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vendredi 17 novembre 2023

Polar Park et Adam et Eve

Que vient faire l'écrivain en berne David Rousseau à Mouthe, ou, plus précisément, au monastère du Val Dressé ? Il répond en fait à une invitation du frère Giacomo, qui veut lui révéler quelque chose de très important pour lui. Las, pas de chance, il arrive trop tard, ledit frère vient juste de s'en aller ad patres. Peu après, la découverte d'un meurtre au Polar Park va entraîner Rousseau dans une double enquête : qui est ce mystérieux tueur en série amateur d'art, et quel secret sur ses origines est parti dans la tombe avec le frère Giacomo ? Tout cela va s'entrelacer et c'est lors de la poursuite terminale du meurtrier que le secret va être levé.

Après l'enterrement du moine, Rousseau s'entretient avec le Père François, qui lui sert un verre de l'absinthe fabriquée au monastère, selon une recette dont il est visiblement fier de proclamer que le secret est gardé depuis 1655. Le secret, toujours le secret. La mère de l'écrivain, Claudine, est venue en retraite plusieurs fois au Val Dressé. Ayant appris sa mort, frère Giacomo a écrit à Rousseau en lui disant que sa mère était revenue, quand il était petit, lui dire quelque chose en confession. Et c'est ce que Giacomo voulait lui révéler, ce que le Père François ne peut croire, car cela revenait bien sûr à enfreindre le fameux secret de la confession.


Ce plan serré sur la bouteille et le verre d'absinthe n'est pas anodin : l'autoportrait de Van Gogh est directement lié au premier meurtre, avec l'oreille coupée trouvée dans le neige, et le cadavre du facteur maquillé en Vincent.

Plus tard, dans l'épisode 3, une autre étiquette de la bouteille d'absinthe va se révéler cruciale pour la suite. Elle emprunte cette fois à Adam et Eve.


Le dessin est de la main du frère Giacomo. L'Eve nue présentant la pomme n'est autre que Claudine qui a donc posé autrefois pour le moine en compagnie d'un jeune homme dont l'identité n'est pas établie. A l'épisode 4, Rousseau revoit la scène comme s'il y était  (c'est lui au premier plan, à gauche).


Un plan au double contraste : la capuche hivernale face au paysage édénique estival, l'austérité de la bure monacale face à la nudité candide du couple originel. Double échappée aussi hors du réalisme.

In fine, cela nous conduira à la résolution du secret des origines. Mais je n'aurai peut-être pas consacré un article à cet aspect de la série si je n'avais pas redécouvert un livre lors du rangement récent de la bibliothèque. Un livre acheté à Noz il y a pas mal de temps (je suis incapable de retrouver la date exacte et je n'ai rien noté à l'époque), dont le titre est Célébration de la Rencontre, publié chez Albin Michel en 2002. Il se présente en deux parties, un texte tout d'abord de Frédérique Hébrard, puis une exploration de tableaux sur Adam et Eve, commentés par Paule Amblard. Avec, par exemple, cette enluminure de Jean Fouquet, Le Mariage d'Adam et Eve, vers 1410 (selon l'autrice, mais ce doit être une coquille car ailleurs on donne vers 1470-1476 - en 1410, Fouquet n'était pas né...)


On remarquera que la nudité ne pose pas problème à l'époque, les sexes y sont représentés sans feuille de vigne superfétatoire. Même chose, un siècle plus tard, avec cette formidable gravure de la même scène par Jean Duvet (c. 1540-1555).


Un tableau se rapproche davantage du dessin du frère Giacomo, c'est celui du peintre flamand Hugo Van der Goes, Le Péché originel (vers 1475). On y retrouve la pomme tenue par Eve, et les sexes sont cachés (par la main d'Adam comme sur le dessin du moine ou par l'iris, symbole de la Vierge, pour Eve). C'est à se demander si ce n'est pas ce tableau qui a servi de modèle à Gérald Hustache-Mathieu.


Mais, encore une fois, je n'aurai peut-être pas développé cette résonance à la Genèse si je n'étais pas étrangement retombé sur l'Annonciation de Fra Angelico, que j'ai mise en exergue dans l'article du 5 novembre, Tout ce qu'il entendra, il le dira. Il s'agit du dernier tableau commenté par Paule Amblard. Bien entendu, le motif principal est la représentation de l'ange Gabriel et de la Vierge Marie, mais dans le tiers gauche de l'oeuvre que voyons-nous ? L'exil d'Adam et Eve, chassé du Paradis terrestre par l'ange de Dieu. C'est ce détail qui fait d'ailleurs la couverture d'un livre sur le peintre florentin.


"Yahvé Dieu fit à l'homme des tuniques de peau et les en vêtit" (Genèse 3, 21). Cette peinture a été réalisée quelques années après la fresque de Masaccio (1424-1425), représentant également l'exil du couple originel, mais dans une vision plus dramatique (et l'on notera aussi que la nudité est peinte sans tabou, enfin surtout celle d'Adam, à telle enseigne que le critique Edouard Dor lui a consacré un petit livre au titre lui aussi sans tabou, Les couilles d'Adam)


"Eve qui hurlait sa douleur, écrit Paule Amblard, est ici en prière. Seul le front plissé et la tête rentrée dans les épaules indiquent la souffrance. Et la peine d'Adam se lit dans cette main lui couvrant le visage. "Qu'ai-je fait ? semble-t-il dire. Le visage du chérubin est d'une douceur infinie comme sa peine. Seul le geste de la main, indiquant le chemin de l'exil, montre la rigueur qui s'exerce."

Décidément, ce Polar Park m'aura entraîné bien loin sur les chemins de l'art sacré.


dimanche 5 avril 2020

Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes

"Revenons au calme des noyers. Rien n'est plus calme apparemment qu'un noyer : il ne pousse pas très vite, son bois est donc solide, son feuillage est aéré et le vent ne casse généralement pas un noyer (à moins qu'il soit déjà mal en point). A observer les deux noyers, il est évident que les ramages ne se mélangeront pas. Le fait qu'ils soient si près les incite à grandir un peu plus que s'il n'y en avait qu'un, plus fins que s'il n'y en avait qu'un seul. S'il n'y en avait qu'un, son tronc et ses branches seraient plus épais. Et ses racines ... je n'y reviens pas ! La timidité supposée des noyers cache des complots, des menaces muettes, des récompenses en belles et gouteuses noix, des déceptions car certains noyers  veulent absolument être ingrats. Le noyer ne cache pas une belle âme, il ne cache pas une vilaine âme, le noyer fait ce qu'il peut. Mis en allées il peut être sublime : les allées de noyers de Lacs sont idéales dans notre paysage un peu vide." 

