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lundi 20 avril 2020

A l'avant-poste du désastre

J'ai plusieurs fois observé des synchronicités entre la publication d'un article et celle d'un autre post dans la colonne latérale que j'ai nommé Autre sentes, qui regroupe plusieurs sites ou blogs que j'aime fréquenter. C'est ce qui s'est passé par exemple pour La guerre des virus qui trouve un écho surprenant avec la chronique de Grégory Mion sur Stalker, consacré à Zéro K,  un livre de l'auteur américain Don DeLillo, paru en 2017 :
"Dans un style où la vaticination n’est jamais loin, le géant des lettres américaines, qui nous a régulièrement offert une place assise à l’avant-poste du désastre (que ce soit en interrogeant la finance, le terrorisme ou l’enfer politique), réfléchit là au «prolongement de la vie» et aux nouveaux «moyens de mourir» pour le dire avec le langage du philosophe Francis Bacon (2)."
A  l'avant-poste du désastre... Nous ne quittons donc pas le thème du désastre abordé  dans l'avant-dernier billet, avec Olender, Blanchot et Virilio. Zéro K désigne ici un programme qui tient son nom du zéro degré Kelvin, le zéro degré absolu, - 273, 5 degrés Celsius, à laquelle sont soumis les corps cryogénisés de riches transhumanistes en attente de la reviviscence promise, dans un bunker (salut Virilio) édifié dans un désert proche du Kirghizistan. Le richissime New-Yorkais Ross Lockart est à la tête du programme : amoureux de la jeune et belle archéologue Artis, atteinte d'une sclérose en plaques, il espère la retrouver dans le futur, au sortir de leur double confinement glacial. Le narrateur du roman, Jeffrey, le fils de Ross, reste à l'écart de cette tentation : bien qu'il soit "vraiment impressionné par le «rêve irrépressible» (p. 279) de cette science de l’immortalité, il n’est jamais la proie de ces prédateurs de la vie éternelle, sans doute conscient que le corps d’Artis baignant dans sa capsule (cf. p. 295) n’est rien d’autre que le drame du cerveau dans une cuve tel qu’il a été imaginé par le philosophe Hilary Putnam*. Dans le sillage de Jeffrey, on suppose par conséquent que les «techniques de dégénération de la vie sont ainsi en elles-mêmes le désastre qu’elles préparent, et les ravages matériels à venir sont intégralement inscrits dans les ravages spirituels déjà là […]»



Et la lumière qui sourdait de l'église bunkerisée de Nevers (cette localisation n'est-elle pas étonnante, quand on y pense, avec ce never(s) qui semble démentir la promesse d'éternité qu'est censé représenter tout édifice sacré catholique ?), on la retrouve dans la scène de clôture du roman, si l'on en croit Grégory Mion :
"Jeffrey observe un petit garçon étonné par l’insolite encastrement du soleil «entre deux rangées de gratte-ciel» new-yorkais (p. 297). Non seulement l’étonnement de l’enfant renvoie à l’une des vertus cardinales de la philosophie, mais cet émerveillement est aussi ornementé de borborygmes, de «grognements prélinguistiques» (p. 298), sorte de langage antédiluvien et agrammatical qui vient sauver l’humanité occidentale de son exaspérante catégorisation. L’enfant identifie peut-être dans le soleil couchant la lumière divine qui purifie, l’empreinte ineffaçable de Dieu entre les buildings éphémères, la ligne de fuite de l’innocence qui s’exprime spontanément à travers la parole asyntaxique du petit garçon**, lequel est non coupable de ne pas coucher la réalité sur un lit de Procuste. C’étaient possiblement les mots ou plutôt les sons que Jeffrey Lockhart n’a cessé de guetter sa vie durant : les mots avant les mots, les affects avant la logique indifférente des phrases, l’acoustique nue d’un monde qui ne serait pas encore pénétré par les conventions de langage – la plénitude organique en amont de la vacuité d’un siècle où les hommes, désormais, pourront payer pour gagner l’immortalité la plus désincarnée." [C'est moi qui souligne]
Au transhumanisme, cette petite vidéo de Jean Giono (entretien avec Claude Santelli, 1965) trouvée hier inopinément via un message FB de l'INA, répond merveilleusement. Le grand écrivain est le parfait antidote à ce virus de la pensée :


Vous pouvez écouter à partir de 10'30, pour être au coeur du sujet, lié aux petits bonheurs de la vie.

Cette résonance entre Stalker et Alluvions n'est pas la seule que j'ai pu enregistrer. Il y eut deux autres occurrences les jours précédents, que je vous détaillerai la prochaine fois. To be continued.


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* Wikipedia : "En philosophie, le cerveau dans une cuve (« brain in a vat » en anglais) est une expérience de pensée imaginée par Hilary Putnam en 1981 qui s'inscrit dans le cadre d'une position sceptique. C'est une forme modernisée de l'expérience du Dieu trompeur de René Descartes. Elle consiste à imaginer que notre cerveau est en fait placé dans une cuve et reçoit des stimuli envoyés par un ordinateur en lieu et place de ceux envoyés par notre corps. La question centrale est alors de savoir si ce cerveau a raison de croire ce qu'il croit.
Des films comme eXistenZ, la série Matrix ou Passé virtuel (inspiré de Simulacron 3) ont illustré au cinéma des cas très proches de cette expérience de pensée." 


