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mardi 12 décembre 2023

Fante/Dante

"Jusqu'à ce que l'enfer se mette à geler j'attendrai ; jusqu'à ce que Dieu me foudroie."

John Fante, Demande à la poussière, 10/18, 1986, p. 34


Relisant Demande à la poussière sous l'angle des références religieuses qui parcourent son second chapitre, je ne m'attendais pas à retrouver Dante et sa Divine Comédie. A vrai dire, je ne suis pas certain que Fante lui-même ait consciemment voulu cette connexion. L'imagerie traditionnelle de l'enfer étant plutôt associée à une rôtissoire, Bandini, son narrateur, doit signifier simplement par là qu'il est prêt à attendre un temps indéfini. Cependant il ajoute "jusqu'à ce que Dieu me foudroie". Et là on peut se remettre à douter. Car qui trouvons-nous au neuvième cercle de l'enfer, bloqué dans le lac gelé ? Lucifer, l'ange rebelle déchu, précipité par Dieu dans l'abîme, ainsi que Luc le rapporte dans son évangile : soixante-dix disciples reviennent vers Jésus avec joie en disant : "Seigneur, même les démons sont sous nos ordres, en votre nom." "Et il leur dit :/ Moi, je fixais le Satan, l'Adversaire /comme un éclair tombé du ciel."(10, 18)

La chute de Lucifer, Gustave Doré

Le lac gelé se nomme Cocyte. Déjà dans la mythologie grecque, le Cocyte est un fleuve des Enfers, affluent de l'Achéron ou du Styx selon les versions. Son nom en grec ancien est Κωκυτός / Kôkytós, « qui naît des larmes », car il est alimenté par les larmes des damnés. Il est intéressant de retrouver ce thème des larmes abordé à l'article précédent avec les larmes du Christ. Le texte de Dante y fait allusion à plusieurs reprises.

« Dites-moi, vous qui serrez si fort vos poitrines »,
leur dis-je, « qui êtes-vous ? » Ils tournèrent le cou ;
et quand ils eurent redressé leurs visages,
leurs yeux, qui n’étaient mouillés qu’au-dedans,
ruisselèrent sur leurs lèvres ; le gel durcit
les pleurs entre eux, et les referma. (Enfer. 32, 43-48)



Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer, 1861, Gustave Doré, Huile sur toile, 3,15 x 4,50 m, Bourg-en-Bresse, Musée du monastère royal de Brou

Dante et Virgile parviennent au fond de l'entonnoir infernal, au centre de la terre, et devant eux se présente Lucifer, gigantesque et horrible, porteur de trois têtes et de deux grandes ailes sous chacune des têtes produisant un vent glacé. "Lucifer, écrit Jacqueline Risset (dans son Dante écrivain ou l'intelletto d'amore), est vraiment un moulin à vent, à la fonction réfrigérante. Les six yeux produisent des larmes, qui coulent le long du corps, mélangées à la bave sanguinolente qui sort des trois bouches, occupées à dévorer chacun un damné : ce liquide est aussitôt gelé par le vent des ailes, et va former la glace qui tapisse l'Enfer."



 Vincenzo La Bella - La Divina Commedia : novamente illustrata da artisti italiani, Florence, Alinari, 1902-1903, p. 132. Université de Montréal, Bibliothèque des livres rares et collections spéciales, Collection générale, PQ 4302 F02 1902


"Production mécanique, répétitive, poursuit Jacqueline Risset (les larmes de Lucifer sont parodies de vraies larmes ;  sécrétions corporelles incontrôlées, elles indiquent la qualité inconsciente et paralysée du désespoir de l'Ange tombé), elles contribuent, par ce cycle qu'elles alimentent, à une définition du mal comme activité industrielle dans l'acception de répétitivité immuable, et morte (antithèse de la joyeuse créativité naissante qui préside à l'animation divine du Paradis)."

