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jeudi 7 octobre 2021

Sur cette toute petite Terre bleue

Le mardi 5 octobre, j'ai la bonne surprise de découvrir l'article 8888888 sur Barbotages. Jacques Barbaut a eu la délicate intention de m'adresser un extrait de son presque homonyme Jacques Roubaud, en un texte du livre Roman Opalka, co-écrit avec Christine Savinel et Bernard Noël (éditions Dis Voir, 1996).


Je ne connaissais pas du tout avant ces jours d'octobre ce livre sur Opalka. Or, il m'avait été signalé également pas plus tard que la veille  par le maestro, celui-là même qui m'avait glissé dans la boîte aux lettres le Détails Opalka de Claudie Gallay. Pour preuve, voici le sms que je reçus alors :

Cette convergence m'a réjoui, vous pensez bien. Mais ce n'était pas tout : mon fil "Autres sentes" recelait un autre billet où le 8 avait grande importance :


En regard de la page et de la photo du ciel nocturne du livre de Claudie Gallay, voici en effet, au-dessus d'un article de Stalker (où il était question d'un livre de Roberto Calasso que je viens juste de relire), un billet de l'ami Rémi Schulz, qui commençait ainsi : 

"Billet 321. Attendu qu'une bonne partie de l'année a été consacrée à la Préface de Ricardou, ce qui m'a conduit à l'hypothèse que ses 8 dernières phrases étaient essentielles, les phrases 321 à 328, il m'a paru intéressant d'y consacrer les 8 billets à venir, 321 à 328."

Et qui se terminait ainsi :

"Une autre petite chose, à laquelle je ne vois guère de signification, mais qui sait?
  Ayant dénombré les mots de toutes les phrases, j'ai constaté que 8 puissances de 2 sont présentes, de 1 (20) à 256 (28), où il ne manque que 8 (23), le nombre fétiche (mais justement ce 256 ou 28 le plus difficile à caser est la 1e de 8 phrases suspectées former un ensemble).
  Les phrases concernées sont:
1 mot, phrase 141 (Non.);
2 mots, phrase 138 (Et après ?);
4 mots, phrase 72 (Réellement, vous l'ignorez ?);
16 mots, phrase 132;
32 mots, phrases 89, 105;
64 mots, phrases 41, 64 (!), 88 (8x8?), 108, 151, 317;
128 mots, phrase 69;
256 mots, phrase 321."



lundi 6 mai 2019

Ou que le ciel jalouse l’oiseau à l’aile éclose

37 - § 1017 - Avec ce moment-paragraphe n°37 de la branche 6 de la prose que j'invente sous le titre général de "Le grand incendie de Londres", branche dont le titre est La Dissolution, je commence la seconde section de la première partie de cette branche,

Jacques Roubaud, La Dissolution, éditions Nous 2008, p. 177

Fini les seaux, retour à Roubaud. Jacques Roubaud, le poète, le mathématicien, l'oulipien dont ce livre La Dissolution m'a tenu en haleine plusieurs mois. Tenu en haleine n'est sans doute l'expression qui conviendrait, car, à la vérité, nous sommes aux antipodes du pageturner et du thriller, et je ne conseillerais ce livre à personne... Roubaud n'est pas Musseaux... (Mais je ne conseillerais pas plus Musseaux, qui n'a d'ailleurs pas besoin que quiconque conseille ses livres). Dans ses cinq cents pages et quelques, malgré le déploiement chatoyant des couleurs et le jeu subtil des typographies, j'ai connu quelques traversées du désert, et, fort heureusement, une bonne poignée d'oasis (car je ne suis pas un masochiste de la lecture) qui compensent certains développements ennuyeux comme la pluie sur un rond-point de la zone industrielle déserté par les gilets jaunes. Que nous dit donc le dit Roubaud à l'amorce de ce chapitre 7 intitulé Dispositions et s'ouvrant donc sur le moment-paragraphe n°37 ? Eh bien, que "légèrement effrayé" par la longueur de la première section de la première partie, il s'est imposé, pour cette seconde section, "d'en plafonner le nombre de signes" (je mets en rouge car Roubaud met en rouge ce passage, obéissant à une contrainte dont je vous passe le détail), et subséquemment, de limiter au nombre exact de cent onze mille cent onze (111111) caractères - dont il précise qu'il "vaut trois fois trente sept mille trente sept, nombre dont l'intérêt numérologique est assez grand"(je passe au violet parce que, enfin vous avez compris).

J'ai relevé ça le 21 janvier dernier, et c'est aujourd'hui seulement que je viens à en rendre compte ici (j'ai pris du retard sur beaucoup de choses) ; évidemment vous vous doutez bien, rusés comme je vous connais, que cette observation ne vient pas seule : en effet, quelques jours plus tôt, le 16 janvier, Rémi Schulz publiait De la Pâque à Paco, article où il annonçait que deux romans découverts à peu près en même temps (Les Pâques du commissaire Ricciardi, de Maurice de Giovanni et Déviances, de Richard Montanari), concernent deux années successives où le Vendredi saint tombe le 25 mars, "et en 2005, précise-t-il, j'ai composé le poème (11+11+11)(11+11+11), inspiré par ce fait et par un carmen quadratum de Raban Maur illustrant par 4 croix de 69 lettres les 276 jours passés par Jésus dans le giron de Marie, du 25 mars de l'Annonciation au 25 décembre."


J'ai déjà évoqué Raban Maur (v. 780 - 856) théologien, poète et homme de science germanique, dans un article du 8 juin 2017, 4/4/44, où je présentais du même coup les trouvailles de Rémi Schulz. 

