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jeudi 14 novembre 2024

D'Omeoteotl à l'Etoile scellée

En retrouvant cette magnifique sculpture huaxtèque d'Omeoteotl (le dieu Deux : de ome "deux", et teotl  "dieu"), je ne pouvais pas ne pas penser à Fred Deux, le dessinateur-écrivain dont j'ai souvent parlé ici. D'autant plus qu'au mois d'octobre, j'avais cherché, avec les deux amis, le Doc et Nunki Bartt, la maison du Couzat que Fred et Cécile occupèrent entre 1973 et 1985. Expédition (le mot est sans doute un peu fort) qui devait être la matrice d'un texte pour le prochain numéro des Cahiers de Cécile Reims et Fred Deux, à la gentille invitation de Tristan Sénécal, le maître d'oeuvre de la fredologie.

Dans Exégèse du Temps magique, j'ai cité le texte qu'Alain Jouffroy écrivit sur le couple en 2002. Il suffira alors de poursuivre sa lecture pour tomber sur cette dualité exprimée par Ometeotl : Fred Deux, écrit-il, "lutte, millimètre par millimètre, avec un acharnement méticuleux, contre ce que Guy Debord appelait le régime de la Séparation. Sans l'avoir voulu au départ, Fred Deux est devenu l'unificateur d'un double monde. Et c'est parce qu'il est lui-même "Deux" qu'il pousse systématiquement dans la direction du "Un". Il ne travaille pas comme Duprey, "derrière son double'", mais "avec" son double : consciemment, délibérément , même si, à la fin des fins, il ne sait pas pourquoi, ou, plutôt, ne "veut" pas le savoir."

Je ne suis pas bien sûr d'avoir compris ces lignes, et, allons plus loin, je suis même plutôt certain de ma mécompréhension. Deux références sont avancées, non explicités, Debord et Duprey. Debord que je n'ai pas lu, que je ne connais que par la bande, et puis aussi, tout récemment, à travers la lecture du dernier opus de Philippe Jaenada, La désinvolture est une bien belle chose. Au cœur du livre on trouve le suicide d’une certaine Jacqueline Harispe, surnommée Kaki, à Paris, en 1953. Jaenada tente de comprendre pourquoi une jeune femme de 20 ans, belle et talentueuse, choisit de mourir, elle qui faisait partie d'une bande de jeunes qui fréquentaient le café Le Moineau, 22, rue du Four, dont un autre habitué était Guy Debord. 

 

Debord n'est donc pas le personnage principal mais il est souvent cité, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il n'apparaît pas comme un homme très chaleureux. Ce que Jaenada confirme sans détour dans un entretien à Moustique : "Il ne m’est pas sympathique, mais il fréquente ce café Chez Moineau. Sans lui, personne ne saurait qui sont ces gens car il leur a rendu hommage dans ses films et dans ses écrits, mais je lui en veux… J’en veux à Debord d’avoir observé ce qu’il voulait observer Chez Moineau - et il faut savoir le faire - et puis après, d’avoir rejeté ces gamins comme des merdes."

Duprey, c'est Jean-Pierre Duprey, un poète né à Rouen en 1930,  profondément marqué par les bombardements alliés sur la ville du 19 avril 1944. Plus de 4000 bombes larguées faisant 20 000 sinistrés et 900 morts. Suivis de la Semaine rouge, du 30 mai au 5 juin, où les ponts de la ville et les rives de la Seine sont pilonnés. « Je suis mort et pourtant bien vivant », écrit Duprey, mobilisé, avec les autres élèves de sa classe, pour participer aux opérations de sauvetage. Il confie dans son carnet intime, « être épuisé d’avoir passé la journée à refaire des morts entiers avec des morceaux pour pouvoir les enterrer. » Christophe Dauphin, de la revue Les hommes sans épaules, écrit : "Écorché, révolté, à vif, en proie au néant, entre colère et dégoût, déjà, le jeune Jean-Pierre Duprey marche dans les décombres de Rouen, le mal être en bandoulière : Donnez-moi de quoi changer les pierres, - De quoi me faire les yeux – Avec autre chose que ma chair – Et des os avec la couleur de l’air ; - Et changez l’air dont j’étouffe – En un soupir qui le respire – Et me porte ma valise – De porte en porte…"

Il rencontre  à l'été 1948 une autre Jacqueline, Jacqueline Sénard, infirmière avec qui il va s'installer à Paris, où il achève l’écriture de Derrière son double, dont il adresse le manuscrit par la poste à la Dragonne, la librairie-galerie où André Breton le découvre. Le 18 janvier 1949, il répond à Duprey : "Vous êtes certainement un grand poète, doublé de quelqu’un d’autre qui m’intrigue. Votre éclairage est extraordinaire. » Peu après, Duprey assiste, en restant silencieux la plupart du temps, précise Dauphin, aux réunions du groupe surréaliste. De même, Fred Deux, après avoir rencontré Cécile Reims en 1951, fait la connaissance de Breton et assiste lui aussi aux réunions de ce groupe. Les deux artistes s'y sont-ils croisés ? On n'en sait rien.  Duprey, à partir de 1950, délaisse l'écriture pour la sculpture. Il ne reviendra à la poésie qu'en 1959, année de grande crise psychique. Pour exprimer sa révolte contre la Guerre d'Algérie, il pisse sur la flamme du Soldat inconnu, sous l'Arc de Triomphe. Passé à tabac par la police, emprisonné, interné à Sainte-Anne du 7 au 30 juillet 1959, il envoie, le 2 octobre 1959,  le manuscrit de son ultime livre de poèmes, La Fin et la Manière, à André Breton, demandant à sa femme d’aller le poster. À son retour, Jacqueline le retrouve pendu à la poutre de son atelier. 

C'est Alain Jouffroy, justement, qui signe une des postfaces de Derrière son double, dans l'édition de Poésie/Gallimard. 

«Jean-Pierre Duprey ne s'est pas contenté de se taire après Derrière son double, il lui a fallu faire succéder à la Fin et la Manière un silence double : celui de son œuvre, celui de sa vie. Il ne s'est pas borné à nous inviter à descendre dans les sous-sols mythologiques où la vie et la mort se regardent en chiens de faïence, il a réuni les rênes de sa catastrophe personnelle dans une seule main. Plus aucune illusion, plus d'antinomies, plus de bipolarité, plus de divorces baudelairiens, mais "tout le vital, ce qui est -", en bloc : "la fuite temporelle" est l'épopée de tous les phantasmes, la mêlée définitive du vrai et du faux, du tangible et de l'intangible, de l'ombre et de la lumière, et cela jusqu'à ce geste triangulaire sur lequel il nous reste à nous interroger : l'envoi du manuscrit de la Fin et la Manière à André Breton quelques minutes avant sa mort.»

Googlisant Fred Deux + Jean-Pierre Duprey, je suis tombé sur un article de la revue Mélusine, qui rend compte des travaux du Centre de Recherches sur le Surréalisme de Paris : La galerie à l'étoile scellée, par Renée Mabin. Le 28 novembre 1952, André Breton a rédigé un texte de présentation pour cette galerie d'art dont il assure la direction artistique (c'est un an plus tard exactement, le 28 novembre 1953, que Kaki se défenestre). Elle est mentionnée dans la biographie du livre Fred Deux Cécile Reims, Une vie à l'année 1954 : "Fred participe à l'exposition surréaliste à l’Étoile Scellée." Le nom de la galerie n'est pas anodin :

