jeudi 29 octobre 2015

Le mariage de minuit

La découverte de Magritte fut à n'en pas douter un des grands chocs artistiques de mon adolescence. Le premier livre d'art que j'ai acheté fut certainement le Magritte de Bernard Noël, édité chez Flammarion. Comme bien d'autres, me séduisait le contraste entre une peinture de facture réaliste, qu'on pourrait qualifier de cette horrible expression de bien léchée, et l'étrangeté des situations figurées, leur impossibilité d'exister dans la vie dite courante, ce qui rattache l’œuvre au courant surréaliste. Avec le temps cet intérêt a diminué et j'en suis venu à préférer des artistes chez qui la matière même de la peinture a plus d'importance, chez qui le geste pictural, le travail de la touche, le souci de la texture sont essentiels (et je pense par exemple à Soutine, dont je reste encore ébloui deux ans après l'exposition à l'Orangerie).

Y a-t-il même un intérêt à voir les toiles de Magritte dans leur pleine réalité ? C'est un brin provocateur ce que je dis là, mais on peut, oui, se demander s'il y a grand profit à découvrir in vivo une peinture si peu sensorielle. Cette question, je me la posais encore à Bruxelles avant de me rendre au Musée Magritte, ouvert seulement en 2009, et finalement j'y répondis en franchissant les portes du lieu, disposé sur plusieurs étages selon un ordre chronologique. C'était comme revenir vers un amour de jeunesse, une passion qu'on pourrait dire disparue mais qui continue de faiblement brasiller sous la cendre des années. Alors oui ce ne fut pas un ravissement mais je pris plaisir à observer des œuvres vues maintes fois en reproduction, mais aussi à en découvrir d'autres, tableaux, dessins, esquisses, écrits inconnus.

Georgette Berger, femme, modèle et Muse de René Magritte, juste derrière.

La visite était libre mais je me glissai l'air de rien près d'un petit groupe de personnes car j'avais été séduit par les paroles de son guide. Devant Le mariage de minuit, un tableau de 1926, elle montra comment Magritte cherchait à provoquer la pensée du spectateur. Avec ce miroir qui ne reflétait rien, ces arbres peints à l'envers, la tête en bas, ce titre décalé et en même temps en résonance avec les éléments de la peinture, il sollicitait un effort mental pour s'extraire des catégories familières de perception. La dame soulignait d'ailleurs que les enfants étaient en général plus prompts que les adultes à repérer ce qui cloche dans l'image. Les adultes ont tendance à rectifier inconsciemment à partir de leurs connaissances, ce que signale aussi le psychologue André Didierjean dans La madeleine et le savant* : "Nous pensons voir le monde avec précision, mais il semble qu'il n'en soit rien. Nous "voyons" avant tout les connaissances que nous avons sur le monde."

Le mariage de minuit (Musée Magritte)

Et il ne s'agit surtout pas de chercher des symboles cachés. C'est une tentation courante que Magritte a lui-même dénoncée : "Les questions telles que : que veut dire ce tableau, que représente-t-il ? ne sont possibles que si l'on est incapable de voir un tableau dans sa vérité, que si l'on pense machinalement qu'une image très précise ne montre pas ce qu'elle est précisément. C'est croire que le "sous-entendu" (s'il y en a un?) vaut mieux que "l'entendu" : il n'y a pas de sous-entendu dans ma peinture, malgré la confusion qui prête à ma peinture un sens symbolique.
Comment peut-on se délecter à interpréter des symboles. Ceux-ci sont des "substituts" qui ne conviennent qu'à une pensée incapable de connaître les choses elles-mêmes." 

Et encore  : "On me demande souvent ce que cache ma peinture. Rien! Je peins des images visibles qui évoquent quelque chose d’incompréhensible. Je ne suis pas un symboliste… Mais bien sûr, je ne puis empêcher les gens d’interpréter mes toiles. S’ils préfèrent essayer de traverser les murs plutôt que de passer par la porte, que voulez-vous que j’y fasse?"