En lisant cette notice, me revient la lecture  quelques heures plus tôt de la chronique de Martin Legros dans la lettre quotidienne de Philosophie magazine, Carnets de la drôle de guerre. 
L'auteur y raconte comment, atteint depuis six jours du Covid-19, et en proie à des maux de tête abominables, il tente un vieux remède roumain qui, par malheur, provoque un malaise, lui fait perdre  connaissance et s'ouvrir le crâne. Au réveil, il ne sait plus où il est, ni ce qu'est le Covid : "Les mots ne se fixaient plus aux choses. Comme le terme de “Covid”, ils flottaient dans une insignifiance abstraite. Les choses, elles, n’étaient plus à la place que leur conféraient les mots. Et j’avais le sentiment qu’il dépendait d’un effort intellectuel et volontaire de ma part pour qu’ils s’ajustent à nouveau et que le monde reprenne corps. En attendant, tout était informe. Quant à moi, j’en étais réduit à occuper ce pur point de contact instantané avec moi-même, privé de toute épaisseur temporelle." 
Il rattache ensuite cette douloureuse expérience à l'expérience de pensée de Descartes, le célèbre cogito :
"Dans ses Méditations métaphysiques, après avoir enclenché l’entreprise du doute et remis en question l’existence de tout ce qui l’entoure, Descartes décrit l’expérience du “je pense”, du cogito, comme celle d’une chute – “comme si j’étais tombé inopinément dans un profond trou d’eau” – et d’un trouble physique – “je suis tellement troublé que je ne puis ni prendre pied dans le fond, ni remonter à la nage jusqu’à la surface”. Ayant perdu tout appui, ne pouvant plus tabler sur aucun souvenir, aucune croyance, aucune opinion pour s’assurer de l’existence du dehors, le sujet ne peut plus se rattacher qu’à sa propre pensée. “Elle seule ne peut être détachée de moi. Je suis, j’existe, moi ; cela est certain. Mais combien de temps ? Bien sûr, autant de temps que je pense ; car peut-être même pourrait-il se faire, si je n’avais plus aucune pensée, que, sur-le-champ ,tout entier, je cesserais d’être.”
Et il évoque ensuite ce Dieu trompeur rappelée par l'expérience du cerveau dans la cuve :
"Alors, bien sûr, l’expérience de Descartes est le produit d’une décision, celle d’un sujet souverain qui doute de tout, forge la fiction d’un Malin génie, rusé et trompeur, et trouve dans la résistance à cette hypothèse la certitude de sa propre existence. Tandis que c’est malgré moi que mon malin génie, le Covid, s’est emparé de mon cerveau et m’a privé de mon assise dans le monde. Je reste cependant convaincu que, l’espace d’un instant, j’ai rejoint Descartes et fait, pour la première fois de ma vie, l’expérience concrète, intérieure, abyssale de ce qu’il entendait par le cogito : soit, cette épreuve où tout – moi, le monde aussi bien que Dieu, s’il existe – ne reposait plus que sur la force de ma pensée. Et, comme Descartes, je me suis alors demandé : “Si je cessais de penser, cesserais-je sur le champ d’exister ?”

** Ce petit garçon n'est pas sans me faire penser à Janmari***, le jeune autiste recueilli par Fernand Deligny, mutique, en amont du langage, et qui est au coeur du film Ce gamin-là. Autre synchronicité : j'ai vu hier soir le beau et riche documentaire de Richard Copans consacré à celui qu'il appelle le vagabond efficace (en écho au livre de Deligny, Les Vagabonds efficaces, 1947)


J'avais d'ailleurs noté ces mots de Deligny sur un extrait de Ce gamin-là, que l'on trouve reproduits dans le merveilleux volume des Oeuvres de Deligny édité par les éditions de l'Arachnéen :



*** (Note de note) : Le premier article de cette recherche autour du mot-clé Janmari sur ce site est De la baleine aux ronds de Janmari, qui s'ouvre sur une coïncidence spatiale entre l'illustration d'un autre billet et la mention d'un article de Stalker sur la colonne latérale.


Bon, j'arrête avec les notes de bas de page. Aujourd'hui, elles sont plus longues que le corps de l'article lui-même...

mardi 1 octobre 2019

Arrival : brumes, glyphes et kangourous

Arrival, c'est le titre original de Premier contact, le film de Denis Villeneuve sorti en France en décembre 2016. Il fut l'objet du second article de mon projet Heptalmanach, qui courait sur toute l'année 2017. Les extraterrestres que l'on y découvrait - créatures en forme de poulpes à sept bras, nommés pour cette raison Heptapodes - en étaient une résonance parfaite. C'est donc avec grand plaisir, et je dirai même plus : une sorte d'attente fiévreuse, que je l'ai revu à la télévision, sur France 2, le 18 septembre, en compagnie de mes deux plus jeunes enfants.

Les échos que j'avais pu déceler en janvier 2017 se sont comme déplacés, et cette fois ce sont de nouveaux éléments qui me semblent entrer en correspondance avec des thématiques abordées récemment. J'en vois principalement trois.

Les brumes tout d'abord. On a vu comment le Petit éloge des brumes de Corinne Atlan a suscité toute une série de hasards objectifs, avec une boucle temporelle sur des coïncidences datées de dix ans. Une notion de boucle tout à fait cohérente avec le propos du film, qui nous propose une autre approche du temps, non linéaire. Au-delà de cet aspect déjà remarquable en lui-même, force est de reconnaître que la brume forme le milieu naturel de la rencontre entre les deux civilisations. Le tandem Abott et Costello (nom donné aux deux extraterrestres en mémoire d'un célèbre duo comique américain) émerge d'une purée de pois digne d'un faubourg londonien à l'époque de Jack l’Éventreur.


Avant même ce face-à-face, la découverte du vaisseau alien fait aussi une large part à la brume, comme le décrit Anaïs Tilly dans sa passionnante analyse du film sur le site Courte-Focale : " Le premier plan du vaisseau ovoïde ne nous apparaît qu’après 18 minutes. Avant cela, on s’approchait de lui en vue aérienne sans pouvoir distinguer quoi que ce soit puisque la zone sécurisée était enveloppée d’un épais manteau de brume. Seul l’espace qui l’entourait immédiatement se révélait bure, sans ombre ni nuage, d’un gris à faire perdre la raison. Alors, ce vaisseau étrange déborde du cadre."


Il faut comprendre qu'il ne s'agit pas d'un détail anecdotique (après tout, on pourrait voir de la brume dans un bon paquet de films), mais bien d'un motif essentiel. D'ailleurs Anaïs Tilly enfonce le clou en montrant la qualité atmosphérique d'une œuvre où se mêlent l’eau, le feu, la terre, l’air et le vide : "Oui, vous pouvez vérifier, ils y sont tous ! Ces cinq éléments constituent les 5 Grands japonais qu’on nomme communément le godai."


Un peu plus loin, elle écrit encore : "Le film s’écrit beaucoup à travers des éléments immatériels : l’air et le vide. L’air et l’atmosphère sont souvent rendus visibles par la brume ou les nuages. Or dans les arts asiatiques, du bouddhisme zen au taoïsme, le Vide n’est pas l’équivalent du Néant mais bien d’un espace dynamique où s’accomplissent les transitions, ou se lient tous les contraires. Et c’est bien dans l’atmosphère extra-terrestre composée d’une épaisse brume que Louise comprend que passé et avenir peuvent interagir." Voilà qui devrait ravir une Corinne Atlan, pour qui le Japon fut dès l'âge de dix-sept ans une révélation majeure : "Le flou, le brumeux, comme façon d'être, comme principe de civilisation : je n'aurais pu rêver pays correspondant mieux à mes attentes."

