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mercredi 18 mai 2022

7.1 - Ferma les yeux pour entendre varech et coquillages

 ➔ Suite de 7 - Tempête à Helgoland (mais peut se lire indépendamment)

Peu de temps après avoir rédigé ce septième article de la série numérotée, je pris conscience de la parenté de cette paire Carlo Rovelli - Kae Tempest, le physicien et la performeuse, avec une autre lecture, que j'avais faite pour l'essentiel l'été dernier, sur les bords de la Vézère, au camping dit du Paradis, qui restera pour nous à jamais associé à la découverte des fascinantes grottes préhistoriques des Combarelles et de Font-de-Gaume. Cette lecture était celle du Journal phénoménologique d'Enzo Paci, un philosophe italien (1911-1976) pratiquement inconnu en France. Après ses études de philosophie et une thèse soutenue en 1934, sous la direction d'Antonio Banfi, introducteur des travaux de Husserl en Italie, il est en 1943 officier mobilisé en Grèce. Capturé par les Allemands, il est envoyé dans un camp de concentration, et c'est dans l'Oflag de Wietzendorf qu'il rencontre Paul Ricoeur, lui-même prisonnier depuis 1940, qui y traduisait secrètement les Ideen I de Husserl. Une forte amitié naîtra de ces jours sombres.


Pour Paci, il convenait de relire Husserl directement, sans passer par le filtre des existentialistes, et Sartre en particulier, avec son opus majeur, L'être et le Néant. Il faut penser l'homme dans son existence concrète. "Pour Paci, écrit son traducteur Arnaud Clément, la vie est vie de relations. La phénoménologie découvre l'intrication fondamentale qui relie les êtres et les constitue dans leur être même : ceux-ci ne se constituent pas indépendamment d'entrer en relation, mais par et dans les innombrables relations qu'ils tissent les uns avec les autres."Autrement dit, la relation est première, et c'est elle qui fonde l'existence ou non des entités du vivant. Le relationnisme de Paci (c'est ainsi que l'on désigne sa théorie) transpose au niveau de la personne et dans la dimension historique et sociale, la mécanique quantique dite relationnelle de Carlo Rovelli, qui s'applique pour l'instant au seul monde microscopique, infra-atomique. Frédéric Manzini écrit que l’intuition fondamentale de Paci est "celle d’une intrication fondamentale entre les êtres comme entre la conscience et le monde (...) rendue vivante dans les pages d’un Journal qui ressemble à un authentique voyage dans la tête d’un phénoménologue qu’on a envie de découvrir plus avant."

Quelle ne fut pas ma surprise, ceci étant dit, de retrouver dans ce Journal (écrit entre 1956 et 1961), le fil shakespearien apparu avec la dyade Tempest-Rovelli. Mieux, c'est Hamlet et La Tempête qui se voyaient convoqués et bien sûr, oserais-je dire, ce sont les mêmes vers fameux de cette dernière pièce qui étaient donnés :


Ce n'est pas tout. On a vu que James Joyce était aussi l'un des thèmes communs entre Rovelli et Tempest. Or, au 6 mars 2021, Paci note qu'il relit Ulysse dans la traduction italienne. La plage, au chapitre 3, Protée : 

"D'accord, Joyce cite Aristote (je ne veux pas m'étendre sur les problèmes de cette citation). Mais plutôt sur ce qui vient après, dans la même page, et qui est une véritable analyse phénoménologique des kinesthèses*. Elle implique même toute l'esthétique transcendantale. Joyce ne pouvait pas connaître les manuscrits D. Mais connaissait-il Ideen I ? "Stephen ferma les yeux pour entendre varech et coquillages s’écraser craquant sous ses godillots. Et ores donc, tu es bien en train de marcher au travers." Marcher au travers : analyse de ce que le moi peut percevoir, dans ses mouvements, comme traversable ou non-traversable. Il s'agit précisément du moi. D'Erlebnis** du moi, de modalité du "vivre" du moi. C'est le moi concret, la monade concrète, monade qui est aussi "corps propre", Leib. Le moi, avec son corps propre, constitue le monde au moyen des organes des sens et puis au moyen des kinesthèses : "Je le suis bien, un pas à la fois. Infime espace de temps traversant d’infimes moments d’espace."(p. 203)

Philippe Forest a-t-il lu Paci ? En tout cas, lui aussi évoque Husserl sur ce chapitre 3 :

"Dedalus au troisième chapitre d'Ulysse, se livre à une expérience. Sans que Joyce ait rien lu de Husserl - mais pourquoi l'aurait-il lu davantage que Freud ou que n'importe lequel des penseurs dont il fut le contemporain puisque, toutes ces oeuvres, la sienne les comprenait ? -, on peut rapprocher, me semble-t-il, une semblable expérience de celles auxquelles, au même moment, se livre la phénoménologie. Dans un tout petit livre, qui me servira ici de science suffisante - puisque, ayant assez sérieusement lu Husserl autrefois, j'en ai tout oublié et n'ai aucunement l'intention pour l'instant d'en reprendre la lecture, Ulysse se substituant avantageusement à tous les traités qu'il comprend, au moins pour les besoins de la présente démonstration -, Jean-François Lyotard définit la phénoménologie comme une entreprise qui vise "à reprendre tout savoir en remontant à un non-savoir radical", se donnant pour objet le "cela qui apparaît à la conscience", et ainsi de suite, le reste est dans les manuels de philosophie. (pp. 91-92)

Je suis encore bien moins compétent que Forest (que je soupçonne tout de même de quelque fausse modestie) pour disserter plus avant sur la phénoménologie, et j'en reviens à Paci :

"Stephen compte : « Cinq, six : le nacheinander."  Où Joyce a-t-il pris un terme si husserlien ? (Peu après : Nebeneinander.) Stephen, les yeux fermés, écoute le bruit de ses propres pas. Il pense aux modalités selon lesquelles le moi corporel sent le monde ; à l'accord des organes des sens en cet organe des organes, comme dit Husserl, qu'est le corps. Mais je peux ouvrir ou fermer les yeux. Je ne vois pas le monde, mais il est présent malgré tout, il est là, je suis inéluctablement lié à son Boden. Dans les inédits D17 et D18, l'homme est lié à la planète Terre comme à lui-même, comme à son propre corps. Ironie de Joyce. Mais quoi qu'il en soit, il est possible de lire tout l'Ulysse d'un point de vue phénoménologique."(p. 204)

La dernière édition chez Folio donne comme note sur Nacheinander : « En allemand, nacheinander : l’un après l’autre ; « nebeneinander –, l’un à côté de l’autre. Dans le Laokoon (1766), Lessing fait une distinction dans les arts entre la poésie, qui se déploie dans le temps (aufeinander – et non pas nacheinander – c’est là l’une des nombreuses citations erronées de Stephen), et les arts visuels, comme la sculpture et la peinture, qui se déploient dans l’espace (nebeneinander) »

Oh, il y aurait tellement à dire encore sur ce passage de Joyce, avec les commentaires croisés, à soixante ans de distance,  de Forest et de Paci, mais je crois que je m'y perdrais, et la bonne volonté du lecteur par la même occasion, aussi finirai-je sur un passage de la nouvelle de Claudio Magris que j'ai déjà abordé dans De Magris à Maris, le 7 mars dernier. C'est en effet dans Extérieur jour-Val Rosandra, que j'ai pour la première fois découvert ce "Nebeneinander" de Joyce :

"A Trieste, les temps ne se succèdent pas, mais s'alignent l'un à côté de l'autre, comme les débris des naufrages que la mer abandonne sur la plage."Nebeneinander", a dit le metteur en scène qui, comme il se doit, a lu Joyce ; temps qui se fait espace, événements entassés les uns à côté des autres, entrepôt de l'Histoire ou plutôt, a-t-il ajouté avec sa déformation professionnelle, archives cinématographiques, avec leurs histoires d'époques différentes tournées à des moments différents et dont les pellicules sont pourtant voisines, rangées les unes à côté des autres, disponibles pour un travail de montage qui pourrait les intriquer l'un dans l'autre."(p. 112)



____________________

kinesthèse : n.f. (Philosophie) Mouvements de mon corps en tant qu’ils m’appartiennent et font que je suis ce que je suis.

** Erlebnis : expérience, au sens philosophique, expérience intime de l'individu, supposée indicible.

mercredi 11 mai 2022

2.1 - Histoire du fils

"Toutes les familles abritent dans leurs replis les plus intimes ces petits morts qui étaient le lot des temps, une sorte de tribut de chair fraîche et tendre payé aux dieux lares des descendances pléthoriques."

Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils, Folio, p. 142

 → Suite de 2 - Le fils perdu (mais peut se lire indépendamment)

Le 8 avril dernier, de passage à Cultura, je vois que Histoire du fils, le dernier roman de Marie-Hélène Lafon, est paru en poche. J'aime beaucoup Marie-Hélène Lafon, qui a déjà hanté ces pages à plusieurs reprises, mais je ne m'étais pas précipité sur ce livre, qui avait reçu le prix Renaudot. Moi, les prix, ça ne m'encourage guère à l'achat, c'est même le plus souvent répulsif. Un stupide esprit de contradiction, peut-être ? Rien de systématique, je tiens à le dire, mais quand même. Alors là, en poche, vais-je m'y résoudre ? J'ouvre le volume et je lis, sur une page nue, cette seule date, Jeudi 25 avril 1908.

