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jeudi 11 octobre 2018

Dessiner le silence

"Poème - lieu de la mémoire où l'unique voix
              trouve à se fixer dans la chambre d'échos

              où les langues viennent déposer -

              strates, témoignages, alluvions."

Auxeméry, Retable, in FAILLES/traces, Flammarion, p. 264.

Le Las Vegas le plus proche de chez moi


Dans le roman de Christian Garcin, j'avais aussi épinglé le 5 octobre l'extrait suivant, page 108 :
"(Il) se disait que tout était lié, que la réalité prenait un malin plaisir à lancer des passerelles d'un monde à l'autre, reliant entre eux les êtres et les choses dans un réseau serré d'échos et de correspondances à travers le temps, la géographie, la généalogie, la poésie, le vol des oiseaux, et même l'onomastique et la topographie. Il s'était rendu compte, repensant souvent à ces journées du printemps 1950 et aux lieux dans lesquels sa mère et lui vivaient, à quel point les choses parfois se répétaient : à Boulder, ils habitaient dans Flamingo Drive, une rue orientée sud-ouest nord-est avec la rivière Boulder Creek au sud. Ici, à Las Vegas, il vivait dans un tunnel longeant une voie orientée également sud-ouest nord-est, avec le Flamingo Trail au sud, et la Boulder Station plus loin. Tout se répétait." [C'est moi qui souligne]
Juste après, j'avais repris ma lecture fragmentée d'un petit opus de Jean-Michel Maulpoix, Les 100 mots de la poésie (Que sais-je ? 2018), qui, arguant du fait que la poésie est irréductible à une définition simple, propose de "réunir autour d'elle une constellation de mots qui l'éclairent par facettes." Le résultat en est un abécédaire riche de citations qui dessine les contours, les cimes et les abîmes de l'expérience humaine. J'ai pris le parti de lire quatre ou cinq notices par jour, pas davantage, car chacune a sa densité particulière qu'il importe de ruminer longuement. Ce jour-là, j'avais atteint le mot LIEN, et ce que je lus alors me sembla complètement relié - le monde m'apparut là en état de cohérence maximale-, avec les phrases du roman encore palpitantes dans ma mémoire :
"Le travail d'écriture poétique est pour une large part un travail de liaison. Sur le plan sémantique, par le jeu des comparaisons, des correspondances, des images et des métaphores, il opère quantité de rapprochements et désigne souvent les objets les uns par les autres, en établissant entre eux des rapports. [...] Si la poésie est une manière de lier des mots ensemble pour en faire un poème, elle a également quelque chose à voir avec nos attachements. Si elle ne raconte guère d'histoires, elle nous parle de ce monde et de la manière dont nous y sommes liés. Faute de nous dire pourquoi nous y sommes, elle nous dit comment nous y existons. Elle nous en montre les bords et en rapporte les expériences capitales (le naître, le mourir, le vouloir, le douloir, aimer...). La poésie est pour une grande part une affaire d'appartenance. " (p. 64-65)
J'avais noté sur le moment ce rapprochement qui pouvait se lire en somme comme un rapprochement au carré, mais ce qui ne m'apparut qu'au moment de rédiger ceci, c'est le contexte plus large de la citation : la même page 108 commençait en effet avec ces mots :
" Soixante-dix ans, c'était l'âge auquel était mort William Blake, avait-il lu dans la notice biographique du petit livre trouvé dans le carton du Blue Angel Motel. Il était mort dans la misère, entouré de ses quelques rares amis, sans avoir pu achever les dessins inspirés de la Divine Comédie de Dante, et avait été enterré dans une fosse commune.
Misère, rares amis, dessins inachevés, fosse commune : il avait au moins cela en commun avec Blake, se disait-il en souriant intérieurement. Il repensait au vol des chauve-souris de la veille, à cette phrase lue juste après dans Le Mariage du ciel et de l'enfer : "Comment savez-vous si chaque oiseau qui fend les voies aériennes n'est pas un monde immense de joie fermé par ses cinq sens ?"*, et se disait que tout était lié (...)"
Il est vrai que le jeu d'échos autour de William Blake n'était pas encore perceptible à cette date. Cette mention a posteriori ne fait que prolonger la résonance, ou bien faut-il dire que son ombre ici présente annonçait sa survenue.


