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vendredi 3 avril 2026

Du lazaret de Beyrouth



Du lazaret de Beyrouth, 23 juillet 1850 

« Si je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, ma chère Olympe, ce n'est
pas faute de bonne volonté. Enfin, aujourd'hui que nous sommes en prison,
je profite d'un moment. Les lazarets ont été inventés pour les quarantaines,
et les quarantaines pour emplir la poche de ces bons Turcs, tout cela sous
prétexte de peste or, du moment qu'on arrive d'un pays étranger, on a la
peste, et je crois franchement qu'ils en ont peur. Nous sommes en ce moment
en suspicion de choléra (par suite du bateau qui venait de Malte où sévissait
cette maladie). Nous sommes claquemurés dans une presqu'île et gardés à
vue. L'appartement dans lequel je t'écris n'a ni chaises, ni divans, ni tables, ni
meubles, ni carreaux aux fenêtres. On fait même petits besoins par la place
des carreaux desdites fenêtres. Il n'y a rien de plus drôle que de voir nos
gardiens qui communiquent avec nous à l'aide d'une perche, font des sauts
de mouton pour nous éviter. et reçoivent notre argent dans une écuelle
remplie d'eau. » (Suivent des détails relatifs aux moyens de désinfection, fumigations asphyxiantes de soufre, etc.) « Quand on veut leur faire une peur atroce on n'a qu'à les menacer de les embrasser, ils pâlissent...  en résumé... nous rions beaucoup. » 

Gustave Flaubert, Lettre à Olympe Bonenfant

Fin octobre 1942, après deux années passées à l'état-major parisien du général Hans Speidel, Ernst Jünger part en mission dans le Caucase. Il y découvre une réalité bien éloignée du confort de la capitale française. A Kiev, logé au Palace-Hôtel, paraît-il le meilleur hôtel de la ville, il écrit qu'on avait beau tourner les robinets, ils ne distribuaient ni eau chaude ni rien du tout : "Il en était de même pour les chasses d'eau. Aussi une mauvaise odeur emplissait-elle tout le Palace-Hôtel." De là, il gagne Rostov puis Vorochilovsk (aujourd'hui Stavropol), au pied des montagnes du Caucase. Le 1er décembre, il visite l'Institut de la Peste où travaillent encore des savants et des employés russes."Le sol luxuriant de ce pays assure-t-il, est aussi l'Eldorado des épidémies et des maladies : fièvre ukrainienne, dysenterie, typhoïde, diphtérie et sorte de jaunisse épidémique dont on n'a pas encore trouvé l'agent pathogène. La peste, dit-on, reviendrait tous les dix ans ; c'est ainsi qu'elle est apparue en 1912, 1922 et 1932, et ce serait donc à nouveau son époque. Elle est apportée par des caravanes qui viennent de la région d'Astrakhan."

Lisant ces lignes, je ne pouvais pas ne pas penser à Peste noire, le récent essai de Patrick Boucheron (Seuil, janvier 2026), et en particulier, au chapitre où il évoque Adrien Proust, le père de Marcel, professeur à la chaire d'hygiène de la Faculté de médecine de Paris, infatigable explorateur, écrit l'historien, de la géographie mondiale des épidémies : "Son périple de 1869, 14000 km dans les empires ottoman et russe sur la route du choléra, manifeste ce que l'historienne Nücket Varlik  a fort justement appelé un "orientalisme épidémiologique.""(p. 32)

 

Adrien Proust affirme en effet, en 1873, dans son Essai sur l'hygiène internationale, que les maladies infectieuses sont toutes exotiques et qu'elles ne nous parviennent que par importation. "Comme nous le savons aujourd'hui, poursuit Patrick Boucheron, c'est l'épidémie de choléra de La Mecque en 1865 qui amène les puissances européennes à organiser un système global de veille sanitaire, placé sous l'autorité des experts, système qui va plus tard déboucher sur la création de l'OMS en 1948. Si la question sanitaire est bien le laboratoire de l'internationalisme, elle est aussi le moteur d'une dynamique d'externalisation des quarantaines dans les ports asiatiques contre ce que l'on appelle les "pestes d'Orient", ce qui justifie la projection coloniale et oblige à des négociations avec l'Empire ottoman, qu'on appelle précisément "l'homme malade de l'Europe". La peste, c'est les autres, et la grande peste, le grand Autre." (p. 32)

Un dispositif quarantenaire spécifique pour les pèlerins de La Mecque fut donc établi. Ainsi, à l’entrée de la mer Rouge, les pèlerins asiatiques furent-ils contraints à une halte dans un lazaret situé sur l’île de Camaran. Quant aux pèlerins repartant vers les régions septentrionales du monde musulman, proches donc de l’Europe, on les retint dans un second lazaret situé à Tor, sur la côte ouest du Sinaï.

Sylvia Chiffoleau signale encore que "d’autres établissements quarantenaires secondaires sont établis sur les littoraux africains de la mer Rouge et le long de la voie de chemin de fer reliant Damas à Médine. Les pèlerins y sont soumis à un régime de contrôle sanitaire sévère, et à un enfermement dont la durée peut être longue si le choléra, puis la peste avec le retour de celle-ci à la fin du siècle, sont signalés au cours du pèlerinage. "

Entrée du bâtiment de désinfection, lazaret de Tor.

