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lundi 15 décembre 2025

Démence à l'échelle de la matière

  "Dans l'"Évangile selon les Égyptiens", Jésus proclame : "Les hommes seront les victimes de la mort tant que les femmes enfanteront." Et il précise : "Je suis venu détruire les œuvres de la femme."
    Quand on fréquente les vérités extrêmes des gnostiques, on aimerait aller, si possible, encore plus loin, dire quelque chose de jamais dit, qui pétrifie ou pulvérise l'histoire, quelque chose qui relève d'un néronisme cosmique, d'une démence à l'échelle de la matière." 

Cioran, De l'inconvénient d'être né, Folio/Essais, 1973, p. 143. 

Dans la seconde partie de son essai, A l'assaut du réel, Gérald Bronner fait l'inventaire de ceux qu'ils nomme les assaillants, autrement dit les assaillants du réel. En premier lieu, il y a ceux qui cherchent à l'esquiver, ce fameux réel, et l'exemple qui vient en tête est celui des hikikomori, ces Japonais qui restent cloîtrés chez eux, et dont le nombre est estimé aujourd’hui à un million d'individus, dont plus d'un tiers serait claquemuré au domicile depuis au moins sept ans. Le phénomène n'est plus lié au seul Japon, mais c'est encore le seul pays où il est officiellement reconnu. Bronner écrit que les hikikomori "sont au croisement d'une éducation qui a été permissive et aimante - où ils ont été parfois des enfants rois, voire des tyrans, à tout le moins gâtés et choyés - et un environnement anxiogène où la pression sociale, notamment sur la scolarité, est immense. Cette claustration est une expression étrange de la pensée désirante lorsqu'elle reflue. De ce point de vue, les hikikomori sont à l'avant-garde des tourments de notre temps." (p. 174)

Plutôt que d'esquiver le réel, il serait possible de s'en évader, c'est ce que proposent les shifters. Il s'agit de quitter la CR (current reality) pour rejoindre la DR (desired reality), par la méthode du rêve dirigé lucide. Cette réalité parallèle pouvant être par exemple l'univers de Star Wars, des super-héros de la galaxie Marvel, ou de la saga d'Harry Potter. Certains shifters se déclarent "convaincus que la réalité désirée vers laquelle ils se déplacent est tout aussi réelle que leur réalité actuelle". Quelques-uns invoquant les multivers de l'astrophysique, tels des petits Michel Onfray. "Mais, poursuit Gérald Bronner, il y a plus grave : les communautés, certes marginales mais existantes, du respawning (réapparition). Ce sont quelques milliers de "métamorphes" (nom que se donnent parfois les shifters qui croient à la réalité de leur métamorphose dans d'autres mondes) qui aspirent à habiter de façon permanente dans la réalité désirée. Pourquoi revenir dans ce monde froid et décevant alors que d'autres univers tout aussi réels et satisfaisants nous tendent les bras ?" (p. 184-185)

 

Le sociologue enchaîne avec le Meta de Mark Zuckerberg, qui fut l'objet d'un emballement médiatique et économique au début des années 2020. Durant l'été 2022, il confesse avoir lui-même commencé à explorer le métavers (un terme créé en 1992 par Neal Stephenson dans son roman Snow Crash) : "Ayant fait l'acquisition d'un casque de réalité virtuelle, je partageais la croyance que ce monde alternatif pouvait modifier notre façon de vivre."(p. 188). L'affaire fut en réalité un flop retentissant. "Le cabinet de conseil américain Gartner prédisait même qu'en 2026, 25% de la population passerait au minimum une heure par jour dans le métavers : un exemple parmi d'autres  que les experts peuvent se fourvoyer." Et Bronner a l'honnêteté d'ajouter : "Je ne leur jetterai pas la pierre car, s'il n'est pas certain que j'aie vraiment pris ce risque au sérieux (...) je ne peux nier que je me suis laissé embarquer par l'ambiance générale qui prophétisait la survenue d'un événement majeur." (p. 189)

Cependant il affirme un peu plus loin que la réalité virtuelle n'a pas dit son dernier mot, observant fort justement que les écrans et leurs "propositions récréatives" ont déjà aspiré une bonne part de notre capital attentionnel. 

Autre stratégie des assaillants du réel : croiser les flux entre réel et imaginaire en inventant une fiction qui double le réel. Si Bronner concède que la fiction est indispensable au bon fonctionnement de notre cerveau, qu'elle joue un rôle aussi crucial pour nous que l'eau pour le poisson, il s'acharne ensuite à pointer des croisements qu'il qualifie "d'étonnants et inquiétants aboutissant à un mariage entre réalité et fiction". Ainsi cite-t-il le cas d'Akihiko Kondô qui se marie pour deux millions de yens le 4 novembre 2018 à Miku Hatsune, qui n'est autre qu'une poupée de chiffon de chiffon à voix synthétique. L'événement fait l'objet de l'attention de la presse partout dans le monde. Bronner parle de fictosexualité, liant des êtres réels à des personnages imaginaires ou non-humains. Ce type de relations a inspiré au cinéma Her, le film de Spike Jonze, où Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), écrivain public encore sous le coup de sa rupture avec son épouse Catherine (Rooney Mara), tombe amoureux d'une IA prénommée Samantha, dont la voix est celle de Scarlett Johansson.

 

Si le film évite le happy end, il ne se finit pas en drame, comme dans la vraie vie : Bronner cite ce jeune père de famille belge, ravagé par l'éco-anxiété, qui entame un échange avec un robot conversationnel, prénommé Eliza, dont il tombe lui aussi amoureux, mais qui l’entraine au suicide six semaines plus tard. Histoire glaçante, dit Bronner, puis il nous propose ensuite encore pire avec les creepypasta, légendes urbaines qui se diffusent dans l'univers numérique et dont l'une d'elles, Slender Man, a conduit deux jeunes filles de 12 ans à poignardé l'une de leurs amies de dix-neuf coups de couteau.

Tout ceci donne de bonnes histoires à savourer dans la quiétude de son canapé, mais ne peut-on pas douter qu'il s'agisse là de tendances fortes de notre société ? Ces faits divers certes frappants restent exceptionnels, et rien ne laisse penser qu'ils vont se multiplier (la tentative de meurtre des deux filles du Wisconsin en 2014 est resté un phénomène isolé).

Passons à la page 255, avec la section "Corrompre le réel". Bronner entend par là que nos contemporains choisissent des positions d'observation d'où ils ne voient qu'une partie du monde, celle qui leur convient : "Être indifférent au réel ? Non : plutôt se ménager une fenêtre pour le regarder sous l'angle que l'on désire. Ce n'est pas croire ce que l'on voit mais voir ce que l'on croit."(p. 258) Il pointe une dérégulation du marché cognitif, la prolifération de la mésinformation, montrant avec raison que si la connaissance est plus disponible que jamais sur Internet, c'est aussi le cas des modèles fantaisistes prétendant décrire le monde. Et dans la concurrence "entre tous les modèles interprétant le réel, ceux qui le corrompent partent de bien des façons avec un avantage concurrentiel." (p. 270) Par exemple, en générant ce que Bronner propose d'appeler des mille-feuilles argumentatifs : "accumulations de pseudo-preuves, qui peuvent être logiquement incompatibles les unes avec les autres mais qui, par la somme qu'elles constituent, insinuent dans l'esprit de certains que "tout ne peut pas être faux", qu'"il n'y a pas de fumée sans feu."(p. 274) Intimidation intellectuelle renforcée par la loi dite de Brandolini, selon laquelle "la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises [...] est supérieure en ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire." Tout ceci risquant de conduire à un scepticisme qu'il qualifie d'opportuniste, où tout individu pourra décider librement de manifester du scepticisme à l'égard d'informations qui ne lui plaisent pas. Ce qui conduit Bronner à évoquer la stratégie suivante : ductiliser le réel.

Il faudrait à ce stade entrer plus avant dans le détail (Bronner se livre par exemple à une attaque de Bruno Latour qui me semble très partiale et mal étayée), mais cela m'éloignerait du cœur de mon propos. Filons donc à cette section, page 337, qu'il nomme Bouquet final. Il y procède à une critique radicale du mouvement situationniste de Guy Debord, groupe aux idées souvent mal comprises, écrit-il, ajoutant benoîtement qu'il faut dire que les textes "relèvent parfois du galimatias ampoulé". Il résume le mouvement en affirmant qu'il prône "la mise à bas du système tout entier qui nous empêche de bien jouir." Le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, paru en 1967, exalterait un refus des contraintes "qu'il synthétise dans une formule qui aurait pu servir de titre à notre propre livre : "la subjectivité radicale", c'est-à-dire l'affirmation par l'individu de tous ses désirs pour qu'enfin le monde advienne comme il aurait dû être."(p. 338)

 

Le situationnisme expédié en quelques lignes, Bronner donne ensuite des exemples contemporains de cette subjectivité radicale. Ainsi évoque-t-il les thérians, ces personnes "qui s'identifient d'une manière non physique comme non-humains ou pas entièrement humains, et plus précisément comme des animaux existant ou ayant existé sur Terre", à travers le cas de Toru Ueda, cet ingénieur résidant à Tokyo, qui se sent loup au plus profond de soi, u celui de Toco, youtuber japonais (décidément, il faut croire que le Japon est la matrice de la pensée désirante...), qui veut devenir un colley, la race de chien qu'il préfère.

