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samedi 2 juillet 2022

Immortelles et place Sainte-Hélène

Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau
Que mes tâches sont terminées ;
Maintenant que voici que je touche au tombeau
Par les deuils et par les années,
(...)
Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
Et l'onde aux plis infranchissables ;
L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer
Fleurir le chardon bleu des sables

Victor Hugo, Les Contemplations, Paroles sur la dune

Lundi 20 juin, au cimetière de Cré, nous disions adieu à une vieille amie, Bernadette Lagonotte, dite Dédette, qui longtemps tint un café restaurant mythique à Dampierre, près de Gargilesse. Pas de cérémonie religieuse, avant la crémation nous nous recueillîmes près du cercueil, où une petite corbeille d'immortelles était placée. J'en déposai une sur le bois lustré.

Ce mot d'immortelles m'a frappé, sans doute n'était-ce pas la première fois que ces fleurs (Helichrysum Stoechas, en termes latins savants) étaient présentes lors de funérailles auxquelles j'ai assisté, mais je ne m'attendais pas à les retrouver si vite. Non pas en réalité, mais dans mes lectures.

Dans La Baïne, d'Eric Holder, tout d'abord :

"Il fallait verrouiller la voiture, marcher un peu avant d'atteindre l'océan. Ils traversèrent une lande sous les pinson jouaient les taches rousses. Ils recourent d'abord la dune à son parfum d'immortelle et de panicaut, avant de la découvrir, passé un dernier taillis. Elle s'étalait contre le ciel, couleur de peau qui prend l'air pour la première fois. En marchant, ils se touchaient involontairement de la cuisse, de la hanche et, n'osant rompre le contact, inventaient des danses compliquées." (p. 76)

L'immortelle est ici associé au panicaut, qui fit l'objet de deux articles en décembre 2017.  Le panicaut que l'on confond souvent avec le chardon. J'avais trouvé une plaque émaillée (Panicum plicatum Linné) à la brocante des Marins qui portait le numéro 444, et j'avais été conduit jusqu'à cet autoportrait de Dürer, dit au panicaut à fleurs bleues.

1493 à Venise, Dürer a 22 ans.

Or, cet autoportrait, je m'en avise maintenant, est au départ du roman de Jean-Jacques Shuhl que j'ai cité à l'article précédent (sans en faire grand cas, mais peut-être ai-je eu tort). Le narrateur observe son visage et affirme que le nez est "un peu le même que celui de Dürer jeune sur son autoportrait de trois quarts avec lequel, il y a de nombreuses années, une jeune personne, certainement pour me flatter, m'avait prêté une ressemblance que je sais, à présent, illusoire." Dürer a peint plusieurs autoportraits, à différentes époques de sa vie, mais il semble qu'il s'agisse du tableau de 1493, car Schuhl écrit à la page suivante : "Cet adolescent outsider effacé se voyait pourtant aussi sous d'autre aspects, avait sans doute d'autre aspirations ou fantasmes : cheveux teints en jaune citron dans le salon superchic, près de la Canebière, d'Alexandre de Paris, comme un vulgaire trav, balafré à la suite, c'est ce que je prétendais devant les filles, d'une algarade dans un bar à putes et à matelots du Port de Marseille, croyant en une ressemblance avec le jeune Dürer qui, sur son autoportrait, semble, dans son costume en soie, toiser avec orgueil le monde entier, une couronne d'épines entre les mains. Mélange, en somme, d'artiste et de voyou !"(p. 13, c'est moi qui souligne)

Bon, il s'agit d'un panicaut, non d'une couronne d'épines, mais Schulh n'est pas botaniste, on ne lui en voudra pas.

En fait, il n'y a qu'une seule mention d'immortelles dans le roman holdérien, je n'en ai pas trouvé d'autres, mais il faut croire qu'elle m'a marqué. En revanche, dans La chambre noire de Longwood, Jean-Paul Kauffmann revient à plusieurs reprises sur la fleur.

C'est au troisième jour de son voyage que l'écrivain découvre les immortelles :

« Dans cette pièce où j’ai rencontré Gilbert Martineau, Napoléon est mort le 5 mai 1821. Contraste entre le salon de poupée et la fameuse expression de Chateaubriand. « Il rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui, jamais, anima l’argile humaine. » Au coucher du soleil, en présence des derniers fidèles, il rend le dernier soupir dans le petit lit de camp d’Austerlitz en balbutiant ces mots : « Armée, tête d’armée… Joséphine. » Il est âgé de cinquante et un ans. À cet instant précis, le valet Marchand arrête la pendule du salon. Elle marque 5 h 49. Pendant l’agonie, le malade avait été transporté dans cette pièce plus vaste et mieux aérée que la petite chambre.

Entre les deux fenêtres où avait été placé le lit, une plaque de cuivre vissée sur le plancher : « L’Empereur est mort ici le 5 mai 1821. » Une couronne de fleurs séchées gît sur le sol. Ce sont des immortelles. La plante fétiche de la captivité est encore présente tout autour de Longwood. Fleur de la miséricorde, symbole de la générosité et de la délicatesse. C’est lady Holland, admiratrice de Napoléon, qui lui fit envoyer quelques plants d’Angleterre afin d’adoucir la détention et de lui rappeler sa Corse natale. » (p. 116, c'est moi qui souligne)
Kauffmann entame le récit de son septième jour par l'évocation de la place Sainte-Hélène, à Châteauroux. Il est venu jusqu'ici pour suivre les traces du général Bertrand, dont il n'hésite pas à dire qu'il est la figure la plus sublime de la tragédie hélénienne.
« Un joli mail bordé de tilleuls, les mêmes grilles en forme de lances que chez Anne’s Place. Une place paisible de province avec ses bancs, ses bornes de granit usé empêchant les automobilistes de se garer sur le terre-plein. L’allée n’est pas sans évoquer une proue de navire ; on a l’impression que l’étrave va toucher le couvent des Cordeliers tout proche.
À l’avant, un militaire présente son épée enveloppée dans un drapeau. De loin, on croit qu’il brandit un parapluie, détail pour le moins insultant car ce soldat a dans sa giberne un bâton de… grand-maréchal.
Henri-Gatien Bertrand, comte d’Empire, grand aigle de la Légion d’honneur, dont le rôle fut essentiel à Wagram et à Lützen, veille depuis près de cent cinquante ans sur la place Sainte-Hélène, paradis des joueurs de pétanque et halte obligatoire pour les chiens accompagnés de leurs maîtres. » (p. 259)

Henri Gatien Bertrand

 Les immortelles reviennent quelques pages plus loin :

« Les immortelles de Sainte-Hélène ne meurent jamais… Je me souviens de mon émotion au musée Napoléon de La Havane qui détient la plus belle collection de souvenirs de l’Empire en dehors de la France. Rassemblés avant la révolution cubaine par un richissime hanté par l’Empereur, ces objets sont présentés dans une villa de style toscan dont l’opulence tranche avec le délabrement de la vieille ville. À l’étage, une gardienne présente, enfermées dans une fiole, quelques immortelles cueillies à Sainte-Hélène. Les petites têtes d’or n’ont pas trop perdu leur éclat. J’ai reconnu le revêtement cotonneux et les petites feuilles enroulées sur leur bord. Au musée de La Pagerie à la Martinique, comme à Châteauroux, les immortelles de Sainte-Hélène sont aussi présentes. C’est le signe de reconnaissance de l’exil en même temps que l’attribut de la compassion.

