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samedi 16 novembre 2024

Le goût du néant

Jeudi dernier, un autre fil de réflexion (autour d'Abraham et Isaac, qui émergera sans doute bientôt ici, mais l'heure n'est pas encore venue) me conduit à la médiathèque pour emprunter Donner la mort, de Jacques Derrida, un essai qu'il a fallu aller chercher au magasin. Comme d'habitude j'ai jeté un œil sur les livres désherbés. Et c'est donc là que j'ai trouvé Dans le café de la jeunesse perdue, de Patrick Modiano, un exemplaire qui portait le tampon de la Bibliothèque Beaulieu. Pour un euro, le voici donc tombé dans mon escarcelle. Peut-être le possédais-je déjà, je ne savais plus. Ce n'était pas le cas, je l'avais lu en janvier 2013 mais j'avais dû l'emprunter justement à la médiathèque. 

Trace est conservée sur le blog de cette première lecture, avec cet article du 14 janvier 2013, Horizons perdus. Suivi le 21 janvier d'un texte du Doc : Guy de Verre … « La recherche du lierre perdu » !*

Pourquoi revenir sur ce roman ? Eh bien tout simplement parce que le personnage central n'est autre que Kaki, la Jacqueline Harispe du récit de Philippe Jaenada. Sauf que Modiano la présente comme Jacqueline Delanque surnommée Louki, et qu'il s'inspire très librement de l'histoire de la jeune femme. Jaenada le mentionne bien sûr au début de sa quête bistrotière. Je l'ai relu aussitôt, avec un très grand plaisir. J'en avais oublié, depuis onze ans, bien des détails, et en premier lieu la citation en exergue de Guy Debord : "A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie, qu'ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue."

Cette sombre mélancolie, je l'avais épinglée chez Jaenada. Sur mon agenda, j'ai recopié cinq passages, pas un de plus, de son livre de plus de quatre cents pages. Et le premier était celui-ci : "Je sentais au volant une petite nappe de brume, ou un bourdonnement, en moi, difficile à identifier, ce n'était pas de la nostalgie, je ne regrette pas cette période, je suis bien maintenant, de la mélancolie peut-être, mais pas la "sombre mélancolie" de Debord ; comme une mélancolie claire et légère, même si c'est antinomique. Une sensation de vertige." (p. 112-113)

Chez Moineau en 1956, par Ed van der Elsken

A vrai dire, ce passage je ne l'avais pas pointé pour la référence à Debord mais parce qu'il évoquait le vertige, mon inlassable thème de méditation. La seconde citation prolongeait la première, Jaenada avait posé ses valises à Saint-Jean-de-Monts : "Je me dis aussi que cela explique cette vague sensation de vertige que j'éprouve depuis Dunkerque, je tourne sur un très grand manège." (p. 158)

Et c'est sur ce mot même de vertige que s'achève le livre (et pardon de spoiler si vous ne l'avez pas lu) : "Kaky est montée là, face à la rue, elle se tient d'une main derrière elle à cette barre. Son grand cœur, étrange, malheureuse. Je me penche légèrement, je regarde en bas, les éclats de verre dans le caniveau. Une seconde quarante-six. Je regarde ma main, je regarde en bas. J'ai le vertige. "(p. 478) 

Chez Moineau, à Paris, en 1953. Jacqueline Harispe, alias Kaki, est la deuxième en partant de la gauche. (Ed van der Elsken. Nederlands Fotomuseum)
 

Je ne peux résister à citer le quatrième passage de Jaenada transcrit dans mon agenda : "Mais même si plus grand chose ne me surprend, même si la vie est une gigantesque toile de coïncidences troublantes, je reste un moment médusé en apprenant que, parmi toutes les victimes et tous les assassins possibles dans Paris, l'ancien admirateur aigri de Kaky a été tué par le meilleur ami du mari de Sarah, vingt ans après leur amitié, leurs soirées chez Moineau." (p. 446)

La vie, gigantesque toile de coïncidences troublantes. En voici une autre, de coïncidence, qui s'est déclarée cette nuit-même où je relus Dans le café de la jeunesse perdue. Trois jours plus tôt, j'avais récupéré un autre livre du Goncourt des détenus, Dors ton sommeil de brute, de Carole Martinez. F. l'avait lu et apprécié, mais je ne l'avais pas encore ouvert. Jeudi soir, après avoir revu Le Nom de la rose à l'Apollo, j'avais eu une courte conversation sur le trottoir avec Eric, le référent de Lire pour en sortir, et, sans que je l'évoque moi-même, il m'avait dit beaucoup de bien de ce roman. Et donc, un peu plus tard, alors que j'étais plongé dans Modiano, cette insistance, cet écho redoublé, me traversa l'esprit. Je connais les ruses de l'attracteur étrange pour me mettre discrètement sur une piste. Je suis allé chercher l'ouvrage qui était encore dans le sac transparent que je prends pour me rendre à la Centrale. Je l'ouvre et tombe sur le poème de Baudelaire dont un vers lui donne son titre.

              LE GOÛT DU NÉANT


Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute ;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !

Le Printemps adorable a perdu son odeur !

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?

Je ne vais pas plus loin pour ce soir. Le poème m'a suffi, m'a comblé d'une certaine manière. Je sais que j'y reviendrai.

Je reviens à Modiano. Je parviens à la page 96, où je lis, avec une sorte de sidération :

"Et puis la vie a continué, avec des hauts et des bas. Un jour de cafard, sur la couverture du livre que Guy de Vere m'avait prêté : Louise du Néant**, j'ai remplacé au stylo bille le prénom par le mien. Jacqueline du Néant."

Je ne suis pas allé plus loin cette nuit-là.



____________________

* Avec une erreur sur le nom du personnage : Guy de Vere et non Guy de Verre. 

** "Louise de Bellère du Tronchay, dite Louise du Néant, est une mystique française née en 1639 et morte en 1694. Elle est connue pour ses lettres envoyées à ses confesseurs, témoignage de la vie à la Salpêtrière au XVIIe siècle, mais surtout du basculement de l'expérience mystique vers l'état pathologique."(Wikipedia)

jeudi 14 novembre 2024

D'Omeoteotl à l'Etoile scellée

En retrouvant cette magnifique sculpture huaxtèque d'Omeoteotl (le dieu Deux : de ome "deux", et teotl  "dieu"), je ne pouvais pas ne pas penser à Fred Deux, le dessinateur-écrivain dont j'ai souvent parlé ici. D'autant plus qu'au mois d'octobre, j'avais cherché, avec les deux amis, le Doc et Nunki Bartt, la maison du Couzat que Fred et Cécile occupèrent entre 1973 et 1985. Expédition (le mot est sans doute un peu fort) qui devait être la matrice d'un texte pour le prochain numéro des Cahiers de Cécile Reims et Fred Deux, à la gentille invitation de Tristan Sénécal, le maître d'oeuvre de la fredologie.

