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mercredi 15 mai 2024

Nos émotions si souvent naissent langées dans leurs catachrèses

Le 30 mars dernier, je commence la lecture de Vivarium, de Tanguy Viel. De lui, j'avais lu un ou deux romans, mais il ne s'agit ici aucunement de roman, ni même de récit. Il se pose lui-même la question en quatrième de couverture : Qu'est-ce que le vivarium ici ? "Cette série de fragments qui se voudraient abris vitrés pour la mouvante pensée ? Ou bien la vie elle-même qui nous enveloppe et nous prête, comme le biotope de l'animal, un milieu où tenir ?" J'y trouve en tout cas un bonheur de lecture semblable à celui que j'éprouve toujours en parcourant et reparcourant les carnets de notes d'Antoine Emaz. Sensations et pensées s'entrelacent avec fluidité ; la note échappe à la densité de granite de l'aphorisme sans se répandre parfois outrageusement comme le ferait le chapitre d'un essai. A la page 11, commentant l'idée du philosophe allemand Hermann Schmitz selon lequel nos sentiments ne se trouveraient pas seulement en nous, mais d'abord et surtout dans l'atmosphère qui nous entoure, il évoque cette exigence littéraire qui seule pourrait "dire ce fondu des choses, ouvrant le pluriel d'un vécu à l'inflorescence de ses qualités, les nouant alors musicalement, dans le respect du tremblé qui les a fait naître."Voilà bien une phrase sur laquelle on ne peut passer rapidement, et qui explique peut-être pourquoi plusieurs semaines me furent nécessaires pour aller au terminus de l'ouvrage, non pas en raison d'une quelconque aridité, mais bien plutôt parce que chaque fragment donnait passage à rêverie, indissolublement théorique et pratique, et souvent je refermai le volume après quelques pages seulement parce que j'avais assez de nourriture en moi à ruminer

Mais poursuivons la lecture du fragment en question, où Tanguy Viel se fait à lui-même objection : "Mais un tel voeu ne s'exauce pas d'être seulement prononcé et l'écriture, dont on est si prompt à croire qu'elle ouvre et déplie la matière, nous savons aussi ce qu'elle en voile, gardienne posée devant la grande porte de la perception, souriant en mille formules crispées, prêtes à l'emploi, et répétées machinalement au visiteur aventureux. Si souvent par exemple les cieux sont d'azur et les pavés luisants. Si la neige tombe, saura-t-elle étendre sous nos yeux autre chose que son grand manteau blanc ? Nous sommes les otages du monde parlé, quand nos émotions si souvent naissent langées dans leurs catachrèses." (C'est moi qui souligne)


Arrêt sur image. Catachrèse, mot bien savant. Viel ne s'attarde pas à la définition. Donnons-la pour ceux qui, comme moi, n'en sont pas familiers. Ma référence, comme toujours, est le CNRTL :

RHÉT. Procédé qui étend l'emploi d'un terme au-delà de ce que permet son sens strict. ,,À cheval sur un mur`` (Mar. Lex. 1951) :

... la catachrèse est une métaphore dont l'usage est si courant qu'elle n'est plus sentie comme telle; ex. : les pieds d'une table, les ailes d'un moulin. Ling.1972.
− En partic. Extension du sens d'un mot à une idée dépourvue de signe propre dans la langue : catachrèse p. méton.(cour « ensemble des courtisans »), catachrèse par synecdoque (bronze, « vase de bronze »), catachrèse p. métaph.(les ailes d'un bâtiment) [d'apr. P. FontanierManuel des Tropes, Paris, Flammarion, 1968 (1830), p. 213].

Un mot savant comme celui-ci, c'est comme un passant distingué qu'on ne rencontre pas tous les jours. Or, il se trouvait que la nuit précédente il m'avait déjà fait signe : dans Metavertigo, j'avais cité cet extrait de la Réponse à la lettre rouge d'Henri Pichette par Max-Pol Fouchet
"Voyez donc le langage de la poésie : c'est, au regard du langage familier, séculier, un tissage d'impropriétés. Les plus valables métaphores, les plus saisissantes images, les plus exactes catachrèses, celles qui appellent à voix inouïe ce qu'il paraissait impossible d'appeler, qui proposent des rapports avec ce qui semblait de toute éternité sans rapport , elles ne sont jamais que l'impropriété à son comble, l'impropriété montée comme une tour dans le vide." (C'est moi qui souligne)

J'avais noté alors cette résonance mais je ne pus y accorder aucun prolongement. Mais presque trois semaines plus tard, le 17 avril ( au matin, j'avais rêvé de Sarkozy qui aurait sculpté un Pinocchio, un Sarko qui aurait l'âme d'un Geppetto, bref, passons ce détail...), après avoir enfin bouclé la lecture de Vivarium, j'entame la lecture d'un livre acheté la veille, Au bout de la langue, de Martin Rueff (Nous, 2024).


