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vendredi 10 mars 2023

Je veux saisir Monet

C'est un tout petit livre. Long et mince, trente pages. Le titre : L'instant précis où Monet entre dans l'atelier. L'auteur : Jean-Philippe Toussaint. Et ça commence comme ça : "Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l'atelier  dans le jour naissant encore gris." Nous sommes à l'été 1916, et la bataille de Verdun est encore loin d'être terminée, et Monet travaille sur les grands panneaux des Nymphéas dans le grand atelier qu'il s'est fait construire en haut de son jardin : "Pendant la guerre, plus que jamais, c'est dans l'art que Monet va se réfugier pour se tenir à l'écart du boucan du monde."

Le leitmotiv revient : "Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il entre dans l'atelier." L'instant est le même et en même temps tout autre, car nous sommes en 1918, et bientôt en 1921. Monet a décidé d'offrir les Nymphéas à l'Etat pour célébrer la paix. A l'origine il pensait seulement à deux panneaux, puis son ami Clémenceau l'a convaincu de donner l'ensemble. Et pourtant, il ne verra jamais les Nymphéas quitter Giverny pour l'Orangerie, car jamais il ne consentira de son vivant à déclarer l'oeuvre achevée : "Même s'il n'en a pas conscience, c'est bien à l'inachèvement des Nymphéas que Monet consacre les dernières années de sa vie. Ce sera l'éternelle toile de Pénélope qu'il tissera et détissera jusqu'à son dernier souffle."

Claude Monet,
Reflets d'arbres,
entre 1914 et 1926, 
deux "panneaux" à l'huile accolés sur toile marouflée sur le mur, 
H. 200 ; L. 850 cm, 
© 
RMN-Grand Palais (Musée de l'Orangerie)
Michel Urtado

Ce qui m'a frappé par surcroît dans cette évocation c'est la résonance avec l'article précédent, avec la cruelle histoire de la progression inexorable de la cécité chez John Hull. Monet vit le même calvaire :

"Quelques mois plus tôt, croyant devenir aveugle, voyant le monde disparaître dans une brume brunâtre, Monet, brisé, arrêté dans son élan, doit cesser de peindre. Il demeure de longues heures assis dans un fauteuil au rez-de-chaussée de la maison de Giverny, désoeuvré, et l'idée de la mort resurgit dans son esprit, qui accompagne chaque heure de l'inaction forcée. [...] Les derniers examens ophtalmologiques sont désastreux. Vision quasi-nulle à droite et 1/10 à gauche. Monet doit se résoudre à accepter une intervention chirurgicale."

Je n'avais plus alors que quelques pages à lire dans l'essai d'Henri Alekan, Des lumières et des ombres, lorsque, dans la section "La lumière et la couleur", je vis la reproduction, sur la marge de la page, d'un fragment des Nymphéas. Le texte ne mentionnait pas Monet, et la vignette était suivie d'une note sur la loi des contrastes simultanés, établie par le chimiste Chevreul dans un mémoire présenté à l'Académie des sciences en 1828 (mais le peintre n'y était pas plus cité).

Le petit livre de Toussaint s'achève, lui, par un remerciement à Ange Leccia, son ami qui lui aurait donné envie d'écrire sur Monet. Et il est précisé que l'oeuvre (D')Après Monet d'Ange Leccia est présentée au musée de l'Orangerie du 2 mars au 5 septembre 2022. Bon, trop tard pour la voir (il s'agissait d'un arrangement vidéo, ainsi Leccia nomme-t-il ses créations).

Ange Leccia
(D') Après Monet, 2020
© ADAGP, Paris 2022

Ange Leccia est par ailleurs le co-réalisateur du film qui sort actuellement, Christophe... définitivement. La co-réalisatrice n'étant autre que Dominique Gonzalez-Foerster, sur qui j'ai écrit ici quelques articles.


lundi 17 juillet 2017

# 169/313 - Montage russo-français

Passeur
du canal de l'ombre
sous l'orage
 
Je l'ai découverte avec Marienbad électrique, d'Enrique Vila-Matas, et elle fut ensuite au centre de plusieurs chroniques : la plasticienne Dominique Gonzalez-Foerster s'est imposée comme une des artistes majeures de la première partie hivernale de ce travail.
Au printemps, un autre artiste prit une place prépondérante. Lui, je le connaissais depuis longtemps mais son œuvre immense reste encore à arpenter encore et encore.
Jusqu'à maintenant les deux ne s'étaient pas croisés, mais c'est chose faite depuis que DGF a réalisé à l'occasion du Festival de La Rochelle et pour Blow Up d'Arte un montage vidéo autour d'Andreï Tarkovski.
Montage réalisé à partir de trois films du cinéaste russe - Solaris, Andreï Roublev et Le Miroir - et d'extraits de son Journal entre 1970 et 1973, dont l'édition définitive a été publiée cette année par Philippe Rey.
Rien que pour les sublimes images du début de Solaris, avec cette feuille ocre descendant le courant d'une rivière, puis l'ondulation des algues, il mérite le détour.


