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mercredi 17 juillet 2019

Le gué du Yabboq

Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. 
Il dit : "Lâche-moi, car l’aurore est levée", mais Jacob répondit : "Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni."Il lui demanda : "Quel est ton nom" — "Jacob", répondit-il. Il reprit : "On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté." Jacob fit cette demande : "Révèle-moi ton nom, je te prie", mais il répondit : "Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?" Et, là même, il le bénit. 
Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, "car, dit-il j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauvé."  Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.

Genèse 32,23-33 (Bible de Jérusalem)

Cet épisode de la vie du patriarche Jacob, assurément l'un des plus mystérieux  de la Bible - et qui a suscité nombre d'interprétations, aussi bien de la part de théologiens (ainsi Benoît XVI) que d'anthropologues (Henri-Jacques Stiker, par exemple) -, Jean-Paul Kauffmann le place à l'orée de son livre, La Lutte avec l'Ange, car tout ce qui va venir, l'église Saint-Sulpice et sa méridienne, Delacroix et ses fresques - que l'artiste considérait comme son "testament spirituel"-, n'existerait pas sans cette quinzaine de lignes que Stiker voit comme un condensé mythologique. Quand le livre est réapparu dans mon viseur à l'occasion de cette exégèse d'Alexandre le Bienheureux à laquelle je ne songeai aucunement voici un mois, sa redécouverte entra soudain en résonance avec certains éléments rassemblés grâce à cette information en apparence banale et anecdotique : la présence sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin d'une maison ayant appartenu à Yves Robert. Info que je n'avais pas trouvée sur le net, mais que j'obtins grâce à Nunki Bartt, qui s'était étonné à sa découverte de l'article que je n'en fasse pas mention, car lors d'une première balade dans les alentours du village, il m'avait déjà signalé le fait. Mais à ce moment-là, sans doute parce que Yves Robert n'entrait pas alors dans mon champ de recherche, ma mémoire ne l'avait pas retenu.