Pour aller vite sur le propos de ce livre, voici ce qu'en dit Laurent Jenny dans son article sur En attendant Nadeau, du 11 mars 2024 : 

"Rueff part d’une remarque simple, si simple qu’elle est presque inaudible aux oreilles d’un francophone : le double sens du mot « langue ». En français, mais aussi en grec, en latin et dans les langues romanes, « langue » renvoie à la fois à l’organe de la parole et à la capacité de parler (ce à quoi d’ailleurs on peut ajouter l’idiome spécifique réalisé grâce à cette capacité, avec son lexique et sa syntaxe). Il suffit de se rapporter à quelques autres langues proches ou lointaines (comme l’anglais qui distingue tongue et language ou le japonais qui oppose shita et gengo) pour saisir tout ce que cette situation a de singulier. Superficiellement, on peut être tenté d’y voir une simple homonymie, comme il y en a tant en français qui nourrissent les répertoires de rimes : verre, vair et vers, par exemple. Mais cette ambivalence du mot « langue » repose sur beaucoup plus qu’un hasard phonétique, elle tient à ce que techniquement, en rhétorique, on appelle une « métalepse » : on glisse de la cause (l’organe) à l’effet (le parler) et on en vient à désigner l’un par l’autre. Cette coalescence des deux « langue » pourrait paraître anodine. Cependant, avec une érudition étourdissante et toujours limpide, Rueff en montre les effets extraordinairement riches pour une pensée de la parole, dans un passionnant voyage à travers mythologie, philosophie du langage et poésie."

Et c'est ainsi que réapparut, page 36, la fameuse catachrèse, déjà vue chez Fouchet et Viel :

"Pour décrire le rapport entre les deux acceptions du mot [langue], on peut penser qu'il s'agit d'une catachrèse, cette figure de rhétorique dont on trouve la théorie chez Aristote et Quintilien et qui consiste à détourner un mot pour étendre sa signification. Un exemple classique en français est le mot "pied" quand on parle du "pied" de la table ou de la chaise, ou du mot "bras" quand on parle du "bras" d'un fleuve. Il arrive que les poètes réactivent les catachrèses pour jouer sur le sens propre et figuré. Le poème garde la mémoire des catachrèses."

                                   

Et, pour compléter le tableau, il me faut mentionner cette quatrième catachrèse croisée le matin même dans un récit de mon ami Nunki Bartt, Le Rôdeur 1991

"Bartt se dit que c’en était fini de ce voyage idiot, que l'inexpression : « on n’est pas rendu à Loches », en se refondant en une pauvre catachrèse, avait finalement eu raison de lui. Comment repartir avec le même fardeau, avec la même distance à parcourir, quand on a l'impression de s'être fait écrasé par un couillard ? À moins, se dit- il, de considérer que le défi ne concernait que le voyage jusqu’à Loches uniquement, et qu’il était libre, désormais, de choisir son moyen de locomotion : le trébuchet, la catapulte ou bien l’autostop, discipline dont il raffolait et dont il était passé maître." (C'est moi qui souligne)

 


samedi 30 mars 2024

Metavertigo


"Dans mes propriétés, tout est plat, rien ne bouge ; et s’il y a une forme ici ou là, d’où vient donc la lumière ? Nulle ombre.

Parfois, quand j’ai le temps, j’observe, retenant ma respiration ; à l’affût ; et si je vois quelque chose, je pars comme une balle et saute sur les lieux, mais la tête, car c’est le plus souvent une tête, rentre dans le marais ; je puise vivement, c’est de la boue, de la boue tout à fait ordinaire ou du sable, du sable…Ca ne s’ouvre pas non plus sur un beau ciel. Quoiqu’il n’y ait rien au dessus, semble-t-il, il faut y marcher courbé comme dans un tunnel bas.

Ces propriétés sont mes seules propriétés et j’y habite depuis mon enfance et je puis dire que bien peu en possèdent de plus pauvres."