Dans Exégèse du Temps magique, j'ai cité le texte qu'Alain Jouffroy écrivit sur le couple en 2002. Il suffira alors de poursuivre sa lecture pour tomber sur cette dualité exprimée par Ometeotl : Fred Deux, écrit-il, "lutte, millimètre par millimètre, avec un acharnement méticuleux, contre ce que Guy Debord appelait le régime de la Séparation. Sans l'avoir voulu au départ, Fred Deux est devenu l'unificateur d'un double monde. Et c'est parce qu'il est lui-même "Deux" qu'il pousse systématiquement dans la direction du "Un". Il ne travaille pas comme Duprey, "derrière son double'", mais "avec" son double : consciemment, délibérément , même si, à la fin des fins, il ne sait pas pourquoi, ou, plutôt, ne "veut" pas le savoir."

Je ne suis pas bien sûr d'avoir compris ces lignes, et, allons plus loin, je suis même plutôt certain de ma mécompréhension. Deux références sont avancées, non explicités, Debord et Duprey. Debord que je n'ai pas lu, que je ne connais que par la bande, et puis aussi, tout récemment, à travers la lecture du dernier opus de Philippe Jaenada, La désinvolture est une bien belle chose. Au cœur du livre on trouve le suicide d’une certaine Jacqueline Harispe, surnommée Kaki, à Paris, en 1953. Jaenada tente de comprendre pourquoi une jeune femme de 20 ans, belle et talentueuse, choisit de mourir, elle qui faisait partie d'une bande de jeunes qui fréquentaient le café Le Moineau, 22, rue du Four, dont un autre habitué était Guy Debord. 

 

Debord n'est donc pas le personnage principal mais il est souvent cité, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il n'apparaît pas comme un homme très chaleureux. Ce que Jaenada confirme sans détour dans un entretien à Moustique : "Il ne m’est pas sympathique, mais il fréquente ce café Chez Moineau. Sans lui, personne ne saurait qui sont ces gens car il leur a rendu hommage dans ses films et dans ses écrits, mais je lui en veux… J’en veux à Debord d’avoir observé ce qu’il voulait observer Chez Moineau - et il faut savoir le faire - et puis après, d’avoir rejeté ces gamins comme des merdes."

Duprey, c'est Jean-Pierre Duprey, un poète né à Rouen en 1930,  profondément marqué par les bombardements alliés sur la ville du 19 avril 1944. Plus de 4000 bombes larguées faisant 20 000 sinistrés et 900 morts. Suivis de la Semaine rouge, du 30 mai au 5 juin, où les ponts de la ville et les rives de la Seine sont pilonnés. « Je suis mort et pourtant bien vivant », écrit Duprey, mobilisé, avec les autres élèves de sa classe, pour participer aux opérations de sauvetage. Il confie dans son carnet intime, « être épuisé d’avoir passé la journée à refaire des morts entiers avec des morceaux pour pouvoir les enterrer. » Christophe Dauphin, de la revue Les hommes sans épaules, écrit : "Écorché, révolté, à vif, en proie au néant, entre colère et dégoût, déjà, le jeune Jean-Pierre Duprey marche dans les décombres de Rouen, le mal être en bandoulière : Donnez-moi de quoi changer les pierres, - De quoi me faire les yeux – Avec autre chose que ma chair – Et des os avec la couleur de l’air ; - Et changez l’air dont j’étouffe – En un soupir qui le respire – Et me porte ma valise – De porte en porte…"

Il rencontre  à l'été 1948 une autre Jacqueline, Jacqueline Sénard, infirmière avec qui il va s'installer à Paris, où il achève l’écriture de Derrière son double, dont il adresse le manuscrit par la poste à la Dragonne, la librairie-galerie où André Breton le découvre. Le 18 janvier 1949, il répond à Duprey : "Vous êtes certainement un grand poète, doublé de quelqu’un d’autre qui m’intrigue. Votre éclairage est extraordinaire. » Peu après, Duprey assiste, en restant silencieux la plupart du temps, précise Dauphin, aux réunions du groupe surréaliste. De même, Fred Deux, après avoir rencontré Cécile Reims en 1951, fait la connaissance de Breton et assiste lui aussi aux réunions de ce groupe. Les deux artistes s'y sont-ils croisés ? On n'en sait rien.  Duprey, à partir de 1950, délaisse l'écriture pour la sculpture. Il ne reviendra à la poésie qu'en 1959, année de grande crise psychique. Pour exprimer sa révolte contre la Guerre d'Algérie, il pisse sur la flamme du Soldat inconnu, sous l'Arc de Triomphe. Passé à tabac par la police, emprisonné, interné à Sainte-Anne du 7 au 30 juillet 1959, il envoie, le 2 octobre 1959,  le manuscrit de son ultime livre de poèmes, La Fin et la Manière, à André Breton, demandant à sa femme d’aller le poster. À son retour, Jacqueline le retrouve pendu à la poutre de son atelier. 

C'est Alain Jouffroy, justement, qui signe une des postfaces de Derrière son double, dans l'édition de Poésie/Gallimard. 

«Jean-Pierre Duprey ne s'est pas contenté de se taire après Derrière son double, il lui a fallu faire succéder à la Fin et la Manière un silence double : celui de son œuvre, celui de sa vie. Il ne s'est pas borné à nous inviter à descendre dans les sous-sols mythologiques où la vie et la mort se regardent en chiens de faïence, il a réuni les rênes de sa catastrophe personnelle dans une seule main. Plus aucune illusion, plus d'antinomies, plus de bipolarité, plus de divorces baudelairiens, mais "tout le vital, ce qui est -", en bloc : "la fuite temporelle" est l'épopée de tous les phantasmes, la mêlée définitive du vrai et du faux, du tangible et de l'intangible, de l'ombre et de la lumière, et cela jusqu'à ce geste triangulaire sur lequel il nous reste à nous interroger : l'envoi du manuscrit de la Fin et la Manière à André Breton quelques minutes avant sa mort.»