Et puis il y a les furries (de fur, fourrure), qui aiment à incarner un animal imaginaire. Emile Rateland, Néerlandais de 69 ans, qui demande à la justice un changement de date d'anniversaire parce qu'il se sent vingt ans plus jeune. Jorund Viktoria Alme, Norvégien de 53 ans, qui s'identifie comme femme handicapée. Rachel Dolezal, connue aussi sous le nom de Nkechi Amare Diallo,  femme américaine blanche célèbre pour s'être fait passer pendant des années pour une femme noire, et qui s'identifie comme telle. Et enfin l'influenceur britannique Oli London qui a subi une vingtaine d'opérations pour devenir coréen, femme transgenre, avant de d'annoncer en 2022 qu'il détransitionne et adhère dès lors au Mouvement anti-genre (puis se convertit au catholicisme pour faire bonne figure).

C'est sur ce personnage riche en volte-faces que s'achève la partie sur les assaillants. Il reste à Bronner dans le dernière partie de l'essai à évoquer Raymond Kurtzweil et le transhumanisme, qui prétend tuer la mort. Mais il y a donc selon lui plus fort encore, et c'est le gnosticisme, dont la découverte des codex de Nag Hammadi a profondément approfondi la connaissance. Les gnostiques, écrit-il, n'y sont pas allés de main morte : "Allons directement à ce qui est essentiel à notre sujet : pour eux, le réel est tout entier mensonger. Il a été produit par un être que les gnostiques nomment "le démiurge" et qui a construit cette illusion maléfique qui ne nous permet pas de connaître le vrai Dieu. L'ensemble des croyants  de la nouvelle religion s'égarent pour ceux que l'on appelle aussi les "sans-roi" : ils vénèrent le mauvais Dieu !""(p. 387) 

Sur le mot "sans-roi", il y a un appel de note, qui renvoie à Thiellement, 2017. Il se trouve que j'ai lu ce livre à sa sortie. Il s'agit de La victoire des Sans Roi, de Pacôme Thiellement, sous-titré Révolution gnostique, paru aux Puf (la même maison d'édition que Bronner). J'y ai d'ailleurs consacré un article.

 


La perspective adoptée par Pacôme Thiellement est radicalement opposée à celle de Bronner. Si celui-ci voit dans le gnosticisme "la figure terminale de la pensée désirante", Thiellement y voit tout au contraire un recours et un espoir. 

Bronner affirme que l'objectif des Sans Roi est tout simplement d'anéantir la réalité. En ce sens, il nous donne à penser que nous sommes ici en présence du plus grand danger qui soit. Mais où sont les gnostiques d'aujourd'hui qui nous menaceraient ? Bronner n'en cite aucun et pour cause : les Sans Roi dont Pacôme Thiellement se fait le héraut ne constituent aucun parti, aucune communauté susceptible de nuire à la société. C'est même inverser les leçons de l'histoire que de suggérer une telle vision. Car que sont devenus les gnostiques de l'Empire romain ? Ils ont été vilipendés, ridiculisés, persécutés par l’Église catholique, ce que Bronner ne peut que reconnaître, écrivant qu'elle "a réagi comme elle le fit souvent en pareil cas : déclencher les flammes de l'Enfer et brûler l'intégralité des textes de ce courant hérétique."(p. 387) Ce n'est pas la réalité qui a été anéantie, mais bien les gnostiques eux-mêmes, dont le peu que l'on savait avant Nag Hammadi ne nous parvenait que de leurs détracteurs.


samedi 18 janvier 2025

David Lynch : les fantômes de la mélancolie et du rêve

Hier la nouvelle de la mort de David Lynch m'a été un choc. Chaque jour, nous apprenons la mort de quelque personnalité, et cela parfois nous attriste quand pour celle-ci nous éprouvons estime ou affection, mais il est rare que l'on ait comme un mouvement de recul, un moment d'incrédulité, comme si cet événement annoncé n'était pas de l'ordre du possible. David Lynch, 78 ans*, et je réalisai seulement alors que je n'avais jamais pensé qu'il pût mourir un jour. C'est qu'il n'était pas vieux, je veux dire par là que je ne l'ai jamais vu, envisagé, comme une personne âgée. Ce qu'il était bien sûr, mais le physique de son visage démentait toute décrépitude. Je me souviens encore de son portrait par Nadav Kander, admiré lors de l'exposition de ses photographies à Vichy, l'an dernier.

La photo a été prise en 2007, Lynch avait donc 61 ans. La chevelure poivre et sel est incroyable par sa densité et son mouvement de vagues. Contraste entre la chemise boutonnée jusqu'au col, le calme du visage au regard bleu intense levé vers on ne sait quel horizon, et ce ressac, cette houle capillaire, cette tempête sur un crâne dont on sait quelles images troublantes il pouvait engendrer.

J'ai souvent parlé ici de David Lynch. Et sans doute n'est-ce pas fini, tant cette œuvre continuera de nourrir notre imaginaire. Je voudrais juste évoquer une anecdote que je viens de découvrir et qui résonne avec les précédents articles autour de La Prisonnière du désert, de John Ford. Dans The Fabelmans de Steven Spielberg, c'est David Lynch en effet qui incarne le vieux cinéaste recevant le jeune Sammy - alter ego de Spielberg.


Le scénariste Tony Kushner a raconté pour le magazine Première ce qui demeure pour lui comme le meilleur souvenir du tournage : 

Le jour du tournage est inoubliable pour moi. C'est vraiment unique dans une vie : Steven Spielberg qui filme David Lynch cours d'une scène où Steven Spielberg rencontre John Ford, qui est joué par David Lynch. Wow ! C'était tellement bizarre. J'étais heureux comme un gosse. C'est vraiment l'un des summums de ma carrière de scénariste.  [...]

Lynch est incroyable en plus ! Ce geste qu'il fait avec son cigare pour faire jaillir des flammes n'était pas du tout prévu, c'est lui qui s'est amusé avec, ça a attiré son attention et il a littéralement joué avec ça. En plus ce feu, cette fumée, ça ajoute un petit côté flippant au personnage, et l'on voit qu'il est facilement déconcentré, on ne sait pas comment il va réagir.

C'est vrai que cette scène est drôle. Mais elle a aussi du sens, au fond. Elle montre qu'on peut utiliser l'art pour contrôler sa vie, qu'en devenant un maestro dans son domaine, on apprend à ne plus se laisser dépasser par tout ce qui peut chambouler notre existence. Sauf qu'une fois que vous commencez à comprendre le pouvoir de l'art, vous réalisez aussi qu'il peut vous emmener dans des zones dangereuses, très sombres. Clairement, John Ford était un génie. Pourtant, ce n'était pas un homme très heureux. C'est pour ça qu'il demande à ce jeune garçon pourquoi il tient tant à devenir réalisateur. Quand il lui donne ce conseil par rapport à la ligne d'horizon, il sait que c'est une 'règle' débile, mais en même temps c'est la seule chose qu'il est capable de contrôler. C'est un outil qui lui permet de maîtriser son art et donc sa vie.

C'est d'autant plus beau grâce au passage juste avant où Sammy attend de le rencontrer sans savoir immédiatement avec qui il a rendez-vous. Il le comprend en même temps que le spectateur en voyant les affiches de ses films. Steven avait mis la musique de La Prisonnière du désert sur le tournage ce jour-là et tout le monde était scotché par cette salle avec les posters de tous ces chefs-d'oeuvre. La caméra prend son temps, film après film : La Chevauchée fantastique, Qu'elle était verte ma vallée, Le Mouchard, La Prisonnière du désert, Le Fils du désert, La Charge héroïque, Les Raisins de la colère, L'Homme tranquille, l'Homme qui tua Liberty Valance... on comprend à quel point cet artiste est important aux yeux de Sammy. Et de Steven qui rend hommage à John Ford, qu'il considère sans doute comme le plus grand cinéaste de tous les temps. J'adore cette scène en particulier, j'aime la manière dont elle met en avant son talent, d'une façon si simple, évidente." (C'est moi qui souligne)

Non, je n'en ai pas terminé avec David Lynch. J'ai réalisé aussi par la même occasion que je n'avais jamais terminé les Trois essais sur Twin Peaks, de Pacôme Thiellement, acheté en 2019. Je n'étais pas allé loin, le marque-page que j'avais rapporté de la cathédrale de Grenade, La Virgen con el Niño de Giovanni Battista Salvi (plus connu sous le nom de Il Sassoferrato), était encore placé à la page 10. 

 


On pouvait lire, au bout de cette page, cette phrase judicieuse : "Les grands films de cinéma sont ceux qui ont forcé le spectateur à regarder à l'intérieur de lui-même, dans l'espace sans dimension qui sépare l’œil de la paupière, pour montrer les fantômes de la mélancolie et du rêve que son regard, depuis toujours, portait (...)."

