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mardi 24 mai 2022

7.2 - La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer

"1er mai.

Il nous reste à repeindre le nom du phare, tracé en grosses lettres noires sur la tour. Elles ont un peu viré au gris au cours de l'hiver. J'ai fait le A, Martin le R, ce R dont il affirme, dans ses jours sombres, qu'il est de trop. Nous avons écrit ensemble le M. "

Jean-Pierre Abraham, Ar-Men, Le Tout sur le Tout, p. 153 (1ère édition, Seuil, 1967)

➔ Suite de 7 - Tempête à Helgoland (mais peut se lire indépendamment)

Helgoland (ou Heligoland), île allemande en mer du Nord, disposait d'un phare, construit en 1902 en remplacement d'un premier phare édifié par les Anglais en 1811. Peu après avoir lu le livre de Carlo RovelliHelgoland, Le sens de la mécanique quantique (Flammarion, 2021), j'avais déniché à Noz un beau livre de l'historien R.G. Grant, Phares du monde, Aventures humaines, gravures et plans, récits, paru en 2018 aux éditions Heredium, et j'avais été ravi d'y découvrir, une fois revenu à la maison, en page 144, le phare de cette fameuse île où Werner Heisenberg fit avancer de manière prodigieuse la mécanique quantique à l'été 1925.

L'élément le plus frappant de ce phare d'Helgoland, écrit Grant, "était l'usage innovant de la lumière électrique. La salle des feux comportait trois projecteurs composés de lampes à arc, assorties de réflecteurs paraboliques. Ces feux se tenaient sur une plateforme pivotante, alimentée par un moteur électrique, lui-même relié par câble à une centrale électrique." Il note ensuite que le phare fut détruit par les bombardements anglais pendant la Seconde Guerre mondiale.


Le 23 avril, j'achetai Vider les lieux, d'Olivier Rolin. Un écrivain que j'aime beaucoup, et d'ailleurs on croise de temps en temps son nom dans ces pages. Dans ce beau récit, Rolin raconte son déménagement douloureux, "une fin du monde au petit pied, disait Michel Leiris", de l'appartement de la rue de l'Odéon qu'il occupait depuis trente ans. Sommé donc de "vider les lieux", au moment où la pandémie l'astreint au confinement... il en profite pour raconter les histoires qui se cachent derrière chaque objet, souvenir, livre recueillis dans ce lieu à la déjà riche histoire, comme le rappelle Norbert Czarny, dans un bel article d'En attendant Nadeau : "Tom Paine, sympathisant de la révolution française, y a vécu. Il a échappé de peu à la guillotine sous la Terreur, sauvé par Thermidor. Il s’est fait peu d’amis dans le monde, pas plus aux États-Unis, son pays d’origine, qu’en France où Napoléon a peu apprécié d’être traité de charlatan, ou encore en Angleterre, pays dans lequel il a exercé mille métiers. Il reste « magnifiquement déplacé – la position la plus juste qu’on puisse tenir dans la société ». Olivier Rolin se définit lui aussi de cette façon."

Attardons-nous sur la fin de ce livre foisonnant, parfois poignant, et souvent drôle aussi, de par la capacité d'auto-dérision de l'auteur. Mais si j'insiste sur la fin, c'est parce que les résonances avec les thèmes qui me traversent actuellement y furent particulièrement nombreuses. Après l'état des lieux avec le "requin de l'immobilier" qui "se déplaça en personne, très aimable soudain, très désireux surtout de constater de visu que je foutais le camp pour de bon", Rolin procède le lendemain matin à une ultime inspection de la rue, quasi cérémonielle, mais, précise-t-il, "l'endroit où j'avais passé la moitié de ma vie méritait bien que je lui rende les honneurs (dont ce livre est le dernier)". Le nom de Sylvie Beach est le premier cité : au mois de mai 1921, la jeune américaine, qui sera célèbre pour avoir la première édité l'Ulysse de James Joyce en 1922, s'était installée au n°12, en face de la librairie d'Adrienne Monnier, son amie et amante. Joyce est l'un des fils rouges du livre. Dans l'entretien qui suit l'article de Czarny, Olivier Rolin dit de Joyce  que "c’est la liberté infinie des mots, des phrases, la littérature énergumène, c’est le grand carnaval, le grand jeu, la « liberté libre ». "



