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vendredi 1 juin 2018

Quelque part un livre répond à votre quête

"Quoi que vous cherchiez à savoir ou à ressentir, à comprendre ou à percevoir, à saisir ou à entrevoir, quelque part un livre répond à votre quête, fût-ce pour vous ouvrir à son inanité."

Christiane Taubira, Baroque sarabande, Philippe Rey, 2018, p. 172. 

Du 16 avril, dont j'essaie de rendre compte, au 1er juin, de naguère à aujourd'hui, l'Attracteur étrange joue à complexifier la trame : aux thèmes qui émergèrent alors, il en superpose au moins un autre, dont on s'aperçoit qu'il y était logé en puissance. Le feu triplement désigné met en lumière une substance née de l'obscurité de la terre, le champignon. Le feu et la fonge.* En ira-t-il de même pour le second thème apparu le 16 avril ? Je n'en sais rien encore.
Ce second thème c'est le livre, les livres. Lui aussi triplement annoncé. Lui aussi inauguré avec Truffaut, pour qui la littérature était vitale. Serge Toubiana écrit qu'il la prend à bras-le-corps : "Il l'aime et la respecte, car elle lui a sauvé la vie pendant son enfance." L'enfant brûlé est toujours là, qui n'a survécu à la brûlure de la solitude et de l'abandon que par la fréquentation acharnée des livres. Le seul film de science-fiction qu'il tournera (il n'affectionnait pas le genre, il l'avouera sans difficulté) sera Fahrenheit 451, parce qu'il a été attiré lors d'une conversation, en 1960, par  ce roman dystopique de Ray Bradbury où les pompiers n'éteignent plus les feux mais brûlent les livres car ceux-ci ont tous été interdits. C'est dire aussi que d'emblée voici nos deux thèmes assemblés, feu et livres, que Truffaut se plaît à filmer, livres s'embrasant, remarque Bernard Benoliel, comme des films nitrate, dits aussi "films flamme" (ceux qu'Henri Langlois conserve dans sa cinémathèque).


Le même Benoliel s'attarde dans son article sur la scène de la vieille dame qui choisit de mourir au milieu de ses livres en feu. Le héros du film, le pompier Montag (Oskar Werner), "hébété, reste longtemps à la voir flamber, au risque d'y passer à son tour - et Truffaut d'étirer ce plan de regard par un ralenti. Parce que se rejoue pour lui, sur un mode spectaculaire, la scène ancestrale de l'enfant brûlé ? Juste avant, dans le grenier de la old lady, il a subtilisé "au hasard" un livre sur Gaspard Hauser, celui que l'on surnommait en son temps l'orphelin de l'Europe, bâtard demeuré célèbre pour ses origines à jamais mystérieuses."**


Autre orphelin de Lost, encore plus que Ben Linus (car il a perdu, lui, père et mère) : Sawyer. Bad boy, exécrable individualiste au début de la série, mais qui ne va cesser de s'améliorer tout au long de l'histoire. Dans l'autre épisode visionné le 16 avril, le neuvième de la cinquième saison (Namasté), nous le retrouvons en 1977 chef de la sécurité au village des Autres. Jack, de retour sur l'île, lui rend visite dans le bungalow où il vit depuis trois ans avec Juliet. Sawyer, assis dans un fauteuil, est en train de lire (c'est le seul grand lecteur, et même lecteur tout court, de tous les personnages de la série). Comme Jack lui demande ce qu'il compte faire au sujet de Sayid, qui vient d'être emprisonné, Sawyer dit qu'il y réfléchit, s'attirant ainsi une remarque ironique de Jack : "Vraiment ? J'aurais juré que tu lisais un livre". Il encaisse, sourit et commence par dire qu'à ce qu'il paraît Winston Churchill lisait un livre tous les soirs pendant le Blitz (le bombardement allemand sur Londres en 1940) : "Il paraît que ça l'aidait à réfléchir." La critique cinglante suit : Jack, quand il était le leader du groupe, ne réfléchissait pas, il se contentait de réagir. Et beaucoup de gens sont morts. Le leader maintenant c'est lui, Sawyer.