Pour en finir (provisoirement, je ne suis pas encore au bout du second chapitre du roman de Fante), l'attracteur étrange avait placé la fin de l'article précédent en regard d'un site de la colonne Autres sentes, dont le nom ne pouvait pas mieux s'inscrire dans la perspective de l'Enfer glacial :




L'article de la revue Terrestres intitulé La chair des glaciers est signé par Jean-François Delhom, auteur d'un livre  Glace : dans le ventre des glaciers,  aux Éditions Favre, 2023, dont des extraits sont ensuite donnés, accompagnés de quelques très belles photographies.
"Je ne m’intéresse pas aux panoramas, situations panoptiques où le point-de-vue est le même pour tous ceux qui viennent occuper ce centre, quelques fois standardisé par une table d’orientation, ou marqué du symbole « protecteur » du drapeau ou de la croix. Je m’intéresse à cette aptitude qu’est le regard, lequel requiert tantôt que l’on s’approche, tantôt que l’on prenne du recul, rarement que l’on surplombe. J’aime pouvoir faire demi-tour, changer de programme. Ma destination n’est pas un but mais un prétexte. Je n’ai pas besoin d’atteindre ma cible, je n’ai pas de cible. Je suis celui qui louvoie, je suis celui qui s’attarde."

            Léonard Cornuz dans le “moulin principal” du Glacier de la Plaine Morte. 29 novembre 2020.

 

mardi 24 octobre 2023

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une

Dans son décret de dissolution des Soulèvements de la terre, Gérald Darmanin avait pointé du doigt le géographe suédois Andreas Malm, le considérant comme la principale inspiration du mouvement « prônant l’action directe et justifiant les actions extrêmes allant jusqu’à la confrontation avec les forces de l’ordre ». Il faut dire que Malm avait écrit un essai « Comment saboter un pipeline », sorti en 2020, où il prônait la lutte contre les gros émetteurs de gaz à effet de serre. Le hic c'est que l'ouvrage, publié par l'éditeur La fabrique, n'a jusque-là connu aucune procédure judiciaire. Dans une tribune de protestation donnée au Monde, Andreas Malm souligne que l'ouvrage "a été traduit en dix langues et a récemment inspiré un thriller hollywoodien (Sabotage, par Daniel Goldhaber). Je suis venu à plusieurs reprises discuter du livre en France autour d’événements de lancement, d’interviews, etc. Dans cette période, ni moi ni mon éditeur n’avons été soupçonnés ou accusés de quoi que ce soit d’illégal. (...) Mon propos est simplement d’ouvrir un débat exigeant sur la légitimité d’actions de désobéissance, notamment sur des sites clés de l’infrastructure et de la logistique du capitalisme fossile ». Il s'agissait selon lui de réfléchir à la légitimité d'un sabotage au vu de l'inaction gouvernementale dans un contexte de crise climatique, action visant toujours des biens matériels et jamais des personnes, excluant donc de facto toute confrontation voulue avec les forces de l'ordre. Mais quand on veut criminaliser un groupe, il  est important de désigner une tête pensante, aussi Andreas Malm était-il tout désigné pour incarner le cerveau d'un écoterrorisme fantasmé.

Pourtant, loin d'être le gourou des Soulèvements de la terre, Andreas Malm a mis en avant ses divergences d'analyse avec le mouvement, qu'il admire et respecte par ailleurs. Bref, j'étais plus ou moins informé de son existence et de ses positions mais je n'avais encore tout récemment rien lu de lui. Et puis j'ai vu en librairie son dernier essai, Avis de tempête, Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, publié sous le titre The Progress of this Storm, en 2017. La quatrième de couverture évoquait une "polémique cinglante avec les philosophies néomatérialistes et celles du "tournant culturel" - dont Bruno Latour est la figure centrale". Or, il se trouve que Bruno Latour est un penseur que j'ai beaucoup suivi ces dernières années, et je l'ai souvent cité sur ce blog. Loin de me détourner de l'essai de Malm, j'y ai vu au contraire une raison supplémentaire de m'y plonger, car je considère qu'il faut le plus souvent possible penser contre soi.