Googlisant Fred Deux + Jean-Pierre Duprey, je suis tombé sur un article de la revue Mélusine, qui rend compte des travaux du Centre de Recherches sur le Surréalisme de Paris : La galerie à l'étoile scellée, par Renée Mabin. Le 28 novembre 1952, André Breton a rédigé un texte de présentation pour cette galerie d'art dont il assure la direction artistique (c'est un an plus tard exactement, le 28 novembre 1953, que Kaki se défenestre). Elle est mentionnée dans la biographie du livre Fred Deux Cécile Reims, Une vie à l'année 1954 : "Fred participe à l'exposition surréaliste à l’Étoile Scellée." Le nom de la galerie n'est pas anodin :

Au début de l’article de la revue Arts, Breton explique le choix du titre, A l’Étoile scellée, assez mystérieux, en relation avec l’Alchimie (3) . Depuis le mois de novembre 1952, Breton et ses amis suivent, tous les dimanches, à la Salle de géographie, les conférences de René Alleau sur les Textes classiques de l’Alchimie. René Alleau, un esprit brillant, lie amitié avec les Surréalistes et participe à certains de leurs débats. Placer la galerie sous le signe de l’Alchimie, c’est d’abord faire référence à toutes ces images extraordinaires qui illustrent les traités et constituent un défi pour les interprètes de notre temps. C’est aussi évoquer un langage secret qui a des analogies avec la poésie. René Alleau propose plusieurs noms énigmatiques pour la future enseigne : A la lune feuillée, Au cœur de Saturne, A l’étoile scellée. Selon Jean Claude Silbermann, c’est Julien Gracq qui fait pencher la balance en faveur de ce dernier titre qui permet une lecture plurielle. L’expression peut évoquer le secret de l’entreprise artistique, l’éclat de sa réussite, le mystère de l’œuvre elle-même, mais, phonétiquement, elle change de signification. Les enseignes populaires jouent ainsi sur une dualité de sens créée par les sonorités : Au lion d’or n’est autre qu’Au lit on dort. De même, A l’Étoile scellée peut s’entendre Ah les toiles c’est laid, ce qui rappelle avec humour que l’art surréaliste n’a pas le culte du beau. (C'est moi qui souligne)

La galerie est inaugurée le 5 décembre 1952, avec des tableaux de peintres de la première vague du groupe surréaliste, comme Ernst, Tanguy ou Brauner, "en dépit de toutes les dissensions, parce que l’œuvre des exclus reste représentative de la peinture surréaliste. André Breton reçoit, dit Robert Lebel « avec la courtoisie parfaite d’un maître de maison qui pratique l’oubli des différents et même des injures »(6). En outre, il accueille aussi des jeunes gens réunis autour du poète Jean Pierre Duprey dont le manuscrit Derrière son double, déposé en 1948 à la galerie La Dragonne, l’a enthousiasmé, et qui désormais sculpte des reliefs en béton. Font partie de ce petit groupe, Mirabelle d’Ors, Fred Deux, Maurice Rapin, Andralis."

Ce serait donc dès 1952 que Fred aurait exposé à l’Étoile scellée.

Bon, je m'arrête là pour aujourd'hui. Je reviendrai bientôt sur Debord et le régime de la Séparation.


lundi 1 novembre 2021

Au printemps des monstres

1er novembre. La Toussaint, fête de tous les saints, le nom dit bien ce qu'il veut dire. Et pourtant pour la plupart des gens c'est le jour des morts, le jour des visites au cimetière. Qui existe bel et bien, mais c'est le 2 novembre, une fête, "Commémoration des morts" ou "Jour des Trépassés",  dont la paternité revient à un certain Odilon, quatrième abbé de Cluny, qui l'institue en 998. "Il ne faisait qu'adapter au christianisme, écrit Philippe Walter, une vieille coutume celtique qui voulait qu'à cette époque de l'année les âmes étaient engagées dans leur migration funéraire. En plaçant ce jour-là une fête des défunts, on détournait vers le culte chrétien les antiques croyances de la nuit de Samain (...)"(Mythologie chrétienne, Imago, 2003, pp, 44-45)

De ma fenêtre, je vois les badauds se presser (n'exagérons pas, ce n'est pas la foule immense) dans les allées du cimetière Saint-Denis, que j'aime traverser de temps à autre, en rendant une petite visite à certains êtres que je n'ai pas connus mais que je regrette d'autant plus (Gabriel Aurier, Ernest Nivet...). La mort, elle est au centre du livre que je viens de finir hier soir très tard : Au printemps des monstres, de Philippe Jaenada. Un pavé de 750 pages écrites serrées.

Jaenada, je l'ai découvert en 2017 avec son livre précédent, La Serpe. J'en ai fait la matière de plusieurs articles, la plupart en novembre précisément. Il refaisait l'enquête autour d'un terrible fait divers survenu pendant l'Occupation, la tuerie du château d'Escoire, en Dordogne, où furent massacrés Georges Girard et sa soeur Amélie, les propriétaires du lieu. Tout accusait le fils, Henri Girard, inculpé en 1943, mais le célèbre avocat Maurice Garçon parvient à la surprise quasi générale à arracher son acquittement en juin de la même année, après dix jours de procès intense à Périgueux. Henri Girard deviendra Georges Arnaud, auteur du célèbre Salaire de la peur, adapté ensuite au cinéma par Henri-Georges Clouzot. La lecture de l'ouvrage avait été émaillée de nombreuses coïncidences que je m'étais plu, on s'en doute, à relever. Coïncidences dont une bonne partie, je dois dire, avait été consignée par l'auteur lui-même.



Ce nouvel opus jaenadien (prêté par le Doc) fonctionne sur le même registre : l'auteur s'empare d'un fait divers qui a secoué la France de l'époque, ici celle du printemps 1964, en donne d'abord la version classique, ce que tout le monde croit savoir alors et maintenant, en somme l'opinion commune sur la question, puis il en montre les failles et les incohérences, et tout cela patiemment, méticuleusement, en compulsant les dossiers d'instruction (souvent des milliers de pages), en sollicitant les archives et les témoins rescapés, et en n'omettant pas de se mettre en scène lui-même, quinquagénaire à la santé brinquebalante, amateur de bistrots et de whisky, en multipliant les digressions souvent humoristiques, en usant à tour de bras des hautes figures de l'ironie et de l'auto-dérision, à grands coups de parenthèses souvent enchâssées les unes dans les autres. Le fait divers en lice est l'assassinat d'un petit garçon de onze ans, Luc Taron, retrouvé sans vie un matin de mai dans le bois de Verrières, en région parisienne. Dans les jours qui suivent, un individu qui se nomme lui-même l'Etrangleur inonde la presse et la police de revendications cyniques et cruelles. On finit par mettre la main dessus : il s'agit de Lucien Léger, un jeune homme de 25 ans, infirmier de son état. Il avoue le meurtre. Maurice Garçon reprend du service et devient son avocat, mais quand après plusieurs mois Léger tout à coup se rétracte, le grand avocat  jette l'éponge et refile le bébé à son collègue Albert Naud. Lucien Léger évite la guillotine mais, condamné à la perpétuité, il deviendra le détenu le plus longuement embastillé de France. Il ne sort qu'en 2005, au terme de 41 années de détention. Il meurt à Laon trois ans plus tard.

