vendredi 23 août 2019

Jurassic Bartt

- Vous qui aimez Yves Robert, vous vous souvenez du Grand Blond avec une chaussure noire ?
-  Le film avec Pierre Richard, alias François Perrin ?
-  Oui. Eh bien, je l'ai revu tout récemment, Nunki Bartt m'ayant passé le dvd. Vous vous rappelez de l'argument : Toulouse (Jean Rochefort), un chef du Renseignement cherche à confondre son adjoint Milan (Bernard Blier) qui complote contre lui, en lui faisant croire qu'un espion redoutable débarque à Paris pour le percer à jour. En fait, c'est un homme choisi au hasard dans la foule à la descente d'un avion à Orly.
- Pas tout à fait au hasard. Je me souviens bien maintenant que vous le dites, Perrache (Paul Le Person) choisit Perrin, qui est violoniste, parce qu'il porte deux chaussures de couleur différente, dont une noire.


- Il y voit un signe : c'est lui qu'il faut choisir. La lecture des signes, c'est tout le propos et le comique du film. L'aéroport est truffé d'hommes de la bande à Milan, Perrin est photographié, suivi, écouté, pisté sans relâche. Son comportement étrange, dû uniquement à sa distraction et son étourderie suprême, pose une énigme aux barbouzes. "Qu'est-ce que c'est que ce gugusse ?" répète l'un d'eux. Pourtant, à aucun moment, la croyance en son identité d'agent secret n'est remise en question.
- Exact, mais je sens que vous faites là un détour pour mieux me confondre moi aussi.
- Bien vu l'ami. Oui, vous me faites l'effet, avec vos propres histoires, d'être un autre Blier, empêtré dans la croyance que les agissements de ce quidam ont du sens en tant qu'espion. Comme lui, vous cherchez du sens là où il n'y en a pas. Mais tout a l'air de confirmer la croyance : Perrin trouve le micro caché en renversant le pot de fleurs, il élimine deux tueurs à sa poursuite sans même s'en apercevoir. "Il est très fort", dit Blier plusieurs fois. De même, vous ne cessez de trouver des indices qui semblent corroborer votre hypothèse d'un hasard créateur.
- Bien vu vous aussi, mais vous oubliez que Blier ne parvient pas en définitive à savoir ce que le gars "a dans le ventre", et il veut le faire supprimer. Intéressante cette métaphore du ventre. Blier est une sorte d'haruspice moderne. L'haruspice, vous savez, c'était celui qui lisait dans les entrailles des bêtes sacrifiées pour livrer des présages. Sauf que lui en est incapable, "on tourne en rond" ne cesse-t-il de répéter, et il finit par se contenter d'une simple mise à mort. Heureusement Perrin est protégé à son insu par deux anges gardiens, Poucet et Chaperon (on est en plein conte), deux agents de Toulouse, et c'est Milan qui va mourir (ce qui embêtera bien Blier qui ne pourra pas tourner de ce fait Le Retour du Grand Blond).
- Hum, je crois bien que vous noyez le poisson, et que vous tenez ferme à votre propre croyance. Bref, que vouliez-vous me dire hier au sujet des 7 : 07 du film ?
- Oui, revenons-en aux 7 : 07 (mais vous avouerez que ce n'est pas moi qui, ici, a digressé). 7 : 07, qui, si j'enlève les deux points, me donne 707, en système décimal donc.
- Vous allez me resservir l'hypothèse de Meillassoux sur Le coup de dés de Mallarmé. 707 serait le nombre clé du Poème.
- 707 serait aussi un nombre important pour l’exégèse biblique, comme en témoigne par exemple l' article de Rémi Schulz, Les pendus bizarres.
- Permettez-moi à mon tour une petite digression : je fais très attention depuis quelques mois  aux plaques d'immatriculation, essentiellement aux trois chiffres du milieu. Une attention qui a peut-être son origine dans l'épisode d'août 2017, avec l'immatriculation 777 (épisode lié ici encore à un billet de Rémi Schulz). J'ai ainsi relevé dans la très proche rue Fontaine Saint-Germain, que j'emprunte chaque jour, un 222, un 444, un 888 et un 333. Ces voitures sont souvent stationnées dans cette rue, une telle abondance de triplets de même chiffre me semble défier les probabilités.
- L'administration a peut-être un faible pour ces triplets nnn, et les attribue-t-elle plus souvent que les autres nombres ?
- Votre conjecture est douteuse, mais admettons. Toujours est-il que lorsque 707 est apparu dans toute sa munificence, je me suis dit aussitôt que le nombre allait un beau jour se signaler avec une plaque d'immatriculation idoine.
- Et alors ?
- Alors, j'ai attendu longtemps. 707 s'impose le 4 juillet, et je ne verrai mon premier 707 que le 26 juillet, à Saint-Germain de Confolens, où habite ma petite soeur Marie et sa famille. Et c'était juste devant leur maison.
- Et entre temps, vous avez traqué les 707 ?
- Pas du tout. Ce n'est pas comme ça que ça marche. Il ne sert à rien de traquer méthodiquement. Bien sûr, il est difficile parfois de ne pas céder à l'obsession. Mais ça n'aboutit à rien de toute façon, alors on lâche prise. Non, le signe s'impose de lui-même, il faut en revenir à Picasso : "Je ne cherche pas, je trouve." Le nombre surgit devant vos yeux. Il vient quand il veut. Ceci est d'ailleurs vrai de manière générale, une coïncidence n'a pas à être cherchée, elle doit émerger d'elle-même, dans son évidence première.
- Vous vous rendez compte que nous sommes en pleine pensée magique ?
- Bien sûr. Et je le revendique. Et en même temps, je revendique le rationnel, il ne faut jamais oublier le rationnel. C'est ce que disait Jacques Ravatin: "Quand on quitte le rationnel, il faut emporter le rationnel avec soi." Et garder l'humour aussi. Garde-fou indispensable.
- Garde-fou, le mot est juste. A prendre au sens littéral. Là-dessus, je suis bien d'accord avec vous.
- Donc un 707 fin juillet, et depuis plus rien. Nouvelle période vide. Et puis mercredi, je me rends avec Nunki Bartt au causse de Pouligny Saint-Pierre.
- Le causse de Pouligny ? Dans l'Indre, il y a un causse ?
- Eh oui, c'est peut-être le causse le plus septentrional de France, et le plus petit, quelques hectares dans la vallée du Suin, un ruisseau qui disparaît complètement en été. Un paysage extraordinaire, invisible de la route la plus proche, et qui vous transporte dans un autre univers, c'est le Larzac en miniature. Tenez, en voici la description dans ce livre retrouvé chez mes parents, le guide des Merveilles naturelles de la France, édité en 1973 par la Sélection du Reader's digest. On pourrait presque croire à une blague, mais non, c'est très sérieux, d'ailleurs toutes les notices sont rédigées par de grands professeurs de Muséum d'histoire naturelle, des agrégés de géographie, des ingénieurs de l'ONF, rien que des pointures scientifiques. Jugez-en vous-même.


- Hola ! jurassique, rauracien , séquanien, entre 180 et 135 millions d'années, époque des calcaires jaunâtres récifaux riches en polypiers et solénopores...
- Arrêtez de consulter Wikipedia en douce pour jouer au savant, ça ne prend pas.
- Ok, mais cela a-t-il un rapport avec le 707 ?
- Je n'en sais rien, je place le contexte. Je vous signale aussi que ce n'est pas la première fois que je parle du causse sur ce site. Il est au cœur d'un article qui remonte au 19 février 2007: En vallée du Suin. Il m'avait inspiré un petit poème :


- Vous n'y étiez pas retourné depuis 2007 ?
- Je crois bien que non. Ou bien une fois, je ne sais plus très bien. Mais le souvenir en était intact. J'ai tout retrouvé, avec la même exaltation. Nunki Bartt était pareillement ravi, et il ne pense plus qu'à y retourner pour l'arpenter encore plus profondément.
- Assez digressé. Venez-en au fait.
- J'y arrive. Donc au retour, en fin d'après-midi, je traverse Châteauroux pour gagner Déols où habite Nunki. A l'entrée de Déols, je suis comme mis en alerte par les voitures devant moi, qui exhibent des 44 sur leurs plaques. Mais je ne devrais peut-être entrer dans tous ces détails...
- Trop tard. Mais pourquoi focaliser sur 44 ?
- C'est la faute de la plaque 444 trouvée à la brocante des Marins. J'en ai donné chronique le 9 décembre 2017, avec Panicum plicatum.


