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lundi 8 mai 2017

# 109/313 - Les boucles du hasard

L'affaire ne s'arrête pas là. Le cahier de 1995 me précise que Le Carnet Rouge est déjà cité auparavant (Archéo-Réseau B, III, 5, dans ma classification d'alors). Je m'y reporte (inutile de vous dire que j'ai complètement oublié à quoi cela renvoie, d'autant plus que je ne relis jamais ces cahiers sauf en cas, comme ici, de quête d'une référence précise). Donc renvoi au 15 février 1995, où dans un numéro du Magazine littéraire de mars 1993, dédié à Rainer Maria Rilke, je trouve un autre entretien avec Paul Auster, d'où j'extrais à l'époque le passage suivant :

Extrait Cahier Clairefontaine bleu, A.R.n°4

J'avais récemment découvert Cité de verre, ce dont je n'ai pas de souvenir, mais j'écrivais dans le même cahier bleu, à la date du 10 février 1995 : "Ces dernières années, j'ai souvent lu des papiers sur Paul Auster et j'ai eu plusieurs fois la tentation d'acheter un de ses livres. Lundi, pour la première fois, j'ai franchi le pas. En me portant acquéreur du premier volume de sa trilogie new-yorkaise, Cité de Verre. [...] Toujours est-il que l'achat du Paul Auster me fut soudain nécessaire. Et le soir même je savais que l'impulsion à laquelle j'avais obéi ne venait pas au hasard ; couplage encore, avec un film cette fois, Rouge de Kieslowski, création elle-même fondée sur une trame serrée de correspondances."

Kieslowski...
Observez la boucle : d'une recherche sur Blois nous sommes parvenus à Tarkovski, et à un camion polonais rouge qui nous conduit par synchronicité à Kieslowski et sa Double vie de Véronique. Plusieurs échos se lèvent avec deux ouvrages de Sylvie Germain, sur Cracovie et le chemin de croix. Puis nous faisons retour sur Tarkovski à travers le thème du miroir commun aux deux cinéastes. Le livret du DVD du film Le Sacrifice comporte un texte de Pierre Legendre, qui nous renvoie alors à un premier entretien avec ce penseur, vingt-deux ans plus tôt, mis en miroir à l'époque avec un autre entretien avec Paul Auster. Lequel est lui-même couplé avec Kieslowski.
Une boucle spatio-temporelle, entre Europe et Amérique, et trois dates-clés, 1995, 2005 et 2017.
L'attracteur étrange se déploie sur trois décennies.

Le 10 février 1995, je poursuivais ainsi :
"Rouge s'ouvre sur un long travelling suivant une ligne téléphonique. Une plongée fulgurante dans un univers de câbles souterrains. Le téléphone, lien entre les êtres, support d'absence, ne cessera d'être présent dans le film.
De même, Cité de verre débute par ces lignes :
"C'est un faux numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au coeur de la nuit et la voix à l'autre bout demandant quelqu'un qu'il n'était pas. Bien plus tard, lorsqu'il pourrait réfléchir à ce qui lui était arrivé, il en conclurait que rien n'est réel, sauf le hasard."

J'avais entouré ce dernier mot : le hasard. Et nommé plus bas : Kieslowski, Le Hasard [titre de l'un de ses films] ; Auster, La musique du hasard [titre de l'un de ses livres].