Alors que la veille, j'avais écrit cet article sur le compas new-yorkais chiné à la brocante des Marins, le Eagle Compass and Divider No. 569. Où il était écrit au revers du couvercle, Maurice Niveau, Château-du-Loir, janvier 1908. Cette coïncidence de dates, ce 1908 récurrent, évidemment, produit son effet. 


Je retrouverai plus tard cette année 1908 dans l'écriture de 2 - Le fils perdu, avec James Joyce et Ulysse, commenté par Philippe Forest :

Forest pose alors une autre question : que savait-il, Joyce lui-même, de la mort ? Pas grand chose en fait, dit-il, avant de signaler pourtant une épreuve dans l'existence du romancier, à laquelle les biographes de Joyce n'accordent pas plus d'importance qu'à la disparition du fils unique de Shakespeare - "comme si, précise-t-il avec un peu d'ironie amère, ces triviaux incidents n'intéressaient que la nursery et ne méritaient pas d'avoir exercé quelque influence que ce soit sur la library de la littérature universelle." Ce "trivial incident", le voici :

"Le 4 août 1908, donc, Nora, mère déjà d'un petit garçon et d'une petite fille, Giorgio et Lucia, perd en fausse couche celui - ou celle - qui aurait dû être son troisième enfant. La grossesse s'interrompt brutalement  et sans que l'on puisse savoir pourquoi au bout de trois mois. La jeune femme ne se trouvera plus jamais enceinte. A son frère, Stanislaus, Joyce confie être probablement le seul "à regretter  l'existence tronquée" de cet être qui ne sera pas. Et il lui avoue avoir longuement examiné le foetus rejeté du ventre de sa femme." (p. 166)

Et que se passe-t-il donc ce 25 avril 1908 dans le roman de Marie-Hélène Lafon ? Je ne divulgâche guère l'intrigue si je révèle qu'il s'agit d'un accident mortel, même si la mort n'est pas dite explicitement. La mort d'un enfant de cinq ans. Un autre fils perdu.

Importance cruciale des dates chez la romancière du Cantal. Ce sont des dates précises qui constituent les différents chapitres de l'histoire. Le dernier est placé au vendredi 28 avril 2008, et commence justement par ces mots, les dates :

"Les dates sont là, gravées en lettres dorées sur le marbre sombre du caveau, quasiment pimpantes dans l'avril bondissant. 2 août 1903-28 avril 1908. Armand Lachalme. Cent ans. Le jour, le mois, l'année sautent aux yeux d'Antoine. Armand Lachalme est mort et enterré depuis cent ans, jour pour jour, à Chanterelle, Cantal, pays perché, pays perdu. Antoine, son petit-neveu, il hésite un instant sur le terme exact à mettre sur ce degré de parenté jusqu'alors inusité dans le champ de sa conscience d'homme bientôt quinquagénaire, lui donc, Antoine Léoty, son petit-neveu, citoyen franco-américain, nanti de la double nationalité depuis plus de quinze ans, de passage en France pour trois jours, entre deux avions, se tient là devant la tombe de cet enfant de cinq ans dont, quelques heures plus tôt, débarquant à Chanterelle au volant d'une voiture louée à Clermont-Ferrand, il ignorait jusqu'à l'existence." (pp. 164-165)

C'est une fiction. MHL pourrait se passer de cette coïncidence. L'histoire serait presque la même, peut-être même plus crédible. Mais j'aime qu'elle s'en empare parce que la vraie vie, c'est ça, je ne cesse de le vérifier, contrairement à ce que la majorité pense, les coïncidences sont légion dans l'existence. Elles participent de son mystère. Paul Auster ne dit pas autre chose : "En tant qu'auteur de romans, je me sens l'obligation morale d'incorporer à mes livres des événements de ce genre, de décrire la réalité telle que je la vis - pas telle qu'on me dit qu'elle devrait être. L'inconnu se précipite sur nous à tout instant. Ma fonction, telle que la comprends, consiste à demeurer ouvert à de telles collisions, à guetter tout ce qui se produit de mystérieux dans le monde." (L'Art de la faim, p. 386)

Cette collision de dates n'est pas unique chez MHL, un autre exemple s'en trouve dans Nos vies : " (...) on aurait tout fêté ensemble, le mariage et le baptême de l'enfant, le samedi 28 octobre 1967, le jour des trente-trois ans de Lionel, on n'avait pas fait exprès, mais c'était un beau hasard." (Buchet-Chastel, 2017, p. 92) Citation que je mis en exergue d'un article d'octobre 2017.

Coïncidences qu'on retrouve encore dans le chapitre du 21 avril 1962, où le père d'Antoine, André Léoty, se rend à Paris avec sa femme Juliette, boulevard Arago où réside le père qu'il n'a pas connu, Paul Lachalme, frère jumeau d'Armand Lachalme, le fils perdu. Il s'agit de "faire face au fantôme, se tenir un jour devant lui, oser, monter à l'assaut, crever le vieil abcès qui ne faisait pas mal, pas encore, mais ne se viderait pas seul." A Pâques, ils ont réservé trois nuits dans un hôtel de la rue Gay-Lussac "dont l'enseigne leur était apparue, à une lettre près, comme un signe de bel augure. L'Hôtel des Familles, Maison Lachaume, Père et fils, depuis 1924, portait bien son nom ; ils y avaient été accueillis, et enveloppés, par une patronne bienveillante, native de Bretenoux et exilée au nord de la Loire par amour pour Monsieur Lachaume fils, né en 1924, année de la création de l'hôtel, et prénommé Paul. Ahuris de coïncidences, Juliette et André avaient été sur le point de tout raconter à leur hôtesse, et s'étaient ravisés, avant de prendre d'un pas plus léger, dès le samedi matin, le chemin du boulevard Arago." (p. 118, c'est moi qui souligne)

Ce n'est que le samedi soir, après avoir visité le Louvre, et s'être saoulés "de couleurs, de corps, de motifs" devant les Noces de Cana, qu'il ont osé franchir le seuil de l'immeuble, sonner à la lourde porte, longuement, deux fois, trois fois. En vain. Il n'y eut pas d'autre tentative.

Les Noces de Cana par Véronèse, vers 1563

Ce n'est pas la seule présence de ces coïncidences qui m'a fait aimer ce livre, ce n'est jamais seulement cela d'ailleurs, non, ce serait très réducteur, je dois dire surtout qu'à la fin de ce livre, qui ne verse jamais, au grand jamais, dans le pathos, malgré le malheur initial, les secrets de famille et les deuils accumulés, j'ai éprouvé une émotion rare, aussi surprenante et intense que celle qui m'avait saisi en lisant les nouvelles de Cristal de roche d'Adalbert Stifter.

Mais de coïncidence, il en reste encore une à exposer, une résonance personnelle celle-ci, elle se trouve à deux pages de la fin :
"Antoine le sait depuis longtemps, quelque chose a résisté à son père, l'a empêché de remonter aux sources de Chanterelle, a été plus fort que le désir et le manque. Son père a désiré, son père a manqué. Il réfléchit, il roule dans la nuit, vitres ouvertes, le vert pétulant des feuillages neufs éclate dans la lumière des phares, le haut pays et ses frênes encore nus sont derrière lui, il a dépassé Aurillac, file vers Maurs, Figeac est à un peu plus d'une heure."
Aurillac, Maurs, Figeac, c'est la même route que nous avons arpenté l'été dernier dans le Cantal, et dont porte en partie témoignage cet article écrit au retour, Nous allons perdre deux minutes de lumière, qui reprenait le titre d'un petit livre de poésie de Frédéric Forte, où il était question, encore, de "relever des coïncidences". L'article finissait ainsi :

Le jeu est très présent dans le livre de Frédéric Forte, avec le sudoku et candy crush au chant 1, qui se termine d'ailleurs avec des SMS des deux garçons de l'auteur : A. m'écrit / j'ai bien joué au théâtre j'étais Lucky/ Luke et Camille Pikachu. gros bisous. Au chant 2, on peut lire : je croque une pomme et le roi la reine / les parties de bataille sont interminables, tandis qu'au chant 3 il est dit : deux labyrinthes dans une même journée / ça fait beaucoup. dans celui de verre au jardin / d'acclimatation les enfants n'ont presque pas / essayé de se perdre. Et il se trouve - autre coïncidence - que je viens juste de lire au Lieu tranquille l'entrée que consacre Alain Baraton, dans son Dictionnaire amoureux des jardins, au Jardin d'acclimatation, dont il commence par dire que les Parisiens le découvrirent le 6 octobre 1860, donc 157 ans jour pour jour avant la fin de l'écriture de Nous allons perdre deux minutes de lumière.

Encore une date-clé, encore un événement survenu n ans plus tard, jour pour jour. 