Second élément significatif : ces glyphes tracés avec l'encre pulvérisée par les heptapodes. Signes circulaires complexes dont seule Louise Banks parviendra à cerner la signification. Anaïs Tilly, encore elle, note une curieuse coïncidence : "l’écriture des extra-terrestres omniscients ressemble beaucoup à l’ensô, symbole calligraphique zen qui lui aussi se veut imparfait et spirituel."

 
Enso de Fukushima Keido (1933-)

Enso de Ryonen Genso (1646-1711)
Contemplant ces figures, je ne peux pas ne pas songer aux cercles de la plasticienne Fabienne Verdier, exposés cet été dans le grand escalier du Musée Granet d'Aix-en-Provence. Fruit d'un long travail sur l'un des motifs d'un tableau flamand, la Vierge au chanoine Van der Paele (1434-36) de Jan Van Eyck.

Fabienne Verdier – Polyphonie, 2011 – Les maîtres flamands
Vierge au chanoine Van der Paele (1434-36), Jan Van Eyck.


Mais plus encore qu'à l'enso (que je ne connaissais pas avant l'article d'Anaïs Tilly) et aux cercles de Fabienne Verdier, c'est aux petits ronds de Janmari que je pensais primitivement en observant ces glyphes.


Et je songeai qu'il était aussi difficile aux hommes de nouer contact avec les extraterrestres qu'avec l'autiste Jean-Marie J. recueilli par Fernand Deligny. La personne hors-langage qu'il était posait la même énigme.
Et je songeai aussi à ce documentaire du samedi précédent sur Arte, Les paradis perdus d'Amazonie, où l'expression premier contact revenait si souvent : "En juin 2014, près de la frontière entre le Brésil et le Pérou, de jeunes hommes de la tribu amazonienne Sapanahua émergent de la forêt pour établir le premier contact de leur vie avec le monde extérieur. Pourquoi ce peuple, l’un des derniers vivant encore en autarcie, a-t-il décidé de sortir de son isolement ? Un document exceptionnel."


L'alien et le terrien, l'autiste et l'homme ordinaire, l'indien et l'occidental, trois figures de la rencontre avec l'étranger radical, à la langue inconnue, aux comportements imprévisibles, porteur de dangers, vecteur d'une peur viscérale.

C'est d'un voyage vers un semblable inconnu que s'origine le troisième élément de résonance que je veux développer ici. A un moment donné du film, Louise Banks évoque l'explorateur britannique James Cook. Voici l'extrait en question :



Pour persuader le colonel Weber (Forest Whitaker) qu'il faut avant tout décrypter le langage des aliens, Louise raconte l'histoire du mot"gangurru".  Un des marins du capitaine James Cook, après l'arrivée sur la côte est de l'Australie, demande à un autochtone quel est l'animal qu'il désigne de la main. Selon la légende, l'interlocuteur lui aurait répondu "gangurru", transcrit en "kangooroo" ou "kanguru", mais la signification aurait été : "Je ne te comprends pas." Légende démythifiée dans les années 1970 par John B. Haviland, un linguiste qui faisait des recherches sur le peuple aborigène Guugu Yimidhirr. Et de fait, elle déclare à Ian, le physicien,  dès que le colonel Weber a quitté la pièce : "C'est une histoire fausse." Le terme "kangourou", dérivé de "gangurru", désigne bien, dans la langue des Guugu Yimidhirr, le kangourou géant.

Kangourou, dessin de Sydney Parkinson, 1770

Deux précisions importantes. Il semble bien que ce ne soit pas un marin quelconque qui a posé la question du kangourou, mais bien un certain Joseph Banks, un aristocrate britannique passionné de botanique, qui avait tenu à être du voyage et avait pour cela financé une équipe de huit personnes avec leur matériel. Il introduisit en Europe l'eucalyptus et le mimosa, et ramena des spécimens de kangourous. Et si Cook trouve la mort quelques années plus tard à Hawaï, Banks lui survécut longtemps puisqu'il demeura à la tête de la Royal Society pendant 41 ans.

Or Banks c'est aussi le patronyme de Louise. Ce n'est sûrement pas un hasard.
L'autre précision, c'est que l'arrivée sur les côtes australiennes se situe en 1770, date donnée explicitement par Louise. Et 1770, souvenez-vous, c'est exactement la date où Céline Sciamma a situé l'histoire de son film Portrait de la jeune fille en feu.
Et puisque ce film fait la part belle à la peinture, voyez donc ce beau portrait de Joseph Banks jeune, réalisé presque à la même époque, par Joshua Reynolds.

Joseph Banks, posant devant un globe terrestre (1771-1773).
Joshua Reynolds, que j'avais découvert grâce à Sebald en 2016, et qui fit un retour dans ces pages pas plus tard que le samedi 21 septembre, avec La/hire et Moix.


vendredi 16 août 2019

Du Vouvray au chardonnay

Reprenons : André Theuriet ne reverra jamais George, la jeune fille aux cheveux châtains semés de lis d'eau (autrement dit de nymphéas blancs). L'écrivain s'était incrusté dans une noce de campagne après s'être grisé d'une bouteille de Vouvray descendu au dessert avec son ami le violoniste Berruyer.
Vouvray, Touraine oblige.
Mais il est à parier que ce ne fut pas du Vouvray qui accompagna l'entrée du même Theuriet à l'Académie française en 1896. Ce fut à coup sûr du champagne.
L'habile transition que voilà...
C'est que la joie, la fête, en France et partout dans le monde, se traduit de manière presque obligatoire par la libation au champagne. Ainsi l'équipe Ineos autour d'Egan Bernal but-elle sa bouteille lors de la dernière étape du Tour qui la ramenait triomphalement vers les Champs-Elysées. S'alcooliser en pleine manifestation sportive, il n'y a que le champagne qui puisse autoriser une telle transgression. Loin de faire scandale l'affaire réjouit son monde (et l'on s'offusquerait que la tradition ne fut point respectée).