Troisième volet du lire, avec Bondrée, un roman noir d'Andrée A. Michaud, que j'avais acheté le 7 avril, en grande partie pour son titre (mais aussi parce qu'il se déroulait à l'été 1967), titre qui me rappelait bien sûr Le retour de la bondrée d'Aimée de Jongh, qui avait pris place dans plusieurs figures symboliques avec Tiens ferme ta couronne, le roman de Yannick Haenel. Or, cette bondrée n'avait absolument rien à voir avec le rapace apivore de la bande dessinée, ce que les premières lignes de l'ouvrage indiquaient d'ailleurs on ne peut plus clairement :
"Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l'abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord-américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d'une déformation de "boundary", frontière."
Je dois dire tout de suite que loin d'être une déception, ce fut une chance que cette confusion autour du nom "bondrée" : sans cet appel du vocable, je ne l'eusse sans doute pas acheté. Et cela aurait été dommage, car ce roman à plusieurs voix mais sans aucun dialogue, basé sur la disparition de jeunes adolescentes délurées, est remarquable non seulement par son climat toxique (ça c'est le principe du thriller) mais aussi par la poésie sombre de ces grandes forêts canadiennes qu'il sait distiller tout au long du drame. Et puis j'aurais raté ce passage sur les livres :
"En voyant Larue descendre de la voiture, il s'était senti soulagé d'un poids. Avec Cusack***, il demeurait enfermé dans sa vision de flic, alors que Larue venait d'un autre monde, celui des livres, qui réfléchissait le réel avec une acuité différente, prenant une petite parcelle de cette réalité pour la mesurer à l'aune d'un tout ne résidant que dans la somme de ses parties. C'était ce qu'il devait faire aussi, observer Boundary comme le microcosme d'une humanité ne variant pas. En principe, il aurait dû respecter les règles et engager un interprète, mais il ne voulait personne d'autre que ce Larue dans cette enquête, quitte à le payer de sa poche si l'administration protestait." (p. 213)

De ces deux thèmes, feu et livres, on va voir qu'une autre figure allait émerger.
________________________
* Et par une de ces malices du hasard que nous connaissons bien, il se trouve que le cinéaste dont l'oeuvre est le point de départ de toute cette enquête contient à la racine de son nom le diamant noir  des champignons, autrement dit la truffe. Fruit de la rencontre entre un arbre, dit « arbre truffier » (chêne, hêtre, tilleul, frêne, charme, noisetier…) et un champignon ascomycète ectomycorhizien, qui vit au contact des radicelles de l’arbre. Ce sont les excroissances produites par le champignon qui s’appellent les truffes. Une de ces rencontres au coeur du livre d'Anna Tsing (de même le matsutake est le fruit de la rencontre avec les pins tordus des forêts de l'Oregon).

** Sur Gaspard Hauser, voir aussi le film de Werner Herzog. J'en ai parlé ici.

*** Ces forêts situées à la frontière du Maine et du Québec nous rappellent bien sûr les forêts de l'Oregon à l'autre bout du continent nord-américain, mais ce nom aussi de Cusack (le policier accompagnant le sergent Michaud qui conduit l'enquête) évoque celui de Cyril Cusack, l'acteur irlandais qui incarne le capitaine des pompiers dans Fahrenheit 451.


jeudi 3 août 2017

# 184/313 - Kaspar/Gascar

Juste avant de consacrer à Sebald les trois dernières chroniques, je traçais un parallèle entre les deux écrivains français Harang et Gascar. Des deux lascars, c'est le second qui, au fur et à mesure où je relisais le premier récit des Émigrants,  me semblait  de plus en plus proche du Dr Henry Selwyn. Au-delà des différences évidentes de nationalité, d'ethnie et de profession, plusieurs détails me frappèrent, me donnant à penser que ces deux personnes, sans s'être jamais connues, étaient porteuses d'une même vision du monde, induite par des parcours de vie moins dissemblables qu'ils ne le furent en apparence.

