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dimanche 5 avril 2020

Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes

"Revenons au calme des noyers. Rien n'est plus calme apparemment qu'un noyer : il ne pousse pas très vite, son bois est donc solide, son feuillage est aéré et le vent ne casse généralement pas un noyer (à moins qu'il soit déjà mal en point). A observer les deux noyers, il est évident que les ramages ne se mélangeront pas. Le fait qu'ils soient si près les incite à grandir un peu plus que s'il n'y en avait qu'un, plus fins que s'il n'y en avait qu'un seul. S'il n'y en avait qu'un, son tronc et ses branches seraient plus épais. Et ses racines ... je n'y reviens pas ! La timidité supposée des noyers cache des complots, des menaces muettes, des récompenses en belles et gouteuses noix, des déceptions car certains noyers  veulent absolument être ingrats. Le noyer ne cache pas une belle âme, il ne cache pas une vilaine âme, le noyer fait ce qu'il peut. Mis en allées il peut être sublime : les allées de noyers de Lacs sont idéales dans notre paysage un peu vide.

Le Doc  (communication personnelle)


Confinés, les camarades de la team Baxter § Baxter n'en sont pas moins prolifiques. Faut-il revenir sur la genèse de cette société secrète ? Je ne suis pas sûr que cela soit très éclairant, mais essayons tout de même : l'inventeur du nom c'est Nunki Bartt, peintre de son état, à la suite d'une virée dans la campagne castraise, sur les terres du Doc, à la recherche d'une hypothétique voie romaine et de tuileaux invisibles, à quelques jets de sagaie de l'usine Fenwal, anciennement Baxter, spécialisée dans la poche de sang (on voit déjà à ce simple énoncé l'entrelacement farouche de l'archaïque et du moderne).

Nunki Bartt, L'usine Baxter, 2020, Acrylique et poscas sur toile, 81 x 100 cm.


D'autres expéditions suivirent, dont les plus marquantes furent Angles-sur-Anglin, Tours et Nouans-les-Fontaines où nous découvrîmes La Pietà de Jehan Fouquet, un grand tableau sur bois du XVème siècle toujours visible dans l'église paroissiale. Une oeuvre étonnante qui inspira grandement notre bon peintre. Le confinement a donc réduit nos marges de manoeuvre mais qu'à cela ne tienne, une correspondance fougueuse a pris le relais, dont le grand ordonnateur fut cette fois-ci le mal-nommé Doc (dont les compétences en médecine sont franchement douteuses). "Je vous propose, écrivait-il, à la date du 21 mars, une baxter dérive adaptable au confinement que nous pratiquons." Il enchaînait ainsi : " Le système de contraintes que je propose est d’une simplicité quasi débile. Juste avant le Grand Confinement j’ai pu me procurer le premier volume de l’édition des œuvres complètes de Roberto Bolaño. J’ai donc un « baxter-terrain » dont je souhaite explorer avec vous quelques points de vue.  Plus de la moitié de ce qui  compose ce volume a déjà été publié en français. Mais le reste,  ce sont les poésies de Bolaño. Théoriquement, nous voilà au Saint des Saints, puisque le détective sauvage Roberto  n’a jamais été qu’un vagabond sur la piste de la « Poésie »." Je vous passe quelques détails et je vais directement à la proposition dans sa concrétude la plus concrète : "Sans aucune précaution particulière je vous propose un premier  poème (page 414). Il y aura un suivant. Et à un moment ça s'arrête.   Seul, confiné, « je rêve ».  Il y a l’ami, les terres de la Curiosité et l’âne. Cet âne, substitut de la moto de l’ami, me fait penser à l’âne de Giordano Bruno. Son aspect n’a rien d’enchanteur. Il est pourtant la vérité du courage et de l’espérance. "

Je ne vous recopie pas tout le poème de Bolaño, mais en voici tout de même la fin :

Et parfois je rêve que Mario* arrive
Avec sa moto noire au milieu du cauchemar
Et que nous partons vers le Nord,
Vers les villes fantômes où demeurent
Les lézards et les mouches.
Et tandis que le rêve  me transporte
D’un continent à l’autre
A travers une douche d’étoiles froides et indolores,
Je vois la moto noire, comme un âne d’une autre planète,
Séparer en deux les terres de Coahuila.
Un âne d’une autre planète
Qui est le rêve débridé de notre ignorance,
Mais qui est aussi notre espérance
Et notre courage.
Un courage innommable et vain, c’est bien vrai,
Mais retrouvé aux marges
Du rêve le plus ancien,
Dans les partitions du rêve final,
Sur le sentier confus et magnétique
Des ânes et des poètes.

Maurits Cornelis Escher, 1929, dans la Valle del fiume (La Crevaison)

Ce poème est puissant, mais revenons un moment sur Giordano Bruno et son âne. Nuccio Ordine y a consacré un livre entier, Le Mystère de l'âne, essai sur Giordano Bruno (Belles Lettres, 2005), que l'éditeur présente ainsi : "Analysée ici pour la première fois, la conception brunienne de l'asinité réserve d’autant plus de surprises qu’elle repose sur une forte contradiction: à l’asinité négative (oisiveté, arrogance, unidimensionalité) s’oppose en effet une asinité positive (labeur, humilité, tolérance) que notre tradition culturelle a trop souvent perdue de vue. L’âne, dans la perspective ouverte par Nuccio Ordine, a la double nature des Silènes d’Érasme: derrière son ingrate apparence se dissimulent des trésors." 

 

Il me souvient alors que j'ai acheté un livre de Giordano Bruno en revenant de Grenade, le 8 février 2019.  J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'ai quitté le RER à Saint-Michel et je suis allé à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, je suis passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vois en devanture ce livre de Bruno, Le Banquet des Cendres. Bruno ne m'était pas inconnu, la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates avait même exacerbé ma curiosité envers l'ex-dominicain brûlé vif pour hérésie en 1600 à Rome, sur le Campo dei Fiori. Je fis donc l'acquisition du volume, en même temps qu'un roman de mon bien-aimé Adalbert Stifter, L'homme sans postérité (et je ne peux oublier que c'est Nunki Bartt qui me le fit découvrir à travers cette extraordinaire nouvelle, Cristal de roche).

Je l'avais acheté, mais je ne l'avais pour ainsi dire pas lu. Cette mention de Bruno par le Doc m'incita à le reprendre. Il y a des signes qu'il faut suivre. Sur ce, deux jours plus tard, le 23 mars, je publie un nouvel article qui ne traite pas du tout de ce sujet-ci et qui prend pour titre le célèbre vers de Hölderlin, Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. Où j'évoque entre autres Paul Virilio, dont le concept d'accident intégral me semble si bien convenir aux temps que nous vivons.

