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mercredi 16 mars 2022

Ajax et le braquemart

Il existe encore au moins un point commun entre les Falaises de marbre et La Dernière Harde, point commun qui tient dans une absence : celle de la machine. Pas de véhicule à moteur dans les deux oeuvres, pas d'automobile, de bus, de train, d'avion. On n'y trouvera pas même une bicyclette. Une absence qui passe pour ainsi dire presque inaperçue dans La Dernière Harde à cause de son ancrage quasi permanent dans la forêt.  En tant que lecteur, on ne doute pourtant pas d'être au vingtième siècle, alors que rien ne vient résonner des évènements de l'époque. Le conte de Jünger s'inscrit à l'inverse dans une atmosphère plutôt médiévale, et pourtant on ne saurait dire que nous sommes au Moyen Age. Non, la tonalité allégorique, la référence voilée au nazisme ou, plus largement, à toute dictature fondée sur l'épouvante nous contraint à demeurer dans l'aura tragique de ce vingtième siècle. Mais ce serait en somme un vingtième siècle qui aurait ignoré le moteur à explosion et la poudre à canon. En effet, seule l'arme blanche y est présente, épée, poignard, lance ou gourdin. L'un des personnages importants, Braquemart, un Maurétanien, ne porte pas par hasard le nom d'un couteau du Moyen Age à lame longue et large, avant de désigner une épée, à la suite de Montaigne qui, dans le Journal du voyage en Italie, emploie le mot braquemart pour traduire l’épée des escrimeurs allemands, le messer ou le dussack.*

Dans La Dernière Harde, l'arme à feu est présente mais sa place reste mineure, car elle est au fond détestable : dans la première battue à tir, Genevoix parle de l'odeur de poudre, "aigre et chaude, qui empestait au loin le hallier", des chevrotines qui "ronflaient comme des guêpes, ricochaient avec des miaulements contre un caillou, un noeud de bois". Celui qui use sans frein de son fusil c'est Grenou, le braconnier, le Tueur qui se vante devant La Futaie d'avoir volé plus de faons que son équipage n'a pris de cerfs depuis trente ans, et qui abattra d'un coup de fusil, par pur plaisir de tuer, le grand cerf noir, le Pèlerin. A l'inverse, La Futaie ne conçoit la mise à mort de l'animal que selon les règles strictes de la vénerie, avec la dague. Cela s'appelle servir, verbe étrange quand on y pense : on sert le cerf, si j'ose dire, l'homme qui le domine en même temps se fait serviteur, en ultime hommage à la force et à la beauté de la bête poursuivie.

Deux pages du Traité des armes par Louis de Gaya, sieur de Tréville (1678) présentant diverses épées. Le braquemart est en F. Référence : l'excellent site (découvert à cette occasion) Le fracas des lames.

Comment se déplace-t-on dans ces univers fictionnels ? A pied et à cheval. Le narrateur et frère Othon ont servi dans les cavaliers pourpres pendant la guerre contre les libres peuples d'Alta-Plana. Ennemis avec qui une amitié indéfectible était née après la libération du jeune Ansgar, qu'ils avaient capturé. Et, quand ils abordent le domaine après avoir gravi lentement le chemin de la haute vallée, ils ressentent une profonde sécurité, "car ici tout comme dans notre patrie du Nord, les granges, les étables et la demeure des hommes s'abritaient sous la vaste pente du même toit. Et la tête de cheval brillait également à son vaste pignon." Nous sommes ici à l'antithèse du pignon de la grange de Köppelsbleek ornée de mains humaines.

La Futaie est aussi cavalier, c'est en selle sur son cheval Ajax qu'il va livrer la dernière chasse. Le nom n'est pas fortuit : Ajax est le plus fort et le plus vaillant des Achéens dans l'Iliade (Achille mis à part). Au chant VII, après tirage au sort, il affronte  Hector, le prince troyen. Le combat dure longtemps, jusqu'à ce que les deux hérauts de Zeus ne l'arrêtent, alors que la nuit va tomber. Ajax et Hector conviennent alors de déclarer partie nulle : ainsi, tous pourront dire, selon Hector, « Tous deux se sont battus pour la querelle qui dévore les cœurs et se sont séparés après avoir formé un amical accord."(VII, 301-302). Ils s'échangent alors des cadeaux, une épée et son baudrier de la part d'Hector, une ceinture de pourpre de la part d'Ajax, et chacun regagne son camp. Cet échange de cadeaux résonne avec ce passage des Falaises auquel je viens de faire allusion : "Nous avions gagné une amitié hospitalière dans Alta-Plana, car devant les défilés le jeune Ansgar était tombé  entre nos mains et nous avions échangé des présents.

Ce nom d'Ansgar n'est bien sûr pas anodin : c'est le nom allemand de Anschaire de Brême (ou Oscar), né à Fouilloy en 801 et mort à Brême en 865. Qu'Ansgar soit associé à un peuple du Nord est cohérent avec sa biographie, qui le montre comme celui qui s'est évertué tout au long de sa vie à convertir les peuples de Scandinavie. Sans beaucoup de succès d'ailleurs, sinon à titre posthume car il est aujourd'hui le saint patron du Danemark.

