienne grange a été transformée en salle de spectacle. Le parc s’étend sur cinq hectares de jardins comprenant deux îles.



mardi 27 juin 2017

# 152/313 - Only lovers left alive

Nunki Bartt n'était pas venu les mains vides. Outre l'exemplaire de La Colonie pénitentiaire, de Kafka, avec ses dessins originaux en regard du texte, il m'avait apporté - bravant pour cela la canicule en traversant la ville à pied - le DVD de Only lovers left alive, de Jim Jarmusch, film que je n'avais pas vu en salle lors de sa sortie, ainsi qu'un livre qu'il tenait absolument à me faire découvrir : L'écume des voyages de Vincent Jacq.


En général, je ne me soucie guère des conseils de lecture, je suis mon petit bonhomme de chemin qui ne passe pas toujours, loin de là, par les dernières parutions, les playlists des journaux et les engouements du moment, mais j'aime les goûts de Nunki Bartt en littérature, et c'est pourquoi le soir-même j'ai commencé à lire ce recueil de chroniques qui constitue une bonne moitié du livre, Odeur d'encre, odeur d'îles. Érudition légère et sensibilité aiguë, je naviguai là-dedans sans effort et même avec grand plaisir.

Je ne l'abandonnai que pour regarder le film de Jarmusch. J'avais été, comme Bartt, enthousiasmé par Paterson - il m'avait donné la matière et le fil conducteur de maints billets - et j'étais vraiment curieux de voir ce film qui l'avait précédé. Et je n'ai pas été déçu, l'intrigue est à peine plus dessinée que dans Paterson, et le tempo est pareillement lent. Ce pourrait être des défauts, mais chez Jarmusch, cela tourne à la qualité, car c'est l'atmosphère qui en bénéficie. Ici aussi, les lieux ne sont pas indifférents : Tanger et Détroit forment les deux pôles de l'histoire, deux villes très différentes mais traversées par une même poésie mélancolique, que ce soit dans les avenues désertes le long des friches industrielles de Détroit ou dans les ruelles tortueuses et décaties de la médina de Tanger. Et encore une fois, c'est l'amour du couple de vampires magnifiquement campés par Tilda Swinton et Tom Hiddleston, ce type d'amour heureux si rarement représenté à l'écran, qui nous charme et nous emporte.

Paterson avait longuement sollicité l'Attracteur étrange. En serait-il de même pour Only lovers left alive ? En ce domaine rien n'est systématique et les attentes sont souvent déçues. De fait le film s'écoulait sans qu'aucune coïncidence ne vienne s'imposer. Quand soudain, lors du retour du couple à Tanger, je notais un détail intéressant :


L'aéroport de Tanger se nommait Ibn Battouta. Normal quand on sait qu'Ibn Battûta est né en 1304 le 24 février dans la ville de Tanger au sein d'une famille de lettrés musulmans de la tribu berbère des Luwata, et qu'il est devenu célèbre pour ses récits de ses voyages et explorations. Le titre complet du livre de ses voyages est Tuhfat al-anzar fi gharaaib al-amsar wa ajaaib al-asfar (Un cadeau pour ceux qui contemplent les splendeurs des villes et les merveilles des voyages), mais communément appelé Le rihla d'Ibn Battûta (rihla signifie voyage). Voyage qu'Ibn Battûta entama alors qu'il n'avait que 21 ans, avec l'intention d'aller d'abord sur le hadj à la Mecque. "Cependant, son voyage dura près de 30 ans. Pendant cette période, il traversa la quasi-totalité du monde islamique connu et au-delà : de l'Afrique du Nord, l'Afrique de l'Ouest, le sud et l'est de l'Europe, en Occident, au Moyen-Orient, le sous-continent indien, l'Asie centrale, l'Asie du Sud-Est, et la Chine en Orient, une distance dépassant largement celle couverte par ses prédécesseurs ou son quasi-contemporain Marco Polo. Lorsqu'Ibn Battûta retourna finalement au Maroc au début des années 1350, le sultan du Maroc, Abou Inan Faris, lui demanda de produire un compte rendu de ses voyages. Ibn Battûta dicta alors son histoire au poète Ibn Juzayy al-Kalbi."(Source : Bibliothèque numérique mondiale)