Le Doc  (communication personnelle)


Confinés, les camarades de la team Baxter § Baxter n'en sont pas moins prolifiques. Faut-il revenir sur la genèse de cette société secrète ? Je ne suis pas sûr que cela soit très éclairant, mais essayons tout de même : l'inventeur du nom c'est Nunki Bartt, peintre de son état, à la suite d'une virée dans la campagne castraise, sur les terres du Doc, à la recherche d'une hypothétique voie romaine et de tuileaux invisibles, à quelques jets de sagaie de l'usine Fenwal, anciennement Baxter, spécialisée dans la poche de sang (on voit déjà à ce simple énoncé l'entrelacement farouche de l'archaïque et du moderne).

Nunki Bartt, L'usine Baxter, 2020, Acrylique et poscas sur toile, 81 x 100 cm.


D'autres expéditions suivirent, dont les plus marquantes furent Angles-sur-Anglin, Tours et Nouans-les-Fontaines où nous découvrîmes La Pietà de Jehan Fouquet, un grand tableau sur bois du XVème siècle toujours visible dans l'église paroissiale. Une oeuvre étonnante qui inspira grandement notre bon peintre. Le confinement a donc réduit nos marges de manoeuvre mais qu'à cela ne tienne, une correspondance fougueuse a pris le relais, dont le grand ordonnateur fut cette fois-ci le mal-nommé Doc (dont les compétences en médecine sont franchement douteuses). "Je vous propose, écrivait-il, à la date du 21 mars, une baxter dérive adaptable au confinement que nous pratiquons." Il enchaînait ainsi : " Le système de contraintes que je propose est d’une simplicité quasi débile. Juste avant le Grand Confinement j’ai pu me procurer le premier volume de l’édition des œuvres complètes de Roberto Bolaño. J’ai donc un « baxter-terrain » dont je souhaite explorer avec vous quelques points de vue.  Plus de la moitié de ce qui  compose ce volume a déjà été publié en français. Mais le reste,  ce sont les poésies de Bolaño. Théoriquement, nous voilà au Saint des Saints, puisque le détective sauvage Roberto  n’a jamais été qu’un vagabond sur la piste de la « Poésie »." Je vous passe quelques détails et je vais directement à la proposition dans sa concrétude la plus concrète : "Sans aucune précaution particulière je vous propose un premier  poème (page 414). Il y aura un suivant. Et à un moment ça s'arrête.   Seul, confiné, « je rêve ».  Il y a l’ami, les terres de la Curiosité et l’âne. Cet âne, substitut de la moto de l’ami, me fait penser à l’âne de Giordano Bruno. Son aspect n’a rien d’enchanteur. Il est pourtant la vérité du courage et de l’espérance. "

Je ne vous recopie pas tout le poème de Bolaño, mais en voici tout de même la fin :

Et parfois je rêve que Mario* arrive
Avec sa moto noire au milieu du cauchemar
Et que nous partons vers le Nord,
Vers les villes fantômes où demeurent
Les lézards et les mouches.
Et tandis que le rêve  me transporte
D’un continent à l’autre
A travers une douche d’étoiles froides et indolores,
Je vois la moto noire, comme un âne d’une autre planète,
Séparer en deux les terres de Coahuila.
Un âne d’une autre planète
Qui est le rêve débridé de notre ignorance,
Mais qui est aussi notre espérance
Et notre courage.
Un courage innommable et vain, c’est bien vrai,
Mais retrouvé aux marges
Du rêve le plus ancien,
Dans les partitions du rêve final,
Sur le sentier confus et magnétique
Des ânes et des poètes.

Maurits Cornelis Escher, 1929, dans la Valle del fiume (La Crevaison)

Ce poème est puissant, mais revenons un moment sur Giordano Bruno et son âne. Nuccio Ordine y a consacré un livre entier, Le Mystère de l'âne, essai sur Giordano Bruno (Belles Lettres, 2005), que l'éditeur présente ainsi : "Analysée ici pour la première fois, la conception brunienne de l'asinité réserve d’autant plus de surprises qu’elle repose sur une forte contradiction: à l’asinité négative (oisiveté, arrogance, unidimensionalité) s’oppose en effet une asinité positive (labeur, humilité, tolérance) que notre tradition culturelle a trop souvent perdue de vue. L’âne, dans la perspective ouverte par Nuccio Ordine, a la double nature des Silènes d’Érasme: derrière son ingrate apparence se dissimulent des trésors." 

 

Il me souvient alors que j'ai acheté un livre de Giordano Bruno en revenant de Grenade, le 8 février 2019.  J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'ai quitté le RER à Saint-Michel et je suis allé à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, je suis passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vois en devanture ce livre de Bruno, Le Banquet des Cendres. Bruno ne m'était pas inconnu, la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates avait même exacerbé ma curiosité envers l'ex-dominicain brûlé vif pour hérésie en 1600 à Rome, sur le Campo dei Fiori. Je fis donc l'acquisition du volume, en même temps qu'un roman de mon bien-aimé Adalbert Stifter, L'homme sans postérité (et je ne peux oublier que c'est Nunki Bartt qui me le fit découvrir à travers cette extraordinaire nouvelle, Cristal de roche).

Je l'avais acheté, mais je ne l'avais pour ainsi dire pas lu. Cette mention de Bruno par le Doc m'incita à le reprendre. Il y a des signes qu'il faut suivre. Sur ce, deux jours plus tard, le 23 mars, je publie un nouvel article qui ne traite pas du tout de ce sujet-ci et qui prend pour titre le célèbre vers de Hölderlin, Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. Où j'évoque entre autres Paul Virilio, dont le concept d'accident intégral me semble si bien convenir aux temps que nous vivons.

Le 25 mars, je réponds aux deux amis en leur racontant l'histoire de la librairie Sillage : 

"Dans la vitrine, un livre me fit aussitôt de l'oeil : le Banquet des Cendres (La Cena de le Ceneri), de Giordano Bruno. Je l'achetai ainsi qu'un roman de Stifter. Je l'avais commencé, puis abandonné, remis à plus tard plus exactement.
Je le rouvre donc, et vois sur la page de titre

"Le Banquet des Cendres
décrit en
Cinq dialogues
pour
Quatre interlocuteurs
avec
Trois considérations
sur deux sujets

Au refuge unique des Muses"

5, 4, 3, 2, 1, Bruno dévidait la séquence numérique.
Bolaño/Bruno, Giordano/Roberto, des rythmes et des rimes existent donc de l'un à l'autre, du philosophe brûlé à Rome à 52 ans à l'écrivain mort d'insuffisance hépatique à Barcelone à 50 ans. Tous les deux vagabonds."