Pour en revenir à Ajax, je me demande si le choix de ce nom par Genevoix n'est pas liée spécifiquement à la mort de ce héros. Selon l’Odyssée, après la mort d'Achille, Ajax récupère son corps, avec l'aide d'Athéna, et dispute à Ulysse l'honneur de recevoir ses armes. Wikipedia : "Athéna et un groupe d'enfants troyens prisonniers (à qui on demande qui d'Ulysse ou d'Ajax a causé le plus de torts à Troie) guident Agamemnon dans sa décision. Ajax n'est donc pas choisi, et sa déception le rend fou : il se précipite hors de sa tente et massacre par vengeance un troupeau de moutons du camp, croyant tuer des chefs grecs. Reprenant ses esprits, il se tue de honte avec l'épée qu'il avait reçue en cadeau d'Hector. C'est le récit de sa mort indiqué dans l’Ajax de Sophocle, dans les Néméennes de Pindare et dans les Métamorphoses d'Ovide. "

Le suicide d'Ajax. Cratère en calice étrurien, v. -400/-350, British Museum (F 480).

Ce suicide d'Ajax rappelle à la fois le suicide de Varus dans la forêt de Teutoburg et le suicide du cerf Rouge sur la dague de La Futaie. Genevoix, qui connaissait parfaitement la mythologie grecque (il avait écrit en 1924 Euthymos. vainqueur olympique, repris sous le titre Vaincre à Olympie, Plon, 1960), ne pouvait ignorer ce rapprochement.

Mais plus encore que le cheval, un autre animal est fondamental dans les deux livres : le chien, et sa version collective, la meute. C'est ce que nous verrons au prochain épisode.


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* Je n'ignore pas l'acception argotique du braquemart, que le Dictionnaire de l'Académie française n'oublie pas non plus. Exemple donné par le Dictionnaire vivant de la Langue française, de l'université de Chicago : "déjà le ribaud se levait et, le braquemart à la main, menaçait tous les cons de la salle" (1741). On voit que la dérivation ne date pas d'hier.

dimanche 28 octobre 2018

Ce cheval qui tourna la tête

Le livre de Zora del Buono, Des arbres et des hommes, que j'ai terminé ce matin, mérite parfaitement son titre : les quinze arbres extraordinaires dont elle compose le portrait racontent en même temps l'histoire des hommes qui en firent des abris, des refuges, mais aussi souvent des motifs de gloire ou des symboles. De l'Ankerwycke Yew, cet if dont j'ai déjà parlé, à l'ombre duquel on signa la Magna Carta, jusqu'au tilleul du village de Schenklengsfeld, qu'on dit le plus vieil arbre d'Allemagne (900 à 1255 ans), autour duquel vécut pendant plus de quatre cents ans une petite communauté juive, cent soixante-seize citoyens au moment de la guerre, dont vingt-trois disparurent dans les camps de concentration nazis, si bien que Zora del Buono peut conclure son livre en écrivant avoir "l'impression, en observant Schenklengsfeld, de regarder à la loupe l'histoire du pays, ce village est un concentré d'Allemagne, et ce que l'on apprend est tellement bouleversant qu'une nuit sans sommeil est encore la chose la plus anodine qui puisse nous arriver."