______________________

* 78 ans, autrement dit le même âge que Donald Trump. Ils sont nés tous les deux en 1946. L'un disparaît alors même que l'autre s'apprête à être investi dans la fonction présidentielle. Triste signe des temps ?

mardi 1 mars 2022

Le coeur pensant de la baraque

Dans le trio de tête des articles les plus consultés, je vois aujourd'hui Tsar Bomba et les temps très heureux, et Mémorial/Immémorial, deux articles où la Russie se taille la part du lion. Ecrits en janvier, donc à un moment où rien ne laissait encore présager l'escalade actuelle qu'aucun spécialiste ou sommité géopolitique n'avait, à ce qu'il semble, prophétisé. Pas plus qu'un autre, je n'avais la prescience de ce qui allait arriver, mais les signes que je relevais, le souvenir de cette monstrueuse Tsar Bomba, la dissolution de l'ONG Mémorial, étaient en somme avant-coureurs du cauchemar actuel. Ceci me porte à une méditation presque douloureuse : ceci montre bien que ce qui se joue ici, s'écrit en ces pages, ne se résume pas à une recension qu'on peut juger distrayante ou futile de coïncidences troublantes, de synchronicités bizarres. Au-delà de ce jeu qui ne porterait guère à conséquence (qu'on y ajoute foi ou pas est finalement de peu d'importance), quelque chose de plus vaste n'est-il pas engagé ? Ce que je nomme, faute de mieux peut-être, l'Attracteur étrange, n'est-il pas à l'œuvre, en sourdine, au sein même de nos existences ? Et que désignent ces mots "à l'oeuvre "? S'agit-il d'une pure vigie, d'une sorte d'instance rêveuse portant parfois en elle l'annonce de temps à venir ? Ou bien dispose-t-elle d'une puissance opérative ? C'est peu dire que je n'ai aucune certitude. S'il m'arrive parfois d'envisager la présence en notre monde d'une Divinité, je ne peux croire qu'elle soit autre chose qu'une Divinité faible. L'idée d'un dieu tout-puissant me semble scandaleuse, à moins qu'il faille concevoir d'une autre manière cette toute-puissance, comme invite à le faire Ghislain Lafont par exemple, dans ce texte d'Etudes (2007). "Il faut revenir ici, écrit-il, à Etty Hillesum, qui se voulait le « cœur pensant de la baraque » des Juifs en attente de départ vers la mort, et qui retourne complètement les données du problème : « Et si Dieu cesse de m’aider, écrit-elle, ce sera à moi d’aider Dieu » [169, 170, 175 sq.] [...] En réalité, sa méditation sur le mal embrasse le temps et l’espace : « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration » ; et elle perçoit l’impuissance de Dieu par rapport à tout cela, comme une sorte d’incapacité d’enfant devant la malice des adultes. Surtout, elle ressent profondément la cause du mal, qui est justement la perte de l’intériorité comme de l’invocation divine. Aider Dieu, et d’abord en elle-même, c’est simplement (!) préserver intacte une place pour Dieu dans le cœur, d’où puisse jaillir un comportement vrai : « Je vais t’aider, mon Dieu à ne pas t’éteindre en moi… C’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous » [175]." 

Etty Hillesum

Née le 15 janvier 1914 dans les Pays-Bas, Etty Hillesum a tenu son Journal entre 1941 et 1943. Elle  fut assassinée à Auschwitz le 30 novembre 1943. Ce jour-là, Ernst Jünger était chez lui à Kirchhorst, après avoir quitté Paris le 20 novembre. Pas d'entrée pour ce jour précis dans son Journal, mais il note le 27 novembre avoir passé l'après-midi à Hanovre, qu'il trouve changé en un monceau de ruines : "Les endroits où j'avais vécu enfant, écolier, jeune officier, sont complètement rasés. [...] Il y avait de l'affairement au milieu des ruines. Le va-et-vient de la foule me rappela les images que j'avais vues de Rostov et dans d'autres villes russes. L'Est se rapproche."

Le fier officier, si brave à l'épreuve du feu, si stoïque jusque dans l'annonce de la mort de son fils Ernstel sur le front italien, avoue cette fois être déprimé par ce spectacle. Il y voit malgré tout comme une fatalité, dont il aurait eu la vision prophétique longtemps avant la guerre, et également en 1937, à Paris déjà. Il veut croire à une inéluctabilité du désastre :

"La catastrophe devait se produire ; elle a choisi la guerre, comme son meilleur agent. Mais, même sans elle, la guerre civile eût accompli cette oeuvre, comme il advint en Espagne ; ou bien tout simplement quelque comète, un feu céleste, un tremblement de terre. Les villes étaient mûres, molles comme de l'amadou, et l'homme pressé d'y bouter le feu. On pouvait prévoir exactement l'avenir lorsqu'il faisait flamber les églises en Russie, les synagogues en Allemagne, et envoyait son semblable, contre le droit et l'équité, pourrir dans les camps de concentration. Les choses atteignaient la limite où elles crient vengeance au Ciel."

Revenons en arrière. C'est un autre passage du Journal parisien que je citais le 30 septembre 1992, après avoir évoqué Franz Kafka et Pierre Reverdy. Une entrée au 21 février 1943, où le poète français est cité pour la première et sans doute unique fois. Mais avant, il faut situer le contexte : Jünger commence par écrire qu'il a déjeuné à la Tour d'Argent, en compagnie d'un ami, Heller, et d'un peintre nommé Kuhn : "Parlé de l'action exercée par les livres et les tableaux, lors même que personne ne les lit ou ne les voit. "Mais dans les profondeurs, cela s'est accompli." Cette idée est inconcevable à nos contemporains dans la mesure où ils accroissent leurs réseaux de communication et de circulation, c'est-à-dire remplacent les liens spirituels par les rapports techniques.

Ce passage est très significatif de la pensée métaphysique de Jünger, qu'on pourrait facilement taxer d'irrationalisme car après tout sa conception défie le sens commun. Un livre qu'on ne lit pas, un tableau qu'on ne voit pas, comment pourraient-ils exercer une action dans l'univers ? Il faut présupposer une force occulte, et cela me fait songer à cette phrase du Zohar souvent citée par Raymond Abellio, et que rappelle Pacôme Thiellement dans son essai, Les mêmes yeux que Lost (Léo Sheer, 2011): "C'est par l'étude de la Loi que le saint soutient le monde." Et notre essayiste d'émettre le même jugement que Jünger, soixante-huit ans plus tard : "C'est une des idées qui semblent les plus scandaleuses aux représentants du monde moderne."

Jünger qui retrouve Kuhn un peu plus tard au Meurice, où il lui montre quelques-uns de ses tableaux. Il en distingue un qui se nomme "La ville au crépuscule". Et sur le chemin du retour, la conversation roule alors sur le crépuscule, son ambiance et ses effets. "Des individus, explique Jünger, il dégage la Figure, estompe les détails et fait ressortir ce qu'il y a de général dans les êtres, l'homme, la femme, l'humaine nature. Par là, il ressemble à l'artiste qui, pour discerner les Figures, doit héberger, lui aussi, beaucoup d'ombre et de crépuscule." Cette méditation crépusculaire me frappa en 1992 parce qu'elle venait juste après la confrontation des deux textes reverdien et kafkaïen, qui tous les deux se déroulaient précisément au crépuscule : "Un jour d'été, vers le soir, j'arrivai dans un village où je n'étais encore jamais allé." (Kafka) .  "Les cloches sonnent au clocher d'un village lointain et je ne sais que faire de mes mains. Avancer malgré le vent et la nuit qui monte lentement." (Reverdy) Et comment sont caractérisés les personnages de ces deux histoires, sinon par une absence de détails qui les rend à une indétermination essentielle. Aucune description des deux narrateurs, on ne saura rien d'eux, de leur physique, de leur provenance, des mobiles de leur voyage, et on n'en apprendra guère plus des gens qu'ils rencontrent. L'advenue de la Figure efface les visages singuliers.

Aristide Maillol, Revue Verve, 1939, La Figure humaine.

C'est tout de suite après l'évocation du crépuscule que Jünger écrit : "Précisément, ce soir, je feuillette encore un numéro de Verve de 1939 et j'y trouve des extraits d'un auteur qui m'était inconnu, Pierre Reverdy." Je m'interroge sur cet adverbe qui ouvre la phrase : précisément. Car les extraits de Reverdy que donne Jünger ne traitent pas précisément du crépuscule. Mais sans doute veut-il parler de cette ombre et de ce crépuscule que l'artiste, ici Reverdy, héberge en soi, et dont les phrases citées portent témoignage :

"Je suis armé d'une cuirasse qui n'est faite que de défauts."

"Etre ému, c'est respirer avec le coeur."

"Sa flèche est empoisonnée, il l'a plongée dans sa propre blessure."

 Jünger fut ému à Hanovre, et de façon durable. Dans le train qui le ramène à Paris, le 20 décembre 1943, il note se souvenir des mélancolies qui l'assaillaient souvent sur le chemin de l'école, cette grande impression, dit-il, d'être à l'abandon. "Je me tourmentais alors de ce qu'il m'adviendrait si ma mère mourait, et d'être si différent de ce qu'on attendait de moi. Et maintenant, quand j'ai traversé ces rues en ruine, le même état d'âme m'est revenu de l'oubli - comme dans ces cauchemars où l'on se souvient aussi des angoisses de jadis."