Et je ne l'ai pas regretté, car le livre est très stimulant, écrit avec une plume acérée. Mais il me semble prématuré d'en parler sur le fond, les questions que je me pose n'ayant pas encore trouvées de réponses véritables. Non, je veux juste pour le moment en faire jaillir ce qui va apparaître comme un détail peut-être insignifiant. Avis de tempête commence par trois citations liminaires, l'une de Karl Marx, une autre de la poétesse, dramaturge et rappeuse anglaise Kae Tempest, mais la première est de Dante. Eh oui Dante encore, je suis désolé, enfin non, c'est hypocrite, je ne le suis pas du tout, je suis ravi en fait. Alors que le monde actuel pousse sans cesse à la nouveauté, à la ronde infernale des événements, à l'accélération tous azimuts, je choisis au contraire de m'appesantir, de travailler la plaie, de revenir sans cesse sur le thème dantesque parce que je sens que quelque chose frémit à cet endroit précis. Et il se trouve aussi que je n'ai rien cherché, c'est Dante lui-même qui s'impose à moi. Je suis intrigué par Andreas Malm et voici qu'il ouvre sur Dante, un extrait de L'Enfer, chant XXV, dans le huitième cercle :

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une,
quand deux figures mêlées y apparurent 
en une face où toutes deux étaient perdues.
[...]
Tout aspect primitif y était aboli :
l'image perverse semblait deux et aucune,
et s'éloignait, ainsi faite, à pas lents.
Ce n'est pas tout. Ces lignes, j'étais certain de les avoir déjà lues. Je replongeai dans l'essai de Jacqueline Risset, Dante écrivain ou l'intelleto d'amore, que je n'étais pas loin d'avoir terminé, et retrouvai la citation d'Andreas Malm aux pages 132 et 133. 

Virgile montre à Dante le centaure Cacus, Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana.

Au huitième cercle de l'enfer, dans la septième bolge*, Dante et Virgile assistent au châtiment des voleurs, châtiment terrible en ce que leur figure humaine est métamorphosée en serpents. "Les voleurs, explique Jacqueline Risset, sont ceux qui n'ont pas respecté le bien, l'"avoir" d'autres hommes : or, dans l'optique médiévale, l'avoir était lié à l'être de façon tout à fait substantielle, les biens rattachés à la personne selon une relation de ressemblance et d'harmonie interne que l'acte du vol venait briser, rendant du même coup la personne (avec tous ses rapports) défigurée, indéchiffrable." Et c'est pourquoi, selon elle, les voleurs sont punis par un châtiment qui ressemble à leur acte : "ils perdent la figure humaine et s'assimilent, de façon hideuse, de façon bouleversante, à la forme la plus entièrement, la plus disharmoniquement étrangère à l'humain : celle du reptile." C'est la formule du contrapasso (du latin contra et patior : souffrir le contraire), principe proche du talion et consistant à infliger une peine  contraire de la faute ou analogue avec celle-ci. Le terme lui-même est présent dans le chant XXVIII de L'Enfer où le troubadour Bertran de Born explique lui-même son propre contrapasso : parce qu'il sema la discorde entre un père et son fils, son corps et sa tête sont désormais séparés : 

Bertran de Born en enfer levant sa tête décapitée. Illustration de Gustave Doré pour une édition de l'Enfer de Dante.

Bertran de Born est évoqué par Paul Auster dans son roman Invisible : "Défenseur convaincu de l'écrivain qu'avait été de Born, Dante l'a néanmoins voué à la damnation éternelle pour avoir conseillé au prince Henri Plantagenêt de se révolter contre son père, le roi Henri II, et puisque de Born avait provoqué la séparation entre père et fils, faisant d'eux des ennemis, l'ingénieux châtiment imaginé par Dante consistait à séparer Born de lui-même. D'où le corps décapité gémissant dans l'au-delà, qui demande au voyageur florentin s'il peut exister douleur plus terrible que la sienne."(p. 7)

Revenons à nos voleurs : "La métamorphose, écrit Jacqueline Risset, a lieu sous les yeux de Dante : un serpent à six pattes s'élance sur l'homme nu épouvanté, s'agrippe à lui, entourant son ventre, faisant passer sa queue entre ses cuisses :"collés comme cire chaude", homme et serpent, "mêlant leurs couleurs" . un être mixte, affreux, se développe dans cette fusion : "l'image perverse semblait deux et aucun", "et elle s'avançait d'un pas lent".

La question se pose maintenant de savoir pourquoi Andreas Malm convoque cet extrait précis de la Divine Comédie. Le beau site italien dédié au poème sacré, divinalingua,  nous apporte le terme de la  réponse dans sa description de la bolge : "Une multitude de serpents se lancent sur les damnés, entourent les corps et bloquent les mains, tandis qu'ils cherchent inutilement à échapper aux morsures et aux prises. Les serpents se mélangent aux voleurs et se fondent continuellement en eux, donnant vie à des hybrides répugnants, entre humains et reptiles. les voleurs sont ainsi privés de leur nature humaine."