Or, je venais précisément de rencontrer Ibn Battûta, quelques heures avant, dans le livre de Vincent Jacq (né lui-même à Rabat, la capitale du Maroc, en 1951), lors d'une comparaison avec Marco Polo (qui n'est pas à l'avantage du Vénitien) :
"Or si on compare ce que disent Marco Polo et Ibn Battûta des gemmes de Ceylan, on porte au crédit de l'Arabe une abondance de détails sur l'extraction, la lapidation et l'écoulement des pierres, sur la fabrication des bijoux, leur usage et leur valeur, quand le Vénitien donne à peine leurs noms et ne dit rien de la leur production ni  de leur aspect. Il se borne à décrire le rubis du roi comme "le plus beau et le plus gros du monde", se montrant au moins moderne par son goût des records. Le lin et la soie, les belles demeures, les chevaux, ne sont pour lui que signes de richesse, il ne se hasarde guère aux descriptions raffinées que nous offre Battûta ou aux observations attentives de Rubrouck. En revanche il donne beaucoup d'intérêt aux coucheries d'auberges qui n'émeuvent guère le Tangérois, habitué à promener avec lui son harem et à trafiquer de jeunes esclaves en rendant grâce à Dieu." (pp. 45-46)
Cette petite synchronicité faisait écho à celles qui existaient dans la trame même de Paterson. Le 4 mars dernier, j'écrivais ceci :  "Nicholas Elliott note alors que si Paterson reçoit des choses aléatoires, il trouve néanmoins dans le monde des choses qui font écho à ses préoccupations :  "Au début, Laura lui dit qu'elle a rêvé de jumeaux et il trouve des jumeaux tout au long du film. Ce n'est pas seulement qu'il reçoit, mais qu'il reçoit une certaine longueur d'onde." Ce à quoi Jarmusch répond qu'il s'agit de "synchronisme aléatoire" : "Ça  arrive souvent, quelqu'un vous parle de quelque chose à laquelle vous n'aviez pas pensé et soudain vous le voyez partout. Je m'intéresse à ce phénomène, mais je ne voulais pas y ajouter une chute, par exemple que Laura annonce à la fin qu'elle est enceinte avec des jumeaux. Ce n'était pas l'intention. Je montre juste de petites choses synchrones."
Paterson ne cherche pas des jumeaux partout, non, il ne cherche rien, mais les jumeaux, comme surgis du rêve de Laura, soudain apparaissent, entrent dans son paysage, sur un banc, au bar ou dans son bus. On dira que c'est du cinéma, et bien évidemment, les jumeaux ici résultent d'un casting étudié, mais la vie elle-même nous propose sans arrêt de tels événements, et c'est bien ce que souligne Jarmusch, ou ce que Paul Auster montre dans ses livres. Soyons attentifs au monde, et le monde se révèlera dans sa cohérence vertigineuse et l'incroyable intrication de ses composantes."[C'est moi qui souligne]

Or, c'est précisément l'intrication qui se donne littéralement à entendre à la fin du film, où Adam (Tom Hiddleston) explique à Eve (Tilda Swinton) les caractéristiques de l'intrication quantique, phénomène que j'ai mentionné à plusieurs reprises.
 



















Oui, même à l'autre bout de l'univers...

samedi 18 mars 2017

# 66/313 - Cristal de roche

Der Königsee mit dem Watzmann, 1837, Vienne, Österreichische Galerie.
Encore un paysage de montagne. Mais celui-ci, représentant un massif bavarois, n'est ni de la main de Caspar David Friedrich, ni de celle d'Otto Dix : le peintre ici est Adalbert Stifter (1805-1868), plus connu comme étant l'un des plus grands prosateurs autrichiens. Né à Oberplan (actuellement Horní Planá), en Bohême méridionale, il quitta son pays natal en 1818 pour aller étudier, d'abord à l'abbaye bénédictine de Kremsmünster, puis à l'université de Vienne.

Cette transition aisée avec les articles précédents est en réalité fallacieuse. Car je voulais évoquer Stifter bien avant de dériver sur le sphinx d'Otto Dix et ses peintures de paysage. L'attracteur étrange, comme bien souvent, a court-circuité les filaments et, comme dans ces polars où deux intrigues a priori disjointes finissent par se boucler l'une sur l'autre, voici que les thèmes surgis de l'enquête sur Paul Auster convergent avec des lectures marquantes sans lien au départ. Stifter était encore, voici un mois, un auteur inconnu pour moi. C'est mon ami Jean-Claude Pardou (un peintre, soit dit en passant) qui m'a prêté ce petit volume de nouvelles intitulé Cristal de roche, traduit par Bernard Kreiss, publié chez Jacqueline Chambon en 1995.