 

lundi 10 décembre 2018

Immemory et Ars memoria

Je reviens sur Chris Marker, et en particulier sur le texte qu'il écrivit en 1997 pour la présentation de son CD-Rom "Immemory". Il le commence en opposant une approche historique de la mémoire à une approche, "plus modeste et peut-être plus fructueuse", en termes de géographie, citant alors Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque, qui racontait que, lorsqu'il était enfant, il ne comprenait pas le temps : "Quand il lisait que « Jeanne d’Arc avait assiégé Paris » il pensait que c’était un autre Paris, et qu’il y avait donc le Paris de Jeanne d’Arc, le Paris de son père, etc., sur une mappemonde illimitée". Du maelstrom d'images qui l'entoure, usufruit de tous ses voyages, Marker tisse alors le projet d'élaborer une Géographie, avec l'idée sous-jacente, "que l’apparent désordre de mon imagerie écrit-il, cachait un plan, comme dans les histoires de pirates." Mais j'ai déjà évoqué cela dans Bifurcation(s), je veux aujourd'hui pousser un peu plus loin la reconnaissance en ces terres markériennes mal connues. Un peu plus loin donc, il écrit :
"La structure d’Immemory ? Difficile pour un explorateur de dresser la carte d’un territoire en même temps qu’il le découvre… Je ne peux guère que montrer quelques outils d’exploration, ma boussole, mes lorgnettes, ma provision d’eau potable. En fait de boussole, je suis allé chercher mes repères assez loin dans l’histoire. Curieusement, ce n’est pas le passé immédiat qui nous propose des modèles de ce que pourrait être la navigation informatique sur le thème de la mémoire. Il est trop dominé par l’arrogance du récit classique et le positivisme de la biologie. « L’Art de la Mémoire » est en revanche une très ancienne discipline, tombée (c’est un comble) dans l’oubli à mesure que le divorce entre physiologie et psychologie se consommait. Certains auteurs anciens avaient des méandres de l’esprit une vision plus fonctionnelle, et c’est Filipo Gesualdo, dans sa Plutosofia (1592), qui propose une image de la Mémoire en termes d' "arborescence" parfaitement logicielle, si j’ose cet adjectif (je l’ose)." [C'est moi qui souligne]
Cette allusion à l'Art de la Mémoire m'a immédiatement saisi, car c'est un domaine que j'explore depuis plusieurs années, même si je m'aperçois que j'en ai donné peu d'échos (ce qui me surprend moi-même) dans Alluvions (la seule trace que j'ai pu repérer est la mention du livre Machina memorialis de Mary Carruthers, une des grandes spécialistes de la question, dans une chronique du 12 août 2009 - la date montre bien en passant que cette thématique me hante depuis longtemps). Ceci dit, Marker lui-même ne semble pas avoir creusé vraiment la question car ses seules références sont Filipo Gesualdo et, on le verra une autre fois, Robert Hooke. Or l'Art de la Mémoire remonte bien plus loin dans le temps, à la période médiévale et à l'Antiquité, voire même aux peuples de culture orale (Lynne Kelly, 2016). J'en ai d'ailleurs très récemment vu mention dans l'ouvrage de vulgarisation du neurologue Lionel Naccache, Parlez-vous cerveau ? :
"Dès l'Antiquité, Cicéron avait remarqué qu'une excellente méthode pour apprendre par cœur une longue tirade consistait à imaginer  une promenade dans un lieu familier (une rue, une maison) et à déposer chaque fragment du texte en question à une étape de cette navigation mentale. C'est la "méthode des lieux" toujours en usage - encore appelée "méthode des palais de la mémoire"."(p.63)
Naccache a effectivement raison : les "champions" actuels de la mémoire (il existe des compétitions partout dans le monde), usent encore de ces méthodes millénaires (une des manières les plus rapides et agréables de prendre connaissance du sujet est de lire la bande dessinée de Mathieu Burniat et Sébastien Martinez, Une mémoire de roi, Premier parallèle, 2018).


En revanche, il faut préciser que la méthode ne se limite pas à l'apprentissage par coeur. Les Anciens distinguaient parfaitement la mémoire des choses (memoria rerum) de la mémoire des mots (memoria verborum) : "Se souvenir des  "choses", précise Mary Carruthers, c'est se souvenir des mots importants d'une citation, des principales thèses d'un débat, de la substance d'une anecdote, etc. Se souvenir des "mots", c'est les mémoriser exactement, littéralement, exercice qui devrait être réservé aux extraits poétiques (...)" (Le Livre de la Mémoire, Macula, 2002, p.113)

Venons-en à Gesualdo. J'en ai retrouvé la trace dans l'ouvrage de Frances A. Yates, L'art de la mémoire, publié en 1966 puis traduit en français et publié en 1975 chez Gallimard. Le traducteur n'était autre que l'historien d'art Daniel Arasse, aujourd'hui disparu. C'est d'ailleurs en lisant ses passionnantes Histoires de peinture que j'avais découvert l'existence de l'art de la mémoire. Le livre faisait suite à une série d'émissions sur France-Culture qu'on peut encore réécouter.
France-Culture (capture d'écran)

Gesualdo apparaît donc tout d'abord  à travers une courte phrase dans l'ouvrage de Frances A. Yates : "Dans sa Plutosofia publiée en 1592, F. Gesualdo associe Cicéron et saint Thomas à propos de la mémoire." (p. 96) On le retrouve surtout dans un paragraphe de la page 180, au chapitre VII intitulé Le Théâtre de Camillo et la Renaissance italienne :
"On retrouve déjà l'infiltration du néo-platonisme dans la tradition mnémonique dans la Plutosofia du  franciscain Gesualdo, publiée à Padoue en 1592. Gesualdo commence son chapitre sur l'art de la mémoire en citant Ficin et ses Libri di vita (on pourrait utiliser Gesualdo si l'on cherche, à l'avenir, à résoudre le problème du rapport entre Ficin et la mémoire). Il situe la mémoire à trois niveaux : elle est comme l'Océan, près des eaux, car, de la mémoire, coulent tous les mots et toutes les pensées ; elle est comme le ciel, par ses lumières et ses œuvres ; elle est le divin dans l'homme, l'image de Dieu dans l'âme. Dans un autre passage, il compare la mémoire à la sphère céleste la plus élevée (le zodiaque) et à la sphère supracéleste la plus élevée (la sphère des Séraphins). Manifestement, la mémoire de Gesualdo se déplace à travers les trois mondes, d'une manière semblable à celle qui est indiquée par la disposition du Théâtre. Cependant, après cette introduction inspirée de Ficin et de Camillo, Gesualdo consacre l'essentiel de son traité à l'ancien type de matériel mnémonique."
Alors, évidemment, ce passage reste obscur si l'on ignore ce qu'est le Théâtre de Camillo. Et, à ce stade j'hésite à poursuivre car je retrouve - ce que je n'avais absolument pas prévu en commençant la rédaction de ce billet - une piste ancienne, ou plutôt un aspect non développé d'une piste ancienne. Pour être plus clair, et le dire abruptement, me voilà revenu à Led Zeppelin...

Dans #297/313, Physical Graffiti, j'avais étudié la célébrissime pochette de l'album de Led Zeppelin,  figuration d'un quadruple quaternaire composée à partir de la photographie en sépia de deux immeubles new-yorkais, 96 et 98 St Mark's Place, et pourvue de fenêtres permutables. Tout ceci en référence à l'ouvrage de Pacôme Thiellement Cabala, Led Zeppelin occulte (Hoëbeke, 2009).


Ce que j'avais tu alors, parce que je craignais que cela ne m'entraînât trop loin, c'est précisément la référence que Pacôme Thiellement opérait avec le Théâtre de la mémoire de Giulio Camillo, un théâtre d'images que cet homme mystérieux, dont on sait peu de choses, passa sa vie à édifier à Venise sans réussir à l'achever. Il reçut un temps l'aide financière de François 1er mais celui-ci, le temps passant, ne voyant rien venir, suspendit son aide. Bon, maintenant je ne peux plus reculer :
"Le théâtre de Camillo se fonde sur l'ars memoria, l'art de la mémoire, que les philosophes de la Renaissance connaissent par trois traités latins : le De oratore de Cicéron, l'Institutio Oratoria de Quintilien et l'Ad Herrenium. Ce qu'implique cet ars memoria, c'est la création architecturale d'un espace intérieur où nous pouvons placer tout ce dont nous désirons nous souvenir. Cet espace intérieur, Giulio Camillo tente, avec son théâtre, de lui donner une assise matérielle aux propriétés magiques qui soit en mesure de faciliter son obtention : "Il faut savoir que dans la grande machine de mon Théâtre, se trouvent, disposés en lieux et en images, tous les lieux qui peuvent suffire à rassembler et gouverner tous les concepts humains, toutes les choses qui existent dans le monde entier." Élevé sur sept gradins séparés par sept allées représentant les sept planètes, le théâtre de Camillo est conçu pour qu'une seule personne à la fois y soit présente. Le spectateur unique se tient debout là où devrait se trouver la scène et regarde vers l'auditorium. Ainsi, il se trouve placé devant les "sept mesures de la machine des mondes", qui correspondent aux Sept Gouverneurs d'Hermès Trismégiste. Il n'est pas difficile de voir dans ce théâtre d'images la matrice des pochettes de disque de pop music de la fin des années soixante et de la première moitié des années 1970 : en  particulier celles de Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles, de Their Satanic Majesties Request des Rolling Stones, enfin, et surtout, de Physical Graffiti de Led Zeppelin. Les Maisons du Sacré chantées par Led Zeppelin sont les zodiaques culturels composés par la musique des grands albums, et par les pochettes, qui orientent l'imaginaire de l'auditeur." (p.117-118)


Gesualdo apparaît à de nombreuses reprises dans une autre étude importante sur l'art de la mémoire, devenue aussi un classique du genre, La chambre de la mémoire, de Lina Bolzoni (Droz, 2005, première édition italienne chez Einaudi en 1995), livre que j'ai acheté à la boutique du Louvre en avril 2010, mais que je n'ai vraiment commencé à explorer qu'au printemps dernier.