J'ajouterai, pour finir, que cette dernière date, 6 octobre 1860, renvoie à une année, 1860 donc, absolument essentielle pour l'œuvre d'un écrivain récemment apparu dans ces pages avec Fenua, son dernier livre : Patrick Deville. Or, il était l'invité de l'Envolée des livres, le salon qui s'est déroulé à Châteauroux ce week-end, au couvent des Cordeliers. J'ai assisté samedi après-midi, bien sage spectateur, à une table ronde où Patrick Deville côtoyait Hyam Yared, Patrice Franceschi et Olivier Weber. L'écrivain expliqua entre autres comment l'année 1860 est au coeur du cycle de douze romans qu'il a entrepris. Dans La Presse, il répondait déjà, en 2017, à une même question sur cette année-là :

"Pourquoi cette obsession de l'an 1860, dans vos romans?

Tous les romans du cycle Sic transit gloria mundi commencent en 1860 et vont jusqu'à aujourd'hui. C'est maintenant une année que je connais tout autour du monde comme si je l'avais vécue. 1860, c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale."

Je regrette de n'avoir pu échanger un moment avec l'auteur. Il ne vint pas ensuite à sa table de dédicace et je ne pouvais revenir le lendemain. J'achetai néanmoins Viva, en pensant que c'était le premier de la série (je me trompais, c'était Pura Vida), mais cela a peu d'importance, les livres peuvent se lire dans le désordre.

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[Ajouts du 12 mai, après-midi

1/ Après avoir rédigé et publié cet article, j'ai parcouru l'édition numérique de Libération, et suis tombé sur le portrait de Soeur André, devenue à 118 ans la nouvelle doyenne de l'humanité. Je fus frappé par les premières lignes : "Au commencement, elles étaient deux. Lydie et Lucile, nées le 11 février 1904 à Alès, dans le Gard. La première est décédée à 18 mois d’une pneumonie. La seconde, âgée de 118 ans, défie aujourd’hui toute certitude scientifique sur la longévité. Sœur André, de son vrai nom Lucile Randon, est devenue doyenne de l’humanité le 19 avril dernier, une distinction décernée par le livre Guinness des records et l’International Database of Longevity (IDL)."

Comment ne pas faire le parallèle avec les jumeaux de Histoire du fils, Armand et Paul Lachalme, celui qui décède à cinq ans, et celui qui meurt à 95 ans ?

2/ Ce matin, je vois sur mon fil Facebook une notification de Frédéric Forte, pour un atelier d'écriture oulipien. Or, je n'ai pas publié mon article sur FB, et c'est la première fois, à ma connaissance, que le nom de Frédéric Forte s'affiche sur mon mur. L'algorithme zuckerbergien est-il puissant au point de lire dans les publications non directement visibles de ses membres ? Quoi qu'il en soit, cette quasi-synchronicité interroge.


La publication à laquelle quelques personnes (dont ma fille Pauline) ont réagi est une photo d'étranges nuages, que j'ai appelé nuages-méduses, aperçus dans le crépuscule castelroussin pendant la rédaction même de mon billet.



lundi 25 avril 2022

2 - Le fils perdu

"La patience des grands romans est infinie. Ils attendent dans le silence que les lecteurs oublieux se rappellent qu'ils existent. Et lorsqu'ils viennent vers eux, ils leur disent : telle est ta vie."

Philippe Forest, Beaucoup de jours, d'après Ulysse de James Joyce, Gallimard, 2021, p. 144.

Philippe Forest parle d'or : j'avais commencé Ulysse au début des années 90 (estimation au jugé) et n'étais pas allé bien loin (d'ailleurs je ne possède toujours que le tome 1 de cette édition Folio). Non pas que je n'y trouvais aucun intérêt, non, simplement j'ai dû diverger vers des lectures plus immédiates, moins exigeantes. Mais toujours j'ai nourri le fantasme d'y retourner, de me plonger enfin dans ce que je savais être l'un des phares littéraires du XXème siècle. Il y aura fallu trente ans.

Trente ans et la publication de cet essai de Philippe Forest, Beaucoup de jours, déjà édité en 2011 chez Cécile Defaut (mais je l'avais manqué à l'époque), qui dissipe beaucoup d'obscurités autour de l'oeuvre, et surtout montre qu'il n'est pas le livre fastidieux et inutilement compliqué qu'on aime souvent à présenter. Dès lors, je poursuis la lecture en alternance, entre Joyce et Forest, et je dois dire que cela ne va pas bien vite, mais c'est très bien comme ça.

J'ai souvent cité dans ces pages Philippe Forest, dont on sait que toute l'oeuvre est aimantée par la mort en 1996 de sa petite fille Pauline, d'un cancer alors qu'elle était âgée de quatre ans. La dernière fois, c'était en janvier dernier, je mentionnais l'un de ses romans, L'oubli. Or, c'est d'un oubli encore dont il témoigne dans Beaucoup de jours, en avertissant qu'on ne le croira certainement pas quand, relisant Ulysse il y a quelques mois, "décidé une bonne fois pour toutes à comprendre ce que ce roman, pour moi, pouvait bien vouloir dire, j'avais tout à fait oublié aussi le sort de Bloom et comment pèse sur son existence l'ombre d'un double deuil, celui de son père, celui de son fils unique, déterminant son errance absolue à travers le monde." (p. 144) 


Page 160, Forest enfonce le clou, en débutant la seconde partie du chapitre 6 par cette phrase : "Donc, j'avais tout à fait oublié." Il concède juste après qu'il se rappelait bien sûr parfaitement "la démonstration un peu délirante que Dedalus développe un peu plus loin dans le livre et qui vise à établir comment le Hamlet de Shakespeare ne peut être compris qu'à la lueur de cet événement minuscule auquel les biographes du dramaturge n'accordent, en général, qu'une ou deux lignes d'intention, la mort de son fils unique, Hamnet. A une lettre près, Shakespeare faisant donc au fictif prince danois le don du nom de son propre enfant disparu." Cela, assure-t-il, il ne l'avait certainement pas oublié, mais, en revanche, il ne se souvenait plus du tout "que le drame dont Dedalus élabore la théorie et qui paraît ne concerner que Shakespeare, Joyce avait choisi d'en faire le fardeau qui, tout au long du roman, pèse sur les épaules de Bloom, celui-ci traînant avec lui le souvenir mélancolique d'un père perdu et d'un fils disparu."(p. 162)

Forest pose alors une autre question : que savait-il, Joyce lui-même, de la mort ? Pas grand chose en fait, dit-il, avant de signaler pourtant une épreuve dans l'existence du romancier, à laquelle les biographes de Joyce n'accordent pas plus d'importance qu'à la disparition du fils unique de Shakespeare - "comme si, précise-t-il avec un peu d'ironie amère, ces triviaux incidents n'intéressaient que la nursery et ne méritaient pas d'avoir exercé quelque influence que ce soit sur la library de la littérature universelle." Ce "trivial incident", le voici :

"Le 4 août 1908, donc, Nora, mère déjà d'un petit garçon et d'une petite fille, Giorgio et Lucia, perd en fausse couche celui - ou celle - qui aurait dû être son troisième enfant. La grossesse s'interrompt brutalement  et sans que l'on puisse savoir pourquoi au bout de trois mois. La jeune femme ne se trouvera plus jamais enceinte. A son frère, Stanislaus, Joyce confie être probablement le seul "à regretter  l'existence tronquée" de cet être qui ne sera pas. Et il lui avoue avoir longuement examiné le foetus rejeté du ventre de sa femme." (p. 166)

"Avec un enfant meurt le futur, écrit plus loin Philippe Forest. Ce qui manque, c'est ce qu'il aurait été. "L'infinie possibilité des possibles" dont parle Joyce justement. Bloom à propos de son fils : "Si mon petit Rudy avait vécu. Le voir grandir. Entendre sa voix dans la maison. En train de marcher à côté de Molly dans son complet d'Eton. Mon fils. Moi dans ses yeux. Etonnante sensation que ce serait. Issu de moi." (p. 167)


Ces jours-ci, je lisais donc aussi le Journal des années hongroises (1943 - 1948) de Sándor Márai. Or, il se trouve que lui aussi a perdu son fils unique en bas âge, à trois ans si j'ai bonne mémoire. "On l'apprend incidemment, écrit Philippe Lançon dans l'article qu'il consacre au Journal dans Libération, le 1er novembre 2019 : «Quand mon père est mort, je suis aussitôt sorti de sa chambre fumer une cigarette dans le couloir de l'hôpital. J'ai agi de même quand mon fils est mort. Il semblerait que je sois vraiment un grand fumeur.» C'est le ton de Márai : celui d'un désespoir observateur et ironique. Le couple va adopter un enfant abandonné, Janos."

A plusieurs reprises, le chagrin de ce fils perdu revient bousculer l'écrivain. En 1945, il note : "Toute la matinée, je n'ai cessé de penser à mon petit enfant mort ;  je vois distinctement son gentil visage de petit d'homme et ses yeux tristes. Comment vivre, pourquoi resterait-il quoi que ce soit au monde si même les petits enfants meurent ?" Plus tard, toujours en 1945 : " Ma plus grande douleur, la mort du petit enfant. Pas dans l'immédiat  ;  plus tard, des années après. Ma plus grande joie ? Je n'ai rien eu de ce genre. Mais c'est la vie qui fut bonne, magnifique, surprenante, tout cela, oui. Malgré les atrocités." 