J'avais noté aussi (15 février 1995) l'incipit du deuxième tome de la trilogie new-yorkaise, Les Revenants, très vite acheté après la lecture passionnée de Cité de verre.
"Tout d'abord il y a Bleu. Plus tard il y a Blanc, puis Noir, et avant le début il y a Brun. Brun l'a initié, lui a appris les ficelles et, lorsque Brun s'est fait vieux, Bleu lui a succédé. C'est ainsi que ça commence. Le lieu : New York ; le temps : le présent ; aucun des deux ne changera jamais."
Lisant ces lignes introductives, je songe seulement que la Trilogie new-yorkaise renvoie à la Trilogie de Kieslowski, Bleu-Blanc-Rouge... Le parallèle est séduisant. Sauf que Rouge est remplacé par Noir. Rouge qui est à l'origine de la présente dérive archéoréticulaire. Mais qui fait la une des journaux ces jours-ci ? Noir. Michel Noir. A Lyon.
On a sans doute oublié Michel Noir. Cet ancien maire de Lyon, ministre dans le gouvernement de Jacques Chirac, à qui une brillante carrière politique semblait être promise, est mis en examen en mars 1993  par le juge Philippe Courroye, et doit quitter la vie politique après sa condamnation en appel, le , à 18 mois de prison avec sursis et 5 ans d'inéligibilité pour recel d’abus de biens sociaux dans l'affaire Pierre Botton, son ex-gendre et directeur de campagne. C'est pendant l'instruction de l'affaire qu'il reçoit à Lyon, à l'Institut Lumière, pour le centenaire du cinéma, quelques célébrités du neuvième art.

André de Toth (USA) et Michel Noir (Maire de Lyon) - Cérémonie du centenaire du Cinéma - Lyon - 1995 © Anik COUBLE

samedi 6 mai 2017

# 108/313 - The Red Notebook

Avant de disserter sur l'humour tarkovskien, je voudrais revenir sur Pierre Legendre, auteur d'un texte dans la notice de présentation du film Le Sacrifice dans l'édition DVD d'Arte Vidéo. Nous avons vu qu'il fait allusion à Poe, à travers une histoire racontée par le facteur Otto. Si je reviens maintenant à mon cahier de 1995, où je relate ma première vision du film, il se trouve qu'en ce même mois de mai, le 3 mai exactement, j'écris avoir découvert à Lyon le magazine Qantara, édité par l'Institut du Monde Arabe. Le numéro d'alors contenait surtout un passionnant dossier sur L'image entre le sacré et le profane, avec un entretien au long cours avec Pierre Legendre.

A Lyon également, dans le même temps, j'avais acheté Le Carnet Rouge et L'Art de la Faim de Paul Auster. Et très vite, j'avais eu envie de mettre en parallèle les paroles de Legendre et les Conversations avec Paul Auster, à la fin du volume.

Je rappelle que dans Le Carnet Rouge, Auster rapporte treize histoires qu'il assure véridiques, comportant toutes des événements étranges, des coïncidences surprenantes. Pas d'autre lien entre elles que cette récurrence de l'improbable. L'écrivain veut montrer par là, contre le réalisme stricto sensu, que ce même improbable, souvent à l’œuvre dans ses propres romans, est un élément du réel beaucoup plus fréquent qu'on ne le pense.
De fait, il s'apparente fortement au facteur Otto, collectionnant comme lui les histoires étranges.

Regardons maintenant quels sont les textes que j'avais disposés en miroir (et le mot, on va le voir, est plus que justifié), entre Auster et Legendre (sur le cahier, ils étaient dressés sur deux colonnes, ce que je ne puis reprendre ici).

