Affichage des articles dont le libellé est Jacques Derrida. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jacques Derrida. Afficher tous les articles

samedi 16 novembre 2024

Le goût du néant

Jeudi dernier, un autre fil de réflexion (autour d'Abraham et Isaac, qui émergera sans doute bientôt ici, mais l'heure n'est pas encore venue) me conduit à la médiathèque pour emprunter Donner la mort, de Jacques Derrida, un essai qu'il a fallu aller chercher au magasin. Comme d'habitude j'ai jeté un œil sur les livres désherbés. Et c'est donc là que j'ai trouvé Dans le café de la jeunesse perdue, de Patrick Modiano, un exemplaire qui portait le tampon de la Bibliothèque Beaulieu. Pour un euro, le voici donc tombé dans mon escarcelle. Peut-être le possédais-je déjà, je ne savais plus. Ce n'était pas le cas, je l'avais lu en janvier 2013 mais j'avais dû l'emprunter justement à la médiathèque. 

Trace est conservée sur le blog de cette première lecture, avec cet article du 14 janvier 2013, Horizons perdus. Suivi le 21 janvier d'un texte du Doc : Guy de Verre … « La recherche du lierre perdu » !*

Pourquoi revenir sur ce roman ? Eh bien tout simplement parce que le personnage central n'est autre que Kaki, la Jacqueline Harispe du récit de Philippe Jaenada. Sauf que Modiano la présente comme Jacqueline Delanque surnommée Louki, et qu'il s'inspire très librement de l'histoire de la jeune femme. Jaenada le mentionne bien sûr au début de sa quête bistrotière. Je l'ai relu aussitôt, avec un très grand plaisir. J'en avais oublié, depuis onze ans, bien des détails, et en premier lieu la citation en exergue de Guy Debord : "A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie, qu'ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue."

Cette sombre mélancolie, je l'avais épinglée chez Jaenada. Sur mon agenda, j'ai recopié cinq passages, pas un de plus, de son livre de plus de quatre cents pages. Et le premier était celui-ci : "Je sentais au volant une petite nappe de brume, ou un bourdonnement, en moi, difficile à identifier, ce n'était pas de la nostalgie, je ne regrette pas cette période, je suis bien maintenant, de la mélancolie peut-être, mais pas la "sombre mélancolie" de Debord ; comme une mélancolie claire et légère, même si c'est antinomique. Une sensation de vertige." (p. 112-113)

Chez Moineau en 1956, par Ed van der Elsken

A vrai dire, ce passage je ne l'avais pas pointé pour la référence à Debord mais parce qu'il évoquait le vertige, mon inlassable thème de méditation. La seconde citation prolongeait la première, Jaenada avait posé ses valises à Saint-Jean-de-Monts : "Je me dis aussi que cela explique cette vague sensation de vertige que j'éprouve depuis Dunkerque, je tourne sur un très grand manège." (p. 158)

Et c'est sur ce mot même de vertige que s'achève le livre (et pardon de spoiler si vous ne l'avez pas lu) : "Kaky est montée là, face à la rue, elle se tient d'une main derrière elle à cette barre. Son grand cœur, étrange, malheureuse. Je me penche légèrement, je regarde en bas, les éclats de verre dans le caniveau. Une seconde quarante-six. Je regarde ma main, je regarde en bas. J'ai le vertige. "(p. 478) 

Chez Moineau, à Paris, en 1953. Jacqueline Harispe, alias Kaki, est la deuxième en partant de la gauche. (Ed van der Elsken. Nederlands Fotomuseum)
 

Je ne peux résister à citer le quatrième passage de Jaenada transcrit dans mon agenda : "Mais même si plus grand chose ne me surprend, même si la vie est une gigantesque toile de coïncidences troublantes, je reste un moment médusé en apprenant que, parmi toutes les victimes et tous les assassins possibles dans Paris, l'ancien admirateur aigri de Kaky a été tué par le meilleur ami du mari de Sarah, vingt ans après leur amitié, leurs soirées chez Moineau." (p. 446)

La vie, gigantesque toile de coïncidences troublantes. En voici une autre, de coïncidence, qui s'est déclarée cette nuit-même où je relus Dans le café de la jeunesse perdue. Trois jours plus tôt, j'avais récupéré un autre livre du Goncourt des détenus, Dors ton sommeil de brute, de Carole Martinez. F. l'avait lu et apprécié, mais je ne l'avais pas encore ouvert. Jeudi soir, après avoir revu Le Nom de la rose à l'Apollo, j'avais eu une courte conversation sur le trottoir avec Eric, le référent de Lire pour en sortir, et, sans que je l'évoque moi-même, il m'avait dit beaucoup de bien de ce roman. Et donc, un peu plus tard, alors que j'étais plongé dans Modiano, cette insistance, cet écho redoublé, me traversa l'esprit. Je connais les ruses de l'attracteur étrange pour me mettre discrètement sur une piste. Je suis allé chercher l'ouvrage qui était encore dans le sac transparent que je prends pour me rendre à la Centrale. Je l'ouvre et tombe sur le poème de Baudelaire dont un vers lui donne son titre.

              LE GOÛT DU NÉANT


Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute ;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !

Le Printemps adorable a perdu son odeur !

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?

Je ne vais pas plus loin pour ce soir. Le poème m'a suffi, m'a comblé d'une certaine manière. Je sais que j'y reviendrai.