Incidemment, c'est aussi Joyce qui apparaît ici et là, car Márai est un fin connaisseur de tout ce qui compte en littérature. En 1944, il parle de Gens de Dublin : "Morceaux à la Flaubert, réalistes. Mais dans chaque ligne, on sent la tension qui fera un jour exploser la réalité pour l'élever au rang d'épopée." Et en 1948, il dit lire l'étude de Valéry Larbaud sur Joyce, et ensuite une nouvelle de jeunesse toujours dans Gens de Dublin, "Une rencontre" : "Le personnage est effrayant. Le "réalisme" de Joyce gratte une plaie de ses doigts froids, fouille en tâtonnant les tréfonds d'une perversion infectée de pus. Il ne serait pas intérêt de relire Ulysse."

En relisant Cité de verre, de Paul Auster*, j'ai également constaté (c'est un détail important que j'avais oublié) que Quinn, le personnage principal, est veuf et a perdu aussi son jeune fils. On ne sait pas dans quelle circonstance. Depuis ce temps-là, il a renoncé à écrire des poèmes, des pièces de théâtre et des essais et ne se consacre plus qu'à l'écriture de romans policiers, sous le pseudonyme de William Wilson. Auster ne prend pas la peine de préciser qu'il s'agit d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe, où le thème du double est particulièrement prégnant (j'ai écrit là-dessus en 2017 : William Wilson et Pierrot le Fou). Incidemment (décidément, j'aime bien cet adverbe), on retrouve mention de William Wilson dans une entrée du Journal de Márai en 1947 : "Nouvelles de Poe. Nul n'a décrit la schizophrénie avec une telle maestria que le poète américain quand il parle de William Wilson - pas même Maupassant dans Le Horla, Charcot non plus."


Enfin, ce thème du fils perdu m'est apparu aussi lors de ma recherche autour du film de Douglas Sirk, Le Temps d'aimer et le Temps de mourir. On sait que le réalisateur a fui l'Allemagne en 1937, laissant derrière lui un fils issu de son premier mariage avec l'actrice Lydia Brincken, laquelle, devenue une fanatique hitlérienne, avait déjà obtenu des autorités nazies que le cinéaste soit interdit de voir son fils. « C'était un garçon extrêmement beau. Un jour, il travaillait sur un plateau de la UFA, à 150 mètres de moi, mais je n'ai pas eu le droit de lui adresser la parole. Ma seule façon de le connaître, c'était d'aller le voir au cinéma », racontera le cinéaste à Jon Halliday (Conversations avec Douglas Sirk,  Ed. Cahiers du cinéma, coll. " Atelier "), à la seule condition que ces confidences ne soient publiées qu'après sa mort. Ce secret va en revanche irriguer en profondeur plusieurs de ses films. 

"Impossible désormais, écrit Marine Landrot,  de ne voir qu'un joli figurant dans ce plan final de Paramatta, bagne de femmes, sur un petit garçon blond qui chante dans le choeur du mariage de l'héroïne. Impossible de ne pas s'émouvoir devant cette complicité sobrement filmée entre une mère et son fils qui jouent à faire de la luge sur un tapis, dans La Habanera. Il y a aussi cette première scène de A scandal in Paris (1946), adaptation hollywoodienne de Vidocq, où une malencontreuse tache d'encre sur un livret de naissance rend le nom du père illisible à jamais... Et cette autre séquence initiale de La Ronde de l'aube (1958) où un pauvre type harcèle un garçonnet illégitime d'une sadique question : « Qui est ton vieux ? »

Le Temps d'aimer et le Temps de mourir c'est la tentative de Sirk d'imaginer la fin tragique de Klaus, cet enfant qui lui est arraché à l'âge de quatre ans, et qui périra à dix-neuf ans sur le front russe en 1944. Cette histoire est racontée sous la forme d'une biographie romancée par Denis Rossano, dans Un père sans enfant (Allary éditions, 2019).


Denis Rossano a retrouvé la trace de Klaus, qui quitte Berlin fin 1943, envoyé sur le front par Goebbels, qui soupçonne cet adolescent délicat d'être homosexuel. Et Goebbels a horreur des homosexuels. Le récit s'achève sur cette mort de Klaus en Ukraine, où d'autres combats aujourd'hui continuent d'enlever la vie à de jeunes hommes :

« Klaus Detlef Sierck est tué quelques jours avant ses dix-neuf ans, le 6 mars 1944. L’adolescent fait partie de la fameuse division d’infanterie Großdeutschland, la Grande Allemagne. Il meurt lors d’une bataille que se livrent les troupes nazies et soviétiques en Ukraine, dans la région de Kirovohrad, que les Soviétiques appellent alors Kirovograd. La ville est occupée par les nazis depuis le 5 août 1945. En 1943, les Allemands, sous l’assaut soviétique, reculent sur le front de l’est. L’armée russe libère Kirovograd le 8 janvier 1944. La division Großdeutschland, à quelques kilomètres, tente de résister. C’est la fonte des neiges, les soldats, les chevaux, les camions s’engluent dans la boue paralysante du printemps naissant, la raspoutitsa. Klaus est un fusilier, poste qui a disparu de l’armée allemande en 1919, mais qui est restauré en 1943 au sein de la Wehrmart. Ils servent de bataillons de reconnaissance.

Klaus est enterré dans un cimetière à quinze kilomètres de Kirovograd. Une petite bourgade du nom d’Iwanowka. »

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* Sinistre écho à notre thème du fils perdu, avec cette sombre nouvelle lue dans Libération du 17 avril dernier : Daniel Auster, le fils de Paul Auster, a été arrêté par la police de New York à la suite de la mort de sa fille Ruby, dix mois. "L’autopsie conclut d’abord à l’absence de traumatisme physique ou interne, mais des examens toxicologiques révélèrent par la suite que l’enfant avait succombé à une «intoxication aiguë» à l’héroïne et au fentanyl, cet opioïde de synthèse dont la surabondance sur le marché américain des stupéfiants – notamment comme recours pour couper d’autres drogues, quitte à en démultiplier la dangerosité et la puissance addictive – est responsable de la majorité des overdoses aux Etats-Unis, causant des dizaines de milliers de victimes chaque année."

L'article de Julien Gester précise que "Daniel Auster, 44 ans aujourd’hui, fut successivement un acteur fugitif du film Smoke (écrit par son père), puis DJ, photographe, puis plus grand-chose d’identifié. Il ne saurait être tout à fait un étranger pour les lecteurs les plus fervents des romans de son père ou de sa belle-mère Siri Hustvedt : son ombre portée marque certains de leurs écrits du début des années 2000, à travers des figures de fils toxico, un peu maudit, trempant dans des affaires qui sentent le sang et la poudre (Tout ce que j’aimais, d’Hustvedt, en 2003 ; la Nuit de l’oracle, d’Auster, 2004)."

[Ajout du 29 avril : Sur mon fil FB, j'ai surpris avant-hier cette vidéo de France tv arts, qui résume en quelques minutes certaines choses à savoir sur Hamlet, la pièce la plus célèbre du monde. Les commentaires sont d'Olivier Py. La mort d'Hamnet, le fils de Shakespeare, est abordée. ]




mercredi 26 janvier 2022

Mémorial/Immémorial

Le 11 janvier dernier, après avoir publié dans la nuit l'article Tsar Bomba et les jours très heureux, je me lançais dans la relecture du roman de John Burnside, Scintillation. Il était paru en 2011 aux éditions Métailié, et je l'avais emprunté à la médiathèque. Je découvrais alors cet écrivain écossais, et le roman me fit forte impression : sa noirceur terrible laissait tout de même filtrer une lumière essentielle, qui me rappelait la prose, par exemple, d'un Cormac Mac Carthy. Il se trouve que j'ai retrouvé l'ouvrage en poche, Points Seuil, il y a quelque mois, à Noz. Je ne l'avais pas encore ouvert, je ne savais même pas si j'allais avoir le courage d'y retourner, car, je vous l'assure, il est des pages éprouvantes dans ce récit où des adolescents disparaissent dans les ruines toxiques de l'Intraville, "ghetto pour ouvriers empoisonnés", dans l'ombre d'une ancienne usine chimique. Et je ne sais pas pourquoi j'ai sauté le pas, juste après cet article sur Berdiaev et la Russie, car en somme il n'y avait aucun lien logique avec Burnside. 