Jaenada va reprendre toute l'enquête, s'appuyant pour cela sur le livre de Stéphane Troplain et Jean-Louis Ivani, à qui il dédie d'ailleurs son roman (mais est-ce vraiment un roman que ce livre ?). Et ce qu'il fait apparaître, outre la probable innocence de Léger, c'est l'envers du décor, bien putride. Les monstres ne sont pas ceux qu'on croit : le père du petit Luc, Yves Taron, Jacques Salce, un soi-disant ami de Léger, graphomotricien et résistant auto-proclamé, Garçon lui-même, et certains enquêteurs à la vue courte, en prennent pour leur grade. "Tout le monde truque, ment, triche. Sauf une femme, un point de lumière." Cette femme est Solange Léger, la femme de Lucien, enfant de l'Assistance publique, fleur de misère, à la santé rongée par des troubles respiratoires qui laissent les médecins sans voix, Solange qui maintient le lien avec Lucien Léger pendant des années avant de s'éteindre à 31 ans, le 10 janvier 1970, dans une chambre d'hôtel du 11ème arrondissement. C'est elle, je pense, qui est en couverture du livre (ce n'est pas précisé, mais il est indiqué que la photo est issue de la collection personnelle  de Stéphane Troplain). On ne trouve que deux autres photos de Solange sur le net, répertoriées par la Bibliothèque municipale de Lyon, appartenant au fonds Georges Vermard.



Les photos ont été prises alors que Solange était hospitalisée à Villejuif, en juillet 1964, donc peu de temps après l'arrestation de Lucien Léger. L'historique donné par le site est parsemé d'erreurs factuelles :

"historique

L'affaire Léger a lieu en 1964. Luc Taron, 9 ans, disparu quelques jours plus tôt, est retrouvé dans un bois, mutilé et étranglé. Dans les jours qui suivent la découverte du corps, l'assassin se met en scène par divers communiqués radio ou lettres, autoproclamant L'étrangleur no 1. Lucien Léger est rapidement confondu. En 1966, la cour de Versailles le reconnait coupable du meurtre. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, il fut le plus ancien détenu de France avant d'être libéré le 3 octobre 2005 après 41 ans d'emprisonnement. Son épouse, Solange, souffrant de neurasthénie, est internée à plusieurs reprises en raison de sa psychologie fragile."
Luc Taron avait 11 ans et non 9, et il ne fut aucunement mutilé. Bien que Léger signait l'Etrangleur, il est avéré que Luc n'a pas été étranglé, mais a succombé à une asphyxie ou une hémorragie interne (ces erreurs sont redevables à un pompage de la notice Wikipedia, qui dit exactement la même chose). Enfin, le diagnostic de neurasthénie n'est à aucun moment évoqué par Jaenada, qui a consulté toutes les sources possibles. Mieux, plusieurs psychiatres ont établi qu'elle "ne présentait aucune anomalie mentale" (p. 722).

C'est donc sur Solange, ce "point de lumière" que Jaenada referme l'iris de sa caméra, et c'est bien émouvant (et il faut le dire, un peu déprimant aussi, cette galerie de monstres bien ordinaires qu'il nous fait découvrir dans ses longs développements). Pour finir, je voudrais tout de même en revenir à ces fameuses coïncidences, car elles interviennent ici aussi, comme dans La Serpe. Et je ne parlerai que de celles justement décrites par l'auteur.

La première a pour cadre d'origine un cimetière (je l'ai dit, c'est le jour), celui où eut lieu l'enterrement du petit Luc, le cimetière de Mandres-les-Roses, près de Brunoy, au nord-est de la forêt de Sénart, en Seine-et-Oise (aujourd'hui dans le Val-de-Marne). C'est à Mandres qu'habite Yvonne, la tante paternelle de Luc, qui passait là la majeure partie de ses vacances en famille. A ce stade, Jaenada ouvre une de ses grandes parenthèses et explique qu'il lisait dans la TGV le livre de Troplain et Ivani, précisément le passage concernant l'enterrement de Luc Taron, "et à l'instant même où je me disais que je n'avais jamais entendu parler de Mandres-les-Roses, que je n'avais pas la moindre idée de l'endroit où cela pouvait se trouver et qu'il faudrait que je regarde dès mon retour chez moi (je n'avais pas encore d'ordinateur portable à l'époque - et pas de téléphone), le train s'est arrêté, sur un pont. J'ai tourné la tête vers la fenêtre pour voir à peu près où nous étions : devant mes yeux, à vingt mètres, vraiment, il y avait un panneau qui indiquait la direction de Mandres-les-Roses, sur la D54. Je sais bien que ce n'est qu'une coïncidence , je n'ai pas tout à fait perdu la tête, mais c'est étonnant tout de même. Google Maps en réel.) "(p, 74)

La seconde se situe beaucoup plus loin, pages 658 et 659 : "J'aime les coïncidences. Elles sont, je ne sais pas, rassurantes. Après avoir refermé le MacBook, je me couche et termine le Simenon que j'ai emporté dans mon sac matelot, Maigret à Vichy (il est en cure thermale avec sa femme : il a, depuis des années, pris trop de plaisir à manger, boire, fumer (il a trois ans de moins que moi - je suis plus vieux que Maigret, c'est le coup de massue), son corps se déglingue, je me sens moins seul). Arrivé au bas de la page 151, je vais jeter un coup d'oeil à la dernière, où Simenon inscrivait quasiment toujours la date de fin de la rédaction du manuscrit : 11 septembre 1967. Je suis allé voir car j'ai lu cette phrase, page 151 : "Pour eux, il était un étrangleur, et les étrangleurs n'inspirent jamais l'indulgence, encore moins la sympathie, quelle que soit leur histoire." Ce n'est peut-être pas juste une coïncidence."



Evidemment, cette référence à 1967 n'est pas sans provoquer chez moi un petit pincement au coeur.

samedi 25 novembre 2017

# 282/313 - Ainsi parlait Zarathoustra

"En Inde, Le Corbusier avait retrouvé Zoroastre. Ainsi parlait Zarathoustra : un livre pour tous et pour personne que Jeanneret avait lu dans sa jeunesse, bien avant qu'il ne se métamorphose en un Corbu. Il l'avait acheté à vingt ans, en 1908. Et il avait été frappé par cette figure qui descendit seule des montagnes, comme il fera des siennes pour affronter Paris et le monde entier et pour y prêcher. [...] Il y trouvait l'expression de ce don de soi qu'il fallait nécessairement qu'il accomplisse pour qu'un futur collectif advienne, la première formulation de ce messianisme dont il sera porteur. Et dans le chapitre intitulé "De la victoire sur soi-même" : "Partout où j'ai trouvé ce qui est vivant, j'ai trouvé de la volonté de puissance. Et que soit brisé tout ce qui peut être brisé par nos vérités ! Il y a encore bien des maisons à construire ! Ainsi parlait Zarathoustra." Souvenons-nous de sa lettre à Ritter, octobre 1918 : "Dans la vie, il y a deux sortes d'hommes : les dominateurs, les toujours plus forts que tout, et les autres. Et je ne veux point me laisser couler à être des autres." Et plus loin : "J'arrivai comme le Messie." Notez que Le Corbusier est né dans la trente-troisième année de Charles-Edouard Jeanneret, à ce qu'il est convenu d'appeler l'"âge du Christ"."

François Chaslin, Un Corbusier, Seuil, 2015, p. 486-487.