Au début de l’article de la revue Arts, Breton explique le choix du titre, A l’Étoile scellée, assez mystérieux, en relation avec l’Alchimie (3) . Depuis le mois de novembre 1952, Breton et ses amis suivent, tous les dimanches, à la Salle de géographie, les conférences de René Alleau sur les Textes classiques de l’Alchimie. René Alleau, un esprit brillant, lie amitié avec les Surréalistes et participe à certains de leurs débats. Placer la galerie sous le signe de l’Alchimie, c’est d’abord faire référence à toutes ces images extraordinaires qui illustrent les traités et constituent un défi pour les interprètes de notre temps. C’est aussi évoquer un langage secret qui a des analogies avec la poésie. René Alleau propose plusieurs noms énigmatiques pour la future enseigne : A la lune feuillée, Au cœur de Saturne, A l’étoile scellée. Selon Jean Claude Silbermann, c’est Julien Gracq qui fait pencher la balance en faveur de ce dernier titre qui permet une lecture plurielle. L’expression peut évoquer le secret de l’entreprise artistique, l’éclat de sa réussite, le mystère de l’œuvre elle-même, mais, phonétiquement, elle change de signification. Les enseignes populaires jouent ainsi sur une dualité de sens créée par les sonorités : Au lion d’or n’est autre qu’Au lit on dort. De même, A l’Étoile scellée peut s’entendre Ah les toiles c’est laid, ce qui rappelle avec humour que l’art surréaliste n’a pas le culte du beau. (C'est moi qui souligne)

La galerie est inaugurée le 5 décembre 1952, avec des tableaux de peintres de la première vague du groupe surréaliste, comme Ernst, Tanguy ou Brauner, "en dépit de toutes les dissensions, parce que l’œuvre des exclus reste représentative de la peinture surréaliste. André Breton reçoit, dit Robert Lebel « avec la courtoisie parfaite d’un maître de maison qui pratique l’oubli des différents et même des injures »(6). En outre, il accueille aussi des jeunes gens réunis autour du poète Jean Pierre Duprey dont le manuscrit Derrière son double, déposé en 1948 à la galerie La Dragonne, l’a enthousiasmé, et qui désormais sculpte des reliefs en béton. Font partie de ce petit groupe, Mirabelle d’Ors, Fred Deux, Maurice Rapin, Andralis."

Ce serait donc dès 1952 que Fred aurait exposé à l’Étoile scellée.

Bon, je m'arrête là pour aujourd'hui. Je reviendrai bientôt sur Debord et le régime de la Séparation.


dimanche 12 mai 2024

Exégèse du Temps magique

"Je ne parle pas de durée. Ce fut, comme tout ce qui dure, long. Je parle du Temps qui ne se mesure pas, qui s'égoutte sans mouiller. Du Temps qu'il faut pour faire. Faire l'amour, faire un dessin, faire la couleur, faire la mort, mettre des gouttes dans les yeux de l'autre. De croire. De recevoir."

Fred Deux, Le Temps magique, p. 71.

Il me faut faire l'exégèse de ce surgissement du Temps magique dans ma vie, de cette revenance de M. trente ans plus tard. Exégèse, un mot bien savant, trop fort sans doute. Il faut l'entendre plutôt dans le sens que lui donne Philip K. Dick, de commentaire sur une expérience vécue. 


Revenir tout d'abord sur ce rêve de Marlon Brando au matin du jour qui me redonna le Temps magique. Je l'ai dit, jamais je n'avais rêvé de Brando. Etait-ce un pur hasard si l'inconscient l'avait fait leverà ce moment précis ? Aucun rapport a priori entre Fred Deux et Marlon Brando, sauf que Wikipedia m'apprit qu'ils étaient nés la même année 1924, Marlon le 3 avril à Omaha dans le Nebraska, et Fred le 1er juillet à Boulogne-Billancourt. Tiens, 1er juillet, c'est aussi la date de mort de Brando, à Los Angeles, en 2004 (à sa mort, Fred avait donc quatre-vingts ans très exactement).

Sur l'enveloppe Chronopost qui renfermait le livre, il y avait une adresse, mentionnant la ville de Prades dans les Pyrénées Orientales. Au dos de l'enveloppe, M. avait écrit sa propre adresse, à Perpignan. Me revint aussitôt en mémoire la balade effectuée cinq jours avant de recevoir le livre, le dimanche 7 avril, avec le Doc et Nunki Bartt, au signal de Fragne. 

"La voiture garée dans le hameau du Fragne, nous montions à pied vers le Terrier Randoin (l'autre nom du signal de Fragne) et sommes passés devant la maison d'un certain Jef, que le Doc connaissait. Il était là en train de bricoler, et nous convia à venir boire un petit coup de rosé, au milieu des ses quatre coqs et d'une pauvre poule esseulée. Il nous accompagna ensuite sur les sentiers du Fragne (nous n'allâmes pas jusqu'au sommet, encombré qu'il est de conifères qui bouchent tous les horizons). Ce pays il l'aimait beaucoup, lui qui était originaire de Perpignan et ne devait de résider ici qu'à la rencontre de gens du coin croisés par un hasard malicieux."

Le Fragne se situe sur la commune de Pouligny Notre-Dame, là où habitait M. en 1995, quand je l'ai rencontrée. Il y avait donc comme un étrange jeu de chassé-croisé entre ce Jef de Perpignan élisant domicile à Pouligny, et M. de Pouligny allant vivre à Perpignan.

Sur les sentiers du Fragne, Doc observant la lathrée clandestine.

Lathrée clandestine (Lathraea clandestina), "La lathrée clandestine pousse de préférence dans les boisements humides ou frais des fonds de vallées, en général à proximité de ruisseaux où elle parasite les racines de divers arbres (peupliers, saules, aulnes, chênes ou noisetiers) aux dépens desquels elle se nourrit. C'est un holoparasite, qui n'a ni feuilles ni chlorophylle et puise sa nourriture dans les racines de ses hôtes grâce à des suçoirs."(Wikipedia)


Il se trouve maintenant que Fred Deux et Cécile Reims vinrent habiter non loin de là, en 1973. Ils quittèrent en effet Lacoux, le village de l'Ain où ils vivaient depuis 1958 pour la maison du Couzat, une ancienne ferme dans la commune de Crevant, limitrophe de celle de Pouligny Notre-Dame. 


Alain Jouffroy, dans le texte qu'il écrivit pour Fred Deux Cécile Reims, Une vie (éditions du Cercle d'art, 2002), souligne l'importance que ce lieu eut pour Fred :
"(...) Fred et Cécile sont d'infatigables promeneurs et c'est autour de leur deuxième maison, à Couzat - le nom de l'arbre-houx qui s'élève par là dans les chemins creux boueux, au-dessus du sol, faisant flotter ses feuilles dans l'air - que Fred prit conscience du lien qui existait entre ses dessins et sa propre manière de cheminer sur les sols. Il le dit lui-même, dans ce langage à la fois très précis, très physique et clairement symbolique qu'il s'est inventé :
     "Il y avait un chemin partant de la route menant à Nouziers, sur la gauche, qui s'enfonçait sous un amas de branches que le couzat étouffait, empêchant la terre d'avaler l'eau qui stagnait comme une plaie noire. Je m'y suis avancé, botté, glissant, manquant de tomber dans cette mort molle, glacée même en plein été et ne débouchant nulle part.
    C'est dans ce chemin que j'ai trouvé la réponse à certains de mes dessins, quand ils ne finissent pas de s'étirer."
     Phrases capitales, phrases-clés pour entrer dans toute l'oeuvre. Les feuilles de papier, les cartons sur lesquels il dessine sont des sols, où il dresse des cartes qui relient, de manière directe, le monde réel et le monde imaginaire, sans aucune coupure entre les deux. Sans aucun antagonisme entre les deux. Fred Deux, cela devrait crever les yeux, est le cartographe de toutes les manières de cheminer, sur terre et ailleurs. Il marche, bifurque et s'enfonce dans le papier comme il marchait dans les sentiers, parmi les houx de Couzat." (p. 106-107)
Nous cheminions donc en ce mois d'avril dans les mêmes sentiers boueux qu'arpentaient Fred et Cécile, celui de la photo épousait même le cours naissant du ruisseau au nom énigmatique de Peud-Hun, qui se jette un peu plus loin dans la Couarde, affluent lui-même de l'Indre. Un nom aussi claque pour moi dans ma mémoire : Fred parle de la route menant à Nouziers. Nouziers, qui doit son nom aussi à un arbre, le noyer (latin nucarius), est la commune creusoise la plus proche*. Mon grand-père, Julien Dallot (1912-1969), y alla à l'école dans les années 20 car il vivait alors dans le hameau de Montservet (voir la carte), à l'est du Fragne. La chronique familiale raconte que Montservet étant dans l'Indre, on exigea un beau jour que Julien aille à l'école de la commune, donc à Crevant. Il s'y serait refusé obstinément et n'aurait jamais passé  son certificat d'études.