De cette plaque, Rolin dit qu'il pouvait l'apercevoir de chez lui en ouvrant la fenêtre droite, et à la condition de se pencher dangereusement au-dehors. "Ce fut le 2 février de cette année-là, jour des quarante ans de Joyce, que l'imprimeur livra les deux premiers exemplaires du livre, un pavé à couverture bleue de sept cent trente-deux pages pesant un kilo et demi." Sur l'autre rive, le côté Adrienne Monnier, il signale d'ailleurs qu'un exemplaire original de la traduction d'Ulysse trônait seul dans une vitrine de la librairie Amélie Sourget : "J'entrai demander le prix : sept mille cinq cent euros. L'un des cent premiers exemplaires numérotés sur vélin d'Arches. Pas pour moi."

Plus loin, il signale un magasin de tapis baptisé "L'Ourartien", "dont le nom énigmatique me fut l'occasion d'apprendre que le royaume d'Ourarou ou Urartu s'étendait entre le neuvième et le sixième siècle avant notre ère, sur les hauts plateaux arméniens aux alentours du lac Van." A ce moment-là, je suis saisi, parce que ce lac Van, que je ne connaissais absolument pas hier encore, avait été cité dans le film Arménie 1900, de Jacques Kébadian, vu le matin même à l'Apollo, dans le cadre du festival Hayastan (Arménie en Berry). Je me souvenais encore très bien de ce zoom de la caméra sur la carte de Turquie. Je vois que le film est disponible sur You Tube :


Le commentaire rapporte un proverbe qui disait que Van dans ce monde est le paradis dans l'autre. A 6 :42, je retrouve le lac Van :



Revenons au texte de Rolin : "Sa fin est entourée de mystère. Il fallut attendre les années trente du vingtième siècle pour que des archéologues soviétiques le fassent émerger de l'oubli où il était tombé depuis deux mille ans. Il est étrange que j'aie quant à moi attendu le dernier matin de mon séjour rue de l'Odéon pour m"interroger sur le sens de ce mot qui commence comme Oural et Ouranos et finit comme martien ou mozartien. Cela fait longtemps pourtant que j'ai lu Voyage en Arménie de Mandelstam, où il est dit, dès la quatrième page, que "des terrassiers creusant les fondations d'un phare devant être érigé sur une pointe désolée de la langue de terre de Tsamarkabed, venaient de mettre au jour quelques-unes de ces grandes urnes de terre dans lesquelles les peuples anciens de l'Oural avaient coutume d'ensevelir les morts." La mention en passant de ce phare précède de peu celle de ce comptoir d'un fabricant d'instruments d'optique qui se tenait au dix-neuvième siècle, au numéro 21, à l'enseigne de la famille Soleil - "c'était une dynastie, rois de la lumière de père en fils, vrais rois Soleil. [...] Et lorsqu'en 1819 Augustin Fresnel, ingénieur en même temps que théoricien génial, conçut à partir d'une idée de Buffon le principe de la "lentille à échelons", formée de prismes annulaires collés sur une glace, qui allait révolutionner l'éclairage des phares, c'est évidemment aux Soleil qu'il s'adressa pour les fabriquer."