Le Doc me demande aussitôt : "Tu parles d'une libraire "Sillage" à Paris. A t'elle une renommée particulière ? Une histoire particulière ?" Mais c'est Nunki Bartt qui répond,le 26 mars, avec la verve qu'on lui connaît : 
"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz  (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm ** (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes,  je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "
Le lendemain, 27 mars, Bartt, de sa propre initiative, ayant lu ce que j'avais écrit sur Virilio,  m'apportait (dûment muni d'une attestation de déplacement dérogatoire, il va s'en dire) L'horizon négatif, un ouvrage publié en 1984 aux éditions Galilée, sises au 9 de cette même rue Linné. J'avais donc sous les yeux ces deux ouvrages achetés dans la même librairie, à peu de temps de distance, en toute indépendance. Et soudain, je fus frappé par plusieurs coïncidences :


Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle.
Et pour parachever cette collision  qui n'avait été rendue possible que par la proposition de dérive bolanienne du Doc, Bartt m'adressa une photo prise lors de son retour à Déols :


Ce petit monolithe rappelle furieusement la stèle de Trinity. L'inscription du Lion's club, de forme carrée, s'inscrit là aussi dans le triangle minéral. Autre détail troublant : le ginkgo biloba, que l'on voit à l'arrière-plan, objet du don lion's clubien, est réputé comme ayant été  la première espèce d'arbre à repousser après l'explosion de la bombe atomique le 6 août 1945 à Hiroshima. Mieux : un Ginkgo biloba, nous dit Wikipedia, situé à moins d'un kilomètre de l'hypocentre a survécu, les études scientifiques réalisées par la suite ont prouvé sa résistance aux agents mutagènes.

Ces coïncidences - littéralement pétrifiantes (Breton)-, en ce temps de désastre, ne sont  peut-être pas seulement anecdotiques.
Pour finir, ce dernier dessin reçu hier de l'ami Gary Tupolev, au format carré, inhabituel chez lui :

______________________
*
"On ne peut rien imaginer de R B sur cette piste poussiéreuse  si on n’y trouve pas de temps en temps  son compagnon « Ulysse », connu comme  Mario Santiago Papasquiaro , dont le vrai nom d’état civil était (dixit Wikipedia) José Alfredo Zendejas Pineda." 


** Germanique ? là je crois que le Bartt se mélange les pinceaux étymologiques, le nom vient de l'hébreu כְּפַר נַחוּם (« Kfar Nahum », Kfar désignant le village et Nahum la compassion, la consolation ; il s'agit littéralement du « village du Consolateur ». Mais le bougre a peut-être son explication.

lundi 17 juin 2019

Jeter la girafe à la mer

L'attracteur étrange s'amuse. Dernière facétie : un jeu de contiguïté entre le texte du dernier article et la barre latérale affichant l'actualité des sites que je suis dans la rubrique Autres sentes.


Sur cette copie d'écran du 15 juin, en face de la reproduction d'une page du roman damasien mettant en scène Saskia Larsen, la traqueuse phonique, nous avons le titre de l'article du musicien Jean-Jacques Birgé publié le 14 juin, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer. Le son est ici l'élément central : Saskia Larsen traque les Furtifs, ces "êtres de chair et de sons", tandis que la phrase mystérieuse renvoie au premier disque du batteur et compositeur Jacques Thollot, dont Birgé affirme qu'il est "un véritable chef d'œuvre, un bijou d'intelligence et de sensibilité comme il en existe peu".


Thollot. Ce nom déjà est un quasi palindrome, thème de mon dernier billet. "Quoi qu'il fasse, écrit Birgé, Jacques Thollot était avant tout un poète, jouant des fûts et des cymbales comme on compose des vers, des vers étranges comme ceux d'Henri Michaux qu'il adorait au point d'y trouver le titre de cet album assemblé lorsqu'il n'avait que 24 ans." Par curiosité, je lis le  long entretien que Raymond Vurluz et Birgé lui-même menèrent  avec Thollot fin 2002 [date palindromique] pour le Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz. Et, dès la première question posée par Vurluz, je reconnais des résonances familières :
"Raymond Vurluz – Comment choisis-tu de jouer de la batterie ?

Je faisais une sorte de bande dessinée sur des papiers comme des rouleaux à chiottes, mais c’était pour imprimer des comptes. Ça allait dans des machines. Je faisais des immenses histoires, des cirques interminables. Et dans les cirques, il y avait la fosse d’orchestre qui était en hauteur. Il y a toujours eu un rapport avec le rouge. Il y a beaucoup de rouge au cirque. C’était entre le cirque et les Indiens. Je dessinais beaucoup d’indiens avec des tambours et les fameux boum boum boum ! Tous ces trucs, ça fascinait. Ce qui m’a carrément illuminé, c’est les reflets à Tours où j’ai de la famille, par une lucarne de chez ma cousine couturière Alice, un 14 juillet. Les pompiers défilaient, avec les tambours au premier plan. Ça m’a achevé, si je peux dire… J’étais déjà dans un domaine où il y avait tout le temps une rythmique ou quelque chose de rythmique. J’ai suivi ce qui me plaisait le mieux et ça a abouti au premier tam-tam, avec des palmiers rouges sur fond jaune et un ou deux trucs verts, des couleurs qui vont pas du tout ensemble, et au pochoir, déjà. J’avais sept ans. C’était une époque où les gens s’invitaient encore beaucoup. À chaque fois qu’il y avait une soirée à Vaucresson, les gens dansaient et c’était l’occasion, comme la musique était un peu plus forte que d’habitude, de m’éclater à jouer derrière les disques." [C'est moi qui souligne]
Pompiers, tam-tam, c'est bien sûr Arrietta qui surgit à ces évocations. D'autant plus que celui m'a fait découvrir le cinéaste madrilène, le pas encore illustre (mais ça ne saurait tarder), Nunki Bartt, est originaire de Tours (faut-il rappeler la glorieuse expédition Baxter3 en cette ville fameuse, qui déboucha sur la découverte de la magnifique Pietà du tourangeau Jehan Fouquet ?). Et il se trouve que le dit Bartt est l'auteur d'un livre unique fabriqué à Angles sur l'Anglin, L'Angles d'Alice". 