C'est sa petite soeur Marie, née en 1917, qui a confié ses souvenirs (Comment vivaient les Aigurandais entre 1900 et 1950, recueil de témoignages de l'Association pour la Sauvegarde du Patrimoine d'Aigurande, 2017/18), peu avant de décéder à Aigurande, à l'âge respectable de 101 ans : "A ma naissance, nous habitions à Montservet, sur la commune de Crevant, dans une maison composée de deux pièces, où il n'y avait ni l'eau ni l'électricité. Nous nous éclairions à la lampe à pétrole ou à la lampe Pigeon. Nous avions des lanternes pour aller dans les étables nous occuper des bêtes. Pour nous chauffer, il y avait la cheminée."

Julien Dallot, mon grand-père maternel 

Cette route menant à Nouziers, mon grand-père Julien l'avait assurément empruntée bien avant Fred et Cécile, et peut-être même avait-il marché dans ce chemin où l'eau "stagnait comme une plaie noire". Que tous ces gens venus de loin, de Boulogne-Billancourt, de Lituanie (pour Cécile), de Perpignan (pour Jef), de Yougoslavie (pour M.), se retrouvent reliés par-delà les époques à ce même territoire reculé, à la lisière du Berry et de la Marche, n'est-ce pas là une autre manifestation de la magie de ce Temps dont parle Fred ? 

Les arbres du Fragne dans les vitres du vieux car

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* David Glomot rattache, lui, Nouziers au noisetier (voir Bocage et métairies en Haute-Marche au XVe siècle, note 16)


lundi 6 mai 2024

Le Temps magique

Le 12 avril, j'ai rêvé au matin de Marlon Brando. Je le jure, c'était la première fois que je rêvais de Marlon Brando. L'acteur s'y suicidait après son dernier film. Une invention onirique, j'ai consulté Wikipedia et appris que Brando était mort le 1er juillet 2004 d'insuffisances cardiaque et respiratoire à Los Angeles. En revanche, sa fille Cheyenne s'est, elle, bien suicidée. Le dimanche 16 avril 1995, elle s'est pendue chez son frère, à Punaauia, près de Papeete. C'est sa mère, Tarita Teriipia, qui l'a découverte en rentrant de l'église. Cheyenne avait 25 ans.

Il y a des façons plus joyeuses d'entrer dans un nouveau jour. Mais je n'étais pas au bout de mes surprises. En fin d'après-midi, Violette, ma fille, me dit que quelqu'un était passé en mon absence, un homme assez âgé qu'elle ne connaissait pas, et qui lui avait remis un livre pour moi, accompagné d'une lettre. Ce livre, sorti de son enveloppe Chronopost, c'était Le Temps magique, de Fred Deux, catalogue réalisé à la suite de l'exposition qui eut lieu à la galerie Lambert Rouland du 12 octobre au 27 novembre 1993.


La lettre, écrite sur un papier ligné siglé Médecins sans Frontières, disait ceci : "Bonjour Patrick, C'est avec presque trente ans de retard que je te rends ton livre. Je te prie de bien vouloir m'en excuser, j'ai déménagé plusieurs fois depuis Pouligny. Je garde un très bon souvenir de nos discussions sur la littérature. Amicalement, M."

M.. Je n'en revenais pas. J'avais rencontrée cette belle femme brune lors d'un remplacement que j'avais effectué à l'école de Pouligny Notre-Dame. Elle y travaillait en tant qu'assistante de vie scolaire, le plus souvent elle gérait la bibliothèque. Elle avait fui la guerre qui faisait rage alors dans ce pays qui n'allait plus s'appeler Yougoslavie. Serbe par son père, croate par sa mère (ou bien est-ce le contraire), elle avait emmené avec elle ses trois enfants.

C'était en 1995, M. disait juste, presque trente ans s'étaient écoulés. Nous nous étions perdus de vue assez vite et jamais je ne l'avais recroisée, ni eu de ses nouvelles. Une chose m'intriguait tout de même : je ne me souvenais absolument pas lui avoir prêté ce livre, dont j'avais par ailleurs un clair souvenir. J'allais voir dans la bibliothèque, le volume était bien là, la tranche simplement un peu plus jaunie que celui que je venais de recevoir. L'avais-je racheté ? Aucun souvenir non plus. 

Je replongeai un peu plus tard dans les écrits de l'époque. J'écrivais alors dans un cahier Clairefontaine 200 pages à petits carreaux. Je notai que le 20 septembre 1995 j'avais visité l'exposition de Fred Deux à la médiathèque de Châteauroux et au Musée Bertrand, et acheté le lendemain le catalogue, Fred Deux, dessins et textes, 1949-1995, Herscher éditions. J'étais captivé par ce que j'avais vu, par ces dessins que Jean-Jacques Lerrant décrira dans un article du Monde paru le 22 septembre  (que je découpai et collai soigneusement dans le cahier) comme des "impudeurs poétiques": "Le sexe, l'anus et la bouche, les tissus cellulaires, les entrailles et tout ce qui fait écheveau à l'intérieur du corps, réel et rêvé, est porté à la surface du papier avec la grâce des apparitions."

De nombreux livres sortis de la bibliothèque de Fred Deux, disposés dans des vitrines de la médiathèque, escortaient les repères biographiques. Et beaucoup d'entre eux m'étaient à tel point familiers que je pressentais un partage possible. C'était fou : cet homme vivait avec sa femme, Cécile Reims, graveuse, à La Châtre, au 17, rue Notre-Dame, autrement dit à seulement quelques centaines de mètres de chez moi, rue du Pré de la Barre. Et jusque-là je n'en avais jamais rien su. Il faut dire que son oeuvre n'avait pour l'instant bénéficié d'aucune reconnaissance dans la petite ville. Trop inquiétante, trop morbide pour beaucoup. Le musée Saint-Roch d'Issoudun témoigna de son intérêt beaucoup plus tôt, et c'est logiquement vers lui que se tourna le couple, qui fit une grande donation quelques années plus tard.

Passons. Il fallait que je fasse quelque chose, aller frapper à leur porte m'était impossible, j'étais bien trop timide pour cela. Je résolus d'écrire à Fred, de lui confesser tout d'abord l'exaltation qui m'avait saisi à la découverte de ses dessins et de ses textes. Lettre de deux pages écrite et expédiée le 3 octobre. J'espérais bien sûr une réponse mais je n'y croyais pas. Or, elle vint, datée du 21 octobre. Il écrivait : "Ce qui est certain, c'est qu'il y a toujours une main qui s'agite. Votre lettre en est le signe." Il m'invitait à l'appeler. Je n'en fis rien, me jugeant trop empoté au téléphone, et je lui réécrivis le 24 octobre. C'est donc lui qui m'appela un après-midi, je m'en souviens parfaitement, c'était le jour où nous recevions à Lacs le Puck Théâtre de Châteauroux, qui présentait le Cirque Ambulant Chopalovitch, de Ljubomir Simović. Un poète serbe. Serbe comme M. que j'avais retrouvée dans la rue ce jour-là (mon remplacement à Pouligny était terminé depuis plusieurs semaines) juste au moment où j'allais me rendre à Lacs pour des détails d'organisation (on n'oserait pas dans un roman pareils détails, ils apparaîtraient comme des invraisemblances). Bref, nous étions en pleine discussion quand le téléphone a retenti et au bout c'était Fred. 

Fred DEUX, 17 rue Notre Dame, 2000, Gravure originale (gravée à la pointe sèche par Cécile REIMS-DEUX), Papier Japon appliqué sur Arches 50 x 65 cm

Le 3 décembre, je me suis rendu au 17, rue Notre-Dame. Je n'en menais pas large, ce gars-là avait conversé avec André Breton, qu'est-ce que je pouvais bien lui apporter ? Mon imposture allait très vite être démasquée. 