— Vous dites qu’on voit des immortelles partout. Où sont-elles ? Dans le jardin ?

— Non. Plutôt à Deadwood.

— Deadwood ! Est-ce bien l’endroit où se trouvait la garnison anglaise chargée de surveiller Napoléon. Où est-ce ?

— C’est à l’ouest de la maison. Je vais vous montrer. Il y a aussi un golf. Un peu venteux comme vous le constaterez. » (p. 284, c'est moi qui souligne)

En 2019, un couple d'anglais qui avait séjourné plusieurs années à Sainte-Hélène, entre 1996 et 1998, donc peu après le passage de Jean-Paul Kauffmann (dont le livre parut en 1997, trois ans après son voyage), offrit au Musée Bertrand des immortelles séchées qu'ils avaient cueillies sur l'île. La Nouvelle République rendit compte alors de ce don de John et Robina Jacobson :

"Un des hommes de Napoléon avait choisi de ne pas habiter à Longwood, mais dans une maison voisine : le général Bertrand. Et c’est précisément dans cette maison que John et Robina ont vécu pendant trois ans : « Ce logement appartient toujours au gouvernement britannique, il sert à héberger les ingénieurs en mission, poursuit Robina. C’est là que j’ai découvert l’histoire du général Bertrand. Leur destin, à lui et à sa femme, m’a beaucoup touchée. Je me suis plongée dans ses mémoires et dans tous les écrits le concernant. J’aime beaucoup ce personnage, c’était un gentleman qui avait une grande ouverture d’esprit. »
Robina et John ont précieusement conservé ces immortelles cueillies aux abords de Longwood, en se promettant de venir un jour visiter la ville natale de Henri-Gatien Bertrand. C’est chose faite. Les graines d’immortelles semées il y a deux siècles par Napoléon à Sainte-Hélène ont essaimé jusqu’à Châteauroux."

Le consul, Michel Martineau, mène Kauffmann jusqu'à Deadwood, mais c'est une vision de désolation qui s'offre aux deux hommes : "le débordement du vent souligne la nudité de la pelouse. La dureté de l’alizé a tondu ici la végétation. Noir violacé des rochers sur fond d’océan couleur aubergine : terre sans parure, sans revêtement. Deadwood, finistère indécis, extrémité stérile ouverte sur la lymphe immobile de la mer. "

Une surprise aussi attend l'écrivain en ce qui concerne les immortelles :
« La lande est parsemée de petites touffes dorées. Je reconnais les immortelles de lady Holland et leurs petits capitules jaunes. Le consul cueille une fleur, me la fait sentir. Elle n’a aucun parfum. J’essaie en vain de capter l’odeur de carry indien et de miel, ce parfum si entêtant qui embaume en été le maquis corse et la lande des îles bretonnes. La chaleur, l’humidité des tropiques ont anéanti la saveur piquante et poivrée. Sainte-Hélène n’extermine pas ce qui vient d’ailleurs, elle se contente d’amoindrir, de désagréger, de stériliser. La moiteur travaille à corrompre pour mieux dénaturer. Au temps de Napoléon, la mortalité des soldats établis à Deadwood était quatre fois plus élevée qu’ailleurs. »


mercredi 29 juin 2022

Médoc et Gévaudan

En Charente, à Confolens, où j'ai séjourné cinq jours récemment, j'ai acheté à la Maison de la Presse le Folio 2 euros du Voyage avec un âne dans les Cévennes de Robert Louis Stevenson, un classique que j'avais toujours négligé de lire jusque là. Un récit passionnant, surprenant (Modestine, l'ânesse, est rudement traitée dans les premiers temps du voyage, à tel point que certaines éditions avaient censuré certains passages), très différent selon les parties : les douze jours du voyage, du dimanche 22 septembre  au jeudi 3 octobre 1878, ne se déroulent pas exclusivement dans les Cévennes, comme le titre semble le proclamer, en effet la moitié a lieu dans le Velay et le Gévaudan. Pays que Stevenson regarde d'un oeil sévère, que ce soient les paysages ou les habitants. Moqué par des petites filles, il en vient à écrire ironiquement que grandit sa sympathie pour la Bête du Gévaudan... C'est l'arrivée dans le pays camisard, chez les Cévenols protestants avec qui il se sent plus en affinité, lui l'Ecossais élevé dans la rude éthique presbytérienne, qui enchante alors sa prose. Modestine vilipendée devient l'amie, qu'il finit par pleurer quand il est contraint de la revendre.

Dessin de 1765 envoyé à la Cour représentant l'animal féroce qui ravage le Gévaudan depuis 1764. Archives départementales de l'Hérault C 44-2

De la Bête, Stevenson écrit encore : « C'était, en effet, le pays de la toujours mémorable Bête, le Napoléon Bonaparte des loups. Quelle destinée que la sienne ! Elle vécut dix mois à quartier libre dans le Gévaudan et le Vivarais, dévorant femmes et enfants et « bergerettes célèbres pour leur beauté » […] si tous les loups avaient pu ressembler à ce loup-ci, ils eussent changé l'histoire de l'humanité »

Je n'en avais pas fini avec le Gévaudan. Je retrouvai mention du pays dans l'essai d'une maîtresse de conférences en littérature française, Anouchka Vasak, qui vient de faire paraître 1797 Pour une histoire météore, aux éditions Anamosa. Cette année-là, Napoléon Bonaparte (suivons donc le fil stevensonien) est élu à l'Institut, section des Arts mécaniques. C'est aussi l'entrée en scène de celui qu'on appellera Victor de l'Aveyron, "l'enfant sauvage". "L'histoire de l'enfant de l'Aveyron, déclare Anouchka Vasak, se situe aux marges de deux moments. Celui, en son extrémité, de sa relégation dans la case "idiot" dans les premières années de l'Empire. Et celui de l'origine, c'est-à-dire de sa découverte : là, l'enfant sauvage  se démarque d'une autre altérité, radicale et mystérieuse, celle de la Bête du Gévaudan, dont le territoire se trouve être géographiquement  frontalier de l'Aveyron." (p. 34)

Je n'entre pas plus dans le détail de cette confrontation, qui donne lieu à de stimulantes analyses mais qui dépasseraient de loin mon propos. 