Jean-Claude me l'avait chaudement recommandé, mais il me fallait en juger par moi-même. Et je dois dire qu'au début de ma lecture, je ne vis rien de bien enthousiasmant : "Notre église célèbre différentes fêtes qui parlent au cœur. On a peine à imaginer quelque chose de plus touchant que Pentecôte, de plus grave et de plus sacré que Pâques. La tristesse et la mélancolie de la semaine sainte et la solennité du dimanche qui la conclut nous accompagnent tout au long de la vie." Cet incipit, qui donne le la de l'esprit très religieux qui plane sur le texte, ne séduit pas forcément d'emblée un agnostique tel que moi. Et Stifter prend son temps, décrivant avec soin la vallée retirée et les montagnes qui l'enserrent, avec des phrases souvent longues, s'étirant sans heurt comme des panoramas paisibles. Il faut ainsi attendre dix-huit pages pour voir paraître sous leurs noms Conrad et Susanna, les deux enfants, frère et soeur, dont l'aventure va constituer le noeud de la nouvelle. La veille de Noël, les voilà partis rendre visite à leurs grands-parents qui habitent dans la vallée voisine de Millsdorf. Brève visite, car les journées sont courtes en hiver, et la grand-mère les renvoie vite, chargés de victuailles et de friandises dans les poches et la gibecière de l'aîné : il faut repasser le col et revenir à la maison avant la nuit. Mais la neige tombe abondamment, effaçant les repères habituels et les enfants s'égarent dans la montagne. Je ne pense pas spoiler la nouvelle en révélant maintenant qu'ils échapperont à la mort, bien qu'ayant passé la nuit sur le glacier, car l'intérêt de l’œuvre n'est guère dans ce suspense. Il est d'abord dans l'admirable description de la montagne :"Une mer immense, bordée au loin de rochers noirs, les lames de glace se gonflant et se soulevant pesamment, par vagues successives, roulant des flots pétrifiés à la rencontre des enfants. Ils virent d'innombrables lignes bleues qui serpentaient à travers le blanc. Aux endroits où les blocs semblaient s'être fracassés les uns contre les autres se distinguaient des lignes, blanches, celles-ci, comme des chemins s'ouvrant entre les masses disloquées." Il est ensuite dans l'intense émotion qui vous étreint lorsque les enfants retrouvent les habitants du village lancés à leur recherche. J'avais les yeux embués, je l'avoue volontiers. Il y avait très longtemps, je crois, qu'une œuvre littéraire ne m'avait pas ému à ce point.

En même temps cette émotion était mystérieuse, car je me demandais ce qui l'avait commandée. Car Stifter n'use d'aucune ficelle facile. Pas de dramatisation dans cette errance nocturne des enfants. Stoïques, courageux, attentifs l'un à l'autre, Stifter ne s'attarde pas sur leurs états d'âme. Régulièrement, Conrad fait le point et suggère une solution, et chaque fois, Susanna approuve son frère : "Oui, Conrad", dit la fillette." Phrase répétée vingt fois. Pas de larmes, de détresse visible. L'espoir demeure toujours : "Le garçon fit part de son idée à la petite sœur, et celle-ci lui emboîta le pas.
Mais le chemin menant au pas [au col] demeura, lui aussi, introuvable."

 Et la découverte des deux autres nouvelles du recueil, portant comme titres des noms de roches, Granite et Mica blanc, ne fit que confirmer la puissance émotionnelle de cette première histoire. Là encore, des enfants sont au centre du récit. Là encore, c'est la confrontation avec la splendeur et les périls du monde naturel environnant qui provoque les chocs émotifs si singuliers de cette écriture.

La préface de Stifter, rédigée à l'automne 1852, donne quelques clés de sa poétique. Elle n'est pas sans lien avec des thèmes entrevus ici, depuis Paterson. Demain, nous verrons tout cela.