Certains de ces arbres extraordinaires restent anonymes, ainsi en est-il du Pin Bristlecone (Pinus longaeva) des White Mountains en Californie, 5065 ans, considéré comme l'arbre non clonal le plus âgé du monde, et dont le chemin d'accès n'est pas indiqué au public afin de le prémunir de possibles agressions, comme celle de son congénère du Nevada, le Prometheus, abattu par un étudiant en géographie en 1964. À cause de l'importance de l'espèce dans les recherches de dendrochronologie, tous les pins bristlecones de cette région sont maintenant protégés, qu'ils soient debout ou tombés. Le fondateur de cette science, l'astronome et mathématicien Andrew Elicott Douglass (1867-1962) avait le premier élaboré une méthode de datation permettant aussi de décrire le climat des époques passées en s'appuyant sur les anneaux de croissance (ou cernes) des arbres.  Ainsi put-il dater les édifices aztèques à l'aide de poutres maîtresses dans les ruines. Incidemment, j'eus la surprise de voir réapparaître à cette occasion mes Indiens Pueblo du Chaco Canyon :
"Les bois de Pueblo Bonito, au Nouveau Mexique, datent de l'an 1111, l'histoire de la colonisation de l'Amérique a pris un nouveau  visage avec le travail de Douglass. On suppose aujourd'hui que le Pueblo Bonito, un bâtiment d'environ huit cents pièces, a été habité à partir de 828 et abandonné trois siècles plus tard, probablement pendant une période de sécheresse qui résulté aussi du fait que les Indiens Pueblo avaient déboisé le Chaco Canyon au point que la nappe phréatique descendit, rendant toute vie impossible." (p. 73)
Autant dire que deux fils jusque-là indépendants de ma (j'hésite devant le mot à écrire : réflexion (un peu réducteur, il entre tellement d'intuition là-dedans) ? divagation (ce n'est pas faire justice inversement à ce qui entre de parfaitement rationnel dans l'entreprise) ? ), disons provisoirement, de mon chemin d'écriture : quelque chose, oui, s'est noué là entre le motif de l'arbre - présent en réalité depuis mai 2017, avec l'arbre du Sacrifice de Tarkovski, mais réactivé en ce mois d'octobre -, et le motif qui tourne autour de la kiva Hopi, qui a convoqué aussi bien André Breton qu'Aby Warburg. Et ce nouage s'est compliqué d'un troisième brin (ce qui détermine donc une tresse) avec un troisième motif ayant émergé ici, qui est celui du silence. Car c'est dans ce même chapitre consacré au pin Bristlecone que dans la complète solitude de la montagne californienne, Zora del Buono, après avoir vu disparaître la voiture rouge d'un photographe trop massif pour en descendre et qui ne photographiait donc que de la fenêtre entrebâillée de son véhicule, constate que "ce qui reste, c'est le silence." Et elle conclut alors son histoire par une vision quasi fantastique :
"Et puis, soudain, cet arbre qui se tient aussi droit que vous, qui trône majestueusement sur une hauteur comme si le monde entier était en dessous de lui seul, parce qu'il n'y a pas de monde au-dessus de lui, c'est un silencieux pas de deux entre deux créatures dont une seul sait danser, mais comme par miracle une troisième se glisse dans le tableau, il y a un cheval noir derrière, ce n'est pas une hallucination, le cheval marche lourdement dans la neige et personne ne sait où il va." (p. 78)
En note, Zora del Buono ajoute : "Plus tard, on me dit que le cheval est un étalon, qu'il vit depuis au moins quinze ans dans les White Mountains. Personne ne sait d'où il vient : personne ne sait d'où il est venu. Jadis ils étaient trois, un cheval gris, un brun et un étalon noir. L'un deux a disparu, on a trouvé le squelette de l'autre il y a quelques années. L'étalon a déjà été vu à des altitudes plus basses, là où vivent d'autres chevaux, mais quelque chose ne cesse de l'attirer de nouveau à trois mille mètres d'altitude, vers la solitude totale."*

Cette vision assez inouïe, cette synchronie entre la vision de l'arbre et celle du cheval, ce trio de figures qu'elle met en scène, m'a aussitôt fait penser à ce poème magique de Supervielle dont je n'ai jamais épuisé le mystère, Mouvement.

Ce cheval qui tourna la tête
Vit ce que nul n'a jamais vu
Puis il continua de paître
A l'ombre des eucalyptus.

Ce n'était ni homme ni arbre
Ce n'était pas une jument
Ni même un souvenir de vent
Qui s'exerçait sur du feuillage.

C'était ce qu'un autre cheval,
Vingt mille siècles avant lui,
Ayant soudain tourné la tête
Aperçut à cette heure-ci.

Et ce que nul ne reverra,
Homme, cheval, poisson, insecte,
Jusqu'à ce que le sol ne soit
Que le reste d'une statue
Sans bras, sans jambes et sans tête.
_________________________
* La photo qui accompagne ce passage est celle qui fait la couverture de l'édition française.

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C'est donc celle du pin Bristlecone. Photo surprenante car on aurait pu s'attendre à la photo plus habituelle d'un arbre avec tronc puissant et ample feuillage. Non, ici ni fût vertical, ni couronne ni houppier, à la place une géométrie complexe de bois en torsion, une sculpture traversée de poussées contraires entre ciel d'albâtre et tapis neigeux. Sur cette blancheur, il nous reste à imaginer le cheval noir.

[Ajout du 29/10] : Dans le premier article de cette nouvelle série, après la pause estivale, j'avais traité du documentaire Le Temps des Forêts, qui alertait sur la malforestation française. La semaine dernière, plus de 1000 forestiers et simples citoyens se sont d'ailleurs réunis à Saint-Bonnet-Tronçais (Allier) pour dénoncer la privatisation de l'Office national des forêts (ONF) et l'"industrialisation croissante" des forêts publiques (voir article de francetvinfo).

Forestiers de l'ONF contre l'industrialisation de la forêt (Photo : Thierry Zoccolan/AFP)
Je terminai l'article en notant une coïncidence avec un billet du site de Thomas Vinau, de retour chez lu dans le Vaucluse après son passage à Châteauroux. Or, hier, sur ce même site Etc-Iste, Thomas rapporte sa participation au projet Rock Fictions de Carole Epinette. A priori, rien à voir avec nos préoccupations du moment, sauf que ce nom, Épinette, ne peut me laisser insensible. Pourquoi ? Eh bien parce que l'épinette, qui pour moi était encore voici peu un instrument de musique à clavier et à cordes pincées, en somme une sorte de petit clavecin, s'est révélé être aussi un conifère, du genre Picea de la famille des Pinacées. Il en existe une quarantaine d'espèces dans le monde, distribuées dans la région circumpolaire de l'hémisphère Nord, dont cinq  indigènes du Canada. Parmi ces espèces, l'une d'elles, l'épinette noire (Picea mariana) était l'objet d'une attention spéciale de l'anthropologue Serge Bouchard dans son livre Le peuple rieur, que j'ai lu aussi en ce mois d'octobre, mais dont je n'ai pas parlé, faute de temps et de rapport direct avec les thèmes du moment.