Le Gévaudan s'invita une troisième fois avec le livre de l'ethnologue Martin de La Soudière, Arpenter le paysage, poètes, géographes et montagnards. Acheté à Paris, je l'avais commencé peu après notre retour, et juste après la lecture de Vasak, j'avais enchaîné avec lui : je tombai précisément sur la page 144, où l'auteur raconte qu'il assista au début des années 60 à la projection du film Les Inconnus de la terre, du cinéaste italien Mario Ruspoli. Il en sortit "ému, troublé, presque bouleversé. A tel point que beaucoup plus tard, je devins coauteur d'un film sur ce documentaire et même écrivis un livre sur notre tournage ! Quoiqu'il ne s'y attarde pas outre mesure, mais scandant néanmoins le récit comme un leitmotiv, dramatisant les ambiances, le cinéaste italien  situe très exactement la géographie de toutes les scènes et toutes ses rencontres avec les paysans : l'Aubrac, les Grands Causses, la Margeride, les Cévennes. En voix off, solennellement, le film débute ainsi :

Cratères, causses, cavernes : la Lozère. Le plus réussi des pays désolés, admirable en carte postale comme tous les enfers refroidis. Une terre sèche. La pluie ne reste pas. Elle rejoint aussitôt une éponge de calcaire. Le refuge des légendes et des anciennes terreurs. La Bête du Gévaudan a disparu, mais son ombre erre encore, sous l'écorce."


Martin de la Soudière exprime alors sa prédilection pour ce paysage d'adoption qui est le Massif central, terme inventé et proposé par le géologue Ours-Armand Petit-Dufrénoy, qui finit par prévaloir sur une autre dénomination : Plateau central, qu'on pouvait encore lire dans un manuel scolaire des années 1950. "Massif et "central" : ces deux qualificatifs, écrit-il, ont de quoi intriguer. Ils disent la résistance d'une zone tout entière, mais c'est justement parce qu'elle nous résiste qu'elle attire et donne envie d'y pénétrer. C'est là, en zoomant un peu, qu'un territoire plus restreint semblait fait pour moi, presque m'attendre : la Margeride. Entre Saint-Flour, Le Puy et Mende. Elle se situe en Haute-Lozère (85000 habitants), préfecture Mende (12000), autrement dit l'ancienne petite province du Gévaudan, ce "plateau solitaire" (disait mon manuel, classe de troisième, 1962), dont "le nom même éveille aussitôt dans l'esprit l'idée de hauts plateaux incultes, hantés par les loups, battus par les tempêtes et souvent revêtus de neige", écrivait déjà Elisée reclus en 1885. Vidal de la Blache lui emboîtant le pas à la fin du XIXe siècle : "Un des déserts de la France." Comment résister ?... Nous y voilà, entre peur et fascination adolescentes, la fameuse Bête joua chez moi un rôle majeur."

Avant de poursuivre, attardons-nous un  instant sur le film de Ruspoli. Une note indique que le film, sorti en 1961, avait été produit par Argos Films. Or, Argos était la société d'Anatole Dauman, producteur aussi de Chris Marker, Alain Resnais, Andreï Tarkovski... Bref, un homme essentiel pour le cinéma du XXe siècle, que j'ai cité ici à plusieurs reprises. Dans le livre de Jacques Gerber qui lui est consacré, plusieurs pages évoquent Mario Rispoli, descendant d'une famille princière italienne qui remontait au XIVe siècle. L'un "des rares Ruspoli qui ait jamais travaillé", était-il dit dans le texte. Au générique des Inconnus de la terre on trouve le docteur François Tosquelles, qui dirigeait l'asile de Saint-Alban, près de Marvejols, le premier hôpital psychiatrique ouvert. Ruspoli y tourna en 1962 Regard sur la folie, qui obtint la même année le prix du film expérimental et d'avant-garde au festival de Bergame. Jean-Paul Sartre, à l'issue d'une représentation privée, déclara : "Le film de Mario Ruspoli n'est pas un documentaire. il nous invite par d'admirables images à faire la première fois l'expérience de la maladie mentale ; par tout ce qu'elle a de si proche et de si lointain, elle nous fait comprendre à la fois que les hommes ne sont pas de sous, mais que les fous sont des hommes."*



Ceci peut faire écho également à la réflexion d'Anouchka Vasak sur la psychiatrie, examinée depuis le cas de Victor de l'Aveyron.

En même temps que cet essai, j'avais emprunté à la médiathèque le roman de Jean-Jacques Schuhl, Apparitions (Gallimard, 2022). Je n'avais jamais lu encore Schuhl, et ce court roman ne laissa sur ma faim. C'est en lisant une critique sur le site d'En attendant Nadeau, que je découvris en passant que Le Dilettante publiait une recension des chroniques qu'Eric Holder tint dans le Matricule des Anges, entre 1996 et 2012. Or, je venais juste d'écrire un article sur La Baïne, un roman de 2007. Norbert Czarny rappelle que "ses romans parus au Seuil se déroulent dans le Médoc qu’avait élu l’écrivain, après avoir longtemps vécu dans « l’East End », à Thiercelieux, tout près de Montmirail. "


Nous ne sommes pas loin des paysans du Gévaudan. Czarny précise très justement que "dans ses romans, les travailleurs manuels ont la part belle. De même dans les chroniques, parfois des nouvelles en réduction [...] On se retrouve après le labeur, on partage. Le Médoc tel qu’il le vit est moins fermé qu’on le croyait de prime abord : « dans cette région, nous aimons beaucoup parler et faire connaissance. Si l’on se fie à la langue, cette dernière s’apparente bientôt au surf et procure la même ivresse ». Il l’écrit aussi dans De loin on dirait une île, guide de la région, façon Holder." Il fait allusion aussi à "un méchant débat sur les « moins-que-rien », dont on trouvera l’histoire ici dans « Lo(s)er »." C'est en cliquant sur cette chronique de janvier 2003, disponible sur le site du Matricule, que j'ai eu comme un vertige : le Gévaudan s'invitait une nouvelle fois dans la ronde, dès les premières lignes :