Je reviens à Modiano. Je parviens à la page 96, où je lis, avec une sorte de sidération :

"Et puis la vie a continué, avec des hauts et des bas. Un jour de cafard, sur la couverture du livre que Guy de Vere m'avait prêté : Louise du Néant**, j'ai remplacé au stylo bille le prénom par le mien. Jacqueline du Néant."

Je ne suis pas allé plus loin cette nuit-là.



____________________

* Avec une erreur sur le nom du personnage : Guy de Vere et non Guy de Verre. 

** "Louise de Bellère du Tronchay, dite Louise du Néant, est une mystique française née en 1639 et morte en 1694. Elle est connue pour ses lettres envoyées à ses confesseurs, témoignage de la vie à la Salpêtrière au XVIIe siècle, mais surtout du basculement de l'expérience mystique vers l'état pathologique."(Wikipedia)

mercredi 22 mai 2024

Mes forêts sont de longues traînées de temps

Appel de la crue
Appel au flot sombre des mots criblés d'ajours
A la boue bouleversant le mol balancé des rives
Au tourbillon tourbeux à la tombe certaine
Que monte la hargne des troncs la clameur des biefs
Qu'elle m'emporte en sa main noire d'aragne bègue
Qu'elle précipite les nuits sur le versant lissé des jours
Qu'elle ébouriffe les toits et ventile les ruelles

Soif du poème 

Besoin en ce temps-ci de boire à la source vive de la poésie. Après avoir découvert en mars dernier le recueil étincelant de Maya Angelou, Et pourtant je m'élève, j'ai acheté le 13 avril Mes forêts, d'Hélène Dorion (Coll. Sacoche, Bruno Doucey, 2021), "première Québécoise et première femme vivante au programme du baccalauréat", nous dit la quatrième de couverture, mais ce n'est évidemment pas pour ça que je l'ai choisie alors que je ne n'en avais jamais entendu parler, mais bien plutôt pour ce qui suivait : "vit environnée de lacs et de forêts, de fleuves et de rivages, de brumes de mémoire et de vastes estuaires où la pensée s'évase." Car le besoin de poésie que j'éprouvais alors (et continue d'ailleurs d'éprouver) coïncidait aussi avec la soif d'espace, de terre et de ciel, de nuages, de rivières, de chemins creux et de lisières. C'est à haute voix que je lus la plupart des pièces du recueil, dont celui-ci qui en est l'ouverture :
Mes forêts sont de longues traînées de temps
elles sont des aiguilles qui percent la terre
déchirent le ciel
avec des étoiles qui tombent
comme une histoire d’orage (...)

Deux jours plus tôt, j'étais passé par la médiathèque où j'avais emprunté L'invité du miroir d'Atiq Rahimi (dont j'ai parlé ici), La mémoire délavée de Nathacha Appanah et Incendire, le dernier récit d'Hélène Cixous. De ce dernier j'ai commencé la lecture le 13 avril. Or, au cœur de ce livre brasillait le Grand Incendie de La Teste-de-Buch de juillet 2022, les feux de forêt en Gironde au milieu desquels Hélène Cixous était prisonnière, en sa maison d'Arcachon. D'une Hélène l'autre, je m'aviserai plus tard que j'avais mis en oeuvre le mot-valise du titre, Incendire, en disant justement les poèmes tombés d'Orion avant de plonger dans une prose où je relevai par exemple : "Celui-là est arrivé brûlant et dégageant une odeur de chair calcinée et éternellement il crépite encore dans notre mémoire, le seul que le temps et les vigoureuses équipes de l'Oubli ne réussissent pas à éteindre et aujourd'hui il flamboie dans mes forêts de rêve." (p. 47)

Mes forêts de rêve. Ainsi "mes forêts" étaient-elle partagées d'une rive à l'autre de l'Atlantique. Plus tard, le 25 avril, résonnèrent les deux vers d'Hélène Dorion : "Mes forêts sont des bêtes qui attendent la nuit/pour lécher le sang de leurs rêves."

Un autre mot allait produire sa gerbe d'étincelles : ce si beau mot d'aiguille présent dès l'envoi ("elles sont des aiguilles qui percent la terre") et que je retrouve le 3 mai page 100 :

dans un magma
elles se sont mises à tourner
les particules lumineuses
les saisons    la Terre   les planètes
l'aiguille a percé la mince couche de bleu
elle a chassé l'éternité

en même temps que dans le recueil de poèmes de Roberto Bolaño paru dernièrement au Seuil, et dont je me suis emparé immédiatement :

Quand l'aiguille à force d'être appelée
se transforme en fleur dans l'obscurité
de ton corps qui ferme les yeux (p. 95)



Et il faut dire encore que la traversée d'Incendire m'a conduit à reprendre l'étude de Lettres de fuite, le séminaire 2001-2004 d'Hélène Cixous, cet énorme pavé de 1182 pages édité par Marta Segarra. La séance du 22 décembre 2001 interrogeait la thématique du sang et se terminait par l'évocation d'un texte de Jacques Derrida, Circonfession, texte, précise Cixous, qui commence par des histoires de sang, et elle cite un passage, la scène de la prise de sang, que je vous redonne ici (sans les notes en italique de l'écrivaine) :