Et l'on n'en reste pas là puisque ce même 21 janvier, je me trouve à lire Cinquante choses à faire avant de mourir, transcription sur la revue Papiers n° 27, janvier-mars 2019, d'une émission de novembre 1981, où Jacques Bens et Nadine Vasseur recevaient Georges Perec, autre oulipien bien connu. L'écrivain y décrivait petits et grands projets qu'il aurait aimé réaliser avant de disparaître. De fait, il mourra quelques mois plus tard, le 3 mars 1982, sans avoir eu le temps de les mener à bien. Il finissait ainsi :
" - Enfin il y a deux choses qui sont impossibles aujourd'hui car elles impliquent des gens qui sont morts, mais qui auraient été possibles il n'y a pas si longtemps. J'aurais aimé me saouler avec Malcolm Lowry. J'aurais beaucoup aimé rencontrer Malcolm Lowry à Paris en 1955 ou 1957 et puis passer une nuit à bore avec lui, à parler avec lui, à raconter tous les trucs qu'il raconte dans sa vie.

- Et puis faire la connaissance de Vladimir Nabokov. Voilà. Je suis arrivé à 37. J'ai décidé qu'il y en aurait 37."

Il ne donne pas plus d'explication. 37 donc et non cinquante. 37 comme le 37 de Roubaud, le 37 de 3 x 37037.

Or, Rémi Schulz n'est pas l'homme d'un seul site, le fameux Quaternité que j'ai souvent cité, il a commis auparavant Perecqation, (titre qui sans ambiguïté montre sa filiation avec l'auteur de La Disparition) dont le dernier article remonte au 22 novembre 2018. C'est sur ce site que l'on est conduit si l'on clique plus haut sur (11+11+11)(11+11+11). Et de là, on ira sur 11 x (11 + 11) + 11. Titre et texte composé pour le catalogue d’une exposition de Jacques Poli en 1979 (repris in G. Perec, Beaux présents belles absentes, Paris 1994, p. 25-26). La contrainte principale fonctionne sur le procédé des ‘beaux présents’ qui consiste à n'employer que les lettres du nom du dédicataire (en l'occurrence, les 11 lettres de Jacques Poli). "Le titre, explique Rémi Schulz, est une opération à base de 11 dont le résultat est 253, correspondant au nombre de mots du texte, dont la dernière des 9 sections compte d’ailleurs 11 mots, conformément au programme énoncé dans le titre."
Perec s'était donné une autre contrainte  : "Après les mots viennent les lettres, dont le comptage livre un total immédiatement significatif, soit 990 lettres de la série JACQUESPOLI plus deux ‘intruses’, X et T. Or 990 c’est 22 x (22 + 22) + 22, et il est évident que, s’il peut exister d’autres textes dont les lettres soient en relation algébrique avec les mots, celui-ci dont le titre même énonce cette relation est un cas bien particulier."

Georges Perec

Un peu plus loin dans le même article, Rémi Schulz s'interroge : "Onze et ses doubles ont-ils quelque importance par ailleurs dans l’oeuvre de Perec ? Que oui ! Nous devons à Bernard Magné[4] maints approfondissements sur les nombres de l’autobiotexte perecquien où 11 occupe une place prépondérante. Il y aurait notamment:
- 11 et 43, parce que la mère de Perec a disparu le 11 février 43, déportée vers Auschwitz.
- 7 et 3, surtout leurs combinaisons 73 et 37, parce que Perec est né le 7 mars 1936 (le 7.3).
- 24, parce que la famille Perec habitait à Paris 24 rue Vilin, dans le XXe."
[4] Le phare Magné à Toulouse, comme l’a surnommé Hugo Vernier. Multiples articles dont certains recueillis dans Perecollages, Toulouse 1993.

Nous voyons donc surgir le 37. Qui est aussi le nombre de chapitres de W ou le souvenir d'enfance. On commence à comprendre pourquoi Perec s'est arrêté à 37 dans la liste des choses à faire avant de mourir. Mais, comme l'écrit Rémi, "il n’est pas possible de s’arrêter là puisque la dernière section de 11 x (11 + 11) + 11 compte 11 mots et 37 lettres: Ou que le ciel jalouse l’oiseau à l’aile éclose. 37 lettres = Cécile* qui viennent donc après 22 x 11 mots évoquant la sainte Cécile le 22.11." Il faut savoir que Cécile est le prénom francisé de sa mère (Cyrla). Dans W, Perec écrit qu'il doit au prénom de sa mère "d’avoir pour ainsi dire toujours su que sainte Cécile est la patronne des musiciennes et que la cathédrale d’Albi -que je n'ai vue qu'en 1971- lui est consacrée."

J'aurais bien aimé me saouler avec Georges Perec.

_____________________

* Cécile = 37, numérologiquement (A = 1 ; b = 2 ; c = 3...). Rémi Schulz encore : "La partition CEC = 11, ILE = 26, serait exactement homologue à la structure de W en 11 et 26 chapitres séparés par un (...); et la partie romancée prend un nouveau départ dans la seconde partie pour décrire l’île W." En note, il ajoute que "Perec a déclaré s’être trouvé bloqué dans l’écriture de W jusqu’à la découverte de cette structure. Auparavant, le projet prévoyait 3 fois 19 chapitres, les 19 du feuilleton originel, 19 de souvenirs, 19 d’intertexte... Peut-être ce 19 signifiait-il S, l’initiale de la compagne dont le lâchage l’avait douloureusement marqué."