En ouvrant le livre, j'ai eu une surprise déjà. Il était dédicacé par l'auteur... J'avais peine à y croire : comment un livre dédicacé par un auteur britannique pouvait-il échouer à Noz, à Châteauroux ? Etait-ce une vraie dédicace tout d'abord ? Une recherche sur le net ne me permit plus d'en douter : le trait barrant le nom de Burnside, l'écriture, l'étoile qui suit la signature, je retrouvai tout cela à plusieurs reprises


Et puis très vite, il y eut cette résonance avec l'article Tsar Bomba. Page 15, premier chapitre de la première partie, intitulée Le livre de Job. Et cela commence réellement comme la Genèse (d'ailleurs le titre de ce chapitre est Terre d'origine) :

"Au commencement, John Morrison est au travail dans son jardin. Pas le jardin du poste de police, qu'il néglige depuis longtemps, ni la parcelle qu'il louait juste après s'être marié, mais le vrai jardin, l'unique jardin, celui qu'il lui plaît de considérer comme un sanctuaire. Un lieu sacré, comme le jardin d'une Résurrection médiévale." (p. 15)

John Morrison est l'unique agent de police de l'Intraville. Pas un mauvais bougre, mais par peur, par lâcheté, a été corrompu par un certain Brian Smith, protecteur des intérêts du Consortium. Ayant découvert un des enfants perdus, Mark Wilkinson, pendu à un arbre, il a enterré l'affaire pour complaire aux puissants. Il traîne depuis cette faute morale, et son remords se traduit par l'entretien de ce jardin secret :

"Au début, ce sanctuaire de fortune était dédié à Mark Wilkinson, le premier garçon à disparaître - celui qu'en fait, Morrison avait découvert. Mais plus tard il a pris un caractère plus général, c'est devenu un mémorial à tous les garçons perdus, où qu'ils puissent être. Personne d'autre ne connaît l'existence de ce jardin, et Morrison est toujours sur le qui-vive quand il s'y rend, craignant de se faire surprendre, que quelqu'un devine ce que tout cela signifie." (pp. 17-18)

Un mémorial à tous les garçons perdus. Comment pouvais-je ne pas faire le lien avec Memorial, l'ONG dissoute mardi 28 décembre à Moscou par une Cour suprême aux ordres du Kremlin et de Vladimir Poutine ? Mémorial, dont Sakharov avait été l'un des fondateurs. Pendant la décennie 1990, sous le règne de Boris Eltsine, les historiens de Memorial avaient pu bénéficier de la collaboration d’instituts d’archives, de bibliothèques, d’universités. Ils avaient commencé d'inventorier  les crimes du stalinisme, collectant objets et documents, révélant les charniers et les fosses communes, établissant une liste – inachevée – de noms de trois millions de victimes du goulag. Mais Memorial a ensuite étendu son champ d’activité à la défense des droits de l’homme, et pour les archivistes et les chercheurs, collaborer avec l'ONG est devenu dangereux : en 2009, l’une de ses enquêtrices en Tchétchénie, Natalia Estemirova, a été enlevée et assassinée. 
En 2016, l’ONG Memorial a été décrétée « agent de l’étranger », comme toutes les associations bénéficiant de subventions de l’extérieur. Et l’un de ses historiens, Iouri Dmitriev, 65 ans, a été arrêté et accusé de pédopornographie. Le 28 septembre 2021, il a vu sa peine alourdie à quinze ans de prison*.

Tout ceci est terrible. C'est la mémoire même des crimes que l'on veut effacer. Et pour cela on perpétue de nouveaux crimes, on envoie en enfer des hommes et des femmes au courage inouï.

Samedi dernier, c'est à une autre histoire pleine d'horreurs et d'injustices que j'accède en lisant le dernier roman de Stéphane Audeguy, Dejima. L'histoire du Japon croise une fiction qui n'hésite pas à se mêler de fantastique. Les préparatifs de la bombe qui allait anéantir Hiroshima et Nagasaki, l'occupation américaine qui, loin de le démanteler, remet à flot le complexe militaro-industriel qui a mené à la guerre, rien de bien réjouissant dans le tableau décrit par Audeguy. Et pourtant, à travers les métamorphoses de trois femmes à la fois fragiles et puissantes, le fin murmure de la lumière, pour reprendre la belle expression du poète Claude Vigée, perce là aussi malgré le pessimisme historique.


En fin d'après-midi de ce 22 janvier, après avoir posé ce livre, je muse un instant dans le bureau, m'attardant devant le rayonnage des livres encore en attente. Il m'arrive parfois d'en extraire un ou deux et d'en feuilleter quelques pages, histoire de voir si le moment est venu ou bien s'il faut prolonger la quarantaine. Ainsi je retire à la toute extrémité de la rangée L'oubli de Philippe Forest. Sans doute parce que quelques heures plus tôt j'avais failli acheter son dernier roman, Pi Ying Xi, en même temps que Dejima. Je savais que la Chine en était au centre, mais j'ai pensé que le Japon pour l'heure suffirait à mon appétit. Curieusement le Japon était plutôt jusqu'ici, à ma connaissance, le domaine de Forest (voir le très beau Sarinagara), et c'est comme s'il y avait eu passage de témoin entre ces deux écrivains de même génération (un peu plus jeunes que moi), qui ont par ailleurs dirigé conjointement la NRF entre 2011 et 2014.

Bref, je feuillette L'oubli, découvre l'exergue de Borges (Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l'indiquer.), lis les quatre premières lignes : 
Un matin, un mot m'a manqué.

C'est ainsi que tout a commencé.

Un mot.

Mais lequel, je ne sais pas.
Et puis je referme, je remets le livre en place. Mon oeil glisse alors sans intention particulière le long de la rangée, et soudain je n'en crois pas mes yeux : devant moi, la tranche d'un livre s'impose implacablement. Il est là enfin, ce volume que je cherchais depuis des semaines, Les Immémoriaux, de Victor Segalen. J'ai dû vingt fois passé devant sans l'avoir débusqué. Et je le retrouvai ce soir-là sans l'avoir cherché. **



Très vite, cette retrouvaille prend un sens que je n'attendais pas. Le récit, dédié aux Maori des temps oubliés, commence par un trou de mémoire, comme chez Forest : Térii, le Récitant polynésien, "hésite et soudain se tait alors qu'il énonçait les Dires consacrés." Et le verbe omettre, de la citation de Borges, se retrouve même dès les premières lignes :
"Cette nuit-là - comme tant d'autres nuits si nombreuses qu'on n'y pouvait songer sans une confusion - Térii, le Récitant marchait, à pas mesurés, tout au long des parvis inviolables. L'heure était propice à répéter sans trêve, afin de n'en pas omettre un mot, les beaux parlers originels (...)."

Oui, c'est bien la mémoire, le grand motif qui se continue ici, qui se donne à contempler jusque dans le titre même de l'oeuvre, Les Immémoriaux, "mot inusité" dont Patrick Deville, dans Fenua, pense qu'il l'a peut-être emprunté à Gauguin lui-même : "Ici, près de ma case, en plein silence, je rêve à des harmonies violentes dans les parfums naturels qui me grisent. Délice relevé de je ne sais quelle horreur sacrée que je devine vers l'immémorial", mot que Gauguin avait peut-être lui-même relevé dans le poème "Un coup de dés" de son ami Mallarmé, et"l'ultérieur démon immémorial"." (p. 200)

Cet adjectif "immémorial" se retrouve dans L'oubli, à la fin d'un chapitre où il est question d'un animal marin échoué sur la plage, en un tel état de décomposition que l'on ne sait s'il s'agit d'une baleine ou de tout autre chose : 
"Venue on ne sait d'où, arrivée là on ignore pourquoi, une créature longuement mûrie dans une obscurité si immémoriale qu'elle paraît plus vieille que la vie, témoignant d'un temps d'avant le temps dont elle constitue comme un impensable vestige auquel, cependant, on ne peut se défendre d'accorder aussi l'inquiétante valeur d'un prodigieux présage." (p. 51)

Ce présage tisse un autre écho avec le récit de Segalen. Le trou de mémoire du Récitant suscite l'angoisse : "Aüé ! que présageait l'oubli du nom ? C'est mauvais signe lorsque les mots se refusent aux hommes que les dieux ont désignés pour être les gardiens des mots ! [...] Le mot perdu n'était qu'un présage entre bien d'autres présages que Térii flairait de loin, qu'il décelait, avec une prescience d'inspiré, comme un cochon sacré renifle, avant l'égorgement, la fadeur du charnier où on le traîne."

Cette histoire douloureuse que conte Segalen dans ces Immémoriaux, publiés en 1907 à compte d'auteur,  sous le pseudonyme de Max-Anély, c'est celle de la mort d'une civilisation, ravagée par les maladies apportées par les Européens et la religion imposée par les missionnaires. Il en a recueilli toutes les traces possibles pendant les deux ans où il a séjourné en Polynésie.

Et l'on pourrait presque croire que c'est lui, Segalen, qui parle dans cette ouverture de Scintillation, titrée La vie est plus vaste, qui porte la parole de Léonard, 14 ans, enfant et narrateur de l'Intraville :

"Maintenant que cette histoire est finie, je veux la raconter en entier, alors même que je m'éclipse avant que des noms ne soient donnés ou perdus. Je veux la raconter en entier alors même que je l'oublie et ainsi, en racontant et en oubliant, pardonner à tous ceux qui y figurent, y compris moi. Parce que c'est là que l'avenir commence : dans l'oublié, dans ce qui est perdu." (pp. 10-11)

Nave Nave Mahana (Jour délicieux), Paul Gauguin, 1896, musée des Beaux Arts de Lyon.