[...] avant la prise de sang, lorsque, par exemple, dans mon enfance, et je me rappelle ce laboratoire dans une rue d'Alger, la peur et la vague d'un glorieux apaisement s'emparaient à la fois de moi, me prenaient aveugle dans leurs bras, à l'instant précis où par la pointe de la seringue s'assurait un passage invisible, toujours invisible, pour l'écoulement continu du sang, absolu, absous en ce sens que rien ne semblait s'interposer entre la source et l'embouchure, le dispositif assez compliqué de la seringue n'étant introduit à cette place que pour laisser le passage et disparaître en tant qu'instrument, mais continu en cet autre sens que, sans l'intervention maintenant brutale de l'autre, qui, décidant d'interrompre le flot une fois la seringue, toujours dressée, retirée du corps, repliait vivement mon bras vers le haut et pressait le coton à l'intérieur du coude, le sang eût pu inonder encore, non pas indéfiniment mais continûment jusqu'à m'épuiser, aspirant ainsi vers lui ce que j'appelai : le glorieux apaisement. "(cité p. 153-154)

L'aiguille n'est pas nommément citée, mais qu'est-ce d'autre que "la pointe de la seringue" ?  

mardi 26 juillet 2022

Je me jetai à genoux au point H

"L'échelle, écrit Anouchka Vasak, - escalier, estrade, scala, strada - alerte sur un dispositif subjectif déterminant chez Stendhal. 1797 est peut-être le moment où il se cristallise, comme en témoignent les petits dessins du tableau de l'école centrale." (1797, Pour une histoire météore, p. 352)

Stendhal au tableau de M. Dupuy (A : Ardoise). Source : Stendhal, ville de Grenoble, Bibliothèque municipale, Vie de Henry Brulard, volume 2


Pour explorer ce motif des échelles, l'historienne choisit de partir du lieu-dit Les Echelles, en Savoie, où Henri Beyle/Stendhal vécut "quelques jours d'intense bonheur, en 1790, année de la mort de sa mère, ou 1791- voilà qui change tout, mais de la mère dans cette excursion aux Echelles, il n'est pas question." Elle montre combien l'échelle, "concrète, encombrante, est présente dans Le Rouge et le Noir, et à plusieurs reprises." Au nombre des exemples, la "grande échelle du jardinier" qui permettra à Julien Sorel de monter jusqu'à la chambre de Mathilde de La Mole. L'échelle serait-elle un symbole, au sens d'"incarnation d'une idée abstraite" ? Et, selon cette perspective, serait-elle "un symbole du désir et de la jouissance stendhalienne" ?
Elle propose plutôt de revenir à ce souvenir d'enfance des Echelles - raconté dans la Vie de Henry Brulard, l'autobiographie inachevée -, moment de jouissance suprême, "bonheur subit, complet, parfait", au point qu'Henri (Beyle/Brulard) peine à le raconter : "La difficulté, le regret profond de mal peindre et de gâter un souvenir céleste où le sujet surpasse trop le disant me donne une véritable peine au lieu du plaisir d'écrire." Qu'est-ce qui provoque un tel bonheur ? Eh bien, c'est tout d'abord que le voyage, qui dure alors sept heures, fait disparaître à jamais la tante abhorrée, Séraphie, le père détesté, Chérubin (quels noms pour ces mauvais anges !), "le rudiment, le maître de latin, la triste maison Gagnon de Grenoble, la bien autrement triste maison de la rue des Vieux-Jésuites." Et puis, en positif, il y a la tante, Camille Poncet, "la bonté et la gaieté même", "l'objet du plus ardent désir" depuis que le jeune Henri avait entrevu un instant, un an ou deux avant ce voyage, "sa peau blanche à deux doigts au-dessus du genou comme elle descendait de notre charrette couverte."

A ce chapitre succède le chapitre 14, "Mort du pauvre Lambert", Lambert, valet de chambre de son grand-père, "garçon fort intelligent", qu'il considère comme son ami et auquel il disait tout. En cueillant une feuille du mûrier sur lequel il élevait des vers à soie, il tomba et c'est sur une échelle qu'on rapporta son corps. Soigné "comme un fils" par le grand-père, il décède malgré tout au bout de trois jours.
"Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la mort.
L'arrachement produit par la mort de ma mère avait été de la folie où il entrait à ce qu'il me semble beaucoup d'amour. La douleur de la mort de Lambert fut de la douleur comme je l'ai éprouvée tout le reste de ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation."

Dessin du « Lieu ou Lambert sciait les bûches » (L) et du point « H » d’où Henry se donne « des paroxysmes de douleur » en se souvenant de l’ami perdu. La bûche, la lame et la corde de la scie sont à voir sur la droite. Source : Stendhal, ville de Grenoble, Bibliothèque municipale, Vie de Henry Brulard, volume 1 — R.299 (1) Rés.


C'est encore au point H que se rend Henri quand on annonce la mort de Séraphie, la tante honnie :

"Un soir d'hiver, ce me semble, j'étais dans la cuisine vers les sept heures du soir, au point H vis-à-vis l'armoire de Marion. Quelqu'un vient me dire : "Elle est passée." Je me jetai à genoux pour remercier Dieu de cette grande délivrance."

Anouchka Vasak suggère que le point H est peut-être lié à l'échelle : "non seulement à la notion de gradation ("série continuée et progressive"), étant entendu que le point H serait le climax de cette progression, mais aussi à l'échelle ou l'escalier comme objet. Le point H est ce lieu paroxystique du plaisir et de la jouissance, de l'émotion, comme la Scala de Milan. Point, pointe, punctum."