Le 25 mars, je réponds aux deux amis en leur racontant l'histoire de la librairie Sillage : 

"Dans la vitrine, un livre me fit aussitôt de l'oeil : le Banquet des Cendres (La Cena de le Ceneri), de Giordano Bruno. Je l'achetai ainsi qu'un roman de Stifter. Je l'avais commencé, puis abandonné, remis à plus tard plus exactement.
Je le rouvre donc, et vois sur la page de titre

"Le Banquet des Cendres
décrit en
Cinq dialogues
pour
Quatre interlocuteurs
avec
Trois considérations
sur deux sujets

Au refuge unique des Muses"

5, 4, 3, 2, 1, Bruno dévidait la séquence numérique.
Bolaño/Bruno, Giordano/Roberto, des rythmes et des rimes existent donc de l'un à l'autre, du philosophe brûlé à Rome à 52 ans à l'écrivain mort d'insuffisance hépatique à Barcelone à 50 ans. Tous les deux vagabonds."

Le Doc me demande aussitôt : "Tu parles d'une libraire "Sillage" à Paris. A t'elle une renommée particulière ? Une histoire particulière ?" Mais c'est Nunki Bartt qui répond,le 26 mars, avec la verve qu'on lui connaît : 
"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz  (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm ** (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes,  je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "
Le lendemain, 27 mars, Bartt, de sa propre initiative, ayant lu ce que j'avais écrit sur Virilio,  m'apportait (dûment muni d'une attestation de déplacement dérogatoire, il va s'en dire) L'horizon négatif, un ouvrage publié en 1984 aux éditions Galilée, sises au 9 de cette même rue Linné. J'avais donc sous les yeux ces deux ouvrages achetés dans la même librairie, à peu de temps de distance, en toute indépendance. Et soudain, je fus frappé par plusieurs coïncidences :


Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle.
Et pour parachever cette collision  qui n'avait été rendue possible que par la proposition de dérive bolanienne du Doc, Bartt m'adressa une photo prise lors de son retour à Déols :


Ce petit monolithe rappelle furieusement la stèle de Trinity. L'inscription du Lion's club, de forme carrée, s'inscrit là aussi dans le triangle minéral. Autre détail troublant : le ginkgo biloba, que l'on voit à l'arrière-plan, objet du don lion's clubien, est réputé comme ayant été  la première espèce d'arbre à repousser après l'explosion de la bombe atomique le 6 août 1945 à Hiroshima. Mieux : un Ginkgo biloba, nous dit Wikipedia, situé à moins d'un kilomètre de l'hypocentre a survécu, les études scientifiques réalisées par la suite ont prouvé sa résistance aux agents mutagènes.

Ces coïncidences - littéralement pétrifiantes (Breton)-, en ce temps de désastre, ne sont  peut-être pas seulement anecdotiques.
Pour finir, ce dernier dessin reçu hier de l'ami Gary Tupolev, au format carré, inhabituel chez lui :

______________________
*
"On ne peut rien imaginer de R B sur cette piste poussiéreuse  si on n’y trouve pas de temps en temps  son compagnon « Ulysse », connu comme  Mario Santiago Papasquiaro , dont le vrai nom d’état civil était (dixit Wikipedia) José Alfredo Zendejas Pineda." 


** Germanique ? là je crois que le Bartt se mélange les pinceaux étymologiques, le nom vient de l'hébreu כְּפַר נַחוּם (« Kfar Nahum », Kfar désignant le village et Nahum la compassion, la consolation ; il s'agit littéralement du « village du Consolateur ». Mais le bougre a peut-être son explication.

mercredi 1 avril 2020

De la timidité supposée des noyers

Presque tous les jours, en fin d'après-midi, je m'échappe. Je décampe, je décarre, bref je déconfine. Oh, modestement (et j'ai mon attestation en poche, dûment découpée dans la NR du jour, prêt à affronter la maréchaussée), car j'ai de la chance : bien qu'habitant en immeuble, je file vers les boulevards, quelques centaines de mètres et hop, je bifurque sur le chemin du Lavoir, qui longe une maison de retraite où je me garde bien de pointer mon nez (mais je ne vois jamais personne non plus), et après une courte descente, me voici sur les berges de l'Indre. Tous les parcs et jardins sont fermés à Châteauroux, mais cet espace de prairie échappe à la nomenclature officielle. C'est une poche de liberté clandestine où je suis toujours surpris de ne croiser que très peu de monde. Des gens avec des chiens surtout. Et un pêcheur l'autre jour, un jeune avec des dreads, qui avait même installé sa tente et qui a dû camper une nuit, feu de bois et canette de bière. Le lendemain, il avait déguerpi (ou bien la maréchaussée...).

Je remonte la rivière jusqu'au confluent avec le Ruisseau des Tabacs, mince ruban liquide qui disparaît un peu plus haut sous une buse. Et là, sur la passerelle, à main droite, on voit deux arbres au milieu de la prairie. Des noyers, deux beaux noyers qui ont l'air de ne faire qu'un. Leur couronne se prolonge sans rupture de l'un à l'autre, comme deux copains qui s'en iraient bras dessus bras dessous.


Je m'approche, non sans un peu de mal car l'herbe est déjà haute à cette époque, et personne, semble-t-il, n'est allé les voir de longtemps. Pourquoi ont-ils été plantés si près l'un de l'autre ? Je ne sais, mais en tout cas, ils ont grandi de concert, chacun poussant son branchage de son côté.


En les observant attentivement, je découvre cette curieuse particularité que des chercheurs australiens ont surnommé "crown shyness" au cours des années 60 et que l'on traduit en français par "couronne ou fente de timidité". Une appellation qui laisse d'ailleurs à désirer, entachée qu'elle est d'anthropomorphisme. Le phénomène ne tient sans doute pas à une timidité des arbres, mais bien plutôt du rapport de bon voisinage qu'ils entretiennent. Il faudrait donc abandonner l'idée commune selon laquelle ils se livreraient forcément à une compétition forcenée pour la lumière. Selon le botaniste et biologiste Francis Hallé, il existerait ainsi une centaine de types d'arbres, au rang desquels les pins ou les fagacées (hêtres, chênes, châtaigniers, etc.) qui se comporteraient de la sorte et éviteraient soigneusement d'entrelacer leurs branchages. Les noyers feraient donc partie du lot.




La couronne de timidité des arbres, la place San Martín à Buenos Aires.  Dag Peak - Creative Commons 

Je n'obtiens pas sur la photo un effet aussi spectaculaire que pour les arbres argentins (ceci est dû aussi à l'absence de feuilles), mais je peux vous assurer qu'en aucun endroit les extrémités des branches ne rentrent en contact. Les scientifiques n'ont pas encore expliqué le phénomène et en sont encore réduits à des hypothèses qui restent à démontrer : "cet espace libre laisserait non seulement filtrer la lumière, essentielle à la photosynthèse et à la survie des sous-bois, mais il permettrait également d'éviter de partager des contagions, qu'il s'agisse de maladies ou bien d'insectes non volants. Une même espèce d'arbres s'entendrait donc pour créer un environnement plus propice à la survie du groupe dans son ensemble."



