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dimanche 10 mai 2026

Silent Friend

Pendant le déjeuner, parlé avec Hattingen de montres et de sabliers. Dans le ruissellement du sablier, c'est encore le temps non mécanisé, le temps du destin qui passe. Le temps que nous sentons dans le murmure des forêts, dans le pétillement du feu, dans la mer qui se brise, dans le tourbillonnement de la neige.

Ernst Jünger, Second Journal parisien, Paris, 11 avril 1943. 

Vu le 15 avril dernier, à l'Apollo, Silent Friend de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi. Une belle expérience de cinéma que ce film qui entrecroise trois histoires situées dans des temps différents. Le point commun entre elles est justement cet ami silencieux, un arbre vénérable et imposant, un ginkgo biloba femelle, dans le jardin botanique d'une université allemande. En 2020, en pleine période de confinement, il est le sujet d'étude d’un chercheur en neurosciences hongkongais interprété par Tony Leung Chiu-wai. Invité à une conférence autour de ses recherches sur le cerveau des bébés, il a été immédiatement fasciné par le gingko* et a décidé de mener une expérience en branchant des capteurs, ce qui n'est guère du goût du gardien du jardin, présence sourde et hostile.

La seconde histoire, tournée en noir et blanc, se déroule en 1908, où l'on assiste à l'entretien d'admission de Grete, une jeune femme passionnée de botanique (Luna Wedler), soumise aux questions tracassières  d'un jury misogyne, qui tente de la déstabiliser en l'interrogeant sur la sexualité des plantes.. Elle réussira néanmoins à intégrer la faculté (c'est une grande première pour une femme) avant de trouver, par nécessité, un travail en parallèle de photographe. Au départ assistante, elle va réaliser d'extraordinaires photos de fleurs et de légumes, dont mon amie E. me révélera la parenté avec celles du photographe allemand Karl Blossfeldt, que je ne connaissais pas.

Acanthus mollis ; Karl Blossfeldt (1928)
 

En 1928, à l'âge de 63 ans et quatre ans seulement avant sa mort, Blossfeldt publie son premier livre de photographie, Urformen der Kunst (Les Formes originelles de l'art). Les 120 plaques du livre capturent différentes espèces végétales dans des détails remarquables, presque comme au microscope, congelées sous de nouvelles formes qui leur confèrent une qualité abstraite (Figure 2).

 

Grete examinant les plantes dans Silent Friend (Figure 1) et Karl Blossfeldt, « Silphium laciniatum » (1928) (Figure 2)

La troisième histoire se passe en 1972, où Hannes, un jeune étudiant esseulé venu de sa campagne, qui se plaît à lire Goethe et Rilke en écoutant le Lohengrin de Wagner, rencontre Gundula une jeune femme plongée dans une recherche autour d'un géranium, explorant comment les plantes réagissent, ou ne réagissent pas, à la présence et aux actions des personnes qui les entourent. Gundula partie en randonnée, le timide Hannes prend soin de la plante. Lorsqu’il se rend compte que la plante « réagit » à son entrée ou à sa sortie de la pièce, à ses mouvements et ses cris, il se prend de passion pour l’expérience. 

Il va sans dire que je partage l'admiration de Nicolas Moreno, de la revue de cinéma Tsounami : "Décadrage, gros plans qui changent la valeur des échelles, jeux de lumières, le film se ressent avec l’intensité d’un nouveau-né : il faut tout percevoir, tout entendre, saliver comme devant un plat, pour (res)sentir l’odeur d’un jardin botanique à travers la toile-cinéma. Les régimes d’images respectifs des trois temporalités participent à cette valse sensorielle : le noir et blanc des temps primitifs de la photographie se mêle aisément au psychédélisme du 16 mm des années 1970 et au numérique clinique du présent."