Cet effort demandé au spectateur, je le retrouvai un peu plus tard dans la préface de Julien Gracq au Journal de l'analogiste, et ce sont là phrases fondamentales : "Suzanne Lilar, écrit-il, a placé très haut le rôle joué par la poétisation. Elle sait et elle dit admirablement que dans l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de la poésie, c'est à celui qu'elle vient combler de faire la moitié du chemin. La poésie n'est pas un don qui nous est tendu, n'est pas un prêt-à-consommer qui nous trouverait passifs. Elle n'est qu'une proposition dont il dépend du génie de chacun de nous qu'elle se matérialise."


(J'ai comme l'impression que, de ces deux jours à Bruxelles, il me faudra des mois pour extraire toute la substantifique moelle).

Église du Bon Secours, Bruxelles (photo : PB)

___________________
* André Didierjean, La madeleine et le savant, Balade proustienne du côté de la psychologie cognitive, Seuil, Science ouverte, 2015.

lundi 26 octobre 2015

Les mystères de Bruxelles

Bruxelles. Un week-end en famille. Sur le chemin du Centre belge de la Bande dessinée, installée dans les anciens magasins Waucquez (plans dessinés par Victor Horta, un des chantres de l'Art Nouveau, dont nous visitâmes le lendemain la maison-musée), nous découvrons la petite place des Martyrs, bien silencieuse, à l'écart de la foule de la Grand-Place pourtant toute proche. Une belle librairie, CFC-Quartiers latins, y a élu domicile. Impossible de ne pas y faire un tour. Il y a une bonne dizaine de livres dont je ferais bien l'emplette, mais je suis raisonnable, le livre est lourd dans le sac à dos, et j'ai déjà tant à lire. Mais, sur un rayonnage de livres d'occasion, voici qu'apparaît Journal de l'analogiste, de Suzanne Lilar, dans son édition de 1979, chez Grasset (une première édition avait eu lieu en 1954, chez Julliard). Exemplaire défraîchi, est-il écrit sur la couverture jaune. Huit euros. Modique par rapport aux prix que j'avais pu trouver sur internet, voici quelques mois, et qui m'avaient conduit à commander la version numérique.


C'est la faute (ou la grâce) d'un rêve qui m'y avait mené. Un rêve fait à Milloux, près de Chaillac, où nous avions joué Tout mon amour, à l'occasion du festival Milloux en Mai. La plupart d'entre nous avait dormi sur place après la répétition générale sous le chapiteau. Une petite chambre m'avait été échue, mais j'avais peiné à y trouver le sommeil. De nombreux rêves avaient percé cette nuit de filons évanescents mais, au réveil, ce ne sont pas des images que j'avais retenues, mais un nom et un titre : Suzanne Lilar, Journal de l'analogiste, ce qui était d'autant plus étonnant que je ne connaissais l'auteur et l'œuvre en question que de nom. Évidemment, je voulais en savoir un peu plus, il me fallait exploiter ce qui ressemblait fort à un indice dans l'enquête dont je retraçais au fur et à mesure l'évolution dans le carnet Pantone bleu.

Suzanne Lilar, par C. Leirens

A la vérité, à l'époque, je me suis lancé trop vite dans la lecture de l'ouvrage, trop impatient d'y découvrir des échos à ce que je vivais, et je ne pratiquai qu'un survol honteux (ce dont j'étais très conscient déjà, car ces mots-là sont les mêmes que j'employai alors). Il est donc heureux que je renoue à Bruxelles avec cette piste prometteuse. Bruxelles, où vivait Suzanne Lilar, et où Julien Gracq lut en 1978 le texte qui devint la préface du livre.