Henri Michaux, Mes propriétés, J. Fourcade, 1929.

Dans sa réponse à la Lettre rouge d'Henri Pichette (évoquée dans Barque élevée dans les brumes immobiles), Max-Pol Fouchet cite ce recueil de Michaux, "un livre où se révèle, en pleine évidence, l'espace du dedans" (Mes Propriétés est justement repris dans L'espace du dedans, publié en 1944). "Voyez donc le langage de la poésie, poursuit-il : c'est, au regard du langage familier, séculier, un tissage d'impropriétés. Les plus valables métaphores, les plus saisissantes images, les plus exactes catachrèses, celles qui appellent à voix inouïe ce qu'il paraissait impossible d'appeler, qui proposent des rapports avec ce qui semblait de toute éternité sans rapport , elles ne sont jamais que l'impropriété à son comble, l'impropriété montée comme une tour dans le vide."



L'impropriété montée comme une tour dans le vide. L'image ne s'impose pas par son évidence ("évidence", un mot par ailleurs cher à Fouchet, comme en témoigne le titre de ce volume de nouvelles qu'il affectionnait particulièrement, Les évidences secrètes), son étrangeté me renvoie à ce tableau de Léon Spilliaert dont j'ai fait matière d'un article récent, La vie a commencé par un vertige. Vertige qui surgit précisément dans la phrase suivante : "Les supporterions-nous, en dépit des charmes, si nous ne consentions à ce qu'elles soient des signes de transposition, si l'affrontement du propre et de l'impropre ne se présentait comme l'équivalent visage de ce vertige qui nous occupe, lorsque nous mesurons d'où nous partîmes et où nous arrivons ?"



A Henri Pichette qui faisait le procès du poème, et qui écrivit à cette fin ce qu'il appela ses Apoèmes, Max-Pol Fouchet répond qu'il croit, lui, au poème. "Désespérément, sans doute, mais pleinement." Et dans la dernière page de sa réponse, nous retrouvons l'évidence : "L'évidence ne peut être contre le poème : il détient la seule évidence, il est la seule évidence. Notre faiblesse va de soi. Mais fussions-nous plus forts, nous ne vaincrions pas encore. Nous vaincrons parce que nous sommes éternels."

Le dernier paragraphe nous conduira du vestige au vertige. 

"Demeure, sans débat, l'oeuvre d'émonder, éclaircir, dégager, crémer,  - pour que le vestige se lustre dans la nudité, délivré de l'adventice. Regardons Breughel : Icare choit, dans l'indifférence, et de lui ne subsiste, proche d'un insensible voilier, qu'une jambe éperdue, mais le laboureur, au premier plan, butera du soc, à l'extrême du sillon, contre un crâne, - déjà, peut-être, celui du fils de Dédale."

Copie probable (vers 1595-1600), exposée au Musée royal d'art ancien à Bruxelles

Et il achève ainsi, par cette courte phrase : "Le vertige est notre Gloire".

*
Le 24 janvier, une soirée de lecture avait été organisée par Francis Labbaye au Chauffoir pour commémorer le centenaire de la naissance d'Henri Pichette. J'y lus, avec d'autres, quelques extraits de son oeuvre, dont un passage de l'un de ses fameux Apoèmes.

Dix jours plus tard, je trouvai à Arcanes un essai dont j'avais lu un peu plus tôt une courte recension critique sur Libération. Son titre aurait suffi à m'aimanter : Metavertigo, sous-titré Vertiges de l'humain augmenté de ses vies antérieures. L'auteur, Emmanuel Grimaud, est anthropologue et directeur de recherches au CNRS. Ce livre fascinant s'appuie sur une enquête menée à Calcutta, dans le cabinet de l’hypnothérapeute indienne Trupti Jayin, spécialiste de l’hypnose dite « régressive », technique thérapeutique visant à faire effectuer au patient un voyage mental dans le passé, y compris prénatal, afin de résoudre un problème présent. Une pratique qui connaît un grand succès en Inde depuis les années 1980.
L'essai s'ouvre sur l'évocation d'un colloque qui s'est déroulé en 2017 à Dharamsala, qui réunissait des moines bouddhistes, le Dalaï Lama et des ingénieurs américains de la Silicon Valley. "Certains ingénieurs,  raconte Emmanuel Grimaud dans un entretien avec Caroline Pernes,  rêvent d’un jour où l’on pourra faire se réincarner les individus de manière électronique, sous la forme de machines ou d’avatars… L’histoire nous montre que les grandes évolutions technologiques ne sont jamais dénuées de dimensions religieuses ou mystiques. Ainsi, la radio s’est inventée à un moment où de nombreux expérimentateurs cherchaient un moyen technologique de communiquer avec les morts. Les transhumanistes se tournent aujourd’hui vers des formes de néo-bouddhisme pour légitimer leurs expériences sur les technologies de l’immortalité. Mais le livre démontre que ces réappropriations prospèrent en réalité sur des malentendus."