Une découverte qui avait confirmé la relation au Quaternité de Rémi Schulz, encore lui, et m'avait conduit vers la Melancolia de Dürer. Mais je ne développe pas, ce serait trop long. En tout cas, 444 reste bien inscrit au top four des nombres pour moi magiques. Alors, revenant du causse, voir ces plaques bâtardes juste devant moi, 440 ou le 44 de Loire-Atlantique, leur succession rapide dans le temps de cette circulation, me met oui en alerte, et soudain, merveille, un 707. J'aurais dû photographier, mais bon, je n'en fais rien. Je ne dis rien à Nunki, je ne veux pas lui imposer cette nouvelle élucubration...
- Le pauvre, j'ai l'impression que vous l'avez un peu contaminé...
- C'est un grand sensitif, un artiste, je n'ai rien touché en lui qui n'était déjà présent. Il me prête ce jour-là, après m'avoir montré sa superbe dernière toile, La Grande Berce et les petites caucasiennes, le fac-similé de la collection du Grand Jeu, que Jean-Michel Place avait édité en 1977. Ainsi que le volume 1 de Prospectus et tous écrits suivants, de Dubuffet, publié en 67. Des livres qu'il a chez lui depuis belle lurette. Vous imaginez bien que tout cela résonne fort avec mes derniers articles.
- 77, 67, on est revenu dans les 7...
-  Je repars vers dix-huit heures. Et voilà que juste en sortant de la rue Bertrand, je me retrouve derrière une caisse qui porte la plaque 707. Et que je suis jusqu'au rond-point de l'avenue de Paris. Là, je photographie, j'ai des preuves :


- Deux 707, à l'entrée et à la sortie de Déols, c'est du bonheur...
- N'exagérons pas, mais c'est une drôle de sensation, c'est comme si le monde, la plupart du temps muet, se mettait à parler, envoyant des signes pour une fois clairs. Je vous passe les plaques 044 et 440 aperçues dans le même temps sur le côté, comme s'il y avait eu une symétrie en miroir avec mon arrivée à Déols.
- Déols me fait penser à Sogol, le Père Sogol, professeur d'alpinisme en plein Paris, qui contacte le narrateur au début du Mont Analogue de René Daumal. Sogol qu'il faut lire comme l'envers de Logos, bien sûr.
- Attention, c'est vous qui êtes contaminé... Nunki m'avait aussi sorti son volume du Mont Analogue.
- Daumal qui meurt le 21 mai 44...
- Alors que trois jours avant, le 18 mai 44, naît W.G. Sebald.
- De retour chez moi, l'affaire continue, justement avec Sebald, mais pas seulement. Mais là, c'est moi qui crie grâce, on reprendra demain cette petite conversation. Vous avez où est la sortie ?
- Oui, par la petite fenêtre, avec la corde de rappel...



jeudi 22 août 2019

Ornithology

- Avez-vous visionné la vidéo de Louis Quail dans mon dernier article, Big Brother ?
- Pas plus tard que ce matin. J'ai même relevé un détail que vous ne mentionnez pas, et qui irait bien dans votre sens.
- Dites.
- C'est au tout début du film. Justin, le big brother, commence par raconter qu'il y avait cet oiseau qui chantait dans un arbre, sur la route du mont Ararat. Il demande à son père quel est cet oiseau qui chante dans l'arbre, et ajoute que c'était un chardonneret, et que c'était en 67 ou 68. 67, ça va bien avec votre avalanche de 7. Vous voyez que je suis attentif.
- Je vous félicite. Justin dit que c'est le souvenir le plus ancien qu'il ait de la vue d'un oiseau.
- Ce schizophrène paraît tout à fait sensé sur cette vidéo. C'est comme vous, vous avez l'air tout à fait sensé, mais je ne suis pas certain que la schizophrénie ne vous guette pas aussi, avec toutes vos histoires de coïncidences et d'intrications.


- Heureusement que j'ai de bons amis comme vous pour me remettre les pieds sur terre. Dites donc, vous n'avez pas été intrigué par cette histoire de mont Ararat ?
- Il est vrai que c'est un peu étrange. Le mont Ararat est en Turquie, pas en Angleterre. Dans la légende, c'est là que l'arche de Noé s'est échouée après le Déluge.
- Et vous savez qui a fait la première ascension complète du mont Ararat, 5165 mètres quand même, le 9 octobre 1829 ? Un médecin allemand, Friedrich Parrot, qui recherchait justement l'arche de Noé.
- N'en dites pas plus, je vous vois venir. Parrot, c'est le perroquet en anglais. Encore une histoire de piaf. Justin le dit dans le film : l'ornithologie c'est une religion.
- Et un perroquet pour monter sur l'ara(rat), c'est cohérent, non ? Ne vous fâchez pas, je rigole...Par ailleurs, le chardonneret est un thème fréquent dans l'iconographie chrétienne. Dans de nombreuses Vierge à l'Enfant de la Renaissance Jésus tient dans sa main un chardonneret élégant, annonçant ainsi son sacrifice : le chardon épineux dont il se nourrit, et qui lui donne son nom, préfigure la couronne d'épines, tandis que les taches rouges de sa tête renvoient au sang versé.

Vierge au chardonneret, Raphaël, vers 1506, Musée des Offices, Florence.
 - Je vous arrête. Pensez-vous sérieusement que Justin Quail, ou son frère photographe, aient tout ça en tête quand ils réalisent cette vidéo ?
- Sans doute pas. Mais cette vidéo n'est-elle pas une œuvre d'art ? C'est à ceux qui la regardent de lui donner aussi du sens. C'est encore une fois le propos de Julien Gracq quand il affirme que Suzanne Lilar "sait et dit admirablement que dans l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de la poésie, c'est à celui qu'elle vient combler de faire la moitié du chemin. La poésie n'est pas un don qui nous est tendu, n'est pas un prêt-à-consommer qui nous trouverait passifs. Elle n'est qu'une proposition dont il dépend du génie de chacun de nous qu'elle se matérialise." Relisez l'article du 31 mai de cette année,
Phénix des hôtes de ces bois (dormants).
- Hum... le phénix, je m'en souviens. Encore un zozio soit dit en passant. Un drôle de zozio. Pourquoi vous souriez bêtement ?
- Là, lisez.
- "Jésus flagellé, décrit dans les évangiles comme couronné d'épines, recouvert du manteau écarlate par les soldats romains, marche ici sur des ronces, mais "sans les courber", marche magique comme celle du prince qui voit devant lui les ronces s'écarter. Le rouge de son manteau a passé dans les ronces, à moins que ce ne soit là la pourpre de son sang.
Il ressuscitera comme le phénix sur son bûcher, son nid de flammes. Significativement, le mot grec φοῖνιξ /
phoînix, avant de désigner l'oiseau fabuleux, nommait la pourpre, tirée d'un petit coquillage (Murex brandaris)." Vous voulez que je vous dise, vous êtes épuisant. Cet article, vous êtes allé le chercher exprès parce qu'il résonne avec votre truc du chardonneret.
- Pas du tout. J'ai songé à Suzanne Lilar, je suis allé chercher, c'est vrai, l'article où je la citais, elle et Gracq, et ce n'est qu'ensuite que je me suis aperçu de la présence concomitante du phénix. Et la légende, vous avez vu ?

Phénix par Friedrich Justin Bertuch, 1790-1830.
 - Quoi la légende ? Friedrich Justin Bertuch, 1790-1830 ? Ça va, j'ai compris : Friedrich comme l'autre Friedrich l'escaladeur de l'Ararat ; 1830, à un an près la date de l'ascension. Et Justin, tiens aussi, comme le big brother. Bertuch, désolé, ça ne me dit rien.
- A moi non plus. Mais je n'en ai pas fini avec le chardonneret. Vous savez que j'en ai beaucoup parlé déjà ? Et ce n'était pas dans une oeuvre religieuse.
- Vous me pardonnerez d'avoir oublié votre chardonneret. Non, ça ne me revient pas cette fois-ci.
- Un indice : Donna... 
- ...Tartt. J'y suis. Oui, bien sûr, Le chardonneret. Le tableau de Carel Fabritius.