Dans les dominateurs, on aurait pu ranger tout aussi bien Henri-Georges Clouzot, dont la réputation de tyran était plus que notoire. Le scandale Clouzot montrait bien les relations de sado-masochisme qu'il entretenait avec sa femme, l'actrice Véra Gibson Amado, dont il s'accuse lui-même dans ses carnets de la mener à la folie et à la mort. Sa mort par crise cardiaque qu'il filmera dans Les diaboliques en 1955, anticipant celle qui la conduira dans la tombe le 15 décembre 1960, un mois après la sortie du film La Vérité, quinze jours avant de fêter ses 47 ans (Philippe Jaenada évoque Véra Clouzot dans La serpe, au moment du tournage du Salaire de la peur en Camargue, où elle joue "la prostituée Linda (son mari la fait avancer à quatre pattes sur le sol du bistrot où elle passe la serpillière, le décolleté béant sur les seins, et Montand, qui l'appelle d'un claquement de langue, lui caresse la tête comme à un chien ; il n'y a rien de cette sale condescendance machiste dans le roman))*.



C'est aussi à trente-trois ans, pendant l'Occupation, que Clouzot parvient à acquérir une position de pouvoir considérable, quand il est choisi par Alfred Greven, le directeur de la Continental-Films - société de production créée par les Allemands pour produire des petits films légers -, pour prendre la tête du département scénario. Ce qui n'empêchera aucunement Clouzot de réaliser un film bien éloigné des prescriptions de Goebbels, Le Corbeau, un bijou de noirceur sorti en 1943, reprenant un fait divers authentique qui s'était déroulé à Tulle de 1917 à 1922, une épidémie de lettres anonymes qui avait provoqué une atmosphère délétère de suspicion générale dans toute la ville. Clouzot avait été accusé par une partie de la Résistance de dénigrer le peuple français, aussi le film fut-il interdit à la Libération et lui-même condamné à deux ans d'interdiction de tourner, jugements révoqués en 1947.

Clouzot à 33 ans.
 Charles-Edouard Jeanneret-Gris dit Le Corbusier
Le dernier paragraphe du livre de François Chaslin ne fit que me confirmer la proximité entre les deux hommes :
"A la fin des années cinquante, deux décennies après ses Méditations sur Don Quichotte, José Ortega y Gasset avait constaté que "l'on oublie trop que l'homme est impossible sans imagination, sans capacité à s'inventer une figure de vie, à idéaliser le personnage qu'il va devenir. Original ou plagiaire, il est son propre romancier". C'est paru dans Historia como sistema. Ce qu'ayant lu, Malcolm Lowry avait repris en d'autres termes dans une nouvelle publiée en 1961, quatre ans après sa mort : "La vie d'un homme ressemble à une fiction qu'il invente en chemin." Exactement ce que fit Charles Edouard Jeanneret, en tout cas depuis qu'il avait changé de nom, à l'âge du Christ. Depuis que l'homme fragile qu'il était, à cet homme nu, maigre et borgne qui n'aimait pas son corps, qui n'aimait pas la chair, il avait substitué le corbeau, totem qu'il s'était choisi. Depuis qu'il s'était façonné un masque, cette figure rigide, construite avec acharnement, avec génie parfois : "une entité, un homme devant moi". Avec ce trop de sérieux, ce dogmatisme, ces lunettes à monture noire, cette angoisse obsessionnelle qui le tenait. Et Ritter** l'avait bien senti :"Quand le Corbusier a trouvé la forme d'un récit, c'est pour une fois pour toutes. Il ne s'écartera plus jamais d'un premier récit." (p. 490)
Proximité ne veut pas dire identité. Clozot et Corbu diffèrent évidemment par bien des points, mais tous les deux furent des hommes fragiles au tout départ : Clouzot qui rêve d'être marin est privé de l’École navale à cause d'une myopie de l’œil gauche ; engagé par le chansonnier René Dorin il est plutôt malmené (« Nous trouvions ce Clouzot laid, raconte l'acteur Marcel Dalio, avec son allure de bossu un peu grand et nos rapports avec lui se réduisaient à ces quelques phrases : "Tiens, va nous acheter de la bière !". Ou bien : "Alors, petit con, tu en as mis du temps pour un paquet de cigarettes !" ») ; et surtout, en 1934, à 26 ans, il est atteint d'une tuberculose pulmonaire qui le conduit pour quatre longues années dans un sanatorium, frôlant de peu la mort.
Et quand à l'angoisse obsessionnelle, elle le tenait tout aussi bien que Corbu, comme en témoigne superlativement toute son oeuvre, comme on en trouve la trace dans ses carnets, où il évoque ces pensées qui se résolvent toujours en angoisse :


Le Corbusier  meurt le 27 août 1965, à l'âge de 77 ans, à la suite d'un malaise cardiaque au cours de sa séance quotidienne de natation,plage du Buse, située près de son  cabanon, à Roquebrune-Cap-Martin.

"Comme Véra, rapporte Pierre-Henri Gibert, Henri-Georges doit être opéré à cœur ouvert, suite à un œdème pulmonaire en novembre 1977. Inès Clouzot découvre son époux mort, peu de temps après, allongé sur le sol de son bureau alors que les enceintes de sa super chaîne stéréo diffusent La Damnation de Faust de Berlioz. Il tient la partition à la main, ouverte page 348 :

« Tout me paraît en deuil 
Alors, ma pauvre tête se dérange bientôt. 
Mon faible cœur s'arrête 
Puis se glace aussitôt.*** »
 ____________________
* Ce bougre de Jaenada m'influence fâcheusement : voici que je mets moi aussi à foutre des parenthèses dans les parenthèses.

** William Ritter (1867-1955), homme de lettres suisse d'origine alsacienne, installé en Bavière lorsqu'il fait la connaissance du Corbusier, critique littéraire et musical, homosexuel, romancier dans la mouvance du symbolisme, ami de Pierre Loti. Sa correspondance avec Le Corbusier est parue en 2015 :

*** Dans cette biographie, Pierre-Henri Gibert note l'importance de son oncle, Henri Clouzot, figure la plus marquante de sa famille, conservateur du musée Galliera à Paris, esthète, promoteur de l’art tribal en France, critique de films. C'est chez lui qu'il est hébergé à dix-huit ans, ce qui lui permet de suivre les cours de l’institut libre des sciences politiques et la fac de droit. C'est en somme le fameux oncle Henri du Club des Cinq de Philippe Jaenada...

jeudi 23 novembre 2017

# 280/313 - Quelle malchance ! s'écria Claude

17/11 - Arcanes, 19 h. Il y a foule pour assister à la rencontre avec Philippe Jaenada. Comme d'habitude, écrasante majorité féminine. Les hommes ne lisent donc pas, ou plus ? S'en foutent ? Pourtant, l'histoire au centre du livre de Jaenada n'a rien de spécifiquement féminin, bien au contraire, c'est bien plutôt la violence masculine qui s'y laisse voir, à bien des étages. Et l'auteur lui-même ? Pas efféminé, c'est sûr, air de bon gros ours, pas prétentieux, beaucoup d'humour. Il va dédicacer ensuite à tour de bras.
Je voudrais juste ici, non pas revenir sur l'affaire, mais souligner une coïncidence que je n'ai pas relevée pour l'instant, mais que Jaenada a raconté.  Sans s'appesantir, sans théoriser, mais pour la curiosité de la chose. Car enfin, elle a tout de même donné les deux extrémités du livre.