Dante et Virgile regardent les voleurs attaqués par les serpents, gravure en bois (détail) de Jacques Beltrand, d'après un dessin de Sandro Botticelli.

Le mot important ici est hybrides. Que lisons-nous sur la quatrième de couverture d'Avis de tempête ? "Dans un monde qui se dirige vers le chaos climatique, la nature est morte. Elle ne peut plus être séparée de la société. Tout n’est plus qu’un amalgame d’hybrides, où l’homme ne possède aucune puissance d’agir particulière qui le différencie de la matière morte. Mais est-ce vraiment le cas ? " (C'est moi qui souligne) Et celui qui est particulièrement visé par cette question, c'est Bruno Latour. "Où qu'il porte son regard, écrit Malm un peu plus loin, Latour voit des hybrides. Il est impossible de distinguer où s'arrête la société d'où commence la nature, et inversement." Malm nomme ce courant de pensée l'hybridisme, dont il souligne la thèse fondamentale : "puisque les phénomènes naturels et sociaux forment aujourd'hui un tout composite, on ne peut différencier autrement que par la violence. Etre mélangé signifie être uni."

C'est contre cette pensée que s'inscrit Andreas Malm : "dans un monde qui se réchauffe, la nature revient en force, et il est plus important que jamais de distinguer le naturel du social. C’est en attribuant aux humains une capacité d’action spécifique que la résistance devient concevable." On comprend bien comment la vision horrifique du huitième cercle avec cette métamorphose reptilo-humaine ne pouvait que lui taper dans l'oeil.


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* Une bolge est l'une des dix fosses concentriques encerclées de murs et surplombées de ponts rocheux semblables aux fortifications externes d'un château et qui constituent le malebolge, le huitième cercle de l'Enfer décrit aux chants XVIII à XXX (Wikipedia).

mardi 26 septembre 2023

C'est une mudang, précise l'homme au pistolet

Dante étant au coeur des derniers articles, je m'avisai tout à coup qu'un essai sur lui m'attendait depuis pas mal de temps dans le fouillis de la bibliothèque. Jusque-là je n'y avais jeté guère plus qu'un regard furtif, la complexité du sujet m'ayant un peu refroidi : il s'agissait de Dante écrivain ou l'Intelleto d'amore, de Jacqueline Risset, connue par ailleurs pour une traduction de La Divine Comédie considérée comme l'une des meilleures.


Je ne sais plus très bien où j'ai déniché ce livre, je crois sans en être sûr qu'il faisait partie des 22 livres trouvés sur le trottoir un matin de brocante des Marins, en juin 2018. Publié en 1982, il préfigure quarante ans plus tôt ce que dira Yannick Haenel dans sa conférence chaminadourienne, en pointant ce que le lecteur de Dante, le plus souvent, oublie : "C'est uniquement à l'espace infernal que se rapporte l'adjectif "dantesque" ;  et la fascination des romantiques pour Francesca, pour le comte Ugolino et pour les horribles tourments des damnés ont dévié tout à fait le regard : dans la Vita Nuova nous voyons naître en fait le "poème sacré" comme glorification et contemplation de cette "Béatrice bénie", qui contemple Celui qui est "béni pour tous les siècles". Et ici se comprend le sens de l'étude : parvenir à parler dignement de Béatrice voudra dire à la fois acquérir les instruments techniques de cette parole nouvelle et se rendre soi-même spirituellement digne du lieu où pouvoir la contempler : tout le mouvement d'ascèse et de préparation  au voyage chamanique que sera la Comédie est annoncée par ces quelques mots." (p. 39)

Pause. Je fais un break dans cette narration, mais c'est pour mieux y revenir. J'ai  écrit l'autre jour qu'avant Haenel on avait pu entendre un duo d'écrivains de romans noirs, Alexandre Civico et Xavier Boissel, qui avaient vanté un auteur britannique du nom de David Peace. Ils avaient réussi à m'intriguer et j'avais envie d'en savoir un peu plus long sur ce Peace, dont le nom semblait à l'antipode de ses romans. Pas un volume de Peace à Arcanes. Et à la médiathèque, quelques titres à l'inventaire, mais un seul en rayonnage : Tokyo revisitée, Rivages/Noir, 2022. Je l'emprunte, on verra bien.