Les pèlerins n'étaient pas les seuls à être confrontés à l'ennui des lazarets. Dans une lettre du 7 octobre 1850 rédigée depuis le lazaret de Rhodes, Gustave Flaubert fulminait contre la quarantaine qui l'avait empêché de débarquer à Chypre : "Voici une des inventions les plus ineptes que l'homme ait jamais vues". Son voyage en Orient fut en effet émaillé de plusieurs séjours en lazaret, suite à des cas de choléra à Malte.

Plan schématique du lazaret de Djebel-Tor
 

Notons que ce dernier document trouvé sur Gallica est extrait d'un ouvrage du même Adrien Proust, La défense de l'Europe contre le choléra (1892). 

J'en reviens à Jünger, qui rapporte une conversation avec le professeur Hach, directeur scientifique de l'Institut, qu'il juge sympathique et dont il signale qu'il est frappé de cette sorte de bannissement que l'on appelle "Moins Six", signifiant qu'il n'a pas le droit de résider dans les six plus importantes villes du pays. Jünger termine sa note du jour par ce paragraphe saisissant :

Comme on fabrique aussi à l'Institut de la Peste de grandes quantités de vaccin, il a été immédiatement mis sous la protection des troupes allemandes. On lui a attribué également pour le ravitailler, un kolkhoze où l’État russe avait jusqu'alors occupé et nourri huit cents aliénés. Pour vider ce domaine au profit de l'Institut de la Peste, le service de sécurité allemand (SD) tua tous les malades. Un tel trait trahit bien la tendance du technicien à remplacer la morale par l'hygiène, de même qu'il met la propagande à la place de la vérité.

Le même jour, Jean Guéhenno écrivait dans son Journal des années noires

Il y a trois semaines, Hitler proclamait qu'il ne toucherait jamais ni à Toulon, ni à la flotte, ni à l'armée de l'armistice. Il craignait la fuite de la flotte vers Alger, la résistance de Toulon ? Sa proclamation lui valut d'occuper le reste de la France  aussi paisiblement que possible. L'opération  achevée, il déclare maintenant qu'il est contraint d'occuper Toulon  et il y entre. La flotte prise au piège n'a plus d'autre ressource que de se saborder. Elle eût mieux fait de ne pas cesser le combat depuis deux ans : on n'a pas de mérite à être dupe.  Mais ces messieurs de la marine n'aimaient pas les Anglais et ne voulaient pas se battre à leurs côtés. Il faut que la France fasse les frais de leur  vanité et de leur sottise.
Le croiseur Marseillaise coulé

 

mardi 10 février 2026

Le frêne de la Vallée-aux-Loups

Je poursuis la lecture en parallèle des journaux de Jean Guéhenno et de Ernst Jünger. L'écrivain allemand, capitaine de la Werhmacht, affecté à l’État-major de Paris, a rencontré, et même souvent dîné ou déjeuné avec bien des écrivains de l'époque (Morand, Guitry, Jouhandeau, Cocteau...). Il a aussi côtoyé Céline (qu'il appelle Merline dans son Journal parisien), dont il donne un portrait peu flatteur :

Paris, le 7 décembre 1941
L'après-midi à l'institut Allemand, rue Saint-Dominique. Là, entre autres personnes, Merline, grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt dans le monologue. Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tournés en dedans, qui brille comme au fond d'un trou. Pour ce regard, aussi, plus rien n'existe ni à droite ni à gauche : on a l'impression que l'homme fonce vers un but inconnu. «J'ai constamment la mort à mes côtés» […]
Il dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n'exterminions pas les Juifs – il est stupéfait que quelqu'un disposant d'une baïonnette n'en fasse pas un usage illimité. « Si les Bolcheviks étaient à Paris, ils vous feraient voir comment on s'y prend ; ils vous montreraient comment on épure la population, quartier par quartier, maison par maison…» […]
J'ai appris quelque chose, à l'écouter parler ainsi deux heures durant, car il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme.
Jean Guéhenno au lycée Louis-le-Grand pendant l'Occupation en 1940.

Jean Guéhenno ne faisait absolument pas partie de la coterie des écrivains collaborateurs. Bien que résidant à Paris même, il ne croisa donc jamais le chemin de Jünger. De celui-ci, les extraits que j'ai donnés jusque-là peuvent donner l'impression d'un esthète quelque peu égaré dans la guerre, avec son regard distancié, sans trop d'affect, d'observateur froid et méticuleux. Mais l'impression est trompeuse au moins en partie, car il arrive à l'auteur d'Orages d'acier de traverser des phases dépressives. Cependant, peu porté à l'épanchement, il ne le confesse pas sur l'instant, il en parle a posteriori, quand les mauvais moments ne sont plus qu'un méchant souvenir. Ainsi, à Vincennes, le 26 mai 1941, il écrit  : "La société de Höll est bénéfique : elle m'a arraché aux dangereuses ruminations où j'étais plongé depuis le début de l'année. Février a été marqué par une dépression durant laquelle j'ai, toute une semaine, refusé la nourriture ; sous tous les rapports, je vivais sur le capital de mon passé. Ma situation est celle d'un homme qui vit au désert entre un démon et un cadavre. Le démon pousse à l'action, la cadavre à la sympathie contemplative. Plus d'une fois déjà dans la vie, c'est l'homme des Muses qui m'a secouru lors de mes crises. Il sait encore tirer ses cadeaux des richesses superflues du monde."