Les amis innus sont ces Amérindiens, appelés parfois Montagnais, qui vivent et survivent, écrit Serge Bouchard, depuis au moins deux mille ans dans cette partie de l’Amérique du Nord qu’elle a nommée dans sa langue Nitassinan : notre terre. Histoire parfois tragique d'une société nomade confrontée entre 1850 et 1950 à la sédentarisation forcée et au déplacement des enfants dans des institutions. Il reste que ce peuple Serge Bouchard l'appelle rieur, car il a toujours gardé malgré les malheurs sa joie de vivre et son humour. Et l'épinette noire est souvent l'arrière-fond de cette vie, l'omniprésent décor. Je retrouve sur le site de Radio-Canada une chronique intitulé La prière de Serge Bouchard pour l'épinette noire, où il est dit :
« Je crois que les épinettes noires surveillent l'éternité », déclare Serge Bouchard. Ligne de vie du soleil couchant, appartenant selon lui plus au ciel qu'à la terre, ces conifères sont les « pylônes spirituels qui relient la Terre à l'Univers ». Grâce à cette prière, l'anthropologue réhabilite avec poésie cet arbre « victime de notre désamour », symbole de la pauvreté d'un territoire nordique, selon lui, mal connu. Pour Serge Bouchard, l'épinette noire mériterait d'être désignée comme arbre national.
Selon Serge Bouchard, les « pouvoirs mystérieux » de l'épinette noire restent sous-estimés.   Photo : iStock (légende du site)
Plus troublant encore : j'ai évoqué la dendrochronologie à propos du pin Bristlecone, mais si mon souvenir était juste, l'épinette noire était aussi mentionnée dans l'ouvrage de Bouchard comme ayant apporté des enseignements précieux sur ce plan aussi de la datation. Ayant rapporté le livre à la médiathèque je ne peux vérifier, mais une recherche sur le net m'a confirmé dans mes vues : on a effectivement retrouvé en 2017 des épinettes noires dans un petit lac du nord du Québec, dont l'analyse des cernes va permettre de mieux comprendre le climat de la forêt boréale au millénaire passé.

Nouage donc à tous les étages : à travers l'épinette (et je n'aurais pas fait la connexion sans Thomas Vinau), se sont donc reliés deux thèmes courant ici depuis octobre, l'arbre et l'Indien.

Flânant enfin sur le site de Carole Epinette, j'y trouve sur la page Rêveries d'automne, cette citation de Rousseau qui n'est pas sans quelque résonance avec tout ce que nous avons traversé ces derniers jours :
« Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image; mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure et par le signal convenu, je ne pouvais m’arracher de là sans effort. »
J.J. Rousseau – « Rêveries d’un promeneur solitaire »



jeudi 3 août 2017

# 184/313 - Kaspar/Gascar

Juste avant de consacrer à Sebald les trois dernières chroniques, je traçais un parallèle entre les deux écrivains français Harang et Gascar. Des deux lascars, c'est le second qui, au fur et à mesure où je relisais le premier récit des Émigrants,  me semblait  de plus en plus proche du Dr Henry Selwyn. Au-delà des différences évidentes de nationalité, d'ethnie et de profession, plusieurs détails me frappèrent, me donnant à penser que ces deux personnes, sans s'être jamais connues, étaient porteuses d'une même vision du monde, induite par des parcours de vie moins dissemblables qu'ils ne le furent en apparence.