Retour du 48, deux mois, sur les chemins quasiment chaque jour. Du nord (la Margeride) au sud (les Cévennes), d’ouest (Haut Allier, Chassezac) en est (l’Aubrac, les Causses). On hésite à appeler cette région Le Gévaudan, une notion imparfaite, réductrice, et il conviendra de préférer à ce mot de « région », celui de « pays », un pays forclos comme peu d’autres dans son découpage administratif. Nul n’en a mieux parlé, à ma connaissance, que Renaud Camus, dans Le Département de la Lozère. L’ouvrage, quoique publié en 1996, chez P.O.L, semble en voie d’épuisement. Le distributeur fait dire qu’il a disparu. On ne le possède ni à Marvejols, ni à Mende (la « Capitale »)."
Précisons, s'il en était besoin, que Renaud Camus n'était pas encore en 1996 le propagandiste du Grand Remplacement. Un peu plus loin, Holder écrivait encore :
"Il semble qu’il faille une qualité de rêverie particulière pour cheminer longtemps en dessous des puechs, sur des plos et des rons, pour vouloir éprouver le vent sur les steppes hachurées par les graminées, rompues de blocs mégalithiques, entre les troncs des conifères qui descendent la Margeride, pour vouloir restituer ça. Renaud Camus, donc, mais j’ai découvert dans un ouvrage trop aidé par des instances certains textes de Bon, de Michon, de Bergounioux. Gil Jouanard se cache là-dedans. De Bergounioux, il faut encore recopier ceci, qui est on ne peut plus tiré au cordeau : « On souffre, en haut, d’un excès de lucidité. On voit. Rien, ou presque, ne vient atténuer la perception immédiate qu’on a de notre condition. Le monde sensible, réduit à sa plus simple expression, est immédiatement intelligible. Il n’y a pas loin à chercher derrière les apparences. Le Causse nous livre sans douceur ni détours l’essence de notre être : un instant passé dans la lumière qu’attestera, peut-être, une cendre impalpable dont s’amusent les vents ».
Vents du plateau, si bien montrés par la caméra de Ruspoli. Qu'on pourrait se plaire à comparer aux vents du Médoc, au noroît, ce vent de plein ouest qui souffle depuis le Nouveau-Brunswick. 
Il se trouve aussi que le Médoc affleure dans le livre que j'ai achevé avant-hier, La chambre noire de Logwood, de cet autre écrivain que j'estime fort, Jean-Paul Kauffmann. Récit de son voyage sur l'île de Sainte-Hélène, à la découverte du domaine où Napoléon Bonaparte , le revoilà aussi celui-ci, se délita lentement jusqu'à la mort. Il nous suffira pour l'heure de lire l'incipit du premier chapitre :
"Il m'arrive de traverser Sainte-Hélène. Je ne m'y suis jamais arrêté. C'est un pays vide, hébété dans sa solitude. Les maisons sont posées sur l'herbe, comme en Afrique. D'improbables commerces, une église fermée, un carrefour désertique. A chaque passage, l'endroit m'apparaît un peu plus abandonné et mélancolique. Pourtant je trouve à cette sévérité un peu morne un air de grandeur. Majesté sans apprêt, ni sans fondement, je le sais. Sainte-Hélène, petit village sans pittoresque au milieu de la forêt girondine. Mais la sonorité emphatique et lugubre du nom m'en impose chaque fois que j'aperçois la pancarte à l'entrée.
     C'est à mon Sainte-Hélène médocain que je pense en ce matin de novembre."

A ce récit nous reviendrons. Kauffmann n'est-il pas venu à Châteauroux sur les traces du fidèle général Bertrand, qui accompagna l'Empereur dans sa réclusion, et dont la statue s'érige place Sainte-Hélène ?



__________________

* Sur le film, on pourra lire avec profit l'étude de Mireille Berton : Regard sur la folie : poétique et politique de la folie et du cinéma, Décadrages, 2011.

Ajout du 30 juin : Ce matin, sur un fil d'actualité, je découvre une courte émission de France Culture sur la Bête du Gévaudan : "Des lustres avant Jack l'Eventreur et Landru, un serial killer redoutable dévasta la France non des villes, mais des campagnes : la Bête du Gévaudan." A cette date du 30 juin, car c'est le 30 juin 1764 qu'eut lieu la première attaque de la Bête du Gévaudan, sur une bergère de 14 ans. A lire, selon cette chronique, le livre de Jean-Marc Moriceau, La Bête du Gévaudan - Mythe et réalités, 1764-1767, Tallandier, 2021.



jeudi 23 juin 2022

La Baïne (Ajour 3)

A la brocante des hasards, il en est d'heureux (beaucoup) mais aussi des malheureux

qui vous laissent un goût de fiel et de sang

Séisme qui vous surprend en pleine nuit, vous laisse hagard, dans vos décombres, en vie encore, c’est déjà ça, mais amoindri, considérablement amoindri

Il est des répliques, qui viennent confirmer, vous êtes bien l’épicentre, et il va falloir encaisser la charge majeure, et les mineures se profileront dans les failles

Tu es passé par la médiathèque, des livres en retard comme d’habitude, et tu es passé au rayon désherbage comme d’habitude, et il y avait ce livre, La baïne, d’Éric Holder, tu le prends bien sûr, et tu le lis séance tenante, comme s’il avait des choses à te dire

Éric est mort. Il est né comme toi, en 1960, mais il s'en est allé, le 22 janvier 2019, dans sa maison du chemin des Geais, à Queyrac, au cœur du Médoc. Tu l'avais découvert en 1997 à La Châtre, à travers On dirait une actrice, un recueil de nouvelles publiées auparavant au Dilettante et rassemblées chez Librio, la collection de livres à dix francs de l'époque. Tu as parlé de tout ça, en même temps que de son dernier livre, La belle n’a pas sommeil, le 13 février 2019.

 

La baïne, c’est le piège mortel du Médoc, un courant violent qui vous entraîne au large, même un bon nageur peut y rester

 

Le livre, c’est une histoire d’amour, il y a toujours de l’amour chez Holder, mais c’est souvent de l’amour malaisé, de l’amour qui fait mal

 

Dans ce livre, tu as épinglé trois passages, qui résonnent fort, pour toi, ta vie, les autres ne comprendront pas, peut-être, tu ne peux pas tout expliquer

 

« Les promeneurs découvrirent des parcelles de lande où les ajoncs flambaient, et, à l’orée d’un bois, une bande d’oiseaux batailleurs, frétillants, exotiques. Des rouges-queues à front blanc, leur apprit Julien, arrivés récemment d’Afrique, lorsque les rouges-queues noirs, présents depuis un mois, ne provenaient que d’Espagne. »

 

Une seule personne, oui, peut vraiment comprendre ce choix

 

« Avec le reliquat des économies, elle invita Julien au restaurant, sur le front de mer en terrasse. C’était l’heure où l’on déléguait au phare de Cordouan, avant-poste du désert salé, les frayeurs nocturnes, lui accordant une vertu de paratonnerre. La tempête, les coups de chien l’atteindraient en premier. »

 

Ah ça Cordouan, tu en as parlé naguère, et c’était avec les mots d’Olivier Rolin :

 

"Le prototype de "l'appareil lenticulaire à feux tournants", installé sur le sommet de l'Arc de Triomphe en août 1822, projeta son éclat jusque sur les hauteurs de Notre-Dame de Montmélian, près de Chatenay, "à 16400 toises de distance", soit pratiquement trente-deux kilomètres. Il fut installé l'année suivante sur le phare de Cordouan, au large de la Gironde, et bientôt les lentilles de Fresnel, remplaçant les vieux réflecteurs paraboliques, équiperont tous les phares de France, d'Europe et du monde (jusqu'à celui de Tsamarkabed sur le lac Sevan, que voyait construire Mandelstam). 