Aujourd'hui, jeudi 11 octobre, j'ai lu quatre notices, SENS, SENSIBILITE, SILENCE et SOIF. Je fus particulièrement frappé par le dernier paragraphe de la notice du silence :
"Si la poésie parvient à chanter encore, c'est "bouche fermée". Et il n'est pas anodin que l’œuvre de trois de ses plus éminents représentants s'achève par un brusque silence : c'est Charles Baudelaire  s'écroulant aphasique à Namur en 1866 ; c'est Arthur Rimbaud lançant, dans "Matin", "je ne sais plus parler" au moment d'achever son parcours et de quitter précocement l'écriture ; c'est Stéphane Mallarmé s'effondrant le 9 septembre 1898, victime d'un spasme du larynx !" (p. 104)
Bon, sur ce, je m'avise qu'il va me falloir me rendre quasi séance tenante à la médiathèque rendre quelques livres avant la menace de suspension de cinq jours. Parmi eux, un recueil de poésie d'Auxeméry, FAILLES/traces. Jean-Paul Auxéméry, né en 1947, 71 ans, tiens, comme Patti Smith, poète donc et traducteur. Jamais lu encore, mais le volume m'avait fait signe. Pas très longtemps puisqu'en trois semaines je n'avais pas trouvé une seconde à lui consacrer (il faut dire que je naviguais déjà entre une bonne dizaine de livres). J'allais le retourner sans lui avoir accordé un tant soit peu d'attention. Une sorte de remords me fit le feuilleter, et très vite je compris que j'avais failli passer à côté de la pépite. Un poème rédigé entre 2010 et 2015, intitulé Retable, et dédié à la poétesse américaine Rachel Blau du Plessis. J'y vins surtout après avoir lu la page 346, Note finale à Retable, exposé, peut-être, dit-il, d'une certaine méthode. "La dédicataire elle-même, explique-t-il, a donné un livre agencé ainsi, selon une grille de renvois entre lieux de sens possible (des mots-charnières, des interrogations, des recours à des voix étrangères...) et a nommé cet entrelacs dans sa langue Drafts, que son traducteur a rendu par Brouillons. [...] Une conversation  - un débat entre langues, continents, et oeuvres partagées : on aura lu dans le poème les noms des auteurs qui hantent les lieux de l'échange."
On aura compris que je retrouvais dans tout son éclat la thématique du lien. Mais il y avait plus tonnant encore : dans le long paragraphe suivant, Auxéméry donne les sources de ses citations, Dante, Zukofsky, Pound, Olson, Nietzche, Deguy et termine ainsi :
"L'anecdote de Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Mallarmé, et ses détails, se trouve chez ses biographes."

C'était  presque incroyable : Valéry en somme prolongeait la série énumérée par Jean-Michel Maulpoix : Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, et voici Valéry devant Mallarmé  lui aussi contraint au silence. Reportons-nous au poème lui-même, page 269  :

Et quelle présence, 
               "un dieu venu nous habiter"

                quel scribe absurde et confondant         là :

                au bord de la fosse, Valéry effondré

               incapable de dire adieu à son maître :

               il cueillait des fleurs naïves, lui
               l'artifice fait homme

               "l'air était feu", les silences peuplés de vertiges**

               et l'été préparait l'or de l'automne,

               "coup de cymbale" -

                                                  étranglement."
Ultime coup de cymbale pour cette chronique : retournant vers le roman de Christian Garcin, rebroussant chemin jusqu'à la page précédente, 107, à celle déjà donnée ici, je peux lire, et c'est le début de ce chapitre (aucun n'est numéroté) :
  "Le lendemain Hoyt partit vers le nord-ouest, son cartable rouge à la main. Il voulait dessiner les perspectives fuyantes d'une avenue bordée de motels, supérettes, magasins de pneus, centres de fitness, bars mexicains, fast-foods, prêteurs sur gages, night-clubs, et puis, brusquement, plus rien, juste les ombres coupantes des façades géométriques et nues de grands entrepôts indécis, le vide de l'espace et le silence bourdonnant.
    Il voulait dessiner le silence." [C'est moi qui souligne]

_______________________
* "How do you know but ev'ry Bird that cuts the airy way,/ Is an immense world of delight, clos'd by your senses five ?" William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978).

** Un nouveau "vertige" qui vient compléter ma déjà luxuriante collection inscrite au Cahier des vertiges.

mercredi 27 décembre 2017

# 309/313 - Escroc dans un film français

"J'ai vérifié mon portable : quatre heures du matin. Après une affreuse demi-heure, je me suis assis torse nu dans le lit, dans l'obscurité, et, me faisant l'effet d'un escroc dans un film français, j'ai allumé une cigarette et regardé Lexington Avenue pratiquement vide à cette heure-ci : les taxis venaient juste de prendre leur service, ou de le terminer, allez savoir. Mais le rêve, qui avait semblé prophétique, refusait de se dissiper et flottait comme une vapeur empoisonnée, mon cœur continuant de battre fort, à cause du danger que je sentais dans l'air, de l'impression conjointe de possibilités et de péril."

Donna Tartt, Le chardonneret, p. 614.

Voilà donc le cinquième et dernier passage comportant l'Avenue Lexington, comme les autres associés à un climat anxiogène (il faut dire que le roman entier baigne en général dans cette ambiance lourde et pessimiste). Notez la curieuse image : "me faisant l'effet d'un escroc dans un film français", pour décrire la situation somme toute banale d'un homme qui fume une cigarette assis dans un lit et qui regarde la rue. D'autant plus que le film d'escroc n'est pas une spécialité française (j'en veux pour preuve que sur la liste des 25 meilleurs films d'arnaque établie par le site Sens critique ne figure pas un seul film français). Mais c'est comme si la référence au film français devait absolument être placée, sans référence précise encore une fois, contrairement au film américain (Lost week-end est clairement désigné comme tel).
Il est une autre singularité récurrente dans les cinq extraits Lexington.