Le champagne, c'est le propos de ce livre de Sébastien Lapaque que j'ai évoqué déjà à deux reprises : Théorie de la bulle carrée.
Que ce petit ouvrage (emprunté à l'origine à la médiathèque sans aucune arrière-pensée, sur le seul motif de son titre intrigant et du souvenir flou que j'avais de son auteur) soit en prise directe avec mon thème de la joie, c'est ce qui est affirmé sans détour dès la page 19 :
"Chanter l'inexprimable : c'était l'objet de Théorie de la bulle carrée, un livre écrit sans autre mobile que la jubilation. Comment dire les choses lorsque les mots manquent ? En jubilant. Comment l'âme dont la joie est au comble peut-elle exprimer l'indicible ? En jubilant. Comment faire entendre sans paroles les transports de son allégresse ? En jubilant. Se pos pas lou dire, canto lou ! demandaient jadis les grands-mères provençales à leurs petits-enfants. Si tu ne peux le dire, chante-le ! C'est ainsi qu'il voulait célébrer le mystère des bulles carrées. En chantant."
A dire vrai, Lapaque ne tient nullement à dresser un portrait exhaustif du champagne, non, tout son livre est un exercice d'admiration à l'adresse de celui qu'il nomme le Picasso du chardonnay, le vigneron d'Avize Anselme Selosse (même si d'autres hommes de l'art sont mentionnés en passant avec la plus grande bienveillance). Selosse, l'inventeur de l'expression du titre : "J'aime quand le champagne a des bulles carrées, croquantes sous la dent."

Cet oxymore  a poursuivi Lapaque pendant des années : "A quoi Anselme songeait-il lorsqu'il avait parlé de bulles carrées ?" Il lui apparaît que c'est une voie quasi mystique qu'a suivi l'artiste, et il ne craint pas d'éclairer sa vocation en le confrontant à un autre Anselme, Anselme de Cantorbéry (1033-1109), moine bénédictin célèbre pour son argument ontologique, preuve de l'existence de Dieu de par sa perfection. Et à ce moment, je retrouvai la problématique des prénoms présente dans ma récente trilogie Numa/Yves/Claude :
"Qui croit qu'un homme ait jamais porté un nom par hasard ? Qui croit qu'un prénom ça ne vous colle pas à la peau ? Après les philosophes grecs et la tradition monastique, ce sont les maîtres juifs de la Kabbale qu'il convenait de convoquer afin que la famille fut au complet.
Une très ancienne sagesse juive invitait à croire que le prénom d'un individu ne devait rien au hasard, cette Providence des imbéciles. Il était la clef de son âme, le secret de son être. "Son nom, c'est lui", dit le livre de Samuel d'un mauvais homme appelé l'Insensé. A l'heure du Jugement, chacun devait répondre à ces questions : "Quel est ton nom ? En as-tu été digne ?" Le nom c'était l'homme. Les enfants le comprenaient immédiatement qui demandaient : "Comment tu t'appelles ?" (p. 38)
Cur Deus homo. (« Pourquoi un Dieu-homme ? »), 1098, L'incipit de la préface de saint Anselme (XIIe siècle).
"De toute évidence, il fallait se prénommer Anselme pour avoir rêvé d'un champagne tel qu'on ne peut rien penser de plus grand, "id quo maius cogitari nequit", comme il est écrit dans le Proslogion. Le vigneron avait un saint patron qui avait insisté sur les pouvoirs de la raison et démontré que, s'il existait une gradation du moins bon vers le meilleur, au sens comparatif, alors il existait nécessairement un meilleur, au sens superlatif. Comment ne pas être stupéfait par cette conjoncture. Le patron de l'incomparable M. Selosse était à la fois bénédictin et métaphysicien. Un moine et un philosophe ! Deux traditions, deux vocations dont la rencontre ne laissait pas d'émerveiller le vigneron qui la perpétuait à l'heure de la Technique. Anselme ne négligeait pas l'oeuvre du gallo-romain Avitius et de ses contemporains de la fin du IIIe siècle, à l'époque où l'empereur Probus permit à tous les gaulois de planter de la vigne et de produire du vin. Mais il savait qu'entre le Ve et le XIIIe siècle, époque de la vraie, de la grande révolution agricole, marquée par l'amélioration de la charrue, du moulin et de la traction équestre, c'était le soin des bénédictins qui avait préservé l'art des Gallo-Romains entre Reims et Troyes. "Je n'oublie pas que ce sont des moines, donc des contemplatifs, qui ont développé le vignoble dans la région." (pp. 38-39)
On ne s'étonnera pas non plus d'apprendre qu'Anselme Selosse raffole de problèmes d'étymologie : "Il affectionnait les mots, les dictionnaires et des mots connaître l'origine. Dans la journée, cet homme concentré sur sa tâche s'arrêtait volontiers pour discuter le sens d'un mot avec sa femme Corinne. "Sève, saveur, savoir, ce sont trois mots qui ont la même origine latine : le verbe sapere, avoir du goût." Ici, je n'apprends rien que je ne sais déjà, pour l'avoir découvert avec émerveillement, en 1985, dans ce qui restera sans doute comme l'un des plus beaux livres de Michel Serres, Les cinq sens :
"Avant d'avoir bu de bon vin, nul n'a goûté le vin, ne l'a senti, donc ne le sait, n'a acune chance de le savoir jamais Celui-ci a pu boire, il a pu s'enivrer, nouvelle anesthésie Mais à qui n'a goûté ni senti, le savoir n'a pu venir Perler ne vaut pas sapience, la première langue a besoin de la seconde
L'oubli vient un peu vite de ce que l'homo sapiens désigne qui réagit à la sapidité, qui l'apprécie et la recherche, à qui le sens du goût importe, bête à saveur, avant de vouloir dire l'homme devenu tel par jugement, intelligence ou sagesse, avant de dire l'homme parlant Vol de la bouche d'or au détriment de la bouche goûteuse Mais aveu de la première, caché en une langue morte : la sagesse vient après le goût, elle ne peut advenir sans lui, mais l'oublie" (p.167)