 

Et, enfin, ces lignes où l’on retrouve Julien, cité dans les deux autres passages :

 

« Quelque chose s’est cassé avec Julien, dit-elle.

- [...].

- L’amour s’est éteint sous mes yeux en quelques secondes. Depuis, j’ai beau le secouer, il est mort.

- ça te rend malheureuse ?

- Si la situation devait changer, cela m’ennuierait qu’il oublie les bons moments que nous avons passés ensemble. »

La baïne sera le rendez-vous tragique, qui anéantira tout avenir dans la violence de sa houle.


 

 

jeudi 14 février 2019

Planta nuda

"Afin de ne pas te déplaire, j'ai caché, au contraire, l'étendue magnifique de ta superficie. Pour autant, je ne t'ai pas laissée seule dans le croquis J'ai enlevé le slip, moi aussi. Je ne sais lequel des deux, dorénavant, est le plus à poil. Il y a des chances que ce ne soit pas toi."

Eric Holder, La belle n'a pas sommeil, p. 210.

Une dernière citation holdérienne, prise dans le dernier chapitre de son dernier livre, pour faire transition avec le thème que je veux aborder aujourd'hui, qui est la nudité, et plus spécialement la nudité sacrée. Il s'était imposé à moi en même temps que le parallèle effectué entre Trevanian et Erri de Luca, dont j'ai essayé de rendre compte dans l'article Toucher les vertèbres. Reprenons un passage déjà cité de L'expert
"Jonathan passa devant lui à grands pas, encore mal assuré sur ses jambes, et se dirigea vers la porte qui donnait sur l'appartement.
Le peintre se remit au travail. Puis, au bout d'une minute, son visage émacié de crucifié se leva et se tourna vers la porte. Il y avait quelque chose de bizarre chez cet intrus. Quelque chose dans sa tenue." (p .283, c'est moi qui souligne)
Ce qui est bizarre dans la tenue de Jonathan Hemlock c'est précisément qu'il n'a pas de tenue. Il est nu, à la suite des événements précédents, et vient d'arriver après avoir été pris en charge par le chauffeur du taxi n°68204 (précision toute trévanienne), bien malgré lui, d'ailleurs :
"Le voyageur avait une voix faible et pâteuse, et le chauffeur craignit d'avoir chargé un ivrogne qui allait salir son taxi. Il se rangea le long du trottoir et se retourna.
- Écoutez, mon vieux. Si vous êtes ivre... Nom d'un chien ! (Le passager était nu.) Ça alors ! Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Allez au marché. De là, je vous indiquerai le chemin.
Le chauffeur s'apprêtait à mettre un terme à toute cette absurdité lorsqu'il remarqua deux très gros revolvers sur la banquette près de son client.
- Le marché, c'est bien ça ?" (p. 282)
Dans l'article suivant, Du Bois-Brûlé aux serpents brûlants, je m'étais interrompu sur cette citation d'Erri de Luca : "Je me retrouve devant le gouffre des significations, j'ai besoin de m'appuyer sur une gorgée de café turc."Le café turc lui était offert par un rabbin, natif d'Istanbul. Après lui avoir laissé le temps de la déguster, ce rabbin avait conclu en ces termes :
"Être condamnés à mort nus. Tel fut le sort de mon peuple au siècle passé, dans le désert d'Europe. Dévêtus avant d'être tués : les assassins répétaient en automates les préparatifs de la crucifixion d'un juif." (p. 149)
Le sculpteur se rend ensuite chez le curé, qui a procédé avec l'évêque à un essai d'assemblage, assemblage de la "nature" reconstituée avec le corps du crucifié. "La première impression, écrit-il, est celle d'un ajout voyant. Puis l'impression s'inverse, la pièce appartient au corps." Et quand le sculpteur demande la raison de l'éclairage plus violent dans la salle, il lui est répondu ceci :
"Nous avons ajouté de la lumière pour mettre en évidence la peine supplémentaire de la nudité, la volonté d'humilier ainsi le condamné. Cette nudité veut ajouter de la honte. Il y a des femmes autour, une assemblée. Mais ici, sur la statue et sur la croix, on assiste à un retournement. Le corps blessé se transfigure et sa nudité passe de la honte d'un être humain à la pureté d'un agneau sacrifié. La croix devient autel et le corps son offrande." (p .151)
Le sculpteur peut donc enfin procéder à l'assemblage, opération technique, à mener à l'aide de résines modernes, qui ne présente pas a priori de difficultés, mais rien ne se passe comme prévu, le bloc glisse à plusieurs reprises, "je sens la résistance de deux aimants qui se repoussent", et l'artiste finit par tomber à terre, "tout endolori au pied du solennel crucifix", riant et pleurant, et ne s'arrêtant que lorsqu'il est vidé de toute énergie, plus épuisé qu'au sortir de l'avalanche où il avait sauvé ses amis passeurs.

Ultime paragraphe : il se relève lentement et maintenant à genoux lève les yeux vers la statue. Il lui demande pardon. Il entend alors une voix :
"Tu n'as pas encore compris ?"
Ce n'est pas la statue qui parle. C'est mon frère, un enfant de six ans. C'est la première fois qu'il sort à découvert, à haute voix, hors de mon crâne. Je reste muet, sans parvenir à me mettre debout.
"Tu exécutais ce travail avec orgueil et tu as été repoussé. Tu dois l'exécuter en tremblant."
Je ne le remercie pas. Je m'appuie au pied de la statue, je me remets debout. Je fais un geste que j'aurais dû faire en entrant ici. Je retire mes souliers. Puis j'enlève le reste de mes vêtements. J'ai des frissons. Je ramasse le morceau." (p. 157)
Nu, il parvient alors à replacer la nature sur le crucifix, les deux parties s'assemblent sans plus de peine. "J'approche. J'unis. Fin." Ce frère qui le conseille au moment opportun c'est son frère jumeau, emporté, il y a plus de cinquante ans, par la vague de crue d'un torrent au printemps : "Encore maintenant, je le considère comme mon frère aîné. Je pense à lui dans mes décisions, je l'interroge. Il a droit au dernier mot. Je ne suis pas sûr de reconnaître ce mot, il me suffit de penser que c'est le sien." (p. 19)

Juan de Flandes (1450-1519) Ascension , 1514/19
détrempe sur bois, 110×84 cm, Madrid, Musée du Prado
J'allais rédiger ce qui précède quand arriva le moment de partir à Grenade pour trois jours. Je reportai donc au retour le soin de consigner ces éléments. Comme je l'ai déjà dit, j'emportai comme viatique le livre de Victor I. Stoicheta sur la peinture espagnole de l'extase. Et je ne le regrettai pas, car il fut l'utile contrepoint de mes visites dans les églises grenadines. En premier lieu, j'y trouvai un écho saisissant à mon enquête sur la nudité sacrée. Qu'on s'attarde un instant sur L'Ascension de Juan de Flandes (dont on peut voir une excellente version numérique en haute définition sur le site du Musée du Prado). La mise en scène du pied est l'héritière d'une longue histoire.
"En quittant la terre, écrit Stoicheta, le Christ a laissé derrière lui seulement les traces de ses pieds (signes, pour être clair, de son incarnation en forme humaine), tandis que la tête a déjà traversé le plafond des nuages."