 Le soir même, je regarde une nouvelle fois, sur la plateforme Mubi, l'ultime chef d'oeuvre de Tarkovski, Le Sacrifice. C'était le dernier soir où cela était possible,  et j'ai encore une fois été pris dans l'envoûtement de cette oeuvre, sur laquelle j'ai écrit plusieurs articles ces dernières années.
Faut-il rappeler la place éminente de l'arbre, présent au début et à la fin du film ?



Une autre résonance s'imposait à l'évidence : la catastrophe nucléaire mondiale dont on apprend la nouvelle le soir de l'anniversaire d'Alexandre, comment ne pas la rapporter à la pandémie qui nous sidère de la même manière que sont sidérés les personnages du film ?

Résonance qui en entraîne d'autres :  cette île où s'est retiré ce vieux comédien rongé de doutes sur la valeur de son existence n'est-elle pas métaphore de notre confinement actuel ? "Alexander, écrit Jean Gavril Slukaa renoncé au monde (auquel nous n’avons pas accès seul, mais dans une communauté de culture), il s’est insularisé. Il pérore, seul, dans une forêt (sur le cours désastreux du monde, l’échec du progrès, l’absence de haute conscience en l’homme), sans interlocuteur."

Devant le chaos annoncé, qui provoque la panique de sa femme, révélant son égoïsme et son incapacité à aimer, Alexander pense d'abord à tuer son fils, celui qui n'est jamais appelé que "Petit Garçon"et qui dort encore, le tuer pour qu'il ne vive pas l'horreur. "Ce sacrifice (rappelant Abraham prêt à sacrifier son fils), il y renonce. Il apprend alors, de la bouche d’Otto [le facteur collectionneur d'événements étranges], qu’un miracle est possible : il lui faut passer une nuit chez la deuxième de ses bonnes, Maria, qui est une sorcière « mais dans le bon sens du terme. » S’il peut l’aimer, son vœu le plus cher se réalisera."
Autrement dit, il pourra sauver le monde. Maria est islandaise. Elle apparaît au début du film dans un bosquet, noire silhouette fichée entre deux arbres, avec la grande maison d'Alexander dans le fond, celle qu'il brûlera, dont il fera le sacrifice comme il fera le sacrifice de sa liberté.


Maria qui s'éloigne ensuite, en montant sur l'horizon de la plaine dénudée.


Maria qu'Alexander rejoindra dans la nuit après être passé par tous les affres du doute. Et cette scène, où on le voit immobile, dominé par la présence massive de l'arbre au premier plan, exprime avec force le sentiment d'extrême faiblesse qui le tenaille.


Et, dans un plan-séquence hallucinant, alors que les autres personnages resteront impuissants devant le désastre de la maison incendiée, incapables de retenir Alexander, qui sera finalement ceinturé et emporté vers l'asile d'aliénés, Maria partira, avec son vélo traversant les flaques d'eau, libre immensément, seule à savoir ce qui s'est joué dans ces heures décisives.




De la prairie des rives de l'Indre
à la prairie de l'île de Gotland
c'est ainsi que je m'échappe
entre le jour et la nuit

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PS : Après avoir rédigé ces lignes, je suis retourné sur le net poursuivre ma recherche autour du film, et je suis arrivé très vite sur une page du ciné-club de l'Ecole normale supérieure de Paris. Or, le photogramme de la séquence vidéo choisie par l'auteur de l'article est exactement celui que j'avais choisi pour mon propre billet :


Je ne peux résister au plaisir de présenter ici cette séquence, véritablement une des plus belles de ce film, sur lequel j'ai la sensation que je ne cesserai jamais de revenir, tant son interprétation semble inépuisable. :


dimanche 28 octobre 2018

Ce cheval qui tourna la tête

Le livre de Zora del Buono, Des arbres et des hommes, que j'ai terminé ce matin, mérite parfaitement son titre : les quinze arbres extraordinaires dont elle compose le portrait racontent en même temps l'histoire des hommes qui en firent des abris, des refuges, mais aussi souvent des motifs de gloire ou des symboles. De l'Ankerwycke Yew, cet if dont j'ai déjà parlé, à l'ombre duquel on signa la Magna Carta, jusqu'au tilleul du village de Schenklengsfeld, qu'on dit le plus vieil arbre d'Allemagne (900 à 1255 ans), autour duquel vécut pendant plus de quatre cents ans une petite communauté juive, cent soixante-seize citoyens au moment de la guerre, dont vingt-trois disparurent dans les camps de concentration nazis, si bien que Zora del Buono peut conclure son livre en écrivant avoir "l'impression, en observant Schenklengsfeld, de regarder à la loupe l'histoire du pays, ce village est un concentré d'Allemagne, et ce que l'on apprend est tellement bouleversant qu'une nuit sans sommeil est encore la chose la plus anodine qui puisse nous arriver."



Certains de ces arbres extraordinaires restent anonymes, ainsi en est-il du Pin Bristlecone (Pinus longaeva) des White Mountains en Californie, 5065 ans, considéré comme l'arbre non clonal le plus âgé du monde, et dont le chemin d'accès n'est pas indiqué au public afin de le prémunir de possibles agressions, comme celle de son congénère du Nevada, le Prometheus, abattu par un étudiant en géographie en 1964. À cause de l'importance de l'espèce dans les recherches de dendrochronologie, tous les pins bristlecones de cette région sont maintenant protégés, qu'ils soient debout ou tombés. Le fondateur de cette science, l'astronome et mathématicien Andrew Elicott Douglass (1867-1962) avait le premier élaboré une méthode de datation permettant aussi de décrire le climat des époques passées en s'appuyant sur les anneaux de croissance (ou cernes) des arbres.  Ainsi put-il dater les édifices aztèques à l'aide de poutres maîtresses dans les ruines. Incidemment, j'eus la surprise de voir réapparaître à cette occasion mes Indiens Pueblo du Chaco Canyon :
"Les bois de Pueblo Bonito, au Nouveau Mexique, datent de l'an 1111, l'histoire de la colonisation de l'Amérique a pris un nouveau  visage avec le travail de Douglass. On suppose aujourd'hui que le Pueblo Bonito, un bâtiment d'environ huit cents pièces, a été habité à partir de 828 et abandonné trois siècles plus tard, probablement pendant une période de sécheresse qui résulté aussi du fait que les Indiens Pueblo avaient déboisé le Chaco Canyon au point que la nappe phréatique descendit, rendant toute vie impossible." (p. 73)
Autant dire que deux fils jusque-là indépendants de ma (j'hésite devant le mot à écrire : réflexion (un peu réducteur, il entre tellement d'intuition là-dedans) ? divagation (ce n'est pas faire justice inversement à ce qui entre de parfaitement rationnel dans l'entreprise) ? ), disons provisoirement, de mon chemin d'écriture : quelque chose, oui, s'est noué là entre le motif de l'arbre - présent en réalité depuis mai 2017, avec l'arbre du Sacrifice de Tarkovski, mais réactivé en ce mois d'octobre -, et le motif qui tourne autour de la kiva Hopi, qui a convoqué aussi bien André Breton qu'Aby Warburg. Et ce nouage s'est compliqué d'un troisième brin (ce qui détermine donc une tresse) avec un troisième motif ayant émergé ici, qui est celui du silence. Car c'est dans ce même chapitre consacré au pin Bristlecone que dans la complète solitude de la montagne californienne, Zora del Buono, après avoir vu disparaître la voiture rouge d'un photographe trop massif pour en descendre et qui ne photographiait donc que de la fenêtre entrebâillée de son véhicule, constate que "ce qui reste, c'est le silence." Et elle conclut alors son histoire par une vision quasi fantastique :
"Et puis, soudain, cet arbre qui se tient aussi droit que vous, qui trône majestueusement sur une hauteur comme si le monde entier était en dessous de lui seul, parce qu'il n'y a pas de monde au-dessus de lui, c'est un silencieux pas de deux entre deux créatures dont une seul sait danser, mais comme par miracle une troisième se glisse dans le tableau, il y a un cheval noir derrière, ce n'est pas une hallucination, le cheval marche lourdement dans la neige et personne ne sait où il va." (p. 78)
En note, Zora del Buono ajoute : "Plus tard, on me dit que le cheval est un étalon, qu'il vit depuis au moins quinze ans dans les White Mountains. Personne ne sait d'où il vient : personne ne sait d'où il est venu. Jadis ils étaient trois, un cheval gris, un brun et un étalon noir. L'un deux a disparu, on a trouvé le squelette de l'autre il y a quelques années. L'étalon a déjà été vu à des altitudes plus basses, là où vivent d'autres chevaux, mais quelque chose ne cesse de l'attirer de nouveau à trois mille mètres d'altitude, vers la solitude totale."*