mercredi 13 mars 2019

En train

Le 14 février dernier, j'ai fait ressortir du purgatoire de la médiathèque - le fameux magasin où séjournent les livres en déshérence (en attendant l'enfer du désherbage) -, le roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé, paru chez Rivages/noir en 2002. Son existence m'avait été révélée par un article de Rémi Schulz qui s'était alors trouvé en résonance avec mon enquête autour de la crucifixion. J'ai pris plaisir à lire ce polar qui mériterait bien de retrouver les étals éclairés de la grande salle d'Equinoxe. Bois-Brûlé est une maison de famille en lisière de la forêt d'Argonne, où Viviane, une créatrice de marionnettes originaire de Belgique, vit avec son fils Stephen et Martin Tissier, le propriétaire des lieux et notaire de son état. Le drame va surgir d'un autre personnage, Victor Brouilley, 46 ans, standardiste dans une maison d'édition parisienne, rongé par un tel mal de vivre qu'il va quitter brusquement son travail et prendre un train vers la seule destination où il connut jadis un peu de bonheur : la maison de Bois-Brûlé où il passait ses vacances avec sa grand-mère quand il était enfant.
"Le train prend de la vitesse. La gare de l'Est reste en arrière et, avec elle, Titans-Editions, Mme Rochette, le standard. Victor Brouilley s'en va. Il a brisé les liens qui le retenaient... Au-dessus des voies, presque à l'aplomb, il aperçoit une statue de la Vierge qui serre contre sa hanche un fils déjà très grand. Il décide que c'est un signe, un bon présage. Il ne l'a pas voulu, mais voilà, c'est fait : il s'en va à la campagne, en vacances, au milieu des enfants." (p.32)
Cette vision de la Vierge et de son fils au moment du départ, assez curieuse compte tenu du contexte (les environs de la gare de l'Est) renvoie à la thématique de l'enfant (et de son innocence problématique), annoncée dès la citation liminaire prise chez Faulkner : "Je me figure parfois que nous sommes tous des enfants, excepté les enfants eux-mêmes."(Sanctuaire, chap.XXVII). Elle me renvoyait aussi incidemment à la Pieta de Jean Fouquet, qui suivait immédiatement la mention du livre dans l'article Du Bois-Brûlé aux serpents brûlants.


Un peu plus loin, page 45, on en apprend un peu plus sur l'histoire douloureuse de Victor Brouilley, fils unique, l'Algérie quittée en catastrophe, les hivers parisiens interminables, les moqueries à cause de son accent, les convulsions épileptiques, les hospitalisations, les électrodes... Et puis, cut brutal, on revient sur le train :
"Rails et poteaux se multiplient, les roues sautent sur les aiguillages, on aperçoit des hangars. Châlons-sur-Marne, Châlons-en-Champagne. Sa grand-mère était couturière dans cette ville. C'est ici qu'il doit descendre, s'il veut prendre l'autorail qui mène à Saint-Menehould. Ensuite, Bois-Brûlé est tout près. Il gagne la portière et attend, la main posée sur la poignée. Mais le train ralentit sans s'arrêter.
Victor reste longtemps debout, à regarder glisser le paysage. Jardinets, pavillons, et de nouveau cette rivière... Le train peut l'emmener très loin ; le panneau porte des noms étrangers : Kaiseslautern, Mannheim, Frankfurt... Il s'imagine sous les traits d'un grand voyageur, d'un conquérant, jusqu'au moment où il se rappelle que les conquêtes vont dans l'autre sens, toujours vers l'Ouest, les grandes invasions, par exemple, et le Far West. C'est une loi magnétique, il l'a lu dans un magazine, la vie s'en va vers le couchant, tous ceux qui sont allés vers l'Est se sont perdus, le passé s'est refermé sur eux."
Cette réflexion est bien sûr prémonitoire, Victor Brouilley ne retrouvera pas le vert paradis des vacances enfantines, où, fils du fils unique, il était surnommé par sa tante Lisbeth le petit prince.
Si j'ai tenu maintenant à retranscrire tout ce passage, c'est qu'il fit soudain référence, de troublante façon, en ce 14 février, à une autre lecture, effectuée la veille même, celle du chapitre 12 de La Dissolution de Jacques Roubaud.


Intitulé sobrement En train, ce chapitre relate par le menu, avec un luxe de détails assez surprenant, e retour en France de l'écrivain après une semaine de rencontre avec des poètes allemands, à Edenboken. Il commence par relater un accident de circulation, qui a retenu la voiture qui l'emmenait vers cette ville. Il y parle d'un grand corbillard de morgue banalisé qui glisse sur un terre-plein. La mort se signale encore le lendemain à midi, où, avant de reprendre le train pour Paris, il apprend le décès de Eugen Helmle, le traducteur de nombreux livres de Perec et de Queneau, pendant qu'il faisait sa "gymnastique cycliste d'appartement." Ces paragraphes sont numérotés, comme dans toute La Dissolution, ici 67 1 à 67 3.
67 4 il écrit :
"je profite d'une voiture qui va à la gare pour amener au train de Francfort. Il est 13 heures 30. Je suis fort en avance pour le EC 56 qui devrait m'accueillir à 16 heures et m'héberger jusqu'à la gare de l'Est. J'ai raté le train précédent, d'une bonne heure. Good. Je prends un omnibus qui se présente à 13 heures 32, et dans lequel j'ai juste le temps de grimper. Il va jusqu'à Sarrebrück, s'arrêtant partout. Je pense 'accompagner jusqu'à Kaiserslautern. Mais je ne résiste pas à la tentation de descendre brusquement à Frankenstein (Pfalz), dès que j'aperçois le nom de cette station."
Francfort, Kaiserslautern, avouez que l'on ne tombe pas sur ces noms-là tous les jours, et qui plus est dans le même contexte ferroviaire. La grosse différence est que Roubaud, contrairement à Brouilley, circule d'est en ouest. Ce n'est pas tout.