Je saute par-dessus bien des conjectures intéressantes pour en arriver à la conclusion de Vasak :

"La difficulté où est Stendhal de préciser la date (96, 97, 98 ?) est significative de la période, et conforme à la pensée météore qui s'ouvre avec elle. Pourquoi Stendhal est-il un des premiers à le révéler, avec la désinvolture qui est la sienne, dont témoigne également l'inachèvement de l'autobiographie ? Peut-être parce qu'il est un des premiers à accueillir, à assumer et à mettre en scène la travail de la mémoire subjective dans l'Histoire. Ce que Stendhal initie aussi, c'est un rapport inconscient au signifiant, structurant du sujet. En France, les oeuvres de Jacques Derrida et Hélène Cixous, elle-même grande amatrice de Stendhal, systématiseront ce "travail" au sens analytique : l'empreinte du signifiant dans le sujet. Il me plaît de penser  que c'est Stendhal qui, vers 1797, a ouvert la voie." (pp. 370-371)

Lisant ce chapitre, j'ai donc établi le rapport avec ce motif de l'échelle apparu l'année dernière et que je n'avais pas alors relaté. Mais je me suis également souvenu d'un roman de Philippe Sollers où il était question à plusieurs reprises de la Vie de Henry Brulard. Il s'agissait de La Fête à Venise (1991), un livre important pour moi car sa lecture coïncide avec la naissance du concept d'archéo-réseau. Stendhal y apparaît dès la première page et le second paragraphe :

"C'est le 18 septembre 1846 que Le Verrier écrit sa fameuse lettre à Galle. Celui-ci la reçoit le 23 et, la nuit suivante, profitant d'une carte récente et corrigeant une légère erreur de calcul, observe pour la première fois au téléscope la présence de Neptune. On dit que Le Verrier avait mauvais caractère. Possible. J'aime son nom, parmi d'autres. J'aime qu'Henri Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, note qu'il a commencé la rédaction de ses souvenirs le 20 juin 1832, "forcé comme la Pythie". Il a quarante-neuf ans, il est à Rome. Il s'arrête le 4 juillet de la même année, abandonnant son manuscrit sur ces mots : "La chaleur m'ôte les idées à 1h 1/2."On devrait tout laisser inachevé, c'est mieux." (pp.11-12)

Ces souvenirs, c'est bien sûr Vie de Henry Brulard. Qui revient à plusieurs reprises dans la suite du roman. Ainsi, page 153 :

"On ne parle pas assez des croquis de lieux et de situations que Stendhal accumule dans ses manuscrits posthumes, topographie émotive et rapide. Il n'a rien à perdre, tout à retrouver. J'étais là, j'allais de là à là, sa mémoire est debout devant lui, tableau noir, carte militaire, partition de musique, souvenirs marqués géométriquement  avec leur halo vivant de contrainte ou de joie. Ainsi pour l'annonce de la mort de Séraphie, la soeur de sa mère, sa persécutrice :  "Je me jetai à genoux au point H pour remercier Dieu de cette grande délivrance." Le dessin représente la cuisine où il se trouvait (il a quatorze ans) quand la nouvelle ("Ell est passée") a été dite ; la petite cour près de la cuisine ; une grande table ; un point O, "boîte à poudre qui éclata", et sa présence donc, au point H (il s'appelle Henri et sa mère perdue  bien-aimée Henriette). D'autres fois, il est en H.H.H. C'est beaucoup plus qu'un récit, une incision à vif, une scarification, une stèle. Un peu comme les Grecs, après un raid victorieux, dressaient un trophée. Réhabiter le point H, tout est là pour qui s'est beaucoup comprimé, et pour cause, dans le temps et l'espace." (pp. 153-154)

Au troisième paragraphe du roman, était apparue Luz, vingt-trois ans, née en 1966 à Los Angeles, étudiante en physique et astronomie à Berkeley. Rencontre par hasard au Louvre avec le narrateur, Pierre Froissart. J'ai déjà écrit (c'était le 6 juillet 2009) que Luz était un nom pour moi primordial : "Luz, la lumière en espagnol, est un nom primordial pour moi, car c'est avec lui que j'ai ouvert l'Archéo-réseau, en février 1991. Deux livres déroulaient en parallèle des échos improbables : Une saison chez Lacan, de Pierre Rey, et La Fête à Venise de Philippe Sollers. L'héroïne de celui-ci se nommait elle aussi Luz, elle était née en 1966 à Los Angeles et avait les yeux très bleus : description qui convenait bien à celle avec qui je partageais ma vie à l'époque.

Sollers citait lui-même un passage d'Hemingway : "Par une soirée brûlante, à Padoue, on le transporta sur le toit d'où il pouvait découvrir toute la ville. Des martinets rayaient le ciel. La nuit tomba et les projecteurs s'allumèrent. Les autres descendirent et emportèrent les bouteilles. Luz et lui les entendirent en-dessous, sur le balcon. Luz s'assit sur le lit. Elle était fraîche et douce dans la nuit chaude."