mercredi 8 février 2017

# 33/313 - Me passeriez-vous le guide des chemins de fer ?


Cette chronique aurait dû être la huitième, puis la onzième. En décembre 2016, alors que je jetais les bases de ce projet Heptalmanach, j'avais programmé un certain nombre de posts correspondant aux nombreuses correspondances qui s'étaient imposées à moi après la lecture d'Otto de Marc-Antoine Mathieu. Ce plan a été largement bouleversé, car les articles ont souvent donné lieu à des prolongements, provoqué d'autres résonances inattendues, et certaines figures, Edgar Poe, Jean-Luc Godard, par exemple, sont devenues des références cruciales qui ont exigé plusieurs épisodes.
C'est donc vingt-deux chroniques plus tard que j'aborde enfin le docteur Watson et Sherlock Holmes. Que j'avais rencontrés à partir d'Enrique Vila-Matas, qui dès l'ouverture de Marienbad électrique, évoquait en ces termes la relation qu'il avait avec Dominique Gonzalez-Foerster :

"Qu'au moment le plus inattendu elle appelle le serveur du Bonaparte pour lui demander le guide des chemins de fer avait dû, je crois, l'atterrer.
Sherlock Holmes le demandait à Watson quand il voulait faire savoir qu'il allait passer à l'action.
- Me passeriez-vous le guide des chemins de fer ?

Qu'avait pu penser Eduardo en entendant ces mots ?
Arrivé à ce point, je ferai bien de me rappeler à moi-même qu'il m'arrive de remarquer que quelqu'un me guide. C'est ainsi, je ne peux ni le dissimuler ni dire que les choses se passent autrement. Quelqu'un tire les ficelles. Au départ, au moment où je m'en rends compte, je résiste comme je peux, mais ensuite je vois qu'elles m'ouvrent des perspectives toujours bonnes et insoupçonnées. Et je les laisse faire, bien sûr. Où me mènent-elles ? Peut-être vers un livre que j'écrirai un jour sur mes relations avec Dominique Gonzalez-Foerster et notre pratique créative et animée de l'art de la conversation, un texte sur divers parallélismes et correspondances dans nos méthodes de travail respectives.
Ce même fragment pourrait, par exemple, ouvrir ce livre." [C'est moi qui souligne]
 Un peu plus loin, on peut trouver une autre référence à Holmes :
Voilà où j’en étais quand, me rendant compte que Dominique et moi nous espionnions avec une dissimulation de plus en plus subtile, je me suis souvenu du conseil de Stamford à Watson : ‘Alors étudiez-le ! Mais vous trouverez le problème épineux ! Je parie qu’il en apprendra plus sur vous que vous n’en apprendrez sur lui’.”
Or, à la même époque où je lisais ces lignes, France 2 rediffusa, le 26 décembre, un épisode de la nouvelle série de la BBC consacrée à Sherlock Holmes. Inaugurée en 2010, Sherlock se présente comme une transposition dans le Londres du XXIe. "Sous la plume de Mark Gatiss et Steven Moffat (Doctor Who), écrit Constance Jamet dans Le Figaro, sous les traits de Benedict Cumberbatch et de Martin Freeman, le limier et le médecin avaient l’air encore plus à l’aise dans la ville de Boris Johnson, au milieu du London’s Eye et du Gherkin, que dans le Londres victorien gothique et menaçant d’Arthur Conan Doyle. Le duo maniait le smartphone, les blogs, endurait les allusions bienveillantes mais déplacées de leur logeuse sur une supposée idylle, mais l’humour, la fulgurance et la mégalomanie de Holmes restaient intactes".



L'effroyable mariée offre la particularité de s'inscrire aussi dans le Londres victorien de 1895, par une série d'allers-retours spatio-temporels de Sherlock entre notre époque et le XIXème siècle. Une intrigue fantastique, assez étourdissante, où l'on retrouve donc les personnages avec l'imagerie traditionnelle, pipe, casquette et loupe pour Holmes (la pipe remplacée par exemple par des patchs de nicotine quand l'action se passe de nos jours).

On peut s'amuser à filer la ressemblance entre les deux couples EVM-DGF et Holmes-Watson en allant voir ce que fut l'exposition Splendide-Hotel au Palais de Cristal de Madrid en 2014.


Splendide Hotel, conversación con Dominique Gonzalez-Foerster from Museo Reina Sofía on Vimeo.