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"Rien de plus efficace aujourd'hui pour détruire une réputation que de lui accoler une vilaine affaire de mœurs.
Iouri Dmitriev a une fille adoptive handicapée dont les médecins lui avaient demandé de suivre l'évolution par des photos dos nu, torse nu. Ces images saisies sur l'ordinateur d’Iouri Dmitriev permettent l'arrestation de l’historien.
En avril 2018, le tribunal de la capitale de la Carélie l'acquitte.
En juin la Cour Suprême de Carélie casse le jugement. Un autre est manigancé : l'animateur de Memorial est déclaré... partiellement coupable et est condamné à trois ans et demi.
Insuffisant pour la Cour suprême de Carélie qui intervient de nouveau. Le compteur marque 15 ans depuis le 27 décembre.
Là-même semaine Memorial fédéral était interdit."
Extrait du site de France-Inter (Le Vif de l'Histoire, Jean Lebrun, 4 janvier 2022)

** Ceci est très bien décrit par Philippe Forest, un peu plus loin dans le livre :

"Son absence vous nargue. Plus on cherche et moins on trouve. Alors on arrête de chercher dans l'espoir de trouver. Comme si ce que l'on avait perdu, pour réapparaître, attendait juste que, feignant l'indifférence, le regard se détourne. D'ailleurs, cela arrive parfois. L'objet dont on désespérait et en quête duquel, autour de soi, on avait tout mis sens dessus dessous, dès lors que l'on fait mine de ne plus s'en soucier, revient de lui-même se matérialiser sous nos yeux. Il réapparaît en un endroit très précis que l'on était pourtant certain d'avoir minutieusement inspecté quelques minutes auparavant. On dirait que quelqu'un a attendu que l'on ait eu le dos tourné pour le reposer à sa place."

Le livre  en tout cas a gagné : j'ai commencé hier sa lecture.

lundi 17 décembre 2018

Le Mal est le problème le plus important

"Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles."

Voltaire, Candide, ch.1.

Ce matin, voyant sur la table le dernier numéro de Philosophie Magazine, je me suis fait la réflexion que je n'y avais guère touché depuis son arrivée. C'est toujours la même chose : je dévore le sommaire avec avidité, je me précipite sur quelques articles et puis souvent je laisse décanter. Un nouveau numéro déboule et je suis loin d'avoir épuisé l'ancien. Pas bien grave, direz-vous, mais bon, j'y vois un indice de la dispersion qui toujours me menace. Donc ce matin, ayant un peu de temps devant moi, pour contrecarrer ce sentiment, je me plonge dans Leibniz vu par Jérôme Ferrari. Des propos recueillis par Victorine de Oliveira. J'ai lu deux romans de Jérôme Ferrari et bien qu'il ait eu le prix Goncourt j'apprécie son écriture ; romancier et professeur de philosophie, il s'intéresse depuis longtemps au philosophe de Leipzig (1646 -1716), la bête noire de Voltaire, qui l'éreinte sous les traits de Pangloss dans Candide. L'article est titré : "Leibniz m’a fait comprendre que le mal est le problème le plus important”, et commence par ces mots : « La question du mal, de son existence et de sa justification est le problème à côté duquel tous les autres me semblent subalternes, et c’est Leibniz qui s’en est emparé avec le plus de force et de conviction."


"J’ai d’abord considéré, dit-il,  les Essais de théodicée comme un exercice de logique formelle un peu vain. Puis j’ai changé d’avis, ou plutôt de sensibilité. J’ai fini par sentir, pour ainsi dire, ce qu’ils avaient de vivant. [...] Leibniz n’aborde pas seulement la question du mal mais aussi celle du libre arbitre et de la prévisibilité des actions, et se demande comment conserver le libre arbitre en distinguant entre plusieurs ordres de nécessité. On y lit un magnifique foisonnement conceptuel qui, quand on tente une réflexion sur la liberté, reste d’actualité." Me voilà happé, car moi aussi le problème du mal me taraude depuis des lustres : n'ai-je pas écrit une nouvelle en terminale (j'ai essayé de remettre la main dessus mais elle est introuvable pour l'instant*) où le diable prend la place d'un professeur de philosophie souffrant et commence son cours en avertissant que le problème soulevé ce jour-là serait celui du mal ?

Ferrari a le mérite de résumer le problème assez simplement (c'est ce qu'il affirme lui-même), avec trois propositions : Dieu est bon, Dieu est tout-puissant, le mal existe. 
"Si je crois au dogme chrétien, ou du moins monothéiste, il faut que ces trois propositions soient vraies en même temps. Or il apparaît qu’elles ne peuvent être vraies que deux à deux : Dieu est bon et le mal existe, alors il n’est pas tout-puissant parce qu’il ne peut pas l’empêcher ; Dieu est tout-puissant et le mal existe, alors il n’est pas bon parce qu’il n’essaye pas de l’empêcher. On peut en conclure que si le mal existe, Dieu n’existe pas, ou en tout cas pas sous une forme susceptible de nous intéresser. Mais pour Leibniz, ce n’est pas une option. Si l’on veut préserver la bonté et la toute-puissance de Dieu, on n’a pas d’autre choix que de faire un sort à l’existence du mal. La solution idiote serait de prétendre que la vie est un long fleuve de délices, ce qui se tient difficilement. Il faut admettre le mal. Mais chez Leibniz, cela ne se met pas en œuvre de manière simple. De ce problème découle une multitude de sous-problèmes tous plus redoutables les uns que les autres. Leibniz se rend compte que les réponses théologiques communément admises ne tiennent pas vraiment la route.
Le mal qui nous intéresse est le mal moral causé par l’humain et dont souffrent d’autres humains. Une réponse classique consiste à se réfugier dans le libre arbitre : Dieu crée l’homme libre, donc l’homme est seul responsable du mal. Mais on voit tout de suite que cette idée pose un énorme problème. Dieu est supposé omniscient, ce qui signifie qu’en créant l’homme libre, il sait par avance que sa créature est susceptible de faire un mauvais usage de sa liberté. Si je crée une machine en sachant qu’elle va causer un mal épouvantable, je ne peux pas rejeter ensuite la responsabilité de ce mal sur ma machine, puisque je savais à l’avance qu’elle serait source de malheur. C’est un problème que j’ai exploré dans Le Principe : lorsque le physicien Heisenberg jette les bases de ce qui permettra d’inventer la bombe atomique, il en va pour moi de la chute de la physique dans le péché. C’était pourtant un homme animé des meilleures intentions du monde !"
Pardon pour la longueur de la citation, mais il le faut bien pour restituer la démonstration dans toute sa rigueur. Ce qui suit me semble tout de même moins convaincant :
« Leibniz met en œuvre de très fines distinctions conceptuelles pour expliquer qu’un acte prévisible n’en demeure pas moins libre, que la responsabilité de l’acte incombe à la créature, pas seulement au créateur. Il n’y a selon lui qu’une forme de nécessité : la nécessité logique. Un acte peut à la fois être absolument prévisible, et absolument libre, pour peu qu’il ait été possible, logiquement, que l’acte ne soit pas accompli. En mathématicien probabiliste, Leibniz montre avec brio qu’un acte absolument inévitable peut aussi être contingent. Leibniz fait une distinction entre une nécessité logique, soit les propriétés d’une figure, la nécessité d’une conclusion une fois les prémisses posées, et la contingence d’un acte comme celui de frapper quelqu’un. Si je suis sur le point de frapper quelqu’un et que tout dans mon caractère indique que, sans coup férir, je vais le frapper, il n’en demeure pas moins que le fait de ne pas frapper reste une possibilité."

Pourquoi moins convaincant ? Ferrari nous dit qu'en tant que "mathématicien probabiliste, Leibniz montre avec brio qu’un acte absolument inévitable peut aussi être contingent". Je ne vois pas où est la probabilité si l'acte est absolument inévitable. Pour qu'il y ait une probabilité, il faut qu'il y ait une marge d'incertitude, aussi faible soit-elle. Dans l'acte de frapper, la logique n'est pas à l'oeuvre, et même s'il est prévisible, une chance existe toujours qu'il soit évité. Si les gilets jaunes vont manifester à Paris sans autorisation, les heurts avec la police sont hautement prévisibles mais la possibilité demeure jusqu'au bout, aussi ténue soit-elle, que la situation reste pacifique. Mais continuons :
"À chaque possibilité, à chaque acte possible correspond un monde possible. Le Dieu de Leibniz est un super calculateur, qui affecte chaque monde d’un coefficient de bien. Il va de soi que Dieu peut créer n’importe lequel de ces mondes, mais il crée évidemment le meilleur possible. Sa nature, sa bonté, le poussent au bien. Pour Leibniz, il est ridicule de penser qu’un être parfait pourrait créer quelque chose de moins bon que le meilleur monde possible, ce qui ne signifie pas qu’il est prisonnier de sa nature ou qu’il est déterminé logiquement par elle. La foi de Leibniz est avant tout une foi totale dans les pouvoirs de la raison et du calcul logique. C’est sa grande modernité. Je ne pense pas que l’exercice puisse donner la foi, mais j’estime qu’il n’est jamais mauvais en soi d’avoir une raison correcte de croire en quelque chose."
"Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes": c'est là-dessus que daubait Voltaire, dont Jérôme Ferrari ne parle d'ailleurs pas. Voltaire a-t-il manqué de subtilité dans son approche de Leibniz ? N'est-il pas tombé dans la caricature ? En tout cas, si notre monde est le meilleur des mondes possibles, c'est un peu à désespérer.