Le soir, je lis les deux livres en alternance, une pincée de Dante, un morceau de Peace en plat de résistance, dans cet ordre. Qui croirait qu'une résonance puisse se glisser entre les deux ? Et pourtant, j'ai reposé le Risset depuis peu lorsque j'aborde ce passage où l'inspecteur de police Harry Sweeney débarque dans un quartier glauque de Tokyo :

"Sur cette île, dans ce pays étranger, au coeur de la nuit, dans l'air chargé d'humidité, l'homme au pistolet et l'homme à la machette, et les autres costauds armés, toisent Harry Sweeney, les yeux remplis de haine, le coeur rempli de haine, puis l'homme au pistolet secoue la tête et leur dit : Leur père est mort, il reste seulement leur mère.
Ça fera l'affaire, dit Akira Senju.
C'est une mudang, précise l'homme au pistolet. Une chamanesse.
Je m'en contrefous, je me fous de savoir si c'est la réincarnation de votre foutue reine Min, dit Akira Senju. On veut la voir !"(p. 134)

Les deux hommes accèdent alors à une petite pièce où une vieille femme est agenouillée au centre, procédant à un rituel. Elle ne répond à aucune question, verse de l'eau dans un bol, met du kimpche dans un autre, - kimpche, est-il précisé en note, étant un mélange utilisé par les chamans pour entrer en transe - avec du poisson séché et des algues, puis des piments, des piments rouges, des cendres, du sel et de l'huile puis allume la mèche, et "dans un jaillissement de flammes vacillantes, une colonne de fumée s'élève..."

La vieille femme continue d'ignorer les deux hommes, qui veulent savoir où se trouve son fils aîné, Lee Jung-Hwan. La description qui suit est saisissante :

"A la lumière des flammes vacillantes, dans la fumée qui monte, tremblant de tout son corps, les yeux brillants - le corps et le regard libérés de tout poids, désincarnés, flottant librement au-dessus du sol et détachés de toutes contingences, la pièce n'existe plus et le plafond non plus, l'île s'est envolée, le monde n'existe plus, elle tourne et tourbillonne, légère et libre, sous les lunes et les soleils, sous les étoiles filantes et les nuages qui font la course, lunes montantes, lunes décroissantes, lever de soleil et couchers de soleil, devant les dieux, devant les esprits, leurs portes ouvertes, toutes ouvertes - les yeux brillants, tremblant de tout son corps, en une ronde mouvante, elle se frotte les mains l'une contre l'autre, les mains jointes pour communier, jointes pour prier. " (p. 135-136)

Je posai le roman, retournai dans l'essai, retrouvai la page où il était question du voyage chamanique de la Comédie, avec les lignes qui suivaient où s'exaltait un même mouvement circulaire, extatique et cosmique :

"Encore, on peut décrire cette trajectoire comme le passage de l'extérieur à l'intérieur du cercle : à la fusion finale avec le Cercle d'Amour. "Je suis comme le centre du cercle, et tu n'es pas ainsi", disait Amour, obscurément, dans la Vita Nuova. Le parcours sera accompli quand le "tu" devenu "je" pourra dire qu'il tourne avec l'Amour, et que, frappé de foudre à la vision de Dieu, il s'est fondu dans son tournoiement, dans la force qui "meut le soleil et les autres étoiles"."(p. 39)

Il ne faut pas bien sûr poser une relation d'équivalence entre les deux textes. L'Amour n'a guère de place dans l'île tokyoïte : la chamanesse crachera au visage de Sweeney et lèvera son couteau sur lui. Il reste que ce mouvement halluciné, plus infernal qu'édénique, est comme un double perverti du Paradis de Dante.

 

mardi 14 mars 2017

# 62/313 - Sache que je suis Bertrand de Born

"C'est au printemps 1967 que je lui ai serré la main pour la première fois."