Lina Bolzoni de fait développe un paradoxe : alors que l'art de la mémoire a surgi et s'est épanoui dans des sociétés orales, c'est à l'âge de l'imprimerie qu'il a connu son plus grand succès. Elle souligne aussi comment il fut étroitement lié à l'expérience théâtrale. C'est aussi à cette occasion qu'elle cite Gesualdo :
"En ce sens, le traité de mémoire du franciscain Filippo Gesualdo intitulé Plutosofia (Padova, Paolo Megietti, 1592) confirme cette orientation. Je préfère, déclare-t-il, que les lieux de mémoire soient fixes, immobiles, "et en raison de cette règle, si j'admire et vante l'invention, je ne respecterais pas l'usage de ceux qui prennent cent personnes, se différenciant par l'âge, la condition, la nation et la patrie et qui les distribuent dans les lieux : puis ils placent les images sur ces personnes" (cc 14v-15r). C'est un témoignage précieux. Dans la pratique séculaire de l'art, il s'était donc constitué une riche typologie de personnages ("cent personnes" selon Gesualdo), si bien définie et si familière qu'elle pouvait fournir la structure des lieux, qu'elle pouvait être utilisée comme une base sur laquelle construire ensuite les images isolées de la mémoire. Ces "cent personnes"donc, opportunément disposées, fournissaient la compagnie d'acteurs qui était en mesure d'improviser, de jouer tous les spectacles possibles, de représenter toutes les scènes nécessaires, dans le théâtre de la mémoire."(p .287)
Si j'en reviens maintenant à Chris Marker, on voit bien comment l'architecture d'Immemory est clairement inspirée de ces modèles anciens de l'art de la mémoire. Les différentes zones du CD-Rom correspondent parfaitement aux lieux de mémoire des auteurs antiques. Cependant, je ne suis pas encore au bout du texte de Marker, où il y a encore des richesses à glaner. Ce sera pour la prochaine fois.


lundi 2 juillet 2018

Derniers pas avant l'estive

A ma petite sœur, pour son courage

Dernier article avant une pause estivale que je n'avais pas programmée mais qui s'impose à moi avec force. Il me reste beaucoup de matière, mais qu'importe, le sentiment en moi grandit qu'il est presque impossible de suivre l'attracteur étrange dans toutes ses ramifications, ses accélérations et ses étoilements soudains. Cela défie le compte rendu, la chronique régulière ; cela va plus vite que nous. Et puis, après un an et demi d'écriture quasi ininterrompue, de partage sur le réseau, je suis rejoint par la mélancolie (la survenue de Dürer et de Sebald n'est sans doute pas là encore un hasard). Je vais revenir au carnet et au crayon de papier, à l'intimité et au silence. Mais avant de partir, je veux vous laisser trois cailloux blancs, trois pistes de méditation.

Tout d'abord, cet écho de l'ami Jean-Claude à mon ouvrier invisible. Concept de Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière. Il se trouve que Jean-Claude revenait de Madrid, et de là-bas, des images rapportées de là-bas, il m'envoya celle de "cette tour de Madrid, près du Sénat, sorte de tour Montparnasse néo classique : une plaque indique, écrit-il, que Buñuel y a vécu dans un appartement (on a peine à l'imaginer, mais c'est ainsi : il voulait sûrement du confort douillet,pour lui et son ouvrier,  !) et l'entrée (pour aller à Buñuel !) se perd dans un jeu de miroirs, ce qui est logique pour parler d'un fabricant d'images."


Zoomons un peu : la plaque  offre la forme si familière à nos yeux du losange.


Ensuite, je ne saurais trop vous recommander de suivre l'entretien vidéo suivant de Pacôme Thiellement, sur poésie et sorcellerie (en fait, il est surtout question de poésie et bien peu de sorcellerie, on ne s'en plaindra pas). L'érudition, la profondeur de vue, l'originalité de Pacôme, rythmées par ses éclats de rire homériques, y font merveille. J'aime ce gars-là.


Enfin, quelque chose qui n'a a priori pas grand chose à voir, (mais ce n'est pas si sûr - néanmoins  je ne m'attarderai pas ici à le montrer) : une émission d'Antoine Garapon de France-Culture sur l'avenir du travail, avec Alain Supiot, professeur au Collège de France, l'homme qui m'a réconcilié avec le droit, matière qui me rebutait mais dont ma perception a complètement changé après la lecture du magistral essai de Supiot : Homo juridicus. Pour mieux comprendre le monde d'aujourd'hui, l'impasse dans laquelle nous a entraîné le capitalisme et les quelques raisons d'espérer, écoutez et lisez Alain Supiot.




Les hirondelles croisent devant ma fenêtre ouverte. Passant parfois à moins d'un mètre de ce clavier. Leur grâce infinie.
Un bel été à toi, lectrice, lecteur.

samedi 5 mai 2018

Coeur de tigre qui bat dessous

Si j'ai évoqué la nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, je n'en ai pas brossé pour autant de résumé. Cela m'apparaît nécessaire pour comprendre ce qui va suivre. En même temps je suis bien conscient d'une certaine absurdité dans ma démarche, car je dois bien avouer que je n'ai pas lu cette nouvelle, pas par désintérêt mais parce que l'occasion ne s'est pas présentée, que personne ne m'en a jamais parlé. Cependant je brûle maintenant de le faire (et je suis même allé hier à la librairie Arcanes, en espérant en trouver une édition, mais il n'y avait que deux romans et point de nouvelles).

J'ai rapporté dans la chronique précédente que Pacôme Thiellement rapprochait le John Locke de Lost du John Marcher de La Bête dans la jungle ; il ajoutait que ce récit était l'autre grand texte que Henry James avait secrètement consacré à sa relation avec Constance Fenimore Woolson, une romancière avec qui il entretenait une "amitié distinguée" et qui s'était défenestrée en 1894 à Venise (certaines biographies parlent de chute accidentelle, il semble que l'incertitude demeure autour du suicide).

L'autre grand texte désigné par Pacôme Thiellement est L'Image dans le tapis (ou Le Motif dans le tapis, selon une autre traduction). Dans cette nouvelle, écrite deux ans après la mort de Constance, le narrateur, un jeune critique littéraire qui vient de consacrer un article élogieux au dernier livre de l'écrivain Hugh Vereker, rencontre celui-ci lors d'une soirée chez des amis. Vereker lui confie que, malgré la subtilité et la finesse de son analyse, il est passé comme les autres commentateurs de son œuvre à côté de la"petite idée" qu'il voulait exprimer.
"Par ma petite idée, j'entends... comment vous dire ?... la chose particulière en vue de laquelle j'ai principalement écrit mes livres. N'y a-t-il pas pour chaque écrivain une chose particulière de cette sorte, la chose qui l'incite à la plus grande concentration, la chose sans laquelle, s'il ne faisait effort pour l'atteindre, il n'écrirait pas du tout, la passion même au cœur de sa passion, la part son métier dans laquelle, pour lui, brûle le plus intensément le feu de l'art ? Eh bien, c'est de cela qu'il s'agit !"
Un peu plus loin, il lui précise que la chose lui paraît aussi évidente et concrète "qu'un oiseau dans une cage, qu'un appât sur un hameçon, qu'un morceau de fromage dans une souricière". Quand le narrateur emploie l'image de "trésor caché", Vereker s'en réjouit et, lors d'une seconde rencontre, approuve aussi le symbole qu'il propose d'un "motif complexe dans un tapis persan". Le narrateur fait part de tout ceci à son ami George Corvick, autre admirateur invétéré de Hugh Vereker, qui se lance aussitôt à la recherche du secret, épaulé par sa fiancée Gwendolen, les révélations du narrateur venant résonner avec le fait que, "depuis fort longtemps, il percevait des bouffées et des suggestions il ne savait trop de quoi - les notes errantes issues d'une musique cachée." Pour la suite, écoutons Pacôme Thiellement :
"A la différence du narrateur que cette quête assombrit, les deux amoureux y prennent énormément de plaisir, et elle devient le prélude au sens de leur vie. Un jour, depuis Bombay, George envoie un télégramme à sa fiancée, qui le transmet au narrateur : il a trouvé le secret de Vereker. "Comme c'est curieux d'être allé chercher notre déesse dans le temple de Vishnu", commente le héros. "Il n'a pas poursuivi ses recherches, lui répond Gwendolen. L'énigme abandonnée purement et simplement pendant six moi a fini par livrer brutalement sa solution et elle lui est tombée dessus comme un tigre surgit de la jungle. Il avait fait exprès de ne pas emporter un seul livre de Vereker. Tous ces livres ont mûri en lui et malgré la complexité de leur superbe architecture, un jour, alors qu'il n'y songeait plus, ils lui sont apparus brutalement dans toute la clarté de l'ordre idéal qu'ils forment ensemble."
Nous n'en saurons guère plus. Le héros ne reverra pas son ami George. Celui-ci mourra dans un accident de voiture. Vereker et sa femme décèderont peu de temps après. Et Gwendolen mourra à son tour non sans avoir refusé de confier le secret au narrateur."
La solution lui  "est tombée dessus comme un tigre surgit de la jungle". Cette image est au coeur bien sûr de l'autre nouvelle La Bête dans la jungle, qui fut inspirée à James par une idée de nouvelle qu'il trouva dans un carnet de Constance Fenimore Woolson après sa mort : "Un homme consacre sa vie à chercher et à attendre son "moment de splendeur". "Est-ce bien mon moment ?" "Ces circonstances vont-elles l'amener ? " Mais le moment ne vient jamais." Pacôme Thiellement encore :