Après des arrêts à Kaiserslautern et Homburg, et un certain nombre de digressions sur Gérard Philippe, l'allemand en classe de seconde, Mitterrand, Kohl etNick Cage dans le film City Hall diffusé dans le train, Roubaud débarque à Saarbrücken, avec deux heures à tuer avant la prochaine correspondance. Après avoir déambulé dans un grand centre commercial et dégusté des Waffelm mit Kirsche (j'ignore ce dont il s'agit), il se lasse et revient à la gare où il choisit de prendre un train pour Metz (en tout, précise-t-il, j'ai gagné quarante-six minutes sur l'horaire prévu".  Il enchaîne directement en affirmant qu'il aime les trains, parce qu'il peut non seulement profiter du paysage mais lire, et même travailler. Ainsi avait-il emporté "quelques feuilles de papier convenable et blanc, ainsi que des feutres de couleur adéquats à la mise au propre d'un poème à composer pendant le trajet et les heures les plus matinales de mon bref séjour." Une page de poème(s) au moins pour un livre d'hommage à paraître au printemps. Et, avait-il décidé, ce serait un petit baobab d'une page. Qu'est-ce donc qu'un baobab ? Eh bien c'est l'une des écritures oulipiennes à contraintes.*
 
Roubaud entreprend donc un baobab sur le nom même du récipiendaire de l'hommage, Gregor Laschen, mais il confesse que l'ardeur au labeur de la contrainte était assez faible (on le comprend). Et c'est alors qu'il écrit :
70 6 Après une heure environ de lecture de choses à lire et de lecture de paysage
   70 6 m'amenant à découvrir que le Châlons traversé par le train ne se nommait plus, comme dans mon souvenir d'écolier, -sur Marne, mais -en Champagne, réforme onomastique récente qui m'avait jusqu'alors échappé, et avait vraisemblablement les autorités municipales à un intense "lobbying" 
(je mets en rouge parce que Roubaud utilise le rouge pour ce passage, La Dissolution suit tout un jeu de couleurs allant du noir jusqu'au jaune et au rose).
Nous retrouvons donc le Châlons-sur-Marne, Châlons-en-Champagne de Claude Amoz.

A l'origine, je voulais m'arrêter là, sur cette quasi synchronicité des itinéraires ferroviaires chez Amoz et Roubaud, mais je ne peux m'empêcher de prolonger la résonance en examinant de plus près le nom même de ce malheureux personnage de Victor Brouilley. 
Car comment ne pas songer au Brouilly ? Ce vin dont l'appellation s'étend autour du mont Brouilly, dans le vignoble du Beaujolais.
Or, Roubaud poursuit ainsi :
70 6 1 1 il y aura bientôt en Villefranche-en-Beaujolais-nouveau, si Mâcon laisse faire
Wikipedia m'informe de son côté, à la section climatologie, que la station météo de Villefranche-sur-Saône (à 195 mètres d'altitude) est la plus proche de l'aire d'appellation. 

Roubaud écrit aussi, concernant le séjour en terre allemande, que l'une des attractions du lieu est qu'il se situe au cœur d'une région viticole et que la semaine de labeur poétique est ponctuée de visites dans différentes caves avec dégustations. Ne buvant pas (il se contente de force jus d'oranges, apfelsafts et eaux minérales), il remarque, dès le deuxième jour, "avec un amer rictus interne, que la séance de travail, prévue pour dix heures du matin, ne commençait guère avant midi, tant la méditation sur les qualités respectives des vins essayés avait sollicité, la veille, l'attention tardive de certains participants".  


Le nom de Brouilly viendrait du nom d'un lieutenant de l'armée romaine nommé Brulius. Je m'avise du coup que Brouilley et Bois-Brûlé consonnent étroitement. 
Et si l'on repense à la Vierge aperçue après la gare de l'Est, notons qu'au sommet du mont a été édifiée au mitan du 19ème siècle la chapelle Notre-Dame aux Raisins qui fait l'objet d'un pèlerinage annuel, le 8 septembre. L'autel présente l'inscription « À Marie contre l’oïdium » tandis que sur la façade est inscrit « À Marie protectrice du Beaujolais »


Je lis aussi que le mont Brouilly est l'un des lieux les plus importants du livre Les Deux Étendards, de Lucien Rebatet. Un chef d'oeuvre, selon François Mitterrand par exemple, mais qui ne saurait faire oublier que Rebatet (fils d'un notaire) fut aussi un journaliste collaborateur et surtout l’auteur d’un pamphlet pronazi et antisémite, Les décombres, le livre le plus vendu, semble-t-il, sous l'Occupation.

En lisant quelques textes sur Les deux Etendards, je suis saisi de nouvelles réflexions. Mais il faut prendre le temps de la maturation. 

__________________________
* Plutôt que suivre l'explication de Roubaud, je me reporte à celle de Marcel Bénabou, sur le site même de l'Oulipo.
"Le mot baobab donne son nom à cette contrainte. Écrivons le :
ba-o-ba-b
Les premier et troisième morceaux de cette décomposition évoquent le mot “ bas” ; le second rappelle “ haut ” ; et le quatrième rien. On peut prononcer le mot à trois voix : l’une dit ba (sur un ton bas, par exemple) ; une autre o (sur un ton haut, si on veut) ; et la troisième dit b (sur un ton moyen, entre haut et bas, par exemple).
Un “ baobab ” sur le mot baobab sera un texte saturé en syllabes contenant haut et bas. Il est destiné, en principe, à une lecture à trois voix, qui se répartissent les syllabes.
Plus généralement, un texte saturé en syllabes contenant soit vrai soit faux (ou les deux ?) sera un baobab sur le vrai et le faux.
On peut choisir d’autres couples : long/court ; si/non ; etc. On peut composer des baobabs sur les notes de musique, sur des cris d’animaux, qui seront exécutés à plusieurs voix.
Il y a deux sortes de baobabs :

a) le baobab ordinaire, ou à contrainte molle, où la seule exigence est de fourrer le plus possible de syllabes caractéristiques dans le texte.
Voici un baobab entomologiste sur pou et tique, qui peut être mimé :

Je voudrais partir.
Quitter
la poussière des villes frénétiques,
l’odeur épouvantables des poubelles aromatiques,
les poulaillers pathétiques
les poudding au goût de plastiques […]

b) le baobab strict, où, par exemple sur le mot “ baobab ”, chaque occurrence de la syllabe o doit être accompagnée d’une occurrence de la syllabe ba ayant le même contexte (à gauche ou à droite, ou de part et d’autre).