Il faudrait maintenant en venir à ce qui fait le formidable intérêt de ce livre. L'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, qu'elle intégra en 1956, le résume ainsi :

"Le journal de l'analogiste, paru en 1954, lui vaut, à Paris, le prix Sainte-Beuve. Comme Montaigne, l'auteur se prend pour premier sujet d'étude et, à partir d'expériences vécues, retrace la genèse d'une approche originale du phénomène poétique. Lilar définit la poésie comme la nostalgie platonicienne de l'âme qui conserve la mémoire de la présence de Dieu. Breton et Gracq ont approuvé cette distinction entre le beau et la poésie, car si la beauté est dans les choses, c'est nous qui y projetons la poésie. Éternelle habitante des bois dormants de la pensée, c'est en nous qu'elle attend le réveil des analogies et c'est le monde extérieur qui joue le rôle de l'enchanteur."

A vrai dire, je ne suis pas certain que l'accent mis sur la nostalgie du divin soit la bonne entrée pour comprendre la pensée de Suzanne Lilar, en tout cas ce n'est sûrement pas cela qui a retenu l'attention de Gracq et Breton, qui n'avaient d'ailleurs l'un comme l'autre que peu d'appétence pour la figure de Dieu. C'est bien plutôt la visée vers un au-delà des apparences et le côté expérimental de son approche qui les a enthousiasmés. Mais le mieux est de lire le livre, ou en son absence, de regarder le documentaire que la télévision belge  consacra à Suzanne Lilar en 1979, l'année donc de la réédition de l'ouvrage. En voici la partie 5, qui l'évoque précisément :


En cet après-midi où je rédige ce billet, au moment où je vais m'éloigner de mon bureau pour aller chercher les enfants, je vois posé sur le mur, juste devant la fenêtre, un papillon. Je n'aurai pas le temps de le photographier : l'espace d'un réglage, il a déjà repris son vol, rejoignant un autre congénère, virevoltant tous les deux de concert. Je suis surpris par cette rencontre, surtout à cette période automnale, et puis je me souviens des papillons dont j'avais eu le temps, cette fois-là, d'enregistrer l'existence, et c'était aussi à Milloux, et ils avaient révélé tout un réseau de correspondances dont je ne donnerai pas le détail ici.

Je n'en suis pas certain, mais il m'a semblé reconnaître aujourd'hui le paon de jour que j'avais croisé alors, dans le pré attenant la maison : de Bruxelles à Milloux (oserais-je dire de Tintin à Milloux ?), les signes s'échangent, les échos se croisent.

A l'intérieur du volume, il y avait un article de journal découpé, relatant un colloque de 1983, et la sortie de Cahiers Suzanne Lilar, chez Gallimard. Il était très jauni et avait décoloré la première page du livre, y laissant un rectangle ocre. Dans le texte était cité Hector Bianciotti qui célébrait les vertus du Journal de l'analogiste, "qui aide à vivre" parce qu'il nous fait entrevoir notre monde comme "un ensemble de réponses probables qui n'attendent que nos questions."





mercredi 21 octobre 2015

Pouvoir explosif enfermé dans le noyau des poèmes

A peine entré dans la forêt, des pistes se dessinent, layons rectilignes, sentes serpentines, où se glisser, se fondre, se perdre peut-être, à la recherche d'une clairière, d'une source, d'un puissant géant de bois griffeur de ciel ou d'un simple inconnu tapi dans les bruissements de l'ombre. Ainsi de ce nouveau périple où d'emblée s'imposèrent des noms, des figures, des lieux, dont il s'agit maintenant de suivre les cailloux blancs des Poucets du hasard. Ainsi n'ai-je pas tardé, délaissant toute autre lecture, à me plonger dans L'hirondelle avant l'orage, le roman de Robert Littell, qui raconte l'arrestation, la prison et l'exil du poète Ossip Mandelstam, coupable d'avoir écrit une violente épigramme contre Staline.