J'ai déjà dit que Selwyn avait été boursier, grâce à sa belle institutrice, qui l'inscrivit "à l'examen d'entrée de la Merchant Taylor's School, car apparemment c'était déjà pour elle chose entendue que j'obtiendrais l'une des rares bourses attribuées chaque année aux élèves ne disposant que de faibles ressources."Pierre Gascar fut de même boursier, à cette époque d'avant-guerre où c'était encore chose rare :
"Il n'y avait pas d'autre boursier dans ma classe, s'il s'en trouvait peut-être dans l'ensemble de l'effectif du collège. Il était entendu, parmi la plupart des enseignants, que les boursiers devaient bien travailler, et même un peu mieux que les autres, puisque l'Etat assurait en grande partie leur entretien. [...] Je montrais peu de dispositions en mathématiques ; l'arithmétique de l'école primaire, que j'avais aisément dominée, ne s'y apparentait nullement. Vite découragé, je ne faisais guère d'efforts dans cette matière et le professeur, un homme acariâtre, m'avait menacé en classe de me faire retirer ma bourse si je ne manifestais pas plus de bonne volonté. Je m'étais mis à pleurer, non sous l'effet de la menace, mais sous l'effet de l'injustice qu'elle constituait. Quelques-uns de mes camarades travaillaient aussi mal que moi ; on ne leur disait pas qu'on allait les mettre à la porte : eux, ils payaient. En vérité, seul le sentiment de ne pas être semblable aux autres, de me trouver plus exposé, plus vulnérable, me faisait me sentir proche de mes camarades indochinois. Pour le reste, ils avaient des parents aisés, de gros commerçants saïgonnais. Ah, si j'avais pu, moi, n'être victime que de la couleur de ma peau !" (Gascar, p. 168)
Dans ce passage, se laisse bien voir la solitude morale de Gascar. Celle vécue au collège ne fait que redoubler celle qu'il vécut comme pensionnaire dans sa famille du Sud-Ouest, orphelin de sa mère, éloigné de son père resté travailler à Paris. S'il ne fut pas maltraité, il ne reçut pas l'affection et la tendresse dont tout enfant a besoin. Son intérêt pour le monde naturel semble prendre naissance dans cet abandon :
"Je ne sais si j’y cherchais de quoi combler le vide que je ressentais dans mon existence ou si l’intérêt que je trouvais dans sa nouveauté était étranger au besoin de réparer mes pertes et si ne s’opérait pas là plus une substitution qu’une compensation ; en un mot, la nature était peut-être venue prendre la place de mes procréateurs, me faisant naître ainsi une seconde fois."(Gascar, p.45-46)
Pour Gascar, la quête affective, faute d'être satisfaite, "laisse place à une disponibilité à l'égard de tous les éléments du monde qui se pressent autour de lui pour combler le vide, et qu'il n'aurait pu aussi bien accueillir si sa sensibilité avait été requise en grande partie par des rapports humains. En un mot, conclut-il, ma solitude morale m'ouvrait le monde et, en quelque sorte, me libérait." (Gascar, p.105)

Le même mouvement vers le monde naturel s'observe chez Henry Selwyn, même si c'est plus tardivement (mais après tout, nous ne savons rien de son rapport à la nature dans son enfance et son âge mûr ; son amitié et ses excursions avec le botaniste et entomologiste Edward Ellis est même plutôt l'indice d'un intérêt ancien) : "En 1960, quand je dus abandonner mon cabinet et mes clients, je rompis les derniers liens avec ce que j'appelle le monde réel. Depuis les plantes et les animaux sont presque mes seuls interlocuteurs." [C'est moi qui souligne]


Bruno S. dans L'énigme de Kaspar Hauser de Werner Herzog
Une même tendance ne s'observe-t-elle pas chez le Kaspar Hauser de Werner Herzog ? Le retour dans le monde des hommes lui est une chute plus qu'une résurrection. C'est dans le jardin de Daumer, son protecteur, que Kaspar trouve le plus de joie et de sérénité. "Kaspar, écrit Olivier Bitoun n’a que faire des savants, d’un Dieu ou des grands de ce monde. Pour lui ne comptent que les scintillements du soleil, la feuille d’un arbre qui frémit au vent, la musique. C’est ainsi que Kaspar fuit la soirée donnée en son honneur par Lord Stahope pour se mettre à tricoter, ou qu’il s’échappe d’une église en hurlant : « Le chant des fidèles me semble être un cri répugnant et lorsqu’ils s’arrêtent, c’est le pasteur qui se met à crier ». Dans ces moments de colère, Kaspar laisse éclater son dégoût pour la société des hommes, montre qu’il est incapable de s’intégrer et que de toute manière il n’en a aucune envie."