Cette seconde résonance était pétrifiante, et le texte qui filait son chemin tissa ensuite l'Arménie et tous les phares du monde :
"Le prototype de "l'appareil lenticulaire à feux tournants", installé sur le sommet de l'Arc de Triomphe en août 1822, projeta son éclat jusque sur les hauteurs de Notre-Dame de Montmélian, près de Chatenay, "à 16400 toises de distance", soit pratiquement trente-deux kilomètres. Il fut installé l'années suivante sur le phare de Cordouan, au large de la Gironde, et bientôt les lentilles de Fresnel, remplaçant les vieux réflecteurs paraboliques, équiperont tous les phares de France, d'Europe et du monde (jusqu'à celui de Tsamarkabed* sur le lac Sevan, que voyait construire Mandelstam). Le père de la théorie ondulatoire de la lumière n'eut guère le loisir de jouer du succès de son invention, il mourut de la tuberculose en 1827, à trente-neuf ans (c'est un héros romantique), ayant trouvé cependant le temps d'établir la liste de tous les phares à construire sur les côtes françaises, avec leurs caractéristiques optiques."

 La lentille de Fresnel figure en regard de la page de titre du livre Phares du monde :


Grant ne tarit pas d'éloges sur l'invention de Fresnel, "incontestablement le progrès le plus décisif de toute l'histoire des phares." Il souligne pourtant que l'emploi des lentilles de Fresnel fut assez lent à se propager hors des frontières françaises, à cause tout d'abord de leur coût très élevé. "La Grande-Bretagne, écrit-il, ne disposait alors ni de firmes assez compétentes pour produire le verre, ni du savoir-faire optique permettant de fabriquer une lentille de Fresnel. Avec beaucoup d'hésitation, Alan Stevenson adopta le nouveau système et plaça en 1842 une lampe de Fresnel de fabrication française dans son phare de Skerryvore. Finalement, le problème de l'approvisionnement fut résolu par une entreprise de Birmingham, Chance Brothers, fournisseur de verre pour le célèbre Crystal Palace de l'Exposition universelle de 1851." Les Américains furent eux aussi à la traîne : en 1838, le Congrès chargea le commodore Matthew Perry (celui-là même qui força en 1853-1854 l'ouverture des ports japonais au commerce américain) de rapporter des lentilles Fresnel de Paris pour les tester. Malgré la réussite dudit test, il fallut attendre la création du US Lighthouse Board en 1852 pour que le système de Fresnel soit adopté aux Etats-Unis.

Bref, cette échappée vers les Soleil et Fresnel  excite la verve de Rolin qui termine par quatre pages lyriques sur ces phares, tous ces phares dont il a, dit-il, un jour guetté l'apparition au-dessus de l'horizon, vu le faisceau cisailler la nuit : "Tout à coup on est loin du sixième arrondissement. Je largue les amarres. La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Armen, de Jean-Pierre Abraham, était le second dans ma bibliothèque, juste après les Ecrits spirituels d'Abd-el-Kader, c'est l'ordre alphabétique d'auteurs qui voulait ça." Armen, qu'un seul article reprend ici, écho d'une confusion, mais qui prend tout son sens si on se souvient des lignes au-dessus :

"Outre Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, de Charif Majdalani, j'avais emprunté à la médiathèque un autre livre, un pavé de six cents pages d'Hélène Gestern qui se nomme Armen (Arléa, 2020). Il me semble l'avoir entraperçu à Arcanes, mais j'ai pensé alors qu'il devait s'agit d'un autre livre sur le phare d'Ar-men , à dix kilomètres de l'île de Sein, qui donne son titre au beau récit de Jean-Pierre Abraham, un ami de Georges Perros qui en fut le gardien pendant trois ans. Je me trompais : Armen désignait Armen Lubin, de son vrai nom Chahnour Kérestédjian, écrivain et poète arménien né à Istanbul en 1903, et exilé à Paris vingt ans plus tard à cause du génocide. 

