Affichage des articles dont le libellé est Gérald Hustache-Mathieu. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gérald Hustache-Mathieu. Afficher tous les articles

vendredi 17 novembre 2023

Polar Park et Adam et Eve

Que vient faire l'écrivain en berne David Rousseau à Mouthe, ou, plus précisément, au monastère du Val Dressé ? Il répond en fait à une invitation du frère Giacomo, qui veut lui révéler quelque chose de très important pour lui. Las, pas de chance, il arrive trop tard, ledit frère vient juste de s'en aller ad patres. Peu après, la découverte d'un meurtre au Polar Park va entraîner Rousseau dans une double enquête : qui est ce mystérieux tueur en série amateur d'art, et quel secret sur ses origines est parti dans la tombe avec le frère Giacomo ? Tout cela va s'entrelacer et c'est lors de la poursuite terminale du meurtrier que le secret va être levé.

Après l'enterrement du moine, Rousseau s'entretient avec le Père François, qui lui sert un verre de l'absinthe fabriquée au monastère, selon une recette dont il est visiblement fier de proclamer que le secret est gardé depuis 1655. Le secret, toujours le secret. La mère de l'écrivain, Claudine, est venue en retraite plusieurs fois au Val Dressé. Ayant appris sa mort, frère Giacomo a écrit à Rousseau en lui disant que sa mère était revenue, quand il était petit, lui dire quelque chose en confession. Et c'est ce que Giacomo voulait lui révéler, ce que le Père François ne peut croire, car cela revenait bien sûr à enfreindre le fameux secret de la confession.


Ce plan serré sur la bouteille et le verre d'absinthe n'est pas anodin : l'autoportrait de Van Gogh est directement lié au premier meurtre, avec l'oreille coupée trouvée dans le neige, et le cadavre du facteur maquillé en Vincent.

Plus tard, dans l'épisode 3, une autre étiquette de la bouteille d'absinthe va se révéler cruciale pour la suite. Elle emprunte cette fois à Adam et Eve.


Le dessin est de la main du frère Giacomo. L'Eve nue présentant la pomme n'est autre que Claudine qui a donc posé autrefois pour le moine en compagnie d'un jeune homme dont l'identité n'est pas établie. A l'épisode 4, Rousseau revoit la scène comme s'il y était  (c'est lui au premier plan, à gauche).


Un plan au double contraste : la capuche hivernale face au paysage édénique estival, l'austérité de la bure monacale face à la nudité candide du couple originel. Double échappée aussi hors du réalisme.

In fine, cela nous conduira à la résolution du secret des origines. Mais je n'aurai peut-être pas consacré un article à cet aspect de la série si je n'avais pas redécouvert un livre lors du rangement récent de la bibliothèque. Un livre acheté à Noz il y a pas mal de temps (je suis incapable de retrouver la date exacte et je n'ai rien noté à l'époque), dont le titre est Célébration de la Rencontre, publié chez Albin Michel en 2002. Il se présente en deux parties, un texte tout d'abord de Frédérique Hébrard, puis une exploration de tableaux sur Adam et Eve, commentés par Paule Amblard. Avec, par exemple, cette enluminure de Jean Fouquet, Le Mariage d'Adam et Eve, vers 1410 (selon l'autrice, mais ce doit être une coquille car ailleurs on donne vers 1470-1476 - en 1410, Fouquet n'était pas né...)


On remarquera que la nudité ne pose pas problème à l'époque, les sexes y sont représentés sans feuille de vigne superfétatoire. Même chose, un siècle plus tard, avec cette formidable gravure de la même scène par Jean Duvet (c. 1540-1555).


Un tableau se rapproche davantage du dessin du frère Giacomo, c'est celui du peintre flamand Hugo Van der Goes, Le Péché originel (vers 1475). On y retrouve la pomme tenue par Eve, et les sexes sont cachés (par la main d'Adam comme sur le dessin du moine ou par l'iris, symbole de la Vierge, pour Eve). C'est à se demander si ce n'est pas ce tableau qui a servi de modèle à Gérald Hustache-Mathieu.


Mais, encore une fois, je n'aurai peut-être pas développé cette résonance à la Genèse si je n'étais pas étrangement retombé sur l'Annonciation de Fra Angelico, que j'ai mise en exergue dans l'article du 5 novembre, Tout ce qu'il entendra, il le dira. Il s'agit du dernier tableau commenté par Paule Amblard. Bien entendu, le motif principal est la représentation de l'ange Gabriel et de la Vierge Marie, mais dans le tiers gauche de l'oeuvre que voyons-nous ? L'exil d'Adam et Eve, chassé du Paradis terrestre par l'ange de Dieu. C'est ce détail qui fait d'ailleurs la couverture d'un livre sur le peintre florentin.


"Yahvé Dieu fit à l'homme des tuniques de peau et les en vêtit" (Genèse 3, 21). Cette peinture a été réalisée quelques années après la fresque de Masaccio (1424-1425), représentant également l'exil du couple originel, mais dans une vision plus dramatique (et l'on notera aussi que la nudité est peinte sans tabou, enfin surtout celle d'Adam, à telle enseigne que le critique Edouard Dor lui a consacré un petit livre au titre lui aussi sans tabou, Les couilles d'Adam)


"Eve qui hurlait sa douleur, écrit Paule Amblard, est ici en prière. Seul le front plissé et la tête rentrée dans les épaules indiquent la souffrance. Et la peine d'Adam se lit dans cette main lui couvrant le visage. "Qu'ai-je fait ? semble-t-il dire. Le visage du chérubin est d'une douceur infinie comme sa peine. Seul le geste de la main, indiquant le chemin de l'exil, montre la rigueur qui s'exerce."