Son unique compagnon de captivité fut un cheval, un jouet qu'il s'amuse à faire rouler. Cheval est aussi le seul mot qu'il sait dire, que son geôlier lui fait répéter sans relâche pour une raison que nous ne connaîtrons pas. Et bien sûr je ne peux pas ne pas penser aux chevaux blancs de Selwyn, sauvés de l'équarrissage.
Olivier Bitoun : "Kaspar naît au monde sans rien en connaître, sans même pouvoir nommer ce qu’il voit. Il découvre un réel pur, vierge de toute trace humaine. Au fur et à mesure qu’il va apprendre à parler, l’univers autour de lui semble se rétrécir et il ne retrouve plus l’extase des premiers instants. La langue tourne autour de considérations purement humaines, considérations dont Kaspar ne fait que peu cas. La découverte du langage est pour lui une joie, mais c’est aussi une malédiction dont peu à peu il prend conscience. Mais, arrivé aussi tardivement au monde des hommes, Kaspar garde en lui une étincelle de cette pureté originelle, un joyau qui n’appartient qu’à lui et que, malgré ses efforts, la bonne société ne pourra lui arracher. La diction si particulière de Bruno S., qui semble parler l’allemand comme une langue étrangère, fait office de barrière : il semble dire à cet entourage qui veut à tout prix le normer qu’il sera toujours Kaspar. Un illuminé, un sot, un fou… qu’importe : il restera Kaspar et gardera ancré en lui cette vision extatique du réel." [C'est moi qui souligne]
On retrouve cette conscience d'une perte chez Pierre Gascar qui, découvrant la culture livresque du collège, la voie du savoir utile, lié à un certain conformisme social, sent bien qu'il s'éloigne d'une autre forme de connaissance ou de conscience :
"Ce n'est pas le vieux thème du paradis perdu ; il n'y avait pas eu de paradis, d'enchantements dans mon enfance, et si, plus haut, j'ai employé le mot rêve, c'est en regrettant l'idée d'évasion dans une aimable irréalité qui s'y trouve généralement attachée. Je savais obscurément qu'il y avait un langage du monde et que je l'avais parfois perçu. Le reste, bien qu'indispensable, sans doute, me semblait ne pas pouvoir suffire. Ce regret, que je ne m'avouais pas, ce sentiment confus de laisser, en grandissant, l'essentiel derrière moi expliquait ma "vocation littéraire". En écrivant, j'essayais de me rattraper, d'intégrer à ma vie présente un peu du don de perception que je possédais ou croyais avoir possédé dans mon enfance. Mais je mesurais mal l'incompatibilité de ces deux façons d'aborder le réel. Je ne me doutais pas que ce serait là un des tourments de mon existence." (Gascar, p. 160, c'est moi qui souligne)
Kaspar Hauser à l'écoute et à l'observation du monde



mardi 1 août 2017

# 182/313 - L'énigme de Kaspar Hauser

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin. 

Paul Verlaine (La Chanson de Gaspard Hauser)

Dr Henry Selwyn (suite).
Sebald et sa compagne emménagent donc deux jours plus tard dans un appartement de la maison nommée Prior's Gate. Hedi, la femme du Dr Selwyn, véritable propriétaire des lieux, s'absente souvent pour de longs voyages et seule une certaine Aileen, sorte de servante, étrange et plutôt mutique, que Sebald ne désigne jamais comme telle, y vit aussi en permanence. Le Dr Selwyn préférant l'extérieur ou bien "un petit ermitage de meulière au fin fond du jardin, qu'il appelait sa folly", ne recevant qu'une seule fois de la visite, un ami qu'il présenta comme Edward Ellis, botaniste et entomologiste de renom. A la fin du repas, Selwyn évoque comment, à l'été 1913, après avoir terminé ses études de médecin généraliste à Cambridge, il se rendit à Berne pour poursuivre sa formation mais délaissa celle-ci pour l'escalade, qui devint une passion de plus en plus dévorante. Il avait rencontré un guide âgé alors de soixante-cinq ans, Johannes Naegeli, qu'il accompagna partout dans l'Oberland, et jamais, affirmait-il, "de sa vie, ni avant ni après, il ne s'était senti aussi bien qu'en compagnie de cet homme. Lorsque la guerre a éclaté et que je suis retourné en Angleterre pour y être incorporé, rien ne m'a été plus difficile que de prendre congé de Johannes Naegeli." Ils ne se sont plus jamais revus, et Selwyn apprit, peu après la mobilisation générale, que le guide avait disparu quelque part entre l'Oberaarhütte et Oberaar., ce qui le plongea dans une grave dépression.
Après avoir conté cette vieille histoire, les convives passèrent dans une autre pièce, le drawing room, pour visionner un diaporama du dernier voyage en Crète des deux vieux amis, remontant à dix ans exactement.