" Dans le roman de James, un homme se croit en effet appelé à un grand destin, mais il ignore tout de celui-ci, et il partage cette obsession personnelle avec une amie. Celle-ci meurt en lui avouant qu'elle sait quelle est son destin mais qu'elle doit le laisser deviner par lui-même. Le héros contemple la pierre tombale de son amie dans la certitude d'avoir échoué. C'est alors que le personnage sent une bête surgir de la jungle, rappelant le secret de Vereker, dans L'Image dans le tapis, bondissant sur George comme un tigre dans un temple à Bombay."
Henry James (1843 - 1916)
Sachant tout ceci, oyez la suite. Le 3 mai, après avoir publié dans la nuit l'article La bête dans la jungle, je lis au matin comme j'en ai pris l'habitude deux ou trois chapitres de Moby Dick.  Le premier est un court chapitre, à peine trois pages, intitulé Feuilles d'or. Le deuxième paragraphe me saisit littéralement :
"A voguer ainsi tout le jour durant, sous un soleil à la fois lumineux et tendre, au banc de cette baleinière aussi légère qu'un canoë de bouleau, intimement bercé à même la vague qui vient jusque sur le plat-bord ronronner comme un chat au coin du feu, souvent, oui, souvent, on se laisse glisser dans ce calme rêveur, et à voir la splendeur toute tranquille et le paillettement de la peau océane, on oublie et ne pense plus au cœur de tigre qui bat dessous impatiemment ; on oublie et on ne veut plus penser que cette patte de velours cache une griffe féroce." (p.698, trad. Armel Guerne, c'est moi qui souligne)
En le relisant, à la lumière de ce que j'ai lu depuis, il y a dans ce bref chapitre bien plus encore à commenter, mais le temps n'est pas encore venu. Le troisième chapitre découvert ce matin-là m'apporta lui aussi son lot de surprises. Il faut savoir auparavant qu'au matin du 2 mai, un rêve m'avait laissé une phrase, comme une épave rejetée par l'océan de la nuit : Sous le soleil tapi à l'ombre de tes os. Je réalisai vite que c'était là un alexandrin (je jure que je n'ai pas l'habitude de rêver en alexandrins). Je ne sais pas ce qu'il veut dire, je n'ai aucune interprétation à proposer, mais ce qui est certain (car je l'ai googlé pour être sûr), ce n'est pas un vers enregistré par mon inconscient et régurgité dans le rêve. Ce vers n'existe pas. Ou plutôt si, maintenant  il existe, surgi du tréfonds de ma psyché. 
Revenons au cachalot. Chapitre 116, L'agonie du cachalot, justement. Achab, dans une des baleinières, est spectateur d'un coucher de soleil au moment même du trépas du léviathan.
"De l'étrange spectacle qu'offrent dans l'agonie tous les cachalots - qui se tournent, pour mourir, du côté du soleil - de ce spectacle particulièrement émouvant dans la sérénité, Achab reçut un émerveillement inconnu jusqu'alors."
Melville  donne alors parole à Achab, en une déclamation d'un lyrisme puissant adressée à la fois au cachalot et à la mer. Mais aussi à une déesse inconnue : c'est ce passage qui me retient plus particulièrement :
"O toi, Hindoue obscure, moitié de la nature ! toi qui, d'os engloutis, as bâti quelque part ton trône séparé dans le fond de ces océans qui ne verdissent point ! tu es une infidèle, ô reine ! et ce n'est qu'avec trop de vérité que tu m'as parlé dans le vaste typhon massacrant tout sur son passage et dans le calme funéraire qui le suit. Et ce n'est pas non plus sans une leçon pour moi que ton cachalot ait tourné vers le soleil sa tête agonisante, et puis se soit détourné."
A Arcanes, je n'avais pas trouvé Henry James, mais en revanche une édition toute récente de Moby Dick dans la collection Quarto, établie par Philippe Jaworski. La traduction diffère sensiblement de celle d'Armel Guerne :
" O toi, l'Indienne, ténébreuse moitié de la nature, toi qui t'es construit quelque part au coeur de ces mers infertiles, un trône solitaire fait des os des noyés, tu es une infidèle, ô reine, et tu ne me parles que trop clairement dans les vastes déchaînements du typhon destructeur et les funérailles muettes du calme qui lui succède. Et si ce tien cachalot a tourné vers le soleil sa tête mourante avant de reprendre son mouvement circulaire, la leçon qu'il me donne n'a pas été sans effet."
En note, Jaworski signale que L'Indienne ténébreuse est peut-être une référence à la déesse Kali, épouse de Shiva, associée à la mort, à la sexualité et à la violence. Sur le moment, j'ai surtout pensé à mon alexandrin rêvé de par l'association, dans ce même paragraphe énigmatique, des os et du soleil, mais je ne puis maintenant que faire la connexion avec la déesse dans le temple de Vishnu de la nouvelle jamésienne. Une autre citation, trouvée plus tard et tirée de La Bête dans la jungle, et où éclate l'idée de se tapir dans l'ombre, ajouta encore à l'intrication générale : "Quelque chose se tenait embusqué quelque part le long de la longue route sinueuse de son destin comme une bête à l’affût se tapit dans l’ombre de la jungle, prête à bondir ".

jeudi 3 mai 2018

La Bête dans la jungle

Chambre verte deuxième. Clap. Nous apprenons peu après, le jour où Davenne revient à la salle des ventes pour la bague de sa femme, que Cécilia et lui se sont déjà rencontrés. Cécilia l'avait seule reconnu mais n'avait pas voulu, dit-elle, l'ennuyer. Elle était adolescente à l'époque et elle avait apprécié que cet homme lui parlât comme à une adulte, sans ironie. C'est alors seulement qu'il affirme se souvenir :
Davenne : Je revois cette rencontre maintenant. C’était… il y a bien onze ans, à Rome. Il y a eu un orage effroyable et nous sommes allés nous réfugier avec votre père et des amis de votre père dans une tranchée creusée par des archéologues, c’était au palais des Césars, vous voyez, tout est resté gravé.
Cécilia : Pas tout à fait… D’abord ce n’était pas à Rome mais à Naples ; ensuite ce n’était pas il y a onze ans mais il y a quatorze ans ; c’est vrai, il y a eu un orage mais c’était à Pompéi.
La bague de Julie Vallance/Davenne *
Ce jeu entre oubli et souvenir est directement emprunté à une autre nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, mais MMLV ajoutent que "la mention de Pompéi ne peut manquer d’évoquer, aussi — souvenir incontournable sur le thème de la résurrection de l’amour par le biais d’un saisissement métaphysique face à la mort — le Voyage en Italie (Viaggio in Italia, 1954) de Roberto Rossellini. D’autant que la première rencontre entre Julien et Cécilia dans la salle des ventes s’était déjà achevée, devant deux petites poupées, sur cette réplique : « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » L’incongruité du dialogue, en plus de préparer la révélation d’une rencontre antérieure au pied du Vésuve, place le conte d’amour et de mort de Truffaut sous le signe de l’oeuvre rossellinienne, par l’hommage allusif à ces mêmes figurines qui forment le clou du spectacle du deuxième épisode de Païsa (Paisà, Roberto Rossellini, 1946)"
Pas de surprise à avoir devant ce clin d'oeil de Truffaut au maître italien car il fut, à l'instar d'André Bazin, une autre figure paternelle avouée ("mon père italien" disait-il). Après avoir écrit des articles élogieux dans Les cahiers du cinéma et l'avoir rencontré à Paris, il fut son assistant de 1956 à 1958, même si cela ne coïncida pas avec une période de grande créativité, c'est le moins qu'on puisse dire : " Quand j'ai fait la connaissance de Rossellini, raconte Truffaut, son découragement était total ; il venait de terminer La Peur et envisageait sérieusement d'abandonner le cinéma. Il m'a proposé de travailler avec lui, comme assistant, comme ami. J'ai été son assistant pendant les trois années où il n'a pas impressionné un mètre de pellicule !"