Juan de Flandes, Ascension (détail)
"Cette trace, dit encore Stoicheta, fait contraste avec la plante du pied de l'apôtre, bien visible tout près de la "limite esthétique du tableau". Ce pied-là est fait pour parcourir le monde et porter la "parole du Christ" à pied." Plus loin, il précise que les apôtres "seront dorénavant appelés symboliquement "les pieds du Christ" : ils feront partie d'un "corps" immense, dont les pieds sont sur terre et la tête au ciel" (pedes in terra, caput in coelo)*"

Juan de Flandes, Ascension (détail). "En allant très loin, on constate que le pied nu du voyant est un reste de nudité sacrée demandée primitivement par l'acte théophanique." Victor I. Stoicheta, p. 101-102.

Juan de Flandes n'est bien sûr pas le seul peintre où la planta nuda, le pied nu, a tant d'importance. Stoicheta la montre aussi dans un tableau plus récent de Murillo, La Vision de saint François (Le Miracle de la Portioncule), peint pour l'autel des Capucins de Séville, qui rapporte cet épisode de la vie du saint où il se jette nu dans un buisson d'épines pour échapper aux tentations de la chair. Une lumière céleste apparaît, des roses rouges et blanches fleurissent sur le buisson, en même temps qu'un un chœur nombreux d’Anges lui commande de se rendre dans une chapelle, la Portioncule, où le Christ l’attend avec la Vierge Marie.

Bartolomé Esteban Murillo, La Vision de saint François, vers 1665-1666, huile sur toile, 430 x 295, Cologne, Wallraf-Richartz-Museum.
" Le tableau de Murillo combine donc deux moments de la légende franciscaine : le miracle des roses et l'apparition dans la Portioncule. L'image est construite sur deux niveaux : en haut l'apparition, en bas le saint agenouillé. Les deux zones se différencient nettement, tant en ce qui concerne le degré de réalité que par la manière picturale : la gloire est le fruit de la "manière vaporeuse" de Murillo, tandis que saint François, avec ses talons bien en vue, se rattache à la manière dite "réaliste" de source caravagesque.
Dans sa description, Palomino n'insiste pas sur l'"effet de réel" du premier plan de la représentation, même s'il n'est pas moins important ici que dans la Vision de saint Antoine : les marches descendent jusqu'à la limite du tableau, avec les roses qui semblent même transgresser le bord de l'image, le bras droit de François qui semble entrer dans l'espace du spectateur sont autant d'éléments "d'accrochage" entre image et spectateur. Mais l'élément le plus "réaliste" de tout le tableau est sans doute la plante du pied si adroitement exposée par Murillo au coin gauche de sa toile. Son symbolisme est ancien et essentiel à l'intelligence du message de cette œuvre**." (Stoicheta, p. 101)
Murillo (détail) "Pour Murillo, la plante du pied portant encore des traces de poussière sera, d'une part, l'attribut d'un "nouveau Chris" (François) et, de l'autre, l'extrémité symbolique d'un tableau qui unit, pour ainsi dire, "terre" et "ciel" dans une seule et unique image."
Le lendemain de cette lecture, je découvris dans le couloir de l'hôtel où j'étais descendu, au troisième étage où j'occupais la chambre 303, un poster représentant la route de Washington Irving, célèbre à Grenade pour ses Contes de l'Alhambra. La figuration des pieds nus m'y était bien sûr comme un signe adressé.



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* Saint Augustin, Enarrationes in Psalmos XCI, 11, P.OL.XXXVII, 1163.

** W. Krause, "PLANTA NUDA. Metamorhosen eines antiken Motivs in de früh - und hochmittelalterlichen Kunst, Wiener Jahrbuch für Kunstgeschichte, XXXIII (1980), p. 17-29. Voir aussi : E. Kantorowicz, The King's Two Bodies (Princeton, 1957), p. 70-74 ; K. Gross, article "Fuss", dans Reallexikon fur Antike und Christentum, t. VIII (Stuttgart, 1972), coll. 722-742 ; D. Arasse, Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture (Paris, 1992), p. 42-52.

mercredi 13 février 2019

L'amour n'a pas sommeil

"C'est un signe ! dit-il. Hier, quand je t'en ai parlé, j'ai senti à ce moment-là un signe moi aussi. Une sorte d'arrêt dans le temps, alentour, ça reste figé...
- Quand tu m'as dit des tripes, tu parles si ça m'a remuée !
Il a déjà rampé à genoux vers elle.
- Les signes, enchérit-il, s'agit pas seulement d'y croire, faut leur obéir dès le premier, les autres suivront..."

Eric Holder, La belle n'a pas sommeil, Seuil, 2018, p.75

Cet homme dans l'emprise des signes, c'est Marco, le garde-champêtre du dernier roman d'Eric Holder, La belle n'a pas sommeil. Et qui restera à jamais son dernier roman, car Eric Holder s'en est allé, le 22 janvier, dans sa maison du chemin des Geais, à Queyrac, au cœur du Médoc. Est-ce parce qu'il était né, comme moi, en 1960, que cette mort me frappe autant aujourd'hui ? 58 ans, c'est bien sûr trop jeune pour mourir. Surtout quand on a jusqu'au bout, comme lui, écrit dans l'amour de la vie et de la littérature. Je l'avais découvert en 1997 à La Châtre, à travers On dirait une actrice, un recueil de nouvelles publiées auparavant au Dilettante et rassemblées chez Librio, la collection de livres à dix francs de l'époque. J'avais gardé de lui l'image de la photo en vignette sur ses romans d'alors, un fantasque et séduisant trentenaire chaussé de lunettes, et puis un soir, à la fin de La grande librairie, François Busnel lui avait rendu hommage* - je ne savais rien de son décès, on ne parlait que de celui de Michel Legrand - et diffusé un extrait de l'émission où il avait été invité pour parler justement de La belle n'a pas sommeil. Soudain, le visage d'un homme vieilli, sans lunettes, s'était substitué à l'ancienne figure. Rien de maladif, non, rien de disgracieux, mais le temps avait passé sur lui sa râpe comme sur nous tous. Toutefois sa parole était suave, et il émanait de lui une grande douceur.




