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vendredi 17 novembre 2017

# 275/313 - La Vérité selon Clouzot

J'ai déjà signalé la proximité de deux événements : la rétrospective Henri-George Clouzot à la Cinémathèque et la nomination au prix Fémina de La serpe de Philippe Jaenada.

Je n'avais pas néanmoins établi leur parfaite synchronicité : la rétrospective a commencé précisément le mercredi 8 novembre, jour de l'annonce et de la remise du prix à l'écrivain, choisi au cinquième tour par six voix contre quatre à Véronique Olmi.

Ces deux événements n'ont a priori rien à voir et sont complètement indépendants l'un de l'autre. Sauf que c'est Clouzot qui a adapté comme on sait Le salaire de la peur, écrit par Henri Girard (sous le pseudonyme George Arnaud), et paru chez Julliard en 1950.
Sauf que c'est Clouzot encore qui adapte à l'écran l'autre affaire criminelle examinée par Philippe Jaenada, l'affaire Pauline Dubuisson, à travers La petite femelle, le livre précédant La serpe. Samuel Douhaire, de Télérama, a livré le 10 novembre un passionnant article sur "La vraie histoire de "La Vérité" d'Henri-George Clouzot"(Jaenada note quelque part que le cinéaste porte curieusement les prénoms du père et du fils Girard - ce qui ne l'empêche pas de peu apprécier la version qu'il a donnée du Salaire de la peur).

Je n'ai pas encore lu La petite femelle, mais je ne suis pas certain  que Jaenada ait beaucoup plus apprécié la façon dont Clouzot a rendu compte du drame de Pauline Dubuisson, condamnée aux travaux forcés à perpétuité sept ans plus tôt pour l’assassinat de son ancien petit ami, Félix Bailly,  jouée alors par une Brigitte Bardot en pleine gloire. Appelée Dominique Marceau dans le film (que je n'ai pas vu encore, cela ne saurait tarder), c'est "une fêtarde, écrit Douhaire, qui ne pense qu’à prendre du bon temps (« Je fais un peu rien » est sa devise), alors que "Pauline était une étudiante bûcheuse et brillante qui voulait devenir médecin".

De plus, la sortie du film va contribuer à la tragédie de son existence, Samuel Douhaire encore :
"Quelques mois avant la sortie de La Vérité, la prisonnière modèle avait été libérée pour bonne conduite. Après avoir changé de prénom, elle avait repris ses études de médecine à Paris, espérant se faire oublier. Raté… Le film obtient un succès colossal – 5 millions d’entrées ! –, et Pauline Dubuisson, écrit Philippe Jaenada, revient « dans tous les esprits ». Dès la première semaine d’exploitation, des journalistes cherchent à savoir ce qu’est devenue « la Messaline des hôpitaux ». Pierre Joffroy, de Paris Match, la retrouve facilement, réussit à l’interviewer mais, ému par sa détresse, renonce à son scoop et n’écrit pas d’article.
Terrorisée à l’idée d’être reconnue par d’autres, la jeune femme s’exile en 1962 au Maroc, à Mogador (aujourd’hui Essaouira), où elle réalise enfin son rêve : exercer la médecine. Elle tombe même amoureuse, et un mariage est prévu. Mais là encore, son passé la rattrape : quand elle révèle son histoire à son futur époux, celui-ci prend la fuite. A l’issue d’une longue dépression – « un suicide à petit feu », diront ses proches –, elle avale plusieurs tubes de barbituriques et meurt le 22 septembre 1963. Selon ses vœux, elle est enterrée à même la terre dans une tombe anonyme au Maroc, là où elle pensait enfin trouver la paix."
Que dire encore, sinon que Félix Bailly est le fils de l'un de mes amis (on a toujours un peu peur d'écrire ça quand un nom comme celui-ci est associé à une tragédie, mais conjurons le sort, Félix c'est d'abord le prénom du bonheur, étymologie oblige). Et puis que  La Vérité sort en novembre 1960, c'est-à-dire le mois de ma naissance (le médecin accoucheur de ma mère  - à la ferme de ses parents - n'était autre que François Bailly, le grand-père malheureusement disparu de Félix).