Pourquoi avoir choisi ce livre ? Je n'avais jamais lu Hélène Gestern (même si j'avais acheté un de ses livres mais il attendait encore son heure dans la bibliothèque - j'y reviendrai), et je ne connaissais Armen Lubin que depuis très peu de temps, depuis que j'avais lu les dix pages que lui consacre Philippe Jaccottet dans L'entretien des muses. Il faut croire que ce nom d'Armen, qu'il soit fragment d'Arménie ou phare affrontant l'Océan, portait suffisamment de mystère en lui pour précipiter ma curiosité."

Un autre passage de l'article évoque le phare :

Réservant la prose au versant arménien de son œuvre, et à une correspondance proliférante avec nombre d'écrivains amis, et en particulier avec Madeleine Follain, femme du poète Jean Follain, fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, Armen Lubin développe en ses années de maladie et de précarité sociale une poésie "où le marteau de la souffrance, écrit Jaccottet, (tantôt vécue, tantôt venue du lit voisin) est là pour casser quand il faut l'harmonie du système, rompre une articulation trop naturelle, une mélodie trop fluide." Dans les notes qui suivent son étude, il cite ce passage où il est question d'un phare et l'on peut se demander si le poète avait à l'esprit ce phare qui portait son nom (Hélène Gestern raconte qu'il le découvre par hasard en lisant une complainte bretonne, et il écrit alors à Paulhan : "Saviez-vous que mon prénom désignait le phare le plus avancé de la France, pas gaie cette histoire ! Me voici condamné aux tempêtes perpétuelles."(p. 545) :

Il en est qui émergent d'un océan d'effroi
Avec la poitrine qui se soulève, qui se broie,
Il y a le sable, il y a le vent, il y a le phare,
Il y a le cœur étonné en avant de ses remparts. 



Rolin, en une sorte de feu d'artifice, de bouquet final, fait une longue liste d'oeuvres où les phares brillent d'un éclat particulier.  Donnons simplement les deux dernières phrases :
"Et puis il y a le feu du cap Jonquière à Sakhaline, qui la nuit paraît à Tchekhov comme l'oeil rouge du bagne, Le Phare du bout du monde, de Jules Verne, assailli par la bande des pilleurs d'épaves menés par les sinistres Kongre et Carcante, et encore les fantasmes nécrophiles de La Tour d'amour, roman ultra-kitsch de Rachilde qui prétend se passer dans le même phare, Ar-Men, que l'austère journal de Jean-Pierre Abraham. Phares érotiques. Le phare de Baily s'allume sur la pointe de Howth tandis que Leopold Bloom s'inquiète de l'humidité de sa chemise après qu'il s'est branlé en matant les jarretières et les culottes de batiste de Gerty Mac Dowell. On en revient toujours à Ulysse."
Ne reste plus qu'une page. Stop, dit Rolin. Assez divagué. La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer, à peine s'est-elle élancée qu'elle s'arrête, bute contre le boulevard Saint-Germain.
"Et ce n'est pas en bateau que je prends le large : garé devant la vitrine aux autographes napoléoniens, Patrick m'attend, avec sa camionnette déglinguée remplie d'un dernier chargement de livres. On est le 16 juin, cent seize ans exactement après le jour dont Buck Mulligan, élevant son bol à raser comme un calice, salue la naissance sur la bai de Dublin, et qui s'achève tard dans la nuit au numéro 7 d'Eccles Street dans le lit où Leopold et Molly Bloom sont couchés tête-bêche, celle-ci soliloquant. C'est le hasard qui veut ça, je n'en. ai pas fait exprès, mais ça tombe bien."

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* Curieusement le nom de Tsamarkabed est inconnu de Google. Il est rare que le moteur soit mis ainsi en échec.

mercredi 24 mars 2021

Le grand vertige de la vie qui bascule

"Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c’est une autre histoire. Ce qu’il faut dire d’abord, c’est qu’il y régnait un grand silence lourd et sans fêlure – quelque chose comme l’équilibre d’une balance. Des cris d’oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux."