-  Ceci dit, quand je vous ai demandé si vous aviez regardé Big Brother, ce n'est pas d'oiseaux dont je voulais vous entretenir. Non, je voulais vous parler de ce nombre de 7:07 qui en fixait la durée. Figurez-vous...
-  Puis-je vous interrompre ? Pouvez-vous m'accorder sept heures et sept minutes de repos ? Vos pépiements me donnent le tournis.
- Le vertige ?
- Pas un mot de plus. Et à demain. Enfin peut-être...

lundi 19 août 2019

Big Brother

Mucem de Marseille. Fort Saint-Jean. Après l'exposition consacrée à Jean Dubuffet, Un barbare en Europe (formidable, j'y reviendrai), celle ayant pour titre La Fabrique des illusions, qui confronte les photographies « orientalistes » de la collection Fouad Debbas de Beyrouth à des œuvres de dix artistes contemporains. Je ne m'attarde pas ici sur le propos général (fort intéressant en soi, mais après avoirarpenté avec ferveur et méthode le parcours foisonnant de l'ex-négociant en vins, je n'avais plus d'énergie que pour une visite en attention flottante), car c'est en somme un détail que je veux consigner ici, à savoir que je pense bien avoir repéré un individu partageant le même sens de l'élucubration que mézigue.

Son nom : Louis Quail. Photographe documentaire anglais, dont le travail présenté à Marseille est intitulé "Big Brother" : portrait photographique intime de Justin, le frère aîné de Louis Quail, qui souffre de schizophrènie. "Son état est grave, et Justin a été interné à trois reprises au cours de sa vie. Cependant, comme le montre le livre, sa personnalité va bien au-delà de cette maladie. Il a des centres d'intérêts, des hobbys (la peinture, la poésie, et surtout l'observation des oiseaux). Il a également l'amour; cela fait plus de 20 ans qu'il est avec sa compagne Jackie. 


En montrant la personne au-delà de la maladie, Big Brother veut faire face à la stigmatisation. Le livre révèle un système en crise, manquant de ressources et ployant sous le poids de la bureaucratie, mais il découvre également des vérités importantes sur la nature de la résilience. Et en son coeur, malgré tout, Big Brother est une histoire d'amour." (L'ascenseur végétal)

Louis Quail est né en 1967. Et c'est en 2017 qu'il réalise la vidéo suivante, projetée donc au Mucem, dans le cadre du portrait de son frère. Elle dure très précisément 7 minutes et 7 secondes, et je ne peux donc pas croire que ce soit un hasard. Évidemment, je ne peux pas ne pas penser à mon projet Heptalmanach, réalisé en 2017, avec son roman associé se déroulant en 1967 - chaque article posté  cette année-là le fut à 7 : 07.


LOUIS QUAIL - Justin "Big Brother" from Fetart on Vimeo.

vendredi 16 août 2019

Du Vouvray au chardonnay

Reprenons : André Theuriet ne reverra jamais George, la jeune fille aux cheveux châtains semés de lis d'eau (autrement dit de nymphéas blancs). L'écrivain s'était incrusté dans une noce de campagne après s'être grisé d'une bouteille de Vouvray descendu au dessert avec son ami le violoniste Berruyer.
Vouvray, Touraine oblige.
Mais il est à parier que ce ne fut pas du Vouvray qui accompagna l'entrée du même Theuriet à l'Académie française en 1896. Ce fut à coup sûr du champagne.
L'habile transition que voilà...
C'est que la joie, la fête, en France et partout dans le monde, se traduit de manière presque obligatoire par la libation au champagne. Ainsi l'équipe Ineos autour d'Egan Bernal but-elle sa bouteille lors de la dernière étape du Tour qui la ramenait triomphalement vers les Champs-Elysées. S'alcooliser en pleine manifestation sportive, il n'y a que le champagne qui puisse autoriser une telle transgression. Loin de faire scandale l'affaire réjouit son monde (et l'on s'offusquerait que la tradition ne fut point respectée).


Le champagne, c'est le propos de ce livre de Sébastien Lapaque que j'ai évoqué déjà à deux reprises : Théorie de la bulle carrée.
Que ce petit ouvrage (emprunté à l'origine à la médiathèque sans aucune arrière-pensée, sur le seul motif de son titre intrigant et du souvenir flou que j'avais de son auteur) soit en prise directe avec mon thème de la joie, c'est ce qui est affirmé sans détour dès la page 19 :
"Chanter l'inexprimable : c'était l'objet de Théorie de la bulle carrée, un livre écrit sans autre mobile que la jubilation. Comment dire les choses lorsque les mots manquent ? En jubilant. Comment l'âme dont la joie est au comble peut-elle exprimer l'indicible ? En jubilant. Comment faire entendre sans paroles les transports de son allégresse ? En jubilant. Se pos pas lou dire, canto lou ! demandaient jadis les grands-mères provençales à leurs petits-enfants. Si tu ne peux le dire, chante-le ! C'est ainsi qu'il voulait célébrer le mystère des bulles carrées. En chantant."
A dire vrai, Lapaque ne tient nullement à dresser un portrait exhaustif du champagne, non, tout son livre est un exercice d'admiration à l'adresse de celui qu'il nomme le Picasso du chardonnay, le vigneron d'Avize Anselme Selosse (même si d'autres hommes de l'art sont mentionnés en passant avec la plus grande bienveillance). Selosse, l'inventeur de l'expression du titre : "J'aime quand le champagne a des bulles carrées, croquantes sous la dent."

Cet oxymore  a poursuivi Lapaque pendant des années : "A quoi Anselme songeait-il lorsqu'il avait parlé de bulles carrées ?" Il lui apparaît que c'est une voie quasi mystique qu'a suivi l'artiste, et il ne craint pas d'éclairer sa vocation en le confrontant à un autre Anselme, Anselme de Cantorbéry (1033-1109), moine bénédictin célèbre pour son argument ontologique, preuve de l'existence de Dieu de par sa perfection. Et à ce moment, je retrouvai la problématique des prénoms présente dans ma récente trilogie Numa/Yves/Claude :
"Qui croit qu'un homme ait jamais porté un nom par hasard ? Qui croit qu'un prénom ça ne vous colle pas à la peau ? Après les philosophes grecs et la tradition monastique, ce sont les maîtres juifs de la Kabbale qu'il convenait de convoquer afin que la famille fut au complet.
Une très ancienne sagesse juive invitait à croire que le prénom d'un individu ne devait rien au hasard, cette Providence des imbéciles. Il était la clef de son âme, le secret de son être. "Son nom, c'est lui", dit le livre de Samuel d'un mauvais homme appelé l'Insensé. A l'heure du Jugement, chacun devait répondre à ces questions : "Quel est ton nom ? En as-tu été digne ?" Le nom c'était l'homme. Les enfants le comprenaient immédiatement qui demandaient : "Comment tu t'appelles ?" (p. 38)
Cur Deus homo. (« Pourquoi un Dieu-homme ? »), 1098, L'incipit de la préface de saint Anselme (XIIe siècle).
"De toute évidence, il fallait se prénommer Anselme pour avoir rêvé d'un champagne tel qu'on ne peut rien penser de plus grand, "id quo maius cogitari nequit", comme il est écrit dans le Proslogion. Le vigneron avait un saint patron qui avait insisté sur les pouvoirs de la raison et démontré que, s'il existait une gradation du moins bon vers le meilleur, au sens comparatif, alors il existait nécessairement un meilleur, au sens superlatif. Comment ne pas être stupéfait par cette conjoncture. Le patron de l'incomparable M. Selosse était à la fois bénédictin et métaphysicien. Un moine et un philosophe ! Deux traditions, deux vocations dont la rencontre ne laissait pas d'émerveiller le vigneron qui la perpétuait à l'heure de la Technique. Anselme ne négligeait pas l'oeuvre du gallo-romain Avitius et de ses contemporains de la fin du IIIe siècle, à l'époque où l'empereur Probus permit à tous les gaulois de planter de la vigne et de produire du vin. Mais il savait qu'entre le Ve et le XIIIe siècle, époque de la vraie, de la grande révolution agricole, marquée par l'amélioration de la charrue, du moulin et de la traction équestre, c'était le soin des bénédictins qui avait préservé l'art des Gallo-Romains entre Reims et Troyes. "Je n'oublie pas que ce sont des moines, donc des contemplatifs, qui ont développé le vignoble dans la région." (pp. 38-39)
On ne s'étonnera pas non plus d'apprendre qu'Anselme Selosse raffole de problèmes d'étymologie : "Il affectionnait les mots, les dictionnaires et des mots connaître l'origine. Dans la journée, cet homme concentré sur sa tâche s'arrêtait volontiers pour discuter le sens d'un mot avec sa femme Corinne. "Sève, saveur, savoir, ce sont trois mots qui ont la même origine latine : le verbe sapere, avoir du goût." Ici, je n'apprends rien que je ne sais déjà, pour l'avoir découvert avec émerveillement, en 1985, dans ce qui restera sans doute comme l'un des plus beaux livres de Michel Serres, Les cinq sens :
"Avant d'avoir bu de bon vin, nul n'a goûté le vin, ne l'a senti, donc ne le sait, n'a acune chance de le savoir jamais Celui-ci a pu boire, il a pu s'enivrer, nouvelle anesthésie Mais à qui n'a goûté ni senti, le savoir n'a pu venir Perler ne vaut pas sapience, la première langue a besoin de la seconde
L'oubli vient un peu vite de ce que l'homo sapiens désigne qui réagit à la sapidité, qui l'apprécie et la recherche, à qui le sens du goût importe, bête à saveur, avant de vouloir dire l'homme devenu tel par jugement, intelligence ou sagesse, avant de dire l'homme parlant Vol de la bouche d'or au détriment de la bouche goûteuse Mais aveu de la première, caché en une langue morte : la sagesse vient après le goût, elle ne peut advenir sans lui, mais l'oublie" (p.167)