L'enquête menée par Grimaud fut baptisée le trou noir de Kolkata (Calcutta), et a donné lieu au film (réalisé avec Arnaud Deshayes) Black Hole : Why I Have Never Been a Rose (disponible sur la plateforme Tënk). Il rappelle que le trou noir, avant de désigner les objets célestes, vrais "gouffres spatiotemporels'" de l'astrophysique d'aujourd'hui, "désigna d'abord une prison située à Kolkata, dans laquelle des Anglais furent enterrés vivants par le nawab du Bengale, le 19 mai 1756." Une atrocité qui servit à justifier la colonisation de l'Inde par les Britanniques, mais dont la véracité a été largement remise en cause par les historiens postcoloniaux (voir la notice de Wikipedia).

C'est en explicitant le lien entre cet événement et l'expérience qu'il mène avec l'hypnothérapeute Trupti Jayin qu'Emmanuel Grimaud en vient pour la première fois à parler de vertige : "Ce sont les vertus jubilatoires de cette forme expérimentale (ou artificielle) de métempsycose qu'il nous intéresse d'explorer et surtout la manière dont du vertige se produit en temps réel, faisant vaciller les frontières du corps, le rapport dialectique entre la vie et la mort et notre appréhension ordinaire du temps." (p. 23)

*
Quel rapport, me dira-t-on, entre la méditation sur le poème de Max-Pol Fouchet et l'enquête anthropologique d'Emmanuel Grimaud ? La seule notion de vertige permet-elle de rassembler sans artifice ces deux expériences du monde ? 
Je ne suis pas en mesure de répondre avec certitude à ces questions. J'avance dans une certaine pénombre, qui se dissipera peut-être dans les temps à venir. Je vais pour l'instant continuer à explorer la riche matière proposée par l'anthropologue en la croisant prochainement avec un des films les plus fascinants de cette année. Ce sera pour la prochaine livraison.

lundi 4 mars 2024

Quatre fois Bergen-Belsen

Je récapitule : après avoir publié le 27 février l'article sur Tlön Uqbar Orbis Tertius, je file à la médiathèque Equinoxe que je dépouille de l'essai de Jérôme Fourquet, La France d'après, dont un passage sur Angers vient souligner une résonance sur le motif de la barque (c'est l'objet de la chronique du Troll de la rue Mouffetard), ainsi que du livre, roman, poème, dérive, exploration hallucinée, on ne sait comment dire, bref Le voyageur inachevé d'Eric Poindron, qui nous renvoie à Borges, aux miroirs des fonds de couloir et aux lanternes sourdes qu'on promène la nuit dans les musées. 

Ce n'est pas tout : dans mon appétit vorace d'imprimé, je me suis chargé aussi de ce livre singulier de Sandrine Tolotti, Les épopées minuscules (Premier Parallèle, 2023), né de L'intimiste, magazine par courriel lancé en mars 2019 "pour, explique Sandrine Tolotti, explorer les zones blanches du journalisme classique, proposer une autre hiérarchie de l'important. Les moments, les vies, les incidents, les lieux, les objets, les événements négligés et réputés minuscules y sont rois." (p. 7)


Comme je ne fais guère que cela, rendre compte d'événements négligés et minuscules, je me suis plongé dans cet opus rassemblant "100 contes vrais et autres histoires de la vie ordinaire". Trois livres donc de la médiathèque entre lesquels j'ai navigué, bourlingué, caboté, et si j'ai achevé (paradoxalement) Le voyageur inachevé, il me reste bien des pages dans les deux autres ouvrages. C'est aussi que je me suis arrêté dans Les épopées sur cette histoire qui venait juste après celle des pâtes les plus rares du monde, les Su filindeu de Sardaigne, l'histoire du lieutenant-colonel Mervyn Gonin, le médecin qui dirigeait l'unité d'ambulance britannique qui est entrée la première dans le camp de Bergen-Belsen le 15 avril 1945. Gonin est horrifié par ce qu'il découvre, sur les 60 000 détenu(e)s encore vivant(e)s, 14 000 mourront encore de faim, de dysenterie, de typhus. Et c'est alors que, fin avril, arrive dans cet enfer un chargement de rouge à lèvres. Il raconte cela dans son journal : 

