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mardi 18 avril 2017

# 92/313 - Foy près Gargilesse

Longtemps la croyance exista qu'à chaque partie du corps correspondait un signe astrologique. A la fin du Moyen Age, nombreuses sont les représentations de l'Homme-Zodiaque (en latin, homo signorum) dont voici par exemple celle d'un psautier de Cambridge :

Calendrier d'un psautier, St John's College, Cambridge, MS K.26, fol. 41v
De la tête gouvernée par le Bélier, nous descendons jusqu'aux pieds régis par les Poissons. Au Taureau est dévolu le cou, ainsi la racine de la plante appelée peristereôn que nous avons découverte l'autre jour est-elle réputée guérir "toutes les affections qui surviennent dans la région du cou : écrouelles, oreillons, tumeurs au cou, abcès, tumeurs à la luette, inflammations des amygdales. En effet, employée en cataplasme, elle les résorbe toutes à l'instant même. Car la planète est pleinement en sympathie avec ces parties du corps. (Extrait du Catalogus Codicum Astrologicorum Graecorum, VIII, 3, pp. 161-162, cité par Guy Ducourthial). La planète en question est Aphrodite, maîtresse du Taureau.

Et je m'émerveille de ce que Gargilesse, porteur de la symbolique gargantuesque de la gorge, soit sur la cuspide (pointe) du signe du Taureau dans le zodiaque neuvicien. Avec cette coïncidence orographique que le village se situe pour ainsi dire à la sortie des gorges de la Creuse, dans la vallée de son affluent nommé lui aussi Gargilesse, sans doute parce que son cours est aussi très encaissé.


Et, dressant cette carte, je me suis avisé que sur le parcours de cette Gargilesse se tenait le hameau de Foy, sur l'exact parallèle de Gargilesse le village. Foy qui, bien sûr, nous évoque Conques. Et je me demande si cela n'est pas l'indice d'une similitude perçue de longue date avec la cité du Rouergue. Gargilesse et Conques, toutes les deux étapes sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, présentent en effet selon moi beaucoup de ressemblances. Et en premier lieu, en ce qui concerne la configuration géographique. Comparons les plans :



"Le village de Conques s'est fixé sur ce terrain en pli, là où le Dourdou, affluent du Lot, rejoint le torrent de l'Ouche perpendiculaire. Au point de rencontre de ces deux cours d'eau s'est formée une sorte de cirque, une "conque" dominée par les horizons tabulaires des plateaux environnants boisés et rocailleux." (Marie Renout, Renaud Dengreville, Conques, p.8)

George Sand découvrit Gargilesse avec émerveillement un soir de juin 1857. Elle la décrivit comme une "petite Suisse". Comme à Conques, nous sommes adossés à la pente idéalement ensoleillée, sur la rive droite d'un torrent qui s'en va se fondre dans les eaux plus profondes de la Creuse.

"C’est un nid bâti au fond d’un entonnoir de collines rocheuses où se sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines s’étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie. Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les enclos herbus, entretiennent la beauté de la végétation environnante." (Promenades autour d'un village)



Bien sûr les deux cités diffèrent par mille détails, et l'église Notre-Dame ne saurait rivaliser avec l'abbatiale Sainte-Foy, mais un semblable ancrage dans l'espace, un même équilibre des masses bâties avec les reliefs verdoyants aux entours, une lumière si pareillement distribuée et surtout une sensation ici comme là d'être dans un doux refuge de beauté à l'abri des remuements angoissants du monde, tout cela a dû frapper plus d'une fois l'esprit d'un pèlerin aux yeux et au cœur ouvert. Le hameau de Foy serait alors comme la marque discrète de ce compagnonnage essentiel des deux stations sur la route des fins dernières.

lundi 17 avril 2017

# 91/313 - De la flore magique

Saint Pantaléon, saint "émigré" imposé par Charlemagne, signe l'église de Saint-Plantaire, Ecclesia Sancti Panthaleonis cum Capella de Fer (1212), mais curieusement ne donne pas son nom au village. On ne semble pas le tenir en haute estime, comme en témoigne la légende de la Chapelle du Fer, où on l'a vu incapable de juguler l'épidémie frappant les bestiaux. Autre indice de cette mésestime, le festiaire du village, où n'apparaît que la fête communale de saint Jean et la fête patronale de saint Fiacre. Or ce saint Fiacre n'est autre que le patron des jardiniers, traditionnellement représenté avec  une bêche.

Saint Fiacre - Église saint André, Châteauroux.
Plantaire, Fiacre, l'accent est mis nettement sur le végétal. Par ailleurs, Pantaléon est médecin et sans doute l'a-t-on fait venir pour recouvrir d'antiques usages médicinaux marqués de paganisme. Mais avec quoi soigne-t-on dans ces temps anciens, sinon avec des plantes ?