L'entrée suivante du Journal, datée du 29 mai 1941, est dans la continuité : "Au flot de choses qui m'accablent, s'ajoute ceci : qu'on me charge de surveiller l'exécution d'un soldat condamné à mort pour désertion. J'avais d'abord songé à me déclarer malade ; mais c'était s'en tirer à trop bon compte, m'a-t-il semblé. Et je me suis dit aussi : peut-être vaut-il mieux que ce soit toi qui sois là que n'importe quel     autre. Et il est certain que j'ai pu, de mainte manière, rendre la chose plus humaine qu'il n'était prévu." 

Le soldat est un sous-officier allemand qui avait quitté son unité pour se livrer à des trafics commerciaux, dénoncé à la police par sa maîtresse française qu'il avait battue. Jünger se rend avec le juge dans un petit bois près de Robinson : "Dans une clairière, le frêne au tronc déchiqueté par les précédentes exécutions. On voit deux séries de traces : en haut, celles des balles visant la tête et, plus bas, celles des balles visant le cœur. Au fond des entrailles, parmi les menues fibres de l'écorce éclatée, dorment quelques noires mouches à viande. Elles concrétisent mon sentiment, à l'instant où je foule cet endroit : si propre que soit un lieu d'exécution, quelque chose rappelle toujours la voirie."

La voirie, il faut prendre ce mot dans son sens vieilli, celui donné par le Dictionnaire de l'Académie "Lieu où l’on porte les ordures, les immondices ; charnier, fosse commune. On jeta le corps du malheureux à la voirie."

Jünger décrit très précisément les différentes phases de l'événement, l'arrivée du condamné, celle du camion des fossoyeurs, la lecture de la sentence (qui dure une petite minute mais qui lui paraît extraordinairement longue), le bandage des yeux, le ligotage au frêne avec deux cordes blanches, le morceau de carton rouge épinglé à la chemise à l'endroit du cœur, l'alignement du peloton, les commandements. A ce moment il dit retrouver sa pleine conscience : "Je voudrais détourner les yeux, mais je m'oblige à regarder, et je saisis l'instant où, avec la salve, cinq petits trous noirs apparaissent sur le carton, comme s'il tombait des gouttes de rosée. Le fusillé est encore debout contre l'arbre : ses traits expriment une surprise inouïe. Je vois sa bouche s'ouvrir et se fermer, comme s'il voulait former des voyelles et parler encore, à grand effort. Cette circonstance a quelque chose de confondant, et le temps, de nouveau, s'allonge."

Dans le dernier paragraphe de cette narration, Jünger écrit qu'il est pris au retour d'un nouvel accès de dépression, encore plus violent. Et il conclut ainsi : "Le médecin-major m'explique que les gestes du mourant n'étaient que des réflexes vides de sens : il n'a pas vu ce qui m'est apparu clairement de si affreuse manière.

 


Il se trouve que quelques semaines plus tard, Jean Guéhenno se rend un dimanche, avec P... et M..., à la Vallée-aux-Loups, domaine investi par Chateaubriand en novembre 1807. Le 11 juillet, il apprend que "c'est au fond de ce parc si paisible que les Allemands fusillent les gens que leurs cours martiales condamnent, tout récemment un jeune Français accusé de gaullisme et un jeune aviateur allemand qui s'était attardé trois jours de trop chez sa maîtresse."

Je me demande si nous ne sommes pas sur le même lieu décrit par Jünger. Il n'évoque pas Chateaubriand, ni la Vallée-aux-Loups, mais il parle de petit bois près de Robinson. Mais Robinson n'existe pas en tant que tel, il doit s'agir de Plessis-Robinson (la notation de Jünger serait donc fragmentaire).

Le 21 août, Guéhenno retourne à la Vallée-aux-Loups. "J'ai voulu voir", dit-il. Ils suivent un chemin le long du jardin potager, sautent un petit mur, traversent un chemin. "C'est là. [...] L'arbre a été scié, déchiqueté par les balles à la hauteur du cœur d'un homme. Il a servi tout cet hiver, quatre ou cinq fois chaque semaine. La terre est au pied toute foulée. Il a perdu son écorce. Il est noir du sang qui l'a inondé. Il ne peut plus servir maintenant. Il a été trop de fois fusillé. Il a fini par s'écrouler, lui aussi. "

Guéhenno s'absorbe à le regarder, il remarque un V dans l'épaisseur du tronc. Qu'il imagine avoir été gravé au couteau par un jeune garçon français, "comme un tendre salut d'amitié et d'espérance à ceux qui sont venus mourir là et la promesse de les venger."