Mais c'est à un autre auteur, invoqué dans ces pages tout récemment à propos de Saint Sulpice, que l'ouvrage soudain me renvoya : j'ai nommé Jean-Paul Kauffmann, dont Sébastien Lapaque mentionnait page 90 le Voyage en Champagne. Je ne l'avais pas lu, je passai à la librairie le commander immédiatement, il existait en Folio, couplé au Voyage à Bordeaux, rédigé l'année précédente, en 1989. Je ne le regrettai pas : comme tous les Kauffmann, il est à la fois gouleyant et long en bouche. C'est à propos du rôle des Allemands dans la naissance du mythe du champagne que Lapaque mentionne Kauffmann. Effectivement, page 177 :
"Le champagne, qui symbolise l'esprit français, est né en Angleterre et doit son renom aux Allemands. Ce talent à assimiler les influences étrangères pour en faire une création nationale originale est dans la tradition française. Les Allemands sont à l'origine de Mumm et de Hiedsieck, sans parler de Bricout, fondé par un certian Koch et repris par le groupe allemand Racke. Veuve Clicquot doit son rayonnement actuel à Edouard Werlé, originaire de Rhénanie, dont le nom fut souvent accolé à celui de Clicquot - certains vieux vignerons désignent encore cette maison sous le nom deWerlé.
Faut-il croire au hasard ? C'est dans une école de Reims que fut signé l'armistice du 8 mai 1845. C'est encore à Reims, en 1962, que fut officialisé par de Gaulle et Adenauer la réconciliation franco-allemande. Tout commence et tout finit par du champagne."
Faut-il croire au hasard ? écrit Kauffmann, relançant mon éternelle question. Mais il commet quelques erreurs de détail : en fait, c'est le 7 mai, et non le 8, à  2 heures 41, que les combats prenaient officiellement fin. Et il ne s'agit pas d'un armistice mais bien d'une capitulation sans conditions de l'armée allemande signée dans la War Room, la Salle des opérations, la Salle des cartes du Quartier général des Forces expéditionnaires alliées en Europe, installé dans le collège moderne et technique de la ville, aujourd'hui lycée Roosevelt.*


Reims est encore sous-entendue dans la postface donnée au livre en 2011, et nommée Le Grand Jeu. Qu'on retrouve dans le corps du texte en version anglaise, quand Kauffmann parle du Great Game champenois qui "se joue pour une large part à Paris et non plus à Epernay et à Reims". Expression dont il rappelle en note qu'elle fut inventée par Rudyard Kipling pour désigner au XIXe siècle la lutte d'influences en Aise centrale entre l'Angleterre et la Russie, mais il ajoute aussitôt que "Le Grand Jeu est aussi le nom de la revue lancée en 1928 par quatre lycéens de Reims parmi lesquels Roger Vailland et René Daumal."
Le Grand Jeu signera aussi l'ultime phrase : "La République du champagne en a vu d'autres. Le Grand Jeu a encore  de beaux jours devant lui..." (je souligne)
Juste avant, il avait encore évoqué ces fameuses bulles, qu'à aucun moment par ailleurs il n'envisage carrées... 
"Quand on songe que l'effervescence est provoquée dans une flûte par des fibres de cellulose laissées par le torchon utilisé pour essuyer le verre après lavage, il y a de quoi être émerveillé par le miracle champenois. Le physicien Gérard Liger-Belair a démontré que les bulles naissent à partir d'impuretés ou de légères imperfections  à la surface du verre. Une flûte idéalement rincée, exemplairement lisse ne produirait aucune effervescence." (p. 296)
Je n'avais pas fait tellement attention à la référence donnée en note, La Science du champagne (Odile Jacob, 2006). C'est que je ne m'attendais certes pas à retrouver ce volume quelques jours plus tard à la brocante des Amis du Vieil Aigurande (en même temps que le George Sand d'Henry James). Ce n'était pas du luxe : il m'en coûta un euro.**



_________________________
* Sur les raisons de cet effacement du 7 mai au profit du 8 mai, on lira avec profit la page du Cndp.
Par ailleurs, faut-il croire au hasard quand on a vu Julian Alaphilippe s'imposer à Epernay, au coeur donc du vignoble champenois, devenant le premier Français après Tony Gallopin en 2014 à s'emparer du maillot jaune ?

Le lendemain, L'Humanité ne manque d'ailleurs pas de saluer l'exploit comme il se doit :



** En regardant les belles photos noir et blanc de cet essai savant sur la bulle, il y avait un air de famille qui m'intriguait.

 

Et puis eurêka, cela m'est revenu, c'était les petits ronds de Janmari :

 

mardi 23 juillet 2019

La trilogie des prénoms : II - Yves

Dans une excellente chronique du cinéma de Fernand Deligny, parue en 2008 sur le site de DVDClassik, Olivier Bitoun, après avoir longuement parlé du Moindre geste, évoque Ce gamin-là, l'autre film important que le pédagogue-poète a réalisé avec un certain Renaud Victor. Documentaire sur les enfants autistes du réseau de Deligny, et en particulier Jean-Marie J., dit Janmari, que nous avons déjà rencontré. Le tournage démarre en 1973 et durera dix-huit mois. Les Films du Carrosse, la société de François Truffaut, co-produit le film avec les soutiens financiers de Véra Belmont, Claude Berri, Jacques Perrin et... Yves Robert. Oui, Yves Robert lui-même.
Est-ce cette information qui a influencé Olivier Bitoun ? En tout cas, celui-ci commet au début de son article une erreur, il est vrai sans grande importance, mais qui, dans le cadre de mon enquête, sonne étrangement. Exposant l'intrigue sommaire du Moindre geste, il parle de deux enfants, Yves et Robert, qui s'échappent de l'asile où il sont enfermés.


Il récidive un peu plus tard :
"Le Moindre geste se fait, mais avec les moyens du bord. Le tournage dure neuf mois, avec une équipe minuscule. Du côté des acteurs il y a Robert, Any et Yves Guignard, vingt ans, le héros du film, adolescent autiste que Deligny a recueilli quatre ans auparavant. Le générique précise « Yves est Yves dans le film, Robert est Robert, Any est Any (Any Durand, également scripte), les Cévennes sont les Cévennes... »
Or, il n'y a pas de Robert dans le film, mais un Richard, joué par un jeune acteur qui se nomme Richard Brougère. Deligny garde les vrais prénoms, donc Richard sera Richard.
Richard, Robert, deux prénoms commençant par R et finissant par le son [r].
La confusion dure depuis 2008 et n'a donc jamais été rectifiée (on se demande si les lecteurs de la chronique ont vu le film).

Tout se passe comme si l'intrication Angles-Deligny était si forte qu'elle détermine même des erreurs factuelles chez ceux qui s'emparent du sujet.