Ce fut une des plus belles rencontres de ma vie. De 16 h 45 à 19 h, ai-je précisé dans le cahier Clairefontaine.

Et en dessous, je notai les deux livres  rapportés de cette première entrevue : Voix d'Antonio Porchia, et Le Temps magique.

Ce même Temps magique qui m'était redonné (mais était-ce le même ?) près de trente ans plus tard.

vendredi 6 novembre 2020

La physique des catastrophes

Le 28 septembre, au matin, je me figeai soudain : les images non pas d'un seul mais de plusieurs rêves ressurgissaient brutalement, faisaient irruption dans ma conscience. Et si je dis "je me figeai", c'est que très concrètement je ne bougeai plus ni bras ni jambe, je ne cillai pas, j'étais comme suspendu dans l'air, parce que ce qui survenait à cet instant l'était presque par effraction : tout pouvait se dissoudre en une milliseconde, retourner à un oubli définitif dont on n'était sorti que par une sorte de miracle.

Oui, c'était pas moins de trois rêves qui se redéployaient sur l'écran de ma psyché - et je ne peux en parler plus d'un mois après que parce que j'ai consigné tout cela - mais en fait bien peu de chose - dans le cahier bleu qui accompagne ces chroniques. Bien peu de chose, oui encore, parce que je n'ai noté que des bribes, alors que l'impression que j'avais, et que j'ai noté alors le jour même, c'était l'impression de rêves foisonnants, riches de détails. Je me relis : "Rêve de Fred Deux dans un escalier, rêve de P. et de J.M, rêve du café du Centre à Aigurande, rêve de l'immeuble baroque avec des escaliers incroyables." Et puis un nom qui surnage : Garosiowsky ?

Je sais alors que c'est à peu près le nom d'un artiste contemporain. A peu près... Je recherche et je trouve facilement : il ne peut s'agir que de Gérard Gasiorowski. Ce qui est bien curieux, c'est que de cet artiste je ne connaissais guère que le nom, à peu près... Son oeuvre m'était encore largement inconnue la nuit du rêve. Philippe Dagen, dans Le Monde, évoque une exposition rétrospective qui eut lieu en 2012, à la Fondation Maeght, à Saint-Paul de Vence : Gasiorowski, l'histoire de peinture récapitulée. "Pour comprendre, écrit-il, ce qu'il est advenu de la peinture en France dans le dernier tiers du XXe siècle, on ne voit pas quelle oeuvre et quelle vie conviendraient mieux que celles de Gérard Gasiorowski (1930-1986) telles que les présente sa rétrospective à la Fondation Maeght." 


On lira l'article de Dagen pour en savoir plus. J'en résume très sommairement le propos : l'itinéraire de Gasio (diminutif qu'il approuvait lui-même) connaît une phase ascendante où, après avoir renoncé très tôt, en 1953, à la peinture, il connaît le succès avec des travaux proches de la photographie. Sa notoriété sera ensuite mise à mal par des séries telles Les Croûtes, "qui méritent leur titre, précise Dagen, puisque ce sont des pastiches de chromos, soleil couchant derrière l'Arc de triomphe et pittoresques villages de France. C'est peint à grands gestes, avec des couleurs lourdes et vives."

Les croûtes, dans l'atelier de l'artiste rue louis blanc 1972

C'est à cette occasion qu'une galeriste lui lance : « Vous êtes fou, Gasiorowski, il faut vous ressaisir ! », phrase qui sera reprise pour l'exposition Maeght. Mais Gasio ne se ressaisit pas, mieux il enfonce le clou : "vers 1974 s'ouvre le temps de la destruction et, de façon symbolique, il entreprend la série La Guerre, installations de jouets cassés et maculés, toiles barbouillées et insultées à coups d'empâtements et de coulures. Pendant près d'une décennie, son oeuvre se place sous les signes de la dérision, de la parodie, du grotesque. Il dessine avec des jus d'excréments. Il invente une académie grotesque, dont il est à la fois le directeur féroce et le mauvais élève." Résultat : de 1977 à 1980, Gasiorowski disparait pratiquement de la scène artistique. Il a tout de l'artiste maudit.

La catabase, la descente aux enfers n'a qu'un temps :  Gasio, "comme tout martyr digne de ce nom, écrit Dagen, est promis à la résurrection - et sa peinture avec lui. Quand tout est en morceaux, les idoles fracassées, la fin de l'art déclarée, il ne reste qu'à recommencer. A recoller les morceaux dans un ordre différent, à faire avec les débris des idoles de nouvelles divinités."  Et le voilà qui présente "des ensembles, souvent des rouleaux de plusieurs mètres de long, la plupart à fond noir, sur lesquels, par le collage, la peinture et le mot, le peintre récapitule l'histoire de son art depuis Lascaux et les statues néolithiques jusqu'à Giacometti, Picasso et lui-même."

Dans un autre article, rédigé aussi en 2012, on peut lire que "Gérard aimait à citer l'Icare de Brueghel, comme métaphore de la destinée du peintre : les plumes voltigeant à l'endroit du plongeon du fils de Dédale et les courbes régulières des sillons labourés..." se souvient un ami proche. Beauté exemplaire du vertige de la chute."

 

Gérard Gasiorowski est mort brutalement d'un infarctus durant l'été 1986.

Tout ceci est bien beau, mais n'explique absolument pas pourquoi ce peintre est devenu figure de mon rêve. L'énigme ici reste entière.

Cherchant toujours à approfondir l'affaire, je consulte sa notice Wikipedia. Et à la fin d'icelle, je note un lien externe : Philippe Agostini, « Cultures & catastrophe » [archive], un regard sur l'œuvre de Gérard Gasiorowski (1996, texte inédit). Hélas, le lien est cassé, ne renvoie sur rien. Je rentre les données dans Google et je tombe sur la page de la thèse soutenue par Philippe Agostini sur Gasio. Thèse inaccessible, mais certains détails sont curieux :

Tout d'abord cette thèse a été réalisée sous la direction de Philippe Dagen, l'auteur même de l'article qui m'a servi de base pour l'évocation succincte de l'artiste. Mais ce qui m'interpelle le plus c'est la mention de Pierre Wat comme président du jury. Or, Pierre Wat, historien d'art, n'est autre que le président de l'Association des Amis de Fred Deux et Cécile Reims. Il fut aussi commissaire, avec Sylvie Ramond, de la grande rétrospective de l'oeuvre de Fred Deux qui eut lieu au Musée des Beaux-Arts de Lyon, du 20 septembre 2017 au 8 janvier 2018, Le Monde de Fred Deux. On le voit d'ailleurs en personne dans cette courte bande-annonce :


Or, on se souvient que Fred Deux m'était aussi apparu en rêve cette nuit-là.

Un autre mot me retient dans la mention wikipédienne de Philippe Agostini : le mot "catastrophe".

Car deux jours plus tard, le 30 septembre, je fis un autre rêve, celui du livre La physique des catastrophes. Étrangement encore une fois, parce que je n'ai pas lu ce livre, je n'en connaissais que son nom et son existence. Dans mon rêve, l'auteur s'appelle Vanessa Pearls, mais je sais que ce n'est pas le véritable nom.

Au réveil, je vérifie. Il s'agissait de Marisha Pessl. Je n'étais pas si loin.

La catastrophe intervint le même jour : à Aigurande, là même où se situait un de mes rêves (avec le café du Centre) mon père fut foudroyé par un Avc juste après le repas de midi. Il avait 86 ans. Il ne devait pas s'en relever.

Et l'escalier, présent dans deux des rêves, qu'en est-il de sa signification ? Le Dictionnaire des Symboles d'Alain Geerbrant et Jean Chevalier insiste sur son symbolisme ascensionnel ; les pyramides égyptiennes sont déjà des analogues de l'escalier, les âmes des défunts montent les marches pour se rendre devant le trône d'Osiris et subir l'épreuve de la psychostasie, la pesée des âmes.