Nunki Bartt, L'Angles d'Alice, page 6bis et 6ter, correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

age 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

Autres coïncidences : un des extraits de Damasio relatant une des traques de Saskia Larsen parle de livres sans doute "tombés ou jetés" (encadré vert), conséquences des mouvements des furtifs. Or, trois sites en vis-à-vis présentent une allusion à un tel geste de jet. "Jeter la girafe" bien sûr, mais aussi le "balance ton poste (de télé) de Diacritik et "l'atelier d'été, c'est lancé" du Tiers-Livre de François Bon.

On peut même se demander si le Aretha One Step Ahead du blog Etc-Iste de Thomas Vinau n'entre pas dans la danse lui aussi ? Aretha résonne fort avec Arrietta.


Terminons avec Jacques Thollot dont le vinyle Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer est édité par Le souffle Continu, 22€ (il reste peut-être, précise Birgé, quelques uns des 111 exemplaires transparents de l'édition limitée à 111 avec un dessin original signé de Stéfan Thanneur...)*

Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014". En 1959, dans une émission télévisée Jazz Memories et l'épisode En direct du Club Saint-Germain, on peut le voir à la batterie, âgé seulement de treize ans, et jouant le standard de jazz A Night in Tunisia de Dizzy Gillespie, accompagné par des musiciens aussi confirmés que Georges Arvanitas au piano, Robert Garcia au sax ténor, Bernard Vitet à la trompette, et Luigi Trussardi à la contrebasse. C'est bluffant et très touchant.**

_____________________
* 22, 111 sont également nombres palindromiques.

** A peine ai-je publié cet article que je m'avise d'une seconde coïncidence basée sur la proximité spatiale avec la barre latérale. J’écrivais donc : "Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014".Or, un peu plus bas, c'est le dernier article d'Arnaud Le Brusq sur Terre Gaste qui titrait L'enfant merveilleux.


mercredi 30 janvier 2019

Du Bois-Brûlé aux serpents brûlants

"Jonathan et Wilfred étaient côte à côte le long du mur.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'alpinisme, Fred ? demanda Jonathan sans le regarder Vous avez le vertige rien qu'à être sur une moquette trop épaisse.
- C'est la première chose qui m'est passée par la tête, Jon. "

Trevanian, L'expert, p. 19

"Bien que je sache qu'il y a un malheur en vue, le seul fait d'être attachés à la même corde me donne l'illusion d'une entente entre nous deux. C'est une erreur, mais je n'arrive pas à vouloir du mal à cette femme qui est en train de me trahir. Je lui montre la ligne de crête que nous allons suivre."

Erri de Luca, La nature exposée, p. 133.

Je  ne me suis avisé que tardivement qu'Erri de Luca et Trevanian, écrivains fort différents par ailleurs, avaient pourtant un important point commun : ils étaient tous les deux alpinistes. Et cette constante passion de leur vie se traduit dans leurs livres : les deux personnages principaux des deux romans découverts, l'un à Châteauroux, l'autre à Tours, sont eux aussi des alpinistes chevronnés. Jonathan Hemlock dans L'expert, le passeur-sculpteur sans nom connu dans La nature exposée, partagent la même connaissance intime de la montagne. 

Et de fait, à partir de là, je nouai trois brins : le fil tourangeau de l'expédition Baxter3, le fil castelroussin et le fil quaternitaire de l'article de Rémi Schulz, De la Pâque à Paco. Trois brins définissent une tresse. C'est donc une tresse que je vais décrire ici.

Rémi évoque sa découverte en 2011 du roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé (2002) : "Un drame en 5 jours consécutifs, du 17 au 21 avril, aboutit à une mort. Si l'année n'est pas précisée explicitement, plusieurs éléments du roman permettent de désigner 2000, et en 2000 ces 5 jours vont du Lundi des Rameaux au Vendredi saint. Claude Amoz contactée a reconnu que c'était voulu; j'étais le premier lecteur à lui communiquer ce constat."


On rejoint donc à la fois le fil baxtérien (La Pietà de Jehan Fouquet) et le fil castelroussin (les Rameaux d'Onfray et le crucifix du sculpteur italien). Rémi poursuit ainsi :
"Dans mon billet Claude A., je développai la coïncidence liée à cette découverte. J'avais trouvé Bois-Brûlé chez un bouquiniste lors de mon précédent séjour à Paris en mai 2011, durant lequel j'avais lu en bibliothèque le 5e et dernier roman de la Série policière de Claude Aveline, L'oeil-de-chat.
  Le roman débute le soir du Dimanche des Rameaux 1930, où l'on apprend ensuite qu'une mort est survenue. Si ceci est explicite, il faut lire attentivement le récit pour voir que le dénouement survient le vendredi suivant, Vendredi saint donc.
  Mon obsession des dates pascales m'a permis de découvrir 5 polars couvrant une pleine semaine pascale, se terminant donc le jour de Pâques. L'oeil-de-chat m'a fait envisager une nouvelle catégorie, s'arrêtant au Vendredi saint, et dans la foulée j'ai donc découvert un second polar de ce type, de plus émanant d'un auteur Claude A., une auteure en fait."
A la fin du roman d'Erri de Luca, alors que le sculpteur a terminé la "nature" et qu'il ne lui reste plus qu'à assembler la pièce sur la statue du crucifié, il se rend un matin au presbytère, mais le curé, commanditaire de la restauration, est absent, "occupé, dit-il, par les préparatifs de Pâques". Nous nous trouvons donc là aussi dans la semaine pascale. Il en profite pour aller dans la grande salle de la statue, où il est tout d'abord surpris par un nouvel éclairage plus vif.
"Je passe le bout de mes doigts autour des clous. Je m'étonne de ne pas l'avoir fait. Sur la tête du premier, celui des pieds, je sens quelque chose de gravé sous mon doigt. Je monte vérifier les deux autres. Je sens aussi sur eux comme un petit sceau. Je regarde mieux avec la loupe, ils sont différents. Je recopie ces signes pour les montrer au rabbin." (p. 146-147)
Revoilà donc les fameux clous de la croix, qui sont représentés, je le rappelle, au centre de La Pietà de Fouquet.