On pourra lire aussi avec profit un article (en anglais) d'Anastasia Eleftheriou, qui met en exergue la proximité du film d'Enyedi avec la pensée de Goethe :

La neuro-imagerie clinique se juxtapose à des gros plans tactiles de plantes au fur et à mesure qu’elles gonflent et s’ouvrent, synthétisant à nouveau l’observation scientifique et l’expérience sensorielle. Le film construit une arche visuelle et narrative autour de cette expérience commune, qui culmine dans une scène dans laquelle la pluie tombe sur les feuilles du ginkgo (Figure 4) qui est parallèle au Dr. Wong debout sous la pluie les yeux fermés. Encore une fois, nous ne sommes pas loin du monde de Goethe, qui a même écrit un poème intitulé « Ginkgo Biloba » (Figure 5), dans lequel la feuille de ginkgo est comparée au locuteur lyrique, une figure d’unité qui tient la division en elle-même.  Dans le film d’Enyedi, l’arbre et le scientifique pluviaux, sont de même façonnés par des schémas qui traversent la frontière entre la plante et la personnalité. 
Dr. Wong installant des neurotransmetteurs sur le Ginkgo dans la cour centrale de l’Université de Marburg (Figure 3) et  Ginkgo ‘profitant’ de la pluie (Figure 4)

 

Goethe, Ginkgo Biloba, 1815 (Original dans le musée Goethe, Düsseldorf) [Figure 5]

Le lendemain, poursuivant ma lecture du second Journal parisien d'Ernst Jünger (dont Goethe est une source d'inspiration toujours présente), je lis à la date du 21 avril 1943 ce passage où il exprime son amour des grands arbres de la capitale :

A midi, chez Gruel. Sur mon chemin, j'ai cueilli à nouveau une des feuilles fraîches du figuier de l'église de l'Assomption dont la verdure me réjouit depuis trois ans déjà.  C'est dans cette ville l'un de mes arbres favoris - un autre, c'est le vieil acacia fortement taillé qui s'élève dans le jardin du Palais de la Légion d'Honneur. On peut y ajouter peut-être encore le pawlonia du jardin de Banine.

_________________

* Extrait de l'article d'Amélie Poinsot dans  Médiapart :

« Tous les personnages du films sont des outsiders : ils ne font pas partie du système, précise Ildikó Enyedi. Y compris le ginkgo, qui a été importé de Chine et du Japon il y a près de trois cents ans pour être planté dans des jardins botaniques européens. Il vient d’ailleurs, et il se retrouve tout seul dans un jardin. »

L’arbre, qui a frôlé l’extinction il y a environ 2,5 millions d’années, est considéré aujourd’hui comme une espèce en danger. En Europe, il est comme les animaux sauvages originaires d’autres continents enfermés des zoos : il vit dans un espace clôturé, au côté d’autres plantes comme lui ramenées d’une autre terre. Tandis qu’à l’extérieur de cette conservation muséifiée, la biodiversité ne cesse de décliner.

Mais le propos de la cinéaste n’est pas là. « Je ne voulais pas faire un film militant, je ne cherche pas à enseigner quelque chose, à blâmer les gens pour la façon dont ils traitent la nature. Je voulais montrer la beauté de la science à une époque où la recherche scientifique et les libertés académiques sont attaquées très largement. Mes personnages ne sont pas des activistes. Mais ils résistent avec leur curiosité. »


lundi 2 mars 2026

Éléments d'un dossier sur le gris

 "Mon désir

Mon désir : produire sur le gris un texte lui-même gris, sans éclat. Et j'espère que ce désir aussi s'efface à demi, se dissimule dans la grisaille. Lorsque je donne la parole au gris, lorsque le gris étale ses différences, ses contradictions, alors je me souhaite ombre. Je rêve d'être silhouette et j'ose à peine formuler ce rêve. De peur de le briser, de peur de me montrer trop, de me colorier avec excès. Qui écrit autour du grisne sera jamais suffisamment absent de son texte. Jamais assez neutre. "

Gilbert Lascault, Écrits timides sur le visible, Armand Colin, 1992, p. 31. 