En 1988, dans le cadre d’une exposition personnelle au Musée Cantini de Marseille, Fred Deux écrivait :

 « Est-ce la même graine qui a fermenté et fécondé les mots ? Tout est venu en même temps. Chaque fois que j’ai tenté d’y mettre de l’ordre, je me suis embrouillé. Je me souviens de ma première phrase, notée dans le petit escalier de la librairie où je travaillais. Elle avait trait à l’eau. L’eau de la Seine, où s’était passée mon enfance, et celle de la mer, toute proche. Je voulais partir. »

mardi 29 avril 2014

Issoudun : Le Che et la mitraillette sciée

Je n'ai pas tout dit. Reste un détail. Qui n'avait pas grand chose à voir avec mon sujet, c'est pourquoi je l'avais omis, mais avant de quitter peut-être provisoirement les parages de l'impasse Ah ! Ah ! je me sens en demeure de tout dire. Un détail, vous dis-je : par la fenêtre de la maison qui obstrue l'impasse, celle qui donne sur la rue François Habert, on voyait, je voyais clairement une affiche de Che Guevara.
On ne la voit pas sur la photo. Encore que. En zoomant fort, on devine.


Le Che. Depuis, je rêve de sonner à cette porte, et d'obtenir de l'occupant (un révolutionnaire, à n'en pas douter) de monter à cette fenêtre guevarienne, car la perspective sur la rue Beaumont et le flanc sud de la ville doit y être excellente.

Le Che. Alors que j'ai devant moi le troisième numéro du 1, ce nouvel hebdo qui se présente comme une seule feuille qu'on déplie et replie à son gré, sans agrafe ni publicité, articulée autour d'une seule question, éclairée par des contributions très différentes, et que ce numéro donc traite de ces jeunes qui veulent se faire voir ailleurs et
parmi les écrivains conviés voici Régis Debray, qui signe L'appel du sud et des sierras, un court texte où l'on peut lire :

"Le surmoi révolutionnaire, à gauche, s'est effondré, avec les Khmers rouges, le mur de Berlin, le Nouvel Obs, La République du centre et mille autres coups de pioche. Ce qui l'a remplacé chez les exigeants, pour qui "tout ce qui n'est pas l'idéal est misère", c'est le surmoi religieux. Après la révolution sur terre, le paradis au ciel. Après Guevara, Ben Laden. Après le chemin marxiste, celui d'Allah."
Bon, c'est dit. On peut entrer au musée maintenant. Musée Saint-Roch. Pourtant je vais faire court, même si j'ai vu des choses admirables, des Manessier, des Zadkine, des Appel flamboyants, entre autres, dans cette exposition organisée autour du peintre et lithographe Jean Pons, et de sa fille, Elisabeth qui s'est installée à Issoudun, y continuant son œuvre. L'envie de commenter, là, me manque. Allez y voir, et dépêchez-vous, c'est jusqu'au 4 mai.

Et si c'est trop tard, ce ne sera pas trop tard pour voir l'autre exposition, qui court, elle, jusqu'au 30 novembre, consacrée à Fred Deux, Le dessin à corps perdu.

Fred Deux, Terre incognita, 2008  
Encore une fois, le commentaire me décourage. Il faut entrer dans cette terre inconnue du dessin de Fred Deux, se laisser envahir par les formes étranges qui émanent de son travail inlassable à la table, travail de toute une vie. Travail si bien évoqué dans le dernier récit de Cécile Reims, sa femme, sa compagne de route depuis soixante-deux ans, Tout ça n'a pas d'importance, paru au Temps qu'il fait.
C'est aussi une méditation lucide et émouvante sur un parcours de vie sans concession, sur la vieillesse et ses difficultés, l'approche de la mort et du grand départ. Un retour aussi sur les lieux où le couple vécut, fuyant ou affrontant la maladie, Lacoux dans le Bugey, Le Couzat près de Crevant, La Châtre enfin, où j'eus la joie de les rencontrer.

Un détail encore. On peut voir au musée une sculpture de Fred Deux qui m'a toujours intriguée, titrée Résistance :


Son histoire, on la découvre dans le livre, page 118. A Lacoux, le couple avait lié amitié avec les plus pauvres du village, la famille d'un certain Griot :
"Lorsqu'un en un mois de mai se leva un vent de révolte, Griot arriva dans la nuit, un sac sur les épaules qu'il avait peine à porter : il en sortit des munitions, une mitraillette.
- Je les ai gardés depuis le maquis. Pour faire la révolution...
Mais le grand soir n'était pas arrivé. De la mitraillette sciée en morceaux, F. fit une sculpture, le reste fut enterré."
Voilà, un détail de plus, je le répète. Il me semble souvent que je ne peux avancer que comme ça, sur des détails, à interroger en profondeur. Ou en surface, je ne sais pas.


samedi 29 juin 2019

L'ombre portante

Les articles s'enchaînent vite, mais croyez bien que cette vitesse est encore bien inférieure à celle de la pensée qui vole d'une intuition à l'autre, d'une correspondance à l'autre, mettant en branle tout un train de coïncidences dont l'esprit est comme impuissant à saisir l'ampleur du déploiement. Pour exprimer cet état de fait, j'ai parfois employé la métaphore de la supernova : "Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire que linéairement, successivement, laborieusement."

Aujourd'hui, à l'heure de la canicule précoce, au moment où j'écris ces lignes dans l'ombre d'une chambre aux volets clos, c'est une autre image qui me vient : celle d'un incendie, d'un feu parti de trois fois rien, d'une étincelle, et qui gagne, se répand, embrase tout autour de soi, rampe au sol et escalade les hauteurs, mord le ciel et se tord sous le vent et emplit l'univers de son souffle d'ogre bruyant, énorme, insatiable. Je suis comme un pompier qui doit choisir le front à combattre en priorité parmi dix autres possibles, n'opposant que sa propre volonté d'apparence si dérisoire à l'acharnement du brasier. S'il a pu échapper au piège des flammes, il lui restera la possibilité de raconter ce qu'il a vu au banquet des cendres.

La veille de la lecture de Tout est accompli du trio HMR, j'étais allé avec Nunki Bartt à l'inauguration de L'ombre portante, l'exposition consacrée à Cécile Reims au château d'Ars, près de La Châtre.


Cécile Reims n'est pas une inconnue ici, j'ai plusieurs fois évoqué cette artiste remarquable, graveur et écrivain, dont l'oeuvre, reconnue depuis longtemps à l'échelle nationale, l'est enfin localement (c'est le destin de quelques grands créateurs d'accomplir le chemin inverse de la plupart des hommes). L'an dernier, un article portant le titre de son dernier livre, L'embouchure du temps, s'ouvrait sur une citation du Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel. Les deux livres présentaient un détail commun : le parc Montsouris, qu'ils partageraient ensuite avec Hélène Cixous, Nicolas de Staël, Jacques Higelin et Agnès Varda. Et voici qu'une certaine concordance des temps une nouvelle fois rapprochait Yannick Haenel et Cécile Reims. Cette ombre qui porte le titre de l'exposition, on la retrouvait par exemple dès la page 16 de Tout est accompli à travers une parole rapportée de Rabbi Nahman de Braslav : "L'ombre est proportionnelle à la lumière qui est révélée." Selon HMR, "il est clair que les promesses reçues des prophètes juifs sont en train d'advenir. Seulement elles adviennent à l'envers. Cet accomplissement paradoxal des promesses fait d'Israël la vraie mesure du monde, et cela sous deux formes : l’Église et la Synagogue." (p.18)
Cécile Reims, qui a traversé le siècle dernier en échappant à l'extermination qui engloutit toute sa famille lituanienne, a connu la Palestine dès 1946, le kibboutz et Jérusalem, mais que la tuberculose contraint de revenir en France, où elle fait la rencontre de Fred Deux en 1951, Cécile Reims, oui, reste le témoin vivant d'une histoire tragique, un paysage contrasté où elle ne voit pour seule continuité que l'irruption décisive du hasard (préface du catalogue de l'exposition, p. 5). Eh oui, ce hasard dont j'ai fait le thème du dernier billet, et dont le mystère et la méditation sur le sens reviennent à plusieurs reprises dans ce texte même. Ainsi, après avoir raconté comment elle s'était retrouvée en zone libre après avoir échappé à la rafle du Vel d'Hiv, elle écrit :
"Par un concours de circonstances inouïes : le hasard (dont la tradition ésotérique juive dit que c'est l'un des noms de Dieu) me mit en rapport avec un réseau de résistance dans lequel je m'engageai de façon plus aventureuse qu'en pleine conscience des risques encourus. Si je devais être "prise" ce serait pour ce que je faisais et non pour ce que j'étais, et je dus à l'intervention  du hasard d'être plus d'une fois passée au travers des mailles du filet." (p. 6)
Mais aussi, après la découverte de la tuberculose en Palestine :
"Le retour en France s'imposa. Dans mon esprit il serait provisoire : le temps de recouvrir la santé.
C'est là que le Hasard - avec une majuscule !- plus troublant (perturbateur !) que jamais, s'entremit : je rencontrai Fred Deux. Rencontre qui ne pouvait qu'être sans lendemain. Tout nous opposait. Seul point commun : l'Art." (p .7)
Et enfin, troisième occurrence, après avoir raconté comment, pour subvenir à la nécessité du quotidien, elle se fit un temps "tisserande" dans le village du bout du monde de Lacoux, artisanat personnel, créatif par ignorance des usages, imagination sans limites, qui la conduisit à travailler pour la haute couture :
"Aurais-je indéfiniment persévéré dans cette activité, je ne sais. Mais quand le hasard m'offrit une surprenante-déroutante-voie, je m'y engageai (non sans hésitation !) par attrait, pour ce qui semblait une invraisemblable gageure mais qui, de façon détournée, me permettait de revenir à la gravure." (p .7)