François Truffaut et Roberto Rossellini
Or, au même moment où Rossellini m'était ainsi désigné à travers cette enquête autour de La Chambre verte, je le retrouvai lors de la lecture du livre de Philippe Lançon, Le lambeau. Philippe Lançon est l'un des journalistes de Charlie-Hebdo qui ont survécu au massacre perpétré par les frères Kouachi. La mâchoire fracassée par une balle, il a néanmoins payé le prix fort : des mois d'hôpital, des opérations en nombre, une rééducation encore inachevée, une vie mise en parenthèses qu'il décrit avec une lucidité, une justesse et une tenue remarquables. Je ne lisais plus guère Charlie, je dois le dire, mais quand il m'arrivait de le faire, j'avais toujours beaucoup d'intérêt à lire les papiers de ce Lançon qui ne faisait pas partie des pères fondateurs mais qui détenait indéniablement la plume la plus littéraire de la bande. Je me rappelle encore l'article qu'il écrivit dans le numéro qui suivit le drame et qui s'était écoulé à des millions d'exemplaires (la ruée était telle qu'il était même difficile d'en trouver mais je suppose que les chiffres ont dû nettement reculer depuis). Cinq ans plus tard, il livre donc ce récit de cinq cents pages d'une prodigieuse densité, où la souffrance irradie comme une centrale nucléaire tout en étant constamment sublimée par le stoïcisme de l'auteur, qui ne cache rien des épreuves et des misères mais  ne s'apitoie jamais sur lui-même. Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte.

Donc le 29 avril, j'aborde à la page 318, où il est question qu'il change de chambre, décision qui le déprime :
" Ce lieu était devenu mon royaume et mon sous-marin. Je n'avais ni sujets, ni équipage, mais Louis XIV et le capitaine Nemo, c'était moi. Louis XIV surtout, car si comme Nemo j'avais embarqué dans mon aventure un équipage restreint d'amis, je n'avais pas comme lui déclaré la guerre à l'humanité. Je cherchais au contraire, plus que jamais, ici, à lui déclarer la paix. J'aurais voulu aimer tous ceux qui entraient, et j'y parvenais quasiment. Par la fenêtre je ne voyais aucun océan, aucun monstre, mais simplement ce pin sur lequel continuaient de se poser, comme sur un gibet, les corbeaux. J'essayais d'accepter comme une grâce, celle de Bach, l'implacable rituel hospitalier.
Je l'ai compris quelques jours plus tard en regardant avec Gabriela, dans la chambre suivante, La Prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini. Comme elle devait, pour un examen universitaire à New York, se familiariser avec la culture politique de ce règne, je lui avais proposé de regarder ensemble ce film, exemplaire de rigueur, de minutie et de simplicité : le meilleur des reportages effectués dans la machine à explorer le temps."

Je le répète, ce n'était là que l'une des coïncidences que j'avais relevées entre ce récit et le réseau littéraire et filmique que j'arpentais ces temps-ci. J'en développerai d'autres en temps utile. Je voudrais clore maintenant cette chronique autour du livre que j'ai reçu aujourd'hui, que je ne voulais lire qu'une fois le visionnage de Lost achevé : Les mêmes yeux que Lost de Pacôme Thiellement (Léo Scheer 2011). Et de fait, je l'ai lu d'une traite, stimulé à l'extrême par ce qui se dit là, dans ces pages, d'absolument essentiel.

Je n'entrerai pas ici dans le coeur du propos, c'est prématuré, mais que l'on aille bien considérer que, totalement ignorant des analyses qui allaient tisser l'essai de Pacôme Thiellement, je n'ai pu que me laisser traverser par une onde de félicité en lisant que "la réinvention systématique et obsessionnelle des techniques narratives par Damon Lindelof et Carlton Cuse [les scénaristes de Lost] est analogue à celle provoquée, en son temps, par Henry James dans l'art du roman. Et si le film d'orientation de la station The Swan de la DHARMA Initiative se trouve caché derrière un exemplaire du Tour d'écrou, c'est à l'intérieur du secret de L'Image dans le tapis (écrit un an avant Le Tour d'écrou) que l'art narratif de Lost semble résider."(p. 34)



Un peu plus loin, page 39, Thiellement conclura son chapitre en affirmant que les romans d'Henry James mis à part, il ne connaît pas de fiction plus étrange que celle de Lost. "Ce livre, confesse-t-il, est le récit de ma relation à l'écho de sa musique cachée et lointaine." Trente pages plus loin encore, évoquant un des personnages centraux de la série, John Locke, il écrit que sa "certitude, toute sa vie,  d'être spécial  et promis à un grand destin le rapproche énormément des personnages d'Henry James et particulièrement de celui de La Bête dans la jungle (1903)."

Ceci rend donc encore plus éclatante cette rencontre entre la série télévisée la plus emblématique de notre temps et le film à l'époque si décrié de François Truffaut. Nous allons voir en détail d'autres points de convergence entre les deux univers.


______________________________
* Comme annoncé dans la première scène dans l'hôtel des ventes, la bague est en forme de huit, avec deux améthystes. Curieusement, ce plan est extrêmement bref, un ou deux dixièmes de seconde, si bien que le spectateur peut à peine le saisir (il m'a fallu passer le film image par image pour en capturer un photogramme). Ce qui me trouble, c'est que le jour même où j'ai rédigé la chronique précédente,  Adrien, mon fils qui vit dans les monts du Lyonnais, m'avait appelé pour me demander des renseignements sur le nombre 8 (il est parfois étonnant : depuis peu résident dans son village, il n'en a pas moins été bombardé président de l'assemblée des conscrits en 8, autrement dit ceux qui sont nés comme lui une année en 8 - c'est une tradition très vivace dans le Beaujolais et régions circonvoisines).

Les conscrits en Beaujolais en 2018 par Jacky Augagneur

dimanche 31 décembre 2017

# 313/313 - Rue de l'Adieu

Dernier dimanche et dernier jour de l'année 2017. Clap de fin pour Heptalmanach. Mais pas pour Alluvions, qui va continuer, mais plus du tout sur le même rythme quotidien. C'est qu'il demeure tellement de pistes à explorer, de fils à dénouer que la tâche me semble infinie. Songez que certains articles prévus dès le début janvier n'ont jamais pu être écrits car je fus très vite entraîné sur d'autres sentes, qu'il me reste pas mal de choses à dire sur le livre d'Hester Albach ainsi que sur celui de Pacôme Thiellement, que la série Lost encore en cours de visionnage réserve quelques surprises, que j'ai à peine abordé le continent Raymond Roussel, que Rémi Schulz m'a aiguillé sur la romancière britannique A.S. Byatt, qui me semble une piste très prometteuse, et enfin que certains signes récurrents que je n'ai pu encore évoquer me laissent à penser que Moby Dick d'Herman Melville pourrait bien d'ici peu faire son entrée dans le carrousel de l'Attracteur étrange.

Rue de l'Adieu (Saintes) -PB

Mais l'heure est aux remerciements. On ne peut mener à bien un tel projet, tenir une telle contrainte d'écriture sur l'année sans le retour de quelques camarades, ceux que je nommais les Alliés dans le #0. Facebook ayant été une chambre d'échos régulière à la publication des articles, likes, commentaires et partages m'ont été une source d'encouragement permanente. En dehors du réseau social, d'autres personnes, d'autres ami(e)s ont bien sûr apporté leur pierre à l'édifice (avec tout ça la liste est longue, à l'américaine, mais j'ai toute la place et l'on n'est pas aux Césars avec des impératifs d'antenne). Allez, hop, générique.

Merci donc à Jean-Claude Moreau pour ses concepts (le seul finalement à avoir quelques articles de sa main dans la série), à Eddy et Christophe Renaud, compagnons de toujours, fers de lance de la tasonnerie mondiale, à Jean-Claude Pardou et Sophie Huguet-Labbaye pour l'île de Ré et bien d'autres soirées fécondes, à Francis Dusserre pour la sorcellerie et Marcelle Bouteiller.
Merci à Rémi Schulz (nos parallèles se sont croisées et n'en finissent plus de se tresser l'une l'autre).

Merci à Fernande Evrard-Bougarel, alias Isidore Bonaventure, maîtresse des arcanes, qui sait ce que  synchronicité veut dire.
Merci à ma petite sœur Marie, lectrice ô combien fidèle (quel courage !).
Merci au peintre François Coulaud, un des rares à oser vraiment écrire sur le réseau,
Merci à Frédéric Mur, pour sa sensibilité à fleur d'encre.
Merci à Gaëlle Valade qui aime comme moi si fort Jim Jarmusch (l'homme de l'année pour moi, c'est Paterson).
Merci à Françoise Lhuillier, pour la classe de neige, dans le Jadis.
Merci à mon vieux collègue et copain Luc Bailleul, le premier à avoir commenté le premier article, et qui, devant la figure de l'homme à tête d'attracteur étrange, avait écrit : "On dirait ma tête après les fêtes en train de lire cet article." Ça commençait bien.
Merci à Patou Nette, la fée des hautes terres creusoises.
Merci à Frédéric Desnoyers, grand Mancini, Marseillais de coeur, pour l'humour et le dialogue.
Merci à Stéphanie Ponroy pour Pierre Loti et tant d'autres choses (ma dette est infinie).
Merci à Béatrice Barnes, intrépide Amazone, qui a conquis ma commune natale.
Merci à Sylvie Durbec, pour son attention, Marcel Bascoulard, Soutine et la broderie délicate et subtile de sa poésie.
Merci à Christian Garcin pour Edgar Poe et son passage ici (j'attends avec un soupçon d'impatience son prochain roman).
Merci à Céline Barrière pour Le chardonneret.
Merci à Robin Plackert pour la géographie sacrée.