Dans cet entretien, DGF évoque un livre de Richard Matheson, Le Jeune Homme, la Mort et le Temps (titre original : Bid Time Return), où le héros fait un retour mental dans le temps, en 1890, à la recherche d'une actrice de cette époque dont la photographie l'obsède. Elle dit avoir eu l'impression d'avoir fait le même voyage dans le temps.

Je ne connaissais pas cette histoire : Wikipedia m'apprend que Matheson, au cours d'un voyage dans le Nevada, fut lui-même fasciné par le portrait de l’actrice américaine Maude Adams (1872-1953) qu'il vit dans un théâtre ancien, le Piper's Opera House, à Virginia City. « Cette photographie était tellement bien », a-t-il dit, « que je suis tombée amoureux d'elle en imagination. Que se passerait-il si la même chose arrivait à un gars et qu'il pouvait remonter le temps ? ». " Pour écrire le roman, il s'installe pendant plusieurs semaines à l'Hotel del Coronado à San Diego (le lieu où se déroule le roman) ; il enregistre ses impressions sur un dictaphone tout en faisant par lui-même l’expérience du rôle de Richard Collier. Matheson a reporté sur le personnage d'Elise McKenna quantité d'éléments de la biographie de Maude Adams."

Le moyen de voyager dans le temps imaginé par Matheson, qui s'inspire lui-même de celui décrit par l'auteur John Boynton Priestley dans son livre d’essai L'Homme et le Temps5 (Man and Time, 1964),  consiste à pratiquer l'autohypnose afin de persuader son esprit qu'il est dans le passé. Autant que je me souvienne de l'épisode de Sherlock, c'est de la même façon que Holmes se transporte au XIXè, et non grâce à une machine spéciale.


Signalons pour finir cette dernière allusion à 1895 dans le livre de DGF édité à l'occasion de l'exposition. C'est l'année où Freud, de passage à l'hôtel Bellevue, se tourne véritablement vers la science des rêves.



mardi 17 janvier 2017

# 14/313 - Splendide-Hôtel et ciels de cristal

Reprenons. Je cherche donc l'origine précise des "ciels de cristal"énoncés par la voix off du film de Godard, Bande à part. Et voici ce que j'obtiens :


Le premier résultat pointe sur un pdf de Dominique Gonzalez-Foerster, 1887, Splendide Hotel. Remarquez bien que j'ai oublié le s à ciel, un détail important, car la recherche avec le s ne donne pas du tout les mêmes résultats. Mon erreur débouche donc sur une coïncidence remarquable, l'attracteur étrange nous reconnecte sur DGF, et Rimbaud est bien le nœud qui rassemble la plasticienne et Jean-Luc Godard.
Le pdf dont il s'agit est celui du livre publié en 2014 à l'occasion de l'exposition qu'elle a organisée au Palais de Cristal de Madrid. Le titre Splendide-Hôtel est une référence directe à Arthur Rimbaud, qui écrit dans Après le déluge, le premier poème des Illuminations : "Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glace et de nuit du pôle."

Et qui trouvons-nous à l'ouverture du livre ? Nul autre qu'Enrique Vila-Matas, l'éternel complice, qui reprend plusieurs de ses notes dans Marienbad électrique.

Juste après, est reproduite une lettre de Rimbaud au journal Le Bosphore égyptien, avec, en regard, quelques-uns des nombreux livres que DGF a présentés lors de l'exposition.



C'est en cette même année 1887 que fut inauguré le Palais de cristal de Madrid, qui accueille donc l'exposition de DGF :


DGF réalise pour cette année 1887 un inventaire qui a bien des points communs avec celui que je construis petit à petit pour l'année 1967. Deux années en sept. On pourrait s'attarder des heures sur les résonances multiples qu'elle déploie, mais je voudrais juste conclure cette chronique avec une dernière citation rimbaldienne, présente dans Marienbad électrique et dans ce pdf :


J'ai seul la clé de cette parade sauvage. Cette phrase est également en exergue d'un beau récit autour de la grotte Chauvet par Jean-Jacques Salgon, rencontré au dernier Chapitre Nature au Blanc. Elle lui donne aussi son titre, et, en mai 2016, accompagna une très belle coïncidence (mais je tenais un carnet papier à l'époque et il n'y a donc pas de référence en ligne).