J'ai déjà dit que Selwyn avait été boursier, grâce à sa belle institutrice, qui l'inscrivit "à l'examen d'entrée de la Merchant Taylor's School, car apparemment c'était déjà pour elle chose entendue que j'obtiendrais l'une des rares bourses attribuées chaque année aux élèves ne disposant que de faibles ressources."Pierre Gascar fut de même boursier, à cette époque d'avant-guerre où c'était encore chose rare :
"Il n'y avait pas d'autre boursier dans ma classe, s'il s'en trouvait peut-être dans l'ensemble de l'effectif du collège. Il était entendu, parmi la plupart des enseignants, que les boursiers devaient bien travailler, et même un peu mieux que les autres, puisque l'Etat assurait en grande partie leur entretien. [...] Je montrais peu de dispositions en mathématiques ; l'arithmétique de l'école primaire, que j'avais aisément dominée, ne s'y apparentait nullement. Vite découragé, je ne faisais guère d'efforts dans cette matière et le professeur, un homme acariâtre, m'avait menacé en classe de me faire retirer ma bourse si je ne manifestais pas plus de bonne volonté. Je m'étais mis à pleurer, non sous l'effet de la menace, mais sous l'effet de l'injustice qu'elle constituait. Quelques-uns de mes camarades travaillaient aussi mal que moi ; on ne leur disait pas qu'on allait les mettre à la porte : eux, ils payaient. En vérité, seul le sentiment de ne pas être semblable aux autres, de me trouver plus exposé, plus vulnérable, me faisait me sentir proche de mes camarades indochinois. Pour le reste, ils avaient des parents aisés, de gros commerçants saïgonnais. Ah, si j'avais pu, moi, n'être victime que de la couleur de ma peau !" (Gascar, p. 168)
Dans ce passage, se laisse bien voir la solitude morale de Gascar. Celle vécue au collège ne fait que redoubler celle qu'il vécut comme pensionnaire dans sa famille du Sud-Ouest, orphelin de sa mère, éloigné de son père resté travailler à Paris. S'il ne fut pas maltraité, il ne reçut pas l'affection et la tendresse dont tout enfant a besoin. Son intérêt pour le monde naturel semble prendre naissance dans cet abandon :
"Je ne sais si j’y cherchais de quoi combler le vide que je ressentais dans mon existence ou si l’intérêt que je trouvais dans sa nouveauté était étranger au besoin de réparer mes pertes et si ne s’opérait pas là plus une substitution qu’une compensation ; en un mot, la nature était peut-être venue prendre la place de mes procréateurs, me faisant naître ainsi une seconde fois."(Gascar, p.45-46)
Pour Gascar, la quête affective, faute d'être satisfaite, "laisse place à une disponibilité à l'égard de tous les éléments du monde qui se pressent autour de lui pour combler le vide, et qu'il n'aurait pu aussi bien accueillir si sa sensibilité avait été requise en grande partie par des rapports humains. En un mot, conclut-il, ma solitude morale m'ouvrait le monde et, en quelque sorte, me libérait." (Gascar, p.105)

Le même mouvement vers le monde naturel s'observe chez Henry Selwyn, même si c'est plus tardivement (mais après tout, nous ne savons rien de son rapport à la nature dans son enfance et son âge mûr ; son amitié et ses excursions avec le botaniste et entomologiste Edward Ellis est même plutôt l'indice d'un intérêt ancien) : "En 1960, quand je dus abandonner mon cabinet et mes clients, je rompis les derniers liens avec ce que j'appelle le monde réel. Depuis les plantes et les animaux sont presque mes seuls interlocuteurs." [C'est moi qui souligne]


Bruno S. dans L'énigme de Kaspar Hauser de Werner Herzog
Une même tendance ne s'observe-t-elle pas chez le Kaspar Hauser de Werner Herzog ? Le retour dans le monde des hommes lui est une chute plus qu'une résurrection. C'est dans le jardin de Daumer, son protecteur, que Kaspar trouve le plus de joie et de sérénité. "Kaspar, écrit Olivier Bitoun n’a que faire des savants, d’un Dieu ou des grands de ce monde. Pour lui ne comptent que les scintillements du soleil, la feuille d’un arbre qui frémit au vent, la musique. C’est ainsi que Kaspar fuit la soirée donnée en son honneur par Lord Stahope pour se mettre à tricoter, ou qu’il s’échappe d’une église en hurlant : « Le chant des fidèles me semble être un cri répugnant et lorsqu’ils s’arrêtent, c’est le pasteur qui se met à crier ». Dans ces moments de colère, Kaspar laisse éclater son dégoût pour la société des hommes, montre qu’il est incapable de s’intégrer et que de toute manière il n’en a aucune envie."

Son unique compagnon de captivité fut un cheval, un jouet qu'il s'amuse à faire rouler. Cheval est aussi le seul mot qu'il sait dire, que son geôlier lui fait répéter sans relâche pour une raison que nous ne connaîtrons pas. Et bien sûr je ne peux pas ne pas penser aux chevaux blancs de Selwyn, sauvés de l'équarrissage.
Olivier Bitoun : "Kaspar naît au monde sans rien en connaître, sans même pouvoir nommer ce qu’il voit. Il découvre un réel pur, vierge de toute trace humaine. Au fur et à mesure qu’il va apprendre à parler, l’univers autour de lui semble se rétrécir et il ne retrouve plus l’extase des premiers instants. La langue tourne autour de considérations purement humaines, considérations dont Kaspar ne fait que peu cas. La découverte du langage est pour lui une joie, mais c’est aussi une malédiction dont peu à peu il prend conscience. Mais, arrivé aussi tardivement au monde des hommes, Kaspar garde en lui une étincelle de cette pureté originelle, un joyau qui n’appartient qu’à lui et que, malgré ses efforts, la bonne société ne pourra lui arracher. La diction si particulière de Bruno S., qui semble parler l’allemand comme une langue étrangère, fait office de barrière : il semble dire à cet entourage qui veut à tout prix le normer qu’il sera toujours Kaspar. Un illuminé, un sot, un fou… qu’importe : il restera Kaspar et gardera ancré en lui cette vision extatique du réel." [C'est moi qui souligne]
On retrouve cette conscience d'une perte chez Pierre Gascar qui, découvrant la culture livresque du collège, la voie du savoir utile, lié à un certain conformisme social, sent bien qu'il s'éloigne d'une autre forme de connaissance ou de conscience :
"Ce n'est pas le vieux thème du paradis perdu ; il n'y avait pas eu de paradis, d'enchantements dans mon enfance, et si, plus haut, j'ai employé le mot rêve, c'est en regrettant l'idée d'évasion dans une aimable irréalité qui s'y trouve généralement attachée. Je savais obscurément qu'il y avait un langage du monde et que je l'avais parfois perçu. Le reste, bien qu'indispensable, sans doute, me semblait ne pas pouvoir suffire. Ce regret, que je ne m'avouais pas, ce sentiment confus de laisser, en grandissant, l'essentiel derrière moi expliquait ma "vocation littéraire". En écrivant, j'essayais de me rattraper, d'intégrer à ma vie présente un peu du don de perception que je possédais ou croyais avoir possédé dans mon enfance. Mais je mesurais mal l'incompatibilité de ces deux façons d'aborder le réel. Je ne me doutais pas que ce serait là un des tourments de mon existence." (Gascar, p. 160, c'est moi qui souligne)
Kaspar Hauser à l'écoute et à l'observation du monde