" Le Corbeau s'est adressé à Ossip.
- Vous êtes armé ?
A ma surprise, Ossip a hoché  la tête.
- Il se trouve que oui.
Le Corbeau a semblé pris de court.
- De quoi êtes-vous armé ? Et où cachez-vous l'arme ?
- Je suis armé du pouvoir explosif enfermé dans le noyau des poèmes. Je cache les poèmes en question dans mon cerveau.
Le Corbeau n'a pas trouvé ça drôle." (p. 123)

Quand Mandelstam est arrêté, il prend quelques affaires avec lui, mais aussi un petit exemplaire des œuvres complètes de Pouchkine. Quand il ressortira de la cellule de la prison de la Loubianka, il donnera le volume à son compagnon de captivité, l'hercule de cirque Fikrit Shotman.

"Je ne sais pas lire, avoua Fikrit.
- Apprenez, répondis-je. Commencez par Pouchkine. Si un jour vous arrivez à déchiffrer ses mots, vous n'aurez pas besoin de lire autre chose pendant le restant de votre vie." (p. 156)

Il ne sort que pour partir en exil, avec sa femme Nadejda, à mille cinq cents kilomètres de Moscou.
Nadejda  Mandelstam (1899-1980). Elle avait appris par cœur la majeure partie de l’œuvre de son mari.

Pouchkine, il en est justement question dans le post d'André Markowitz publié aujourd'hui sur FB, à travers une traduction proposée par une jeune actrice d'un poème qu'il connaissait lui-même depuis quarante ans mais n'avait jamais pu traduire de façon satisfaisante. Soudain, quelque chose s'ouvre :

"(...) d'un seul coup, là, mardi matin, quelque chose s'est mis à remuer, et j'ai trouvé le dernier vers : "le bruit gracile de ses pas". Le bruit gracile des pas. Quand je dis que je l'ai trouvé, je ne dis pas du tout que c'est comme ça qu'il faut traduire, c'est juste que, soudain, bizarrement, il y a eu dans cette alliance de mots et de sons quelque chose comme une ouverture. Et j'ai senti que le début, alors, peut-être, serait possible aussi. Ça devait commencer par "Pourquoi... ". Bref, j'ai passé la journée d'hier à marmonner, à griffonner et voilà le résultat.
Donc, c'est écrit en 1820, au moment où l'exil de Pouchkine commence. En fait, c'est déjà écrit en exil. Il a vingt-et-un ans.
*
"Pourquoi l'ennui vient-il d'avance
Ronger le cœur, mouiller les yeux,
T'offrant, soumis, à la souffrance
Inévitable de l'adieu ?
Déjà si proche est l'heure noire !
Dans l'exil d'un pays perdu
Tu ne vivras que de mémoire
Des jours qui ne reviendront plus.
Au prix du sang et des tortures,
Alors n'achèterais-tu pas
Rien qu'un écho de sa voix pure,
Du bruit gracile de ses pas ?"

Voilà. Je ne sais pas si ça va. Je le publie comme ça.
Ça ne dit rien d'autre que ça. C'est tout
."

***
Ossip Mandelstam était né à Varsovie le 15 janvier 1891. Quand j'ai appris ça, je n'ai pas pu ne pas penser à mon arrière-grand-père Emile Briandet, né la même année, le 1er mars, à Maillet, dans l'Indre. C'est peut-être idiot mais cela me le rend encore plus proche, d'autant plus que le nom complet du poète est Ossip Emilievitch, c'est-à-dire fils d'Emile.
Emile Briandet, qu'une pleurésie juste avant la guerre, dispensa de celle-ci. Comme quoi un petit malheur peut préserver d'un plus grand. S'il était allé à la guerre comme la plupart de ses contemporains, je n'écrirai peut-être pas ici.
Il se maria l'année de Verdun, en 1916, avec Marie Ageorges, la bonne mémé Marie, si douce, alors que lui était plutôt revêche. Je l'ai un peu évoqué ici.