Toute ma gratitude à Christian Lison (le Fils du Père Léon), Olivier Dumontet, Sy Gallardo, Tomahawk Piper (mon scientifique préféré), Marie-Cécile Gaultier, Michel Thouseau, Carole Le Novère (ma consoeur torticolienne), Nicolas Bureau (ma référence en séries télés), Patricia Gagnerault, Michel Lebrun-Franzaroli, Aurore Segura-Penot, Syl Eti, Sylvaine Viel-Notte et Bertrand Duris (pour Richard Mac Guire, entre autres).

Thanks a lot Caroline Tissier, Emmanuelle Dunand-Chevalier, Léon Fleur, Carole La, Jean-Marie Rodet, Nicolas Robin, Vincent Chatraix, Bernadette Debeaulieu, Patrice Houssin, Séverin Valière, Monique Cognet, Sogre Finon, Marie Bailly, Eric Chartier, Marie-Claire Sand, Vaseline Cuniculus, Frédéric Dupré, Laetitia Bourget, Angélique Moreau, Patrice Carret, Julien Bléron, Michel Duchemin, Yann Denis, Olivier Lécrivain, Josselin Girard, Pauline Bléron, Isabelle Bléron, Corinne Paillaud, Aline Beigneux, Céleste Bailly, Michel de Peyret, Christian Daumas, Décale LeSon, Bastien Grd, Lidwine Blanchard, Edouard Cheramy, Nathalie Gayou, Magaly Langlois, Marion Mayet, Antoine Momot, Francis Rivière, Jean Delavergne (sur FB, vous êtes 70 exactement à avoir laissé ne serait-ce qu'un like, 70, pas mal pour un projet fondé sur le nombre 7).

Спасибо aux robots, algorithmes et autres intelligences artificielles qui m'ont donné parfois l'illusion d'avoir beaucoup de lecteurs.

A tous, une lumineuse année 2018.



jeudi 14 décembre 2017

# 298/313 - Etoilement

J'ai ouvert ce nouvel article et je sèche. Je l'avoue volontiers, je sèche. Non pas parce que soudain je n'aurais plus rien à dire, et que je voudrais néanmoins me plier par routine au devoir d'écrire un nouveau billet. Non, bien au contraire, c'est plutôt l'abondance des thèmes potentiellement abordables qui me gêne. Je ne sais par où commencer.
Ma préoccupation ici n'est pas seulement de relever des coïncidences, qu'on jugera troublantes, amusantes ou insignifiantes, au choix de chacun. J'ai l'impression, et même la certitude, que j'en produirais dix mille que cela ne changerait rien à l'affaire : l'intérêt des uns contrasterait toujours avec le désintérêt des autres. Inutile donc de chercher à convaincre.* Ce qui m'intéresse, au-delà d'une recension de synchronicités et de résonances, de ce fourmillement de faits insolites, c'est d'en esquisser une catégorisation, de décrire les formes de manifestation, les types d'émergence - et de les relier à la matière même de nos vies. Si la métaphore de l'Attracteur étrange me séduit, c'est qu'elle relie visuellement des phénomènes disjoints, qu'elle donne forme au chaos.
Dans #250, j'ai commencé ce travail, en opposant deux formes, la constellation et les lucioles, le réseau de correspondances et les bulles synchroniques isolées. Ce sont là encore des images : "Ainsi sur le théâtre nocturne de nos existences se donneraient donc à voir aussi bien les lumières venues du plus lointain du cosmos que les étincelles fragiles palpitant dans les buissons que nous pourrions effleurer et explorer de nos dix doigts."
Une troisième forme me semble s'imposer, que je nommerai étoilement. Pour filer la métaphore astronomique, je dirai qu'elle est analogue à une supernova. Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire que linéairement, successivement, laborieusement.
Et en ce mois terminal de décembre, c'est bien à un étoilement que je suis confronté. Je suis comme pris dans un scénario qui multiplierait les intrigues secondaires (et ce n'est sans doute pas un hasard là encore si je suis actuellement dans la découverte de la série Lost, chère à Pacôme Thiellement, qui entremêle les parcours biographiques de plus d'une dizaine de personnages, en alternant savamment les flashbacks et les aventures dans l'Ile.)

Ce scénario, je ne sais pas où il me conduit, je le transcris au fur et à mesure. En voici donc, en vrac, les derniers éléments.


Donna Tartt, Le chardonneret - J'ai dit déjà comment ce livre s'était glissé dans l'histoire, et comment je n'avais pas tardé, dès les premières pages, à y trouver un lien fort avec ce qui s'était manifesté ici (en l'occurrence, la mort, les miroirs, Jean Cocteau**). Fort bien. Je ne m'arrêtai pas là, je me fis un devoir de poursuivre la lecture de l'ouvrage. Or, bien que certains critiques en réfèrent à Dickens, Dostoïevski, Tolstoï et autres auteurs de haut prestige, je ne parviens pas à ne pas éprouver quelque ennui dans ce pavé de presque huit cents pages. Alors qu'il me semble par exemple n'avoir trouvé dans Guerre et Paix que des pages nécessaires, je suis souvent tenté de lire en diagonale des scènes qui me paraissaient inutilement s'éterniser. Malgré l'argument tout à fait intéressant du récit, je ronge mon frein, un peu apeuré par la perspective d'une lecture à vide. Il me fallut atteindre la page 145 pour me rasséréner (une méduse rejoignit la collection), puis la page 242 où j'eus le plaisir de lire ces lignes :
"Le garçon aux cheveux foncés s'est renfrogné et renfoncé plus profondément sur sa chaise. Il me rappelait les gamins à l'air de SDF plantés sur St. Mark's Place à New York qui faisaient circuler des cigarettes et comparaient leurs cicatrices - c'étaient les mêmes habits déchirés et les mêmes bras maigres, les mêmes bracelets en cuir noir emmêlés autour des poignets. Leur complexité à de multiples niveaux était un signe que je ne savais pas déchiffrer, bien que le sens général soit assez clair : On n'est pas de la même tribu, oublie-moi, je suis trop cool pour toi, n'essaie même pas de me parler. Telle fut ma première impression erronée du seul ami que je me sois fait à Vegas, et - ainsi que cela devait se vérifier par la suite - de l'un des grand amis de ma vie."
St. Mark's Place à New York (qui n'est d'ailleurs pas une place, mais une partie de la 8ème rue), c'est bien sûr la localisation des immeubles de Physical Graffiti, le double album de Led Zeppelin. Le héros, Theo Decker, vit au début du roman à Manhattan, mais c'est seulement à ce moment où il rencontre son ami Boris à Las Vegas que Donna Tartt évoque St Mark's Place. Je note que ceci, qui fait donc signe pour moi, est associé à un signe qu'il ne savait pas déchiffrer. Bon, il me reste ceci dit encore bien des pages.

111 - Les poètes aiment décidément ce nombre. Après Antoine Emaz, c'est Laurent Albaraccin qui publie Plein vent, 111 haïku, aux éditions Pierre Mainard.  Information glanée dans le Poezibao de Florence Trocmé du 8 décembre.


7777 -  Le 1, le 4 et le 7 sont les nombres fétiches de cette fin d'année. Dans les statistiques du 6 décembre, je surprends ceci :


Soit dit en passant, 49 c'est le plus petit nombre de pages vues enregistré depuis longtemps (là c'est sûr, il n'y a plus à douter, j'ai épuisé le lecteur), mais 49 c'est aussi 7 x 7 (ça console), qui résonne donc avec 7777. J'ajouterai que j'ai arrosé ce même jour d'un excellent champagne l'anniversaire d'un ami qui fêtait ses 49 ans (ça aussi ça console).

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* Dans un de ses billets sur sa page Facebook, le grand traducteur André Markowitz a parfaitement exprimé mon sentiment actuel sur cette question : " Ce qui a changé, c’est que je n’essaie plus de convaincre. Je n’ai plus besoin de convaincre. Je ne pense plus que j’ai raison. Je pense que ça n’a pas d’importance, que j’aie raison ou tort. Parce que, même si j’ai tort de sentir ce que je sens, je le sens — et c’est ça qui me fait vivre. J’ai juste besoin de continuer, d’une façon ou d’une autre. De vivre avec le temps de mon travail, qui est un temps que je ne connais pas. Dans un espace, aussi, qui est le mien — d’où, par exemple, ces chroniques. Ça, pour l’espace, comment dirais-je ?... ça se resserre au fil des ans. Et il y a tellement de choses que je voudrais encore faire."

** Il est tentant de mettre en parallèle les deux morts récentes (Jean d'Ormesson et Johnny Halliday) avec les deux morts plus anciennes (Edith Piaf et Jean Cocteau justement). La chanteuse et le poète étaient morts le même jour, le 11 octobre 1963, et bien sûr la ferveur populaire mit complètement sous l'éteignoir le décès du second.