Yves Guignard (Le Moindre Geste)


Il y a donc ce prénom : Yves, que partagent Yves Guignard et Yves Robert.

Mais puisqu'il est question de cinéma, il y a une actualité de ce prénom Yves. Et c'est le film de Benoît Forgeard, sorti le 26 juin dernier.


Voici le résumé qu'on trouve sur tous les sites : "Jérem s’installe dans la maison de sa mémé pour y composer son premier disque. Il y fait la rencontre de So, mystérieuse enquêtrice pour le compte de la start-up Digital Cool. Elle le persuade de prendre à l’essai Yves, un réfrigérateur intelligent, censé lui simplifier la vie…"

Je suis donc allé voir ce film, que j'ai bien aimé, même si tout n'y fonctionne pas (l'intrigue sentimentale, par exemple, me semble ratée et superflue). Mais, plutôt que de distribuer bons et mauvais points, il m'intéresse plus de me demander pourquoi ce prénom, Yves, pour désigner un fleuron de la technologie moderne hyperconnectée. Yves, prénom classique qui n'est quasiment plus donné aujourd'hui (38 naissances en 2009, environ 6 500 en 1947). Yves, comme un archaïsme revendiqué, un oxymore high-tech-low-culture.

Dans Alexandre le bienheureux, la technologie intervenait déjà avec les talkie-walkie qui permettaient à Françoise Brion de traquer un mari qui ne rêvait que de billard et d'observation des oiseaux. Jérem (William Lebghil) marche sur les traces de Noiret : celui-ci se faisait livrer ses courses par son chien, là c'est le frigo qui se charge de la besogne. Par ailleurs, notons qu'il y a aussi un clebs dans le film, Scritch, seul compagnon du rapper loser au début du film. Un Scritch qui ne respire pas l'intelligence, à l'image de son maître, et qui est donc aux antipodes de l'extraordinaire Kaly d'Alexandre.

Yves (Jerem et Scritch)
Alexandre le Bienheureux avec Kaly
Pour boucler sur les prénoms, lisons ce passage de la critique (plutôt louangeuse) de Clarisse Fabre dans Le Monde du 26 juin 2019 :
"Yves prolonge cette critique du capitalisme comptable, où le succès d’une œuvre musicale se mesure au nombre de « vues » sur Internet – et celui d’un film au nombre d’entrées en salle ? Le concepteur du « fribot », pétri de philanthropie marchande, Roger Philéa (Darius), est persuadé que le réfrigérateur a permis le « décollage » du rappeur. L’artiste ne peut plus rien tout seul ; en face, So, la manageuse qui lui a livré l’engin, a le blues de celle qui, n’ayant aucune vocation, a échoué dans l’entreprise. Chacun porte un prénom inachevé (Jérem et So), signe d’une existence inaccomplie."
Contracter les prénoms est une coutume si répandue qu'il me semble réducteur et un peu facile d'y voir l'indice d'un appauvrissement d'existence. Cependant, il faut bien voir que Jérem et So cachent deux prénoms superbes, Jérémie et Sophie, qui allient, par l'étymologie et l'histoire, sagesse et prophétie. L'ironie de Forgeard les fait se retrouver in fine in front of the fridge. Ils font l'amour et Yves éjacule des glaçons.

lundi 8 juillet 2019

Exégèse d'Alexandre le Bienheureux

" A mi-côte, par certaines échancrures des haies, la Gartempe apparaissait, comme un simple fil de laine bleu, étiré au pied des peupliers ou, par places, comme une brisure tombée du ciel. Puis, tandis que leurs regards et leurs pensées se tendaient vers elle, la rivière disparaissait à nouveau. La rumeur d'une écluse, masquée ou non par les mouvements du sol, naissait et s'effaçait dans le silence. Et, tout à coup, à quelques dizaines de mètres, invisible encore derrière les genêts et les ajoncs d'un pacage, ils entendaient la rivière. C'était un bruit ras et sournois comme le chuchotement lointain d'une foule. Ils avançaient curieusement émus et, soudain, la Gartempe était là."

Jean Blanzat, La Gartempe, Gallimard, 1957, p. 67.

Lundi soir 1er juillet, Arte propose Alexandre le Bienheureux. Je ne sais plus quand j'ai regardé ce film pour la dernière fois, c'était sans doute il y a bien longtemps, mais j'en garde un souvenir lumineux. Ne faut-il pas s'en contenter ? Est-il utile de s'y replonger ? Utile, voilà bien un mot incongru, bien éloigné de l'esprit qui  souffle dans l’œuvre libertaire d'Yves Robert. Allons, glissons-nous dans le canap, on verra bien.