"Quelle malchance ! s'écria Claude."
Cette phrase est la première du livre. L'incipit, en termes savants. C'est aussi l'incipit du Club des Cinq en roulotte, d'Enid Blyton. Paru en 1952 sous le titre : Five have a wonderful time et traduit en français en 1960. Il se trouve que la veille de son départ pour Périgueux, Jaenada dînait dans un restau "genre bobo" avec sa femme et son fils. Près de leur table, une étagère présentait une trentaine de livres de la Bibliothèque Rose, et l'auteur en prit un dans la rangée, Le Club des Cinq en roulotte donc : "Enide Bliton, ça remonte, écrit-il. Le hasard, une aventure en roulotte, la veille de mon voyage dans le temps (...). A table, tous les trois, entre "l'oeuf mollet de l'ami Francis" et le crousti-fondant de cochon de lait de Mayenne", nous avons espéré, brièvement, en souriant, que ce n'était pas un mauvais présage. Superstition. Ne sois pas bête. De toute façon, je n'ai pas lu la suite, mais j'imagine qu'il n'y avait simplement plus de réchaud à gaz en stock à la quincaillerie de M. André, ou que Claude n'arrivait pas à remettre la main sur le sac de couchage qu'elle (car c'est une fille - elle s'appelle Claudine mais préfère Claude) était pourtant certaine d'avoir rangé l'été dernier dans le grenier."

Philippe Jaenada n'a vraiment pas lu plus loin que cette première phrase (là, j'ai un peu de peine à le croire), car la solution est donnée dans la suivante : Claude a un rhume (mais c'est moins drôle que le réchaud à gaz).


De fait, le lendemain, à peine sur le périphérique, un voyant inconnu s'allume au tableau de bord de la Mériva de location : "c'est autre chose qu'un sac de couchage égaré." L'incident se révélera sans conséquence, mais aura permis une entrée efficace dans la narration.

Philippe Jaenada racontera ensuite qu'il a commandé ce livre qui lui avait donné le début du sien - sur cette terrible affaire Henri Girard -, et qu'en terminant sa lecture (là, il avoue qu'il s'était un peu forcé, pas très passionnante, la Bliton, en plus d'avoir été une mère cauchemar), il avait avalé sa salive de travers et failli s'étrangler dans son lit (ce sont ses propres mots dans le livre) :
"Les quatre enfants ont eu de gros soucis avec des sales types qui avaient enfermé un savant dans la tour d'un vieux château en ruine. Le père de Claude est venu leur porter secours et libérer le savant, aidé par des saltimbanques stationnés dans le coin. A la fin, il doit retourner à Paris, eux restent encore un peu, il monte dans l'autocar, qui démarre. Les enfants sont sur le bord (moi aussi). Annie, Mick et François crient - c'est la dernière phrase du livre : "Au revoir, oncle Henri, au revoir !"
Dès lors, il s'était juré de faire de cette dernière phrase la dernière aussi de La serpe.

samedi 18 novembre 2017

# 276/313 - Grosse Minnie en celluloïd

"En route vers Paris, sur quatre pneus correctement gonflés et équilibrés, sécurité maximale, je m'arrête dans une station-service peu après Châteauroux (...)"
 Philippe Jaenada, La serpe, p. 631.

13/11 -Au septième jour, j'arrive au bout de La serpe. Réveillé à six heures, à six heures une (j'exagère peut-être un peu) j'étais plongé dans les derniers chapitres de ce feuilleton assez incroyable. Je ne vais pas vous raconter la fin, ça n'aurait pas d'intérêt, il faut lire La serpe, le réserver fissa à la médiathèque ou se le faire offrir pour Noël, c'est un grand plaisir pour pas cher.

Avant de clore au moins momentanément cet épisode périgourdin, j'ai une dernière coïncidence à relever. C'est justement à la toute fin de l'ouvrage qu'elle m'est apparue avec évidence. Parmi les trois victimes du château d'Escoire, il y avait donc la tante d'Henri Girard, Amélie Girard. La sœur de son père Georges, avec qui soi disant il ne s'entendait plus du tout. Et il est vrai qu'il n'avait pas toujours été gentil avec elle, le neveu Henri, il l'appelle "Quart de tonne", "Zéro en chiffre" ou "la vieille pouffiasse" devant tout le monde. Au début du livre, page 31, Jaenada la décrit - au moment où Henri, six ans seulement, est confié à ses grands-parents paternels, après le décès de Valentine, sa mère chérie frappée par la tuberculose -, comme "une gentille fille de vingt-six ans, timide, solitaire, un peu trop grosse, qui occupe tout le troisième étage de l'immeuble, un appartement de dix pièces, seule."

Pour illustrer l'article, je me suis amusé à taper "Tase Kordalov" dans Google, et je suis tombé sur ce site dont la fréquentation est phénoménale, mais qui représente le fameux château d'Escoire, lieu du drame.