Cette vision assez inouïe, cette synchronie entre la vision de l'arbre et celle du cheval, ce trio de figures qu'elle met en scène, m'a aussitôt fait penser à ce poème magique de Supervielle dont je n'ai jamais épuisé le mystère, Mouvement.

Ce cheval qui tourna la tête
Vit ce que nul n'a jamais vu
Puis il continua de paître
A l'ombre des eucalyptus.

Ce n'était ni homme ni arbre
Ce n'était pas une jument
Ni même un souvenir de vent
Qui s'exerçait sur du feuillage.

C'était ce qu'un autre cheval,
Vingt mille siècles avant lui,
Ayant soudain tourné la tête
Aperçut à cette heure-ci.

Et ce que nul ne reverra,
Homme, cheval, poisson, insecte,
Jusqu'à ce que le sol ne soit
Que le reste d'une statue
Sans bras, sans jambes et sans tête.
_________________________
* La photo qui accompagne ce passage est celle qui fait la couverture de l'édition française.

/

C'est donc celle du pin Bristlecone. Photo surprenante car on aurait pu s'attendre à la photo plus habituelle d'un arbre avec tronc puissant et ample feuillage. Non, ici ni fût vertical, ni couronne ni houppier, à la place une géométrie complexe de bois en torsion, une sculpture traversée de poussées contraires entre ciel d'albâtre et tapis neigeux. Sur cette blancheur, il nous reste à imaginer le cheval noir.

[Ajout du 29/10] : Dans le premier article de cette nouvelle série, après la pause estivale, j'avais traité du documentaire Le Temps des Forêts, qui alertait sur la malforestation française. La semaine dernière, plus de 1000 forestiers et simples citoyens se sont d'ailleurs réunis à Saint-Bonnet-Tronçais (Allier) pour dénoncer la privatisation de l'Office national des forêts (ONF) et l'"industrialisation croissante" des forêts publiques (voir article de francetvinfo).

Forestiers de l'ONF contre l'industrialisation de la forêt (Photo : Thierry Zoccolan/AFP)
Je terminai l'article en notant une coïncidence avec un billet du site de Thomas Vinau, de retour chez lu dans le Vaucluse après son passage à Châteauroux. Or, hier, sur ce même site Etc-Iste, Thomas rapporte sa participation au projet Rock Fictions de Carole Epinette. A priori, rien à voir avec nos préoccupations du moment, sauf que ce nom, Épinette, ne peut me laisser insensible. Pourquoi ? Eh bien parce que l'épinette, qui pour moi était encore voici peu un instrument de musique à clavier et à cordes pincées, en somme une sorte de petit clavecin, s'est révélé être aussi un conifère, du genre Picea de la famille des Pinacées. Il en existe une quarantaine d'espèces dans le monde, distribuées dans la région circumpolaire de l'hémisphère Nord, dont cinq  indigènes du Canada. Parmi ces espèces, l'une d'elles, l'épinette noire (Picea mariana) était l'objet d'une attention spéciale de l'anthropologue Serge Bouchard dans son livre Le peuple rieur, que j'ai lu aussi en ce mois d'octobre, mais dont je n'ai pas parlé, faute de temps et de rapport direct avec les thèmes du moment.



Les amis innus sont ces Amérindiens, appelés parfois Montagnais, qui vivent et survivent, écrit Serge Bouchard, depuis au moins deux mille ans dans cette partie de l’Amérique du Nord qu’elle a nommée dans sa langue Nitassinan : notre terre. Histoire parfois tragique d'une société nomade confrontée entre 1850 et 1950 à la sédentarisation forcée et au déplacement des enfants dans des institutions. Il reste que ce peuple Serge Bouchard l'appelle rieur, car il a toujours gardé malgré les malheurs sa joie de vivre et son humour. Et l'épinette noire est souvent l'arrière-fond de cette vie, l'omniprésent décor. Je retrouve sur le site de Radio-Canada une chronique intitulé La prière de Serge Bouchard pour l'épinette noire, où il est dit :
« Je crois que les épinettes noires surveillent l'éternité », déclare Serge Bouchard. Ligne de vie du soleil couchant, appartenant selon lui plus au ciel qu'à la terre, ces conifères sont les « pylônes spirituels qui relient la Terre à l'Univers ». Grâce à cette prière, l'anthropologue réhabilite avec poésie cet arbre « victime de notre désamour », symbole de la pauvreté d'un territoire nordique, selon lui, mal connu. Pour Serge Bouchard, l'épinette noire mériterait d'être désignée comme arbre national.
Selon Serge Bouchard, les « pouvoirs mystérieux » de l'épinette noire restent sous-estimés.   Photo : iStock (légende du site)
Plus troublant encore : j'ai évoqué la dendrochronologie à propos du pin Bristlecone, mais si mon souvenir était juste, l'épinette noire était aussi mentionnée dans l'ouvrage de Bouchard comme ayant apporté des enseignements précieux sur ce plan aussi de la datation. Ayant rapporté le livre à la médiathèque je ne peux vérifier, mais une recherche sur le net m'a confirmé dans mes vues : on a effectivement retrouvé en 2017 des épinettes noires dans un petit lac du nord du Québec, dont l'analyse des cernes va permettre de mieux comprendre le climat de la forêt boréale au millénaire passé.