Mais c'est à un autre auteur, invoqué dans ces pages tout récemment à propos de Saint Sulpice, que l'ouvrage soudain me renvoya : j'ai nommé Jean-Paul Kauffmann, dont Sébastien Lapaque mentionnait page 90 le Voyage en Champagne. Je ne l'avais pas lu, je passai à la librairie le commander immédiatement, il existait en Folio, couplé au Voyage à Bordeaux, rédigé l'année précédente, en 1989. Je ne le regrettai pas : comme tous les Kauffmann, il est à la fois gouleyant et long en bouche. C'est à propos du rôle des Allemands dans la naissance du mythe du champagne que Lapaque mentionne Kauffmann. Effectivement, page 177 :
"Le champagne, qui symbolise l'esprit français, est né en Angleterre et doit son renom aux Allemands. Ce talent à assimiler les influences étrangères pour en faire une création nationale originale est dans la tradition française. Les Allemands sont à l'origine de Mumm et de Hiedsieck, sans parler de Bricout, fondé par un certian Koch et repris par le groupe allemand Racke. Veuve Clicquot doit son rayonnement actuel à Edouard Werlé, originaire de Rhénanie, dont le nom fut souvent accolé à celui de Clicquot - certains vieux vignerons désignent encore cette maison sous le nom deWerlé.
Faut-il croire au hasard ? C'est dans une école de Reims que fut signé l'armistice du 8 mai 1845. C'est encore à Reims, en 1962, que fut officialisé par de Gaulle et Adenauer la réconciliation franco-allemande. Tout commence et tout finit par du champagne."
Faut-il croire au hasard ? écrit Kauffmann, relançant mon éternelle question. Mais il commet quelques erreurs de détail : en fait, c'est le 7 mai, et non le 8, à  2 heures 41, que les combats prenaient officiellement fin. Et il ne s'agit pas d'un armistice mais bien d'une capitulation sans conditions de l'armée allemande signée dans la War Room, la Salle des opérations, la Salle des cartes du Quartier général des Forces expéditionnaires alliées en Europe, installé dans le collège moderne et technique de la ville, aujourd'hui lycée Roosevelt.*


Reims est encore sous-entendue dans la postface donnée au livre en 2011, et nommée Le Grand Jeu. Qu'on retrouve dans le corps du texte en version anglaise, quand Kauffmann parle du Great Game champenois qui "se joue pour une large part à Paris et non plus à Epernay et à Reims". Expression dont il rappelle en note qu'elle fut inventée par Rudyard Kipling pour désigner au XIXe siècle la lutte d'influences en Aise centrale entre l'Angleterre et la Russie, mais il ajoute aussitôt que "Le Grand Jeu est aussi le nom de la revue lancée en 1928 par quatre lycéens de Reims parmi lesquels Roger Vailland et René Daumal."
Le Grand Jeu signera aussi l'ultime phrase : "La République du champagne en a vu d'autres. Le Grand Jeu a encore  de beaux jours devant lui..." (je souligne)
Juste avant, il avait encore évoqué ces fameuses bulles, qu'à aucun moment par ailleurs il n'envisage carrées... 
"Quand on songe que l'effervescence est provoquée dans une flûte par des fibres de cellulose laissées par le torchon utilisé pour essuyer le verre après lavage, il y a de quoi être émerveillé par le miracle champenois. Le physicien Gérard Liger-Belair a démontré que les bulles naissent à partir d'impuretés ou de légères imperfections  à la surface du verre. Une flûte idéalement rincée, exemplairement lisse ne produirait aucune effervescence." (p. 296)
Je n'avais pas fait tellement attention à la référence donnée en note, La Science du champagne (Odile Jacob, 2006). C'est que je ne m'attendais certes pas à retrouver ce volume quelques jours plus tard à la brocante des Amis du Vieil Aigurande (en même temps que le George Sand d'Henry James). Ce n'était pas du luxe : il m'en coûta un euro.**



_________________________
* Sur les raisons de cet effacement du 7 mai au profit du 8 mai, on lira avec profit la page du Cndp.
Par ailleurs, faut-il croire au hasard quand on a vu Julian Alaphilippe s'imposer à Epernay, au coeur donc du vignoble champenois, devenant le premier Français après Tony Gallopin en 2014 à s'emparer du maillot jaune ?

Le lendemain, L'Humanité ne manque d'ailleurs pas de saluer l'exploit comme il se doit :



** En regardant les belles photos noir et blanc de cet essai savant sur la bulle, il y avait un air de famille qui m'intriguait.

 

Et puis eurêka, cela m'est revenu, c'était les petits ronds de Janmari :

 

mercredi 14 août 2019

Un homme de joie et encore une autre George

"Qu'il y ait beaucoup de souffrance dans le monde, personne ne le conteste. Mais selon mon jugement, la joie prédomine, bien que cela serait très difficile à prouver..."

Charles Darwin, cité par Jean-Claude Ameisen (Dans la lumière et les ombres, Points/Seuil, p. 257)

J'ai souvent - et encore tout récemment - parlé de la mélancolie. Mais c'est bien de la joie dont je veux parler aujourd'hui. La joie qui seule, peut-être, parvient, à sa manière éphémère et fulgurante, à dépasser, à refouler, à faire oublier la mélancolie. Ce n'est pas la première fois (une recherche sur le mot joie dans le blog fait apparaître de nombreux articles dont certains lui sont directement consacrés) mais si j'y reviens c'est que le thème m'est apparu plusieurs fois ces derniers temps, et tout particulièrement en relation avec ce haut-lieu de Angles-sur-l'Anglin (où débutera demain le 28ème festival du livre, trois jours dans les ruelles et sur les places du village). Nous avons vu qu'Yves Robert avait là une maison, héritée d'une longue histoire.
Yves Robert, qu'un livre d'entretiens avec Jérôme Tonnerre publié chez Flammarion en 1996, désigne comme Un homme de joie.