Je n'avais cependant pas lu ses derniers livres, ceux écrits lorsqu'il s'est installé dans le Médoc, en 2005, après plus de quinze ans en Brie, dans le petit village de Thiercelieux (oui, le même nom que celui des Loups-garous), ce qui l'avait poussé à écrire plaisamment : «Je suis l’écrivain le plus connu de Thiercelieux, 77, Seine-et-Marne.» Pourquoi ? Je ne sais pas, mais à l'annonce de sa mort, j'ai eu comme un regret, voire un remords. Je l'avais délaissé, comme un ancien ami éloigné à qui l'on néglige d'écrire, dont on ne prend plus de nouvelles. Alors, samedi, comme je passais à la médiathèque pour rendre des livres en retard (dont L'espace du rêve, les mémoires de David Lynch, dont je n'étais pas parvenu à terminer à temps les 700 pages), et qu'une bibliothécaire (qu'elle soit bénie entre toutes les femmes) avait eu la délicatesse de disposer sur une table une bonne partie des œuvres d'Eric Holder, j'ai emprunté De loin on dirait une île (Le Dilettante, 2008) et donc La belle en question.

J'étais revenu la veille de Grenade, où après m'être acquitté des visites prévues aux écoles et aux stagiaires en poste là-bas, j'avais arpenté en tous sens la cité andalouse. Dans mes bagages réduits au minimum pour éviter la soute de l'avion, j'avais néanmoins glissé ce livre déniché à Noz, L'Oeil mystique, Peindre l'extase dans l'Espagne du Siècle d'Or (éditions du Félin, 2011), de l'historien d'art roumain Victor I. Stoicheta. Le thème du crucifix que j'abordais dans mes derniers articles s'en trouvait encore développé, et je ne cessai d'enregistrer de nouveaux échos au fil de mes déambulations. J'y reviendrai ultérieurement.

Ce même jour, un échange de sms avec Nunki Bartt, en même temps que je terminais De loin on dirait une île, fut l'occase d'une belle synchronicité. Il m'informait d'abord avoir reçu la carte postale polaroïd expédiée d'Espagne puis du départ de sa nièce le matin même pour Séville. Séville... à mon tour de lui raconter comment voici plus de trente ans, lors d'un voyage ferroviaire que permettait alors la carte inter-rail pour les moins de 26 ans, nous avions abouti nuitamment à Séville. Délaissant les campements de routards près de la gare, nous avions marché jusque sur les berges du Guadalquivir, où se tenait une fête, si je me souviens bien, de la section locale du parti socialiste.
Sur un des stands, un flamenco se mit en branle, guitariste, danseurs, et surtout l'assistance, qui tapait dans ses mains deux rythmes différents. Une telle osmose entre artistes et public était bouleversante, ce fut l'une des plus grandes émotions musicales de ma vie. Et comme je racontais cela, dans l'attente de la réponse, je parvenais à la page 181 du dernier chapitre du livre, où Eric Holder évoque pour la première fois Mathilde, dite Tilde, "comme l'oiseau qui, en espagnol, survole le cañon." Tilde, tenancière d'un bar :
"Elle croisa les doigts sur la poitrine où brillait jusque-là un large soleil, une médaille. (Dis donc, ça t'arrive tous les jours, ce genre de rencontre, ou bien essayerais-tu, par orgueil, de le faire croire ?
Frappa du talon, flamenca. (C'était donc ça... Quelle frime ! J'ai bien l'honneur, marquis... Eh là ! Où pars-tu ?" (p. 180-181)
Flamenca, oui, c'est bien cela, et la suite ne fait que confirmer cette connexion avec l'Espagne :
"L'Espagne lui tient lieu de passion supérieure, au même titre que pour d'autres, le théâtre ou l'équitation. Le pays, après avoir infiniment tramé sa vie, continue à figurer un ailleurs meilleur, un univers en expansion, une contrée semblable à celle du comédien, du cavalier, où il arrive de frôler la pure perfection, d'atteindre des moments de grâce. Franchir les Pyrénées, à chaque fois, pour elle, récompense des études, des lectures, une attente." (p .182)
Dans un autre roman, Bella Ciao, Eric Holder n'écrivait-il pas : "Les livres sont des drôles d'objets magiques, des boîtes à récupérer les coïncidences".
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* Jérôme Garcin, qui l'a plusieurs fois rencontré, lui a rendu aussi hommage : "Il écrivait des merveilles. Toujours, comme aurait dit son maître Henri Calet, à hauteur d’homme." Dans la vidéo suivante, Eric Holder présente en effet Calet comme l'auteur, découvert à 19 ans, qui a changé sa vie et sa vision de la littérature.


Et bien sûr, entendant cela, je ne peux pas ne pas penser à celui qui me fit découvrir Henri Calet, qui me prêta tous ses livres, souvent difficilement trouvables, même s'ils sont petit à petit réédités. Un homme, artiste et écrivain, venu aussi du monde des gens de peu, et qui avait reconnu la voix singulière de cet anti-homme de lettres, je veux parler de Fred Deux.

mercredi 6 février 2013

Boxeurs

Mercredi dernier, je dois rendre les trois Modiano que j'ai empruntés à la médiathèque. Il y a bien La Petite Bijou en rayonnage, que je n'ai pas encore lue, mais je décide de faire un break sur Modiano, et de choisir en échange trois ouvrages très différents : une BD dont la couverture me séduit immédiatement : A l'ombre de la gloire, de Denis Lapière et Aude Samama, Orchidée fixe de Serge Bramly et La Symétrie ou les maths au clair de lune de Marcus du Sautoy.

C'est la bande dessinée que je lis en premier lieu. L'histoire croisée de deux destins tragiques, Victor Young Perez, le petit juif tunisien qui devient champion du monde de boxe en 1931, et Mireille Balin, star du cinéma d'avant-guerre, prototype de la femme fatale. Ces deux-là se rencontrèrent, s'aimèrent, mais l'actrice refusa une demande en mariage et quitta le boxeur peu après pour Tino Rossi. Dénoncé, arrêté par la Milice en 1943, Victor est déporté à Auschwitz. En janvier 1945, il est encore l’un des 31 survivants des 1 000 déportés du « convoi no 60 », mais, le 22 janvier, lors de l'évacuation du camp, il est achevé d’une rafale de mitraillette. Mireille Balin, tentant de fuir en Italie avec un officier autrichien, est battue et violée par un groupe de FFI. Sa vie en sera brisée, et elle s'éteindra dans l'anonymat, la maladie et la misère en novembre 1968.