L'échelle de Jacob, au coeur de l'article précédent, m'avait conduit à relire Le fin murmure de la lumière, ce livre d'entretiens et d'essais de Claude Vigée (Parole et Silence, 2009). J. Lequime interroge ainsi le poète : Dans Le silence de l'Aleph, vous dites : "Jacob se repose en un lieu jadis appelé Louz, la ville de l'amandier. Cet arbre fleurit précocement, sa splendeur reste unique et solitaire. Son fruit est fait de lumière cachée, d'une huile gardée dans les écorces opaques de l'espace et du temps. Louz, le lieu de la séparation et de la sainteté, le site de l'amandier verra mûrir sur l'arbre du rêve de Jacob un fruit d'éternité : Beth-El sera son nom nouveau. En hébreu, l'amande (shaqed) est l'anagramme de la sainteté (qodesh)".
Et Claude Vigée de poursuivre  : "Aux yeux du prophète Jérémie, l'évocation si imagée de la fleur d'amandier précoce est porteuse du souvenir comme e l'annonce de la grâce divine, fût-ce au pire moment de la vie d'Israël. La fleur de l'amandier, parce qu'elle s'épanouit au coeur de l'hiver dans les monts de Jérusalem couverts de neige, annonce le retour possible de la grâce perdue, le mûrissement à venir  de l'amande (shaqed) sur les branches nues et givrées de l'amandier de la promesse divine (shqédiyah). Toute la poésie de la Bible s'appuie sur des choses concrètes ; l'esprit divin invisible s'y incarne dans les créatures vivantes et, de manière plus générale encore, dans tous les objets sensibles de notre univers.

Enfin, un autre souvenir de lecture me revint en mémoire, qui était le premier chapitre de Vertiges de W.G. Sebald,  Beyle ou le singulier phénomène de l'amour. Chapitre par ailleurs évoqué dans un article de juillet 2016, My eyes begin to be obscured. J'y mentionnais une intéressante étude de Ludovic Burel dans la revue Textimage qui nous apprenait  que "Sebald a tiré la quasi totalité des images illustrant le chapitre, soit onze images sur treize, de l’Album Stendhal publié en 1966 par les éditions Gallimard, dans la collection de la Pléiade." Il observe ainsi que la paire d'yeux (encore une) de la page 18 provient d'un recadrage très serré d'un portrait de Stendhal jeune de 1802.




Plusieurs de ces images sont des dessins de Stendhal* tirés de Vie de Henry Brulard, comme celui-ci :



Le fort de Bard, "Excepté pour le moral […] j'arrivais donc au S[ain]t-Bernard poule mouillée complète. […] A chaque pas tout devenait pire."(Vie de Henry Brulard).
Croquis de Stendhal extr. du manuscrit Vie de Henry Brulard.
Bibliothèque municipale de Grenoble, R. 299(3) Rés., f° 397

__________________
* Le manuscrit complet a été numérisé par la Bibliothèque municipale de Grenoble.


mercredi 8 septembre 2021

MoMo BasTa et le mur invisible

Le Doc m'avait prévenu : au salon Livres en fête de Mers-sur-Indre devait se tenir vendredi 27 août à 21 h la rencontre-lecture MoMo BasTa de et par Frédérique Germanaud. Mais je ne pus venir ce soir-là, et c'est seulement le lendemain que j'arpentai le salon, qui n'existe encore (22ème édition, tout de même) que par l'opiniâtreté de Claire et François Poulain, aidés par quelques bénévoles. Comme d'habitude, la poésie était à l'honneur, avec plusieurs petits éditeurs venus parfois de loin. A ce qu'on m'a dit, la soirée de la veille avait été riche d'émotions, mais je n'eus pas plus de détails. 

Parmi les éditeurs, il y avait le Dernier Télégramme, basé à Limoges, qui proposait un livre qui résonnait bellement avec ma semaine passée en Dordogne : Manifeste Magdalénien, de Serge Pey. M'est avis qu'on en reparlera bientôt.


Le Doc arriva un peu plus tard, et c'est en sa compagnie que je fis plus ample connaissance de Frédérique Germanaud, l'auteure de la biographie de MoMo BasTa. Biographie est un mot qui ne convient pas, l'éditeur parle, ce qui est plus juste, de "récit-journal de sa rencontre avec le fascinant MoMo BasTa, grand brûlé dans son enfance, "lapin écorché" devenu artiste performeur évoluant notamment au sein de squats et collectifs d'artistes, tel que l'Art-Cloche." MoMo BasTa est un ami du Doc (qui émarge d'ailleurs aux remerciements pour avoir, je cite, "apporté de précieuses indications historiques sur la lettre d’Étienne Villermet"). Étienne Villermet c'est le père de MoMo, alias Maurice Villermet, Nom et prénom que j'ignorais. Je n'avais jamais eu la curiosité d'en savoir plus sur MoMo BasTa, dont j'avais vu pourtant plusieurs performances lors des Rencontres des Arts organisés en juillet, toujours à Mers-sur-Indre, par Claire et François. Et je dois à la vérité de dire que je ressentais plutôt du malaise à suivre ces spectacles, où le trash revendiqué semblait exorciser une grande souffrance. 

La souffrance, comment y échapper quand vous êtes défiguré à dix ans à la suite d'un accident domestique. Seize novembre 1950. Une bassine d'alcool bouillant. Le père et le fils, Étienne et Maurice, transportés à l'hôpital dans une Juvaquatre fourgonnette, sur des sacs à patates. Six jours plus tard, le Père lâche prise. Maurice n'apprendra sa mort que deux ans plus tard. 

Mais la souffrance, c'est aussi celle de Frédérique l'écrivaine :"Momo déterre de vieilles douleurs, du temps où je ne savais que faire de ma peau. Ravive le souvenir de mon presque enfant avorté incinéré parmi des tonnes de déchets et que je charge des névralgies qui me torpillent le crâne."