Ce fut vite vu. D'emblée je suis saisi, émoustillé par une soudaine éclosion d'indices. En tout premier lieu, la présence au générique de Tsilla Chelton, celle qui deviendra célèbre avec Tatie Danielle. Tsilla, le prénom n'est pas si courant : on a vu qu'il s'agit de la Cécile hébraïque. Ici, celle qui était née le 21 juin 1919, tiens tiens, à Jérusalem (elle aurait donc eu cent ans il y a quelques jours) incarne l'affreuse veuve Bouillot, épicière à langue sale qui a fort à faire avec sa lymphatique employée, Agathe Bordeaux (Marlène Jobert), laquelle fera plus tard les yeux doux à Alexandre Gartempe (Philippe Noiret tenait là son premier grand rôle), colosse paysan mené à la baguette par "la Grande", sa ravissante épouse (Françoise Brion*). Et d'emblée, oui, me frappe ce nom : Gartempe. Un nom auquel on ne prend pas garde, les spectateurs se souviendront seulement du prénom, ainsi que Bertrand Tavernier le rappelle dans une anecdote : "Je me suis promis de revoir un de ces jours, ALEXANDRE LE BIENHEUREUX et je revois cette foule de touristes asiatiques visitant Vaux-le-Vicomte et tombant sur Noiret et Rochefort, entre deux prises de QUE LA FÊTE COMMENCE, s’écriant tous : « Oh, Alexandre ! » Gartempe, c'est le nom d'une belle rivière qui prend source en Creuse, coule est-ouest avant de remonter plein nord vers Saint-Savin. Rien à voir avec le plateau beauceron où fut tourné le film. Et rien dans la biographie d'Yves Robert, né à Saumur et d'enfance angevine, n'indique un quelconque tropisme limousin. Une recherche sur le net me conduit alors à une chronique de DVDClassik du 10 mai 2013 : elle est rédigée par Antoine Royer. Qui n'est autre qu'un jeune professeur castelroussin passionné de cinéma :
"Deux ans plus tôt, Yves Robert avait tourné Les Copains, adapté de Jules Romains, film qui profitait d’une belle galerie de comédiens populaires (Claude Piéplu en colonel de garnison, Hubert Deschamps en maire, Pierre Mondy, Jacques Balutin...) pour s’inscrire dans cette France profonde, inaltérable, des villages et des potagers, des petites routes à parcourir à bicyclette et des grandes tables où s’asseoir pour rompre le pain. A cette occasion, le cinéaste avait fait appel à Philippe Noiret, qu’il avait croisé dans les cabarets de la rive gauche parisienne, et avec lequel il partageait une forme de gourmandise généralisée. Les deux hommes s’étaient entendus, et c’est donc en pensant à Noiret qu'Yves Robert envisage d’adapter pour son film suivant une nouvelle qu’il avait écrite un peu en réaction à une fable de La Fontaine qui l’avait escagassé (Le Laboureur et ses enfants). Quelque part entre Louis Pergaud et Marcel Aymé, cette histoire touche Noiret, qui accepte donc de devenir son "Alexandre Gartempe, cultivateur dans la Beauce"."
Un autre nom m'intrigue, qui présente aussi des résonances familières, celui de l'actrice Françoise Brion. Pseudonyme : son vrai nom est Françoise Alicia Rose German de Ribon. Elle expliquera que c'est Belmondo qui trouva son nom de scène : "Mon vrai nom est de Ribon. Un jour, à la cantine de l'Opéra, il m'a dit : "Laisse tomber le "de" parce que ça fait aristocrate. Et il faut que ton nom commence par un B. B comme Bogart, Bacall et... Belmondo !" C'est comme ça qu'il a trouvé Brion. " (Brion est une anagramme de Ribon). Or Brion est aussi une commune de l'Indre, au coeur de la Champagne berrichonne, une région naturelle qui s'apparente plus à la Beauce que les paysages où coule la Gartempe.

Alexandre dans les potirons (Philippe Noiret, Françoise Brion)
Et puis il y a cette scène dans les potirons. Ces fameux potirons de Saint-Pétersbourg que la Grande enjoint à Alexandre de ramasser alors que la fête du village bat son plein. Regardez-les, les potirons, dressés sur le champ (dans les deux sens du mot), ne vous rappellent-ils rien ? En tout cas, pour moi, ils sont comme la version solaire des petits ronds de Janmari. Posés à plat, comme il est naturel de les trouver, les potirons n'auraient pas donné cet effet d'accumulation hypnotique. Notez les talkies-walkies, utilisés par l'épouse pour fliquer son mari, s'assurer qu'il est bien au turbin : cette connectivité forcée préfigure comiquement, bien des décennies plus tôt, l'actuelle sujétion aux smartphones. Cet effet-potiron se retrouve aussi dans les plans de la fin du film alors qu'Alexandre a fui la noce et s'est déguisé en épouvantail pour échapper au cortège qui le traque, tout ça au milieu d'un champ de tournesols.


Ils sont là aussi, les petits ronds de Janmari...

Bien sûr il n'est jamais entré dans le projet d'Yves Robert de faire écho aux dessins d'un autiste castelroussin de douze ans, confié à Fernand Deligny la même année 1967 que le tournage du film.
Il s'agit ici de résonance, d'une intrication dont on peut d'ailleurs relever une autre forme troublante. Gisèle Durand vivait, comme d'autres éducateurs non professionnels, avec les enfants depuis la création, dans les Cévennes, du réseau de prise en charge des autistes par Deligny. En novembre 2001, c'est elle qui propose à Janmari de tracer sur un carnet à dessin : 
 « Le carnet était posé à plat sur la table, ouvert à la page. Je tendais un stylo à bille ou un feutre à Janmari et il commençait une série de vaguelettes ou de cercles. (...) Lorsque je traçais une ligne verticale, de haut en bas, Janmari complétait le rectangle en traçant de lui-même les trois autres côtés. Bientôt, je n’avais plus besoin de faire de trait sur la feuille, je ne faisais plus que le geste, en l’air, et il traçait les quatre côtés. Puis il posait le stylo; je le lui tendais à nouveau et il remplissait le cadre de petits cercles ou de vaguelettes. (...)
Je cherchais à diversifier les formes. Lorsqu’il commençait une série de vaguelettes ou de cercles, il m’arrivait de prendre un morceau de graphite et de le poser à plat sur la feuille: Janmari le prenait et traçait un rectangle. Il reposait le graphite, et je lui tendais cette fois le stylo en faisant un claquement de langue: il y réagissait aussitôt en reprenant les cercles (ou les vaguelettes) et en remplissant le rectangle sans dépasser les limites du cadre. Pour ce qui est du cercle en graphite, il fallait souvent que je l’amorce, en l’air. Mais pas toujours: Janmari pouvait le tracer lui-même entièrement.
Le claquement de langue pouvait le faire passer d’un signe à l’autre; c’est ainsi qu’un jour où il traçait  des cercles, j’ai produit ce son et il s’est interrompu pour tracer des vaguelettes jusqu’à l’extrémité droite de la feuille; puis il a repris les cercles, à gauche, et j’ai refait le son et il a fait des vaguelettes. (...)"

Gisèle Durand (décembre 2012) [C'est moi qui souligne]
Ce claquement de langue fait écho au claquement de doigt de Françoise Brion quand elle intime à Alexandre d'exécuter telle ou telle action, et cela est valable aussi en ce qui concerne le "devoir conjugal"...


Et c'est bien parce qu'au moment du consentement lors de la messe de mariage, Marlène Jobert, s'impatientant de la lenteur d'Alexandre, commet un semblable claquement de doigt que le bougre va prendre conscience du piège tendu, répondre "non" à la question rituelle et se carapater dans la campagne.