jeudi 16 novembre 2017

# 274/313 - La petite femelle

12/11 - Cinq cent quarante-cinquième page de La Serpe, de Philippe Jaenada. Chapitre 16. Ne me restent plus qu'une petite centaine de pages à parcourir. Je me suis jeté là-dedans comme un sanglier affamé, oubliant toute autre lecture, désireux tout d'abord d'en avoir fini avec ce pavé avant la venue de l'auteur à Arcanes vendredi. Pourquoi ? Je n'en sais trop rien. Je n'ai pas vraiment de question à lui poser, il n'est même pas sûr que j'en profite pour avoir un dialogue avec lui, aussi court soit-il, non, tout simplement je ressens le besoin de m'être approprié ce gros volume à dos rouge avant d'en écouter  son créateur. Il faut dire maintenant que c'est un formidable plaisir que l'on prend, que je prends en tout cas, à suivre l'enquête de Jaenada en terre périgourdine (cela me rappelle aussi l'époque où mes amis Cathy et Didou vivaient là-bas à Périgueux, où je les rejoignais en général au printemps pour quelques jours). Alternant l'examen minutieux des multiples dossiers de l'affaire Henri Girard/George Arnaud avec les péripéties de son séjour, multipliant les digressions en usant avec virtuosité de la parenthèse (il n'est pas rare que des parenthèses soient insérées dans les parenthèses elles-mêmes), l'écrivain s'amuse aussi énormément, et l'ensemble est donc aussi drôle que tragique.

Au chapitre des digressions figurent celles qui ont trait à ses anciens livres, et tout particulièrement à La petite femelle, consacrée à l'affaire Pauline Dubuisson. Une autre affaire criminelle qui a défrayé la chronique, comme on dit, dans les années 50.


Ce qui me frappe ce sont les moments où les deux affaires collisionnent sur des détails, suscitant des coïncidences qui font littéralement sursauter l'auteur. Exemple, pages 329-330 :
"Lorsqu'il [Henri Girard] est stationné à Toul, dans le peloton des élèves officiers de réserve, et même s'il sait que Georges [son père] a gardé des souvenirs forts et douloureux de son temps dans l'armée, c'est à lui qu'il confie son désarroi de devoir mettre son cerveau au placard : "On continue de faire des conneries, mais énergiquement. On devient complètement idiot." Au début de l'été 1941, c'est à lui, et non à Bernard Lemoine ou à un autre, qu'il expose son idée d'une nouvelle version de Polyeucte, de Corneille : " A mes moments perdus, je me suis mis à écrire un genre de chef d'oeuvre, une tragédie. Trois actes, en prose. Ça s'appellera Pauline." (Je sursaute imperceptiblement sur mon siège. Je sors vingt secondes du fichier des Archives et passe sur Internet, Google : Pauline est la femme de Polyeucte. Rien de surnaturel, ça va. Mais avant de retourner à Henri et Georges, Pauline Dubuisson ayant tué Félix Bailly, je ressursaute un coup quand je lis que le père de la Pauline de Corneille s'appelle Félix.). " Ce sera en substance, le drame de Polyeucte envisagé par sa femme". Il conseille à Georges de lire la pièce en s'imaginant à la place de Pauline, car il estime que Corneille est passé complètement à côté du sujet tel que lui le conçoit : "Le bonheur de Pauline, construit avec beaucoup de peine et d'efforts, est démoli par une fatalité implacable." (J'oscille, cette fois, à la lecture de cette phrase (...)" [C'est moi qui souligne]
Autre exemple, page 385,  qui vient conclure un long aparté sur l'histoire de la tombe de Pauline Dubuisson à Essaouira, au Maroc. La jeune femme avait demandé à être enterrée sans aucune inscription sur sa tombe, pour que nul ne sache où se trouvait son corps. Des années plus tard, une bonne âme avait absolument voulu ériger une croix à son nom (une photo en parvint à Jaenada qui la fit insérer dans l'édition de poche du livre). Or, non seulement "une main justicière inconnue a décloué la planchette où figurait le nom de Pauline", mais la croix elle-même a été déplacée de plusieurs dizaines de mètres.
"(Puisque la croix, au milieu d'un buisson, ne marque plus rien, que la situer n'a plus d'importance, je peux dire ce qui m'a ahuri sur le plan du cimetière que m'a communiqué Gilles Texier. Elle se trouve entre la sépulture d'un Ernest et celle d'un Girard."
Il faut savoir qu'Ernest est le prénom du fils unique et adoré de Philippe Jaenada.