Un titre qui devait si bien lui correspondre qu'il est repris sur sa tombe même, au cimetière du Montparnasse :


On m'objectera avec raison qu'Yves Robert ne devait pas son aptitude à la joie à la connaissance d'Angles, qu'il ne découvrit que tardivement. Et je ne veux certes pas dire que le village est tout uniment le foyer de la félicité : on y trouvera autant de témoignages de malheur et de souffrances. Le malheur est partout, la mort omniprésente : les cimetières, qu'on a eu beau jeu de repousser aux périphéries des bourgs, en attestent obstinément. Il est rare, en revanche, que la joie se soit inscrite dans la pierre, elle n'a vécu que dans l'immatériel souvenir des survivants. Les rires se sont éteints avec leurs mémoires.
A moins qu'ils n'aient écrit.
Jean-Michel Tardif, dans sa chronique historique sur Angles, évoque (juste avant les conférences houleuses de Jacques Sadoul) l'écrivain et académicien André Theuriet (1833 – 1907), dont le journal Cosmopolis fit paraître en 1896 une nouvelle  intitulée Dorine, "qui prenait largement pour cadre notre ville d’Angles. L’histoire était convenue, écrite simplement, mais elle avait l’intérêt de recéler une description intéressante de l’incomparable paysage qui s’offre au regard du voyageur lorsqu’il arrive chez nous par les Droux. André Theuriet entra pour la première fois à Angles vers 1860, découverte qui l’emplit de la sensation rapide d’une plénitude de joie." 
André Theuriet avait visité Angles alors qu’il était fonctionnaire en Touraine (de 1859 à 1863).


(Souvenirs des vertes saisons : années de printemps - jours d'été / André Theuriet. 1904, Gallica, p175).
A ce stade, je voulais poursuivre sur la joie associée à Pâques/la Pâque/Sébastien Lapaque, mais j'y renonce provisoirement car, étant allé chercher sur Gallica la trace numérisée du passage de Theuriet mentionné par Tardif, et poussant par curiosité un peu plus loin la lecture, je rencontre un surprenant  écho à mon article précédent sur l'autre George.
Immédiatement après l'extrait cité, Theuriet écrit donc ceci :


Theuriet raconte avoir été invité à une noce de campagne à Pressigny par son ami Tristan. En chemin, il convie Berruyer, un autre ami, musicien, à l'accompagner, et ils débarquent tous les deux à la nuit tombée, éméchés par une bouteille de Vouvray vidée au dessert. Tristan les conduit jusqu'à la maison du notaire qui mariait sa fille. De fait, ils ne sont pas invités et chacun se demande ce que fichent là ces deux intrus. Tristan, pour excuser son indiscrétion, se faufile entre les groupes, vantant "l'immense talent de Berruyer, un artiste de première force pour le violon". Sur ce, Theuriet, qui "lorgnait" les danseuses, arrête son regard sur une jeune fille assise non loin de l'orchestre :


Le jeune homme se prend alors à rêver de mariage, se disant, tout en valsant : "Qui sait ? Peut-être le bonheur passe peut-être en ce moment près de moi ; on ne le rencontre guère plus d'une fois à portée et si ce soir je le laisse fuir, je risque fort de ne plus me croiser avec lui." Et au petit matin, le petit jour les surprend accoudés à une fenêtre ouverte sur le jardin. La jeune fille lui décrit la maison paternelle, une modeste gentilhommière enfouie parmi les châtaigniers, à cent pas au-dessus de la Creuse. Et il lui promet de l'y aller voir.


Et à la fin de ce souvenir (peut-être largement réinventé, comment savoir ?), il y a comme des accents du Grand Meaulnes. Theuriet, mort en 1907*, ne connaîtra pas la Grande Guerre, et son oeuvre prolixe est aujourd'hui tombée dans l'oubli, tandis qu'Alain-Fournier, l'auteur presque d'un seul livre, s'est hissé à l'empyrée des classiques. Ce que Theuriet a laissé fuir en Touraine, ce n'est peut-être pas seulement un amour de jeunesse, mais l'occasion de la véritable littérature.
"O jours dorés de la jeunesse où tout semble facile, où à chaque détour s'ouvrent des routes verdoyantes nous invitant à cheminer d'un pas allègre vers le pays de Fantaisie !... Berruyer et moi, nous quittâmes Pressigny le lendemain et, depuis je n'ai plus revu la jeune fille aux cheveux châtains semés de lis d'eau. Je ne suis jamais allé visiter la châtaigneraie qui se mire dans la Creuse, ni la maison aux tourelles vêtues de glycine. Peu de temps après, je quittai la Touraine, et mon joli roman d'amour finit là. Le souvenir seul est resté, le souvenir, cet embellisseur de toutes choses, qui a l'impalpable délicatesse des arbres reflétés dans le courant d'une rivière. L'eau s'enfuit et se renouvelle constamment ; seul, le reflet demeure, toujours insaisissable et délicieusement tendre."
___________________________
* C'est en 1907 qu' Alain-Fournier apprend le mariage d'Yvonne de Quièvrecourt, qu'il avait rencontré le 1er juin 1905, le jour de l'Ascension, sortant d'une exposition au Grand-Palais. Frappé par la beauté de la jeune fille, "dont la grâce, nous dit la notice de l'E.U., répond à son idée romantique de l'amour, forgée à la lecture de la poésie de Jules Laforgue (1860-1887) et du roman de Francis Jammes, Clara d'Ellebeuse (1899)", il en fera le modèle d'Yvonne de Galais dans Le grand Meaulnes.

dimanche 11 août 2019

L'autre George et le vertige de l'impossible

Dix jours d'absence à ce site, mais qui furent riches d'impressions et d'ouvertures nouvelles. La traditionnelle brocante de début août dans les rues du vieil Aigurande, le petit séjour familial en Provence sur les terres de Cézanne et Giono* m'ont apporté une manne dont - comme d'habitude à l'issue de ces périples pourtant minimes -, il me faudra des mois, me semble-t-il, pour exprimer la juteuse moelle.
Au moment même où je commence à rédiger cet article, posté à ma fenêtre du second étage donnant à gauche sur mes silencieux voisins du cimetière Saint-Denis, une pluie fine entreprend de tremper les feuillages et les pelouses exténuées. La fraîcheur pénètre l'appartement comme une lame vive, mais ce n'est qu'une timide embardée, une giboulée tardive, déjà en panne : la sécheresse est encore loin de desserrer son étreinte. Pourquoi je dis ça maintenant ? Juste pour le plaisir peut-être d'ancrer cet exercice d'écriture dans l'instant qui le voit naître, et souligner le contraste avec la chaleur qui régnait la semaine dernière alors que j'arpentais les rues pentues de la brocante, rue des fossés Saint-Jean, rue Casse-Cou, Grand Place, rue de l’Étang, place du marché, rue de l’Église, et enfin rue Grande, y faisant belle moisson de livres que je ne cherchais nullement.
Parmi eux, George Sand par Henry James, publié en 2004 par le Mercure de France, avec une préface de Diane de Margerie. Un petit ouvrage réunissant deux textes écrits à vingt ans de distance, en 1877 et 1897, par le grand écrivain américain naturalisé britannique en 1915. Des huit livres chinés ce samedi-ci, ce fut celui qui attisait le plus ma curiosité : je le commençai dès l'après-midi qui suivit. C'est qu'Henry James avait fait son entrée sur Alluvions au printemps 2018, que George Sand ne cesse d'interférer, au point d'être dans le top 20 des libellés, entre Baudelaire et Georges Perec (un beau voisinage, plein d'ironie quand on sait le mépris du poète pour la bonne dame de Nohant : "Je ne puis penser à cette stupide créature, sans un certain frémissement d'horreur.")

Alors, oui, m'intéressait le regard de James sur Sand. Il est infiniment plus subtil, on s'en doute un peu, que celui de Baudelaire, mais il n'en est pas moins retors et complexe. Passionné par cette femme à qui il reconnaît du style, une absence de vanité et une extrême générosité, il n'en décoche pas moins quelques coups de griffe bien sentis, affirmant par exemple qu'elle "philosophait sur beaucoup de choses qu'elle ne comprenait pas" et parlant de ses textes comme étant des "choses écrites facilement" mais "difficiles à lire".
Dans mon voyage matutinal vers Aigurande, j'avais mis la radio et j'étais tombé sur Répliques, l'émission d'Alain Finkielkraut : l'invité en était Mona Ozouf et il était question d'aller à la découverte d'une autre George, la britannique George Eliot (1819-1880). Fink le plus souvent m'agace, mais là je suis happé, je suis avec le plus grand intérêt : il faut dire que Mona Ozouf est une femme remarquable, à la parole claire et précise, d'une intelligence de tous les instants. Qui parvient donc à m'intéresser à un écrivain que je n'ai jamais lu, à travers les romans Middlemarch et Daniel Deronda. Il semblerait tout de même que je ne sois pas le seul à être ignorant de cette œuvre, ainsi Fink peut-il écrire : "George Eliot n'est plus guère lue en France sinon par les spécialistes de littérature anglaise. Et beaucoup des amis de Mona Ozouf , grands lecteurs pourtant lui demandaient perplexes, après s’être enquis de son travail : " mais qu'est ce qu'il a écrit au juste ce George  Eliot ?"
Je savais pour ma part que George Eliot était une femme. Mais son œuvre me demeurait inconnue et je dois à Mona Ozouf d'avoir lu coup sur coup les deux volumes de Daniel Deronda  et Middlemarch et le magnifique essai de Mona Ozouf (sic).
Je voudrais communiquer cet éblouissement et  commençons par sortir l'auteur elle-même de la trappe où elle est tombée."