***
Autre piste : l'Annonciation. Que le billet d'hier de Daniel Bougnoux, Solitude de Marie, me permet de remonter :

"Plusieurs de mes amis se sont trouvés récemment à Venise. Qui est pour moi la ville du Titien. Y ont-ils scruté sa peinture ? Je voudrais retourner dans la Sérénissime rien que pour y recevoir le choc de ces trois tableaux.
*
Dans la foisonnante iconographie religieuse du Titien, la figure de Marie brille d’un éclat singulier : n’est-elle pas l’emblème même de Venise, qui fut fondée selon la légende le jour de l’Annonciation ?"

Suit une belle analyse de trois tableaux du Titien. Sur le dernier, la Pietà de l'Accademia, je donne juste ce petit extrait, mais on lira le billet entier avec profit :

"Comment le visiteur arrêté devant cette grande toile, où se concentre ce qu’on peut voir de plus noir dans toute l’Accademia, ne l’entendrait-il pas littéralement hurler ? Le cri poussé par Marie-Madeleine, soutenu par le rugissement des deux têtes de lions sculptées au pied des statues, roule et se répercute à travers les salons feutrés, il recouvre les carillons des cloches, la psalmodie des processions de Sainte-Ursule et les fêtes un peu grises peintes par Carpaccio. La sainte pénitente épouvante par son cri les Vierges à l’enfant et les anges musiciens de Bellini, elle rallume le tonnerre sur les mystères champêtres de Giorgione, elle réveille et fait sursauter dans leurs cadres les doges, les condottiere et les prélats accrochés çà et là sur les murs vermoulus du musée. 1576 ! La peste infeste la ville et va frapper Titien (âgé d’environ quatre-vingt six ans), ainsi qu’Orazio son fils préféré. On l’inhumera le 28 août aux Frari ; au cours des mois suivants, sa maison de Biri Grande demeurée vacante, riche d’objets précieux et de tableaux, sera pillée et saccagée."

 Pietà, le dernier tableau du Titien (Wikipedia)



lundi 19 octobre 2015

Ni le ciel ni la terre

Mercredi dernier à l'Apollo, le film Ni le ciel ni la terre est projeté en présence du réalisateur, Clément Cogitore. Après la séance, le débat peine à s'installer : le film, qui commence comme un film de guerre, avec militaires français en faction sur la frontière afghane, tension exacerbée, réalisme documentaire, a basculé peu à peu dans le polar métaphysique - et sans doute que la plupart des spectateurs sont restés perplexes. La disparition inexplicable d'un chien puis de plusieurs soldats entraîne le capitaine Antarès Bonnassieu (puissamment interprété par Jérémie Rénier) dans un vertige de nature mystique. Le titre, Ni le ciel ni la terre, est d'ailleurs emprunté au Coran, verset 29 :  « Ni le ciel ni la terre ne les pleurèrent et ils n’eurent aucun délai. » Mais on peut aussi le retrouver dans la Bible, dans l'évangile de Mathieu, 5, 34-35 : « Je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied. », qui reprend Esaïe, 66, 1 : "Ainsi parle l'Eternel : Le ciel est mon trône, Et la terre mon marchepied."


C'est la question de la croyance qui intéresse donc Clément Cogitore au premier chef. La croyance, explique-t-il dans un entretien, "c’est la base des récits que les hommes se racontent depuis la nuit des temps, c’est leur manière, pour utiliser de grands mots, de résister au chaos et à la brutalité du monde. L’enjeu de tous les récits originels, c’est de relier des points – le ciel et la terre, la mort et le vivant, le visible et l’invisible. C’est aussi ce qui construit les communautés ; c’est à partir de ces récits, de ces croyances, que les hommes se rassemblent."Et selon lui, le monde occidental n'échappe pas à cette condition, malgré un ethnocentrisme qui voudrait que le croyant soit toujours l'autre : "La République française, la démocratie, les droits de l’homme, ce sont aussi des croyances. Si on cesse d’y croire, elles n’existent plus. Je pense qu’il faut les penser et les défendre en tant que croyances, et non en tant que vérités absolues et universelles qui devraient s’imposer à tous."