J'en suis à peu près à la moitié de la lecture de ce livre âpre et bouleversant, lorsque je propose à ma compagne de regarder Le Mur invisible, un film autrichien que m'a recommandé Nunki Bartt, toujours visible sur arte.tv. Elle accepte, et c'est une autre souffrance que l'on va suivre pendant cent huit minutes, celle d'une femme (admirablement interprétée par Martina Gedeck) se retrouvant seule dans un chalet des Alpes autrichiennes, coupée du monde par un mur invisible, infranchissable, devant survivre dans la forêt avec pour seuls compagnons le chien Lynx, une vache et un chat. Adaptation du roman homonyme de l'Autrichienne Marlen Haushofer (1920 -1970), publié en 1963 (que Nunki a voulu absolument lire après avoir vu le film), ce film propose une méditation saisissante sur le rapport au monde, au vivant, entre cruauté et ravissement, dans la ronde troublée des saisons. Pas de message simpliste, d'ode écologique doucereuse (malgré la beauté des images de la montagne), non, plus de questions que de réponses à l'issue de ce film, et c'est plutôt bon signe pour une œuvre (qu'une voix off un peu moins présente et redondante aurait encore bonifié).


C'est encore tout imprégné de l'atmosphère tendue du film que je reviens à ma lecture du récit de Frédérique Germanaud. Or, immédiatement, je suis sidéré par les échos qui en émanent : "Plus loin dans le temps, plus profondément enfouie, une insupportable solitude, une solitude racinaire, et le mésamour."(p. 70) Une solitude racinaire, l'expression est belle, et c'est celle-là même que vit la femme du film qui écrit son journal pour ne pas perdre la raison. Autre résonance donc avec FG.

Il y a aussi autre chose : étrangement, c'est en Autriche que fuit la famille Villermet en 1945, fuite en vélo, pour échapper aux dénonciations (Étienne aurait collaboré avec les Allemands à Beaugency où il tenait un magasin d'horlogerie). Après le vélo, c'est le train pour Kritzendorf, une petite ville située à trente kilomètres de Vienne (Vienne où meurt Marlen Haushofer en 1970, d'un cancer des os, à l'âge de 49 ans). "La Riviera du Danube. Un petit paradis accueillant des victimes de l'épuration post-occupation nazie." Fuite ratée, avancée des Russes, retour en France, condamnation du père par la cour de justice d'Orléans, déménagement en 1947 à Enghien-les-Bains.

Il y a encore autre chose : sur l'affiche, Martina Gedeck n'est pas seule, à son côté le chien Lynx la regarde affectueusement. Un des grands thèmes du film c'est cette amitié entre la femme et l'animal, ce chien qui à l'origine n'est pas le sien, mais celui de ses amis partis au village et qu'elle n'a plus revus. Le lien intense entre Lynx et elle s'est tissé petit à petit au fil des jours. Et l'on apprendra par le récit en voix off, avant de savoir exactement les circonstances, que Lynx un jour est mort, rendant la solitude encore plus douloureuse.


Or, page 85, je lis : "Le chien de Momo vient de mourir. Une photographie le montre assis face à la mer, à la pointe du Raz. Momo m'écrit que nos entretiens le distraient de sa tristesse, qu'il y pense beaucoup." Page 87 : "Bientôt trois mois que je déroule ma pelote et il me faut déjà user du passé : le chien de Momo s'appelait Molto. Entré le 14 avril dans notre vie commune, il en sort le 17 juin. C'est cela aussi écrire sur le vivant et composer avec le réel. C'est accepter l'imprévu. Sûr que je n'aurais pas fait mourir le chien de Maurice dans une fiction. J'aime trop ces bêtes et pas les ressorts sentimentaux."Et page 88 encore : "Momo me redit le chagrin qu'il éprouve après la disparition de son chien."

Un passage juste au-dessus de cette dernière phrase retient mon attention :"Un an plus tard, direction la banlieue ouest de Londres pour une nouvelle tentative. Le chirurgien qui avait réparé des pilotes de la RAF, Sir Archibald McIndoe*, lui refait des paupières, un nez, une bouche, des lèvres. Enfin un visage. Le magicien meurt d'un infarctus en avril 1960, avant d'avoir terminé le boulot. Mais Maurice est maintenant présentable."

Sir Archibald McIndoe (1900-1960)

Un peu plus tard, j'ai découvert que Molto apparaissait pour la première fois dans le récit à la page 42, et il était déjà question de visage :

"Le chien de Maurice s'appelle Molto. Antonin Artaud se surnommait aussi Mômo. Artaud le Mômo. L'angoisse, la douleur, la folie. "Il y a dans le feu de la vie, dans l'appétit de vie, dans l'impulsion irraisonnée de vie, une espèce de méchanceté initiale : le désir d'Eros est une cruauté puisqu'il brûle des contingences ; la mort est cruauté." Et ceci encore : "Le visage humain n'a pas encore trouvé sa face et c'est au peintre à la lui donner."