Il y a Othon avec son bâton. Il y a Otto avec son bateau.
Ah quel chaos dans le cabas.
Ces barriques sont théoriques
Vas-donc, bâtard du tarot !"
 

mardi 12 mars 2019

Alix Cleo : si quelque chose noir

Je suis ravi. Pensez donc : dans le cadre d'une soirée consacrée à Agnès Varda, lundi 18 mars, Arte diffuse Cléo de 5 à 7 à 0h35, après Sans toit ni loi et Varda par Agnès.* "Cet émouvant portrait de femme, écrit Olivier Père, incarné par la magnifique Corinne Marchand, se double d’un poème sur la beauté qui voisine avec la mort. Dans une scène pivot, au beau milieu du film, Cléo qui répète au piano avec son musicien et son parolier, interprète la chanson « sans toi ». Le décor disparait et la caméra enregistre la performance de Corinne Marchand, gros plan intense de son visage blanc sur fond noir."

Corinne Marchand dans Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda
Le 16 février dernier, je me suis avisé qu'une autre Cléo, bien réelle celle-ci, avait été aussi le sujet d'un poème où la beauté voisinait avec la mort. Que dis-je d'un poème ? d'un recueil entier, de Jacques Roubaud, Quelque chose noir, publié en 1986, mais que je ne découvris qu'en 2002, à La Châtre. Le grand poète oulipien y présentait neuf groupes de neuf poèmes, suivi du poème Rien, composé de neuf sections brèves, tous ayant trait à la mort de la femme aimée, Alix Cléo Roubaud, victime à trente et un ans d'une embolie pulmonaire. Le titre reprend celui d'une exposition de 39 photographies de la jeune femme aux Rencontres photographiques d'Arles en 1983, quelques mois après sa mort.

J'ai repris le recueil, en ai relu certains passages, le reparcourant néanmoins entièrement à la recherche de ce prénom, Cléo. Et puis tout à coup, page 55, dans le poème intitulé Roman, III, j'ai lu ceci :
A la fin d'août, l'homme dont nous parlons se rendit à La Bourboule chercher sa femme, pour rentrer avec elle à Paris. Il changea trois fois de train, sur de petites lignes. Il l'attendit à la sortie de l'établissement de bains et ils marchèrent en remontant la Dordogne, jusqu'en dehors de la ville, où ils s'embrassèrent. Il était onze heures du matin, et trop tôt pour aller dans la chambre, à l'hôtel. Son dos s'était doré, elle respirait mieux.
Cet homme, évidemment, c'est Roubaud lui-même, venant chercher Alix Cleo en cure pour l'asthme dont elle souffrait cruellement depuis son enfance. Pourquoi avoir été saisi par ce paragraphe ? tout simplement parce que, quatre jours plus tard, je devais précisément me rendre à La Bourboule, avec les enfants et leur mère. Je n'étais pas à l'initiative de ce court séjour et voici qu'il faisait écho au thème qui me traversait. Dans un article publié dans Libération le 10 avril 2010, La chambre noire d'Alix Cléo Roubaud, à l'occasion d'une nouvelle exposition de son œuvre photographique au Centre international de poésie de Marseille, Brigitte Ollier cite un passage de son Journal, daté du 21 août 1981, rédigé à La Bourboule : «Rien ne vaut un bon hôtel de province pour savourer les grandes glaces qui vous renvoient les reflets de votre propre inaccomplissement.»

Nous sommes nous aussi descendus à l'hôtel, où nous devions prendre normalement petits déjeuner et dîners, mais cela ne s'avéra pas possible. La cause ne nous fut pas dévoilée d'emblée, c'est le silence inhabituel de la salle de restaurant à l'heure où les préparatifs culinaires auraient dû être manifestes qui nous mit la puce à l'oreille. On nous avoua alors que la restauration avait été fermée après un contrôle administratif récent. Aucun mail, aucun sms, ne nous avait prévenus. Bon, si ça se trouve nous avions échappé à une intoxication alimentaire... Une télé qui ne marchait pas, une eau chaude un peu capricieuse, le wi-fi inexistant, bon, nous en prîmes notre parti, nous n'étions pas là pour longtemps et on nous assura qu'un effort financier serait fait sur le prix des chambres (et je dois reconnaître que ce ne fut pas une promesse en l'air). Je doute que ce soit dans cet hôtel (dont je tairais le nom) qu'Alix Cléo fut hébergée, mais peut-être fut-ce au Cléotel que je photographiais un peu plus tard lors de notre promenade dans la petite ville ?

 
Cléo, le prénom Cléo, n'apparaît que très peu dans Quelque chose noir. La première fois c'est dans la quatrième section de poèmes, à la fin du premier, Je vais me détourner :
Parole    autour d'un corps vivant

Alix Cleo Roubaud**
Si je ne me trompe, on ne revoit ce double prénom qu'une seule fois, dans la même section, avec le poème Pexa et hirsuta, que je cite en entier :
   Dante appelle hirsutes ces cailloux pris dans les vocables et qui arrêtent le cours du vers au long de son écoulement

   Comme "les consonnes multiples, les silences, les exclamations"

  Peignés, dit-il, c'est le contraire

  Ta chevelure basse qui n'interrompait pas ton ventre,
                     "peignée"

   Hirsute la fragmentation de tes prénoms,

  Je les disais toujours ensemble, l'un heurtant l'autre : Alix Cleo.