George Eliot par Frederic William Burton, 1865.

Si je dis ça, c'est qu'à la lecture post-prandiale de l'essai de James, que vois-je écrit page 39 :
"Miss Austen et sir Walter Scott, Dickens et Thackeray, Hawthorne et George Eliot ont tous dépeint l'amour entre jeunes gens ; mais aucun d'entre eux, à notre souvenance, n'a décrit une chose qui puisse être appelée passion, ne l'a mise en mouvement sous nos yeux, ni ne nous a montré ses divers stades. Cela en même temps revient à dire que ces écrivains nous ont évité bien des choses que nous considérons comme déplaisantes, et que George Sand ne nous les a pas épargnées ; mais cela revient  aussi à dire que peu de lecteurs auront recours à la fiction de langue anglaise pour s'informer sur les forces les plus ardentes du coeur, et pour s'en faire une idée. Le mérite de George Sand est de nous en avoir donné une idée, d'avoir élargi la connaissance que peut en avoir le lecteur, et de s'être révélé une autorité en ce domaine. Et c'est beaucoup. De ce point de vue, miss Austen, Walter Scott et Dickens peuvent avoir complètement omis le sentiment érotique, et George Eliot peut sembler l'avoir traité avec une singulière austérité. Curieusement dénués d'amour paraissent, dans cette lumière, ces vastes et foisonnants romans que sont Middlemarch et Daniel Deronda. Aux yeux des lecteurs étrangers, ils sont sans doute semblables à des salons spacieux, respectables et froids, dont les fenêtres donnent sur un paysage enneigé, et où l'on cherche en vain une cheminée flambante au bout de leurs hectares de tapis aux teintes sobres." [C'est moi qui souligne ]
Je ne suis pas certain que Mona Ozouf partagerait complètement ce point de vue de James (j'ai même l'intuition du contraire), mais toujours est-il que j'étais dans une certaine mesure médusé par cette coïncidence inattendue, dont je ne savais d'ailleurs que faire : George Eliot n'entrait pas dans un des thèmes qui m'occupent actuellement.
Un peu plus loin, je relevai un vertige (ce fut le seul de ce petit ouvrage).
Il faut que je précise, pour ceux qui ne s'en sont pas encore aperçu, que je viens de créer un nouvel espace, un site parallèle dédié spécifiquement aux vertiges. J'ai terminé mon cahier des vertiges et rédigé un texte destiné à paraître dans le prochain numéro spécial de Torticolis. Mais, continuant à relever des vertiges nombreux dans mes différentes lectures, j'ai eu envie de prolonger cette cueillette et pour ce faire, j'ai donc ouvert Fixer les vertiges. J'ai déjà prévenu que "cela durera le temps que j'y trouverai du plaisir".
Revenu hier de Provence, j'ai donc mis en ligne ce vertige jamesien. Titre tiré de l'extrait : Vertige du sublime et de l'impossible. C'était en français dans le texte et évoquait les amours turbulents de Musset et Sand à Venise, objet du second texte de James.


L'affaire faite, je passe dans la chambre où traîne au chevet le livre abandonné de Hervé Lehning,
Toutes les mathématiques du monde (Flammarion, 2017) emprunté tout récemment à la médiathèque.Oui, je lis de temps à autre, et à intervalles même assez réguliers, des livres de vulgarisation mathématique (c'est mon penchant rationnel, mon tropisme scientifique). Livre déjà vecteur d'une autre belle coïncidence (on dira que c'est mon penchant irrationnel qui reprend le dessus) : juste après avoir rédigé le dernier article sur le Grand Jeu, où j'évoquais une nouvelle fois la gravure Melencholia de Dürer, j'avais précisément ouvert le livre sur une représentation de l’œuvre, page 351, dont j'avais ignoré bien sûr complètement la présence jusqu'à cet instant précis.

Eh bien, de la même manière que j'avais ouvert tout à fait innocemment sur Melencholia, voici qu'hier soir j'ouvre sur la page 107, début de chapitre intitulé Le vertige de l'impossible. On dira que la pensée magique avait investi la pensée logique** (et chacun y verra à son aise la défaite de la rationalité ou l'ironie du malicieux hasard).

C'est en revisualisant la photo que j'ai faite de la page 107 que je me suis avisé que sur la page précédente (tenue en respect par mon enregistreur numérique qui n'a pas d'autre fonction ici), se trouvait un vertigineuse de belle facture.
 __________________
* Merci infiniment à Anne-Charlotte et Bruno R. qui nous ont généreusement offert de séjourner dans leur belle maison des environs d'Aix.

** Écrivant ceci, je songe à cet autre livre glané à Aigurande, Pensée magique, pensée logique du mathématicien et philosophe Luc de Brabandere.


mercredi 31 juillet 2019

Le Grand Jeu est irrémédiable

Acheté lundi La Septième Obsession, une revue bimestrielle de cinéma, dont le dossier central était consacré aux sept péchés capitaux. Au chapitre de la paresse, je ne fus pas trop surpris d'y retrouver Alexandre le Bienheureux, qui a même droit aux égards de deux rédacteurs différents : Claire Micallef parle d'émule franchouillard d'Oblomov, de héros hédoniste tandis qu'Adrien Valgalier évoque un combat par la fainéantise (littéralement "faire le néant"), "cette obstination à la nonchalance, cette recherche du vide de l'esprit donnent au film toute sa poésie et sa force comique."
Micallef cite Alphonse Allais : "L'homme n'est pas fait pour travailler, la preuve ça le fatigue.", et ajoute que la fainéantise d'Alexandre "est telle qu'elle fait appel à son ingéniosité (il met en place en système de poulies au-dessus de son lit pour s'alimenter)".


C'est bien là, à cet endroit précis, que le film se révèle particulièrement roublard : vous ne verrez bien sûr aucun plan avec Noiret s'affairant à peaufiner son petit bricolage. Tout semble avoir été mis en place par l'opération du Saint-Esprit. Et pourtant je suis prêt à parier que les techniciens de plateau ont dû bosser bien des heures pour installer ce subtil jeu de cordes, de tringles et de poulies. La force comique réside aussi dans l'ellipse narrative de l'effort. Mais de ceci, il faut retenir une leçon : le bon technicien est d'abord un cossard qui cherche à épargner sa peine.


Sur la page suivante, toujours au registre de la paresse, Jean-Sébastien Massart traite de l'acédie, cette vieille maladie spirituelle de l'Occident que la théologie médiévale décrit en termes de dégoût de l'action, d'indifférence générale et d'état végétatif, si bien que Thomas d'Aquin l'associe au péché de paresse. Notre époque y voit plutôt les signes de la "dépression". "Il est étonnant, écrit Massart, qu'un mal aussi récurrent dans la culture occidentale soit si peu traité au cinéma." Deux cinéastes font pourtant, selon lui, exception : Sofia Coppola, dès son premier film, Virgin Suicides, qu'elle réalise à 28 ans, et Lars Von Trier, dont Melancholia (2011) peut être vu comme une évocation du film précédent : "Le souvenir des vierges de Sofia Coppola hante encore le personnage de Justine, incarné par la même Kirsten Dunst. L'actrice crée un lien entre les deux films, apparaissant au début de Melancholia comme au sortir de l'adolescence, comme si Lux Lisbon avait survécu à la maladie de ses sœurs et revenait dans la même blancheur idéale pour se marier. Très vite, pourtant, Justine s'abandonne à la paresse : elle n'est plus capable de se lever, de manger, de prendre un bain. État végétatif que Lars Von Trier décrit à la fois comme le symptôme d'une dépression profonde et comme la preuve physique d'une apocalypse que le corps de Justine annonce par son effondrement."