Christophe Guitard, dans son texte Cécile Reims clandestine(s) ! au sein du même catalogue, revient sur ce passage entre le tissage et la gravure : "C'est à ce moment "critique" d'un choix impossible pour elle, que le "hasard objectif" en la personne de Georges Visat entra en scène !" Et il poursuit ainsi :
"Le hasard est salvateur !"
En 1966, Georges Visat, éditeur, imprimeur, cherche un graveur pour "traduire" les dessins d'Hans Bellmer, qui ne dessine plus, ni ne ressent la capacité de graver. C'est en allant chercher des papiers Japon Nacré chez Visat que Fred Deux lui parle de Cécile. Il lui confie qu'elle est graveur en taille-douce ; Visat douteux, propose que Cécile fasse un essai à partir d'un dessin de Bellmer. Cet essai qu'elle repoussera longtemps, se révèlera plus que concluant." (p .51)

Ouvrant ce thème de la clandestinité, Christophe Guitard cite un peu plus tôt cette sorte de fiche d'état civil que l'on trouve dans Bagages perdus (Marseille, Ryoan-ji éditions, 1986), page 258 :
"Je, Cécile Reims, (...)
Je, Elicec Smier
     (tout-puissant anagramme déchu)
Je, Tsilla Rêmès. (Hébraïque identité).
Je, épouse Deux, Alfred, Jean, Lucien.
Je, Anna Roth ; pseudonyme
Je, anonyme ; sans visage, sans corps :
Une main masquée d'une figure
à l'effigie de Hans Bellmer."
Portrait d'Hans Bellmer (gravure Cécile Reims)


Tsilla Rêmès, je m'interroge sur cette identité hébraïque. Tsilla, Cécile, n'est-ce pas aussi Cyrla, le prénom de la mère de Perec ? Mais il y a surtout ce nom, Rêmès, que je retrouve en somme page 313 de Tout est accompli. HMR y évoque les quatre niveaux d'interprétation de la tradition juive : "le pchat, qui exprime le sens simple, littéral,; le remez, qui exprime le sens métaphorique ; le drach, qui exprime le sens allégorique ; enfin, le sod, qui exprime le sens secret et mystique. (...) Ce qui est proposé à l'être parlant, c'est de rejoindre le paradis -chez les kabbalistes, le pardès - en remontant les différents étagements de la parole. En effet, si l'on prend les lettres initiales des quatre niveaux de l'interprétation, on obtient le mot pardès (P.R.D.S) en guise d'acronyme. Ainsi l'être parlant est-il établi dans le lieu même de la parole, avec l'espoir d'être un jour cette parole même."[C'est moi qui souligne]

Ce nom enfoui de Rêmès nous porte donc à chercher au-delà du littéral. Mais quel est ce littéral  sinon ce Reims qui désigne aujourd'hui Cécile aux yeux du monde ? Étonnante histoire si l'on veut bien s'y pencher une minute. Reims est une francisation de Rêmès dont nul ne donne l'origine. Je suppose, je ne peux faire mieux que supposer, que c'est le père même de Cécile, dont elle ne rapporte guère que ces paroles sur la tradition religieuse ("Tout ça c'est des bêtises"), qui l'a imposé. Reims, autrement dit introduction de la plus petite des lettres, le yod, la première lettre du nom sacré YHVH,  symbolisant le germe, au coeur du Rems (c'est ainsi que le nom de famille est donné dans cette œuvre majeure de Fred Deux : le dyptique Pour mémoire, les Milç et les Rems, visible dans l'exposition).

Fred Deux. Pour mémoire, Les Rems, mine de plomb, 197 x 103 cm.
Reims, la ville où les rois de France étaient sacrés, où Louis XVI avait reçu la couronne de Charlemagne le 11 juin 1775 avant d'aller à la rencontre, dans le parc de la ville, de quelque 2 400 scrofuleux accourus pour l'occasion, leur adressant à chacun la formule thaumaturgique : « Le roi te touche, Dieu te guérisse.» Quelle plus belle façon d'entrer en clandestinité que de dissimuler son hébraïque identité sous l'apparat de l'une des plus prestigieuses villes françaises !

samedi 11 novembre 2017

# 270/313 - Naissance de l'imaginaire

04/11 - Je rapporte en retard à la médiathèque les Lettres à Franca de Louis Althusser. Je n'ai lu qu'une infime partie du gros volume de 800 pages, requis, attiré, aspiré par d'autres lectures qui revêtaient plus d'urgence. J'y reviendrai. Avec deux autres bandes dessinées, j'étais lourdement chargé, ce ne sera pas le cas cette fois-ci : je repars avec un seul petit livre, de quelques grammes seulement, consacré à une figure locale dont le nom m'est familier mais l’œuvre quasiment inconnue : René Pècherat.

Ce livret fait suite à une exposition qui a eu lieu au Château-Naillac, dans la ville haute du Blanc, du 25 mars au 28 mai 2017, exposition dont je ne sus même pas l'existence. Alors pourquoi soudain s'intéresser à René Pècherat ?
Je pense que c'est ce mot "imaginaire"qui déclenche tout. Je suis déjà dans la conception du dernier billet qui va voir se croiser ces deux romanciers de l'enfance que sont Pierre Loti et Alain-Fournier. Et il me souvient de cette phrase du second : " Par instants, il semble que tout ce paradis imaginaire qui fut le monde de son enfance va surgir.
Et c'est bien l'enfance de René Pècherat qui est au cœur du projet de l'exposition, comme en témoigne la présentation d'Hélène Guillemot :



Tout comme le jeune Henri-Alban Fournier avait suivi ses parents dans l'école d'Epineuil-le-Fleuriel, René Pècherat avait suivi les siens dans ce Château-Naillac qui servait alors d'école avant de devenir l'écomusée que l'on connaît. Mais ce n'est pas le seul point de résonance entre les deux hommes : René Pècherat deviendra l'élève du peintre André Lhote, qu'il rejoindra à Gordes, dans le Vaucluse, d'octobre 1940 à mai 1941, avant de le suivre dans son Académie à Paris, en septembre 1941. Or, André Lhote avait en 1907 rencontré un jeune homme de son âge, Jacques Rivière (1886-1925), futur directeur de La Nouvelle Revue Française, et qui n'est autre que l'ami et le futur beau-frère d'Alain-Fournier. Dès 1909, les trois amis entretiendront une correspondance importante.