mercredi 29 juin 2016

La bourbe et l'horloge

L'enquête devient labyrinthique, en ce sens que les chemins empruntés ne cessent de bifurquer, que de nouveaux carrefours apparaissent, contraignant à des choix, et qu'il faut ensuite revenir, remonter le fil d'Ariane invisible qui court entre les faits. Je voulais aborder un autre motif commun entre Diamant noir, le film récent d'Arthur Harari, et Austerlitz, de W.G. Sebald, mais il me faut d'abord prolonger l'investigation autour de l'Horloge, sur laquelle j'avais conclu provisoirement au billet précédent.

Dimanche, Francis, mon passeur de Paname, mon dealer en divagations, m'avait prêté deux livres : Une traversée de Paris, le dernier livre d'Eric Hazan, une pérégrination sud-nord dans la capitale, d'Ivry à Saint-Denis, et Rue des Maléfices, de Jacques Yonnet. J'ai achevé le premier mercredi et j'ai enchaîné directement avec le second ce matin-même.


Sous-titré Chronique secrète d'une ville, l'ouvrage m'a saisi d'emblée, dès ce premier paragraphe :

"Une très ancienne ville est comme une mare, avec ses couleurs, ses reflets, ses fraîcheurs et sa bourbe, ses bouillonnements, ses maléfices, sa vie latente." 
La suite n'a fait que confirmer cette première impression : c'était d'abord là le livre d'un écrivain. Un écrivain rare, car ce livre est pourtant ainsi dire le seul qu'il ait jamais publié. La première édition, c'était en 1954, chez Denoël, sous le titre Enchantements sur Paris. Les vrais poètes, les amoureux de Paris ne s'y trompèrent pas et le saluèrent sans retard : Raymond Queneau, Jacques Prévert, Claude Seignolle et Jacques Audiberti, excusez du peu, furent de ceux-là.

"(..) ses fraîcheurs et sa bourbe, ses bouillonnements", pardonnez-moi, je reviens sur ce bout de phrase, il me fascine. La bourbe, qui écrit ça aujourd'hui ? Car il me semble que bourbier, de même origine, s'est imposé à son détriment. La bourbe, dit le CNRTL, c'est la "boue épaisse qui se forme et se dépose au fond d'une eau stagnante". Et qu'on examine donc l'étymologie :

Étymol. ET HIST. − 1223 borbe « boue épaisse qui se dépose au fond d'une eau stagnante » fig. (G. de Coincy, Mir. Vierge, 464, 96 dans T.-L. : la borbe de luxure); av. 1307 au propre bourbe (G. Guiart, Royaux Lignages, II, 5576 dans T.-L.). Prob. du gaul. *borvo auquel se rattachent l'a. irl. berbaim « je bous », le cymrique bervi, le bret. birvi « bouillir » (IEW t. 1, p. 144; Dottin, p. 235; Thurneysen, p. 91); au terme gaul. se rattache le nom du dieu Borvo (-onis) attesté dans les inscriptions de Bourbon-Lancy (Corp., XIII, 2806 dans TLL s.v., 2134, 43) et de Bourbonne-les-Bains (Id., 5911, ibid., 2134, 46), lieux où se trouvaient des sources d'eau chaude (Lebel, Principes d'Hydronomie, 1956, § 610); cf. le topon. Burbone, viiies., désignant Bourbon-l'Archambault, Dauzat-Rost. Lieux, et Borbona en 846 désignant Bourbonne, Lebel, § 626 [...] (Source : CNRTL)
Le Bourbonnais, La Bourboule, tout cela remonte au dieu gaulois bouillonnant, à Borvo. C'est dire aussi tout de suite combien cette suite de chroniques s'enracine dans une histoire longue, où sous le pavé ce n'est pas la plage qui ressurgit mais la boue, comme celle des marais de la Bièvre (aujourd'hui enterrée), au confluent avec le fleuve, boue dans laquelle on laissait des troncs non équarris pour les rendre imputrescibles.