"Ce fut peu après l'arrivée de la Croix Rouge Britannique, bien que cela n'ait peut-être pas de lien, qu'une très grande quantité de rouges à lèvres arriva. Cela n'était absolument pas ce que nous avions demandé, nous hurlions pour obtenir des centaines de milliers d'autres choses et je ne sais pas qui a demandé du rouge à lèvres. Je souhaite tellement que je puisse découvrir qui a fait cela, ce fut l'action d'un génie, si finement brillant. Je crois que rien n'a fait plus pour ces internés que du rouge à lèvres. Des femmes couchées dans leurs lits sans draps, sans chemise de nuit mais avec des lèvres rouge écarlate, vous les voyiez errer sans rien excepté une couverture sur les genoux, mais avec des lèvres rouge écarlate. J'ai vu une femme morte sur une table, sa main agrippant encore un bout de rouge à lèvres. Au moins quelqu'un a fait quelque-chose pour les rendre individus à nouveau, ils étaient quelqu'un, et plus le simple nombre tatoué sur leur bras. Au moins ils pouvaient trouver un intérêt a leur apparence. Ce rouge à lèvres a commencé à leur rendre leur humanité."

Oeuvre de Banksy

Edifiante histoire. Mais au-delà de sa portée tragique, il me revenait que Bergen-Belsen était aussi mentionné dans ce même chapitre III des Anneaux de Saturne, où Sebald cheminait sur la côte est du Suffolk. Et c'était juste avant l'épisode de la barque, au moment où il atteint le lac d'eau saumâtre de Benacre Broad. Le monde semble s'être figé, "la voûte céleste était vide et bleue, pas un souffle ne traversait l'air, les arbres se dressaient comme peints et pas un seul oiseau ne volait par-dessus le velours brun de l'eau. C'était comme si le monde avait été placé sous cloche jusqu'au moment où d'énormes nuages ballonnés se levèrent à l'ouest et déployèrent lentement une ombre grise sur la terre."Le narrateur risque alors une hypothèse, en suggérant que c'est peut-être cet assombrissement qui lui rappela avoir découpé quelques mois auparavant un article paru dans le Eastern Daily Press à propos du décès de George Wyndham Le Strange qui vivait dans la grande maison de maître située de l'autre côté de la lagune de Benacre Broad.

"Le Strange, ainsi qu'on l'apprenait dans cet article, avait servi pendant la dernière guerre dans l'unité antichars qui libéra le camp de Bergen-Belsen le 14 avril 1945 ; il était rentré d'Allemagne aussitôt après l'armistice afin de se charger, dans le comté de Suffolk, de l'administration des biens de son grand-oncle, une fonction qu'il assuma, comme j'ai pu l'apprendre par ailleurs, d'une manière exemplaire au moins jusqu'au milieu des années cinquante. C'est d'ailleurs à cette époque que Le Strange engagea la gouvernante à laquelle il légua finalement la totalité de sa fortune [...]. D'après l'article du journal, la gouvernante en question, une jeune femme simple, native du bourg de Beccles, et répondant au nom de Florence Barnes, avait été recruté par Le Strange à la condition expresse qu'elle acceptât de prendre avec lui, mais en observant un silence absolu, les repas qu'elle serait chargé de préparer."

Bien qu'il soit répertorié dans le site consacré au camp de Bergen-Belsen*, il semble que Le Strange soit une création de Sebald. C'est du moins ce que pense la biographe Carol Angier (dont le texte n'a pas encore été traduit en français). L'article de l'Eastern Daily Press serait aussi une invention. Une photo de Bergen-Belsen, avec des corps étendus sous les arbres, est pourtant reproduite sur une pleine page, tranchant avec les autres photos de paysage. Voilà bien un exemple de la singulière trajectoire littéraire de Sebald, qui culminera avec Austerlitz, avec ce tissage toujours retors entre réalité et fiction.