André Lhote - Portrait d'Alain-Fournier, 1912.
Mais il est d'autres échos qui m'étonnent dans ce livret. Dans "Les rêveries d'un réfractaire solitaire", il raconte ses années de résistance, entre 1943 et 1945. Fuyant avec son frère Paul le STO , il rejoint le maquis de Prémanon dans le Haut-Jura  à l'automne 1943, puis revient dans l'Indre quand il apprend qu'un maquis s'est constitué dans la région de Bélâbre. Il s'occupe essentiellement d'organiser les parachutages de matériel allié.


C'est l'intertitre de ce petit passage qui ne laisse de m'étonner : La Gana se morfond, 3 fois je dis 3 fois. On devine bien sûr qu'il s'agit de l'un de ces messages énigmatiques envoyés par Radio-Londres, et qui devait avertir d'un parachutage. C'est son contenu qui me surprend : La Gana, c'est le titre du grand livre de Fred Deux, peintre et écrivain décédé le 9 septembre 2015 à La Châtre. La dernière édition du livre a été réalisée par Le Temps qu'il fait en 2011 (la première édition fut celle de Maurice Nadeau en 1958, sous le pseudonyme de Jean Douassot).

Ce qu'il faut savoir maintenant c'est que Fred Deux* rejoignit lui aussi le maquis jurassien, en 1944 dans le Doubs.

______________________
* Le musée des Beaux-Arts de Lyon consacre jusqu'au 8 janvier 2018  une très grande rétrospective à l’œuvre de Fred Deux.

jeudi 12 septembre 2013

Le retour du Nomade

A nouveau à temps plein sur le poste d'animateur informatique, j'ai pu reprendre mes pérégrinations à travers la campagne, par exemple aujourd'hui j'ai retrouvé avec bonheur les berges de la Creuse à Argenton. Un casse-croûte et un journal acheté en passant à la Maison de la Presse, c'est trois quarts d'heure de vraie détente. J'ai bien pensé un moment reprendre ma chronique du Nomade pédagogique que j'ai tenu un an sur un autre site, mais j'ai déjà la contrainte de la fiction brève sur l'année 1913, point trop n'en faut, il faut ménager la bête.

Les camarades canards sont toujours là. J'ai bien aimé celui-ci : pendant que ses petits copains fouillaient dans la vase pour becter, il demeurait impassible, le col bien droit, sans doute un canard philosophe observant les hommes observant les canards.
Sur le déversoir, un pêcheur, profitant des basses eaux de ce mois de septembre, avait installé ses gaules, et ses deux gros chiens somnolaient l'un contre l'autre sur ce petit espace sec entre les eaux.


En général, cette petite pause se termine par un petit café chez Aline, le bar au bout de la Rue Grande, un endroit rare dont je reparlerai quelque jour. C'est en chemin que je la vis, non pas Aline, mais elle, la randonneuse, le pèlerin de Saint-Jacques que j'avais rencontré hier, en faisant mon footing dans la forêt. C'était juste avant Notre-Dame du Chêne, elle m'arrêta pour me demander la route de Velles, me montrant son guide et sa carte. Je la remis donc dans le bon sens car au lieu d'aller à Velles, elle remontait droit au nord vers Châteauroux. Elle était étrangère manifestement, elle portait au cou une petite médaille avec la coquille Saint-Jacques.
Et voilà, c'était encore elle, à Argenton, je la reconnus, et j'engageai la conversation. C'était si improbable de se retrouver tous les deux, un jour plus tard ; il eût suffi que je m'attarde encore quelques minutes au bord de la Creuse pour que cette rencontre n'eut pas lieu. Elle allait maintenant vers Gargilesse et je lui indiquai une nouvelle fois la route à prendre. Alors qu'elle s'éloignait, je pensai tout à coup que j'aurai pu lui demander son nom, sa nationalité, et puis la photographier, j'avais mon appareil dans la poche, mais je n'ai pas eu le cœur de la rattraper, et j'ai pris cette photo d'elle disparaissant dans la rue.


Ce qui rend cette coïncidence si troublante, c'est le lieu même de la rencontre, au coin de la rue de l'Abreuvoir et de la rue d'Orjon. Car, à cet endroit précis, se trouve une montjoie, dont j'ai d'ailleurs déjà parlé dans une chronique du Nomade le 25 mars 2011 :

"Sur l'itinéraire qui mène à Argenton sur les rives de la Creuse, à l'angle de la rue de l'Abreuvoir et la rue d'Orjon, on peut voir une belle montjoie. Surmontée d'une coquille Saint-Jacques, elle devait indiquer le chemin du pèlerinage vers Compostelle, Argenton étant l'une des étapes de la via Lemovicensis, celle qui venait de Vézelay et traversait le Limousin."


L'attracteur étrange s'était-il réveillé ? Que voulait donc me signifier cette rencontre que je ne pouvais interpréter que comme un signe ? Fallait-il moi aussi me mettre en route ? Pour quelle destination ? Quel pèlerinage ?
Pour parfaire la constellation symbolique, il y eut ce même jour le poème de Cécile Reims, lors de la visite guidée de l'exposition de la médiathèque, Eloge de la caresse, par l'artiste elle-même, Elisabeth Raphaël.


Or, dans la chronique du 25 mars 2011, l'extrait littéraire choisi (il y avait chaque jour un extrait différent) était de Fred Deux, le mari de Cécile Reims :

Quatre dessins remuent en moi et me poussent aux extrêmes :
abandonner le crayon et regarder les nuages.
En cette période de l'année, les nuages sont gros, ventrus, laids.
Ils n'entraînent aucun désir et sont sans question.
Je pourrais sortir la chienne, mais je suis rongé de douleurs et le courage
qui m'a si souvent poussé à reprendre le crayon m'a quitté et me laisse seul dans l'atelier vide où j'entends les vaches aller à l'abattoir.
 
                       Fred Deux, Fred Deux au XXIème siècle, Alain Margaron éditeur, 2010 p.10.

lundi 20 juillet 2020

Pour Cécile

Cécile Reims est morte. Samedi 18 juillet, dans sa maison de La Châtre, rue Notre-Dame, à l'âge de 92 ans. Sa disparition est saluée dans La Nouvelle République et sur le site de France-Bleu Berry. Je ne suis pas d'humeur à polémiquer mais comment ne pas être étonné par la désinvolture factuelle qui caractérise ces deux courts billets ? On lit dans la NR : "Cécile Reims, née Tsila Remz le 25 octobre 1927, en Lituanie", ce qui est une double erreur, car Cécile Reims est née le 19 octobre à Paris. Puis nous découvrons que sa famille a été victime de la rafle du Vel d’Hiv en 1942, info reprise avec emphase par le député François Jolivet dans un tweet ("famille frappée de plein fouet par la rafle du Vel d'Hiv"). Or il n'est que de lire la biographie à la fin du catalogue de la dernière exposition de Cécile au Château d'Ars, l'ombre portante, pour apprendre que "prévenus à temps, sa famille et elle échappent de peu à la rafle du Vel d'Hiv'". Son père et sa tante passeront en zone libre où ils seront assignés. Ce qui n'empêchera pas son oncle d'être déporté et gazé dès son arrivée à Auschwitz et sa famille en Lituanie d'être entièrement massacrée. Qualifier Cécile, comme le fait la rédactrice de France Bleu, d'artiste lituanienne est d'une maladresse insigne. 

Passons. Pour rendre hommage comme elle le mérite à Cécile Reims, je me permets de reproduire ici l'article que j'ai écrit pour La Bouinotte en 2019, à la suite d'une rencontre de deux heures avec l'artiste, en compagnie d'Yvan Bernaer.

 
Cécile Reims en famille à Kibarty (Lituanie) à l'âge de 4 ans. Aucun de ces enfants n'a survécu.