Candide illustré par Wolinski
Bon, là-dessus je vais au travail, réunion à Orléans. Je reviens en fin d'après-midi. En parcourant alors mon fil Twitter je découvre un nouvel article d'Olivier Ertzcheid, sur son site affordance.info : Trump, Google, l'idiot utile, les architectures techniques toxiques et le meilleur des algorithmes possibles. Le titre l'annonçait déjà : il allait justement être question de Leibniz.
Mais on commence par Sundar Pichai, le PDG de Google. Au cours d'une audition récente devant le Congrès américain, une sénatrice démocrate lui demande pourquoi c'est la photo de Trump qui apparaît quand on tape "Idiot" dans Google Images. "Sa réponse fut que Google traitait chaque année plus de 3000 milliards de requêtes (dont 15% d'inédites chaque jour), que tout était automatisé, que c'était une question d'échelle ("large scale"), que plus de 200 critères était à chaque fois pris en compte pour extraire et classer les bonnes pages depuis leur base d'index (...)" 

J'ai vérifié : idiot et Trump, c'est exact.

De toute façon, déclare-t-il, "Nous n'intervenons pas manuellement sur les résultats de recherche".

Olivier Ertzscheid considère cette phrase comme "quantique". En ce sens qu'elle est à la fois vraie et fausse : 
"C'est pas une phrase, c'est le chat de Shrödinger. Voici pourquoi.
D'abord, bien sûr, c'est vrai que Google n'intervient pas à la main sur chaque résultat de recherche pris isolément (3000 milliards de requêtes par an dont 15% de nouvelles chaque jour ... ça ferait du taff). Ni d'ailleurs sur des résultats de recherche pris globalement. En fait ni Google ni aucun moteur de recherche n'intervient "à la main" sur des résultats de recherche. C'est même précisément cela le principe des "moteurs de recherche" et ce qui fait qu'ils ont remplacé les ... "annuaires de recherche" où les sites étaient uniquement classés à la main et rangés à la main dans des catégories elles-mêmes faites à la main.
Et en même temps ... il est bien sûr vrai que Google intervient manuellement sur les résultats de recherche. L'algorithme de Google et les 200 critères évoqués par Sundar Pichai sont déterminés, choisis, pondérés et appliqués non par par une quelconque entité divine en mode "Deus Ex Technica" mais par les ingénieurs de Google qui, à ce titre, ont la responsabilité (intellectuelle sinon manuelle) des résultats qui apparaissent suite à une requête. Ils sont semblables au manipulateur caché qui permettait à l'automate de jouer aux échecs dans le Turc Mécanique que j'évoquais plus haut. A ceci près, accordons-leur pour filer la métaphore, qu'ils ne manipulent pas chaque coup mais qu'il supervisent les choix tactiques de l'ensemble de la partie.L'algorithme de Google est donc "manipulé" pour autant que "manipuler" implique de hiérarchiser des critères et des opérations permettant d'aboutir à la résolution rapide d'un problème, ce qui est la définition d'un algorithme comme rappelé ici."
Oui, encore une longue citation (cette chronique va être d'une longueur inhabituelle, je le sens bien), mais c'est encore une fois nécessaire pour saisir l'enchaînement du bazar (cette métaphore est peut-être malvenue mais elle s'impose à moi). Écoutons encore notre maître de conférences en sciences de l'information :
"Et c'est là où la technique s'arrête de réfléchir et où l'on a besoin d'autre chose que de décortiquer du code informatique pour comprendre ce qui est véritablement en jeu. Car cette "manipulation", ce réglage ou plutôt ces "200 critères pondérés" qui entrent en jeu à chaque fois qu'il faut afficher et classer des résultats, cette manipulation donc, installe une vision du monde qui repose sur des croyances et des présupposés qui sont sa propre grille d'analyse. [...] En fait l'algorithme de Google c'est un peu comme la main invisible du marché d'Adam Smith, en tout cas dans son interprétation la plus courante, c'est à dire cette "force qui fait de l'intérêt de l'un, l'intérêt des autres".
Nous y voilà. Qu'est-ce que je retrouve dans cette analyse serrée du phénomène Google, rien moins que mon Leibniz et mes Essais de théodicée.  La preuve :
"Je vais essayer de m'expliquer en prenant un exemple simple et déjà très documenté, celui du Google Bombing. Quand Brin et Page inventent l'algorithme du Pagerank dans lequel (je fais la version vraiment très simple hein) ils présupposent qu'un lien hypertexte vers une page correspond à un vote "pour" cette page et qu'il suffit donc de compter tous ces votes pour voir quelles pages sont les plus pertinentes, ils s'appuient sur un postulat d'optimisme semblable à celui de la Théodicée de Leibnitz telle que reprise et raillée dans le Candide de Voltaire, à savoir que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Comme le résume très bien Wikipédia (je souligne) : 
"Les Essais de Théodicée ont pour objectif de résoudre le problème du mal : comment admettre d'une part l'existence d'un Dieu bon, omniscient et omnipotent, et d'autre part l'existence du mal ? La réponse de Leibniz est que le monde tel que nous le connaissons est le meilleur des mondes possibles".
Du point de vue de Google et de Sundar Pinchai, leur algorithme est vu comme le meilleur des algorithmes possibles à l'échelle du meilleur des mondes possibles. Il est ce "Dieu algorithmique" bon, omniscient et omnipotent qui ne peut empêcher l'existence du mal ou le fait que Trump soit un idiot."
Il faut lire le reste de l'article qui est tout aussi passionnant, mais je m'arrêterai là pour l'instant. Avouez tout de même qu'il est assez troublant de rencontrer dans la même journée, matin et soir, deux fois Leibniz et ses Essais de théodicée, Candide et le problème du mal. C'est à se demander si un algorithme plus fort encore que le Pagerank de Google n'est pas à l'oeuvre. Un  algorithme divin, qui sait ? Cet attracteur étrange dont j'ai maintes fois essayé de décrire le fonctionnement ?

Cette hypothèse est folle, bien sûr. Mais à l'appui de cette folie, il y a cette autre coïncidence : il se trouve - cela m'est revenu en mémoire juste après la lecture d'Affordance - que ce n'est pas la première fois que Leibniz fait irruption dans Alluvions. Il faut remonter au mardi 18 novembre 2014, avec cet article, Le songe de Théodore.

Vous pouvez y aller voir, mais je vous connais, internautes de malheur, vous êtes paresseux, alors je vous colle la capture d'écran du début :


Vous avez bien vu : Le chat de Schrödinger. Ce même chat évoqué dans le billet d'Olivier Ertzscheid. Mais c'est comme une friandise en plus, une résonance supplémentaire, l'important c'est ce qui va venir (je me permets là de recopier purement et simplement le reste de l'article) :

"Le passage que je découvre ce soir-là s'articule autour d'une histoire racontée par le philosophe Leibniz dans la troisième partie de ses Essais de Théodicée. Le jeune Sextus Tarquin, qui deviendra le dernier des rois légendaires de la cité romaine, interroge l'oracle d'Apollon sur son avenir. Devant la noirceur du tableau, Sextus s'insurge et se rend à Dodone, près de Jupiter, afin qu'il rectifie le destin prédit. Jupiter restant inflexible, Sextus, dépité, s'abandonne à son destin qui s'accomplit donc selon ce qu'il a été prévu.

Un prêtre, Théodore, qui assiste à la scène, s'émeut du sort de Sextus, de sorte que le dieu suprême le dirige vers sa fille Pallas, à Athènes. En songe, Théodore, touché par un rameau d'or*, est convié à pénétrer dans le "palais des destinées".