Incipit d'Invisible, le roman de Paul Auster paru en France en 2010 et que j'ai donc lu ces derniers jours. Un roman bien dans la veine de ceux que je connaissais, avec une apparence de thriller, un meurtre, des disparitions, bref à peu près les ingrédients d'un polar sauf qu'il ne s'agit pas d'un polar. Et dieu sait que je n'ai rien contre le polar, car il en est d'excellents, qui vont chercher loin parfois dans la compréhension de l'humain et la contemplation de ses abîmes. Non il ne s'agit pas de polar ni de roman policier parce qu'en général, dans ce genre-là, les questions ouvertes lors de l'intrigue, aussi complexes et embrouillées puissent-elles être, trouvent solution au terme de l'ouvrage. L'habileté du détective, son intelligence, son intuition viennent à bout de tous les obstacles, même s'il y laisse parfois, et même souvent, quelques plumes.
Dans un roman d'Auster, vous pouvez être certains a contrario que les questions resteront béantes. Que le dernier mot ne sera pas posé, qu'aucune conclusion ne pourra jaillir.

"C'est Walker, dis-je, me rendant compte que j'avais négligé de me présenter quand nous nous sommes serré la main. Adam Walker." (p. 13)

Adam Walker. Les noms ne sont jamais anodins chez Auster. On voit bien tout de suite la proximité phonique et littérale : Paul/Adam, deux prénoms de quatre lettres ; Walker/Auster, six lettres, deux syllabes, même finale. Logique pour un narrateur qui est une sorte de double de l'auteur, même si son destin tragique n'a rien à voir avec sa propre trajectoire.

Mais pour moi, dans le cadre de cette chronique au long cours, c'est à un autre nom que cet Adam Walker faisait furieusement penser : Adam Driver, l'acteur de Paterson, le film de Jarmusch.


Adam Driver, bus driver dans Paterson : il y avait déjà dans le choix de Jarmusch une malice sans doute fortuite, mais amusante (il n'a bien sûr pas choisi l'acteur sur son nom mais pour un film qui joue aussi sur la synonymie du nom du personnage et du nom de la ville, c'était formidablement cohérent). Driver/Walker, le conducteur/le marcheur : ce sont aussi deux noms pour l'homo viator, l'homme qui chemine et pérégrine (j'emprunte cette notion à Jérôme Baschet, L'iconographie médiévale, Gallimard, 2008, p. 77).  Dans l'oeuvre d'Auster, cela se traduit souvent par la filature. Cette déambulation dans la ville sur les traces d'un individu sur lequel un client veut avoir des renseignements.  "Cette filature est présente, écrit Bertrand Gervais*, dans les trois romans de la Trilogie newyorkaise, dans le roman policier Fausse balle, écrit sous le pseudonyme Paul Benjamin, dans Le voyage d’Anna Blume, où l’héroïne est partie à la recherche de son frère dans une ville post-apocalyptique, et bien entendu dans Léviathan, où enquête de police et rédaction d’un récit à caractère biographique se complètent." Le même poursuit en convoquant les thèmes, qui nous sont bien familiers, de rimes et de coïncidences :

Dans ce dernier roman, la figure de Maria Turner s’impose comme l’expression même du travail de filature en tant que rapport au monde et modalité de description. Cette Maria, artiste en herbe dont les faits d’armes sont inspirés de la carrière de l’artiste française Sophie Calle, elle-même très proche des préoccupations de Paul Auster, construit son art à partir de coïncidences. Maria suit, nous explique le narrateur de Léviathan, « des inconnus dans la rue, choisissant quelqu’un au hasard quand elle [sort] de chez elle le matin et laissant ce choix déterminer où elle [ira] pendant le reste de la journée. » Et le soir, elle s’assoit à sa table de travail pour tenter de se représenter leur vie et leur invente une biographie imaginaire. Elle trouve un carnet et, à partir des adresses fournies, entreprend de reconstruire la vie de son propriétaire. C’est dire qu’elle trouve dans le quotidien, dans les faits de tous les jours, des occasions d’amorcer un processus de narrativisation, transformant le banal en récit. Comme Paul Auster, elle se tient prête, le stylo à la main, à noter les rimes du monde, quitte à leur donner un coup de pouce, en forçant les rapprochements.