Le moment est venu de se reporter au précieux ouvrage de Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l'Antiquité (Belin, 2003). Docteur du Muséum national d'Histoire naturelle, l'auteur a ausculté avec patience et rigueur les textes grecs et latins non seulement d'auteurs consacrés comme Dioscoride, Théophraste ou Pline l'Ancien, mais aussi et surtout les vestiges de textes rares dont certains n'avaient même pas été traduits jusqu'à ce jour. Il met ainsi à jour une botanique zodiacale, planétaire, tout un système de correspondances fascinant, qui mérite d'être envisagé maintenant à l'aune de la géographie sacrée.

Au signe du Taureau, deux plantes très différentes sont attribuées par les auteurs des notices astrologiques. Le texte concernant la première, le triphullion, est si court et fragmentaire qu'il n'autorise pas, selon l'auteur, l'identification à une plante plutôt qu'à une autre. Néanmoins sa lecture est éloquente :

« La plante du Taureau est le triphullion. Cueille-la quand le signe domine, c'est-à-dire le Taureau. Elle a les propriétés suivantes : mets son fruit et ses fleurs dans une peau de boeuf qui n'est pas encore né [agennêtos bous : embryon (?) ou animal mort-né]. Porte-la quand tu t'avances vers les rois, les chefs, les archontes et tu seras traité avec de grands égards. Ses feuilles en onction... [la suite du texte manque]. Son suc guérit les yeux et toutes les douleurs oculaires. La racine portée en amulette écarte démons et méchants génies (ageloudai)... [la suite manque] » (Catalogus Codicum Astrologicorum Graecorum, VIII, 2, 159-160)
Son suc guérit les yeux et toutes les douleurs oculaires. Le même pouvoir ophtalmologique (Sainte Foy comme saint Pantaléon ont guéri des aveugles) se retrouve dans la notice beaucoup plus longue et plus précise de la seconde plante du Taureau, le peristereôn, que l'on peut identifier à la verveine :

« (...) on lui attribue des pouvoirs que tu ne peux pas imaginer. En effet, elle met fin en trois jours aux affections oculaires qui semblent désespérées, grâce à la qualité du remède. Pour les ophtalmies, les œdèmes, les gonflements, tous les écoulements d' humeurs, emploie ce collyre : safran : 14 drachmes (...). Les membranes qui se forment sur la cornée (pterugia), les tumeurs, les chalazions sur les paupières et toutes sortes de maux semblables, elle les guérit en un jour. Il n'y a pas lieu de louer une quelconque puissance divine, mais chacun des pouvoirs de la plante. C'est l'expérience qui démontre sa force. » (C.C.A.G., VIII, 3, 141-142)




Guy Ducourthial se demande alors pour quelles raisons les astrologues ont particulièrement insisté sur les vertus de la plante pour soigner les affections oculaires « alors que ni les mélothésies zodiacales [influences astrales sur le corps humain] ni les mélothésies planétaires ne placent l’œil sous la domination du Taureau ou de la planète qui y est domiciliée ? » (op.cit. p. 396) Et il avance alors « l'hypothèse que le choix des astrologues a pu être inspiré par la croyance en l'existence de relations entre le nom donné à cette plante, la colombe, la vue et Aphrodite. » Ce mot peristereôn évoquait en effet la colombe*, oiseau d'Aphrodite, la maîtresse du signe taurin, et l'on croyait dans l'Antiquité à son pouvoir de guérison de la vue. Ainsi Celse, auteur latin contemporain de Pline, note dans la partie de son encyclopédie médicale consacrée aux ophtalmies, qu'une lésion de l’œil ne saurait être mieux soignée qu'avec du sang de pigeon, de ramier ou d'hirondelle.


Or, l'histoire de sainte Foy rapporte qu'attachée sur une grille de bronze sous laquelle brûle un feu de poix et de charbons ardents, une colombe dépose sur la tête de la jeune fille une couronne de gloire puis éteint le brasier d'un battement d'ailes accompagné d'une rosée abondante.
Et nous avons vu que sur le vitrail de Chartres, une colombe descend du ciel tandis que Pantaléon prie avant le supplice final.