Nouage donc à tous les étages : à travers l'épinette (et je n'aurais pas fait la connexion sans Thomas Vinau), se sont donc reliés deux thèmes courant ici depuis octobre, l'arbre et l'Indien.

Flânant enfin sur le site de Carole Epinette, j'y trouve sur la page Rêveries d'automne, cette citation de Rousseau qui n'est pas sans quelque résonance avec tout ce que nous avons traversé ces derniers jours :
« Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image; mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure et par le signal convenu, je ne pouvais m’arracher de là sans effort. »
J.J. Rousseau – « Rêveries d’un promeneur solitaire »



mardi 23 octobre 2018

Trees and snakes

Nunki Bartt m'écrit : "Après la vision du petit film sur l' Ankerwycke yew, je me suis rappelé l'arbre de Sleepy Hollow (le film de Tim Burton), qui abrite le cavalier sans tête et son cheval. C'est exactement dans ma mémoire (qui est aussi très faillible) le même genre de tronc très noueux, ligneux duquel le cavalier sans tête s'extirpe pour aller décapiter ses victimes scrupuleusement choisies. On sait que Burton situe l'intrigue de son film quelque part au royaume d'Angleterre,ainsi que la légende imaginaire de Sleepy Hollow. A t-il pensé au fameux Ankerwycke yew, ce vénérable millénaire ?"

Toujours prendre au sérieux les réminiscences de Bartt, le cheval fou de son imaginaire nous mène souvent en des domaines mal soupçonnés. Suivons sa trace. L'arbre de Sleepy Hollow, film sorti en 1999, à l'orée redoutée du deuxième millénaire, le voici :


La chercheuse Alice Vincens, dans une belle  analyse* autour de cet arbre de la mort, écrit que sa figuration "mêle les métaphores et les genres : l’arbre est minéral, sculpture tourmentée dont la contorsion renvoie à la torsion des corps torturés qui peuplent l’univers baroque, dont la poétique s’accorde au vertige des points de vue et à la torsion de la matière. En outre, ses racines ressemblent tantôt à des vagues pétrifiées lorsqu’elles sont au repos, tantôt à des serpents ou des tentacules lorsqu’elles s’animent et se soulèvent pour la sortie du cavalier sans tête : l’arbre devient alors animal fantastique, monstre mythique." Pour autant cet arbre est-il un if ? Alice (un prénom cher à Bartt) ne répond pas, elle ne le spécifie à aucun moment. Pure création de studio, cet arbre semble échapper à la nomenclature, seul le critique Philippe Azoury, à ma connaissance, en parle à l'époque dans Libération **(9 février 2000) comme d'un chêne : "C'est un arbre, chêne souverain, surgi du film dans un état nervalien de rêverie supernaturaliste (...)"On n'est pas forcé de le croire.

A peine avais-je fini, de bon matin, de répondre par courriel à Bartt que, m'enquérant du nouveau film déposé à minuit par Mubi sur la plateforme, je fus saisi par le titre qui s'affichait :


Il s'agit d'un court métrage, sans commentaire, qui mêle dessins d'architecture autour du Churchill College de Cambridge et plans de paysage ou d'animaux interférant avec les bâtiments. Un hibou et surtout un serpent se glissent dans le montage. Évidemment la vision du reptile épousant le tronc d'un bouleau ne pouvait que me renvoyer tout à la fois aux racines ophidiennes de l'arbre des morts et au rituel des serpents dans le pays Hopi.


Sur cette association de l'arbre et du serpent, je finirai par cette citation de Bachelard donnée en note par Alice Vincens :
"Gaston Bachelard montre comment « l’arbre appelle une participation à un univers. C’est une image qui nous grandit. L’être rêvant a trouvé sa véritable demeure. Du fond de l’arbre creux, au centre du tronc caverneux, nous avons suivi le rêve d’une immensité ancrée. Cette demeure onirique est une demeure d’univers » (La Terre et les rêveries du repos, op. cit., p. 118). Plus inquiétante est la référence qu’il donne du texte de G. Kahn Conte de l’Or et du silence : « L’Homme (…) arrive devant un arbre immense, de ses feuillures des lianes agiles descendent (…). On dirait que des serpents dardent leurs têtes vers lui, mais bien au-dessus de sa tête. Il lui semble que d’une longue crevasse au centre de l’arbre une forme se détache et le regarde. Il y court ; plus rien, que la cavité profonde et noire… » (p. 252)." [C'est moi qui souligne]

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* Alice Vincens, « L’arbre de la mort », Entrelacs [En ligne], 6 | 2007, mis en ligne le 01 août 2012

** Je fus surpris en voyant l'heure de publication en ligne de l'article : 22:22. Je retrouvais exactement cet horaire de 22:22 enregistré comme coïncidence dans l'article du 9 octobre, The doors of perception.


Croyez bien que je ne croise pas le nom de Philippe Azoury tous les jours, et c'est une litote. Or il m'est apparu une deuxième fois ce même jour, et c'était dans la présentation sur Télérama du documentaire Jim Jarmusch, poèmes sur pellicule, de Stefan Cornic (j'aurais adoré le voir mais c'était sur Ciné+Emotion). Il me plaît de voir incidemment Jarmusch se mêler à cette nouvelle intrication (et là aussi Nunki Bartt n'est pas loin).


dimanche 21 octobre 2018

Primeur de l'if

L'if se fait rare. Je n'en connais pas dans mon milieu proche, mes promenades ne me mènent jamais à l'un de ces arbres qui peuvent atteindre deux millénaires d'âge. Il faut dire que l'if est un bad boy, toxique en toutes ses parties, sauf l'enveloppe rouge de la graine qu'on appelle l'arille. Deux cents grammes d'aiguilles vous tuent un cheval, une cinquantaine vous expédie un homme ad patres. Et puis l'if a été abondamment exploité, il donnait un bois excellent pour les lances et les arcs (lors de la bataille de Crécy (1346), avec leur longbow en bois d'if, les archers anglais  tiraient au moins dix flèches par minute, submergeant complètement les arbalétriers d'en face, et désorganisant la cavalerie française). Je me souviens bien d'un if dans la cour de l'école maternelle de Montgivray, où je fis quelques remplacements il y a bien longtemps maintenant. Belle petite école qui était placée dans le parc bucolique du château-mairie. Plus tard j'appris que l'if avait été arraché : on avait fini par l'estimer aussi dangereux qu'une maternité de sous-préfecture.

L'if est le premier des quinze arbres extraordinaires dont Zora del Buono tire le portrait dans son beau livre Des arbres et des hommes (Autrement, 2017).


L'if de Zora est l'Ankerwycke Yew qu'on peut voir en Grande-Bretagne près de Wraybury. Un arbre mythique, neuf mètres de circonférnce, à l'ombre duquel on signa le 15 juin 1215 la Magna Carta Libertatum, la "Grande Charte des libertés", concédée par Jean sans Terre à la noblesse britannique.