A quelques mètres un nouvel arbre est en service, un hêtre, à peine blessé encore : "Son écorce éclatée laisse voir pourtant déjà sa chair blanche avec des filets de sang toujours à la même hauteur, à la hauteur du cœur d'un homme. Aucune trace de balle au-dessus. les fusilleurs tirent bien."

Le 18 septembre, il note brièvement que l'arbre de la Vallée-aux-Loups était devenu un lieu de pèlerinage : "l'autorité occupante l'a fait sauter à la dynamite. Elle fusille ailleurs désormais."

Dans sa note du 11 juillet, Guéhenno avait écrit que lors de sa première visite, le docteur Le Savoureux leur avait caché l'histoire des fusillés, "par charité". Ce docteur n'était autre (je l'apprends en continuant mes recherches sur cette maison de Chateaubriand) que son propriétaire (il l'avait achetée en 1914 pour y créer un établissement de santé psychiatrique). Il y anima avec sa seconde femme un salon littéraire.

Je lis aussi que pendant l'Occupation, il cache dans sa maison de santé  Jean Paulhan, ami très proche de Guéhenno, le docteur Henri Baruk, médecin chef de Charenton et le docteur Robert Debré de l'automne 1943 à l'été 1944. Robert Debré y rédige ses articles pour un journal médical clandestin et y crée le Comité médical de la Résistance dont il est le vice-président sous le pseudonyme de Flaubert. Mais il cache également le peintre Jean Fautrier qui y peint sa série des Otages dans la tour Velléda,

La tour Velléda, située dans le parc, où Chateaubriand aimait se réfugier pour écrire.
 

La notice Wikipedia de La Vallée-aux-Loups précise que Fautrier peint sa série de toiles des Otages alors qu'il entend les nazis fusiller des otages dans la vallée proche au lieu-dit L'Orme mort.

 

Fautrier, Tête d'Otage n°24, 1945.

mardi 3 février 2026

Le Roi Famine and the Gatling gun

"Nous vivons les jours les plus sombres. Je ne peux rien écrire sur ce cahier. L'offensive allemande se déchaîne en Grèce et en Yougoslavie et semble en passe de réussir. Il est difficile d'espérer. Rien à faire que d'attendre derrière nos barbelés. C'est une grande tristesse de regarder les autres se battre vainement et mourir pour notre délivrance."

Jean Guéhenno, Journal des années noires, 9 avril 1941. 

Trois jours plus tôt, le 6 avril, Ernst Jünger arrive à Paris. La tournée des grands ducs commence avec la Rôtisserie de la Reine Pédauque, se poursuit à Tabarin, le Bal Tabarin, situé au pied de Montmartre, où il assiste à une revue de femmes nues, et pour finir, au Monte-Cristo, "un petit établissement où l'on s'étale sur des coussins bas. Coupes d'argent, plateaux de fruits et bouteilles luisaient dans la pénombre de la salle comme dans une chapelle orthodoxe ; le soin de nous tenir compagnie incombait à des jeunes filles, presque toutes filles d'émigrés russes, mais nées en France, qui papotaient en plusieurs langues. J'étais assis auprès d'une petite demoiselle mélancolique, d'une vingtaine d'années, et j'eus avec elle, dans les fumées du champagne, des conversations sur Pouchkine, Aksakov, et Andréïev, dont elle avait connu le fils."

Lisant ceci ce matin, de retour de Bourges, je fus frappé d'une coïncidence : quelques instants plus tôt, dans ma boîte aux lettres, j'avais trouvé les cinq livres de mon abonnement aux éditions Mesures, dirigées par André Markowicz et Françoise Morvan. Et, parmi ces cinq livres, il y avait Le Roi Famine, de Léonid Andréïev, une pièce de théâtre publiée en 1908 et interdite de mise en scène du vivant de son auteur.

 

Jünger, je l'avais croisé aussi le jour précédent dans un essai acheté en mai 2021 mais que j'avais négligé de lire jusque-là : Guerres et Capital, d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato (Amsterdam, 2016). Deux citations de l'écrivain allemand figurent d'ailleurs en exergue du chapitre 9, Les guerres totales. A la page 192, est examiné le rôle essentiel de cette nouvelle arme qu'est la mitrailleuse, encore peu considérée par les armées européennes en 1914, à l'exception de l'armée allemande. Pourtant l'inventeur du premier modèle performant (the Gatling gun) faisait valoir non sans raison que la mitrailleuse "entretient le même rapport avec les autres armes à feu que la machine à coudre avec la simple aiguille."

L'usage de mitrailleuses dérivées de la Gatling permirent à l'armée anglaise de remporter à Ulundi une victoire définitive contre les Zoulous en 1879. En une demi-heure, l'affaire fut entendue. "Dix Britanniques furent tués et quatre-vingt-sept blessés, tandis que près de cinq cents Zoulous périrent durant la bataille. Chelmsford ordonna que le Kraal royal d’Ulundi soit brûlé. La capitale du Zoulouland se consuma durant des jours. Le massacre se poursuivit jusqu’à ce que plus un seul Zoulou vivant ne reste dans la plaine de Mahlabatini. Tous les blessés furent achevés en guise de vengeance pour l’effusion de sang subie à Isandlwana." 