Et bien sûr, quand je lis, à la page suivante, ces lignes : "J'ai découvert, à travers les moindres conjonctures, faits bizarres et jeux de coïncidences, une logique à ce point rigoureuse qu'un constant souci de véracité m'a forcé à me mettre en scène beaucoup plus peut-être qu'il n'eût fallu."- je ne peux que déployer les antennes : cet homme-là, je dois le suivre, je veux remonter avec lui vers la place Maubert au sourire secret  où "un impérieux instinct" a dirigé ses pas." : La rue des Grands-Degrés m'attire. Une certitude vient de naître en moi que j'y serrerai une main amie."

Je tourne la page et je lis :

L'HORLOGER 
DU TEMPS A REBOURS

Cette petite échoppe verte, en planches, c'est la "boutique" (pas tout à fait trois mètres carrés) de Cyril le maître horloger. Né à Kiev, Dieu sait quand.

L'HORLOGER DU TEMPS A REBOURS - c'est là d'ailleurs, je m'en avise alors, le titre du premier chapitre. A l'évidence, comment ne pas faire le lien avec les horloges de mon billet de l'autre soir, horloge de la gare d'Anvers, horloge de Strasbourg, horloge d'Austerlitz, a fortiori lorsque l'on découvre sur la même page 14 l' histoire racontée par Yonnet  à ce mystérieux Cyril rencontré plus tard dans un bistrot (Yonnet adore les bistrots), histoire de l'immeuble contre lequel était accotée sa baraque ?

Un colonel de l'Empire - du temps que tous les colonels furent braves - avait égaré une jambe du côté d'Austerlitz. Ceci justifia sa mise à la retraite. L'officier sollicita de l'Empereur l’autorisation de regagner Paris en compagnie de son cheval, avec qui il s'était lié d'amitié. (...) Colonel et monture expirèrent en même temps, dans les bras l'un de l'autre."


Ami lecteur,  si ce premier "jeu de coïncidences" ne te suffit pas, écoute bien ceci : je ne suis pas allé plus loin ce matin-là que le premier chapitre, il me fallait encaisser le coup, savourer l'écho fabuleux des horloges, et c'est - pardonne,  ô lecteur, cette trivialité, - dans le Lieu Tranquille que je suis passé à une autre lecture : on sait que je dispose rituellement à cet endroit, plus qu'un autre propice à la méditation, un ouvrage idéal pour une exploration fragmentée. Or, actuellement, c'est une biographie de Tomi Ungerer, Un point c'est tout (Bayard, 2011), menée dans le cadre d'un entretien avec Stephan Muller.

Je suis parvenu à ce moment des années 60 où le dessinateur a installé ses bureaux à Times Square, 42ème rue, qui comptait alors parmi les quartiers les plus malfamés de New York :

"J'ai également appris à connaître les petits voyous du bloc. Nous entretenions d'excellents rapports. Si j'avais besoin d'une radio, je n'avais qu'à demander. Ils me la volaient dans la journée. Un jour, mon beau-frère, qui avait traversé l'Atlantique pour présenter les horloges Ungerer aux Etats-Unis, est venu me rendre visite. Quand il est sorti de l'ascenseur, je l'ai découvert en chaussettes. J'en ai pleuré de rire quand j'ai appris que de petits aigrefins l'avaient également soulagé de son portefeuille et de ses chaussures après l'avoir menacé d'un canif." (C'est moi qui souligne)
Vous avez bien lu : il est question des horloges Ungerer. En effet, le père de Tomi Ungerer était l'héritier d'une dynastie d'horlogers. Son arrière-arrière grand-père avait fondé l'entreprise au lendemain des guerres napoléoniennes, et il avait aussi assisté l'ingénieur et mathématicien Jean-Baptiste Schwilgué, qui avait conçu l'horloge astronomique de Strasbourg. Sur Wikipedia, je découvre d'ailleurs que les deux frères Ungerer, Alfred et Théodore Ungerer ont publié un essai intitulé : L'horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg, (Strasbourg : Imprimerie alsacienne, 1922).

Cerise sur le gâteau : en regard de cette page 84 où sont évoquées les horloges Ungerer a été reproduite une affiche dessinée par Tomi Ungerer en 1964 pour une course de chevaux.