Si je parle de l'if aujourd'hui c'est que je m'intéresse particulièrement aux arbres depuis quelques mois. Les arbres m'ont toujours fasciné, et dans le seul roman que j'ai écrit (en 1991, toujours bien serré dans le recoin d'un disque dur), on trouverait plusieurs arbres remarquables, mais j'ai entrepris d'en avoir une connaissance plus étendue (voir mon article de juin sur le livre de Jacques Tassin, Penser comme un arbre).
Ce qui m'a étonné, dès le début le livre de Zora del Buono, c'est cette position de l'if, en première place, car dans le guide Delachaux et Niestlé que j'avais emprunté à la médiathèque, une édition ancienne écrite par Archibald Quartier, l'if était aussi le premier de tous les arbres étudiés. Et c'était aussi le cas dans le guide plus récent de Jean-Denis Godet, toujours chez Delachaux et Niestlé. Dans les trois ouvrages, l'if ouvre l'inventaire des arbres.
Or, à quoi doit-il cette prééminence ? Pas à l'ordre alphabétique, à l'évidence. Pas à l'ancienneté biologique. Alors quoi ? J'en suis réduit aux hypothèses (si vous avez une idée, je suis preneur).

vendredi 22 juin 2018

L'ouvrier invisible

L'autre jour j'emprunte à la médiathèque Du nouveau dans l'invisible, recueil d'entretiens entre Jean-Claude Carrière, le célèbre scénariste écrivain, et deux astrophysiciens, Jean Audouze et Michel Cassé. Trente ans plus tôt, les mêmes avaient publié, sur le même schéma d'entretiens, des Conversations sur l'invisible qui, au dire de l'éditeur, avaient été un immense succès. Je n'ai pas lu cet ouvrage-là à l'époque, et sans doute méritait-il ce succès, mais je serais bien étonné si ce nouvel opus recueille le même assentiment du public d'aujourd'hui.*
En effet, alors que j'avais un préjugé plutôt favorable, m'intéressant d'une part depuis longtemps à ces domaines - en amateur cela s'entend, bien éloigné de pouvoir entrer en profondeur dans les arcanes théoriques de l'astrophysique et de la physique des particules -, et d'autre part appréciant beaucoup Jean-Claude Carrière pour son travail de scénariste et sa vaste érudition, je ne tardai pas à être déçu voire irrité à la lecture de ces conversations dont le ton et le contenu s'apparentaient souvent à ce qu'il est convenu d'appeler des discussions de Café du Commerce. De fait, on apprend peu de chose, les auteurs semblent se complaire dans le paradoxe, et quand ils quittent leur domaine d'expertise pour se risquer sur d'autres domaines scientifiques ou sociologiques, on tombe parfois sur des approximations regrettables et des affirmations douteuses. Par exemple, de longs développements sur l'intelligence artificielle et la robotique m'ont laissé particulièrement perplexe.
Allons dans le détail. Page 205, Jean-Claude Carrière évoque le livre (lui aussi actuellement un immense succès) du forestier allemand Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres (Les Arènes, 2017). :
"J.-C. C. : Il en ressort que les arbres fonctionnent de préférence en communautés, entretiennent des amitiés, nourrissent les plus faibles, échangent des signaux chimiques et même électriques pour se défendre contre les agresseurs, conservent des souvenirs qu'ils peuvent transmettre, et ainsi de suite. Les mères-hêtres, dit l'auteur, éduquent leurs enfants à la patience.

J.A. : Ce langage me paraît tout à fait anthropomorphique.

J.-C. C. : Sans le moindre doute. Et l'auteur le sait. Mais nous n'en avons pas d'autre. Nous ne parlons pas le langage des hêtres."
Aucun des deux autres ne s'insurge contre le constat de Jean-Claude Carrière, pourtant, une petite centaine de pages plus loin, Jean Audouze n'hésite pas à affirmer ceci :
"J. A. : L'anthropomorphisme, cette tendance obscure et aveugle qui voudrait ramener à l'homme tous les phénomènes - favorables ou hostiles - que nous croyons constater dans le monde visible, cette attitude finalement assez grotesque ("je suis le centre du monde, qui tourne autour de moi"), reste le plus stupide et le plus puissant de nos adversaires.
M. C. : Même pour nous." (p. 299)
Il faut savoir : sommes-nous condamnés ou non à l'anthropomorphisme ? Est-il un pis-aller ou un ennemi ? 
Il se trouve, par bonheur, que j'avais juste fini le livre, lui, admirable, et que je conseille sans réserve, du chercheur en écologie végétale Jacques Tassin, Penser comme un arbre. Nourri d'une même volonté de rapprochement avec l'arbre que le best-seller de Wohlleben, il n'en souligne pas moins l'anthropomorphisme qui le sous-tend, et, contrairement à Carrière, ne l'envisage pas comme une fatalité.
"Retrouver l'arbre, c'est d'abord retrouver l'altérité ; non pas une projection de nous-mêmes, mais une altérité dont nous acceptions qu'elle revête une part inconnue et inaccessible. C'est aussi, face à son insolente longévité, consentir en la fugacité de notre vie. L'arbre, reconnaissons-le, n'est pas toujours un motif rassurant dans l'esthétique du monde. Sa différence avec ce que nous sommes, animaux si particuliers, nous renvoie à notre extrême singularité, à notre immense solitude au sein d'un monde où rien n'est à notre mesure. Accepter l'arbre dans sa quintessence, c'est céder au vertige inhérent à la reconnaissance d'une autre forme de vie. C'est le reconnaître tel qu'il est, non pas tel que nous voudrions qu'il soit, à l'image de nous-mêmes." (p. 126-127, c'est moi qui souligne)
Ainsi peut-on espérer échapper à l'anthropomorphisme. Toujours sur ce thème de l'arbre et de la forêt,  le même Jacques Tassin permet de répondre à d'autres affirmations assénées sans précaution par nos astrophysiciens, ainsi Jean Audouze, p. 287 :
"Regardons  autour de nous, très simplement : Nos forêts primaires disparaissent une à une, à jamais déracinées par le commerce. En Amazonie, que nous appelions, pour nous rassurer, un des poumons de la planète, elles ne laissent derrière elles que du sable stérile."
Or, la constatation sans ambiguïté des changements imposés par l'homme à la biosphère, qui nous ont fait passer définitivement de l'holocène à l'anthropocène, n'empêche pas d'avoir une vision plus nuancée et moins catastrophiste des évolutions des écosystèmes perturbés par l'homme, qui manifestent souvent une résilience étonnante :
" Dans l’État de Para, au Brésil, 25% des surfaces prélevées sur la forêt amazonienne pour être convertis en pâtures sont aujourd'hui occupées par des forêts secondaires. Leur taux de séquestration de carbone est vingt fois plus élevé que celui des vieilles forêts dites primaires. Une synthèse conduite dans 45 forêts d'Amérique latine a révélé qu'il ne fallait que soixante-cinq ans pour que, après avoir été rasés, les sites forestiers retrouvent 90 % de leur bio-masse initiale. Une autre méta-analyse réalisée dans des forêts tropicales révèle que le nombre d'espèces d'oiseaux présents dans les forêts secondaires n'est que 12% moins élevé que dans les vieilles forêts. En cent ans seulement, la composition faunistique en oiseaux spécialistes, catégorie le plus vulnérable, se rétablit à 90% de son niveau initial." (p. 88)
Toutefois, il y a tout de même un passage qui m'a beaucoup intéressé dans le livre des trois compères (et qui n'a rien à voir avec l'arbre et l'astrophysique), c'est celui où Jean-Claude Carrière évoque ce qu'il appelle "l'ouvrier invisible". Il en parle comme d'un fait étrange qui se produisait quand il travaillait sur un scénario avec Luis Buñuel. Ils vivaient ensemble pendant deux mois, concentrés sur leur travail jusqu'à aboutir à une première version du script qu'ils proposaient alors au producteur. Puis ils rentraient chez eux, prévoyant de se retrouver quelques mois plus tard si le producteur s'engageait dans l'histoire.