Pour parachever le tableau, il ne manquait plus que ce courriel reçu à 23 h 16, une annonce de spectacle dont l'affiche était en parfaite cohérence avec tout ce qui venait de surgir devant mes yeux :


Non seulement ces neuf cercles verts renvoyait aux petits ronds de Janmari mais la localisation de ces festivités ne manquait pas d'être signifiante. Les Escales dunoises sont nommées ainsi parce qu'elles se situent à Dun-le-Palestel, commune creusoise. Or, Antoine Royer écrit : "Le film est ainsi tourné courant 1967 dans le Dunois, entre Châteaudun et Illiers-Combray, une région de culture agricole et de terroir, avec ses grandes fermes et ses petits clochers." Allons donc sur Geoportail, nous y retrouvons Font Martin et, non loin de là, le village de Saint-Sulpice-le-Dunois.


Robin Plackert a montré en 2005 que les trois communes creusoises portant le nom de Saint-Sulpice étaient alignées avec une très grande précision (il s'agit de Saint-Sulpice-le-Dunois, Saint-Sulpice-le-Guérétois et Saint-Sulpice-des-Champs).

J'ai alors repris les cartes, la carte Michelin 68 et la carte Recta Foldex 8 Centre-Berry, et j'ai tracé le méridien de Saint-Sulpice-le-Dunois. Au nord, il rejoint le bourg de Brion, et au sud, il atteint, à quelques centaines de mètres près, le petit bourg creusois qui porte le même nom que la rivière, alors au début de son cours, Gartempe.


Tout ceci est fou bien sûr, absolument insensé. Dans une deuxième partie, nous allons creuser encore cet insensé.



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* Dont je m'épate de la ressemblance avec Marina Foïs.




samedi 6 juillet 2019

De la baleine aux ronds de Janmari

Au cours de ma réflexion sur le livre d'Esther, j'avais initié une recherche sur le site au sujet du rabbin Josy Eisenberg, et j'avais donc retrouvé cet article de 2018 titré Le pain de la honte. Une illustration montrait Jonas rejeté par la baleine, une enluminure de la Bible de Jean XXII, de l'École française du XIVe siècle.

Copie d'écran du 23 juin 2019
Or, en regard, on pouvait lire l'annonce d'un article du Stalker, Asensio au Kosovo ou la baleine dans le caniveau. Une coïncidence spatiale dont nous avons déjà eu un exemple récemment et qui me conduisit à lire ce billet où Juan Asensio raconte son invitation au Kosovo, et en profite pour étriller au passage Mathias Enard et... Alain Damasio : "Comme Alain Damasio, Mathias Enard parle comme il écrit; non, je me montre injuste car Alain Damasio écrit encore plus mal qu'il ne parle." Ce qui est un peu surprenant quand on l'a vu sur le même site accueillir un article de Grégory Mion, très élogieux sur son précédent roman La Horde du Contrevent. Ceci dit, c'est tout à son honneur de faire place à qui ne pense pas exactement comme lui.

Mais ce qui me frappe avant tout, c'est la photo qui est en tête de l'article, un détail d'une photo représentant "la sculpture (Heroinat Memorial), assez réussie, d'un visage de femme composé de ceux de 20 000 autres, violées durant la Guerre du Kosovo."

Et si cette photo me frappait, c'est qu'elle m'évoquait puissamment une autre photographie découverte peu de temps avant, et qui n'était autre que la photo de couverture du Journal de Janmari, livre publié par les éditions de l'Arachnéen :


Mêmes alignements de petits ronds sur fond noir.

Voici la présentation du livre sur le site de l'éditeur :
"Jean-Marie J., dit Janmari, a douze ans lorsque Fernand Deligny décide de créer un réseau d’enfants autistes, « autour » de lui, dans les Cévennes, en 1967. L’enfant est mutique, vif, adroit ; il découvre des sources enfouies, attrape les guêpes par les ailes sans les blesser, habite le hameau de sa présence forte et de ses trajets immuables. À la fin de sa vie, Gisèle Durand, présence proche de Janmari, lui tend un cahier à dessin. Jour après jour, il trace des ronds et des vaguelettes ; le moindre geste ou le moindre son de Gisèle Durand l’incite à varier les formes, à inscrire un cercle, un rectangle, puis à reprendre ses motifs. Ce Journal recueille la trace d’un geste primordial, "d’avant la lettre", la pulsation progressivement affaiblie du rythme de la vie et de la poésie."
Je découvre un peu plus tard en lisant la correspondance de Fernand Deligny avec François Truffaut que Janmari (aujourd'hui décédé) est originaire de Châteauroux.



Mais encore...

Lettre de François Truffaut à Fernand Deligny, Paris, 15 novembre 1968

"Cher ami,
Je suis très content de recevoir de vos nouvelles.
Ce que vous me dîtes à propos du garçon de Châteauroux qui est avec vous m’intéresse infiniment, car je compte tourner, l’année prochaine, un film intitulé l’Enfant sauvage et qui est tiré d’un texte que vous connaissez probablement : le mémoire ou plutôt les deux mémoires de Jean Itard sur Victor de l’Aveyron, rédigés tout au début des années 1800.
Si je n’étais pas obligé de quitter Paris dans quelques jours pour l’île de la Réunion d’où je ne reviendrai qu’au début de l’année prochaine, j’aurais pris aussitôt le train ou ma voiture pour venir vous voir.
Je suppose que votre garçon est trop fragile pour qu’il soit question d’envisager de le faire tourner et de lui faire jouer le rôle de « l’enfant sauvage », mais la description que vous me donnez de son comportement est tellement proche de ce qu’Itard a décrit dans ses textes et de ce que nous voulons obtenir dans le film que je suis extrêmement troublé.
Je crois, en tous cas, que votre garçon devrait nous servir de modèle à la fois pour choisir le garçon qui jouera effectivement le rôle et pour nous inspirer un style de comportement corporel. (...)"

Jamais je n'en ai entendu parler ici. L'identité de Janmari me reste inconnue.

Ce n'est pas tout. Le lendemain, je lis un article de Janjac Birgé sur le nouveau site du scénographe Raymond Sarti. Cliquant "au hasard" parmi les projets présentés, je débouche sur “Des souffles de vie”, un spectacle de danse contemporaine, avec une chorégraphie d'Hela Fattoumi et Eric Lamoureux, au Théâtre de la Bastille. L'ordonnancement des projecteurs sur fond noir, leur reflet sur la scène me font une nouvelle fois penser aux ronds de Janmari.


C'est peut-être plus éloquent encore sur le dessin de préparation :


En juillet, j'allais retrouver cette récurrence. Mais c'est une autre histoire.