“J’ai eu besoin d’être une ombre.”
Cécile Reims nous reçoit dans sa maison de la rue Notre-Dame, ancien relais de poste dans cette voie étroite et anguleuse du vieux La Châtre. La très belle exposition rétrospective qui lui est consacrée au château d’Ars, L’ombre portante, a donné lieu à beaucoup de rencontres troublantes, de retrouvailles inespérées et aussi à quelques contraintes médiatiques inhabituelles, sources de fatigue, mais comme l’écrivait Jean-Louis Chrétien, la “ fatigue n’a rien de mauvais : elle est simplement signe d’humanité”. Le corps frêle porte un esprit toujours vif, d’une lucidité que la charge des ans et des épreuves de la vie n’a semble-t-il fait qu’aiguiser.
Cette reconnaissance aujourd’hui unanime fut toutefois lente à se dessiner, et la petite ville a mis longtemps à prendre conscience de la valeur et de l’importance de ce couple d‘artistes qui avait discrètement investi les lieux en 1985, après avoir connu bien d’autres ports d’attache, loin du Berry. La rencontre avec Fred Deux, à Paris, en novembre 1951, qui aurait dû être sans lendemain - “tout nous opposait. Seul point commun : l’Art”-, fut au contraire le début d’un compagnonnage qui ne cessa qu’à la mort de Fred en 2015. Fred, l’ancien ouvrier électricien, qui avait passé son enfance dans une sorte de cave à Boulogne, avec une plaque d’égout au centre de la pièce, d’où sortaient les rats lors des inondations de la Seine. Fred, irradié un beau jour à Marseille par la découverte de Paul Klee. Cécile, née à Paris en 1927, orpheline de mère, élevée par les grands-parents maternels dans le village lituanien de Kibarty - où la vie s’écoule dans le cadre rituel de la tradition juive, et dont elle gardera à jamais l’empreinte, non d’une contrainte étouffante, mais d’une “merveilleuse magie”: “je garde le souvenir absolument extraordinaire de la fête de Pâque - on était peut-être trente ou quarante à table -, du jour où j’ai été assez grande pour poser les quatre questions.” Elle a six ans lorsqu'elle rejoint son père à Paris : sa langue maternelle n’est alors autre que l’allemand.
Il est intrigant ce nom de Reims quand on a déduit, de par l’une des oeuvres les plus puissantes de Fred, le dyptique Pour mémoire, les Milç et les Rems (visible dans l’exposition) que Rems, le patronyme de Cécile, avait été francisé. L’origine en remonte à un oncle qui avait fui la longue conscription de sept ans imposée alors en Lituanie sous domination russe. Engagé dans les corps francs pendant la Grande Guerre, devenu traducteur, il avait gagné la nationalité française et ce nom de Reims où s’était glissé le i, le Yod hébraïque, cette toute petite lettre qui, malicieusement, en appelait donc à la ville du sacre des rois de France, à cette ville où fut signée le 7 mai 1945, dans un collège technique, la capitulation sans conditions de l’Allemagne. 

Plaies d'arbres, 2008, burin et pointe sèche, Musée Saint-Roch Issoudun.

Un nom taillé pour la clandestinité, obligatoire pendant l’occupation nazie. A quatorze ans, Cécile rejoindra la résistance juive dans le sud de la France, échappera à toutes les rafles, grâce parfois à ce Hasard qui revient si souvent sous sa plume, “ce guide surprenant” qui l’a accompagnée à chaque moment décisif de sa vie : “Je me souviens, à Toulouse, je devais recevoir des ordres - j’étais une petite main dans l’histoire - mais au coin de la rue - j’étais jeune -, je n’ai pas pu m’empêcher de rentrer dans un Monoprix, pour regarder, pas pour acheter. Cela m’a mis en retard, de dix minutes, et quand je suis arrivée, j’ai vu que la Gestapo était là.”
Pour d’autres, le Hasard salvateur n’aura pas lieu. Cécile apprendra à la Libération l’extermination de toute sa famille de Lituanie, partira en Palestine, y plantera au kibboutz de Nevé-Ilan des arbres qui aujourd’hui forment une “magnifique forêt”, puis séjournera à Jérusalem mais en reviendra vite, menacée par une tuberculose qui ne pouvait être soignée sur la terre de l’utopie.

Au kibboutz, 1946

Il faut lire Tout ca n’a pas d’importance*, son avant-dernier livre autobiographique, pour savoir la part cruciale que prit Fred dans la guérison, surtout lors d’une grave rechute qui la contraignit à un long séjour au sanatorium de Hauteville dans l’Ain. Sa lettre quotidienne, ses visites, sa conviction inébranlable renversèrent le cours logique des choses. Sortis de cette épreuve, la vie commune n’allait plus cesser : ”On était l’un à l’autre un mur de soutènement.”

Une vie de travail : ici, à La Châtre, Fred dessinait ou écrivait à l’étage, dans deux pièces attenantes, descendant toujours plus loin au fond de lui-même ; Cécile gravait dans une petite pièce du rez-de-chaussée, qu’on pourrait dire cellule monacale, où elle cultive l’absence à soi-même : “Si je ne me dépossédais pas de ma personne, je n’aurais pas pu graver. Ou, si j’avais gravé, cela serait resté lettre morte.” Formée dans sa jeunesse à l’école de Joseph Hecht, c’est en 1966 qu’elle devint, dans le secret, le graveur d’interprétation de Hans Bellmer. De cette autre ombre, elle ne sortira qu’à l’occasion d’une exposition de ses gravures à la Bibliothèque nationale de France, sous l’insistance bienveillante de Jean-Noël Jeanneney. Elle gravera aussi des oeuvres de Fred Deux et de Léonor Fini, et ne cessera de lire et d’écrire (son premier ouvrage, L'Épure, paraît en 1962 sous le pseudonyme d’Anna Roth).


Avant cela, il y avait eu le tissage, qu’elle pratiqua surtout entre 1960 et 1966, alors qu’ils habitaient à Lacoux, un village au bout-du-monde dans le Haut-Bugey. A partir d’un métier à tisser d’occasion retapé par Fred, Cécile, dans l’ignorance des usages, invente des trames nouvelles, des tissus originaux qu’elle finit même par vendre pour la haute couture, assurant ainsi l’existence matérielle du couple. “Période merveilleuse” où elle jouait, dans l’antichambre des maisons prestigieuses, à être représentante d’elle-même, émerveillée par la munificence des laines qu’elle achetait ensuite dans le Sentier pour répondre aux commandes.
Si l’oeuvre de Fred est une plongée sans retour dans les abysses d’une réalité imaginaire, celle, personnelle, de Cécile s’attarde plus sur le réel tel qu’il s’offre à nos yeux, et cela est visible dès ses gravures de jeunesse où elle surprend, de son trait incroyablement agile et délié, les Visages d’Espagne, les hommes et femmes au travail sur les côtes de Catalogne. Beaucoup plus tard, après 1986, son regard se posera sur les paysages, les arbres aux écorces labyrinthiques, jusqu’à ces citadelles si rarement considérées, sentinelles sur les horizons vides de Champagne, ces “forteresses de paille” dont le burin incisera les fissures secrètes, la ruine à l’œuvre, la promesse furtive de l’effondrement final.

Forteresse de paille, burin et pointe sèche, 2005, Musée Saint-Roch Issoudun.
Autour de nous, en cette pièce où nous conversons, les murs portent témoignage de ce travail incessant : aux dessins et gravures se mêlent aussi les objets rituels venus d’autres continents, les travaux d’artistes complices, les glanes de promenades anciennes. Cécile confesse que cet ordonnancement est presque exclusivement la marque de Fred :”chaque objet avait sa place et son sens”. Le projet existe que cette maison survive à ceux qui lui ont donné cette âme.
Au moment de repartir, Cécile nous demande de refermer de l’extérieur les volets du salon qu’elle avait ouverts pour nous. Trop lourds pour elle maintenant. Dans la rue, nous entendons une dernière fois sa voix qui nous remercie. Revenu à la maison, je songe à ce vers de Paul Celan : Il parle Vrai, celui qui dit l’Ombre."

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* Le Temps qu’il fait, 2014.