"J.-C. C. : (...) Je fais autre chose pendant ces quelques mois, Buñuel aussi.

J. A. : Et vous oubliez le film ?

J.-C. C. : Totalement.

M. C. : Ou du moins vous croyez l'oublier.

J.-C. C. :  Buñuel appelait cela "laisser dormir le scénario, en souhaitant qu'il rêve". Sans l'ouvrir, sans même y penser. Mais en réalité, le scénario ne dort pas. Nous n'y pensons plus, nous croyons l'avoir oublié, mis totalement de côté. Cependant, lorsque nous le reprenons, tout à coup des scènes qui nous plaisaient deux mois plus tôt nous paraissent inutiles, maladroites ou même ineptes, tout au moins sans intérêt, et des solutions que nous avions cherchées en vain, tout à coup, nous sautent aux yeux.

J. A. : A tous les deux ?

J.-C. C. : Non, pas forcément. Mais les dégoûts se partagent plus facilement que les enthousiasmes. Quand l'un disait "cette scène ne me plaît plus, elle me paraît soudain banale, ou facile", l'autre était presque toujours d'accord.

M. C. : Et quelle conclusion en tiriez-vous ?

J.-C. C. : Nous en parlions assez peu, de peur que le phénomène ne disparaisse. Nous avions inventé, pour l'expliquer (mais cela se produit régulièrement avec d'autres auteurs, et même lorsque je travaille tout seul), un "ouvrier invisible", et qui n'avait pas cessé de travailler à notre insu, pendant tout ce temps-là ; un ouvrier assez doué, très dévoué, infatigable, travaillant le jour et la nuit, même pendant notre sommeil, jamais en grève et ne ne demandant ni salaire ni nourriture.

J. A. : Vous aviez un ouvrier invisible chacun ?

J.-C. C. : Oui, sans doute, mais parfois ils se confondaient. Nous les soupçonnions même d'être en contact l'un avec l'autre, à notre insu, et de se mettre d'accord sans nous en parler.

J. A. : La rencontre à distance de deux inconscients ?

J.-C. C. : Probablement. (...)" (p. 217-218)
De fait, ce phénomène de "l'ouvrier invisible" n'est pas propre à Carrière et Buñuel, il a même été décrit, en des termes il est vrai différents, il y a un siècle exactement, par le grand mathématicien Henri Poincaré dans son livre Science et méthode. Il se trouve que le chapitre concerné "L'invention mathématique" est reproduit dans le petit ouvrage de Cédric Villani paru récemment : Les mathématiques sont la poésie des sciences **(Champs/Flammarion). Poincaré montre à travers trois exemples comment la solution de problèmes mathématiques complexes lui était apparue subitement dans des moments inattendus. A la suite de l'absorption d'une tasse de café noir, sur le marchepied  d'un omnibus ou au cours d'une promenade le long d'une falaise.

Ces illuminations subites sont pour lui le signe d'un travail inconscient antérieur, produit d'un moi subliminal dont on ignore les limites. Mais il ajoute aussi une remarque importante, c'est que ce travail inconscient "n'est  possible et, en tout cas, qu'il n'est fécond que s'il est, d'une part, précédé, et, d'autre part, suivi d'une période de travail conscient. Jamais ces inspirations subites ne se produisent sinon après quelques jours d'efforts volontaires, qui ont paru absolument infructueux et où l'on a cru ne rien faire de bon, où il semble que l'on a fait totalement fausse route. Ces efforts n'ont donc pas été aussi stériles qu'on le pense ; ils ont mis en branle la machine inconsciente, et sans eux elle n'aurait pas marché et elle n'aurait rien produit."
Le travail d'élaboration d'un scénario est bien sûr bien différent de l'établissement d'une assertion mathématique, mais les conditions sont manifestement les mêmes : des phases de travail conscient encadrent une phase de repos apparent où le moi subliminal, l'ouvrier invisible, continue de triturer la matière première. L'inspiration ne vient qu'aux gens qui travaillent.

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* Je me demandais si mon sentiment était partagé, ou bien si j'étais seul à avoir des doutes sur l'ouvrage. De fait, je n'ai pas trouvé de critique significative dans les organes de presse habituels (des émissions de radio et de télé, mais pas d'article papier) , mais si l'on interroge le lecteur lambda à travers certains forums comme celui des commentaires de lecteurs sur Amazon, on voit bien  que les avis sont très contrastés : à côté des formules dithyrambiques "Un livre à lire sans tarder car essentiel", on voit aussi des "déçue", "grosse déception", "titre mensonger", et même "Ce livre est une arnaque commerciale".
** La couverture de ce livre, une illustration de Jos Leys, montre un paysage géométrique où nos amis les losanges se taillent la part du lion (ce n'est pas la raison de l'achat de ce livre, d'ailleurs je ne constatai ce détail qu'une fois à la maison - mais l'ouvrier invisible était peut-être à l’œuvre...).

mardi 11 juillet 2017

# 164/313 - Des rythmes et des lignes

"Comme je l'ai dit, la vie n'est pas enfermée dans des points mais se développe sur des lignes."
Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones Sensibles, 2011, p. 137

Je viens d'achever ce matin la lecture du livre magnifique de Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Age,*acheté aux Rencontres de l'Histoire à Blois, en octobre dernier. 

Richement illustrée, extrêmement bien documentée, rédigée dans une langue claire dépourvu de jargon, cette somme qui revendique pourtant son caractère inachevé, m'a énormément appris, et je la conseille vivement à tous ceux que passionne la matière médiévale. Il se trouve aussi qu'elle a rencontré certains des motifs qui me retiennent ici, et en particulier à travers l'étude d'un ouvrage assez extraordinaire, le Compendium historiae in genealogia Christi, autrement dit un"abrégé de la généalogie du Christ" par Pierre de Poitiers, chancelier de l'université de Paris de 1193 à 1205.