Le soir suivant, à Equinoxe, je vais voir Comme vider la mer avec une cuiller, le nouveau spectacle du conteur Yannick Jaulin. Et les mêmes thèmes reviennent étrangement.

Yannick Jaulin : "Je ne me serais pas douté que Comme vider la mer avec une cuiller allait autant entrer en résonance avec le cours du temps. Ce spectacle qui ne parle que de ça ! Du récit religieux, de notre besoin d'infini, de quoi faire avec ces récits aujourd'hui.
J'aborde les textes des religions du livre pour ce qu'ils sont : des contes, des récits aux multiples versions, aux évolutions étonnantes et donc aux interprétations infinies. De leur dimension mortifère quand on les réduit à une vérité."

Je pense qu'il y a quelque chose de symptomatique dans les approches de ces deux artistes, qui n'ont pourtant rien de commun, exerçant dans deux champs distincts de la culture : l'attention neuve qu'ils portent à des récits, à des visions du monde qui longtemps ne furent (et continuent de n'être souvent) que des objets de dérision, montre que quelque chose change. Quelque chose qu'il ne faudrait pas considérer comme un retour du religieux, mais bien plutôt (et là j'hésite sur la formulation) comme une révélation de l'invisible (mais il faudrait peut-être dire cela autrement). C'est un abîme en tout cas qui les sépare. Dans le film de Cogitore, on voit les talibans aussi désarçonnés que les soldats devant les disparitions (qui les touchent également). A l'inverse des villageois afghans, plus en phase avec cette insaisissable réalité, comme le montre la secrète cérémonie soufie de la fin du film.

Une image rassemble aussi les deux artistes : L'Annonciation. Celle de Fra Angelico est accrochée en fond de scène dans le spectacle de Jaulin, c'en est d'ailleurs le seul décor :

"Tout est parti de là, de ce moment là, devant un tableau de l'Annonciation.
De l'ennui ou l'interrogation de celle qui à mes côtés n'avait aucune idée de la signification de cette scène.
- C'est quoi ces deux madames dont une qu'a des ailes ?
- L'Annonciation, tu vois ? Un ange qui annonce à une femme qui s'appelle Marie, tu vas avoir un enfant sans connaître d'homme. Tu vois, un genre d'insémination par voies aériennes." (Extrait de la note d'intention)


L'Annonciation (Wikipedia)

 Or, sur le site de Clément Cogitore, qui est aussi plasticien et vidéaste, on peut trouver une autre Annonciation, sous la forme d'une photographie :

Annonciation, 2012, Photographie, C-Print, 120×100 cm

***

J'imagine que le nom d'Antarès Bonnassieu n'a pas été choisi au hasard. Plus qu'au Bonacieux des Trois mousquetaires, c'est sans doute aux Cieux qu'on l'abonnera. Vocation célestielle redoublée par Antarès, qui ne peut que renvoyer à l'étoile double de la constellation du Scorpion dont le nom signifie "Comme Arès", le dieu de la guerre, ce qui est congruent avec la fonction de soldat.

***

Violette d'automne





samedi 17 octobre 2015

De Montevideo au Kremlin, avec petit détour par Déols

Il y a quelque chose de fascinant à ouvrir un nouveau chantier d'écriture, et de voir aussitôt proliférer les coïncidences. C'est comme une éclosion soudaine, un précipité chimique, la mise à jour d'une strate archéologique dissimulée depuis des millénaires. Sitôt l'article précédent publié, je reçus le message suivant :
Surprise. Tout d'abord je ne connaissais pas du tout ce gnoir, évidemment un pseudonyme, qui s'était abonné en même temps à mon fil Twitter. Ensuite, c'était bien la première fois que quelqu'un ajoutait un de mes tweets à ses favoris. Il faut dire que je suis très discret sur Twitter, dont je me sers surtout pour m'informer, très peu pour m'exprimer. En réalité ce tweet était loin d'être récent puisqu'il informait de la publication d'un article sur Alluvions paru le 16 novembre 2012, articulé autour des Vies minuscules de Pierre Michon. Trois ans plus tard, je reçois donc enfin un écho de cet article d'Alluvions le jour même où je reprends l'écriture sur ce même blog (là, j'ai envie de mettre un point d'exclamation, ce que je n'aime pas beaucoup en règle générale, bon allez hop je le mets) !