 

Une dernière petite note japonaise avant de revenir sur la thématique antérieure. L'avant-dernier tableau de Je ne suis pas un yakusa, de Clélia Zernik, s'intitule Au Japon, le gris n'existe pas. Elle avait commencé son livre en évoquant ses courses à Tokyo au bord de la rivière, et elle y revient presque in fine, bouclant la boucle en quelque sorte. Elle dit que cela la rassure, que cela la protège "des tremblements de terre, des retournements de monde, de Tokyo en Kyoto, du haut en bas, de l'endroit à cette autre face de la lune." Le temps de cette course le soir est tombé, "le blanc du ciel a dissous le relief des façades, et le tout baigne dans un gris crépusculaire."Cela l'entraîne dans une réflexion autour du gris, elle dit qu'en Occident le gris n'est ni noir ni blanc, une troisième couleur, un mélange ou une synthèse, en tout cas une troisième entité. Alors qu'au Japon, le gris est toujours en même temps et du noir et du blanc. Elle cite l'architecte Kishô Kurokawa qui voit dans l'art du thé l'origine du penchant des Japonais pour le gris, en insistant sur la manière de faire coexister les teintes en une seule couleur : "Le gris Rikyu m'intéresse parce que ses éléments contradictoires se heurtent et se neutralisent, produisant un effet de discontinuité, une coexistence contrapunctique."*

 

"Rikyu Gray est une couleur gris verdâtre avec une teinte vert pâle semblable au thé matcha. Le nom de cette couleur vient de Sen no Rikyu, le maître de la cérémonie du thé. Le nom « Rikyu » a été inventé en référence à l'esthétique calme privilégiée par Rikyu dans le passé et à son association avec le thé matcha, et il a tendance à être utilisé en référence aux couleurs verdâtres en particulier. " Source
 

Kurokawa écrit encore : "Les rues de Kyoto, et en fait de toutes les villes japonaises traditionnelles en général, prennent une beauté particulière dans la lumière grisâtre du crépuscule. Il y a une fusion des perspectives lorsque les tuiles couleur ardoise et les murs en plâtre blanc se dissolvent dans le gris, aplanissant toute sensation de distance et de volume ; un drame de transition, de trois à deux dimensions que l'on ne voit pas souvent dans les villes occidentales."

Lisant ces lignes, je repensai à cette partie du délicieux livre de Gilbert Lascault, Écrits timides sur le visible, chiné rue Bourbonnoux à Bourges en août dernier, partie intitulée Éléments d'un dossier sur le gris, datée de 1976, une mosaïque de méditations autour de cette couleur que Littré définit comme intervalle entre blanc et noir, en donnant aussitôt un exemple, "de couleur de cendre", "la cendre, ce qui reste d'un feu éteint, avec toutes les considérations funèbres que vous désirez", note Lascault, jugeant que ce n'est pas très gai. En effet...

Plus loin, il cite Goethe, pour qui le gris constitue l'anti-vie, l'intellectualité morose, et Delacroix qui, dans son Journal, écrit : "L'ennemi de toute peinture est le gris. La peinture paraîtra presque toujours plus grise qu'elle n'est par sa position oblique sous le jour." Pourtant, Lascault pointe qu'il lui arrive de percevoir le gris dans un objet familier comme "occasion d’éblouissement coloré": "Je remarquais un de ces matins, étant au soleil dans ma galerie, l'effet prismatique de petits poils du drap de ma veste grise. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel y brillaient comme dans le cristal ou le diamant." Comme en écho par anticipation à cette autre notation de Clélia Zernik : "Le gris au Japon n'est pas triste ni morne, comme le gris des souris ou de la cendre ; il est comme un arc-en-ciel qui va du blanc au noir. Il met en iridescence toutes ces teintes en une unité vivante et joyeuse."

Moulay Abd-Er-Rahman, sultan du Maroc, sortant de son palais de Meknès, entouré de sa garde et de ses principaux officiers, Eugène Delacroix, Musée des Augustins, Toulouse.
 