Remerle (vue de la rive droite de l'Anglin)
Il faut dire que nous avions exploré les rives de l'Anglin en amont d'Angles, et la maison de Remerle se situait en aval. Ce pourquoi une autre expédition s'imposait, qui fut promptement décidée la semaine dernière.
Mais déjà, à la lecture de l'analyse de Daniel Cahen, plusieurs indices de la vie des propriétaires de Remerle à partir de 1879, Luc Desages et Pauline Leroux, la fille du penseur socialiste Pierre Leroux, m'avaient intrigué. Et tout d'abord ceci : "La famille "démarre" vraiment avec la naissance de Paul en 1855, même si l'on enregistre encore deux ans après une mort infantile. Au total, sur onze naissances, sept survécurent."
Onze enfants, comme Jacob.
Les familles nombreuses ne sont pas rares à l'époque. Ne nous emballons pas.
Cependant, un peu plus loin, je lis ceci :
"C'est un peu par hasard qu'il s'établit dans la Vienne, en cet écart de la ferme et du moulin de Remerle sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, alors occupés par les familles GUERINEAU, PIRONNET, AUDRU et SAINTON, tout près de son Indre natale, entre Berry, Poitou et Touraine ; le 7 septembre 1879, il acheta la ferme à deux familles, celle d'Antoine Théodore Ernest SAINTON et son épouse Cécile Pauline Augustine CARRÉ, et celle, non résidente, de Jérémie JACOB et son épouse Louise Florence CAMUZARD, sur la fortune de ses parents décédés et qu'il cédera une vingtaine d'années plus tard, le 26 avril 1903, à son fils Jean Luc et ses frères et sœurs (33), Paul DESAGES, bien installé à Cheltenham, Gloucestershire, Angleterre, ayant vendu ses parts. "
Un certain Jérémie Jacob ancien propriétaire de Remerle. Le nom est-il si courant en ce pays placé à la jonction du Berry, de la Touraine et du Poitou ?
Et ce n'est pas le seul Jacob auquel Luc Desages aura affaire :
"Peu après son arrivée, il participa, souvent frontalement et parfois naïvement, à certains débats écrits dans la région et au plan national, notamment par une défense peu argumentée des idées de LEROUX face aux analyses pertinentes d'Henri FOUQUIER (1838-1901), journaliste, écrivain, dramaturge et homme politique, et par ailleurs sur le mysticisme, notamment contre Alexandre ERDAN (1826-1878), natif d'Angles sous le seul nom d'André, plus tard prénommé Alexandre André JACOB dit ERDAN, décédé en Italie où il avait été envoyé par Auguste NEFFTZER (1820-1876), journaliste et fondateur du "Temps" en 1861 - une "connaissance religieuse" de Pierre Henri LEROUX, rencontré à Londres en 1852... " [C'est moi qui souligne]
Remerle (rive gauche de l'Anglin) : le ballon abandonné à la croisée des allées me fit penser à la partie de football dans la cour de la ferme d'Alexandre.
Tiens, Alexandre Erdan, voilà un autre personnage tout à fait passionnant, sur lequel on trouve des renseignements plus complets sur la page perso de Jean-Michel Tardif, actuellement maire d'Angles-sur-l'Anglin.
"André, c’est avec ce seul prénom que l’état civil d’Angles enregistra, le 8 février 1826, la naissance d’un enfant de sexe masculin. Pourquoi ceci? Parce qu’il était de père inconnu. Sa mère, Rose Jacob, était couturière. Au recensement de 1836, il habitait avec sa mère et l’une de ses tantes, Place de la Paix, à l’embranchement des actuelles routes du Blanc et de Tournon. Vers l’âge de 12 ans, il partit étudier chez les jésuites, à Poitiers. Il se crut une vocation de prêtre, intégra le petit séminaire de Montmorillon, fit le séminaire de Poitiers, puis celui de Saint-Sulpice, à Paris. La révolution de 1848 l’aida à rompre des chaînes qui lui étaient devenues insupportables : Jetant son froc aux orties, il se fit désormais l’apôtre de la démocratie et de la libre pensée. En 1849, Alexandre Erdan (Tel est le pseudonyme qu’il se choisit, Erdan étant l’anagramme d’André, son prénom) se distingua avec ses Petites lettres d’un républicain rose (Rose, parce qu’il faut toujours mettre un peu d’eau dans son vin), commença une carrière journalistique dans le journal Le Temps, de Xavier Durrieu, passa à l’Évènement, la feuille officieuse de Victor Hugo."[C'est moi qui souligne]
Récapitulons : voici donc un autre Jacob natif d'Angles, qui se choisit comme nom son prénom anagrammisé et un nouveau prénom, comme par hasard, Alexandre. Et que sa vocation religieuse conduit à Paris, à Saint-Sulpice, avant de rompre avec les ordres non sans un certain fracas  : son livre majeur, La France mistique, tableau des excentricités religieuses de ce tems (sic) (1855), rédigé en écriture néographique (il avait précédemment publié en 1853 un petit ouvrage, Les Révolutionnaires de l’ABC, préconisant une réforme de l’orthographe), "dresse, écrit Tardif, un portrait incisif des principaux chefs de sectes de son époque et égratigne au passage l’Eglise. Accusé d’outrage à la religion catholique, Erdan ne peut échapper à une ignominieuse condamnation (1 an d’emprisonnement) que par la fuite à l’étranger." 

Ne voilà-t-il pas un autre point commun entre Luc Desages, Alexandre Erdan et... Jacob : l'exil ?


Alexandre Jacob (Erdan)

Luc Desages, exilé à Jersey par Napoléon III, Alexandre Erdan exilé en Suisse*, et Jacob, au gué du Yabboq, qui revient dans son pays après s'être enfui à Harrân, chez son oncle Laban, sur les conseils de sa mère Rebecca.

Le gué du Yabboq, voilà le troisième indice qui surgit sur ma route :
"Depuis, située au fond du chemin du même nom, la ferme de Remerle à Angles-sur-l'Anglin, reliée par un chemin à la maison et le moulin du même nom situés de l'autre côté de l'Anglin, autrefois reliés par un gué, a fait l'objet, en 1986, d'un classement à l'inventaire des Monuments Historiques (Référence Mérimée : IA00045719)". [C'est moi qui souligne]
Je ne sais pas pourquoi Cahen écrit que la maison et le moulin étaient autrefois reliés par un gué, car  ce gué existe toujours, et la preuve, c'est que nous l'avons traversé, Nunki Bartt et moi, chaussures au pied, trente centimètres d'eau au plus profond, au moment même où deux canoës descendaient l'Anglin, râpant leur coque aux cailloux tandis qu'une escouade de canetons effarouchés suivait leur mère dans les halliers de la rive.