Le plateau de Lasithi

"La dernière [photographie] présentait le plateau de Lasithi, pris en plongée du haut d'un des cols du Nord. Le cliché avait sans doute été réalisé à l'heure de midi, car les rayons du soleil venaient frapper le spectateur. La montagne de Spathi, qui s'élève à plus de deux mille mètres et domine la plaine au sud, faisait l'effet d'un mirage derrière le flot de lumière. Sur la vaste surface de la vallée, les champs de pomme de terre et de légumes, les vergers, les bosquets d'arbres et les terres non cultivées composaient un camaïeu de verdure ponctué par les centaines de voiles blanches des pompes à eaux. Devant cette diapositive aussi, nous restâmes longtemps silencieux, si longtemps même que pour finir le verre se fendit dans son cadre et qu'une fêlure noire courut sur l'écran. Le spectacle si prolongé, maintenu jusqu'à l'éclatement, du haut plateau de Lasithi s'est à l'époque profondément gravé dans mon esprit ; et pourtant je l'avais oublié pendant une longue période. Il n'est remonté que lorsque quelques années plus tard, le jour où je vis, dans un cinéma londonien, la scène de la conversation sur le rêve entre Caspar Hauser et son maître Daumer dans la potager de ce dernier, où Caspar, à la joie de son mentor, distingue pour la première fois onirisme et réalité en introduisant le récit qu'il fait par ces mots : Oui, j'ai été rêvé - Et moi, le Caucase m'a visité en rêve. La caméra se déplace alors de droite à gauche en parcourant un large arc de cercle et nous montre l'étendue d'un haut plateau d'aspect très indien, entouré de chaînes montagneuses, où se dressent, entre le vert des arbustes et des bois, des tours et des temples aux toitures en pagode, avec d'étranges façades triangulaires, dont l'image incessamment occultée par les pulsations de la lumière me remémore en surexposition les pompes à eau de Lasithi qu'en réalité je n'ai encore jamais vues." [C'est moi qui souligne]
Sebald ne le précise pas, mais le film qu'il évoque est L'énigme de Kaspar Hauser, de Werner Herzog, sorti en 1974. Il se trouve que l'application Mubi, qui propose une rétrospective de l’œuvre de Herzog, présente ce film en ce moment même. Je ne l'avais pas encore regardé et je me suis donc empressé de le faire, avec d'autant plus d'intérêt que ce film est un chef d'oeuvre, pour beaucoup, le plus grand film de Werner Herzog. “C’est à ce point une somme, écrit Emmanuel Carrère, que le commentaire de l’œuvre du cinéaste toute entière pourrait, en exagérant à peine, se réduire au commentaire de ce film. Ce n’est pas minimiser la valeur de ses autres films d’avancer qu’ils ne sont que les compléments de celui-là, esquisses ou post-scriptums. Herzog est de ces artistes qui ne racontent jamais qu’une histoire.” 
L'histoire, rappelons-la brièvement : 
"Un homme, dix-sept ou dix-huit ans, est retrouvé hagard, immobile et sale sur la place de Nuremberg le 26 mai 1828. Il sait à peine marcher, ne connaît qu’une poignée de mots, ne sait pas d’où il vient ni qui il est. Les habitants de Nuremberg, intrigués, finissent par reconstituer son histoire : Kaspar Hauser (c’est son nom) a jusqu’ici vécu enchaîné dans une cave sans fenêtre. Il n’a jamais vu le visage de son geôlier - qui lui jetait sa nourriture pendant son sommeil - et n’a eu aucun contact avec un humain. Après avoir été rendu au monde sans explication, il devient une énigme à déchiffrer. Les scientifiques, les aristocrates, les religieux, les philosophes s’intéressent à son cas. Cinq ans après sa libération, Kaspar Hauser est mystérieusement assassiné. Sur sa tombe est écrit : "Ici un inconnu fut tué par un inconnu"." (Olivier Bitoun, site dvdclassik.com)
J'ai retrouvé le passage décrit par Sebald :



Le sous-titrage ne correspond pas exactement aux propos rapportés par Sebald, mais, ignorant trop de la langue allemande, je ne saurais dire qui est fidèle au film. Ceci n'a d'ailleurs que peu d'importance.


Les plans du rêve caucasien ont été composés, selon Olivier Bitoun, de temples birmans filmés par le frère de Herzog lors d’un voyage : "Herzog retravaille ensuite ces images pour leur conférer cette étrange aura. Il les projette sur un écran et les réenregistre par transparence, plaçant sa caméra très près, jusqu’à saisir la trame de la toile. Outre la texture, la luminosité est également rendue étrange, Herzog jouant sur la variation de vitesse de défilement, ce qui a pour effet de provoquer cet effet de scintillement qui enrobe les images finales."

Cette mention comme en passant de Kaspar Hauser, par Sebald, sonne comme une rime interne au projet du livre, qui est de rendre compte de ces existences déplacées qui sont celles des émigrants. Kaspar est cet émigrant de l'intérieur, toujours en porte-à-faux avec la société des hommes, jamais à sa place, celui qu'on étudie, qu'on exhibe, qu'on veut civiliser et finalement qu'on assassine.