Le sculpteur va donc chez le rabbin, avec qui il entretenait un dialogue sur la comparaison du Christ avec un serpent : Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé, Jean, 3,14 - ceci étant la version Louis Segond de la Bible, car Erri de Luca rapporte le verset un peu différemment : "Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le fils d'Adam." La comparaison est surprenante : comment le serpent, associé au péché originel, à la désobéissance d'Adam et Eve, peut-il être associé au Christ ? Le verset fait allusion au serpent d'airain (c'est-à-dire de bronze, alliage de cuivre et d'étain) que Moïse mit sur une perche comme antidote à la morsure des serpents "brûlants" dans le désert :
« Alors [après avoir soupiré contre Moïse et contre Dieu] l'Éternel envoya contre le peuple des serpents brûlants [śĕrāpîm] ; ils mordirent le peuple, et il mourut beaucoup de gens en Israël. Le peuple vint à Moïse, et dit : nous avons péché, car nous avons parlé contre l'Éternel et contre toi. Prie l'Éternel, afin qu'il éloigne de nous ces serpents. Moïse pria pour le peuple. L'Éternel dit à Moïse : Fais-toi un serpent brûlant, et place-le sur une perche; quiconque aura été mordu, et le regardera, conservera la vie. Moïse fit un serpent d'airain [neḥaš neḥošet], et le plaça sur une perche; et quiconque avait été mordu par un serpent, et regardait le serpent d'airain, conservait la vie. » (Nombres, 21)
Ainsi, écrit de Luca, Jésus "devait-il être hissé en haut d'une poutre, à des fins de salut".  Le rabbin consulté lui explique que les lettres de l'alphabet représentent aussi des nombres, qu'un mot est aussi une série de chiffres, une somme, et que deux mots avec le même nombre forment un couple fixe : "le mot "serpent" a la même valeur numérique, la même somme de lettres que le mot "messie". Jésus est un juif instruit et il parle à un autre juif instruit, en mesure de saisir le sens de la comparaison. Comme fut élevé le serpent, ainsi sera élevé le messie."

Cette interprétation, assimilant la croix du Christ au serpent d'airain de Moïse, est opérée très tôt chez les premiers chrétiens, ainsi saint Justin (environ 100 – 165 ap. JC) dans son Dialogue avec Tryphon, 94, 3, lorsqu’il commente Nombres 21 :
Par là, comme je l’ai dit plus haut, il proclamait un mystère : il proclamait qu’il détruirait la puissance du Serpent qui avait provoqué la transgression d’Adam; il proclamait le salut pour ceux qui croient en celui qui par ce signe, c’est-à-dire par la croix, devait mourir des morsures du Serpent, à savoir les mauvaises actions, les idolâtries et autres injustices. Si vous ne l’entendez pas ainsi, expliquez-moi pourquoi Moïse a dressé le serpent d’airain sur un signe et a ordonné que ceux qui étaient mordus le regardent? Pourquoi ceux qui avaient été mordus se trouvaient-ils guéris, et comment, en donnant ces ordres, il n’établissait aucun symbole?
Adam, Ève et le serpent (cathédrale Notre-Dame de Paris).

J'ai déniché ce commentaire en effectuant une recherche sur ce passage biblique des Nombres, abondamment commenté sur le net. Le prêtre dominicain québecois André Gilbert, sur son site Mystère et Vie, écrit ainsi que "ce qu’il y a de particulier chez Justin, c’est bien sûr l’identification du signe qu’est le serpent d’airain à la croix du Christ, comme l’a fait l’évangéliste Jean. Mais c’est aussi le fait d’associer le serpent à la puissance du mal, source de la transgression d’Adam et de toutes les autres par la suite. Ainsi, la croix est présentée comme la destruction de cette puissance du mal pour tous ceux qui croient en elle. C’est en quelque sorte le rétablissement du paradis perdu et l’apparition du nouvel Adam".

Une autre exégèse très intéressante est celle donnée par le pasteur Marc Pernot lors d'une prédication dite précisément du Vendredi saint, le 14 avril 2017, et rapportée sur le site de L'Oratoire du Louvre.
"Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus et de Nicodème, lui, ne rend pas du tout Dieu responsable de la mort des personnes mordues par les serpents brûlants, au contraire. Ces serpents brulants sont interprétés par Philon non comme des punitions de Dieu mais comme la morsure des passions et du plaisir venant mordre et tuer notre esprit, notre intelligence (Legum Allegoriae 77ss). Ce serpent brûlant qui tue c’est celui de la tentation, c’est le serpent d’Adam et Ève, c’est celui qui éprouve même Jésus, dès le début de son ministère jusqu’à son désespoir à Gethsémanée et encore plus sur la croix, lui faisant même douter de la fidélité de Dieu.

Dans ce chapitre de l’Évangile selon Jean, Jésus prend délibérément position dans ce sens, innocentant totalement Dieu de juger et d’éliminer le coupable :

Dieu, nous dit-il, n'a pas envoyé son Fils dans le monde
pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
(Jean 3:17)
La présence et l’action de Dieu sont entièrement positives, rien à craindre de lui, mais tout à espérer. Et ceux qui souffrent et meurent ne meurent jamais sous les coups de Dieu, ni dans ce monde ni dans le monde à venir. Au contraire, Dieu travaille sans cesse pour nous sauver de nos propres serpents brûlants. Dieu a tellement aimé le monde, Dieu a tellement aimé chacun, qu’il a tout fait pour que nous ayons la vie éternelle, que nous soyons sauvés par lui.
Mais comment est-ce que « cela » marche ?
D’abord, comme le rappelle ici Jésus, c’est dans le désert qu’est le lieu de ce salut. Le désert, en hébreu midebar, c’est littéralement le lieu qui est à la fois hors de la parole (min-dabar, hors du bruit et du vacarme des voix humaines), midebar c’est aussi le participe présent du verbe dabar « parler », le désert c’est le lieu où Dieu est « parlant ». Un lieu de passage pour un temps de retrait temporaire hors du monde, pour entrer en soi-même. C’est le lieu de l’expérience mystique et du cheminement avec Dieu, grâce à Dieu."
Tout ceci ne m'a éloigné qu'en apparence du roman d'Erri de Luca. Rejoignons le sculpteur chez le rabbin, qui l'accueille dans son bureau ("une fortification de livres") avec un café turc (sa famille vivait à Istanbul). Il précise que leur Pâque est déjà passée : "Pour eux, c'est la célébration d'une traversée. Ils franchissent la frontière de l’Égypte et de l'esclavage. Ils entrent dans la liberté qui est, au début, un désert grand ouvert. Derrière eux, le passage se referme à double tour, ils inaugurent le voyage. C'est la première fête d'égalité des histoires sacrées, aucun d'eux n'est esclave." Le sculpteur montre alors les trois signes gravés sur la tête des clous, qui s’avèrent être des lettres hébraïques.
"Ce sont alef, dalet, mem, ils forment le nom Adam. C'est lui l'auteur, c'est ce que veut dire le sculpteur par ce message. Adam, l'espèce humaine tout entière, a planté ces clous en laissant sa signature. Dans les Évangiles, on rapporte la phrase "Pourquoi m'as-tu abandonné ?". C'est la répétition d'un vers de David dans un psaume. En hébreu, on peut lire sans point d'interrogation : "A quoi m'as-tu abandonné". Comme un acte d'accusation, regarde à quoi tu m'as abandonné. A quoi : en hébreu, on peut lire l'équivalent en valeur numérique : "A un Adam tu m'as abandonné". Voici son nom sur les clous." (p. 148)