Le gué de Remerle (rive droite, on voit le chemin en face qui monte vers la maison)
Dans la splendeur du paysage, en ce matin radieux, tout me portait donc à croire que s'inscrivait en filigrane un récit mythique qu'on peut lire aussi, ainsi que le suggère Stiker, comme "un rite de passage, à la fois individuel et collectif, d’un chef, indissociablement exceptionnel et infirme, la boiterie étant la marque de la vulnérabilité au cœur du destin du nouvellement nommé Israël."

Comme pour Alexandre le Bienheureux, je soupçonne que se dissimule sous les oripeaux de l'histoire profane les ors de l'histoire sacrée, retrouvant en cela les intuitions de Mircea Eliade dans L'épreuve du labyrinthe, les entretiens qu'il accorda en 1978 à Claude-Henri Rocquet :
" Je crois que le sacré est dissimulé dans le profane comme, pour Freud et Marx, le profane était camouflé dans le sacré. Je crois qu'il est légitime de retrouver les patterns et les rites initiatiques dans certains romans. Mais c'est là tout un problème, et j'espère bien que quelqu'un s'y attachera : déchiffrer le camouflage du sacré dans le monde désacralisé." (p.159)
Le moulin de Remerle

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* "Il a fui en Suisse, où il a fondé un journal, Le National Suisse, à La Chaux-de-Fonds . Deux ans plus tard, il se rend à Florence et de là à Rome, où il travaille comme correspondant de Siècle et d’autres journaux. Il est décédé le 24 septembre 1878 à Frascati." (Babelio)

mercredi 10 juillet 2019

La Gartempe d'Yves Robert

Dans l'article précédent, j'écrivais ceci : "Gartempe, c'est le nom d'une belle rivière qui prend source en Creuse, coule est-ouest avant de remonter plein nord vers Saint-Savin. Rien à voir avec le plateau beauceron où fut tourné le film. Et rien dans la biographie d'Yves Robert, né à Saumur et d'enfance angevine, n'indique un quelconque tropisme limousin." Or Nunki Bartt, fraîchement revenu de Bretagne, me signale ce matin qu'Yves Robert possédait une maison à Angles-sur-l'Anglin, au lieu-dit Remerle, à quelques brasses du confluent de l'Anglin et de la Gartempe, maison toujours occupée par son fils, Jean-Denis Robert, cinéaste et photographe.


Une énigme est donc levée : on comprend mieux le choix du nom Gartempe pour le personnage d'Alexandre. Yves Robert rendait ainsi hommage à la fougueuse rivière dont il avait sans doute plus d'une fois arpenté les rives et goûté la fraîcheur des eaux de baignade.

L'histoire familiale qui conduisit Yves Robert à cette maison mérite d'être contée. Il n'existe pas grand chose sur le net qui en rende compte, mais une analyse biographique et généalogique d'un certain Daniel Cahen, sur un site perso-orange, nous livre de riches renseignements avec des arrières-plans politiques et littéraires passionnants. Tout commence avec l'achat de cette ferme de Remerle au début de l'année 1879 par Luc Desages. Or Luc André Desages n'est pas un paysan comme un autre, ce n'est même pas un paysan du tout. Il n'était pas non plus originaire du pays puisqu'il était né le 10 septembre 1820 d'une famille terrienne bourgeoise de l'Indre. Vincent, son père, (1795–1878), venant de Néret, s'était établi à la Châtre vers 1815, rue de l'abbaye Saint-Abdon, pour exercer la charge de greffier au Tribunal de la ville et s'était marié en 1817 avec la sœur d'un avocat au barreau du-dit tribunal,  Catherine Caroline Pouradier Duteil (1799-1871). Et c'est donc tout naturellement vers la carrière d'avocat que Luc s'était dirigé. Mais voilà que, pendant ses études parisiennes, il rencontre le penseur socialiste Pierre Leroux, qui le gagne à ses idées, au grand dam de sa famille.