  Où le signe voyelle manquant était celui de : 'nue'.

  Ce qu'il y avait d'hirsute dans ta nudité n'était pas ta chevelure basse très noire autour de l'humide où la langue passait en t'écoulant

   Pas ta nudité mais ton nom. Au milieu de jouir de toi le dire.
Je trouve étonnant de retrouver à cet endroit du poème - si important avec cette mention si rare du prénom de la femme infiniment pleurée -, le thème même de la nudité dont on a vu qu'il constituait le motif central de Cléo de 5 à 7. C'est qu'il est tout aussi central dans l'oeuvre d'Alix Cleo Roubaud : Brigitte Ollier écrit que, "reproduites en partie dans son Journal, ses photographies, en noir et blanc, enregistrent ses lents mouvements. Elle s’y met en scène en solo, nue sur le plancher de sa chambre, comme un chat paresseux, ou avec Jacques dans le lit de cuivre, feuilletant les carnets du grand-père."

Alix Cleo Roubaud, série si quelque chose noir, 8/17, 1980-81
La nudité revient souvent dans ces poèmes du deuil, l'érotisme affleure parfois en récif sur l'océan de cette souffrance toujours tenue à distance, exprimée sans misérabilisme aucun, sans auto-apitoiement larmoyant. Dans cette lumière, II :
   Trajectoires frayées dans le noir, de la lumière    chaque lumière continue, frayant, vers moi, dans le noir

   Au fond des jambes ouvertes, cette tache sombre

   Cela ne changea pas.
Vers que l'on peut mettre en résonance avec cette photo prise dans un hôtel de Cambridge en 1980 :

Alix Cleo Roubaud, Le 31 mai 1980, University Arms Hotel, Cambridge, chambre 217.
Photo qui me fait bien sûr songer à L'origine du monde de Courbet, mais aussi à la gravure  Die Nacht de Heinrich Aldegrever, décryptée par Dimitri Karadimas.


A La Bourboule, j'eus deux nuits d'insomnie. Aucun souci particulier ne me taraudait ; bien au contraire, ce bref séjour fut plutôt heureux, mais il me fut impossible, pour une raison que je ne m'explique toujours pas (même si j'ai toujours de la difficulté à m'endormir paisiblement, casanier que je suis, dans un endroit étranger à mes pénates habituelles) de trouver le sommeil, en cette chambre au dernier étage de l'hôtel, avant le petit matin. En même temps, je ressentais le poids d'une fatigue ne me permettant guère de lire ou d'écrire. Et pourtant j'avais de la matière, ayant emporté dans mes bagages Le Royaume d'Emmanuel Carrère, avec ses six cents pages bien charnues.

Un autre hôtel de La Bourboule, station thermale qui a connu des jours meilleurs.

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* Le film sera également disponible gratuitement pendant sept jours sur arte.tv.
** Roubaud ne met pas d'accent sur  le e de Cleo (elle était canadienne). Absence d'accent que peu respectent (voir la page Wikipedia).

mardi 25 décembre 2018

La Sapienza

Acte I. (L'épisode Gilets jaunes a remis au goût du jour ces vieilles divisions du théâtre classique, profitons-en). Je me replonge dans L'art de la mémoire de Frances A. Yates, au chapitre VII, Le Théâtre de Camillo et la Renaissance italienne. Et j'enchaîne avec le chapitre suivant, Le lullisme  comme art de la mémoire. Le lullisme, c'est-à-dire le mouvement de pensée initié par Raymond Lulle (Ramon Llul en catalan), né aux environs de 1235 à Majorque, île à l'époque placée à la croisée des trois cultures, chrétienne, juive et arabe. Sénéchal et troubadour, il a la trentaine passée une illumination sur le mont Randa, où il affirme avoir eu durant cinq nuits consécutives des visions du Christ en croix. Il vend alors ses biens, quitte sa famille et se consacre à un triple projet : "écrire des livres dénonçant les erreurs des infidèles ; fonder des collèges pour l'enseignement des langues en vue de la prédication ; évangéliser les musulmans."(Louis Sala-Molins, Encyclopaedia Universalis) Et des livres, Lulle en écrivit beaucoup, presque trois cents, en arabe, en latin mais aussi en catalan, dont les thèmes "vont du roman à la mystique, en passant par les sciences, la logique, la philosophie, la théologie, l'ascétique, la lutte contre l'averroïsme, la croisade, la pédagogie, la politique, le droit."

Raymond Lulle (gauche) et Thomas le Myésier (droite) :in Electorium parvum seu breviculum (vers 1321) - Wikipedia
"Par l'un de ses aspects, l'Art de Lulle, écrit Frances A. Yates, est un art de la mémoire. Les attributs divins qui en sont la base se disposent d'eux-mêmes selon une structure trinitaire à travers laquelle l'Art devenait, aux yeux de Lulle, un reflet de la Trinité ; et il pensait que l'Art devait être utilisé par les trois facultés de l'âme, que saint  Augustin définit comme le reflet de la Trinité en l'homme. En tant qu'intellectus, c'était un art qui permettait de connaître ou de découvrir la vérité ; en tant que voluntas, c'était un art qui permettait d'entraîner la volonté à l'amour de la vérité ; en tant que memoria, c'était un art de la mémoire qui permettait de se rappeler la vérité."(p. 189)

Acte II. 22 heures. J'interromps ma lecture pour regarder Des livres § vous, l'émission d'Adèle Van Reeth sur LCP. La semaine dernière c'était Jean-Luc Mélenchon et l'historien Gérard Noiriel qui étaient invités, mais cette fois-ci place au théâtre avec Georges Forestier, auteur d'une nouvelle biographie de Molière, Agathe Sanjuan, conservateur de la bibliothèque de la Comédie Française et Stéphane Braunschweig, directeur du théâtre de l’Odéon et metteur en scène de L'école des femmes. La discussion est tout à fait intéressante, mais ce qui va être déterminant pour moi c'est cette séquence de la fin de l'émission où les invités présentent trois livres de chevet. Et Georges Forestier propose alors un essai de celui que je connaissais surtout comme cinéaste, Eugène Green : Shakespeare ou la lumière des ombres.