L'incendie d'Ulundi
 

Ce n'est pas un hasard si les nouvelles armes sont d'abord testées dans les colonies. Mais elles ne sauraient y rester. "Aimé Césaire n'a cessé de le faire valoir, notent Alliez et Lazzarato : la violence coloniale, bannie de l'art occidental de la guerre, devait finir par se retourner contre les populations européennes. Après avoir mis à sac la planète entière, l'Europe déchaîne contre elle-même les méthodes d'abord expérimentées dans les colonies." (p. 193) Ainsi, plus deux tiers des morts au combat durant la Première Guerre mondiale auront été fauchés par des tirs de mitrailleuse. C'est à ce moment que les mêmes auteurs citent le combattant Ernst Jünger : "C'est quand même une misère. Si la préparation n'enfonce pas tout, si en face une seule mitrailleuse reste intacte, ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs lorsqu'ils chargeront à travers le no man's land. [...] Une mitrailleuse, une simple bande qui se déroule quelques secondes de temps - et ces vingt-cinq hommes , avec qui l'on pourrait cultiver une île étendue, pendent aux barbelés à l'état de ballots en loques." (La Guerre comme expérience intérieure, Christian Bourgois, 1997, p. 122-123)

 

Alliez et Lazzarato prolongent cette citation par ces mots, qui rejoignent ce que j'ai raconté plus haut  : "L'imaginaire continental et proto-colonial de l'île cultivée qui affleure à la surface de la prose de Jünger se charge de nous rappeler que la colonisation de l'Afrique à la fin du XIXe siècle est précisément faite à la mitrailleuse. Making the Map Red. La bataille d'Omdurman, au Soudan, le 2 septembre 1898, permet d'en mesurer l'efficacité : le général Kitchener perd 48 hommes, tandis que les Soudanais abandonnent 11000 morts et 16000 blessés sur le champ de bataille."

 

Une autre expression à la surface de la prose de Jünger me fait signe : "ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs." L'un des articles anciens consultés plus de dix fois ces derniers jours se trouve être De la dernière harde aux falaises de marbre. J'y confrontai Sur les falaises de marbre, le célèbre roman de Jünger publié en 1939 et La Dernière Harde, de Maurice Genevoix, roman paru en 1938, en m'appuyant sur l'essai de Bernard Maris, L'homme dans la guerre, où il conduit avec brio la confrontation entre les œuvres des deux écrivains, en se fondant  essentiellement sur les textes de guerre, et en premier lieu Orages d'acier et Ceux de 14

J'écrivais donc en 2022 :  "La force de ce roman [ La Dernière Harde] est de nous faire vivre la forêt dans ses différentes saisons à travers le point de vue des animaux, ici des cerfs de la harde, et plus particulièrement du Rouge, ce cerf magnifique que l'on suivra, faon perdant sa mère lors d'une chasse à courre, daguet cheminant au côté du Vieux Cerf des Orfosses, jeune cerf prisonnier de l'enclos du piqueux La Futaie duquel il s'évadera avant même que le chasseur ne le relâche, majestueux dix-cors, chef de la harde traqué jusqu'à l'agonie finale. Genevoix dira de lui, dans Trente mille jours : "J'ai été le Cerf rouge." Tout cela sans anthropomorphisme, sans prêter à l'animal autre chose qu'une sensibilité exacerbée, une intelligence des situations, une vigueur et une volonté de vivre hors du commun."

Et je citais un passage de la belle introduction au roman par Mireille Sacotte, dont il me semblait qu'elle avait bien perçu le caractère en quelque sorte prémonitoire du roman : "Pour celui qui a vécu l'horreur des massacres de 1914-1918, ce livre a certainement valeur d'avertissement : à un massacre succédera toujours un autre massacre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne pour vivre. Ici, Maurice Genevoix sent venir et dénonce le prochain massacre, le règne des Tueurs - le seul vainqueur, celui qui a obtenu ce qu'il voulait : vive la mort, c'est Grenou -, les compromissions des hommes de bonne volonté - comme La Futaie instrument du Mal alors qu'il est le Bien et qu'il pouvait le rester -, le comportement moutonnier et stupidement irresponsable de tous les autres, qui ne méritent même pas la reconnaissance d'un nom.



 

samedi 24 janvier 2026

Jouir d'un calme de salamandre

La situation est exactement tout ce que pouvaient produire de plus parfait la confusion de l'esprit et de la lâcheté. Si toute résistance était décidément impossible, la raison et le courage commandaient de cesser en effet la résistance sur terre, mais de dire à l'ennemi: "Entrez. Occupez toute la France, mais l'Empire tient. Allez le prendre. Nous donnons ordre à nos navires, à nos avions de rallier l'Angleterre. Nous vous subirons aussi longtemps qu'il faudra. "
Je ne veux rien écrire ici de ces hommes gris que je commence à croiser dans les rues. C'est l'invasion des rats.

 Jean Guéhenno, Journal des années noires, 22 juin 1940.