Je n'en avais pas fini avec Bergen-Belsen. Le 1er mars, un article de Denis Seel dans la revue en ligne Diacritik, Je me souviens... de la foulée de Perec, me fournit une troisième apparition de Bergen-Belsen. Dans cet ouvrage collectif où chaque auteur, débutant son texte par un « Je me souviens », évoque un souvenir olympique (ou plusieurs) l’ayant particulièrement marqué, je note celui de Pierre Assouline se rappelant "qu’après la tragédie du 5 septembre 1972 à Munich – la prise en otages de onze athlètes israéliens par un commando palestinien et leur assassinat, il y eut le 50 kilomètres marche, et qu’un des concurrents était un quadragénaire ne payant pas de mine, avec sa calvitie, ses lunettes et son début de ventre, dont l’avant-bras portait un numéro matricule, l’israélien « Shaul Ladany, déporté à huit ans à Bergen-Belsen, rescapé du génocide et du massacre qui venait d’avoir lieu », son numéro matricule lui avait été tatoué à quelques kilomètres du stade."

                Shaul Ladany marchant devant le mémorial du camp de concentration de Bergen-Belsen en 2019. 

Enfin, hier soir, terminant la lecture de La rencontre de Santa Cruz, de Max-Pol Fouchet, je croise ce dialogue :

- De nouveau, le Cascabel annonce, si les coupables ne se dénoncent pas, qu'il va faire fusiller des suspects. Vingt, cette fois. Demain. Mais en privé, dans la cour de la caserne...
- Il craint des manifestations.
- Peut-être... En tout cas, il déclare aussi  que d'autres exactions suivront, tous les deux jours, aussi longtemps que les responsables ne se livreront pas. Je vous le dis, il est dément.
   Pas plus que les nazis, pensais-je. En comparaison d'Oradour, d'Auschwitz, de Dachau, de Bergen-Belsen, des camps, des crématoires, des tueries du Mont Valérien et d'ailleurs, ce que faisait Carachuga était de l'artisanat, pas de la grande série... Parce qu'il n'en avait pas les moyens. (p. 309)

Quatre livres, quatre occurrences de Bergen-Belsen.

Je n'oublie pas qu'y moururent, parmi tant d'autres, Anne Franck et Hélène Berr.

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* Seul le texte de Sebald est d'ailleurs reproduit. Aucune autre donnée n'accrédite de son existence.

lundi 5 février 2024

Barque élevée dans les brumes immobiles

L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation ! J'exècre la misère.

Arthur Rimbaud, Adieu, in Une saison en enfer

La Nuit du chasseur, aujourd'hui reconnu unanimement comme un des chefs d'œuvre du cinéma mondial, fit pourtant un four à sa sortie en 1955, en Amérique comme en Europe. Il restera la seule réalisation de l'acteur Charles Laughton. François Truffaut  en parle alors comme d'un "petit film très agréable",  mais ajoute cruellement : « La mise en scène titube du trottoir nordique au trottoir allemand et ne parvient pas à traverser dans les clous plantés par Griffith. » C'est le destin singulier de certains films qui sortent dans l'indifférence ou le mépris avant de devenir, au fil du temps, de ces films qu'on appelle cultes, qui ne cessent ensuite d'inspirer une foule de créateurs divers. Parmi lesquels mon ami Nunki Bartt : il se souvint avoir réalisé pour le festival Chapitre Nature, qui se tenait alors dans la ville du Blanc, un grand kakémono qui fut exposé près de l'hôtel de ville. Au bas de ce kakémono, était représentée la barque du film avec les deux enfants.



*
Hier, le motif de la barque traversa encore par deux fois ma journée. Ce fut tout d'abord en achevant la lecture du Poètes d'aujourd'hui de Jean Quéval consacré à Max-Pol Fouchet. Le numéro 106 de la collection sorti en 1963. J'avais alors trois ans, autant dire que ce n'était pas une nouveauté que je tenais dans mes mains. Il faut que je dise deux mots sur Max-Pol Fouchet car je suis bien certain que ce nom ne dit plus grand chose à personne. Ecrivain, poète, critique d'art et homme de télévision à la grande époque de Lectures pour tous, il eut portant une notoriété certaine, et son oeuvre est considérable. Mais l'absence sans doute d'un titre marquant, d'un best-seller, l'a petit à petit fait tomber dans un injuste oubli. J'avais découvert son nom à travers la très intelligente postface qu'il écrivit pour Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry. Tiens, en voilà une oeuvre-phare, qui passe et passera encore gaillardement les décennies. Max-Pol Fouchet jetait sur ce roman flamboyant et énigmatique des lumières bienvenues pour le jeune lecteur que j'étais. On peut la relire encore cette postface, elle n'a pas pris une ride.