Acte III. Je me souviens que sur Mubi je dispose d'un film d'Eugène Green, La Sapienza. Que la plateforme présente ainsi : "L’unique Eugène Green (Le monde vivant, Le fils de Joseph) part à la recherche du concept de sapience jusqu’en Italie, dans ce drame sage et mélancolique. Une ode à l’architecture baroque et à une ancienne civilisation. Avec l’acteur belge Fabrizio Rongione, régulier chez les frères Dardenne."


De fait, jusqu'à ce jour, je suis passé à côté du cinéma d'Eugène Green. J'ai le pressentiment que l'heure est venue de franchir le pas. Je pars donc pour une heure cinquante de quête tout à la fois fiévreuse et tranquille. Et les signes vont s'accumuler. C'est Molière tout d'abord qui est cité dans le film, lors d'une conversation entre Christelle Prot et Arianna Nastro portant sur Le malade imaginaire.


Et puis il y a les fantômes. Rappelez-vous cet article auquel m'avait conduit la recherche sur L'invention du fils de Leoprepes, de Jacques Roubaud, D’après mémoire. Les proses fantômes de Jacques Roubaud, de Nathalie Koble et Mireille Séguy. Dès l'introduction, il est question de "principes qui empruntent en grande partie à la memoria médiévale et à la conception augustinienne du fantôme comme double. En s’attachant essentiellement aux textes roubaldiens en prose, nous voudrions ici identifier quelques lignes de crête de cette entreprise littéraire singulière, qui non seulement travaille avec les fantômes (pour eux et contre eux), mais aussi les suscite, dans le jeu, la mélancolie et la résistance." Je ne veux pas ici reprendre - ce serait trop long - la réflexion des auteures, deux autres citations, assez longues, je m'en excuse, suffiront, je pense, à montrer l'importance du thème :
"Le mode de présence en absence de la bibliothèque de Warburg se donne ainsi comme le négatif de celui des textes fantômes qui hantent les livres de Roubaud : si ces textes n’existent pas dans le monde réel, ils auront cependant pu être grâce à l’existence fictive qu’il leur donne ; la bibliothèque de Warburg existe bien quant à elle, mais n’aura pas été présente dans son œuvre. C’est précisément cette présence négative, deuil d’une existence possible, qui fait de la bibliothèque de Warburg et de son Atlas – que son concepteur présentait comme une « histoire de fantômes pour grandes personnes » – le spectre familier qui hante avec insistance l’ensemble de cet immense édifice à courants d’air qu’est ‘le grand incendie de londres’."
"Dans le sillage des mnémonistes médiévaux, Jacques Roubaud a non seulement retenu des textes devenus fantômes dans sa mémoire, mais il s’est aussi servi de ces mains mnémoniques pour composer d’autres textes, à partir de ceux qu’il a mémorisés, fragmentés et « manipulés », ou bien à partir de ses propres écrits, devenus fantômes de sa mémoire. Comme nous le révèle notamment la toute dernière branche du grand incendie, la plus grande partie de l’écriture du cycle en prose, de la branche I au début de la branche V, a été en effet conditionnée et contrainte par l’usage de ces mains mémorielles, doubles des mains réelles du prosateur. Le procédé d’écriture, sa réinvention et son histoire, ainsi que son protocole d’utilisation sont décrits avec précision sur plusieurs chapitres de La Dissolution." [C'est moi qui souligne]
Au passage, qu'est-ce que c'est que ces mains mnémoniques ou mémorielles ? Eh bien ces mains sont tout bonnement celles de Johannes Mauburnus que j'évoquais dans le billet précédent.
"Dans l’ensemble des arts de mémoire qu’il a consultés et examinés en détail, l’auteur contemporain a finalement privilégié un « art de mémoire de poche », celui des « mains mnémoniques ». Il en a trouvé le principe dans l’ouvrage d’un théologien de la fin du Moyen Âge, le Rosetum de Mauburnus, qu’il a adapté à ses propres besoins :
[…] il s’agit […] d’un art de mémoire de poche, d’une variante sophistiquée du « nœud à mon mouchoir ». Dans la paume d’une main ouverte, fictive, mentale, bien éclairée des lumières de l’esprit, de taille raisonnable, disposer, dans un ordre choisi, immuable, des lieux de mémoire, plus ou moins nombreux, numérotés, les nombres permettant de suivre le parcours voulu par le mnémoniste. En chaque lieu placer, par la pensée, un fragment de ce dont on veut se souvenir. Passer et repasser en chaque lieu de la main mnémonique, selon l’ordre, et graver dans sa mémoire ce qui doit s’y trouver et retrouver. Quand l’heure vient, ouvrir la main, mentale bien entendu, bien l’éclairer de son attente et relire ce qui s’y trouve." (La Dissolution, p. 374.
[...] On retiendra ici de cette longue et complexe méthode d’écriture de la prose que la main mnémonique est un prolongement de la mémoire, articulé : chaque détail de la main a ses lieux, qui définissent des parcours possibles (multiples, grâce aux croisements des lignes), et permettent à la fois de mémoriser, de réutiliser, de reformuler un texte et d’en composer un autre, souvent en décalage spatio-temporel avec le moment réel d’écriture. Main gauche et main droite servent toutes deux de support mémoriel : le fantôme roubaldien est ambidextre, mais l’utilisation de l’une ou de l’autre main est aussi rigoureusement conditionnée. Non seulement la différence de dessin entre chaque main permet de multiplier les parcours, mais à chaque côté est assignée une tâche différente dans l’activité d’écriture de la prose :
[…] pour chaque couple de moments-prose consécutifs j’ai prévu deux mains mnémoniques : l’une pour la phase de récapitulation, l’autre pour la préfiguration."(ibid. p. 480, c'est moi qui souligne)
Les fantômes, donc, surgissent dans La Sapienza, à double reprise (j'ai dû mettre les sous-titres en anglais, une grande partie des dialogues du film étant en italien et non traduits dans la version française) :