Albert Camus, Noces, Le vent à Djémila

Alors j'ai lu Un vertige d'Hélène Gestern, court récit d'une soixantaine de pages lui-même suivi d'un récit encore plus court, La séparation.

Un vertige. On peut s'interroger sur ce titre, qui n'est pas véritablement explicité dans le texte. Désigne-t-il l'effet de cette rupture amoureuse qu'elle conte dès le premier chapitre ? Suivie de retrouvailles sept ans plus tard, qui conduisirent au même chaos. Toujours est-il que le mot vertige affleure en plusieurs endroits, que je me propose ici d'inventorier. En même temps je constatai l'émergence parallèle d'un autre motif, auquel j'avais failli consacrer une chronique lorsque je découvris (bien tardivement) Noces d'Albert Camus, car il est, sans doute aucun, l'un des traits saillants de cette prose magnifique : le silence.


Première occurrence, chez Hélène Gestern, du vertige page 20 (de l'édition Folio dont je me sers) :

"Durant les fêtes, j'ai séjourné trois jours à Paris, dans l'appartement que m'avait laissé une amie durant son absence. J'ai passé le lendemain de Noël à parcourir le quartier et les lieux qui avaient été les nôtres : les librairies, le Ve arrondissement, le jardin des Plantes. Chaque pas était un vertige, j'étais dans une sorte de mort intérieure, tout m'apparaissait blanc et silencieux, irréel, je ne savais plus au fil des rues ce qui restait de moi"
Désorientation, sensation de vide et d'irréalité à reparcourir les chemins qui furent autrefois ceux de l'amour partagé. L'espace est blanc et silencieux. Silence que l'on retrouve à la page suivante : la narratrice est reparti début janvier en Normandie, dans une abbaye, afin de consulter des manuscrits et elle écrit : "Dans ma chambre, le soir, j'écoutais le silence, absolu, car peu de rumeurs du monde parvenaient  jusque-là."

Cette alliance, et j'ai même envie de dire cet alliage, du vertige et du silence se retrouve page 31:

"Le temps, dévastateur, vient poser une nappe étale d'indifférence sur la situation. Le désir meurt, la souffrance du désir en même temps que lui. Le corps glisse dans son propre vertige, un espace très blanc et très silencieux où plus rien n'a droit de cité, surtout pas la pensée de l'autre." [C'est moi qui souligne]
Ce que m'évoque aussi ce passage c'est le motif proustien de l'amour oublié dans Albertine disparue : "sans sa pulsation aortique [de la jalousie], le "très haut amour", écrit encore Gestern, souvenir dévitalisé qu'aucun désir ne colore plus, n'est que le résidu d'une passion morte." Très haut amour renvoie bien sûr au poème de Catherine Pozzi, qui fut l'amante de Paul Valéry de 1920 à 1928.

Très haut amour, s’il se peut que je meure

Sans avoir su d’où je vous possédais,

En quel soleil était votre demeure

En quel passé votre temps, en quelle heure

            Je vous aimais,

La référence n'est pas anodine, car cette liaison avec Valéry est aussi une histoire toute de brûlures et de ruptures. Gil Pressnitzer écrit justement que « Vénus tout entière à sa proie attachée », elle ne pouvait posséder son amant fuyant. Elle l’orgueilleuse, ne pouvait être que la maîtresse que l’on cèle, que l’on scelle, que l’on dissimule. Après la rupture, elle ne voudra que d’une solitude fiévreuse, totale, noire. « Le prince des poètes » avait la lâcheté des hommes. Il n’en sortira pas indemne lui aussi. Les disputes incessantes, les séparations mille fois consommées, les retrouvailles en pleurs les auront tous les deux dévastés. Car il s’agit plus d’une union mystique que d’une union physique."

« Je ne sais plus si ton bras est autour de mon esprit ou ta pensée appuyée à mon corps qui te cède ». 