Caspar David Friedrich - Le Watzmann (1824-1825), Alte Nationalgalerie, Berlin*
* Wikipedia : "Le tableau a appartenu après 1832 au sénateur Carl Friedrich Pogge de Greifswald, puis, plus tard, par héritage, à Adolf Gustav Barthold Georg von Pressentin (1814–1879) de Rostock. Après la mort de ce dernier, il est devenu la propriété du collectionneur d'art juif Martin Brunn de Berlin, qui, sous la pression nazie, a été contraint de le vendre pour 25 000 reichsmarks à la Nationalgalerie afin de pouvoir financer la fuite de sa famille aux États-Unis. Hitler accorda 10 000 marks pour le tableau dans l'intention de l'exposer à son domicile sur l'Obersalzberg près de Berchtesgaden, à proximité du massif du Watzmann, mais l'État considéra le produit de la vente comme le soi-disant « Prélèvement sur le patrimoine juif » ((de)Judenvermögensabgabe)6. En 2002 la Fondation Preußischer Kulturbesitz s'entendit avec les héritiers ; la DeKaBank a acheté le tableau par l'intermédiaire de la Fondation artistique des Länder ((de)Kulturstiftung der Länder) à un prix légalement inférieur à celui du marché et l'a mis à disposition de la Nationalgalerie de Berlin sous forme d'un prêt de longue durée7."

lundi 13 février 2017

# 37/313 - La Colonie pénitentiaire

Après Morgan Robertson prédisant le naufrage du Titanic, c'est avec Kafka que Pierre Bayard aborde la question de la prémonition en littérature : "L'idée selon laquelle Kafka aurait décrit des régimes politiques à venir traverse toute la critique depuis plus d'un siècle comme une rengaine. Sur quels textes précis se fonde-t-elle pour supposer chez l'écrivain tchèque une capacité anticipatrice ?"(p. 26).
Le premier de ces textes est bien sûr Le Procès, roman demeuré inachevé, où un certain Joseph K. est arrêté un beau matin à son domicile, sans que le motif de cette arrestation lui soit notifié. Malgré toutes ses démarches, il ne la connaîtra jamais et finira exécuté par deux hommes, hors de la ville.
Le second texte est également inachevé : son dernier roman, Le Château, où un narrateur, nommé K., parvenu dans un village pour y exercer la fonction d'arpenteur, est ensuite en butte à une administration labyrinthique et opaque, émanation du château dominant le village, dans lequel il semble presque impossible de pénétrer. Là aussi, malgré toutes ses tentatives, K. ne parviendra jamais à établir fermement son statut dans cette communauté.
A ces deux romans, Pierre Bayard écrit qu'il convient d'ajouter cette nouvelle singulière qu'est La Colonie pénitentiaire. Un officier présente à un explorateur une machine conçue par l'ancien commandant de la Colonie, et dont la particularité est de tracer sur le corps du condamné le texte de la loi transgressée. La sentence là encore non seulement n'est pas connue du condamné, mais celui-ci ignore qu'il a été condamné et d'ailleurs il n'a même pas eu l'occasion de se défendre.

Jean-Claude Pardou, dessin pour La Colonie pénitentiaire (détail), Galerie du Bourdaric

Kafka aurait ainsi pressenti les régimes totalitaires du XXème siècle. Pierre Bayard cite par exemple Claude David dans sa préface aux Œuvres complètes :
Entre l'invention de la herse de "La Colonie pénitentiaire" et l'apparition des premiers camps de concentration, peu d'années se sont écoulées : vingt ans, diront certains, dix ou quinze ans tout au plus, diront d'autres, selon leurs convictions. Kafka aurait-il e le don de prophétie ?
"Or Kafka, précise Pierre Bayard, ne pouvait avoir connaissance des systèmes que son œuvre donne après coup le sentiment de décrire. Mort en 1924, il n'a pas assisté à la montée du nazisme, puisque Hitler deviendra chancelier près de dix ans plus tard. Et il en va de même des régimes communistes, les plus proches de ce qu'il dépeint dans ses romans."

Ceci dit, il ne faudrait pas croire que Kafka jouait sciemment au prophète. Rien dans sa correspondance ou dans son Journal ne permet d'affirmer qu'il donnait une quelconque valeur prémonitoire à ses écrits - dont l'humour est une composante tout aussi essentielle (j'ai beaucoup souri personnellement à la lecture de La Colonie pénitentiaire). "La question n'est pas de savoir, dit justement Pierre Bayard, si les écrivains, tel Tirésias, voient l'avenir ou en annoncent les périls, mais si l'écriture peut se révéler dans certains cas, parfois à l'insu même de ceux qui y recourent, un dispositif apte à saisir des signes que la pensée rationnelle consciente est incapable de recevoir."