Décidément, ce Polar Park m'aura entraîné bien loin sur les chemins de l'art sacré.


mercredi 15 novembre 2023

Polar Park et la Cène

Les deux jeudis soir derniers, j'ai pris grand plaisir à visionner la série Polar Park sur Arte. Gérald Eustache-Mathieu y adaptait son propre  film Poupoupidou sorti en 2011, avec les mêmes personnages et sur le même lieu, le village de Mouthe , dans le département du Doubs. Mouthe, un nom qui ne m'était pas inconnu, c'est mon ami Babar, à l'époque où nous étions tous les deux normaliens à Châteauroux, qui m'avait déjà parlé de ce village comme étant l'endroit le plus froid de France (sa future femme vivait non loin de là, à Salins-les-Bains). 

L'excellent Jean-Paul Rouve incarne David Rousseau, un écrivain de polars un peu en mal d'inspiration qui débarque à Mouthe (où, dans l'enfance, il venait passer des vacances chez son oncle) au volant de sa Peugeot 504 cabriolet blanche. Un des premiers plans du premier épisode la montre dans la forêt passant devant un panneau « Bienvenue à Mouthe 905 Habitants ». Référence directe à un plan du générique de Twin Peaks, avec une route dans la forêt et le panneau « Welcome to Twin Peaks Population 51,201 ». Ce ne sera pas le seul écho à la série de David Lynch. 




D'une manière générale, Polar Park est truffé d'allusions plus ou moins évidentes non seulement à Lynch, mais à Fargo des frères Coen, à Seven de David Fincher ou à Misery de Rob Reiner (pour le détail, se reporter à la notice de Wikipedia, assez complète). La citation est d'ailleurs au coeur de la série, car le tueur qui sévit dans Polar Park s'évertue à mettre en scène  ses meurtres en reconstituant des œuvres d'art célèbres. Cela commence avec l'Autoportrait à l’oreille bandée et à la pipe de Vincent van Gogh, et se poursuit avec la Marilyn Monroe d’Andy Warhol, le David de Michel-Ange, un portrait féminin de Picasso, et une compression de César. 

Mais la reconstitution qui m'a le plus marqué c'est la sixième et dernière, qui reprend la Cène de Léonard de Vinci (en la croisant avec le thème du Ku Klux Klan, allusion au roman de David Rousseau qu'il ne parvient pas à terminer).



Il est amusant de voir que dans l'épisode 2, la fresque est brièvement entrevue lors d'une recherche de David Rousseau (je ne l'ai évidemment notée qu'après coup).


C'est un autre souvenir d'importance pour moi qui a resurgi à ce moment de l'histoire:  la scène finale du spectacle Les Misérables 62, que j'ai monté dans les ruines de Cluis-Dessous dans l'été 2012. J'y ai consacré à l'époque un article qu'on peut encore lire ici. 


J'écrivais alors : 
"La fin de Jean Valjean, c'est presque cent pages dans l'édition Folio d'Yves Gohin. Comment traiter cette rude partie de l’œuvre, où le malheureux forçat, après le mariage de Cosette, connaît l'abandon et la solitude avant de retrouver in extremis avant de trépasser fille et gendre ? Les cinéastes ne sont pas très à l'aise avec ce fragment qui sent un peu trop l'eau bénite, traîne en longueur, et prive le spectateur d'un happy end qui était tout cuit. D'ailleurs Bille August, dans sa version de 1998, en fait l'économie et termine sur les quais de la Seine, après le suicide de Javert et la libération de Jean Valjean.
Même chose dans Tempête sous un crâne, l'adaptation théâtrale vue à Equinoxe. A l'été 2011, au moment de l'écriture, j'ai eu la même tentation mais je me suis ravisé : cela m'apparaissait comme une facilité, sinon une trahison. Cependant, je répugnais à l'envisager comme le reste du livre. Je voyais trop clairement le parti-pris de Hugo, qui voulait que Jean Valjean vive jusqu'au bout un destin christique, assume jusqu'à la dernière extrémité une Passion douloureuse et sublime.
Quand l'image de la Cène de Léonard de Vinci s'imposa à moi, je fus enfin libéré. Puisque religion il y avait, autant y aller carrément. Tout commencerait par une reproduction de la fresque avec ses figures, les disciples, leurs gestes et leurs attitudes. Quels seraient-ils ? Rien moins que des personnages de l'histoire, mais pas les principaux, ni Javert ni Thénardier par exemple. Les autres, les seconds rôles, la pègre, douze ni plus ni moins et Jean Valjean au centre, hiératique, mutique. Et que diraient-ils, ces douze ? Et bien ils raconteraient l'histoire mais telle que moi-même je l'avais comprise, sans être dupe des intentions de l'auteur, en s'en moquant à l'occasion. Après la pose initiale, sacrale, ce serait débridé, joyeux, irrévérencieux."

Ce n'est pas tout. Il y a une autre référence religieuse dans la série qui ne m'a pas laissé indifférent. Mais ce sera pour la prochaine fois.