Guy Ducourthial signale encore que l'on croyait que certains oiseaux utilisaient des plantes précises pour soigner les yeux crevés ou arrachés de leurs petits. Le nom de ces plantes dérivait alors du nom de l'oiseau qui en usait, ainsi l'hirondelle (chelidôn) a-t-elle donné son nom à la chélidoine. Je ne peux m'empêcher de rapprocher cette croyance du miracle le plus remarquable narré dans le Livre des miracles de sainte Foy, à savoir qu'un certain Guibert ou Gerbert, énucléé par son maître en 980, aurait vu ses globes oculaires « pousser à nouveau sous ses paupières vides. Recouvrant la vue, il aurait manifesté sa joie en grimpant dans le clocher-porche pour ébruiter aux sons des cloches l'heureuse intervention de sainte Foy. Et le bruit s'en répandit effectivement. » (Marie Renout, Renaud Dengreville, Conques, Editions du Rouergue. p. 28)

Chelidonium Majus - Franz Eugen Köhler, Köhler's Medizinal-Pflanzen —
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* En grec, le mot peristera  désigne aussi bien le pigeon que la colombe et peristerion le jeune pigeon ou la jeune colombe.

vendredi 14 avril 2017

# 89/313 - La chanson de santa Fe

Encore une fois c'est le château de Crozant qui va se trouver au centre d'une nouvelle configuration symbolique. Il se situe en effet presque exactement au point médian d'une ligne unissant la Chapelle du Fer que nous venons de découvrir et La Chapelle-Baloue, village creusois, mais qui, comme Saint-Plantaire, relevait de l'abbaye de Déols. Pour bien confirmer sa vocation symbolique, cet alignement prend aussi dans sa course le hameau de Saint-Jallet et le manoir des Places (comportant également une chapelle), et passe près du hameau nommé Chapelle Sainte-Foy.

Il est particulièrement intéressant de retrouver ici la trace de la sainte qui fit les beaux jours de la célèbre abbatiale de Conques. Relatons brièvement l'histoire. Foy, jeune chrétienne de douze ans, convertie par saint Caprais, l'évêque de la ville d'Agen, fut victime des persécutions de Dacien en refusant de sacrifier aux dieux païens. Fouettée, placée sur un gril, elle fut enfin décapitée en compagnie de saint Caprais et d'un jeune païen récemment converti du nom de Prime. La chanson de sainte Foy, écrite en occitan à la fin du XIème siècle (Cançon de santa Fe), place ce martyre le 6 octobre 303, ce qui donne lieu à une procession annuelle le dimanche suivant ce 6 octobre.

Sur le coin inférieur gauche du tympan de l'abbatiale de Conques, Foy est représentée prosternée. Derrière elle, pendent les fers des prisonniers libérés par son intercession.
Il se trouve qu'en cette même année 303 eut lieu le martyre de saint Pantaléon à Nicomédie, en Asie Mineure. Saint Pantaléon, titulaire de l'église de saint Plantaire, lui aussi condamné à la décollation (représenté par un tableau du 18ème siècle encore présent dans l'édifice). Décollation infligée également, on l'a vu,  à saint Jean-Baptiste. Certes, le châtiment était courant, mais l'accumulation et la concordance de dates sont tout de même surprenantes.


Décollation de saint Pantaléon (Troyes)
La chapelle des Places est elle aussi le but d'un pèlerinage, récent celui-ci puisqu'il ne remonterait qu'au 18ème; mais il pourrait bien être l'écho assourdi de la tradition dont nous avons suivi les traces jusqu'ici. L'histoire qui en est le prétexte offre bien des points de comparaison avec les légendes que j'ai évoquées. Elle met en scène Gabriel-François de Foucauld, comte de Crozant :

« A l'occasion d'une promenade qu'il effectuait dans la région de Crozant, Gabriel-François avait remarqué une jeune paysanne. Voulut-elle lui échapper, où à ses sbires ? La jeune fille se jeta à l'eau et se noya. Repentant, Gabriel-François aurait fait construire cette chapelle, où il a demandé à être inhumé aux côtés de sa jeune victime. Ainsi l'honneur d'une virginité et le repentir d'un grand seigneur ont-ils donné naissance au culte et au pouvoir miraculeux de la Vierge des Places. » (Gilles Rossignol, Le Guide de la Creuse, La Manufacture, 1988, p. 72)


Enfin, cette ligne des chapelles est contrebalancée par une ligne des châteaux qui lui est perpendiculaire. Châteaux de Clavière, du Faisceau et surtout de Chazelet. L'église de cette paroisse est précisément dédiée à saint Jean-Baptiste. Elle renferme le tombeau de Guillaume d'Aubusson (16ème) provenant de l'ancienne chapelle de Chassingrimont, où les vestiges d'un château-fort sont encore visibles.

Comment interpréter maintenant cette croisée diagonale, qui n'est pas bien sûr sans faire penser à la croisée de l'alignement Cuzion-Gargilesse avec l'alignement Le Trimoulet-Eguzon-Saint-Plantaire ?