Jean-Jacques Salgon : " Le matin du mardi 10 août 2004, pendant environ deux heures, j’ai visité la grotte Chauvet. Pour la salle du Fond, où se trouve la grande fresque des lions, à cause des taux  importants de CO2 et de radon qu’il y avait ce jour-là, je n’étais pas autorisé à stationner plus de dix minutes. Ces cent-vingt minutes, soustraites à la chaleur du plein été, cette plongée dans les tréfonds d’une lointaine mémoire, ont gardé pour moi la forme d’un rêve éveillé et l’éclat d’une grâce. Quelque chose, là, me fut donné."(p. 12)

Ajout du lendemain : Jean-Jacques Birgé, dont le site est répertorié dans la catégorie Autres sentes, publie aujourd'hui 11/01 Chroniques pariétales, il y a 36000 ans. Il y présente la sortie d'un très bel ensemble de films de Pierre Oscar Lévy, Chroniques pariétales - La Grotte Chauvet-Pont d'Arc, coffret 2 DVD avec 3 films et 8 bonus, 28,95 €
Birgé écrit joliment que les "découvertes auxquelles nous assistons au long des trois épisodes de ces Chroniques pariétales nous plongent dans des abîmes de perplexité, comme lorsque l'on admire de nuit la voûte céleste loin des lumières de la ville, mais ici c'est en nous enfonçant dans les entrailles de la terre que notre mémoire enfouie est révélée au grand jour."
C'est dans cet article que j'ai pu voir aussi la vidéo ci-dessous :




La grotte Chauvet, l'art des origines par Pole_Projet_Chauvet

Émouvant aussi de retrouver sur ce documentaire l'écrivain et historien d'art John Berger, récemment disparu. J'avais encore depuis plusieurs jours un onglet ouvert sur Firefox, pour l'article que lui a consacré Antoine Perraud sur Médiapart. Je ne peux mettre l'article en lien, mais il commençait ainsi :

"En 1972, à Londres, sous un gouvernement travailliste (Harold Wilson étant premier ministre), la meilleure télévision possible au monde, la BBC, diffusait deux programmes révolutionnaires : la série loufoquement subversive de la troupe Monty Python (leur « Cirque volant » produit de 1969 à 1974) et une approche incroyable de la peinture débouchant sur une politique du regard : « Manières de voir » (Ways of seeing). Réalisées par Mike Dibb, ces émissions laissaient libre carrière à un génie qui vient de mourir à 90 ans, le 2 janvier à Paris : John Berger."

Pour mieux connaître John Berger, je vous conseille ce magnifique documentaire. La version française est sur le site d'Arte (mais sa durée de passage est limitée).

samedi 14 janvier 2017

# 12/313 - Le secret du Petit-Minou


Des trois écrivains dont DGF fut captive pendant deux ans, Vila-Matas, Sebald et Bolaño, c'est sans conteste le dernier que je connais le moins. De Roberto Bolaño, je n'ai pas encore lu les œuvres majeures, seulement le recueil de poésie Trois, paru en France en 2012. C'est peu de choses. Et puis je me suis souvenu que je n'avais pas encore terminé le recueil de textes posthumes, Le secret du mal, que m'avait prêté Yvan au début de l'été dernier.
Je l'avais délaissé pour d'autres lectures qui avaient dû me paraître alors plus urgentes. Un regain de curiosité déclenché sans doute par l'article, et donc par DGF, m'a poussé à le ressortir de la pile où il était enfoui. Il me fallait bien le rendre aussi, car en général je rends les livres qu'on me prête, en général, j'ai dit.
Détail amusant : le marque-pages à l'intérieur du volume représentait le phare du Petit-Minou, en Bretagne Nord. Yvan - les phares (Ar-Men et maintenant le Petit Minou) - la Bretagne : une constellation océane s'impose décidément (précisons que le Petit Minou n'aurait rien à voir avec un félin de petites dimensions, mais serait un dérivé de men, pierre, comme dans Ar-Men donc).

La Tour Eiffel de la couverture du livre tel un phare au-dessus de la mer parisienne.
Je poursuis par ailleurs la découverte de l'artiste DGF, appréciant particulièrement les films qu'elle a réalisés pour Blow Up, de la chaîne Arte. Ainsi, après Soleil vert, ai-je aimé "Antonioni Zone 1", où elle parle de L'éclipse (1962), en le mettant en relation avec le cinéma fantastique, à travers un film de 1964, The Last Man on Earth (qu'on peut visionner intégralement sur You Tube), adapté d'une nouvelle de Richard Matheson, I am Legend.

DGF semble particulièrement sensible à ces thématiques de science-fiction, avec fin du monde, catastrophes, épidémies (voir le film).