A la fin du livre, l'écrivain parvient enfin à pénétrer dans le château, profitant du retour inespéré de son nouveau propriétaire, Tase Kordalov, en réalité Anastasios Kordalis, un macédonien. Avec lui, il fait le tour des pièces, retrouvant avec émotion des lieux qu'il n'a jamais vus jusque-là que sur les photos. Il aimerait bien être seul pour se concentrer, ressentir pleinement ce qui a pu se passer, mais il n'ose pas bien sûr demander à son hôte de sortir :
" Pour qu'il ne me parle pas, je fais semblant de réfléchir (l'auteur, l'artiste) et je réussis tout de même, deux secondes, à voir l'homme qui lève et abaisse la serpe - c'est .... [ Je laisse un blanc, je ne veux pas spoiler cette fin, ça ne se fait pas], mais seulement dans ma tête (et je ne connais pas son visage, je sais juste qu'il a des yeux bleus sournois et de gros sourcils) - et à ressentir de la peine, de la douleur, pour celle qu'il a jetée par terre et déshabillée, morte pour rien, rien d'autre que de la frustration et 6000 francs. Quart de tonne, Lili." (p. 623)
Lili, c'est le petit nom tendre d'Amélie. C'est là que je sursaute dans mon lit (car je suis encore au lit à cet instant), enfin c'est façon de dire, je ne sursaute pas, intérieurement seulement, car je m'avise soudain que j'en connais une de Lili, pas quart de tonne mais approchante, Lili, la grosse Lili, et c'est dans le premier épisode de ma Fiction-1967 :
"Et puis il vit Tic et Tac en peluche. Et, sur la commode en noyer, une grosse Minnie en celluloïd. Oh non, ce n'est pas possible... Pas elle...
Une seule personne parmi ses connaissances pouvait prétendre à une telle collection de disneyseries, c'était Lili. La grosse Lili... Il était dans la chambre de la grosse Lili, et il n'était pas difficile d'imaginer comment il allait se faire chambrer dans les jours qui allaient suivre. Avait-il fait la chose avec elle ? Impossible de se rappeler. Et puis où était-elle ? Il était seul, à poil dans ce lit trop mou, sous le regard de Tic et Tac et de Mireille Mathieu."
Le gars à poil dans le lit de la grosse Lili c'est Louis Dandrel, dit Loulou. Il se fait la malle au petit matin, mais ce qu'il ignore c'est qu'au même moment le père et la mère de Lili baignent dans leur sang. Il devient bien sûr le premier suspect. L'inspecteur Lagneau est chargé de l'enquête dans le sixième épisode :
"Il était en charge d’une sombre affaire, survenue à Tours la nuit du premier de l’an. Un couple de bourgeois égorgés dans leur sommeil, à leur domicile boulevard Heurteloup. Leur fille disparue, évaporée, et un jeune étudiant en sociologie, révolutionnaire de pacotille, appréhendé quelques heures plus tard, dont il est avéré par des témoins qu’il est rentré avec la fille et qu’on a vu ressortir dans la matinée, quelque temps après le meurtre. Ce Louis Dandrel nie farouchement, affirme ne se souvenir de rien. Était trop ivre du réveillon.
Ouais. Là-bas, à Tours, tout le monde est ravi d’avoir rapidement identifié le coupable. Mais Lagneau n’y croit pas. Il n’a pas de sympathie pour les gauchos, c’est un homme d’ordre, lui, (il n’a pas hérité de l’anarchisme paternel), mais il lui a suffi de voir le loustic pendant cinq minutes pour être intuitivement certain qu’il était bien incapable de trancher la gorge de qui que ce soit. Mais pour l’instant il le garde au placard, lui fera pas de mal un petit stage à l’ombre, il aura le temps de dessoûler."
N'y a t-il pas comme un petit air de ressemblance avec l'affaire d'Escoire ?

vendredi 17 novembre 2017

# 275/313 - La Vérité selon Clouzot

J'ai déjà signalé la proximité de deux événements : la rétrospective Henri-George Clouzot à la Cinémathèque et la nomination au prix Fémina de La serpe de Philippe Jaenada.

Je n'avais pas néanmoins établi leur parfaite synchronicité : la rétrospective a commencé précisément le mercredi 8 novembre, jour de l'annonce et de la remise du prix à l'écrivain, choisi au cinquième tour par six voix contre quatre à Véronique Olmi.

Ces deux événements n'ont a priori rien à voir et sont complètement indépendants l'un de l'autre. Sauf que c'est Clouzot qui a adapté comme on sait Le salaire de la peur, écrit par Henri Girard (sous le pseudonyme George Arnaud), et paru chez Julliard en 1950.
Sauf que c'est Clouzot encore qui adapte à l'écran l'autre affaire criminelle examinée par Philippe Jaenada, l'affaire Pauline Dubuisson, à travers La petite femelle, le livre précédant La serpe. Samuel Douhaire, de Télérama, a livré le 10 novembre un passionnant article sur "La vraie histoire de "La Vérité" d'Henri-George Clouzot"(Jaenada note quelque part que le cinéaste porte curieusement les prénoms du père et du fils Girard - ce qui ne l'empêche pas de peu apprécier la version qu'il a donnée du Salaire de la peur).

Je n'ai pas encore lu La petite femelle, mais je ne suis pas certain  que Jaenada ait beaucoup plus apprécié la façon dont Clouzot a rendu compte du drame de Pauline Dubuisson, condamnée aux travaux forcés à perpétuité sept ans plus tôt pour l’assassinat de son ancien petit ami, Félix Bailly,  jouée alors par une Brigitte Bardot en pleine gloire. Appelée Dominique Marceau dans le film (que je n'ai pas vu encore, cela ne saurait tarder), c'est "une fêtarde, écrit Douhaire, qui ne pense qu’à prendre du bon temps (« Je fais un peu rien » est sa devise), alors que "Pauline était une étudiante bûcheuse et brillante qui voulait devenir médecin".

De plus, la sortie du film va contribuer à la tragédie de son existence, Samuel Douhaire encore :
"Quelques mois avant la sortie de La Vérité, la prisonnière modèle avait été libérée pour bonne conduite. Après avoir changé de prénom, elle avait repris ses études de médecine à Paris, espérant se faire oublier. Raté… Le film obtient un succès colossal – 5 millions d’entrées ! –, et Pauline Dubuisson, écrit Philippe Jaenada, revient « dans tous les esprits ». Dès la première semaine d’exploitation, des journalistes cherchent à savoir ce qu’est devenue « la Messaline des hôpitaux ». Pierre Joffroy, de Paris Match, la retrouve facilement, réussit à l’interviewer mais, ému par sa détresse, renonce à son scoop et n’écrit pas d’article.
Terrorisée à l’idée d’être reconnue par d’autres, la jeune femme s’exile en 1962 au Maroc, à Mogador (aujourd’hui Essaouira), où elle réalise enfin son rêve : exercer la médecine. Elle tombe même amoureuse, et un mariage est prévu. Mais là encore, son passé la rattrape : quand elle révèle son histoire à son futur époux, celui-ci prend la fuite. A l’issue d’une longue dépression – « un suicide à petit feu », diront ses proches –, elle avale plusieurs tubes de barbituriques et meurt le 22 septembre 1963. Selon ses vœux, elle est enterrée à même la terre dans une tombe anonyme au Maroc, là où elle pensait enfin trouver la paix."
Que dire encore, sinon que Félix Bailly est le fils de l'un de mes amis (on a toujours un peu peur d'écrire ça quand un nom comme celui-ci est associé à une tragédie, mais conjurons le sort, Félix c'est d'abord le prénom du bonheur, étymologie oblige). Et puis que  La Vérité sort en novembre 1960, c'est-à-dire le mois de ma naissance (le médecin accoucheur de ma mère  - à la ferme de ses parents - n'était autre que François Bailly, le grand-père malheureusement disparu de Félix).

jeudi 16 novembre 2017

# 274/313 - La petite femelle

12/11 - Cinq cent quarante-cinquième page de La Serpe, de Philippe Jaenada. Chapitre 16. Ne me restent plus qu'une petite centaine de pages à parcourir. Je me suis jeté là-dedans comme un sanglier affamé, oubliant toute autre lecture, désireux tout d'abord d'en avoir fini avec ce pavé avant la venue de l'auteur à Arcanes vendredi. Pourquoi ? Je n'en sais trop rien. Je n'ai pas vraiment de question à lui poser, il n'est même pas sûr que j'en profite pour avoir un dialogue avec lui, aussi court soit-il, non, tout simplement je ressens le besoin de m'être approprié ce gros volume à dos rouge avant d'en écouter  son créateur. Il faut dire maintenant que c'est un formidable plaisir que l'on prend, que je prends en tout cas, à suivre l'enquête de Jaenada en terre périgourdine (cela me rappelle aussi l'époque où mes amis Cathy et Didou vivaient là-bas à Périgueux, où je les rejoignais en général au printemps pour quelques jours). Alternant l'examen minutieux des multiples dossiers de l'affaire Henri Girard/George Arnaud avec les péripéties de son séjour, multipliant les digressions en usant avec virtuosité de la parenthèse (il n'est pas rare que des parenthèses soient insérées dans les parenthèses elles-mêmes), l'écrivain s'amuse aussi énormément, et l'ensemble est donc aussi drôle que tragique.