Acte IV. Après le film, qui me laisse ébloui, je cherche sur le net  à en savoir plus sur le livre de Green sur Shakespeare. Cette recherche me conduit sur une émission de France Culture, Les chemins de la philosophie, animée, tiens donc, par Adèle Van Reeth, Profession philosophe (1/42) Eugène Green, un cinéaste spirituel . Dans les citations de la page web, je repère ceci :

"Le rapport à la philosophie d'Eugène Green
"Si vous trouvez un aspect philosophique dans mon travail ce n’est pas parce que j’ai lu beaucoup de philosophie mais plutôt parce que je ne peux pas m’empêcher de penser par rapport à mon expérience et mon être. Parfois ça me nourrit de trouver chez les écrivains du passé des choses qui ont un rapport avec ce qui m’intéresse dans la pensée.          
Mon courant de philosophie commence avec Platon et passe par saint Augustin, Pascal et aussi les grands mystiques comme Raymond Lulle ou saint Jean de la Croix. " [C'est moi qui souligne]
Raymond Lulle. Magnifique. Mais il y a encore plus fort. Sur l'ipad mini où je consulte la page, le son se déclenche tout seul, et c'est incroyable, j'entends parler du grand incendie de Londres ! Je note le temps sur la barre de défilement : 1 :58. Je sais que je n'aurai pas le temps cette nuit pour y revenir.
Mais ce soir, lorsque je retourne sur la page, rien. J'écoute l'émission de Green, mais il n'est pas du tout question du Grand Incendie. Je finis par comprendre que ce que j'ai écouté c'est le direct de cette nuit du samedi 22 décembre. Direct -je me reporte à la grille des programmes - qui était consacré aux Contes d'hiver à Londres (1ère diffusion : 26/12/1970) ! Une émission qui dure pas moins de cinq heures... J'ai donc consulté au moment même où le Grand Incendie était évoqué. Sauf que je me suis légèrement trompé...


Si vous écoutez bien à partir de 1 : 58 : 45, il est bien question de Londres et d'incendie, mais il ne s'agit pas du Great Fire de 1666, il s'agit des bombardements de la seconde Guerre mondiale... J'avais extrapolé. Mais pas de beaucoup, car en continuant l'écoute il est bel et bien question du Grand Incendie quelques minutes plus tard (à 2 : 01 : 40).

Acte V. Abandonnant FC et poursuivant la recherche, me voici conduit sur la vidéo d'une intervention d'Eugène Green à la librairie Mollat de Bordeaux. J'en reprends pour cinquante minutes...



Quand j'en termine, il est quatre heures et demie du matin. D'aucuns sortent de boîte. Quelle vie de dingue.

Épilogue.  Travaillant l'après-midi qui suit sur les mains de Mauburnus, je découvre un article écrit en catalan d'Anna Serra Zamora, de l'Université de Pompeu Fabra de Barcelone, Mans mnemoniques en l'Ars demonstrativa de Ramon Llull, publié le 15/12/ 2014, la même année que le film de Green. J'y trouve la main mnémonique de Mauburnus et celle d'Ignace de Loyola. L'auteure fait ensuite la relation avec des mains mnémoniques représentées dans les manuscrits de l'Ars demonstrativa, un livre de Lulle écrit en 1283.

 
11) Ars demonstrativa, 1289, Biblioteca Marciana (Venècia), Lat. VI, 200, f. 197r;
12) Ars demonstrativa, primera meitat del segle xv, Bèrgam MA 365, f. 7r;
13) Liber propositionum secundum Artem demonstrativam compilatus, a. 1494, San Candido, Biblioteca della Collegiata, VIII C.8, f. 210a.r;
14) Ars demonstrativa/ Liber propositionum secundum Artem demonstrativam compilatus, segle xvi, El Escorial, &.IV.6, f. 79v.


Anna Serra Zamora met les mains 11, 12, 13 en relation avec la figure S de l'Ars demonstrativa, représentant (si j'ai bien traduit du catalan) l'âme rationnelle ou psychologique, et la figure 14 avec la figure A (qui représente les seize dignités de Dieu - (bonitas, magnitudo, aeternitas, potestas, sapientia, voluntas, virtus, veritas, gloria, perfectio, justitia, largitas, simplicitas, noblitas, misericordia, dominium)).

Figura S de l’Ars demonstrativa.
15) 1289, Biblioteca Marciana (Venècia), Lat. VI, 200, f. 3v
Figura A de l’Ars demonstrativa.
17) 1289, Biblioteca Marciana (Venècia), Lat. VI, 200, f. 3v;
 Pour en finir, je ne peux m'empêcher de mettre à mon tour ces deux figures A et S en regard des coupoles des églises baroques qui constellent La Sapienza d'Eugène Green :