Sans titre, Affiche, 1964, Source
 

jeudi 18 décembre 2008

Tragédie comique

Je dois sans doute me résigner à ce que l'usage de ce blog soit épisodique. Et cela tient peut-être - et même sûrement - à ce qu'il est dépendant de l'émergence d'un réseau de significations connexes, autrement dit de coïncidences, de synchronies le plus souvent initiées par des lectures. Un tel réseau apparaît et disparaît, en tout cas il n'est jamais pérenne. Sa durée d'apparition est elle-même variable. Peut-être qu'un jour je m'amuserai à décompter les jours qui furent placés sous le signe d'un tel réseau, à en calculer la fréquence sur une année. On s'apercevrait, je pense, qu'il n'y tient qu'une place relativement faible, d'où, en contrepartie, l'enthousiasme que souvent suscite son advenue, la surprise toujours renouvelée.
Alors, fort logiquement, si je reprends aujourd'hui le chemin d'Alluvions, c'est que quelque chose a surgi.
C'est à cause d'Enrique Vila-Matas, et de son roman Bartleby et compagnie. Commencé il y a deux jours. Absolument pas programmé (j'ai quarante livres d'avance qui attendant dans un coin d'étagère et je ne trouve pas mieux que de rendre visite au Bleu Fouillis des Mots, où je déniche donc ce volume en 10/18 - en même temps qu'un livre du brésilien Milton Santos sur la nature de l'espace). Je venais juste de terminer l'excellent essai de François Flahault sur Adam et Eve, et le moins qu'on puisse dire c'est que Bartleby va dans un tout autre sens. Dans ce livre, Vila-Matas évoque, comme souvent, la littérature du refus, la littérature de la négation, de ceux qui renoncent, s'arrêtent en chemin, préfèrent ne pas...
Pourquoi ai-je mordu dans ce livre comme un affamé malgré l'ample collection de livres inlus qui m'attendent ? Sans doute parce que Vila-Matas est lui aussi un écrivain de la coïncidence (elles foisonnent dans son livre sans qu'il en tire jamais une théorie mystique). Comme Sebald pour l'Allemagne, la lecture de ces livres ouvre souvent sur des hasards objectifs (pour prendre un autre mot ).
Le narrateur prétend écrire comme des notes en bas de page, des commentaires numérotés aux oeuvres de ses confrères. Par exemple, fragment 28, il évoque Felisberto Hernandez. Un écrivain magique pour moi, génial pour lui. Ce qui m'a fait plaisir car c'est aussi un écrivain méconnu, très peu cité. C'est Michèle A. (alias Louise Vertigo) qui me l'avait fait découvrir, il y a bien longtemps. Et c'est en 1997 que j'avais acheté ses Oeuvres complètes (un seul volume) publié au Seuil. J'en avais tiré une pièce de théâtre, Les Hortenses, d'après la nouvelle du même nom, mise en scène à Lacs.
A noter que ce qui avait conduit à Hernandez, c'était un souvenir particulièrement étrange du narrateur : "Un été entier l'idée m'a habité que j'avais été cheval. Le soir tombant, cela tournait à l'obsession. Elle revenait en moi comme à l'écurie. C'était terrible. A peine avais-je couché mon corps d'homme que mon souvenir de cheval se mettait en marche."
C'est un ami à lui, Juan, qui lui dit que ce rêve lui rappelle le début d'une nouvelle de Felisberto Hernandez. Cette étrangeté tranquille est bien en effet dans la tonalité de l'écriture de l'uruguayen.

En fait, c'est le fragment suivant qui contient la coïncidence dont je veux traiter ici, mais cet apparentement ne me semble pas fortuit. La co-incidence, produit d'une rencontre entre deux chaînes d'événements, intervient dans un contexte précis qui mérite d'être noté, qu'il convient d'enregistrer car j'ai souvent vérifié qu'il détient des éléments qui deviennent par la suite prégnants et significatifs, comme s'il y avait un pouvoir de contamination de la co-incidence (je remplace à dessein le tréma du i pour un trait d'union qui fait mieux apparaître le caractère de collision des sens).
Fragment 29 donc. Qui commence encore une fois sur une fantaisie caractérisée : "Je m'apprêtais à écrire sur la fois où j'ai rencontré Salinger à New York, lorsque mon attention s'est laissé dévier vers mon cauchemar d'hier, qui a pris un étonnant tour comique."
Salinger étant un écrivain insaisissable, il est évidemment hautement improbable que la narrateur l'ait croisé dans une rue new-yorkaise. Le cauchemar, lui, ne renvoie pas au rêve du cheval : "Au bureau, on découvrait ma supercherie et j'étais renvoyé [il simulait une dépression pour avoir écrire ce livre ]. Drame immense, sueurs froides, cauchemar insupportable jusqu'à l'apparition du côté comique de la tragédie de mon licenciement."

Le côté comique de la tragédie de mon licenciement. Il faut maintenant savoir que je lisais ces lignes hier au soir après avoir assisté à Equinoxe au spectacle joué par Yves Hunstad intitulé précisément La Tragédie comique. Superbe pièce monologuée où le Personnage et son Acteur jouent une partition drôle et poétique.

Où le cheval, soit dit en passant, a une certaine importance : "Mais qu'est-ce que tu fais là-bas sur ce cheval ! Reviens ! les lumières vont bientôt s'éteindre ! Il est complètement fou ! Voilà qu'il s'enfuit au galop ! Ce n'est pas vrai ? Il va se perdre là où ce n'est pas prévu qu'il aille. je te parlerai à toi, O Grand Théâtre qui soit, je te demande ton plus grand cheval."