Et bien sûr, j'ai été ravi de voir la caméra glisser à un certain moment sur une série de calendriers dont celui de l'année 1967. Une image de plus à glisser dans le répertoire de l'Heptalmanach.


vendredi 13 janvier 2017

# 11/313 - Prisoner of literature

"Des mois plus tard, nouveau malentendu, équivoque heureuse également, particulièrement créative. DGF m'a proposé par mail une conférence sur Georges Perec, en rapport avec une installation qu'elle préparait pour le Musac de Leon qui s'appellerait Nocturama, clin d'oeil évident à un ténébreux jardin zoologique rencontré par W.G. Sebald près de la Centraal Station d'Anvers qui apparaît au début de son roman Austerlitz." 
Enrique Vila-Matas, Marienbad électrique, p. 71 


Sebald : non seulement il s'agit du troisième "écrivain de la coïncidence" que j'ai signalé, mais cette allusion au Nocturama trouve une résonance dans mon étude de juillet 2016, où je traite longuement de Sebald et évoque précisément ce Nocturama d'Anvers à travers un parallèle avec un film d'Arthur Harari sorti en ce temps-là, Diamant noir.


Quelques jours après avoir accepté la proposition de conférence de DGF, Vila-Matas dut se rendre à Bruxelles pour raisons familiales, et son neveu Paolo lui proposa alors d'aller faire un tour à Anvers.
"Je ne me suis souvenu, dit-il, de DGF et du roman de Sebald que lorsque nous nous sommes retrouvés à l'intérieur de l'impressionnante Centraal Station." Bon, là, j'ai un peu de peine à le croire, surtout qu'ils sont allés en voiture à Anvers et que, a priori, ils n'avaient donc rien à faire à la gare...
Sinon la visiter parce qu'il savait très bien l'importance qu'elle avait dans la dernière oeuvre de Sebald...
Mais ceci n'a pas d'importance. Encore une fois , réel ou fictif, ici peu importe. Il ajoute ensuite qu'il ne se souvient pas d'avoir parlé de Sebald à son neveu, "car son intérêt perdu pour la littérature s'était déplacé dans les dernières années vers l'ingénierie aéronautique." Mais il se souvient fort bien, en revanche, d'avoir envoyé une carte d'Anvers à DGF, ajoutant que ce n'est pas parce qu'il a une mémoire d'éléphant mais parce qu'elle en a parlé dans un texte publié dans une revue japonaise où elle évoquait ses relations avec lui : "Le jour où je suis arrivée à l'hôtel de Grenade, le hasard a voulu que je remplisse ma fiche en même temps que lui : chacun était sur son quant-à-soi. Le lendemain, nous avons tous les deux une longue interview avec Obrist. Et depuis, nous avons continué à nous revoir [...].  Nous pouvons passer une période sans nous écrire et, tout à coup, j'ai des nouvelles de lui, comme lorsque, arrivant du néant, j'ai reçu une carte postale de lui envoyée de la gare ferroviaire centrale d'Anvers, celle qui occupe une place prépondérante au début d'Austerlitz de Sebald."

DGF- Shortstories-Esther Schipper - Berlin, 2008.

Dans une installation vidéo de 2008, Shortstories, présentant trois films, DGF écrivait sur le mur d'entrée : “Ayant été prisonnière de la littérature pendant au moins 2 ans, captive d'un triangle composé d'Enrique Vila-Mata, Roberto Bolano et W.G. Sebald, 3 enfants de Robert Walser et J.L. Borges, il m'est impossible de présenter autre chose ici que ces 3 courtes histoires qui peuvent être vues et lues dans n'importe quel ordre.”

mercredi 11 janvier 2017

# 9/313 - Niagara et Edgar Allan Poe

Je ne sais pas si vous avez visionné le film de Dominique Gonzalez-Foerster sur Soleil vert. Si non, je vous invite à le faire, ne serait-ce que pour cette histoire très émouvante de la fin du film, avec Edward G. Robinson (Sol Roth),  qui va être euthanasié devant le grand écran où il revoit les images de la Terre autrefois, au son de la 6ème symphonie de Beethoven, alors que l'acteur lui-même est atteint d'un cancer, qu'il sait que c'est là son dernier rôle, ce que son ami Charlton Heston est seul aussi à savoir sur le plateau, et ses larmes sont donc véritables, dans cette implacable intrication de la fiction et de la vie.


Mais c'est un autre moment du film de DGF sur lequel je voudrais revenir maintenant : et c'est plutôt au début, alors qu'elle évoque ses premières émotions de cinéma à Grenoble, la ville de son enfance :



Niagara. Impossible pour moi de ne pas repenser à cette fameuse ouverture du roman de Christian Garcin. Rappelez-vous :

Au début du mois de novembre 1812, alors que les troupes napoléoniennes ignoraient encore qu'elles allaient combattre les Russes aux alentours de la ville de Borisov puis franchir la Berezina en abandonnant derrière elles des milliers de cadavres gelés ou noyés, d'autres troupes, de l'autre côté du monde venaient quant à elles de livrer une bataille décisive près d'une autre rivière dont le nom, Niagara, s'il est également  resté dans les mémoires, évoque cependant davantage la puissance et la majesté de la nature que sa rude ingratitude, et bien plus la blondeur de Marylin que la détresse des grognards morts gelés. [C'est moi qui souligne]
Niagara. Et ceci étant établi, on voit encore à l'oeuvre cette double postulation déjà observée vers l'Europe et vers l'Amérique, où New York joue comme pôle métonymique (rappelons-nous le New Yorkais Eduardo Lago au café Bonaparte, et c'est à New York, en 2022, qu'est située l'action de Soleil vert ). Ceci alors que d'autres échos sont perceptibles entre les deux livres de ces deux "écrivains de la coïncidence" que sont Enrique Vila-Matas et Christian Garcin. Ainsi en est-il d'Edgar Allan Poe.