Pierre Leroux, gravure publiée dans Histoire socialiste, volume 8 Le règne de Louis-Philippe, chapitre 4.5. La floraison socialiste, en ligne sur Wikisource.
La proximité avec Leroux s'accentue avec la liaison de Luc avec une des filles du premier lit de celui-ci : Pauline Charlotte (1830 - 1905). Union on ne peut plus féconde, puisqu'elle lui donnera onze enfants. A la même époque, son ami Auguste Desmoulins, de naissance plus modeste, fréquente une autre fille de Leroux, Juliette Henriette (1833 - 1884) qui, elle, n'aura point d'enfants. Les deux hommes sont associés dans l'entreprise d'imprimerie de Boussac, en Creuse, pour laquelle Leroux avait obtenu un brevet en 1843. On pense que c'est George Sand, qu'il avait rencontrée en 1835 et avec qui il avait noué une forte amitié, qui lui a sans doute fait découvrir la petite ville lors d'une excursion au site des Pierres Jaumâtres. Leroux s'est installé à Boussac et posé les bases d'une sorte de phalanstère fouriériste, il a fait venir sa famille, ses proches, "puis, au fil des mois, des disciples séduits par ses théories et le mode de vie de la communauté".* Parmi eux, Luc Desages et Auguste Desmoulins, qui dirigeront l'imprimerie en l'absence de Leroux, élu député de la Seine comme candidat des démocrates-socialistes à l'Assemblée constituante de 1848. Luc fut, en plus de son métier d'avocat, publiciste, tandis qu'Auguste se chargeait de la correspondance commerciale et financière. Daniel Cahen précise qu'ils " rédigèrent, entre autres, en commun un ouvrage, "La Doctrine de l'Humanité", constitué d'aphorismes, publié en 1848 à l'imprimerie Leroux de Boussac (Creuse). Auguste Desmoulins et Luc Desages se joignirent avec Grégoire Champseix sur une "Trilogie sur l’institution du Dimanche" dans la "Revue sociale" de 1847. Luc Desages fut corédacteur avec Grégoire Champseix et Pauline Roland de "l'Éclaireur de l'Indre", proche des idées de George Sand, revue qui cessa de paraître en 1850 par défaut de fonds malgré un déplacement à Paris... pendant la "révolution de février"."

Eclaireur de l'Indre, numéro du 8 janvier 1848.

C'est alors que cette communauté de destin vire au drame. Daniel Cahen :
"Et c'est ensemble, comme beaux-frères "de fait", qu'ils furent arrêtés en juillet 1849 et, à tort, accusés d'avoir organisé la révolte des canuts à Lyon en 1848 - suite à l'interception d'un courrier d'affaire d'Auguste Desmoulins par la police judiciaire de Lyon ! Bien-sûr, à la base de cette accusation, ils auraient tous deux participé à Paris à "la révolution de février"... alors qu'ils était initialement venus à Paris chercher de l'argent pour une revue déficitaire... Après un voyage à pied puis en charrette d'un mois passant par la ville de Thiers (Puy-de-Dôme), passant de gendarmerie en gendarmerie, enchaînés mais accompagnés de leurs promises, c'est ensemble qu'ils passèrent devant la cour martiale de Lyon, donc hors de leur ressort judiciaire, et que, faute d'arguments valables, bien défendus par Maître Rolland qui souligna l'incohérence entre être à Paris, à Boussac et à Lyon en même temps, ils furent relâchés de prison en 1849 après deux mois de détentions préventives et définitivement absous par le Conseil de Guerre le 4 octobre 1849 sous les pressions de George Sand et, l'arrêt ayant été révisé, les protestations très officielles du député Pierre Henri Leroux, signifiées le 22 octobre 1849. Ils avaient été promis en première instance à dix ans de déportation en Algérie à défaut d'exil..."
Je n'entre pas dans tous les détails, il faudrait citer in extenso l'analyse de Cahen, mais sachez que les deux amis seront dès lors séparés, Desmoulins regagne Paris tandis que Desages poursuit son travail journalistique dans l'Aube puis dans L'Allier. C'est le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851 qui les rapprochera à nouveau... "dans la proscription suivi de l'exil à Jersey, la plus grande des îles anglo-normandes (Chanel Islands), pour éviter d'être "transportés" à Cayenne (Guyanne) ou en Algérie." Les deux fondèrent une institution scolaire franco-anglaise à Saint-Hélier (située au 44, Halkett Place, en plein centre ville) qui recevra les soutiens de Victor Hugo, lui-même proscrit. Luc ne quittera plus Jersey que pour s'établir dans la Vienne, à Angles-sur-l'Anglin, grâce à l'héritage de ses parents, décédés en 1871 et 1878. Daniel Cahen précise aussi que "pour son retour en France, après les en avoir alertés, ses amis du continent se débrouillèrent pour lui assurer une retraite d'enseignant "bricolée", calculée comme s'il avait travaillé en France." Il conclut par ailleurs son paragraphe par ces mots : "Les campagnes jersiaise et française le rendirent plutôt mystique par la publication d'un ouvrage étrange : "De l'extase ou des miracles comme phénomènes naturels", rédigé en 1866 à Saint-Hélier et imprimé à Paris, chez Henry, Palais Royal, Galerie d'Orléans, 12."