Ce n'est pas fini (là je résiste à la tentation d'en ajouter un autre, de point d'exclamation). Me rendant sur la page twitter dudit gnoir, curieux de voir qui me fait l'honneur de se pencher sur ma prose, je vois que l'inconnu (qui a choisi un portrait magrittien comme avatar) est basé à Montevideo, en Uruguay. Et c'est donc l'Amérique du Sud encore qui fait signe à travers cette localisation. Cela résonne d'autant plus avec l'histoire de Victoria Ocampo et Roger Caillois que plusieurs de leurs lettres sont postées de Montevidéo, ainsi la lettre de Caillois du 21 octobre 1940, écrite de l'Hôtel Nogaro, Plaza de la Constitucion.

Par ailleurs, je réalisai aussi que l'article sur lequel j'avais reçu un commentaire l'autre jour n'était pas lui non plus anodin, en effet il présentait rien moins que trois portraits de femme en noir et blanc, à savoir Lauren Bacall, Jane Russell, et surtout Consuelo Suncin Sandoval, celle qui devait épouser Antoine de Saint Exupéry le 23 avril 1931.

Consuelo en 1942 à Montréal (Wikipedia)

Pourquoi surtout Consuelo ? Eh bien parce que Consuelo, comme Victoria Ocampo, est argentine. Enfin, ce n'est pas tout à fait exact, car elle est salvadorienne, issue d'une des sept familles les plus riches du pays, propriétaire de plantations de café, mais elle s'est mariée avec Gomez Carrillo, écrivain guatémaltèque, naturalisé argentin et consul d'Argentine, dont elle sera veuve très vite, dès 1927 (il était, il est vrai, de trente ans son aîné). Et c'est à Buenos Aires où elle est retournée pour régler des problèmes de succession, que la rencontre a lieu avec Saint Exupéry (il la demande en mariage dès le premier jour).

***
Si l'on voulait un exemple de ce qu'on peut faire de bien aujourd'hui avec Facebook, on pourrait citer la page d'André Markowitz. Le post qu'il a écrit aujourd'hui autour d'un poème d'Ossip Mandelstam est absolument remarquable. La traduction, l'interprétation, la discussion autour de chaque mot, des sonorités choisies, tout cela est vibrant d'intelligence et de sensibilité. Et me donne encore plus envie de me jeter dans la lecture du roman de Robert Littell déniché à Noz la semaine dernière, L'hirondelle avant l'orage, sous-titré le poète et le dictateur, qui raconte le défi insensé lancé par le poète au maître du Kremlin, à Staline.

***

Le frichti avant Carthage encore, septembre 2015.

jeudi 15 octobre 2015

Alluvions encore, Victoria et la rue Inutile

Envie de retourner à ce blog. Si je n'écrivais plus ici, ce n'était pas par lassitude ou manque d'inspiration, mais c'est parce que ce n'était pas le bon support. Ce que j'avais à dire ne pouvait être donné à lire immédiatement : j'ai donc écrit sur un carnet, Pantone bleu 18-3949, au crayon de papier, pendant des mois. Premier carnet terminé, j'en ai commencé un autre. Rien de sulfureux pourtant, ou d'indiscret, ou de particulièrement intime dans ces carnets, pour lesquels je songe plus ou moins à une publication future, non, rien de tout cela, mais la nécessité ressentie d'une distance, d'un recul. Rien ne presse. Cependant, j'ai aussi, en même temps, le désir d'écrire pour le présent, de partager, si peu que ce soit, quelques impressions, quelques joies ou douleurs, quelques découvertes, et je vais le faire ici, mais ce sera sous forme véritablement alluvionnaire, comme cela était la vocation de ce blog, affirmée dès le début, donc des notes, des bouts de poème, des fragments désordonnés de pensée, au fil de l'eau, du flux des lectures et des rencontres [à l'instant même, une petite fenêtre pop-up m'avertit que je viens de recevoir un commentaire sur l'article du 2 septembre 2014, Et la vie à Casablanca aura un sens pour moi, consacré à un chapitre du livre d'Adrien Bosc, Constellation : commentaire anonyme comportant des précisions sur le pilote Jean de La Noüe. Or, je n'ai pas eu de commentaires sur Alluvions depuis des mois, très précisément depuis le 19 novembre 2014, il est saisissant que ce soit justement à l'instant où je renoue avec le site, sur ce mot même de rencontre, qu'un envoi inconnu s'y dépose : la dimension de hasard objectif si présente sur Alluvions en est d'emblée confirmée.]