Ce n'est que l'année dernière que j'ai retrouvé Max-Pol Fouchet, avec une préface cette fois, à une autre oeuvre de premier plan, Entre les actes de Virginia Woolf. Je m'intéressai alors de plus près à l'écrivain, à sa biographie, découvrant qu'il était né le 1er mai 1913 à Saint-Vaast-la-Hougue. Son père l'avait fait baptiser laïquement en pleine mer, entre France et Angleterre, sur un voilier nommé Liberté, une goutte de calvados déposé sur la langue par les pêcheurs. Ce père, comédien devenu armateur, qui, parce qu'il ne voulait pas porter les armes, devint ambulancier en première ligne pendant la guerre de 14, et fut grièvement gazé près de Verdun pour avoir tenu à secourir des blessés allemands. Il ne retrouvera jamais la pleine santé et ira s'établir, comme on le lui avait conseillé, en Algérie, pays de soleil. A Alger, Max-Pol fera la connaissance d'Albert Camus, né la même année que lui. Une amitié forte qui se dissoudra pourtant quand Camus lui ravira sa fiancée, Simone Hié.

Il faudra une nouvelle rencontre d'apparence fortuite pour que je me penche enfin avec attention sur l'oeuvre du poète. L'occasion en fut donnée par le centenaire de cet autre poète, Henri Pichette, né à Châteauroux le 24 janvier 1924. L'ami Francis Labbaye, qui avait découvert Pichette il y a quelques années, voulait profiter de l'événement pour le faire un peu mieux connaître. Une lecture de textes fut programmée au Chauffoir le vendredi 24, et il m'offrit d'y participer. Nous nous vîmes deux semaines avant et décidâmes de deux ou trois poèmes que je pourrais lire. Il me prêta par la même occasion un petit livre rare, publié en 1950 chez L'Arche, qu'il avait eu beaucoup de peine à trouver : 


La Lettre Rouge était adressée à Max-Pol Fouchet. Pichette était alors un jeune homme de vingt-six ans, encore auréolé de la création de sa pièce Les Epiphanies, avec Gérard Philipe et Maria Casarès, au Théâtre des Noctambules (que Gérard Philipe avait loué à ses frais - la pièce  aurait dû être créée au Théâtre Édouard-VII, mais le directeur, Pierre Béteille, après avoir assisté à une répétition, avait déclaré  qu'elle n'était pas "dans la ligne" de son théâtre). On peut consulter sur cette affaire qui tourna au scandale un excellent dossier mis en ligne sur Gallica. J'en extrais ce seul article de René Barjavel, qui rend justice au talent du poète sans pour autant y voir une oeuvre théâtrale digne de ce nom :


La Lettre Rouge, écrite à Paris à l'été 1947, participe du même torrent verbal que les Epiphanies, avec la même luxuriance lexicale, le même verbe souvent vindicatif et batailleur. Juste un extrait qui donne le ton :
"IL FALLAIT, parmi les inexorables vaisseaux d'or et les bouteilles de sang, les lambris plaqués aux ciels de chaque hémisphère, et surtout dans la boue de ce siècle où l'atavisme compte des souteneurs navrants, IL FALLAIT pratiquer la levée du corps poétique. Ce sont les Epiphanies."
A cette épître souvent obscure, Max-Pol Fouchet, qui dirigea longtemps la revue poétique Fontaine, depuis Alger, pendant l'Occupation, en prenant parfois des risques certains, Max-Pol Fouchet donc répond longuement sur un ton beaucoup plus posé. Il reconnait le poète : "vous aviez le visage que j'attendais, celui d'un jeune barbare sonore bien acquis à réveiller le bruit lui-même. (...) Je salue vos poèmes comme des caravanes." Mais il ne s'en laisse pas conter : "Vous ne croyez pas au poème. J'y crois. Désespérément, sans doute, mais pleinement. [...] Dans Le point vélique, inédit encore, votre avance m'apparaît dans toute sa verdeur, au lieu que les comminations de Lettre rouge me laissent souvent aux franges de l'indécis." Il faudrait citer bien d'autres passages, et il est bien clair que la suite de l'œuvre de Pichette donne raison à Fouchet. Avec ses Odes offertes, ses Ditelis du rouge-gorge, Pichette renonça de glisser sur la pente où l'entraînaient ses Apoèmes - dont on peut d'ailleurs douter qu'ils se justifient pleinement du préfixe privatif.