S'il y a quelqu'un qui est féru d'hébreu biblique et de coïncidences numériques, c'est bien Rémi Schulz. Dans l'article cité au début, on ne s'étonnera donc pas de trouver ce passage :
"En 2003, inspiré par Leroux et Queen, j'ai envisagé un roman dont le point culminant se serait passé pendant la Semaine sainte 2004, Le parfum de l'amant d'Anouar. Adam Breger y était accusé d'un meurtre commis pendant la nuit pascale. Je découvris ensuite que dans Dans les bois éternels (2006), de Fred Vargas, son commissaire Adamsberg contribue à une "résurrection" le soir du Vendredi saint 2004. C'est le Vendredi saint à 22 h 15 que Kevin Byrne parvient à mettre hors d'état de nuire le tueur, juste avant qu'il ne tue la fille de Jessica."
Ah, il y avait longtemps que je n'avais pas croisé la piste vargasienne, c'est un plaisir de revenir sur ces traces. 
"Je me retrouve devant le gouffre des significations, j'ai besoin de m'appuyer sur une gorgée de café turc.", confie le narrateur d'Erri de Luca. De même, devant la prolifération exégétique qui s'est imposée à moi avec ces sacrés clous, je m'octroie une petite pause et clos ce billet que l'internaute moyen trouvera déjà bien trop long. Bien des choses encore à dire, mais ce sera pour la prochaine fois.


vendredi 25 janvier 2019

Toucher les vertèbres

"Able sourit et inclina la tête, accusant le coup.
 - Je dois vous demander une chose. Le commandant qui assistait à l'interrogatoire assez brutal de Hel s'appelait Diamond. Je sais, bien entendu, le penchant qu'ont vos concitoyens à s'identifier à des pierres ou à des métaux précieux, mais néanmoins la coïncidence des noms me frappe. Et la coïncidence est la plus grande arme du Destin."

Trevanian, Shibumi, Gallmeister, 2008, p.240-241.

En relatant notre visite à Nouans-les-Fontaines pour admirer la Pietà de Jehan Fouquet, m'étais-je éloigné de mon sujet précédent, à savoir le crucifix en cours de restauration d'Erri de Luca ? A l'évidence non, le tableau lui-même évoquant la crucifixion. Les clous du sacrifice étaient d'ailleurs en bonne place sur la composition, bien détachés, sur le sol gris, du corps du Christ et du voile de la Vierge. Là encore, pas de traînée sanguinolente, souvenir du martyre, juste la matité sombre du métal.


Je retourne dans le roman d'Erri de Luca, où le sculpteur ne cesse d'interroger les détails du marbre :
"Là où le dos s'appuie en haut contre la croix on voit une adhérence entre le corps et le bois. A cet endroit, le travail de sculpture a été difficile. Encore plus dans l'étroit passage entre le buste  qui se tord en avant et la croix. Il y a de la place pour passer la main et toucher les vertèbres. Les faisceaux musculaires de chaque côté de la colonne vertébrale sont la marque d'une grande pratique." (p. 80)
Cet espace étroit entre corps et croix, où allais-je le retrouver en ces mêmes jours ? Ni plus ni moins, étonnamment, que dans le Cosmos de Michel Onfray, dans les premières pages, où il donne un portrait très émouvant de son père (c'est dans ce registre, lorsqu'il parle de son enfance, de ceux qu'il aime, lorsqu'il est dégagé de ses certitudes philosophiques, que j'apprécie véritablement l'écrivain) :
" (...) il n'allait pas à la messe le dimanche, il ne se confessait pas (il n'aurait eu aucun péché à avouer), je ne l'ai jamais vu communier. J'ai le vague et très lointain souvenir de messe de minuit, mais peu et pas longtemps. En revanche, il ne manquait jamais aucun messe des Rameaux. J'aime que cette cérémonie chrétienne aux origines païennes ait été la sienne. (...) La fête chrétienne des Rameaux recouvre la fête païenne de la promesse de prospérité. Mon père revenait avec un bouquet de buis bénit. Loin des pays méditerranéens, le buis a remplacé la feuille de palmier : parce qu'il reste vert l'hiver. Il détachait un ou deux brins qu'il plaçait entre le bois du crucifix et la figuration du corps du christ. Un autre brin allait dans la 2CV, à côté d'un médaillon de saint Christophe." (p. 14-15, c'est moi qui souligne).
Et le crucifix je je retrouvai encore en écoutant dans la voiture, sur le court trajet pour me rendre au travail, une émission de France-Culture. Des quelques phrases échangées, je déduisis assez rapidement que l'invité devait être Olivier Roy (bien que je ne l'ai jamais entendu jusqu'à ce jour, le contenu me semblait correspondre à ce que j'avais pu lire sur la chronique de Philosophie Magazine traitant de son dernier ouvrage , L'Europe est-elle chrétienne ?", essai qui avait interféré avec ma lecture d'Antoine Blondin, voir On ne signera pas le traité de Westphalie). Or, pendant les quelques minutes que j'ai pu consacrer à l'émission, le symbole du crucifix est abordé à l'occasion d'un discours de Matteo Salvini, commenté ensuite par Olivier Roy (c'est à 16 : 15) :