Le capitaine Ernst Jünger est l'un de ces hommes gris. Le même 22 juin 1940, il arrive à Bourges où il demeurera jusqu'au 2 juillet. En ville, écrit-il, c'est la cohue : en plus des troupes allemandes et de nombreux prisonniers de guerre, elle accueille quarante mille réfugiés. Certains remontent déjà sur Paris, et Jünger raconte comment il régule la cohue (le mot revient trois fois) sur les quais de la gare ("Je longeai encore le train à l'intérieur duquel les Parisiennes se remettaient déjà du rouge"). Le soir-même, il achète dans un petit bar deux bouteilles de Veuve Clicquot. Deux jours plus tard, apprenant la signature de l'armistice, il précise que "la nouvelle fit disparaître des tables le bourgogne, et le champagne coula à pleins bords".

J'ai lu ce journal en septembre 1993, voici donc 33 ans (et j'allais avoir 33 ans), aussi je ne me rappelais pas ce séjour à Bourges (la ville n'avait pas alors l'importance qu'elle a pour moi aujourd'hui). Le 25 juin, il décrit la maison où il loge, "surtout agréable en ceci qu'elle n'a de façade que du côté du jardin et qu'elle est difficile à trouver. Elle est au bord de l'Yèvre, rivière tranquille aux ramifications nombreuses (...). Devant la véranda verdoie une petite pelouse, entourée de bosquets touffus et défendue contre l'eau par une rampe d'iris. (...) Dans ce jardin tranquille, comme entouré par la brousse, je prends l'après-midi un bain de soleil tout en lisant, et le soir, après le dîner, je parcours en canoë la rivière où jouent les truites." Le contraste est puissant, pour ne pas dire choquant, entre cette situation on peut dire privilégiée (n'oublions pas que cette maison a été réquisitionnée par l'armée pour y loger un officier) et la désespérance au même moment de Guéhenno à Clermont-Ferrand. 




L'Yèvre, pas si tranquille en cette fin janvier

C'est alors que germa l'idée de la rechercher cette maison sur la rive de l'Yèvre. Je consultai un plan de la ville, fort aussi d'un autre indice : "Cette solitude ombragée, où la nature et l'art de vivre se balancent heureusement, s'étend le long de l'avenue Jaurès, rue fort animée que je parcours souvent pour me rendre à mon service, et jamais sans me réjouir à la vue de deux platanes exceptionnellement forts, tels par l'ampleur que je n'en avais vu jusqu'à présent que sur les îles de Cos, de Rhodes et à Smyrne."

 

 

Il y a en fait peu de maisons sur les bords mêmes de l'Yèvre, et compte tenu de la position de l'avenue Jean Jaurès, il me semblait qu'il fallait peut-être chercher du côté de la rue du Pré d'eau, qui connut la crue mémorable de 1910.

 

Nous avons arpenté, E. la berruyère (qui n'était jamais passée par là) et moi, cette fameuse rue, et, tant qu'à faire, l'impasse du Pré d'eau qui nous conduit vers des jardins familiaux comme ceux des Marais. Aucune maison ne correspondait à la description de Jünger. Il avait bien raison : elle était difficile à trouver... Nous avons remonté en partie le boulevard Gambetta dont les premières maisons donnent sur l'Yèvre, mais toutes avaient une façade sur la rue. 

 

Au rond-point, il y a des grands platanes, mais je doute que ce soient ceux de juin 1940, car ils ne sont pas exceptionnellement forts. Il me semble avoir retrouvé les anciens sur cette vieille carte postale :

 

Bref, échec. Il est possible aussi que la propriété ait été détruite. Ou bien - c'est très possible - n'ai-je pas cherché au bon endroit. La maison garde son mystère. 

Dans la même note du 25 juin, Jünger ajoute qu'il a rangé quelques-unes des trouvailles qu'il avait faites au cours de cette campagne de France, par exemple "la leptinotarsa* qui rongeait avec ses larves d'un rouge vif, pareille à une éruption, les fanes de pommes de terre dans les jardin sauvages d'Essômes. Le caractère paradoxal de telles occupations au milieu des catastrophes ne m'a pas échappé, mais je les ai trouvées en quelque sorte rassurantes : elles trahissent une réserve de stabilité même dans la condition de civilisé. De plus, j'ai appris dès 1914 à travailler dans le voisinage du danger. A notre époque il faut jouir d'un calme de salamandre pour parvenir à ses fins."

Il dit un peu plus loin qu'il a toujours trouvé plein de sens son goût pour ce qu'il appelle ces chasses subtiles. Dont il fera plus tard la matière d'un livre, dont le dernière édition en date en français, chez Klincksieck, est de 2025.