Et c'est bien à ce stade de la réflexion que nous rejoignons le neurochirurgien Hughes Duffau, dont nous connaissons déjà la complicité qu'il éprouvait avec le personnage de l'arpenteur K dans Le Château. Plus loin, dans son livre, il relate un congrès sur le cerveau à Saint-Malo où il subit un feu roulant de questions visant à le remettre en cause :

"Au lieu d'un échange courtois entre confrères partageant le même idéal humaniste, la rencontre s'est peu à peu transformée en un étrange procès à l'issue duquel je devais être à tout prix être puni pour avoir commis une faute irréparable. Les organisateurs me bombardaient de questions sans écouter mes réponses. En somme, ils voulaient me voir perdre pied, m'humilier publiquement. Et c'est là, à cet instant, que je me suis senti comme Joseph K., le héros de Kafka dans Le Procès, convoqué devant des juges sans jamais connaître la raison de sa condamnation. J'ai déjà dit combien la lecture de ce roman m'avait marqué. Cette fiction soudain s'inscrivait dans la réalité. Je prenais alors pleinement conscience du pouvoir d'anticipation des œuvres littéraires, de leur capacité à rendre visible ce que la science ne pourra jamais vraiment expliquer : ici, en l'occurrence, la peur irrationnelle de mes contradicteurs devant l'évidence des faits et la violence qui en découle."(p. 222, c'est moi qui souligne)
On pourrait croire devant cette remarquable convergence de vues avec Pierre Bayard que Duffau a dû lire Le Titanic fera naufrage, mais celui-ci a été publié en août 2016 tandis que L'erreur de Broca a paru sept mois plus tôt, en janvier 2016. La coïncidence est d'autant plus forte que c'est ce même mot d'anticipation que choisit finalement Pierre Bayard, "de préférence aux termes de voyance et de prophétie couramment utilisés," pour rendre compte de l'ensemble des phénomènes étudiés.

Jean-Claude Pardou, dessin pour La Colonie pénitentiaire (détail), Galerie du Bourdaric

Hughes Duffau revient une dernière fois sur Kafka dans son ultime chapitre. Il relate alors une conversation avec une étudiante :

"Je lui rappelai mon impression persistante : la sensation que nous vivons dans une société telle que l'avait anticipée Franz Kafka, une société absurde, écrasée par le poids de la hiérarchie justement, des lois aveugles tombées du haut des institutions pour broyer les individus. Nous sommes entourés de machines qui nous déchiquettent les uns après les autres, comme dans la nouvelle de ce grand auteur intitulée "La Colonie pénitentiaire".(p. 259)
Il aura cité in fine les trois mêmes œuvres de Kafka que Pierre Bayard, mais au-delà de cette nouvelle coïncidence, ne négligeons pas ce qui les différencie :  ce ne sont pas seulement les régimes totalitaires que l'écrivain a anticipés, mais tout aussi bien, si l'on en croit Hughes Duffau, notre propre société d'aujourd'hui. Sa vision est encore d'actualité, et cela doit nous tenir éveillés.
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NB : Les saisissants dessins de Jean-Claude Pardou, qui engagent avec le texte de Kafka un rapport qui dépasse de loin la pure et simple illustration, sont extraits d'un livre d'artiste publié aux Editions du Bourdaric. Une exposition aura lieu à la galerie, à Vallon Pont d'Arc en Ardèche, du 17 mai au 18 juin. A deux pas de la grotte Chauvet...

vendredi 17 juin 2016

Benoît Misère

Je n'y suis pour rien.
C'est Jean-Claude Pardou qui a commencé.
Il m'avait gravé un disque de Léo Ferré chantant Baudelaire.
Un cadeau sympathique, je n'avais rien demandé.
Quelques jours plus tard, le 10 juin, l'un des sites mis en lien dans la colonne droite du site, celui du musicien Jean-Jacques Birgé, consacre un article à Tony Hymas, qui joue Léo Ferré au piano. Birgé, qui avoue pourtant n'être pas fan du piano solo, qu'il soit jazz ou classique, est élogieux : "Tony Hymas a la simplicité d'un Satie. Sa sensibilité habille chaque note d'une couleur qui lui colle à la peau. Pour ces quinze chansons il nous fait partager cette incarnation, nous offrant de vivre la musique du bout de ses doigts, effleurant les touches avec le cœur."