J'ai retrouvé le contexte de cette citation : un texte d'Artaud de juillet 1947, Le visage humain, qui a été publié avec le catalogue de l'exposition de ses œuvres graphiques (à la même date), puis cité et commenté par Jacques Derrida (ALM pp60-61) :

"Le visage humain est une force vide, un champ de mort. / La vieille revendication révolutionnaire d'une forme qui n'a jamais correspondu à son corps, qui partait pour être autre chose que son corps. / C'est ainsi qu'il est absurde de reprocher d'être académique à un peintre qui à l'heure qu'il est s'obstine encore à reproduire les traits du visage humain tels qu'ils sont; car tels qu'ils sont ils n'ont pas encore trouvé la forme qu'ils indiquent et désignent; et font plus que d'esquisser, mais du matin au soir, et au milieu de dix mille rêves, pilonnent comme dans le creuset d'une palpitation passionnelle jamais lassée. / Ce qui veut dire que le visage humain n'a pas encore trouvé sa face / et que c'est au peinture à la lui donner. / Mais ce qui veut dire que la face humaine telle qu'elle est se cherche encore avec deux yeux, un nez, une bouche, / et les deux cavités auriculaires qui répondent aux trous des orbites comme les quatre ouvertures du caveau de la prochaine mort. / Le visage humain porte en effet une espèce de mort perpétuelle sur son visage / dont c'est au peintre justement à le sauver / en lui rendant ses propres traits" (in Antonin Artaud, Œuvres, p.1534).



"Selon Paule Thévenin, Antonin Artaud a dit de ce dessin probablement exécuté à Rodez qu'il représentait un visage vu dans un rêve - ce qui semble confirmé par le texte reproduit ci-contre. Les prénoms de ses six filles de coeur à naître sont disposés en haut et en bas : Yvonne, Anie, Catherine, Cécile, Elah, Ana. Le long du bord droit, une série d'éléments glossolaliques : or / paru / or / paru / petolo / or / papa / rulu / Ir / pera / ir / perti / cili / cur / pito / o / ta / fiole / ira.

Le titre "La tête bleue" a été donné par Antonin Artaud en vue de l'exposition à la Galerie Pierre."

_________________

* "Originaire de la Nouvelle-Zélande, McIndoe avait rejoint très jeune la clinique Mayo aux Etats-Unis. Il y pratiqua longtemps la chirurgie générale et revint s'initier à la chirurgie plastique et réparatrice peu avant la dernière guerre, sous la direction d'un autre Néo-Zélandais illustre : Sir Harold Gillies.

Lorsque éclata la guerre de 1940 McIndoe prit la direction du fameux centre hospitalier de la Royal Air Force, situé à East-Grinstead. C'est là qu'il donna pendant quatre ans le meilleur de lui-même et accomplit sur les aviateurs brûlés ou défigurés des opérations qui lui valurent à la fois une célébrité mondiale et le titre de noblesse que lui conféra le roi en 1945.

De très nombreux chirurgiens français et étrangers ont été initiés par McIndoe à la chirurgie plastique et réparatrice, dont East-Grinstead reste l'un des centres les plus importants du monde." (Le Monde, 14 avril 1960)

 

 

vendredi 26 février 2021

On écrit toujours avec une main coupée

" (...) je rappelle ce que veut dire date. Étymologiquement, c'est du latin data, ce qui est donné ; mais c'est un reste d'expression, car l'expression complète, c'est littera data, lettre donnée. Il s'agit d'une expression latine assez récente, qui ne date pas de l'époque romaine mais du Moyen Age, du latin médiéval, et c'est une expression juridique, les premiers mots de la formule indiquant la date à laquelle un acte juridique, notarial ou autre, était rédigé ; ces lettres-là étaient données. Il nous reste de cela la date, mais aussi l'ombre de cette expression originaire, littera data, lettre donnée."

Hélène Cixous, Lettres de fuite, Séminaire 2001-2004, Gallimard, 2020, p.28. 

Je voudrais revenir sur cette affirmation de Victor Toubert : "Sebald entourait fréquemment les dates dans ses livres, y cherchant hasards, coïncidences, significations, construisant ses propres livres sur ces coïncidences." Il poursuit ainsi : "Muriel Pic a montré comment la place accordée aux dates, chez Sebald, ne correspond pas seulement à une obsession chronologique ou historique, mais remplit une fonction poétique, ces dates prenant le visage d’une anecdote ou d’une figure astrologique, formant la trame d’une constellation, d’un montage qui vise à dépayser le temps, à l’étrangéiser."*

Ce qui est extraordinaire, c'est que je retrouve cette interrogation sur la date dans Lettres de fuite d'Hélène Cixous. Et pas n'importe où, à la page qui suit celle de la citation de l'autre jour sur Albertine disparue. Au verso de Proust, elle dit revenir à ce 11 septembre 2001, à cette catastrophe qui vient de se produire à deux mois du présent séminaire, et pour cela prend une petite citation dans Schibboleth, le texte de Derrida, qu'elle dit être "scandé par une réflexion sur la date" : "Parle-t-on jamais d'une date ? Mais parle-t-on jamais sans parler d'une date ? D'elle et depuis elle ? [c'est une question de fond] Qu'on le veuille ou non, qu'on le sache, l'avoue, le dissimule, une parole est toujours datée." Le texte se réfère, dit-elle, à Paul Celan, puis elle prolonge par une plus longue citation, dont je redonne une partie ici :

"Dans certaines conditions, du moins, dater revient à signer. Inscrire une date, la consigner, ce n'est pas seulement signer depuis une année, un mois, un jour, autant de mots qui ponctuent le texte de Celan, mais aussi depuis un lieu. Tels poèmes sont datés de Zürich, Tübingen, Todtnauberg, Paris, Jérusalem, Lyon, Tel Aviv, Vienne, Assise, Cologne, Brest, etc. Au début ou à la fin d'une lettre, la date consigne un "maintenant" du calendrier ou de l'horloge ("alle Uhren und Kalender", seconde page du Méridien), autant que l'ici d'un pays, de la contrée, de la maison en leur nom propre. Elle marque ainsi, à la pointe du gnomon, la provenance de ce qui se trouve donné, en tout cas envoyé, et, que cela arrive ou non, destiné."