"Je pensais ne jamais les revoir. Il y avait sept mois que Born enseignait à Columbia et, puisque nos chemins ne s'étaient jamais croisés pendant tout ce temps, il semblait peu imaginable que je le rencontre désormais. Mais la question des probabilités ne compte pas lorsqu'il s'agit d'événements réels, et le seul fait qu'une chose est improbable ne signifie pas qu'elle ne peut se produire." (p. 16-17)

Voilà bien une affirmation typiquement austérienne : la dynamique de la vie échappe aux probabilités, l'inattendu est toujours possible. C'est ce qu'il affiche dès la citation d'Héraclite en exergue de L'invention de la solitude : "Qui cherche la vérité doit être prêt à l'inattendu, car elle est difficile à trouver et, quand on la rencontre, déconcertante."
Notons aussi la récurrence du 7. Le récit commence avec 1967. Le texte écrit par Adam Walker se nomme 1967, et la rencontre avec Born se situe sept mois après son installation à Columbia. Un peu plus loin, page 43, Born, à la grande surprise de Walker, déroule sa biographie : "Votre mère, Marjorie, autrement dit, Marge, a quarante-six ans et a mis au monde trois enfants : votre sœur Gwyn en novembre 1945 ; vous en mars 1947 [Auster est né en février 1947] ; et votre frère Andrew en juillet 1950. Tragique histoire. Le petit Andy s'est noyé quand il avait sept ans et ça me chagrine de penser combien cette perte a dû être intolérable pour vous tous."



Bertran de Born en enfer levant sa tête décapitée. Illustration de Gustave Doré pour une édition de l'Enfer de Dante.

Le professeur Rudolf Born qui s'adresse ainsi à Adam Walker est un homonyme du poète provençal Bertrand de Born, qui écrivit comme tout bon troubadour qui se respecte quelques poèmes d'amour, mais exalta surtout la guerre :

Il me plaît de voir sur les prés,
tentes et pavillons dressés.
Et j'ai grande allégresse
quand vois, par campagne rangés
chevaliers et chevaux armés.
— Version française

E platz mi quan vei per lo pratz
Tendas e pabalhos fermatz.
E ai grant alegratge
Quen vei per champanha renjatz
Chavaliers e chavaus armatz.
— Version occitane

"Défenseur convaincu de l'écrivain qu'avait été de Born, écrit Paul Auster, Dante l'a néanmoins voué à la damnation éternelle pour avoir conseillé au prince Henri Plantagenêt de se révolter contre son père, le roi Henri II, et puisque de Born avait provoqué la séparation entre père et fils, faisant d'eux des ennemis, l'ingénieux châtiment imaginé par Dante consistait à séparer Born de lui-même. D'où le corps décapité gémissant dans l'au-delà, qui demande au voyageur florentin s'il peut exister douleur plus terrible que la sienne."(p. 7)

Où l'on voit resurgir de façon tout à fait tragique, et nous sommes là au tout début d'Invisible, le conflit père-fils dont on a vu récemment l'importance chez Paul Auster.


"Je vis, en vérité, et crois encore le voir,
un corps aller sans tête, comme faisaient aussi
les autres qui formaient ce triste troupeau.
Il tenait sa tête coupée par les cheveux,
suspendue à la main comme une lanterne,
elle nous regardait, et disait : « Hélas ! »
De soi-même à soi-même il faisait un flambeau ;
ils étaient deux en un, et un en deux :
comment cela se peut, seul le sait qui l’ordonne.
Quand il fut juste au pied du pont,
il éleva en l’air le bras avec la tête,
pour rapprocher ses paroles de nous,
qui furent : « Vois donc la peine épouvantable,
toi, qui vivant viens visiter les morts :
vois si aucune est aussi grande ;
et pour que de moi tu portes des nouvelles,
sache que je suis Bertrand de Born,
celui qui donna les mauvais conseils au jeune roi.
Je fis se haïr entre eux père et fils :
Architofel, par ses pointes perfides,
ne fit pas plus contre David et Absalon.
Pour avoir divisé deux personnes si proches
je porte hélas mon cerveau séparé
de son principe, qui est dans ce tronc.
Ainsi s’observe en moi la loi du talion. »
Dante, La Divine Comédie illustrée par Botticelli, traduction de Jacqueline Risset, Éditions Diane de Selliers, 2008.

Le Chant XXVIII de L’Enfer de Dante illustré par Botticelli.

_________________
* Bertrand Gervais, Paul Auster ou la vie secrète des événements, in Poétiques et imaginaires de l'événement. Article d’un cahier Figura, 2011.