Après avoir écouté quelques extraits en ligne, j'ai commandé  le disque, et je ne le regrette pas. Il ne s'agit pas de simples versions instrumentales de quelques-unes des plus belles chansons de Léo Ferré, mais d'improvisations à partir des thèmes et des mélodies du vieux lion (Léo c'est le lion en latin, précision pour incultes de la langue de Virgile).

Mais c'est toujours Léo interprétant Baudelaire que j'écoutais samedi matin en descendant vers Aigurande, l'esprit mélancolique, ne percevant que le versant sombre de la vie. Spleen qui allait se dissoudre comme par magie avec la retrouvaille des vieux amis.

Le poème que j'écrivis ensuite voulait capter un peu de ces sentiments contrastés. Il commençait donc ainsi :

Le soleil avait fui encore
et je descendais vers le sud
allant vers la ville première
le vieux lion ferré à mon bord
rugissant du Charles Baudlaire
(un ami m'a gravé l'affaire)
Je n'y voyais que noirmisère
et ne me venait à l'esprit
que la litanie des souffrances [...]

De la misère noire j'avais composé noirmisère. Un mot presque valise pour un aggloméré de noirceur, qui rimait avec Baud(e)laire, affaire et ville première (mais sud, remarquez-bien, ne rime avec rien, je suis pour la rime épisodique, sporadique et non systématique).

Et puis voilà qu'hier, je reçois une notification de France-Culture, pour une rediffusion de 1971, où "le chanteur compositeur et interprète Léo Ferré avait enregistré quatre entretiens pour l'émission "Profils" dans lesquels il évoquait sa vie et son œuvre. Dans cette première partie, il était question de son roman autobiographique "Benoît Misère"."

Benoît Misère, son seul roman, dont il disait : "J'ai voulu écrire ce livre pour mettre à nu la solitude d'un enfant. Et la solitude d'un enfant n'est pas partageable, surtout celle d'un enfant artiste. Évidemment il s'agit de moi, je raconte à travers des choses revues et inventés, mon enfance à moi. C'était moi le petit Benoit, c'est donc un enfant artiste, et donc un enfant seul  [...] Misère c'est un jeu de mot et puis c'est la misère psychique, qui est abominable."

Benoît Misère... noirmisère... écho encore une fois troublant. Il n'est pas impossible, ceci dit, que j'ai connu autrefois l'existence de ce roman mais ce qui est certain c'est que je ne l'avais plus en mémoire consciente, il faudrait alors supposer le travail d'extraction de l'inconscient.

Dans l'émission, on pouvait entendre la mise en chanson de l'Albatros (dont voici une version youtubesque, avec greek subtitles annoncés mais non visibles) :




Enfin, en ce temps d'Euro, je ne résiste pas à présenter ici cet extrait de Benoît Misère, où il est justement question de football :

J'ai payé largement mon tribut à ce monde de mammifères bipèdes, et en nature s'il vous plaît, avec mes jambes, mes mains malhabiles, et ma tête ailleurs, loin dans les étoiles. Savez-vous ce que c'est qu'un terrain de football, l'hiver surtout, un terrain sur lequel on vous a parqué huit ans durant, pendant les pauses, après le café au lait du matin, après le ragoût de midi, à quatre heures et demie de l'après-midi, une michette de pain démesurément plus gigantesque que la barre de chocolat Menier, entre la bouche et la poche où se réchauffe votre main, pendant qu'il faut courir encore, courir toujours, faire semblant de suivre le ballon, à moins qu'il ne vous suive, lui, comme une rafale, et pan ! dans vos petits testicules, avec le souffle qui s'en va et qu'on veut rattraper, avant de comparaître devant la juridiction populacière, assommé sous les arbres cancéreux de la cour, et entendre de loin, comme dans un rêve, la sentence ou ce qui en tient lieu :" Regardez Misère, il a pris le ballon dans les couilles !"
Et moi je me racontais la mer, les yeux rougis, les poumons en rade, lèvres en chocolat Menier et des renvois de ma michette de pain que j'avais mangée trop vite. Et le Très Cher Père, sous le préau, qui faisait les cent pas avec son calendrier des martyrs dans la tête, il ne voyait pas le petit martyr de tous les jours, si près de lui, un martyr à canoniser séance tenante, sans l'avis des spécialistes, tellement ça crevait les yeux.