Et Gilbert Lascault de conclure ce petit passage sur Delacroix en se demandant comment il avait pu apprécier ce singulier éloge de Baudelaire sur son tableau du sultan du Maroc, lors du Salon de 1845 : "Ce tableau est si harmonieux, malgré la splendeur des tons, qu’il en est gris — gris comme la nature — gris comme l’atmosphère de l’été, quand le soleil étend comme un crépuscule de poussière tremblante sur chaque objet."

Il y aurait tellement à dire encore autour des savoureuses et savantes remarques de Gilbert Lascault, mais je préfère m'en tenir là, ou plutôt conclure sur ce paragraphe de dix lignes qu'il consacre justement à un japonais : Hagiwara Sakumi, réalisateur d'un film de dix minutes, Kiri (brouillard), qui consiste en un seul plan fixe d'un paysage recouvert de brouillard, lequel se dissipe peu à peu, révélant forêts et montagnes. "Il faudrait étudier, dit-il, (pourquoi pas sérieusement ?) le gris en photographie et au cinéma."

 

Source 

__________________

* Kurokawa, Kishô, Rediscoevring Japanese Space, Naew York, Tokyo, Weatherhill, pp. 61-62, traduction de l'auteure. 

 

vendredi 11 mars 2016

L'énigme Augenblick (épisode trois)

Un clin d’œil c'est aussi, parfois, un signe de connivence, un message furtif le plus souvent délivré à l'insu du reste du monde, l'appel d'une complicité. Avec Augenblick, j'ai ressenti le besoin de partager ce qui d'ordinaire restait dans le secret (au moins temporaire) d'un carnet, rédigé le plus simplement du monde, au crayon de papier. Besoin d'un clin d’œil adressé au monde, à celui qui m'entoure, à travers les chambres d'échos que sont ce site, Facebook, le mail. Je ne touche pas des milliers de personnes (et cela m'effraierait, je pense), mais de cette audience modeste sont montés quelques échos bien intéressants à écouter, et que je veux ici transcrire en partie.

Pour la première fois, Nicolas Robin, un collègue  également chanteur lyrique au Conservatoire de Châteauroux, s'est fendu ici d'un commentaire : " Par déformation professionnelle ce mot me transporte encore et toujours vers les lieder de Schubert et notamment celui intitulé "Le chant du pèlerin" (poème de Franz von Schober);
On le retrouve dans l'avant dernière strophe... et il y est question d'amitié également!

..."Doch mir, so wie ich weiter strebe
An meinem harten Wanderstab,
Reißt in des Glückes Lustgewebe
Ein Faden nach dem andern ab.

Drum kann ich nur von Gaben leben,
Von Augenblick zu Augenblick,
O wollet vorwurfslos sie geben,
Zu eurer Lust, zu meinem Glück.

Ich bin ein Waller auf der Erde
Und gehe still von Haus zu Haus,
O reicht mit freundlicher Gebärde
Der Liebe Gaben mir heraus!

traduction:

"Mais pour moi, comme je continue à peiner
Avec mon solide bâton de marche,
Dans le tissu de ma fortune se défont
Les fils l'un après l'autre.

Aussi je peux seulement vivre de dons
D'un instant à l'autre.
Oh, donnez-les sans reproches,
Pour votre joie, pour mon bonheur.

Je suis un pèlerin sur cette terre
Et je vais silencieux de maison en maison,
Oh, d'un geste amical, offrez
Le don d'amour à moi !"

Il y joignait même l'adresse d'un extrait vidéo que voici :



Juste avant, par courriel cette fois, Etienne Cornevin m'adressait  un poème de Michel Seuphor, où l'instant se trouvait relié à ce qui semble de prime abord l'exact antonyme : l'éternité. Cette alliance des deux termes n'est bien sûr pas nouvelle, mais il est peut-être fécond d'en méditer encore une fois le sens et la profondeur.


J’aurai jeudi prochain
cent vingt-deux ans.
J’ai dix-sept jours
encore à vivre
à vivre encore
dans le bonheur
de chaque instant.