L'écrivain en , daguerréotype de W.S. Hartshorn, Providence, Rhode Island.
Il n'est que de recopier la quatrième de couverture du livre de Christian Garcin :
 "Étonnant et fulgurant destin que celui de Jeremiah Reynolds : après avoir probablement été le premier homme à poser le pied sur le continent antarctique en 1829 et avoir fait de cette expédition un récit qui influença Edgar Allan Poe pour ses Aventures d’Arthur Gordon Pym, il devint colonel pendant la guerre civile chilienne, chef militaire des armées mapuches, avocat à New York, effectua un demi-tour du monde, et écrivit un récit de chasse au cachalot blanc qui fut peut-être à la source d’un des romans les plus lus et les plus commentés de la littérature américaine et mondiale."[C'est moi qui souligne]
En effet, les deux hommes, Reynolds et Poe, se sont rencontrés à l'issue d'une conférence donnée par le premier alors que le second est dans la salle en tant que journaliste du Southern Literary Messenger :
"Tous deux aimaient les mêmes poètes, et avaient plus ou moins lu les mêmes livres. Ils avaient d'autres points communs : Edgar n'avait jamais connu son père, David Poe, un comédien tuberculeux et alcoolique mort à vingt-six ans quand lui-même avait à peine plus de vingt mois ; Reynolds quant à lui ne se souvenait presque plus du sien. Le frère d'Edgar, William Henry, également tuberculeux et alcoolique, n'avait pas dépassé les vingt-quatre ans ; celui de Reynolds, du moins celui qu'il considérait comme son frère, Darlington Jeffries, les vingt-cinq. La mère de Poe, Elizabeth Arnold, n'avait pas survécu à une pneumonie alors qu'elle avait à peine vingt-quatre ans (âge que ne dépasserait pas non plus sa toute jeune épouse Virginia, bientôt vaincue par la tuberculose) ; celle de Reynolds portait le même prénom et était morte de la même maladie." (p. 127)
Christian Garcin est friand de ces résonances et parallèles biographiques, de ces homologies temporelles. "Tout cela, poursuit-il, contribua peut-être à rapprocher les deux hommes, qui se revirent souvent par la suite, partageant bières et alcool à la table enfumée, toujours la même, deuxième à droite en entrant, d'une brewery près d'Union Square, non loin de l'endroit où Reynolds avait loué une chambre et officiait en tant que veilleur de nuit dans un petit hôtel au nom prédestiné, Valparaiso."

Bon, n'oublions pas qu'il s'agit d'un roman, et non d'une biographie stricto sensu, et que Christian Garcin extrapole certainement certains faits, mais cela, au fond, ne change rien pour ce qui me concerne. Cette table, toujours la même, dans la brewery d'Union Square, m'évoque forcément la table de Ribeyro au café Bonaparte. Là aussi, un parallèle se dessine avec le couple Vila-Matas-DGF.
Et précisément, il est bon de savoir que celle-ci ne s'est pas seulement glissé dans la peau de Fitzcarraldo, elle a aussi emprunté de manière assez saisissante les traits d'Edgar Allan Poe :


Cartel du Centre Pompidou : "Dominique Gonzalez-Foerster a réalisé seize apparitions, entre 2012 et 2014, dans des lieux et des contextes différents où elle incarnait tour à tour des personnages comme Edgar Allan Poe, Ludwig II, Lola Montez, Fitzcarraldo, Scarlett O'Hara, Emily Brontë. Ensemble, ces apparitions, ces personnages prennent la forme d’un opéra fragmenté, intitulé M.2062, qui tente l’expérience de rentrer à l’intérieur de l’œuvre et d’être l’œuvre."

mardi 10 janvier 2017

# 8/313 - L'art de la conversation

Aujourd'hui, je voudrais juste prolonger ce qui vient d'être évoqué autour du café Bonaparte. Ce qu'explique ensuite Enrique Vila-Matas constitue un vrai cahier des charges (même si le mot "charges" ici m'ennuie un peu) en ce qui concerne l'échange que je veux mener avec ceux que j'appelle les Alliés. Cet art de la conversation, cette patience et cette écoute qui permettent de dépasser les malentendus et même d'en faire un usage heureux (EVM développe cette idée dans un autre passage du livre), tout cela j'ai envie de le partager avec tous ceux qui daigneront m'accompagner sur ce projet. Longue citation donc, à méditer sans retenue :