Avec tout ça, on n'a pas encore eu vent d'une quelconque famille Robert...

Il faut se pencher sur la nombreuse descendance de Luc Desages. Onze enfants, disions-nous, dont sept seulement survécurent plus de vingt ans, le premier, "Paul, mourut pratiquement peu après la naissance, entre Boussac (Creuse) et Thiers (Puy-de-Dôme), en 1849 sur le chemin des condamnés emmenés sur Lyon, Pauline Leroux n'ayant pu l'allaiter suite à un traumatisme psychologique lié à l'arrestation de son promis ayant empêché son mariage avec elle". Paul, première victime de l'Histoire.
C'est avec le dixième membre de la fratrie que le nom de Robert va apparaître. Luc naît en 1867 à Saint-Clément, sur l'île de Jersey, et suit ses parents à Remerle en 1879. Il entre à l’École Normale d'Instituteurs de Poitiers avant de poursuivre sa carrière aux Lilas (Seine-Saint-Denis), où il rencontrera une institutrice, Eugénie Claudine Coiffier (1869–1948). Il meurt à Angles en 1946. Le second enfant du couple, Lucette Léontine Desages (1898- 1954)  sera, par sa première fille d'un premier mariage, à l'origine d'une alliance avec la famille Robert (Yves et descendants).

Une question demeure : pourquoi Luc Desages, quittant Jersey, avait-il choisi Angles et non pas par exemple la campagne berrichonne et castraise dont il devait être plus familier ? Daniel Cahen répond ceci :
"C'est un peu par hasard qu'il s'établit dans la Vienne, en cet écart de la ferme et du moulin de Remerle sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, alors occupés par les familles Guerineau, Pironnet, Audru et Sainton, tout près de son Indre natale, entre Berry, Poitou et Touraine ; le 7 septembre 1879, il acheta la ferme à deux familles, celle d'Antoine Théodore Ernest Sainton et son épouse Cécile Pauline Augustine Carré, et celle, non résidente, de Jérémie Jacob et son épouse Louise Florence Camuzard, sur la fortune de ses parents décédés et qu'il cédera une vingtaine d'années plus tard, le 26 avril 1903, à son fils Jean Luc et ses frères et sœurs, Paul Desages, bien installé à Cheltenham, Gloucestershire, Angleterre, ayant vendu ses parts. "[C'est moi qui souligne]
C'est un peu par hasard... Autrement dit, on n'en sait rien, mais on sait aussi ce que cache le hasard (nous verrons cela dans un autre article).