Vous voyez ça ?
encore à vivre
à vivre encore
avec l’éternité
et toute la civilisation
lacustre.


Oh! là-là !
avec l’éternité.
Oh ! la – li – hé !
oh ! la – li – hé !
et toute la civilisation
lacustre.

Sais-tu qu’une goutte
peut libérer des flots
que chaque instant
vaut une éternité ?

Michel Seuphor : Solfège

Résonance encore entre instant et éternité, en lisant Je t'aime ma chatte, le dernier carnet BD de Joann Sfar (Delcourt), emprunté à la médiathèque. Il y retrace un dialogue avec une certaine Natty, qu'il désigne comme "la psy la plus paradoxale du monde". Sfar évoque sa séparation d'avec sa femme, disant : "Mais moi j'ai vraiment cru à ça, qu'il n'y aurait qu'elle et moi et qu'on s'aimerait toujours. Avec elle, ça me semblait possible d'être heureux pour l'éternité, c'est con."
C'est à ces mots que Natty répond : "Non, c'était vrai, c'était vrai au moment au moment où tu le pensais... j'appelle ça l'éternité de l'instant."

Joann Sfar, Je t'aime, ma chatte, Delcourt, 2015
 Encore. Dimanche matin 7 mars, premier dimanche de mars, je me rends avec les petits à la brocante des Marins, un des vrais lieux magiques pour moi, ici à Châteauroux. La pluie lancinante de la veille est oubliée, le soleil réchauffe un côté de l'avenue tandis que sur l'autre les exposants ont les pieds gelés. C'est sur cet ubac que je repère un petit carton de livres non déballés avec, en surface, quelques volumes de la collection "Poètes d'aujourd'hui". Je fouille, je mets de côté un Queneau, un Desnos, un Beckett par lui-même, de Ludovic Janvier. Et tout à coup, au fond du carton, ce livre de Gaston Bachelard, L'intuition de l'instant !


Belle couverture avec le philosophe chapeauté, traité en deux couleurs, orange de la barbe et du patronyme. Revenu à la maison, replongeant dans l'article de Trivium, je réalise que ce livre est précisément cité dans la réflexion sur Augenblick :

(...) le couple Moment / Augenblick fonctionne comme le couple moment / instant, le deuxième terme se réservant à chaque fois la description d’un laps de temps si bref qu’il se dérobe à la mesure. Toutefois, alors que l’usage français impose le plus souvent d’ajouter une épithète quand instant désigne autre chose qu’une division objective du temps (voir par exemple G. Bachelard, L’Intuition de l’instant, Stock, 1932, p. 36 : « un instant fécond »), c’est l’inverse qui se produit en allemand, où Augenblick seul désigne immédiatement l’instant vécu. Jaspers souligne que « le mot “Augenblick” caractérise quelque chose de tout à fait hétérogène dans ce qui reste identique sous les concepts formels du temps, à savoir le vide et le plein (das Erfüllte und Leere) ». Ce qui conduit à la distinction terminologique suivante : « L’atome de temps (Zeitatom) n’est certes rien, mais l’instant (Augenblick) est tout » (K. Jaspers, op. cit., p. 108-117). Par là, Jaspers rassemble tout le processus au cours duquel l’Augenblick s’est trouvé doté d’une forte charge poétique et esthétique. 
 Et la phrase suivante aborde justement le rapport de l'éternité et de l'instant :

La poésie développe particulièrement le thème de la part d’éternité contenue dans l’instant (cf. Goethe, Faust, I, V, 73) (...)
Et c'est avec une citation de Goethe que Christophe André a conclu sa conférence sur la méditation de pleine conscience, à laquelle j'ai assisté mardi à Equinoxe :

        " Alors l'esprit ne regarde ni en avant ni en arrière. Le présent est notre seul bonheur."



dimanche 6 mars 2016

L'énigme Augenblick (épisode deux)

Petit tableau liminaire au texte de Trivium :

Chacun de ces termes est analysé, discuté, confronté aux autres. Dans la  quatrième section de l'article, il est écrit que "l'allemand représente l’instant non comme un point immobile sur une ligne (in-stans), mais comme un mouvement organique, le clin d’œil. L’Augen-blick allemand évoque à la fois la vitesse du regard et la lumière que celui-ci retient (cf. le poème de Schiller, Die Gunst des Augenblicks [La Faveur de l’instant])."