Au chapitre des digressions figurent celles qui ont trait à ses anciens livres, et tout particulièrement à La petite femelle, consacrée à l'affaire Pauline Dubuisson. Une autre affaire criminelle qui a défrayé la chronique, comme on dit, dans les années 50.


Ce qui me frappe ce sont les moments où les deux affaires collisionnent sur des détails, suscitant des coïncidences qui font littéralement sursauter l'auteur. Exemple, pages 329-330 :
"Lorsqu'il [Henri Girard] est stationné à Toul, dans le peloton des élèves officiers de réserve, et même s'il sait que Georges [son père] a gardé des souvenirs forts et douloureux de son temps dans l'armée, c'est à lui qu'il confie son désarroi de devoir mettre son cerveau au placard : "On continue de faire des conneries, mais énergiquement. On devient complètement idiot." Au début de l'été 1941, c'est à lui, et non à Bernard Lemoine ou à un autre, qu'il expose son idée d'une nouvelle version de Polyeucte, de Corneille : " A mes moments perdus, je me suis mis à écrire un genre de chef d'oeuvre, une tragédie. Trois actes, en prose. Ça s'appellera Pauline." (Je sursaute imperceptiblement sur mon siège. Je sors vingt secondes du fichier des Archives et passe sur Internet, Google : Pauline est la femme de Polyeucte. Rien de surnaturel, ça va. Mais avant de retourner à Henri et Georges, Pauline Dubuisson ayant tué Félix Bailly, je ressursaute un coup quand je lis que le père de la Pauline de Corneille s'appelle Félix.). " Ce sera en substance, le drame de Polyeucte envisagé par sa femme". Il conseille à Georges de lire la pièce en s'imaginant à la place de Pauline, car il estime que Corneille est passé complètement à côté du sujet tel que lui le conçoit : "Le bonheur de Pauline, construit avec beaucoup de peine et d'efforts, est démoli par une fatalité implacable." (J'oscille, cette fois, à la lecture de cette phrase (...)" [C'est moi qui souligne]
Autre exemple, page 385,  qui vient conclure un long aparté sur l'histoire de la tombe de Pauline Dubuisson à Essaouira, au Maroc. La jeune femme avait demandé à être enterrée sans aucune inscription sur sa tombe, pour que nul ne sache où se trouvait son corps. Des années plus tard, une bonne âme avait absolument voulu ériger une croix à son nom (une photo en parvint à Jaenada qui la fit insérer dans l'édition de poche du livre). Or, non seulement "une main justicière inconnue a décloué la planchette où figurait le nom de Pauline", mais la croix elle-même a été déplacée de plusieurs dizaines de mètres.
"(Puisque la croix, au milieu d'un buisson, ne marque plus rien, que la situer n'a plus d'importance, je peux dire ce qui m'a ahuri sur le plan du cimetière que m'a communiqué Gilles Texier. Elle se trouve entre la sépulture d'un Ernest et celle d'un Girard."
Il faut savoir qu'Ernest est le prénom du fils unique et adoré de Philippe Jaenada.

mercredi 15 novembre 2017

# 273/313 - A Surgères surgit La serpe

"J'approche de la Dordogne, je suis moins confiant. Je suis un marginal parisien, dans mon genre. Environ vingt-cinq kilomètres après Vierzon, je passe le panneau qui indique la sortie 10 : Vatan. C'est aimable."

Philippe Jaenada, La serpe, Julliard, 2017, p. 85.

27 /09 - Rémi Schulz publie  un nouvel article sur Quaternité : Ana mords-moi à mort. A  l'intérieur de celui-ci, un lien renvoie à un article antérieur de mars 2009 : Richelieu, Indre-et-Loire. Un détail me retient particulièrement, et je poste alors le même jour un commentaire sur le premier article :

"Bonsoir Rémi,
J'ai lu l'article mis en lien du 12 mars 2009 consacré à Fred Vargas, et je me suis arrêté sur l'évocation de la tuerie du château d'Escoire, en Dordogne. Il se trouve que l'histoire est racontée par Maître Maurice Garçon, dans son Journal 1939-1945, que j'ai cité plusieurs fois ces temps derniers (L'avocat est aussi l'auteur d'un livre sur le Diable). Georges Girard, l'homme assassiné ainsi que sa sœur et leur domestique, était un ami fidèle de Garçon. Il était par ailleurs archiviste des Affaires étrangères et écrivait des livres d'histoire "excellents". Le 31 octobre, Garçon indique qu'Henri, le fils, a été inculpé, ses explications ayant présenté de graves contradictions. "C'est horrible, écrit Garçon. J'aimais mieux l'hypothèse d'un crime de cupidité paysanne. Tout de même, quand on pense que Girard était attiré par les récits ténébreux de drames judiciaires anciens. Quel retour du sort et quel ironie !"
L'affaire ne s'arrête pas là. C'est Maurice Garçon lui-même qui défend Henri Girard, et le 3 juin 43, il revient chez lui après dix jours de procès intense à Périgueux, où il avait contre lui l'opinion publique tout entière.Il parvient à faire acquitter le jeune homme. Son récit est assez savoureux :
"La vérité est que la foule a besoin de justice. Si un crime a été commis, il faut qu'un coupable soit découvert et puni. D'instinct, la masse a un besoin d'équilibre : la morale outragée demande un châtiment. Si j'avais seulement sorti mon client d'affaire, on eût été content pour lui mais déçu. Comprenant cette déception, j'ai fini par haranguer la foule. Après avoir démontré qu'il fallait acquitter Henri Girard, j'ai dit qu'on ne devrait pas s'arrêter là, qu'il fallait découvrir le coupable, que je m'emploierais à le chercher et que je ferais l'impossible pour le découvrir. Lorsque j'ai terminé en disant :"Le procès commence...", j'ai répondu au désir secret de chacun. Ce fut un soulagement, la justice ne serait pas déçue et la foule qui, trois jours avant, m'eût écharpé, m'a fait taire sous les acclamations.
La psychologie des foules est au fond assez simple.
"