Catherine Pozzi et Paul Valéry

Nous retrouvons silence et vertige dans le chapitre intitulé Corps, où Hélène Gestern se dit persuadée que l'amour nous modifie biologiquement :

"Dans les jeux de l'amour, qui confondent la barrière des identités, nous rendant poreux, vulnérables, perméables, ouverts et offerts, il pourrait y avoir quelque chose qui nous ramène à la chaleur première, au cercle paisible de la chair autour de la chair, quand nous respirions encore dans un monde de silence amniotique où le froid n'avait pas pris possession de nous." (p. 42)
La rupture consommée, il faut alors composer avec le manque. Le corps devient île que seul le chat peut toucher, un fardeau quotidien sur quoi l'on doit "imprimer des attitudes, des expressions destinées à faire croire aux autres que je suis en vie alors qu'à l'intérieur tout est vide et blanc." Et la crainte survient que jamais ce corps ne puisse être à nouveau ému :

"Réapprendre la grammaire du corps d'un autre, même s'il m'arrive d'en avoir le désir fugitif, me paraît une tâche insurmontable, car ma masse organique s'est pétrifiée dans la chair de celui qui lui parlait un langage de splendeur et de vertiges."
Le dernier couple silence/vertige se situe dans le dernier chapitre, Écrire. "Écrire n'a pas été salvateur, écrit-elle. La grande souffrance s'est faite dans le silence." Et, un peu plus loin, elle s'interroge sur la "force qui nous pousse, au mépris le plus élémentaire de nous-même, dans des amours invivables, sur ce que cela suppose de défaillance - puisque l'on finit par tout abdiquer -, de masochisme et de désir de mort. Mais aussi sur la valeur intrinsèque de cette démence, celle qui nous porte hors de nous et nous permet de voir de près, au moins une fois, le grand vertige de la vie qui bascule."

Dans ce récit bref, tranchant, découpé comme au scalpel, d'autres échos étaient perceptibles, bien familiers pour moi aujourd'hui. Il y avait d'abord cette histoire de Noël solitaire, ces marches dans le centre de Paris, la mention du jardin des Plantes. C'était encore une fois, on l'aura deviné, la grande ombre de Sebald qui s'étendait sur ces lignes. D'autant plus qu'à la phrase suivante, elle raconte être allée voir le lendemain, avec un ami à peu près aussi mal en point qu'elle, une exposition sur les émigrés d'Ellis Island, "renouant avec ma fascination ancienne pour les gens sans lieu, leur regard si fixe, si grave, si poignant sur ces photographies où presque aucun d'eux ne sourit."*

Mais le plus troublant c'était encore un chapitre titré Bibliothèque nationale. Lorsqu'elle a commencé, dit-elle, à fréquenter le bâtiment Tolbiac, rebaptisé par la suite François Mitterrand, "le quartier était encore en chantier et l'avenue de France un morceau d'asphalte ouvrant sur du vide. Je crois que T. et moi étions ensemble quand j'ai pris ma première carte."

La bibliothèque est devenu pour Hélène Gestern un lieu de repli presque foetal, où là aussi le silence a tous ses droits :

"Il m'arrive aussi de plus en plus souvent, d'y aller pour rien, avec mes propres livres, et de passer simplement  quelques heures à écrire dans cet espace de silence, dont j'aime la géométrie et le calme, une fois franchi le sas utérin de l'entrée qui renvoie l'univers extérieur au loin." (pp. 59-60)

Mais cet espace n'est pas aussi pacifié que l'on pourrait croire. Six mois après la première rupture, où T. avait annoncé quitter l'Europe, elle le voit de dos, dans un couloir de la Bibliothèque, non seulement il n'avait pas quitté l'Europe mais, ajoute-t-elle ironiquement, "son chagrin avait trouvé une jolie et blonde compagnie." Sept ans plus tard, "au printemps de nos retrouvailles, nous sommes retournés à la Bibliothèque nationale ensemble. Il me disait qu'il n'avait jamais été aussi heureux dans ces lieux que ce jour-là." Un bonheur qui fut donc bref, et il a fallu revenir. Sans lui. "Remettre ses pas dans le vide du présent, refaire seul l'itinéraire enchanté que l'on fit à deux, sur une esplanade devenue chemin de croix. Le silence était surnaturel, je tournais dans un espace métamorphosé et inquiété par sa présence."

