vendredi 11 septembre 2026

Il faut savoir fixer le regard

Il est dans la nature du rêve de nous déconcerter. Nous plongeant dans des situations inédites, inquiétantes ou loufoques, il ouvre à la surprise et au désarroi. Les rencontres qu'il provoque nous frappent tout particulièrement quand elles entrent en résonance avec ce que nous vivons à l'état de veille. Mais parfois, bien plus rarement il est vrai, c'est une impulsion diurne de notre esprit qui nous surprend de la même manière. C'est une intuition soudaine, à peine formulée à soi-même, qui entraîne sur une direction nouvelle, une bifurcation bienvenue. Plusieurs fois, cela se produisit devant les rayonnages silencieux d'une bibliothèque, et c'est alors un livre qu'on extrait sans raison valable. 

Le dernier exemple d'une telle intuition remonte au vendredi 28 août, peu de temps après avoir vu L'inconnue, le film de Arthur Harari. Je lisais ce soir-là Fragilité de Jean-Louis Chrétien, que j'ai déjà évoqué ici. La fatigue commençait à se faire sentir et je ne disposais plus de la concentration nécessaire pour suivre un propos exigeant et parfois austère. Cependant je n'étais pas encore prêt à céder au sommeil (j’attends toujours que celui-ci soit irrépressible), et je jetais un œil sur cette petite étagère à côté du lit, renfermant une poignée de livres appartenant à mon amie E.). Et j'en retirai ce livre d'art qu'elle avait acheté plusieurs mois plus tôt, et que je n'avais pas consulté jusque-là : Lucian Freud Les autoportraits.

 

Ce catalogue édité à l'occasion d'une exposition à la Royal Academy of Arts, à Londres, du 27 octobre 2019 au 26 janvier 2020, comprenait plusieurs textes dont le premier, écrit par David Dawson, peintre, photographe et assistant d'atelier de Lucian Freud jusqu'à sa mort en 2011, avait pour titre "Il faut savoir fixer le regard".

Or, cette phrase entrait immédiatement en collision avec L'inconnue, dont on a vu que le regard est  un motif essentiel. Je rappelle les lignes de Samir Ardjoum dans Tsounami : "Cette obsession du regard traverse toute la mise en scène. Harari raconte avoir été fasciné très tôt par le fait de filmer quelqu’un en train de prendre une photographie : ce moment étrange où une image fixe surgit au milieu du flux du vivant."En collision aussi avec ce passage de Fragilité que je venais juste de découvrir :

Car "habiter" dans l'espérance, ce n'est pas se tenir au-dessus de la mêlée dans une jouissance quiétiste, mais garder à la pointe de notre regard, un point fixe au milieu même de notre incessante pérégrination et de notre action toujours renouvelée. L'espérance est opérative, et se renforce des œuvres  qu'il lui est donné de faire. Sur le visage usé, marqué, buriné de notre fragilité, elle est cette lumière souriante du regard qui n'aura pas cédé. (p. 219) 

Bref, j'étais happé. Cette phrase - Il faut savoir fixer le regard - David Dawson en livre aussitôt la provenance : ce sont les mots que prononce le prêtre à l'enterrement du père de l’auteur dans The End, le dernier volume de la série My Struggle (Mon combat) de Karl-Ove Knausgaard. Dawson poursuit la citation (que je me permets d'abréger quelque peu) :

Je sais ce que cela signifie de voir une chose sans savoir fixer le regard. Tout est là, les maisons, les arbres, les voitures, les gens, le ciel, la terre, et pourtant il manque quelque chose. [...] C'est à cela que ressemble ce monde dénué de sens. [...] Nous n'avons pas fixé notre regard, nous ne nous sommes pas reliés au monde. [...] 

La question est de savoir comment nous définissons ce sens. Si nous prenons au sérieux ce défi de devoir fixer le regard, il semble que l'important ne soit pas dans l'objet même. [...] La chose importante, c'est l’œil, et non ce qu'il voit [...] rien ne signifie rien en soi. Ce n'est que lorsqu'un objet est vu qu'il advient. [...] L’œil intériorise l'extrinsèque. [...] C'est à travers cette intériorisation du monde que le sens devient possible. [...] Attacher un sens au monde, c'est le propre de l'homme, nous sommes des donneurs de sens, et ce n'est pas seulement notre responsabilité, mais aussi notre obligation.

Dawson écrit ensuite qu'en 1939, Lucian Freud s'inscrivit à l'East Anglian School of Painting and Drawing, une école dirigée par un certain Cedric Morris, "où l'on mettait moins l'accent sur l'enseignement scolaire que sur la recherche sans fard de l'individualité de chacun. [...] Il avait à peine plus de vingt ans, et déjà c'était dans le seul regard qu'il puisait toutes ses informations, en rejetant les récits imaginaires et la fantaisie. Il trouvait les principes des surréalistes restrictifs. Il croyait désormais que si quelque chose de fécond devait advenir, ce serait le fruit de la concentration.
C'est alors que Lucian apprit à fixer le regard." 

 

Working at night, 2005, photographie de David Dawson (détail)

Ce regard fixé, j'en trouvais plus tard un autre écho en lisant la bande dessinée qui a inspiré le film (je l'avais offerte à mon fils Adrien à la Noël 2024, mais je n'avais pas lu alors). 

 

Le second texte présent dans le catalogue, écrit par Joseph Leo Koerner, professeur à Harvard, allait aussi fortement résonner. (A suivre)

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