    "Cette table du Bonaparte à laquelle était allé s'asseoir Ribeyro est devenue au fil du temps un espace de joie pour DGF et moi, un lieu de bavardages animés, d'échanges d'idées et de citations littéraires extravagantes dites toujours par deux artisans patients qui, comme lui, préféreraient toujours la marge, le café bonapartien anonyme au célèbre Deux-Magots d'à côté.
    Souvent, pour me donner de l'allant, j'évoque chez moi ou en voyage des fragments de mes rencontres au Bonaparte, je célèbre leur charme et je les vois comme des scènes de résistance à la vitesse de notre époque, interprétées par deux artisans, elle et moi, qui y tournent le dos aux événements trépidants, à toute la grossière criaillerie générale qui nous incite à croire que le temps s'accélère et se multiplie en tous sens.
    Je crois que nous marchons tous deux de l'autre côté de cette machine frénétique. Nous sommes des personnes qui, vues de l'extérieur, peuvent paraître enclines à adopter d'étranges façons de vivre qui, peut-être, sait-on jamais, sont déjà les nôtres. Ce qui est sûr et certain, c'est que nous faisons partie de ce genre de personnes qui passent tant de temps à enquêter sur le monde qu'elles finissent par le faire l'un sur l'autre.
   Nous avons quelque chose d'artistes patients et tenaces. La lenteur, les tâtonnements, les doutes, l'insistance, la persévérance ou le bon accueil que nous réservons à l'art de la conversation constituent certains de nos signes distinctifs.
   L'étrangeté occupe une place centrale dans cette scénographie de ma mémoire, peut-être parce qu'il n'y manque jamais l'image de nous deux assis à la table de Ribeyro, à côté du petit buste de Napoléon dont la présence suffit à justifier le nom de l'établissement, détail kitsch qui rend tout encore plus amusant et, au fond, encore plus étrange.
    Je crois qu'on pourrait nous appliquer la phrase dite un jour par Marguerite Duras à ses voisins d'immeuble, les frères Priest :"S'il y a une chose dont je suis sûre, c'est que vous avez beaucoup conversé dans votre vie. Ce qui peut être aussi un art."
    Nous aimons l'art se confondant avec la vie, l'art le plus difficile. Nos conversations au Bonaparte nous semblent des exercices passionnants, peut-être parce qu'elles nous obligent à devenir des artistes." (p. 63-64 ; c'est moi qui souligne)
"Soleil vert" par Dominique Gonzalez-Foerster - Blow up - ARTE © Blow Up, l'actualité du cinéma (ou presque) - ARTE

lundi 9 janvier 2017

# 7/313 - Café Bonaparte

Sur la couverture de Marienbad électrique, le livre d'Enrique Vila-Matas, Klaus Kinski dans son costume de Fitzcarraldo, ce négociant en caoutchouc du film de Werner Herzog qui veut édifier un opéra en pleine jungle et faire franchir une colline à un bateau à vapeur.


Sauf qu'il ne s'agit pas de Kinski, mais de Dominique Gonzalez-Foerster, une plasticienne française qui se met ainsi en scène, lors de M.2062 (la partie de l’opéra), qui fut présenté en 2014 à la Fondation Louis Vuitton, Le livre fut par ailleurs publié à l'occasion de l'exposition de DGF au centre Pompidou, à Paris, du 23 septembre 2015 au 1er février 2016, un livre bien dans la manière de Vila-Matas, où l'on ne sait jamais vraiment ce qui est réel et ce qui est fictif, ce qui tient du canular et ce qui tient du fait avéré. "L’ensemble, écrit Christine Marcandier dans Diacritik, forme un diptyque fascinant, jeux de miroirs entre deux artistes, deux univers, deux manières d’interroger la création, en conversation, dans une double mise en espace de strates qui se superposent, se conjuguent, se répondent." Jeux de miroirs qui m'évoquent évidemment ceux du plasticien Otto Spiegel dans l’œuvre de Marc-Antoine Mathieu, dont la dernière performance se déroule dans le "musée-miroir" de Bilbao (spiegel signifiant aussi miroir en allemand).