Cette triple occurrence du crucifix au début de la seconde décade de janvier trouva ensuite des échos. Ainsi, le roman de Trevanian, L'expert, acheté et commencé à Tours, dont l'ouverture sur St.Martin-In-The-Fields* avait comme annoncé la trouvaille saint-martinienne de Nouans-les-Fontaines, comportait aussi des résonances christiques (et comme pour l'empalement initial, le détail apparaît dans un passage qu'on peut bien dire horrifique du roman) :
"Ses jambes nues et pas rasées pendaient sur le bord. Ses pieds étaient longs et osseux, comme le Christ d'un crucifix mexicain, et la façon molle dont ils pendaient trahissait la mort encore plus que l'odeur douce et insinuante. Comme il avait besoin de prendre sa part du châtiment, Jonathan rabattit l'imperméable pour regarder son visage. Il était crispé dans un rictus qui lui découvrait les dents. Il détourna les yeux." (p. 260)
Est-ce un hasard surnuméraire si le second écho met en scène un peintre ?
" L'atelier attenant à la maison de MacTaint était désert, à l'exception du peintre décharné à l’œil fou qui foudroya Jonathan du regard lorsque, en entrant, celui-ci apporta avec lui une bouffée d'air glacé. Il marmonna quelque chose d'un air furieux, puis se remit à l’œuvre magistrale à laquelle il travaillait depuis onze ans : une gigantesque vue pointilliste des docks de Londres peinte avec une brosse à trois poils.
Jonathan passa devant lui à grands pas, encore mal assuré sur ses jambes, et se dirigea vers la porte qui donnait sur l'appartement.
Le peintre se remit au travail. Puis, au bout d'une minute, son visage émacié de crucifié se leva et se tourna vers la porte. Il y avait quelque chose de bizarre chez cet intrus. Quelque chose dans sa tenue." (p .283, c'est moi qui souligne)
Aujourd'hui même, où je décide de rédiger cet article, je lis dans Le Monde, dans un entretien avec le nouveau premier ministre du Québec, François Legault, cette dernière question posée par Nicolas Bourcier :
"Quid du crucifix posé sur le mur de l'Assemblée nationale ?

La question est : où trace-t-on la ligne ? On a une croix sur notre drapeau, une croix sur le mon Royal, on a beaucoup de signes qui rappellent notre passé religieux. Cela fait partie de notre patrimoine. Je ne suis pas mal à l'aise avec ça. Ce qu'il nous faut, c'est un cadre, un cap raisonnable. A nous de le donner pour éviter tout dérapage."

Le crucifix du Salon bleu

Enfin, il me faut signaler un dernier écho avec le dernier article publié par Rémi Schulz sur son site Quaternité, De la Pâque à Paco. Article daté du 16 janvier, mais que je n'ai vu qu'aujourd'hui affiché dans ma barre latérale. Il y avait un bon bout de temps que je n'avais plus enregistré de connexions avec les recherches de Rémi, ce fut donc un plaisir d'en relever plusieurs :
"Ce n'est cependant qu'en 2011, bien des années après cette découverte, que j'ai enfin lu un roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé (2002). Un drame en 5 jours consécutifs, du 17 au 21 avril, aboutit à une mort. Si l'année n'est pas précisée explicitement, plusieurs éléments du roman permettent de désigner 2000, et en 2000 ces 5 jours vont du Lundi des Rameaux au Vendredi saint. Claude Amoz contactée a reconnu que c'était voulu; j'étais le premier lecteur à lui communiquer ce constat. (...)

Alors un Vendredi saint 4/4 situé 44 fois 44 ans après le jour de la Crucifixion, ça me parle... Barth est-il aussi concerné que moi par la quaternité? Je n'en sais rien, mais rappelle que lorsque vient le 26 juillet 1969, il fait écrire à l'un de ses épistoliers que ç'aurait été le 94e anniversaire de Carl Jung.

  Plus de 7 ans après la découverte coup sur coup des polars "Vendredi saint" des Claude A., j'ai trouvé un troisième polar de ce type le 23 décembre, quelques jours après avoir vu que l'acrostiche donné par Barth pouvait livrer AMOZ (mais je n'ai pas pensé immédiatement à Claude Amoz, d'abord à Amos Oz, lequel devait décéder quelques jours plus tard)."
Les Rameaux (chers au papa d'Onfray), la crucifixion, un Barth (qui bien sûr renvoie à mon ami Bartt du périple baxtérien), un Amos Oz (cité dans le même billet qu'Olivier Roy), voilà bien des ramifications qu'il faudrait peut-être explorer.

Mais c'est une autre, toute fraîche, qui vient juste de m'apparaître, que j'explorerai dans la prochaine livraison. Disons seulement qu'elle a quelque chose à voir avec ces fameux clous de la croix.

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* Saint-Martin-In-The-Fields, à Londres, renvoie évidemment au prieuré Saint-Martin-des-Champs, situé dans le 3e arrondissement de Paris, aux nos 270–292 rue Saint-Martin. Lisant la longue notice wikipedia qui lui est consacrée, je débouche in fine sur une miniature du bon Jehan Fouquet représentant sainte Anne et ses filles (dont la Vierge) devant l'église du prieuré Saint-Martin-des-Champs.

Miniature tirée du Livre d'heures d'Étienne Chevalier par Jean Fouquet, XVe siècle

mardi 22 janvier 2019

Baxter 3 : De Nouans à Nohant

Je devais à l'origine développer une série autour du crucifix mais je me vois contraint d'opérer un détour. Contraint n'est pas le bon mot car je le fais, ce détour, de la meilleure grâce du monde. D'ailleurs il n'en éclairera que mieux, vous le verrez avec évidence, le thème prévu. Ce détour passe par l'expédition tourangelle menée ce week-end avec Nunki Bartt et le Doc. Troisième expédition Baxter § Baxter, ainsi que les nomme Bartt, à la suite de la première virée dans la campagne castraise, à la recherche d'une hypothétique voie romaine et de tuileaux invisibles, à quelques jets de pierre de l'usine Fenwal, anciennement Baxter, spécialisée dans la poche de sang (on voit déjà à ce simple énoncé l'entrelacement farouche de l'archaïque et du moderne). La seconde virée nous avait conduit par un très beau jour de septembre à Angles sur les rives de l'Anglin, Angles si chère à Bartt qu'il avait quitté Tours, sa ville d'enfance, pour y venir vivre et travailler. En allant à Tours, nous revenions donc sur la ville natale, et tout d'abord dans le quartier Saint-Symphorien où Bartt se souvient avoir vécu entre les rumeurs de la cour de récréation de l'école Paul Bert et le bruit des métiers à tisser de la filature Roze, aujourd'hui en voie de transformation en résidences privées. Pourtant ce n'est pas de Tours qu'il va être question ici, mais du petit village de Nouans-les-Fontaines où, sur le chemin du retour, nous nous arrêtâmes - à l'instigation du Doc, avisé capitaine de bordée -, pour admirer La Pietà de Jehan Fouquet, un grand tableau sur bois du XVème siècle toujours visible dans l'église paroissiale.