Pierre Bergounioux, lui aussi friand d'entomologie, en a rédigé la préface :

« Il n’y a rien de paradoxal, bien au contraire, à ce qu’un même homme, Ernst Jünger, ait rendu compte comme personne de l’expérience de la Grande Guerre et consacré son loisir à la poursuite des insectes. Dans chaque cas, il a passé outre aux interdits que les dieux jaloux ont dressés devant nous, à la crainte, au dégoût instinctifs que les insectes inspirent communément, à la terreur, à l’horreur stupéfiantes des combats. L’événement le plus important de l’histoire, c’est l’invention de l’écriture. La littérature accroît démesurément notre connaissance, notre conscience, aide à notre délivrance. Le monde s’en trouve élargi, augmenté, enrichi et nous, qui en sommes, avec lui. On voit autre chose, autrement, quand on lit Chasses subtiles. »

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* La leptinotarsa n'est autre que le doryphore


 

 

dimanche 18 janvier 2026

Journal des années noires

Je n'en ai pas terminé avec ma chasse aux livres du week-end dernier. Après la brocante de Saint-Martin d'Auxigny le samedi, il y eut celle de Plaimpied-Givaudins le dimanche, une brocante qui n'ouvre qu'une seule fois par mois. C'était la première fois que nous nous y rendions, je n'avais aucune attente, mes trouvailles de la veille m'avaient déjà comblé, mais comment ne pas succomber à nouveau à la vue de volumes d'intérêt supérieur en parfait état, vendus un euro pièce ? Je ne fais pas la liste complète, ce serait fastidieux, sachez seulement qu'il y avait entre autres quatre romans de Philip Roth, Le Maître et Marguerite de Boulgakov, les Œuvres complètes de Bruce Chatwin et Le lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann. Et puis il y avait dans une vieille édition du Livre de Poche le Journal des années noires de Jean Guéhenno. Je n'ai jamais lu Jean Guéhenno, mais je sus immédiatement que ce livre-là allait être l'un des premiers de la pile que je lirai. Peut-être à cause de ce thème de la guerre qui ne cesse de s'imposer à moi, la preuve la plus éclatante en étant le Guerre & guerre de Lazlo Kraznahorkai dont j'ai parlé au billet précédent.

 

J'ai eu ensuite l'idée de procéder en même temps à la relecture des journaux d'Ernst Jünger portant sur la même période. Le Journal de Guéhenno débute le 17 juin 1940, je recommençai donc ma plongée dans Jünger à la même date. C'était dans Jardins et routes (Journal 1939-1940), que j'avais acheté à La Châtre le 21 septembre 1993, traduit de l'allemand par Maurice Betz et revu par Henri Plard.

Le 17 juin 1940, Jean Guéhenno, qui est depuis octobre professeur *au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, pour les élèves venus des khâgnes parisiennes et lyonnaises « repliés » dans cette ville, écrit : "Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a plus même la voix d’un homme nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.
Je pense à toute la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré ? Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu’ils ne sont pas non plus faits pour la servitude."

Sans le dire explicitement, il fait référence au discours de Pétain, ce jour-là, à la radio.

Jünger, mobilisé le dans la Wehrmacht avec le grade de capitaine, participe à la campagne de France. Le 17 juin, il écrit d'Essômes-sur-Marne :

Ce matin j’ai fait sacrifier par M. Albert quatre canards qui erraient dans le parc et je suis allé à bicyclette à Château-Thierry, pour y prendre les ordres du général Schellbach qui est cantonné au Couvent Bleu. A la recherche de cette maison, je traversai des quartiers désolés où des cadavres de chevaux barraient le chemin. Les deux côtés de la voie principale étaient bordés d’un enchevêtrement de voitures entrées en collision. On voit cela comme une grande mosaïque et l’on prend à peine garde aux détails qui s’y cachent en grand nombre comme dans une image-devinette. Tout en rédigeant un ordre pour un agent de liaison, je posai mon porte-cartes sur une voiture blindée dont il ne restait que le châssis. J’étais déjà reparti lorsque je réalisai que mon œil avait effleuré, cependant que j’écrivais, cette masse de ferrailles qui ressemblait à un gril tout brûlé par la flamme. Il ne manquait pas de viande sur cet effroyable gril. J’enregistre ainsi, presque automatiquement, des images qui, par un processus mystérieux, ne se précipitent à moi développées qu’après des minutes ou même des heures.

Je pris dans un camp voisin une centaine de prisonniers pour remettre le château et son parc en état. Ils se plaignirent d’avoir faim; je fis alors chercher du vin dans les caves et du ravitaillement dans les jardins et leur promis de leur donner à dîner avant de les renvoyer. Après que chacun d’entre eux eut bu un gobelet de vin, ils remirent tout en ordre, pareils aux génies d’Aladin. Cependant M.Albert, de son côté, apprêtait les canards et les garnissait d’olives dont nous avions découvert une boîte à la cuisine.

L’après-midi, le château était complètement déblayé et nous espérions pouvoir nous mettre à table lorsque l’ordre de départ arriva. Nous devons nous rendre à Montmirail pour y assurer une mission analogue à celle que nous avons exécutée à Laon. Cela m’empêcha de tenir ma promesse aux prisonniers, parce qu’on commençait à peine à préparer leur soupe. Je leur fis du moins distribuer les parts de canard, ce qui était à la vérité un geste symbolique plutôt qu’un repas.