Le premier paragraphe de Christian Garcin nous avait d'emblée plongé dans la thématique napoléonienne, celui d'Enrique Vila-Matas d'une certaine manière ne fait pas autre chose :
7 SEPTEMBRE 2013

Je comprends de mieux en mieux que nos rendez-vous au café Bonaparte et la joie irrésistible d'un échange d'idées sans inhibitions qui les accompagne deviennent, au fond, de petites tentatives de nager sous l'eau et de retenir notre respiration. De petites fêtes discrètes de l'esprit, toujours dans l'attente du plus émouvant, n'ignorant jamais qu'il est encore possible d'aller à la rencontre de tout.
Le café Bonaparte est situé 42 rue Bonaparte, la seule rue, nous l'avions vu, à porter ce nom-là à Paris. On va dire qu'il s'agit d'un détail, que ce n'est pas le propos du livre, et que la rencontre aurait aussi bien pu se faire dans un autre café de Saint-Germain des Prés. Pas si sûr, si l'on en croit Vila-Matas lui-même qui continue ainsi - second paragraphe :

Rendez-vous intenses, chargés de mots et d'idées qui, dans certains cas, ont même eu une incidence dans la vie d'autres personnes. Je pense au New-Yorkais Eduardo Lago qui, un jour à Paris, m'avait nonchalamment accompagné au Bonaparte pour faire la connaissance de Dominique. Après lui avoir dit qu'elle l'avait lu, elle avait ajouté que son style littéraire lui rappelait le Nabokov du manuscrit inachevé, L'Original de Laura. Juste après, Eduardo filait comme une flèche acheter ce livre, avec pour conséquence que l'ouvrage interrompu de Nabokov avait fini par engendrer Siempre supe que volvería a verte, Aurora Lee (J'ai toujours su que je te reverrais, Aurora Lee), l'étrange et audacieux roman que mon ami écrirait dans les mois suivants.
On retrouve ici cette double postulation européenne et américaine que j'avais pointée à la suite de l'examen du livre de Christian Garcin, d'autant plus que Vladimir Nabokov lui-même, écrivain russe naturalisé américain, résume en quelque sorte cette bipolarité.


Que le Bonaparte ne soit pas un détail anodin est encore visible dans une autre partie du livre, daté du 16 mars 2014. Cela commence par une rencontre placée sous le signe de la coïncidence :

DGF et moi, qui ne nous étions encore jamais vus, sommes arrivés à la réception de l'hôtel de Grenade, exactement au même instant, vers midi, le 24 novembre 2007. Comme si quelqu'un nous guidait ou que la vie elle-même voulait nous faire savoir qu'il était intéressant que nos deux arrivées coïncident. (p. 61)
Ceci amène Vila-Matas à évoquer un autre écrivain, Julio  Ramón Ribeyro, qui se décrit dans son journal en train de flotter en plein mois d'août dans le Paris de Saint-Germain-des-Prés : " La petite place de l'église était vide, il n'y avait pas une seul voiture garée. Le quartier était redevenu le village d'après guerre. Je me suis assis au café Bonaparte. Pratiquement seul, j'ai bu un café très serré à la terrasse sans sortir de mon incrédulité, me demandant si je n'étais pas en train de rêver."

Cette mention du Bonaparte n'est-elle pas étrange, écrit Vila-Matas ? "Je me souviens, poursuit-il, que les coïncidences, les hasards, les rencontres apparemment fortuites et qui ne le sont pas étonnaient Ribeyro. Et je me souviens aussi qu'il disait que, pour écrire, il ne lui semblait pas nécessaire de partir à la recherche d'aventures car il considérait que la vie, notre vie, était la seule aventure, la plus grande de toutes."

Julio  Ramón Ribeyro

Je ne connais pas du tout Ribeyro. En cherchant sur le net, je découvre que cet auteur péruvien, qui avait émigré à Paris en 1960, a surtout aimé la forme brève. Sur le blog Pasion de la lectura, on peut lire cette critique :

Ce recueil en prose [Passions apatrides] a été compilé pendant une trentaine d’années par l’ auteur et le titre vient du fait que, pour lui,  il manque à cette prose un territoire littéraire qui lui soit propre. Ce sont 200 paragraphes fragmentaires , assez courts , écrits sur une période de 30 ans,  d'une acuité, d’une profondeur, d’une sensibilité presque douloureuses et très mélancoliques. Il se dégage une tristesse, une ironie vectrice d’intelligence,  un pessimisme existentiel qui laissent le coeur lacéré et l’âme à vif. On pourrait dire que ces textes fragmentaires  répandent 200 éclats d’un miroir que l’on aurait brisé. Julio Ramón Ribeyro se proclamait un hédoniste raté. Le titre de ce livre figure aujourd’hui sur l’épitaphe de sa tombe.
"On pourrait dire que ces textes fragmentaires  répandent 200 éclats d’un miroir que l’on aurait brisé." Quelle troublante formule surtout si on la met en regard de certaines cases de l'histoire d' Otto (il s'agit de la fin de sa performance à Bilbao) :