Une esplanade que Sebald évoque ainsi dans Austerlitz :

"Une fois gravies les quatre douzaines de marches aussi raides qu'étroites, opération qui même pour les visiteurs assez jeunes ne va pas sans danger, dit Austerlitz, vous voici sur une esplanade couverte des mêmes madriers striés, délimitée aux quatre coins par les tours de vingt-deux étages de la Bibliothèque et couvrant la surface approximative de neuf terrains de football, qui, littéralement parlant, vous en impose et vous écrase." (p. 375)
Après cette digression gesternienne, nous allons remettre nos pas dans la pérégrination sebaldienne.

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* Dans une étude pour la revue en ligne Textimage, intitulée Écrire avec et contre l’image,
dispositifs de l’enquête mémorielle dans Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir
de Georges Perec et Robert Bober et Les Emigrants de W. G. Sebald, Marie-Jeanne Zenetti ouvre par cette citation d'Austerlitz, p. 109 :

"Ce qui m’a constamment fasciné dans le travail photographique, c’est l’instant où l’on voit apparaître sur le papier exposé, sorties du néant pour ainsi dire, les ombres de la réalité, exactement comme les souvenirs, dit Austerlitz, qui surgissent aussi en nous au milieu de la nuit et, dès qu’on veut les retenir, s’assombrissent soudain et nous échappent, à l’instar d’une épreuve laissée trop longtemps dans le bain de développement."

Perec, autre écrivain majeur pour Hélène Gestern

lundi 22 mars 2021

O solitude My sweetest choice

« Nous sommes habités par les morts. Ils nourrissent notre vie, mais pourraient nous emprisonner dans leurs ténèbres si l'on n'y prend garde » 

Hélène Gestern, Armen, Arléa 2020, p. 144. 

Outre Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, de Charif Majdalani, j'avais emprunté à la médiathèque un autre livre, un pavé de six cents pages d'Hélène Gestern qui se nomme Armen (Arléa, 2020). Il me semble l'avoir entraperçu à Arcanes, mais j'ai pensé alors qu'il devait s'agit d'un autre livre sur le phare d'Ar-men , à dix kilomètres de l'île de Sein, qui donne son titre au beau récit de Jean-Pierre Abraham, un ami de Georges Perros qui en fut le gardien pendant trois ans. Je me trompais : Armen désignait Armen Lubin, de son vrai nom Chahnour Kérestédjian, écrivain et poète arménien né à Istanbul en 1903, et exilé à Paris vingt ans plus tard à cause du génocide. 

Pourquoi avoir choisi ce livre ? Je n'avais jamais lu Hélène Gestern (même si j'avais acheté un de ses livres mais il attendait encore son heure dans la bibliothèque - j'y reviendrai), et je ne connaissais Armen Lubin que depuis très peu de temps, depuis que j'avais lu les dix pages que lui consacre Philippe Jaccottet dans L'entretien des muses. Il faut croire que ce nom d'Armen, qu'il soit fragment d'Arménie ou phare affrontant l'Océan, portait suffisamment de mystère en lui pour précipiter ma curiosité.