Page 210 : "Mes derniers jours chez les Barbour sont passé si vite que je m'en souviens à peine, à part de la frénésie de dernière minute en termes de lessive et de pressing, et plusieurs virées mouvementées chez le caviste sur Lexington Avenue pour y récupérer des boîtes en carton vides. Au feutre noir j'ai écrit l'adresse de mon nouveau foyer au nom exotique :

Theodore Decker c/o Xandra Terrell
6219 Route de la Fin du Désert
Las Vegas, NV"

Route de la Fin du Désert. En effet, Theo va habiter une zone très éloignée du Vegas des jeux et des casinos, aux confins d'un désert alcalin, dans des rues couvertes de sable.

Page 473 : "Quand j'ai émergé dans la rue, Lexington Avenue était déserte (...)" Ce qui paraît tout de même curieux dans un quartier aussi populeux que Manhattan.

Page 532 : " (...) peut-être la solitude d'un cinéma me remettrait sur pied, une séance de l'après-midi presque déserte pour un film en fin de course."

Page 608 : Apparemment aucune mention d'un désert quelconque. Rien dans le texte n'est à relever littéralement en ce sens. Cependant il est question, rappelez-vous, du restaurant le plus triste de Manhattan, le Jal Mahal, qui évoque le Jal Mahal, le palais sur l'eau du Rajasthan.

Or, le site Culturebox écrit qu'il s"agit d'"une oasis aux portes du désert née de la volonté d’un homme, le maharaja Jai Singh II (1688-1743) qui décide de déplacer la capitale de son royaume d’Amber à la cité nouvelle de Jaipur à une dizaine de kilomètres de là." Le désert en question est le désert du Thar  — appelé aussi le Grand Désert indien ou Mârusthali, le Pays de la mort — qui s'étend sur 200 000 km2.
 

Page 614 : " (...) j'ai allumé une cigarette et regardé Lexington Avenue pratiquement vide à cette heure-ci : les taxis venaient juste de prendre leur service, ou de le terminer, allez savoir."
L'adjectif ou le nom désert n'est pas employé, mais cela revient au même : encore une fois, cette avenue normalement animée est quasiment déserte, et l'explication par les taxis ne saurait faire illusion, ce "allez savoir" dissimule la difficulté de l'écrivain à trouver une cause vraisemblable à la déréliction de l'avenue. La fiction tartienne a ici besoin du vide.

Mais pourquoi ? Pour l'instant, cela reste pour moi énigmatique.

Mais lisons maintenant le paragraphe qui précède la citation de la page 614. On a vu que j'étais venu à Lexington Avenue par le rêve ; c'est avec le rêve encore qu'elle va conclure sa quintuple émergence dans le récit.
" Ce qui s'était passé avec Kitsey avait temporairement chassé de mon esprit la visite de Boris mais, une fois endormi, tout est revenu subrepticement par le biais de rêves. Je me suis réveillé droit comme un I à deux reprises : une fois à cause d'une porte s'ouvrant de manière cauchemardesque dans la consigne de l'entrepôt pendant que des femmes coiffées d'un foulard se disputaient une pile de vêtements usagés à l'extérieur ; puis, dérivant  de nouveau vers le sommeil, avec une différente mise en scène du même rêve, l'entrepôt était cette fois un lieu évanescent entouré de rideaux et ouvert sur le ciel, avec des murs couverts de tissus ondulants et comme suspendus dans l'air, puisqu'ils ne touchaient pas l'herbe au sol. Au-delà, à perte de vue, ce n'étaient que champs verdoyants et filles en longues robes blanches : une image tellement saturée (de façon mystérieuse) d'une horreur mortifère que je me suis réveillée en haletant."
Il faut remarquer que les descriptions en elles-mêmes ne sont nullement terrifiantes ; cet aspect est comme surajouté de manière presque artificielle : (" de manière cauchemardesque", qu'est-ce que ça veut dire, une porte qui s'ouvre de manière cauchemardesque ?, "saturée d'horreur mortifère" (Donna Tartt se voit obligée de préciser : "de façon mystérieuse").
Lisant ces lignes, ce ne sont pas des visions d'horreur qui me sont apparues, bien au contraire. Ce sont les images du spectacle que j'avais vu la veille au soir. Le concert de Camille à Équinoxe. Deux heures d'enchantement, de grâce et de beauté. Ces "murs couverts de tissus ondulants" étaient ceux de la scène d'Equinoxe où étaient suspendus les voiles indigo qui recouvraient au départ les instruments, et qui frémissaient dans la lumière bleutée des projecteurs, Camille elle-même commençant le spectacle complètement cachée sous une très longue toile bleue et revêtant plus tard une robe blanche vaporeuse (pour la chanson, semble-t-il, sur la mort récente de son père). Et c'est sur la danse d'un large ruban rouge flottant dans l'air qu'elle a quitté la scène, après avoir envoûté le public berrichon qui en avait oublié son habituelle frilosité.

Camille - Lasso (clip)



D'ailleurs, je vois que Camille a chanté, le 16 octobre, ce dernier album à New York dans une salle appelée Le Poisson rouge, située aussi à Manhattan.