 

La différence de ton est notable. Jünger ne parle pas de Pétain, seul le requiert le détail de son quotidien guerrier, l'armée française est alors balayée, et l'avance allemande est irrésistible. Rien ne vient plus empêcher la victoire, aussi le capitaine Jünger se montre magnanime, il fait travailler des prisonniers dans un château occupé mais n'oublie pas de les sustenter convenablement. Le jour suivant, il stationne au château de Montmirail et voit passer une longue colonne de dix mille prisonniers français, et repère un groupe "d'officiers grisonnants, porteurs de décorations de la Grande Guerre. Eux aussi avançaient avec peine, traînant les pieds, la tête basse." Cette vue le saisit, lui, l'ancien de 14-18, et il les fait entrer dans la cour, les invite à dîner et à dormir chez lui (oui, il dit chez moi en parlant de ce château de Montmirail...). Il les interroge sur les causes de cet effondrement si subit de l'armée française. La faute des bombardiers en piqué, fut leur réponse... "A leur tour ils me demandèrent si je pouvais définir les causes de notre succès ; je répondis que je le regardais comme une victoire de l'ouvrier, mais il me sembla qu'ils ne comprenaient pas le vrai sens de ma réponse. C'est qu'ils ignoraient les années que nous avons vécu depuis 1918 et les leçons que nous avons façonnées comme en des creusets brûlants."

Les creusets brûlants... Cette métaphore laisse songeur.

Le 19 juin, Jean Guéhenno évoque l'appel du 18 juin du général de Gaulle sur les ondes de la BBC. "Quelle joie d'entendre enfin, écrit-il, dans cet ignoble désastre, une voix un peu fière. "Moi, général de Gaulle, j'invite... La flamme de la résistance française ne peut s'éteindre..." Nouvelle aventure de notre liberté."

De fait, Jean Guéhenno fait partie des rares Français qui ont entendu cet appel radiophonique. "En effet, nous dit Wikipedia, les troupes étaient prises dans la tourmente de la débâcle, quand elles ne poursuivaient pas le combat, tout comme la population civile. Les Français réfugiés en Angleterre n’étaient pas au courant de la présence du général, et beaucoup ignoraient son existence.

A la tombée de la nuit, l'écrivain monte sur le plateau qui domine la ville, où les Allemands allaient entrer le lendemain matin. C'était un soir comme tous les soirs, dit-il, la débâcle avait fini de s'écouler vers le sud : "A de grands intervalles, un coup de canon comme un avertissement. On devinait encore dans la plaine les façades blanches que dominait la silhouette diabolique de la cathédrale. La lune se levait derrière les tours, et, tout au fond, le feu des dépôts d'essence incendiés rougeoyait. La fumée barrait tout le ciel jusqu'à la montagne comme un immense drapeau noir."

PS : C'est en rédigeant cet article que j'ai découvert que Sébastien Chevalier, qui tenait l'excellent site Norwich, avait eu l'idée avant moi de confronter des journaux intimes à cette même date du 17 juin 1940. Jean Guéhenno et Ernst Jünger y figuraient donc, ainsi que Mihail Sebastian, écrivant de Budapest, et Adam Czerniakow de Varsovie.

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* Sur Jean Guéhenno, enseignant. Extraits de Jean Guéhenno professeur sous l’Occupation, de Patrick Bachelier.


 

 "Henri Coulet y découvre un enseignant passionné : « Son enseignement correspondait plus à une communication qu’à un cours comme on peut en donner aujourd’hui dans les facultés. Ses « communications » se faisaient avec enthousiasme et émotion, cette méthode était quasiment unique et inimitable. Lorsque je consulte mes notes de cours, je constate qu’elles sont insignifiantes.4 » D’autres élèves considèrent que ses cours sont des « fusées, des envolées plus que des exposés », une espèce de « magie-Guéhenno », une manière « particulière de mettre l’éloquence au service d’un lyrisme torrentiel5 ». Jean-Marie Domenach s’extasie devant ce « bombardement » : « Ce fut une explosion comme on en connaît à dix-huit ans. Le plus grand et le plus beau de la littérature française nous tombait dessus en avalanche dans les cours qui commençaient en psychodrame et qui s’achevaient souvent en drame ou en fête. C’était la grande fanfare hugolienne qu’il déchaînait de sa voix haletante.6 »

Pierre Moussa, ayant fui Lyon, découvre son nouveau professeur auréolé de son prestige d’écrivain ; il ne peut écrire Guéhenno qu’avec un point d’exclamation : « Sa voix était prenante, chaude, facilement lyrique, ponctuée d’exclamations. […] C’était un puissant rhéteur qui s’exaltait progressivement au son de sa propre voix ; cela débouchait quelquefois sur des colères d’orateur public.7 » Ces élèves qui avaient eu à Lyon des professeurs issus de différentes mouvances politiques, chrétiens pour quelques-uns, découvrent avec Guéhenno « l’humanisme laïque », l’Homme, clef de voûte de sa pensée8.

Certains khâgneux sont mobilisés. Henri Coulet s’en souvient : « […] Quand nous fûmes appelés au service, cinq ou six condisciples et moi-même nous ne voulûmes pas partir sans lui avoir encore une fois parlé. Il nous reçut chez lui, rue des Lilas. Il nous parut malgré sa cordialité coutumière, plein d’une pitié et d’une tristesse dont je n’ai compris que beaucoup plus tard le véritable sens.9 »