Lucrèce et Sextus Tarquin (Simon Vouet) - Wikipedia
"Celui-ci contient toutes les représentations, dit la déesse, "non seulement  de tout ce qui arrive, mais encore de tout ce qui est possible", de sorte que Jupiter puisse passer en revue toutes les formes que l'univers aurait pu prendre et parmi lesquelles il a choisi celle qui lui a plu. Chaque pièce du palais contient ainsi l'une des versions de chacun des événements qui ont fait, qui feront ou qui auraient pu faire l'histoire de tous les hommes comme celle de chacune d'entre eux. (...) Pour convaincre l'homme à la foi vacillante, Pallas propose à Théodore de visiter les pièces qui concernent le malheureux Sextus. Dans l'une de ces chambres se trouve l'histoire vraie de celui-ci où Théodore reconnaît la scène à laquelle il a assisté, Sextus recevant d'Apollon puis de Jupiter l'oracle qui le condamne. Mais il existe toute une série d'autres chambres, d'autres mondes aussi que la déesse lui montre où Sextus connaît d'autres destins, plus vertueux, plus heureux et où il devient un saint plutôt qu'un salaud. Si Jupiter, dans sa grande sagesse et avec la plus totale équité a élu pour le jeune homme un destin honteux et misérable, c'est parce que de celui-ci devaient sortir les grandes choses nécessaires au bien de l'humanité. Il fallait le crime de Sextus - en l'occurrence le viol de Lucrèce - pour que devienne possible la gloire de Rome, "felix culpa", faute heureuse, aussi nécessaire que le péché d'Adam ou la trahison de Judas au salut du monde." (pp. 248-249)
 Je poursuis encore quelques pages, mais il est tard, je ne finirais pas encore cette nuit. Je suis parvenu à la page 272, où l'on peut lire cette phrase :
"Mais tant qu'on reste dans le dedans de la boîte, c'est autre chose : un grand récit sans partage pour lequel toutes les péripéties possibles, au lieu de s'exclure les unes les autres, s'additionnent, manifestant sous le regard le réseau ramifié de ce à quoi elles auraient pu conduire et que plus personne ne pourrait vraiment raconter puisqu'il n'existe pas de position depuis laquelle les considérer toutes à la fois."
 Un mot me retient : ramifié. Soudain, je me remémore le regard dont je parlai au-dessus. Le livre de Serres. Rameaux. Il est une heure du matin, mais c'est plus fort que moi, une intense curiosité me pousse à aller chercher le volume. J'ai déjà vécu de semblables appels, il me faut en avoir le cœur net.

Quelque chose demande à être dévoilé. Du moins, perçu.
Ou peut-être que je m'illusionne, si c'est le cas, ce n'est pas grave, je n'aurais perdu que mon temps et un peu de sommeil.

Rameaux est paru en 2004, je l'ai acheté à Limoges cette année-là. Dix ans plus tard, je suis bien incapable d'en citer ne serait-ce qu'une seule ligne, mais à le relire, en diagonale, en suivant mes soulignements au crayon, la mémoire revient de l'essentiel du propos.

Et puis, tout à coup, page 171, la fulgurante coïncidence :


" Voici une image ancienne de ces nouveautés. A la fin des Essais de théodicée (414 sqq.), la déesse Pallas entraîne Théodore, le grand sacrificateur, au dernier étage de la pyramide des mondes : à sa pointe extrême, elle lui découvre un appartement si beau qu'il s'en évanouit ; voilà, lui dit la déesse, après l'avoir réveillé, le monde actuel, le nôtre, l'unique, le meilleur. En dessous, dans la nappe inférieure du volume, voyez se multiplier, en bifurcations infinies, d'autres appartements, les mondes possibles que Dieu, au moment de créer, n'a pas choisis. En cette description sublime, Leibniz nous persuade que Dieu les élimina parce qu'ils comportaient plus de mal que celui-ci."
On objectera peut-être que le souvenir de cette histoire s'était peut-être gravé dans mon esprit, de façon inconsciente, il y a dix ans (car le fait est qu'à la lecture de Forest, aucune remémoration n'avait eu lieu). Cependant, au moment où mon regard s'était posé sur Rameaux, je n'avais pas encore lu le passage en question dans le roman. Je ne pouvais pas à ce moment-là savoir qu'il allait être question de Leibniz, de Théodore et de Pallas.

Tout se passe comme si j'avais eu l'intuition de l'avenir. Quelque chose m'était désigné qui allait prendre sens plus tard. Comme une forme de voyance (qui ne verrait pas grand chose en réalité mais ouvrirait une fenêtre sur un possible). Un geste oraculaire qui se reflète dans l'histoire elle-même, qui est une histoire d'oracle.

L'étrange c'est aussi la surgie de cet adjectif "ramifié", qui vint donc réactiver le souvenir du regard, faire le lien avec le livre de Serres et déclencher mon désir de savoir. Sans cette présence du mot, il est vraisemblable que le regard eut été oublié, et la connexion non réalisée.

Celle-ci m'a si fortement frappé que j'avais aussitôt résolu d'en rendre compte ici. Ceci dit, le sens plus global de tout cela m'échappe. Nous n'avons pas fini de méditer sur les figures du hasard objectif."


Récapitulons. La coïncidence de ce 17 décembre 2018 renvoie à la coïncidence du 18 novembre 2014. Entre les deux journées, rien. Pendant quatre années, veux-je dire, rien à signaler du côté leibnizien.
Je ne sais plus que dire. J'ai juste envie de prolonger la dernière citation de Michel Serres En cette description sublime, Leibniz nous persuade que Dieu les élimina parce qu'ils comportaient plus de mal que celui-ci." Les lignes qui suivent sont celles-ci :
"J'eusse aimé suivre cette visite et sourire, en haut, des branches mort-nées où j'eusse vécu marin, compositeur de musique et non pas écrivain, réjoui et malheureux différemment... Elles inspirent Jacques le Fataliste où, à tous les carrefours, jaillissent mille possibles, où Diderot s'écarte sans cesse de la route, gambade d'événements imprévus en bifurcations, caressant au passage dix commencements virtuellement ramifiés (...)."
En 1996, il se trouve que j'ai joué ce personnage de Jacques le Fataliste, à Cluis-Dessous, sous la direction de Sylvain Ninerailles, qui en avait aussi écrit l'adaptation. Nous déambulions en tous sens, - Emmanuel Gaultier, qui jouait le Maître, et moi-même -, à travers les ruines féodales et sous les étoiles, échangeant sans repos, conversant sans fin, et mon dieu, je suis plus que jamais persuadé que ce fut un fameux privilège que de porter la parole enjouée du génial encyclopédiste. J'ai encore ici le livre dans l'édition de Jules Tallandier, 1966, un des très rares livres qui viennent de la bibliothèque de mes parents. Or, que nous dit l'avant-propos de l'éditeur :
"C'est alors qu'il faisait route vers la Russie, puis au cours de son séjour auprès de Catherine II, c'est-à-dire entre 1773 et 1775, que Diderot écrivit Jacques le Fataliste et son Maître. Comme beaucoup de ses oeuvres, celle-ci ne fut pas publiée de son vivant. Elle parut pour la première fois en 1796.
Elle se présente un peu comme une contrepartie de Candide. Voltaire ayant moqué l'optimiste systématique, Diderot met en scène non point le pessimiste mais le fataliste. Selon Jacques, valet philosophe, "tout ce qui arrive de bien et de mal ici-bas est écrit là-haut (...), tout a été écrit à la fois. C'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit." D'où sa sérénité."
Jacques le fataliste et son maître
Frontispice du tome I, vol. 1
Denis Diderot (1713-1784), auteur, Paris, Ed. Le Prieur, 1797.
BnF, Réserve des livres rares, SMITH LESOUEF R-1894
© Bibliothèque nationale de France**

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* Une nouvelle plongée dans des archives datant de plus de quarante ans (tenant tout entières dans un gros pochon) m'a permis de retrouver le manuscrit de cette nouvelle intitulée "Le cours de philosophie". Le prof malade se nomme Gilbert Garou (ce nom qui annonçait la couleur n'était peut-être pas ma meilleure idée), la créature démoniaque qui prend sa place arrive en retard et commence ainsi :
"- Aujourd'hui nous ne finirons pas le texte de Kant abordé mardi, comme il avait été prévu de le faire. Nous allons étudier un thème qui n'est pas, je vous le dis d'emblée, inscrit à votre programme.
    Les élèves qui occupaient les premières places rangèrent avec circonspection les mauvais polycopiés du texte kantien qu'ils avaient sagement déplié devant eux, confiants qu'ils étaient dans l'immutabilité du planning professoral. Et puis qu'est-ce que c'est que ce thème hors programme ? Peut-on se permettre de telles incartades, de telles fantaisies quand on sait la vastitude du programme et la proximité de l'examen ?
- Ce thème sera le Mal."

**Jacques raconte sa première nuit chez le paysan et rapporte le dialogue que celui-ci eut avec sa femme :
« (…) Là, femme, comment te déferas-tu de cet homme ? Parle donc, femme, dis-moi donc quelque raison.
— Est-ce qu’on peut parler avec vous.
— Tu dis que j’ai de l’humeur, que je gronde ; eh ! qui n’en aurait pas ? qui ne gronderait pas ? Il y avait encore un peu de vin à la cave : Dieu sait le train dont il ira ! Les chirurgiens en burent hier au soir plus que nous et nos enfants n’aurions fait dans la semaine. Et le chirurgien qui ne viendra pas pour rien, comme tu peux penser, qui le paiera ?
— Oui, voilà qui est fort bien dit et parce qu’on est dans la misère vous me faites un enfant comme si nous n’en avions pas déjà assez.
— Oh ! que non !
— Oh ! que si ; je suis sûre que je vais être grosse !
— Voilà comme tu dis toutes les fois.
— Et cela n’a jamais manqué quand l’oreille me démange après, et j’y sens une démangeaison comme jamais.
— Ton oreille ne sait ce qu’elle dit.
— Ne me touche pas ! laisse là mon oreille ! laisse donc, l’homme ; est-ce que tu es fou ? tu t’en trouveras mal.
— Non, non, cela ne m’est pas arrivé depuis le soir de la Saint-Jean. »
Gallica