L'ouvrage se présente sous forme de rouleau (volumen), support qui se prête mieux que le codex (forme actuelle du livre) au tracé des généalogies (les trois quarts des généalogies royales anglaises étaient encore établies sur rouleaux entre 1262 et 1327). L'exemplaire conservé à Paris, à la Bibliothèque de l'Arsenal, ne mesure pas moins de 8,75 mètres de longueur pour 40 centimètres de largeur.

Au centre, la ligne généalogique du Christ
La généalogie christique apparaît "avec toutes ses ramifications, sous la forme d'une multitude de lignes et de rondelles colorées portant les noms de tous les personnages bibliques. La ligne généalogique principale, celle du Christ, occupe longitudinalement le centre du rouleau. Elle est scandée par des rondelles individuelles portant le nom des ancêtres directs de Jésus et elle s'éparpille dans une myriade d'autres rondelles réservées aux conjoints de ces personnages et aux branches cadettes qui en sont issues." (p. 516)

Le manuscrit ne se contente pas d'égrener la généalogie biblique, il se poursuit, sans rupture et sans changement de forme graphique, avec la chronologie des papes et des empereurs depuis la naissance du Christ jusqu'à la mort de Frédéric II (1250) et l'intronisation de Benoît XII (1334).

"C'est dire l'importance et l'efficacité de la ligne comme un mode de pensée figuratif, dont Tim Ingold a proposé une interprétation anthropologique générale." Cette appréciation de J.C. Schmitt renvoie à l'ouvrage cité en exergue, Une brève histoire des lignes, que je connaissais déjà, pour l'avoir lu avec passion en avril 2014. Ceci à mon sens éclaire la présence maintes fois signalée d'alignements dans ce que j'ai coutume d'appeler la géographie sacrée d'un pays donné.


Dans le chapitre du livre où j'ai puisé cette citation, intitulé La lignée, Tim Ingold présente une autre figure généalogique plus récente mais qui présente la même ligne centrale que le manuscrit médiéval, et des rondelles similaires pour désigner les personnes.

Il commente ainsi cette figure : "Arbor consanguinitatis français du XVIIIe siècle. Le visage au centre du tronc représente l'Ego. Au-dessous de lui, le long du tronc, figurent quatre générations d'ancêtres. La parenté patrilatérale est représentée à gauche, et la parenté matrilinéaire à droite. Les chiffres arabes et romains indiquent le degré de consanguinité respectivement selon la loi civique romaine et le Canon de l'Eglise. Source : Domat (1777, I, p. 405)"

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* Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Age, Bibliothèque illustrée des Histoires, Gallimard, 2016

lundi 15 mai 2017

# 115/313 - L'enfance d'Ivan

Entrer dans l’œuvre de Tarkovski, c'est comme pénétrer soudain, spéléologue chanceux que vous êtes, dans une cavité souterraine inouïe, une cathédrale où les lueurs de vos lampes révèlent des concrétions somptueuses ou des fresques d'une beauté sauvage : il y a là plus que vous ne pouvez explorer, il vous faudra revenir encore et encore et sans cesse de nouvelles perspectives s'ouvriront à vous.
Je suis ce visiteur-là. Qui, bien loin de prétendre donner une image globale de ce qu'il a cru voir et sentir, s'en tiendra à quelques coups de projecteur sur telle ou telle facette de ce territoire étincelant.

J'ai pris conscience dans le même temps qu'il me fallait arpenter tout ce qu'il m'était possible de ce territoire, aussi ai-je décidé de voir les films que je n'avais pas encore vus, et de revoir les autres. C'est ainsi que j'ai découvert L'enfance d'Ivan, le premier long métrage de Tarkovski, réalisé en 1962. Il sort alors de l'école soviétique de cinéma, le VGIK, lorsqu'on lui propose de reprendre le tournage de cette adaptation d'une nouvelle de Vladimir Bogomolov. Le réalisateur engagé a complètement raté son coup, au point que rien n'est sauvable. Avec la moitié de budget restant, Tarkovski reprend tout à zéro, s'entoure d'une équipe d'acteurs et de techniciens talentueux, reconfigure le scénario et signe son premier chef d’œuvre.

Chris Marker, dans son admirable film "Une journée d'Andreï Arsenevitch", que j'ai déjà évoqué ici, nous présente une nouvelle boucle. Entre L'enfance d'Ivan et Le Sacrifice, du premier plan de l'un au dernier plan de l'autre, demeurent un arbre et un enfant.


Cela est saisissant, et juste. Mais il me semble qu'un élément est oublié, si trivial qu'on ne le considère pas à sa juste valeur ; si simple, si sot, oserais-je dire, qu'on ne lui prête pas attention. Cet élément c'est le seau. Ce seau qui intervient dans l'histoire racontée par Alexandre à Petit Garçon au début du film, histoire que reprend Tarkovski dans le finale de son unique essai, Le Temps scellé (1989).
Un moine, pas après pas, seau après seau, avait arrosé un arbre desséché sur le sommet d'une colline, sans jamais douter de la nécessité de ce qu'il accomplissait, ni perdre un seul instant confiance en la venu miraculeuse de sa foi dans le Créateur. Et c'est pourquoi il avait connu le miracle: un beau matin, les branches s'étaient couvertes de feuilles, l'arbre avait retrouvé la vie.
Seau que l'on retrouve à la fin du film, porté avec difficulté par Petit Garçon, jusqu'à l'arbre planté par son père.
 

Or, le seau est aussi une figure forte dans L'enfance d'Ivan. Il apparaît dès la scène d'ouverture, le premier rêve d'Ivan, seau d'eau fraîche porté par la mère dans lequel il se désaltère : vision lumineuse et idyllique brutalement interrompue par le crépitement d'une mitrailleuse.

 

On le retrouve dans une autre scène de rêve, le formidable rêve du puits, où on le retrouve avec la mère. Avec encore une fois, une chute brutale, à tous les sens du mot, celle du seau tout d'abord, en contre-plongée vertigineuse, puis celle de la mère, gisant au sol, arrosée par une gerbe d'eau. Et le seau en premier plan.

  
Et nous le retrouverons enfin dans la scène finale, toujours rêvée, car nous avons appris qu'Ivan a été exécuté par les nazis.


 

Ici encore la mère est porteuse du seau. Toute l'eau salée de la Baltique ne saurait rivaliser avec cette eau douce apportée par la mère, cette eau qu'il faut boire au seau même, cette eau de vie qui rime avec bonheur et amour. Mais la dernière image au bout de la course lumineuse est celle de l'arbre mort, encore un, l'arbre mort de la plage, trou noir du destin. Encore une fois les choses reviennent, mais pas à l'identique : dans Le Sacrifice, le dernier plan ne sombre pas dans l'opacité, l'arbre mort, et qui peut-être reverdira, laisse étinceler la moire des vagues.