Paul Auster : "Nous vivons seuls, oui, mais en même temps, nous ne sommes que ce que les autres ont fait de nous. Je ne veux pas seulement parler de la biologie - pères et mères, naissance utérine, etc. Je pense à la psychologie, à la formation de la personnalité humaine. Le nourrisson au sein lève les yeux vers ceux de sa mère et voit qu'elle le regarde, et grâce à cette sensation d'être vu, le bébé commence à apprendre qu'il est distinct de sa mère, qu'il est une personne à part entière. Littéralement, c'est par ce processus que nous acquérons une identité. Lacan appelle cela le "stade du miroir", c'est une expression que je trouve très belle. La conscience de soi chez l'adulte n'est qu'un prolongement de ces premières expériences. Ce n'est plus la mère qui nous regarde désormais - nous nous regardons nous-mêmes. Mais nous ne pouvons nous voir que parce que quelqu'un nous a vu d'abord. En d'autres termes, notre solitude nous est révélée par les autres. De la même façon que le langage nous est révélé par les autres." (pp. 419-420) [ C'est moi qui souligne]
Pierre Legendre : "(...) l'image est toujours la question du sacré, la question de la division du sacré et du profane, donc de la division de l'homme, et de la division par l'institution.
Il est important, en ce domaine, d'évoquer le miroir. Si j'ose dire, le miroir est sacré, il est d'essence religieuse. Songeons-y. Le miroir notifie à l'homme l'inaccessibilité de son image, par conséquent l'existence d'un ordre de la division qui sous-tend la relation à l'autre, à l'altérité dans son principe. La question de l'image, c'est la question de la reconnaissance de soi, c'est-à-dire de l'autre en soi. C'est la question du miroir, parce qu'il n'y a d'image que s'il y a miroir ou tout autre équivalent symbolique, que s'il y a le tiers qui nous sépare à jamais de nous-même." [C'est moi qui souligne]
La Lunette d'approche, Magritte, 1963. Houston, Menil Fondation. Tableau illustrant l'entretien de Qantara.

mardi 5 juin 2012

Le jongleur et le sphinx


5 mai (2) - Conversation avec Alain Cavalier à... par lacinematheque

Jour 10. Cavalier s'adresse aux internautes, se filmant dans la salle de bains de la chambre d'hôtel, insistant sur les détails du quotidien, sa myopie, la vitamine qu'il prend la matin, le sac noir qui contient la caméra, etc. et puis il montre les deux livres qui ont joué un rôle fondamental dans sa vie : les Ecrits sur l'Art de Matisse, et les Ecrits de Giacometti.

Je n'ai pas lu le Matisse mais le Giacometti, oui. L'ai acheté à l'occasion d'une exposition de ses œuvres au Musée des Beaux-Arts de Lyon, le 2 mars 1995. C'est aussi dans ce musée que j'ai découvert le Jongleur de Bourges, cette extraordinaire sculpture que j'aime si fort que j'ai tenu à en faire l'emblème même de ce site.

J'avais lu Ecrits juste après ma visite. Très forte lecture, mais je n'y suis jamais revenu, personne ne m'en a jamais parlé. Et puis Cavalier, ce soir, après les verres de contact et la barre vitaminée, ce trivial qui soudain ouvre sur le sublime.

Juste un petit extrait, qui résonnera pour certains, j'en suis sûr, le début d'un texte intitulé Le rêve, le sphinx et la mort de T., paru en décembre 1946 dans la revue Labyrinthe, n°22-23 :

Effrayé, j'aperçus au pied de mon lit une énorme araignée brune et velue dont le le fil qu'elle tenait aboutissait à la toile tendue juste au-dessus du traversin. "Non, non !" m'écriais-je, "je ne pourrai pas supporter la nuit une pareille menace au-dessus de ma tête, tuez-la, tuez-la" et je dis ceci avec toute la répugnance que je ressentais de le faire moi-même dans le rêve comme à l'état de veille.

 Henri Michaux écrit le poème Labyrinthe dans Epreuves, exorcismes, publié cette même année 1946.
Labyrinthe, la vie, labyrinthe, la mort
Labyrinthe sans fin, dit le Maître de Ho.
Tout enfonce, rien ne libère.
Le suicidé renaît à une nouvelle souffrance.
La prison ouvre sur une prison
Le couloir ouvre un autre couloir.
Celui qui croit dérouler le rouleau de sa vie
Ne déroule rien du tout.
Rien ne débouche nulle part
Les siècles aussi vivent sous terre, dit le Maître de Ho.
J'ai trouvé ce poème, en recherchant des traces sur le net de ce Labyrinthe suisse, sur un blog nommé Beauty will save the world. La page d'accueil, à la date du 25 mai 2012, ouvre sur Fernando Pessoa, De l'art de bien rêver, où l'on peut trouver cette phrase :

Deviens aux yeux des autres un sphinx absurde.