Je ne l'ai pas regretté : l'ouvrage croise la biographie de Lubin et l'autobiographie d'Hélène Gestern (dont ce n'est pas non plus le vrai nom - mais elle refuse l'idée de pseudonyme - gardant le sien propre pour ses travaux universitaires). Les deux itinéraires sont marqués par l'exil et la douleur. Celle, longue et intense, d'un Lubin atteint d'une tuberculose osseuse, le mal de Pott, qui le ruine physiquement et le contraint à errer d'hôpital en sanatorium pendant des années et des années ; celle, plus psychique et plus sporadique, mais non moins violente, de l'écrivaine, confrontée au silence des générations précédentes murés dans le silence des effrois de l'histoire, au deuil précoce d'un compagnon aimé et aux ruptures amoureuses cataclysmiques.

Réservant la prose au versant arménien de son œuvre, et à une correspondance proliférante avec nombre d'écrivains amis, et en particulier avec Madeleine Follain, femme du poète Jean Follain, fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, Armen Lubin développe en ses années de maladie et de précarité sociale une poésie "où le marteau de la souffrance, écrit Jaccottet, (tantôt vécue, tantôt venue du lit voisin) est là pour casser quand il faut l'harmonie du système, rompre une articulation trop naturelle, une mélodie trop fluide." Dans les notes qui suivent son étude, il cite ce passage où il est question d'un phare et l'on peut se demander si le poète avait à l'esprit ce phare qui portait son nom (Hélène Gestern raconte qu'il le découvre par hasard en lisant une complainte bretonne, et il écrit alors à Paulhan : "Saviez-vous que mon prénom désignait le phare le plus avancé de la France, pas gaie cette histoire ! Me voici condamné aux tempêtes perpétuelles."(p. 545) :

Il en est qui émergent d'un océan d'effroi
Avec la poitrine qui se soulève, qui se broie,
Il y a le sable, il y a le vent, il y a le phare,
Il y a le cœur étonné en avant de ses remparts. 

Au mitan du livre, Hélène Gestern évoque les écrivains qui l'ont accompagnée. "A leur façon, écrit-elle, les livres que nous lisons écrivent notre biographie". Et de citer alors Muriel Cerf, dont elle note qu'elle meurt en 2012 dans l'indifférence presque générale, Alejo Carpentier, l'Ada de Nabokov, De sang-froid de Truman Capote, Ishiguro, Apollinaire qui "infuse" sa "rythmique personnelle", Antonio Muñoz Molina, Perec, dont elle ne manque jamais de baptiser un personnage de ses romans du nom de l'un de ceux de La Vie mode d'emploi, et puis soudain :

"J'ai trente ans à l'arrivée de Sebald, dont j'entends parler au séminaire. Je lis Austerlitz, je me laisse surprendre par sa lenteur envoûtante, sa façon de ne jamais élever la voix au coeur du drame, auquel l'auteur nous conduit pourtant avec une implacable certitude. Sebald me trouble pendant qu'Annie Ernaux me transfigure : L'Evénement m'apprend que, dans certaines de ses formes les plus concises et les plus exigeantes, la littérature coïncide tout simplement avec la vie."

Je suis habitué aux coïncidences, mais elles ne cesseront jamais, je crois, de me troubler : ainsi les deux livres que j'avais empruntés, et qui n'avaient a priori aucun rapport avec l'auteur allemand, m'y reconduisent, avec cette précision supplémentaire que ce n'est pas n'importe lequel de ses livres qui est alors cité, mais bien celui que j'arpente depuis des semaines : Austerlitz.


Alors je me suis penché sur cet autre livre de Hélène Gestern, que j'avais acheté en janvier 2020, sans doute pour son titre : Un vertige (j'étais alors en plein inventaire des vertiges). Celui-ci est aussi bref qu'Armen est long (mais, remarquablement fluide dans son écriture, il se lit en quelques jours). J'ouvre et je découvre l'épigraphe : 

O solitude
My sweetest choice

Henry Purcell

C'est la pièce musicale que j'ai choisie l'autre jour pour illustrer l'article traitant de Port-Royal, et qui évoquait la conférence de Quignard où elle fut donnée au public. En voici une autre version, par Anne Sofie von Otter :