Melancholia, Lars Von Trier

Melancholia est évoqué également dans l'entretien qui prélude au dossier, réalisé avec Anastasia Colosimo et Benjamin Olivennes. Eux aussi parlent de l'acédie, de la tristesse, l'apathie, la lassitude du moine ou de l'ermite qui s'interroge sur le sens de sa vocation : "C'est en vérité le premier péché pour les moines, qui peut entraîner tous les autres. Il y a de cela une représentation classique dans le christianisme, chez Bosch, Schongauer, Callot ou Flaubert : c'est la tentation de saint Antoine. Le moine acédiaque y est représenté assailli de visions, de démons qui viennent le torturer et le détourner de sa règle. La luxure, la gourmandise, la colère menacent le moine en proie à l'acédie. Cette acédie est progressivement renommée "paresse" par l’Église."

Jérôme Bosch, La Tentation de saint Antoine (détail)
Ce que l'Eglise nommait "acédie" et donc plus tard "paresse", les Grecs l'appelaient mélancolie. Notion que Dürer, en homme de la Renaissance, retrouve et exprime par sa célèbre gravure de 1514.
Notion et gravure dont j'ai abondamment traitées antérieurement, notion qui resurgit périodiquement, sans doute parce que j'y suis moi-même sujet, bien que ce ne soit jamais jusque-là sous la forme lourde comme celle que l'on peut observer justement avec Kirsten Dunst.

"Si l'on en vient maintenant à Lars Von Trier, ajoutent Colosimo et Olivennes, ce qui est frappant avec son film, c'est que ce réalisateur, qu'on fait souvent passer pour un gamin et un provocateur, est extrêmement sérieux dans son traitement de l'iconographie de la mélancolie. Vous pouvez regarder Melancholia avec sous les yeux la gravure de Dürer ou le tableau de Cranach : tout y est ! La jeune fille blonde, le bébé, les instruments de mesure et d'observation du ciel, la comète, l'inondation, les globes de pierre. Lars Von Trier trouve une traduction cinématographique de ces images, met la mélancolie en récit (et en musique), tout en y intégrant les conquêtes théoriques du XXème siècle (c'est-à-dire l'approche de la mélancolie en termes de dépression et de bipolarité) et nos angoisses contemporaines de fin du monde. C'est ce qui fait de ce film un des plus grands, à notre sens, de ce début du siècle."

Lucas Cranach, La Mélancolie, 1532 (76,5 x 56 cm)
Je n'avais pas vu Melancholia à sa sortie, mais par bonheur Mubi me le proposait dans sa sélection de trente films, je me suis donc empressé le soir-même de le visionner. Et je n'ai pas été déçu : c'est une splendeur, qui échappe complètement à l'hystérie fatigante de certains films de Trier. Film de fin du monde, mais dont la beauté, l'acceptation même de la destruction finale, laissent paradoxalement une note d'espérance vibrer longtemps dans notre esprit.

Et puis, à moi qui venait juste d'écrire un article à l'honneur du Mont Analogue, le chef d'oeuvre de  René Daumal, membre éminent du Grand Jeu, un simple détail  me fut donné comme une résonance inouïe. Le jeune garçon, Léo, fils de Claire (Charlotte Gainsbourg) a fabriqué avec du fil de fer une sorte d'appareil à poser sur sa poitrine afin d'observer la progression ou non de la planète Melancholia.


Or, cette spirale artisanale, ce jouet d'enfant, si rudimentaire à côté du télescope sophistiqué de John son père, ne la retrouve-t-on pas sur la couverture de la revue du Grand Jeu, telle qu'elle parut la première fois en juin 1928 ?


Et ce n'est pas une simple analogie de forme qu'il convient de relever. Non, la tentative du groupe, dont le noyau dur est constitué de René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland et Robert Meyrat, les quatre « phrères simplistes » du lycée de Reims en 1924, est bien d'aller à l'essentiel :
"Le Grand Jeu est irrémédiable, écrit dans l'avant-propos au premier numéro Roger Gilbert-Lecomte ; il ne se joue qu'une fois. Nous voulons le jouer à tous les instants de notre vie. C'est encore à « qui perd gagne ». Car il s'agit de se perdre. Nous voulons gagner. Or, le Grand Jeu est un jeu de hasard, c'est-à-dire d'adresse, ou mieux de « grâce » : la grâce de Dieu, et la grâce des gestes."

Et la circulaire du Grand Jeu, signée "La Direction", est encore plus explicite :
"Le Grand Jeu n’est pas une revue littéraire, artistique, philosophique ni politique. Le Grand Jeu ne cherche que l’essentiel. L’essentiel n’est rien de ce qu’on peut imaginer : L’Occident contemporain a oublié cette vérité si simple, et pour la retrouver il faut braver plusieurs dangers, dont les plus connus et les plus communs sont la mort (la vraie mort, celle de la pierre ou de l’hydrogène, et non pas l’agréable mort, gorgée d’espérances et ornée d’excitants remords, que l’on connaît trop) - la folie (la vraie folie, lumineuse et impuissante comme le soleil éclairant une assemblée de magistrats, la folie sans issue, de celui qu’on abat comme un chien, et non pas l’heureuse folie qui est le plus charmant moyen d’occuper la vie) - la syphilis, la lèpre léonine, le mariage ou la conversion religieuse. (...) Il s’agit avant tout de faire désespérer les hommes d’eux-mêmes et de la société. De ce massacre d’espoirs naîtra une Espérance sanglante et sans pitié : être éternel par refus de vouloir durer. Nos découvertes sont celles de l’éclatement et de la dissolution de tout ce qui est organisé. Car toute organisation périt lorsque les buts s’effacent à l’horizon de l’avenir, qui n’est plus qu’une barre blanche posée sur le front." [C'est moi qui souligne - je précise que j'ai découvert ce texte après avoir rédigé ce qui est au-dessus]


Et enfin, pour enfoncer définitivement le clou, lisez la réponse de René Daumal à André Breton, qui le sommait de "préciser sa position personnelle" à l'égard du surréalisme :
 « Pour une fois, vous avez devant vous des hommes qui, se tenant à l'écart de vous, vous critiquant même souvent avec sévérité, ne vont pas pour cela vous insulter à tort et à travers [...] Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d'histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d'être inscrits pour la postérité dans l'histoire des cataclysmes. » [C'est moi qui souligne]

lundi 29 juillet 2019

Le Mont Analogue

"C’est au cours de ces journées de pluie que nous commençâmes à nous appeler mutuellement par nos prénoms. Cela s’était amorcé par la coutume que nous avions déjà de dire « Hans » et « Karl », et ce petit changement n’était pas un simple effet de l’intimité. Si nous nous appelions maintenant Judith, Renée (c’est ma femme), Pierre, Arthur, Ivan, Théodore (c’est mon prénom), il y avait à cela un autre sens, pour chacun de nous. Nous commencions à nous dépouiller de nos vieux personnages. En même temps que nous laissions sur le littoral nos encombrants appareils, nous nous préparions aussi à rejeter l’artiste, l’inventeur, le médecin, l’érudit, le littérateur. Sous leurs déguisements, des hommes et des femmes montraient déjà le bout de leur nez. Des hommes, des femmes, et toutes sortes d’animaux aussi."

René Daumal, Le Mont Analogue, Gallimard/L'Imaginaire, p. 134

Si je cite ce passage du Mont Analogue*, c'est bien sûr parce qu'il fait écho à ma récente trilogie des prénoms. Mais aussi parce que ce roman que Daumal qualifie malicieusement de "roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques" m'est apparu par trois fois en l'espace de trois jours, dans le cadre de trois lectures différentes. Une telle coïncidence trinitaire est toujours à prendre au sérieux.
Je me dois de préciser que je ne l'avais pas encore lu. Une lacune et une incuriosité que je m'explique d'autant moins que je connais son existence depuis 1980. Bref, c'est le 4 juillet que je découvre un autre extrait, proposé par la philosophe Marie José Mondzain dans son essai Confiscation des mots, des images et du temps (Les Liens Qui Libérent, 2019). Il fait l'objet d'un mini-chapitre à lui seul, nommé "Pause", et précédé par ces mots : "Ici, faire entendre un instant la voix qui désigne la zone inassignable où s'engagent les explorateurs de la radicalité." Voici donc l'extrait en question : 
"Voici donc ce que j’ai établi, simplement en éliminant toutes les hypothèses insoutenables. Quelque part sur la Terre existe un territoire d’au moins plusieurs milliers de kilomètres de tour, sur lequel s’élève le Mont Analogue. Le soubassement de ce territoire est formé de matériaux qui ont la propriété de courber l’espace autour d’eux de telle manière que toute cette région est enfermée dans une coque d’espace courbe. D’où viennent ces matériaux ? Ont-ils une origine extra-terrestre ? Viennent-ils de ces régions centrales de la Terre, dont nous connaissons si peu la nature physique que, tout ce que nous pouvons dire, c’est, d’après les géologues, qu’aucune matière n’y peut exister ni à l’état solide, ni à l’état liquide, ni à l’état gazeux ? [...]