Notons, tout à l'honneur de Luc Desages, son intervention dans l'affaire Dreyfus : en décembre 1898,  il signe avec ses enfants demeurés à Angles une "protestation" de soutien  à un certain Colonel Marie Georges Picquart (1858-1914),  poursuivi et persécuté parce qu'il avait réussi à confondre le Commandant Ferdinand Walsin Esterhazy (1847-1923) à l'origine de la trahison contre Alfred Dreyfus. "Tel fut son "dernier acte politique", conclut Daniel Cahen. Le même ajoute que la plupart des enfants quittèrent la région pour s'établir en Angleterre, à Paris, en région parisienne et autres provinces où ils furent nommés. "Voilà pourquoi, et sans doute par sectarisme, il n'y a pas eu de "souvenirs palpables" à Angles-sur-l'Anglin comme il y eut, par exemple, une avenue Pierre-Leroux peu après le départ des phalanstériens de Boussac et un monument à lui dédié à Boussac en 1903..."

Finissons avec  Lucette Léontine Desages, qui devint institutrice et se maria à Paris (4e) en 1921 avec un certain Léon Bertin (1896-1956), biologiste et naturaliste de renom mais "homme volage", nous dit Cahen, dont elle divorca en 1828. De cette union éphémère naquit, le 12 juillet 1922, une fille, Claude dite plus tard Anne Bertin, jeune fille "gracieuse"(Cahen encore) qui se maria en 1943  avec un certain Yves Henry Charles Marie Robert (1920-2002) (52), "acteur et cinéaste alors en pleine ascension, et eut deux enfants avec lui, Anne (1944-) et Jean Denis Robert (1948-), tous deux nés à Paris". C'est le jeune couple qui acheta en 1946 la maison de maître de Remerle, près de l'Anglin, qui fut reconstruite (elle avait été bombardée pendant la guerre), avec le moulin et le barrage, alors que la ferme passait, après 1949, à Lelia Desages et Pierre Arsonneau. Je redonne une dernière fois la parole à Daniel Cahen :
"Mais le couple Robert-Bertin se défit quelques années plus tard après la naissance de Jean Denis, suite à une fréquentation d'Yves, en 1948, avec une actrice d'origine arménienne, Nevarte Manouelian (1923-2012), alias Rosy Varte, avant qu'il ne se remariât finalement en 1956 avec Gabrielle Danièle Marguerite Andrée Girard (1928-2015), alias Danièle Delorme, actrice et productrice de cinéma également bien connue, qui se rendit bien des fois sur les lieux avec Yves. Et Claude Bertin, divorcée d'Yves en 1953, remariée en 1958 à Paris (5e) avec Jean Joseph Henri Gambier-Morel (1906-1966) (...) n'y remit, aux dires des habitants, plus jamais les pieds, en tout cas jusqu'à la mort de son premier mari en 2002, et c'est finalement à Angles-sur-l'Anglin qu'elle mourut, veuve, un certain 22 juillet 2006 , près de son fils Jean Denis. (...). Tel fut cet aspect très peu connu de la vie d'Yves Robert, par ailleurs très apprécié, et très certainement occulté par celui qui ne sortit évidemment pas grandi de cet épisode sentimental. Le site appartient actuellement à un descendant de ce premier lit, Jean Denis Robert, photographe, cinéaste, réalisateur, etc, également bien connu, actuellement en retraite - site et maison de famille qu'il fréquenta dès son enfance avec ses parents puis avec son père et "ses" femmes (Yves Robert ne put se décider pendant huit ans avec qui des deux femmes, Manuelian ou Girard, il allait se marier !)."[C'est moi qui souligne]
Au début des années 1960, Danièle Delorme et Yves Robert avaient fondé La Guéville, une maison de production, dont le nom provenait, je vous le donne en mille, d'une petite rivière des Yvelines...



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* "On s'adonne à l'agriculture mettant en application le Circulus, théorie écologiste avant la lettre, selon laquelle les êtres vivants se nourrissent des dépouilles et des déchets les uns des autres. Cette loi inspire toute la doctrine évolutionniste de Leroux, disciple de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire, qu'il s'agisse de l'évolution des espèces ou de celle des civilisations. En toutes choses, « les vivants se nourrissent des morts » (Anthologie, p. 249), ce qui condamne le volontarisme autant que le fixisme." Wikipedia