Je lis ça dans le salon, alors que j'ai laissé la télé tourner. Sur Arte, un film d'Alain Monne, que je ne connais pas, L'homme de chevet. D'après un roman d’Éric Holder, que je connais bien, lui, que j'ai lu il y a quelques années, en 97 précisément (j'ai retrouvé mon exemplaire de l'époque) une histoire très touchante. Les Intouchables avant l'heure, en moins drôle bien sûr. Sophie Marceau est une tétraplégique dont vient s'occuper Christophe Lambert, ancien boxeur rongé par l'alcool. Alain Monne a transposé l'action en Colombie ; je suis au départ très sceptique sur le couple d'acteurs choisi, mais je dois reconnaître que l'un et l'autre se tirent très honorablement de ces deux rôles périlleux.



Cette symétrie des amours, ces histoires en parallèle de boxeur déchu m'avaient bien sûr comme alerté. Tiens, y aurait-il quelque chose là qui s'annoncerait ?

Le lendemain, rebelote. Nouvelle donne.
A ma droite, Serge Bramly (né à Tunis en 1949), romancier dont je n'ai jamais rien lu, et dont je découvre Orchidée fixe, un roman que j'ai choisi parce qu'il évoque Marcel Duchamp, et que la quatrième de couverture finissait par cette phrase : "Avec Orchidée fixe, il nous plonge dans l'univers du génial Marcel Duchamp, et mène une fascinante enquête, des faubourgs de Casablanca jusqu'aux montagnes du Colorado, sur les hasards et les rendez-vous qui tracent une vie."
Les hasards et les rendez-vous qui tracent une vie, ça me parlait bien.
A ma gauche, Arte encore, avec plusieurs épisodes d'une série que je n'ai jamais regardée jusque là, Whitechapel.
Certains pourraient s'étonner que je parvienne à lire un roman sur Marcel Duchamp tout en suivant un thriller sur la téloche. Mais c'est que je tiens à infirmer le mythe comme quoi les hommes ne seraient pas multi-tâches. Plus sérieusement, je ne dis pas que c'est une pratique courante chez moi, mais cela m'arrive, la preuve en est. J'écoute d'une oreille, je regarde d'un œil, je m'interromps, je me concentre, je me décentre, j'avance par sauts rythmés et gambades capricieuses.
Et puis j'ai confirmation : la boxe est là, encore.

Direct du droit : page 104, Marcel Duchamp a débarqué à Casablanca, en provenance de Marseille, le 21mai 1942. Il demeure là quelques semaines avant de pouvoir partir vers New York, où il parvient fin juin. Hébergé au départ dans un camp de transit, il est ensuite logé dans un boui-boui nommé l'Eden, invité par le propriétaire des lieux, Roger Zafrani, un juif marocain. Le cuisinier s'appelle Mickey Mike, et c'est un ancien boxeur :

"Duchamp avança alors, s'adressant à ce dos redoutable, qu'il n'était pas tout à fait ignorant en matière de boxe. L'information ne suscita qu'un vague frémissement, mais Duchamp pouvait parler du noble art en familier de la salle Wagram, du Vélodrome d'hiver et, plus impressionnant, du Madison Square Garden de New York, où il avait vu combattre Joe Louis. C'était Arthur Cravan, un de ses amis boxeurs, disparu sans laisser de trace au large du Mexique, qui lui avait donné le goût des rings.
Bien sûr, il connaissait tout de la carrière de Marcel Cerdan, l'idole locale, de sorte que la semaine n'était pas écoulée qu'il avait apprivoisé le serveur."

Portrait d'Arthur Cravan par Jean-Paul-Louis Lespoir
Direct du gauche : le pitch de l'épisode de Whitechapel : "Le capitaine Chandler et ses fidèles acolytes reviennent en deuxième saison. Après le fantôme de Jack l’Éventreur, ils traquent cette fois les doublures des impitoyables frères Kray, gangsters sanguinaires du Swinging London." Or, les frères Kray sont des boxeurs : "Nés en 1933 dans l’East End, ce "Londres réprouvé" chroniqué en mots et en images par Jack London, Reggie et Ronnie grandissent parmi les taudis et les fantômes de Whitechapel. Couvés par une mère aimante, Violet, tandis que leur père, déserteur durant la Seconde guerre mondiale, est traqué par les autorités, ils pratiquent d'abord la boxe avec succès, comme leur aîné Charlie et nombre de leurs voisins aux poches trouées, stimulés par leur rivalité gémellaire."

The Kray twins, Reginald (left) and Ronald (right), photographiés par David Bailey
Je suis au tapis. Je ne sais vraiment pas ce que signifie cette avalanche de boxeurs, mais cette coïncidence est trop forte pour que je la passe sous silence.

D'autant plus que le point de départ du roman de Bramly, c'est lui qui l'affirme,  est une lettre que l’artiste avait écrite à son ami Henri-Pierre Roché, le 27 mai 1942, du Maroc. Henri-Pierre Roché, l'auteur de Jules et Jim bien sûr, que j'ai rencontré voici peu ici même.
Les deux hommes se sont d'ailleurs écrits pendant quarante ans. Leur correspondance a été éditée par un éditeur suisse.

D'autant plus que, page 249, il est écrit : "Duchamp envisageait de se placer sous l'autorité du ministère des Coïncidences". Sur le net, je retrouve la référence tout d'abord sous la plume de Jacques Sivan. Je cite :
"A l'opposé de ce qui se dit encore après Breton, le ready-made n'est pas un « objet manufacturé promu à la dignité d'objet d'art par le choix de l'artiste ». Le ready-made n'est même pas, et en dépit des apparences, un objet. Le ready-made nous dit Duchamp, est un « rendez-vous ». Il est le moment critique par lequel l'art (= « Ministère des coïncidences ») se révèle (problème d'optique c'est-à-dire processus de re-co(n)naissance) n'être, à un moment donné, que le réel qu'il est."
Ensuite, dans un passage d'un long article d'un rédacteur anonyme du Journal du Mauss :

"Revenons au mode d’emploi : le texte de 1957 « le Processus créatif »
« Avec le changement de la matière inerte en œuvre d’art une véritable transsubstantiation a lieu et le rôle important du spectateur est de déterminer le poids de l’œuvre sur la bascule esthétique. »
C’est encore moi qui souligne en gras, car dans les notes nous trouvons un Régime de la pesanteur page51 Dds qui lie la notion de poids et celle de coïncidence.
« Ministère des coïncidences.
Département
(ou mieux) :
Régime de la coïncidence
Ministère de la pesanteur »
 J'avoue que tout ceci est quelque peu hermétique, et ma troisième citation ne va pas dissiper cette impression (extrait sur Google Books d'un essai de Jean-François Robic, Copier-créer).

 Bon, pour ce soir, je jette l'éponge.