Si maintenant nous figurons le territoire en plan horizontal, nous avons ce schéma. Remarquez que la région même du Mont Analogue ne doit offrir aucune anomalie spatiale sensible, puisque des êtres tels que nous doivent pouvoir y subsister. Il s’agit d’un anneau de courbure, plus ou moins large, impénétrable, qui, à une certaine distance, entoure le pays d’un rempart invisible, intangible ; grâce auquel, en somme, tout se passe comme si le Mont Analogue n’existait pas."
René Daumal, Le Mont Analogue, p. 61-64

Dessin de René Daumal, sur la même page que le passage cité

Détail important : ces lignes suivent immédiatement un chapitre intitulé "Zones et zonards" essentiellement consacré à la figure de Fernand Deligny. Le même Deligny que je ne cesse de croiser ces derniers temps (je reviendrai plus tard sur la raison de cette proximité).
Ceci me frappe aujourd'hui mais, sur le moment, c'est le souvenir d'avoir lu la veille même une évocation du Mont Analogue qui m'a interloqué. Il s'agissait de la page 86 de l'essai de Maël Renouard, Fragments d'une mémoire infinie. Un livre et un auteur que j'avais découverts à sa parution en 2016 chez Grasset, et que j'avais beaucoup aimé - aussi m'arrive-t-il, comme en ce soir de juillet, de le relire par bribes, sa forme éclatée s'y prêtant à merveille. La mention du roman de Daumal introduisait une anecdote personnelle dont le détail ne nous intéresse pas ici. En fait, Renouard ne cite pas un passage précis mais résume avec une grande clarté l'argument principal de l'ouvrage.
 "Au début  du Mont Analogue de René Daumal, le narrateur, Théodore, reçoit une lettre d'un mystérieux personnage, Pierre Sogol, qu'il ne connaît pas et qui demande à le rencontrer. Théodore a écrit pour une revue d'études ésotériques un article dans lequel il évoque le mythe - commun à de nombreuses cultures - d'une gigantesque montagne secrète à laquelle n'ont pas accès les mortels, car elle est le repaire du divin. Cette montagne, dit-il, doit exister, et elle doit exister quelque part dans l'hémisphère Sud, pour équilibrer les énormes masses montagneuses de l'hémisphère Nord ; il faut, autrement dit, qu'il y ait au sud quelque chose qui pèse autant que l'Himalaya, les Alpes, l'Oural, etc., et qui ne se trouve sur aucune des étendues terrestres connues, quelque chose qui doit être concentré, sous la forme d'une seule montagne dissimulée aux regards par on en sait quel étrange phénomène. C'est une manière de déduire abstraitement - et pour ainsi dire mathématiquement, par analogie - un fait de nature. Théodore confesse que les intentions de son texte n'étaient qu'à moitié sérieuses et qu'il avait déjà cessé de s'en préoccuper quand Pierre Sogol lui a écrit. Sogol, en revanche, ne prend pas à la légère ce sujet auquel il a consacré toute sa vie. Il a eu le temps de pousser beaucoup plus loin son enquête ; il a déterminé l'emplacement de la montagne, il a développé une théorie optique expliquant pourquoi nul ne l'a jamais vue jusqu'à présent, et il commencé à monter une expédition. Il invite Théodore à se joindre au groupe qui mettra bientôt le cap sur les mers du Sud, à bord du yacht d'un milliardaire ami. Théodore accepte ; quelques mois plus tard, les explorateurs débarquent au pied du Mont Analogue dont ils entreprennent l'ascension (la mort de René Daumal interrompt le cours du roman à ce moment-là)." 
En effet, René Daumal, qui avait commencé son roman en juillet 1939 (ma mère naissait précisément ce mois-là) - alors même qu'il venait d'apprendre qu'il était atteint par la tuberculose -, en suspendit le cours sur une phrase inachevée du cinquième chapitre (le livre devait en compter sept), virgule dans l'éternelle attente de la suite d'une ascension que le lecteur devra accomplir par lui-même. Il mourut à Paris le 21 mai 1944, il avait trente-six ans.

René Daumal

Dans le texte de Renouard, un mot, un seul mot, est en italiques : analogie. Or, ce mot est au cœur de la troisième émergence du Mont Analogue. Le 6 juillet, je lisais L'innommable actuel de l'écrivain italien Roberto Calasso, publié en Italie en 2017 et traduit cette année chez Gallimard. Un livre puissant que le site Pileface met en parallèle avec Tout est accompli, l'essai à six mains de Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz, dont j'ai parlé le mois dernier dans la chronique Le livre d'Esther. D'ailleurs Yannick Haenel présente lui-même le livre dans le Charlie Hebdo du 7 mai dernier.


Je terminerai donc par une troisième citation, longue citation encore, je m'en excuse, mais chacune de ces phrases me semblent nécessaires, en tant tout d'abord qu'elles exposent avec la plus grande lucidité la situation qui est la nôtre aujourd'hui. Dans ce rapport au divin devenu problématique : "Ce qu’Homo saecularis n’arrive pas à saisir, c’est le divin. Il ne sait pas le situer. Il ne rentre pas dans l’ordre des choses. De ses choses. [...] Le divin est ce qu’Homo saecularis a effacé avec soin et insistance. Il l’a même supprimé du lexique de ce qui est. » (p. 56-57)

" Parmi les sécularistes, et toujours en nombre restreint, les analogistes subsistent, cachés. Ils considèrent les autres sécularistes comme divisés en sectes, qu'ils connaissent bien, mais pour lesquelles ils n'éprouvent aucun attrait. Les analogistes ont toujours existé. Ils cherchaient les signaturae rerum, et en découvraient aussi en passant d'un continent à l'autre. Ils furent les premiers à ne pas se conformer étroitement aux interdits tribaux, dont pourtant ils reconnaissaient et avaient parfois élaboré les significations. Ils appelaient les voyants védiques gymnosophistes, savants nus, et savaient que leurs pensées convergeaient. Ils furent les premiers à comprendre que la pensée ne dépendait pas de la société, mais la société de la pensée. Cela suscitait des soupçons à leur égard. Ceux qui les exécraient leur attribuèrent le foetor gnosticus. On en rencontrait chez les chrétiens comme chez les païens, chez les Juifs comme chez les Arabes, chez les Iraniens comme chez les Indiens. Ils n'étaient jamais nombreux, mais toujours reconnaissables. Même s'ils avaient souvent pour habitude de se camoufler. Ils eurent parfois accès aux arcana imperii et, même, les orientèrent. Ils en furent parfois expulsés, comme les ennemis les plus insidieux. Ils aimaient contempler plus encore qu'agir. Cependant, pour quelques-uns, le réseau de certaines actions, y compris politiques, devient un objet de contemplation. Tel fut le cas, par exemple, de Leibniz. Ils ne prêchaient pas, ne convertissaient pas. Mais ils parlaient et écrivaient. Ils comptaient sur le simple pouvoir de la parole, sur sa capacité à guider le coeur de n'importe qui vers un nouvel Orient. Il était impossible de les décevoir parce qu'ils n'attendaient rien du monde. Seule leur recherche les comblait, laquelle ne se concluait jamais. Daumal fut un exemple lumineux d'analogiste et il en était tout à fait conscient. L'oeuvre de sa vie, nécessairement inachevée, fut le Mont Analogue." (p. 64-65, c'est moi qui souligne)
Tiepolo, Apollon et les continents : l’Asie, 1750-1753.
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* On peut lire le roman intégralement sur le site biblisem.net.