Pour tout dire, je trouvai qu'il y avait dans la prose de Max-Pol Fouchet plus de poésie que chez Pichette, et plus de réelle pensée. Pour reprendre Barjavel, il y avait plus de graine chez l'un que chez l'autre. Mais je m'en veux maintenant de comparer, j'ai été heureux de dire le 24 janvier les poèmes de Pichette, et même un large extrait de l'un de ses Apoèmes, c'est un grand et authentique poète, mais c'est chez Fouchet que je cherchais maintenant substance et matière à méditation. J'allai à la médiathèque, faisais exfiltrer des magasins où bien sûr ils se reposaient,  deux livres, le Queval et un recueil de textes écrits par ses amis vingt ans après sa mort à Vézelay en 1980, Max-Pol Fouchet, ou le passeur de rêves, publié au Castor Astral.

Je suis bien loin de ma barque. L'ai-je oubliée ? Non, il a fallu ce long préambule pour situer son apparition, son épiphanie, pourrais-je dire. Dans cet extrait de Portugal des Voiles, récit de 1958, reproduit par Jean Quéval. Max-Pol y parlait de Nazaré, il n'était pas question de surf à l'époque, les seules planches qui prenaient la mer étaient alors celles des barques des pêcheurs :
"Ici, à Nazaré, l'homme et la mer ne font qu'un. A leur alliance ne préside nul romantisme, mais la seule dure nécessité de vivre. Au matin - voire au cours de la nuit, quand le chamador, celui qui épie le passage des bancs, frappe aux portes du village endormi pour l'avertir - les hommes retrouvent les barques. Elles sont lourdes, avec leur poupe carrée, leur avant massif, et bientôt plus lourdes, lorsqu'on y charge les filets. On doit les pousser vers l'eau. On s'arc-boute, on les force dans leur immobilité, avec les bras, les jambes, le dos, les reins. Au bord des vagues, c'est l'obstacle. L'Atlantique gonfle ses muscles, prêt à rejeter la coque qui l'affleure. Un combat commence, corps à corps."

Le poète était aussi photographe. Le passeur de rêves me donnait une de ses photos prises sur cette côte farouche.


*

En avais-je fini avec les barques ? Non, en ce dimanche solitaire, je me saoulai de lectures et revins vers la trilogie savoyarde de John Berger, que je déguste à petites lampées comme un génépi de haute lignée. C'était le dernier texte du second volume, Une fois en Europa. Ça ne se passait pas en montagne, mais à Venise, une escouade de musiciens du village y venait en car. L'un deux, Bruno, prend le vaporetto pour aller à une fête du parti communiste sur l'île de la Giudecca. Il y rencontre Marietta, une jeune fille de Mestre, aux sandales blanches et au chignon noir. Une idylle se noue, qui les conduit sur un quai pavé dominant la lagune vers Murano. Elle s'assit à l'arrière d'une gondole abandonnée. Il la rejoint. Les voilà allongés sur le tapis de jonc au fond de la gondole.

"Si on chavire, tu sais nager ? s'enquit-elle.
Non.
Oui, Bruno, oui, oui, oui...
Puis ils restèrent allongés sur le dos, pantelants.
Regarde les étoiles. Elles ne te donnent pas l'impression d'être tout petit ? dit-elle.
Les étoiles baissent les yeux vers nous, poursuivit-elle, et je pense parfois que tout, absolument tout sauf le meurtre, met si longtemps parce qu'elles sont très loin.
L'autre main de Bruno traînait dans l'eau. Elle lui mordit l'oreille.
Le monde change si lentement. La main mouillée de Bruno saisit un sein.
Un jour il n'y aura plus de classes. J'y crois, pas toi ? murmura-t-elle en attirant la tête de l'homme vers son autre sein.
Le bien et le mal ont toujours existé, dit-il.
Nous progressons, tu ne trouves pas ? 
Tous nos ancêtres ont posé la même question, dit-il, toi et moi ne saurons jamais  en cette vie pourquoi le monde est ainsi fait.
Il la pénétra encore. La gondole claqua contre l'eau, éclaboussa l'air." (p. 391-392)