Magnifique tableau attribué (presque tout le monde est d'accord) au plus grand peintre français de l'époque, le maître de Tours, ce Jehan Fouquet qui a donné là une oeuvre empreinte d'une remarquable douceur (dont il me souvient à l'instant qu'un autre tourangeau - Stéphane Audeguy - prononça l'éloge*). Douceur dont témoignent le soin avec lequel Joseph d'Arimathie et Nicodème, les deux vieillards à barbe blanche déposent le Christ sur les genoux de la Vierge, mais aussi le geste protecteur de Jean auquel fait écho la main ouverte de Jacques (reconnaissable à son bourdon), sur le côté droit, dans le dos du commanditaire de l’œuvre (dont l'identité nous reste inconnue). Pas de surenchère sanguinolente, les blessures divines se réduisent à de simples estafilades. Chacun est recueilli, peut-être concentré sur son propre secret, comme le suggérait le Doc. Pour en savoir plus long sur le peintre, on peut aller à la maison, un peu plus bas, dépourvue de gardien, où, pour cinquante centimes d'euro, on passe un portique ouvrant sur deux salles d'exposition. Nous sommes rentrés ensuite au bercail, sous un ciel de pleine grisaille, tous les trois soudain silencieux après avoir tant conversé.

Le soir même, je me replongeai dans l'un des livres achetés la veille dans une bouquinerie de la rue Colbert, Le Bibliovore, où nous nous étions réfugiés pour échapper à une averse. C'était L'expert, un roman de Trevanian**, auteur dont j'avais déjà lu Shibumi et La sanction, auteur dont la véritable identité (Rodney Whitaker) était restée longtemps inconnue : "Un écrivain protéiforme et inclassable, nous dit la notice de Gallmeister, la maison d'édition qui republie ses ouvrages, qui aura écrit des ouvrages sur le cinéma et d’autres romans et nouvelles, sous son propre nom, sous le pseudonyme de Trevanian, mais également sous ceux de Benat Le Cagot (le nom d’un personnage de Shibumi), Nicolas Seare, Edoard Moran ou Jean-Paul Morin. Il révèle que tous les pseudonymes qu’il utilise sont d’abord des personnages qu’il a lui-même créés."Bref,je reprenais cette lecture commencée la veille, dans la chambre qui m'avait été allouée chez l'amie du Doc qui nous avait gentiment hébergés au soir de notre périple (lectrice elle-même de Trevanian : nous n'en avons pas parlé mais j'ai aperçu sur un bureau un autre de ses romans, The Main)***

La première page du roman portait le titre suivant : St. Martin-In-The-Fields. Et la première phrase annonçait la couleur : Sa souffrance était immense. Mais du moins était-elle finie. Le chapitre commençait par une vision d'horreur : un homme était empalé sur le beffroi de l'église londonienne.
Pour ce qui est de la douceur, avec Trevanian on peut repasser.

Je songeai alors que l'église de Nouans-les-Fontaines était aussi une église Saint-Martin. Rien d'étonnant à cela : saint Martin est le saint tourangeau par excellence, et une palanquée d'églises lui sont consacrées. Néanmoins, je me souvenais aussi de l'étude que j'avais publiée dans Alluvions en juin 2017, L'axe des saint Martin, où je montrais qu'un alignement d'églises romanes dédiées au saint reliait Lacs, Ardentes, et Vic à l'église Saint-Etienne de Déols, commanditaire des prestigieuses fresques de Vic, où l'histoire de Martin fait partie prenante du programme iconographique.



J'avais prolongé l'axe au nord de Déols sans trouver à l'époque d'indices significatifs (mais il m'avait semble-t-il échappé que Villegongis, traversé par l'axe, s'honore aussi d'une église Saint-Martin). Il m'intéressait maintenant de vérifier la position de Nouans-les -Fontaines par rapport à cet axe martinien. Je ressortis pour l'occasion ma vieille carte Michelin 68, et prolongeai donc l'axe tracé alors au crayon de papier. Éblouissement : il rejoignait très exactement le village de La Pietà !


J'ai effectué le tracé sur Geoportail en utilisant les outils d'annotation du site, chacun peut vérifier la précision du tracé.
Voici à une échelle plus réduite le début de l'axe :


Je m'avise, ce qui ne m'avait pas frappé en 2017 avec autant d'évidence, que l'alignement traverse les deux châteaux d'Ars et de Nohant. Nohant, la maison de George Sand, elle qui a puissamment contribué à sauver les fresques de Vic lorsqu'elles ont été redécouvertes sous le badigeon de chaux par l'abbé Périgaud en 1849. Nohant dont la proximité phonétique avec Nouans prend soudain une résonance particulière. La Pietà de Fouquet n'a-t-elle pas aussi été redécouverte après une très longue indifférence ? C'était en 1911 par Paul Vitry****, conservateur des sculptures au musée du Louvre et d'origine tourangelle. Le tableau était alors situé au-dessus de la chaire de l'église, presque invisible, nous dit Wikipédia.
Voici  la fin de l'alignement :


Pourquoi les moines de Déols font-ils exécuter un travail artistique de haute volée dans une simple église de campagne ? Pourquoi le peintre du roi qu'est Jehan Fouquet voit-il un de ses tableaux majeurs conservé dans un village sans prestige particulier ? N'est-ce pas parce que cette simplicité cache chaque fois une orientation sacrée ?

Tandis que la pluie mêlée de neige descend à ma fenêtre à cet instant où j'écris, il me reste encore à faire une remarque d'importance : cette visite à Nouans je l'ai effectuée, je l'ai dit, avec mes deux compères, Nunki Bartt et le Doc. Or, Bartt vit à Déols et le Doc vit à Lacs.


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* "La douceur est vouée à une irrémédiable minorité : ce charme est son secret. C'est précisément pourquoi, il me semble, toutes sortes de forces politiques, sociales, morales s'acharnent  à la falsifier. Toute force réactive hait la douceur et cherche à la remplacer par d'odieux simulacres : la mièvrerie, la niaiserie, l'infantilisme, le consensus.
Je propose d'appeler ici douceur  l'ensemble des puissances d'une existence libre ; définition  générale, mais non vague, si l'on veut bien y réfléchir." (Petit éloge de la douceur, p. 9-10, Gallimard, 2007.)

** Trevanian est apparu une fois dans Alluvions, à l'occasion d'un article autour du film Paterson. Le couple du film regarde au cinéma L'ile du Docteur Moreau.

*** Les vignettes des livres The Main et L'expert apparaissent côte à côte dans la notice déjà citée de Gallmeister.
**** Vitry ne signale toutefois sa découverte qu'en 1931, dans une communication à la société des antiquaires de France, puis en publiant un article dans la Gazette des beaux-arts en 1932.