Je ne connais pas ce poème, mais c'est un jeu d'enfant bien sûr de le retrouver sur la Toile. Voici les cinq premiers quatrains :

Und so finden wir uns wieder
In dem heitern bunten Reihn,
Und es soll der Kranz der Lieder
Frisch und grün geflochten sein.

Aber wem der Götter bringen
Wir des Liedes ersten Zoll?
Ihn vor allen laßt uns singen,
Der die Freude schaffen soll.

Denn was frommt es, daß mit Leben
Ceres den Altar geschmückt?
Daß den Purpursaft der Reben
Bacchus in die Schale drückt?

Zückt vom Himmel nicht der Funken,
Der den Herd in Flammen setzt,
Ist der Geist nicht feuertrunken,
Und das Herz bleibt unergetzt.

Aus den Wolken muß es fallen,
Aus der Götter Schoß das Glück,
Und der mächtigste von allen
Herrschern ist der Augenblick.
 
Et la traduction en français (Pierre Mathé):
 
Ainsi donc nous nous retrouvons
Dans notre cercle joyeux et bigarré
Pour tresser une fraîche et verte
Couronne de chansons.

Mais à quel dieu paierons-nous
Le premier droit sur nos chansons ?
Avant tous les autre chantons
Celui qui doit nous apporter la joie.

Car à quoi sert-il que Cérès
Orne l'autel de ses fruits,
Que Bacchus verse dans la coupe
Le pourpre jus du raisin ?

Si l'étincelle qui embrase le foyer,
Ne jaillit pas du ciel,
L'esprit ne connait pas l'ardente ivresse
Et le cœur demeure affligé.

C'est des nuages, du giron des dieux,
Que doit tomber le bonheur,
Et le plus puissant de tous les souverains
Est celui de l'instant.
 
 
Un cercle joyeux et bigarré, des chansons, Cérès et Bacchus ? Mais c'est une fête semblable à celle  des Tasons qui est ici évoquée... Ne sont-ils pas au fond de grands romantiques ? Car enfin je lis dans un livre de 1955, Le Romantisme dans la musique européenne, par Jean Chantavoine (quel nom délicieux) et Jean Gaudifroy-Demombynes (je n'invente rien), qu'à l'époque romantique commencèrent à foisonner des Sociétés d'amateurs : "Dans certaines maisons bourgeoises, où peuvent se grouper assez d'invités pour former un petit orchestre, et où l'hôte peut tout au moins, à défaut d'un cachet, leur offrir à souper. C'est le cas du salon de Goethe. Au début, il s'agissait simplement d'épicer le repas au moyen de "chansons de table". Puis le cercle musical se développa : après un chœur à quatre voix, Goethe eut des instrumentistes professionnels. Il y fait souvent allusion dans ses Annales de 1807 et de 1809. Une répétition avait lieu le jeudi, et une exécution le dimanche "devant une société choisie". En 1810, lors du suprême développement de ce petit cercle, on chanta une Cantate de Zelter,  Die Gunst des Augenblicks [La Faveur de l’instant]."

Je n'ai pas trouvé trace sur le net de cette fameuse Cantate. A défaut, voici une version électro du poème de Schiller, par le groupe Schwarzblut, un groupe néerlandais qui, si j'en crois Wikipédia, est inspiré par Goethe et chante exclusivement en allemand.



Est-il maintenant possible, réaliste, vraisemblable de penser que derrière ce mot Augenblick, émergé au sortir d'une nuit presque blanche, s'élève un tel massif historique et culturel ? Comment accepter cette énormité, cette incongruité au regard du bon sens rationnel ?

(A suivre)