***
Cette femme s'appelle Victoria Ocampo, et cette photo est celle qui  se trouve sur la couverture de sa Correspondance avec Roger Caillois, publiée chez Stock en 1997, et que j'ai débusquée à la dernière brocante de l'Avenue des Marins, le dimanche 4 octobre. Je me suis beaucoup intéressé à Roger Caillois dans le Carnet bleu, et j'étais donc désireux d'en savoir plus sur cette femme, éditrice argentine, issue d'une riche famille de Buenos-Aires, qui rencontra en 1939 à Paris le jeune Caillois, âgé alors de 26 ans (elle en avait 48), agrégé de grammaire et fondateur, avec Georges Bataille et Michel Leiris, du Collège de sociologie. 
Je lis cette correspondance de manière discontinue, en même temps que d 'autres ouvrages, et suis parvenu à l'année 40, où Caillois, fuyant la France occupée, a gagné l'Argentine. C'est Victoria qui a organisé son voyage et la série de conférences qu'il va donner dans son pays. De manière générale, elle sera pour lui un véritable Pygmalion. 
Plusieurs autres Français ont quitté la France, qu'elle reçoit avec générosité, mais qu'elle juge aussi avec lucidité, et donc sévérité, ainsi du décorateur Jean-Michel Frank :
"Jean-Michel Frank, une autre paire de manches. Appartient à ce milieu (où du moins y vivait) des gens riches et snob, de la haute couture, des artistes d'avant-garde [...]. Terrible ! Des gens durs mais non courageux, trop faibles pour être méchants avec efficacité ; frivoles et durs... Durs par égoïsme et self-indulgence, non par exigence envers eux-mêmes. N'accordant de l'importance qu'à un joli cendrier, à un Picasso (c'est déjà mieux), à une robe de Schiap, à un mouchoir d'Edwards and Butler, à un clip de chez Cartier [...] ; tout ça, dans les moments actuels, devient indescriptible, comme la neige qui fond dans les rues de Paris. De la saleté. "Comment feront un tel et un tel sans drogue !..." (Bébé Bérard, Cocteau, etc.) [...] Car tous ces gens savaient quand ils devaient fuir et en avaient les moyens (essence et argent). 
Enfin, tu entendras cela toi-même. Sinon tu vas m'accuser  d'être mauvaise langue et de trouver tous ces gens immondes excepté moi. Le fait est que je n'aime pas les gens aux goûts exquis mais dépourvus de spiritualité à un degré aussi remarquable ! Pleins de petites gourmandises mais sans vrai appétit ! Pleins de convoitises urgentes, mais sans ardeur, ni flamme. Je dis : merde."
Et elle ajoute sans plus de commentaires :
"Les Dali se sont très bien arrangés, même avec les franquistes."

*** 

de Vailly-sur-Sauldre
Panneau bleu
sur crépi gris

Fragments alluvions encore
La Sauldre en crue 
affouille les rives

La crue de l'amour
Mes rivières
La Vauvre et l'Anglin 

16 octobre 2014

Vailly-sur-Sauldre