Couverture du calendrier de Kempten de W.G. Sebald, année 1993

Muriel Pic signale de son côté que l'agenda de Sebald est un calendrier de Kempten, dont une page, dit-elle, est reproduite dans Séjours à la campagne. Je crois bien qu'il s'agit là du seul livre de Sebald que je n'ai pas lu, je ne comprends d'ailleurs pas vraiment cette lacune. Par bonheur, j'en ai retrouvé sur le net un extrait, les vingt premières pages qui contiennent le début d'Une comète dans le ciel, une note d'almanach en l'honneur de l'ami rhénan, c'est-à-dire l'écrivain allemand Johann Peter Hebel.  Sebald affirme que s'il n'arrête pas de lire et de relire les histoires de "son almanach", c'est que "tout à fait incidemment" son grand-père, "dont la langue en de nombreux points rappelait celle de l’ami de la famille, avait l’habitude d’acheter à chaque nouvelle année un calendrier de Kempten où il consignait au crayon à encre les fêtes de ses parents et amis, la date de la première gelée, de la première chute de
neige, l’arrivée du foehn, les orages, la grêle ou autres phénomènes atmosphériques, et à l’occasion, sur les pages réservées aux notes personnelles, une recette pour fabriquer du vermouth ou de l’eau-de-vie de gentiane
."


 

Et, par bonheur encore, j'ai découvert grâce à cette recherche sur le calendrier de Kempten, la thèse de Victor Toubert, soutenue semble-t-il en 2019, et intitulée Entre le livre et la lampe : représentations et usages de l’érudition chez Pierre Michon, W.G. Sebald et Antonio Tabucchi. Je recherche le mot-clé Kempten dans ce vaste écrit de plus de 400 pages et je lis ceci : 

"Une très grande partie de l’intérêt de Sebald pour la nature et les sciences naturelles lui viendrait de son grand-père, que la sœur de Sebald décrit comme un « Naturphilosoph », connaissant le nom des plantes et leurs utilisations. Sebald tiendrait largement de son grand-père ses goûts pour les longues marches, pour le jardinage, pour les almanachs, pour le monde naturel, qui jouent des rôles particulièrement importants dans ses récits. Le grand-père de Sebald ne s’intéressait pas à la littérature, ne lisait pas de romans ou de pièces de théâtre, mais il utilisait un almanach imprimé à Kempten, dans lequel il notait les fêtes de ses proches, les dates importantes de l’année, les cycles de la lune, les saisons. C’est peut-être dans cette pratique de la lecture de l’almanach, qui fait aussi partie du monde paysan décrit par Pierre Michon, que l’on peut retrouver en partie l’origine de la fascination de Sebald pour les dates, et de son intérêt pour les coïncidences temporelles dont Muriel Pic a montré l’importance décisive dans la poétique de Sebald." (pp. 49-50, c'est moi qui souligne)

C'est Muriel Pic aussi qui cite page 10 de son étude sur la Politique de la mélancolie chez Sebald un extrait du dernier texte publié de son vivant, et daté, dit-elle, du 18 novembre 2001.

Or, le texte issu du séminaire d'Hélène Cixous est daté, lui, du 10 novembre 2001. Huit jours seulement séparent ces deux textes. Grande différence : L'un ouvre une œuvre tandis que l'autre la clôt.

Le titre de ce premier séminaire retranscrit dans Lettres de fuite est "On écrit toujours avec une main coupée". Ceci faisant référence à un passage de L'Origine de Thomas Bernhard, où il raconte le bombardement de Salzbourg : "Sur le chemin qui mène à la Gstättengasse, devant l'église du Bürgerspital j'avais marché sur un objet mou, je crus, en regardant cet objet, qu'il s'agissait d'une main de poupée [Puppenhand], mes camarades de classe, eux aussi, avaient cru qu'il s'agissait d'une main de poupée, mais c'était une main d'enfant [Kinderhand] arrachée à un enfant."

Or, la veille au soir, lisant le livre récupéré le jour-même à la librairie Arcanes, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige, de George Sebbag, commandé juste après avoir écrit la chronique sur Je cherche l'or du temps, je tombai devant le passage suivant, évoquant le poème Fata Morgana, écrit par Breton à Marseille, en décembre 1940, alors qu'il était en attente d'un bateau pour l'Amérique.

"Le 23 novembre 1407, à Paris, rue Barbette, à huit heures du soir, à la lueur des torches, le duc d'Orléans est assailli par une troupe. Il a la main droite tranchée qui sera ramassée le lendemain. Main gantée du funambule tenant une torche (couronnement d'Isabeau), main gantée du duc tenant un flambeau (bal des Ardents), main gantée tranchée (assassinat du duc). Breton tient à souligner cette série de trois mains gantées :

Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s'est toujours souvenu qu'elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois
trois fois 

Dans le collage Charles VI jouant aux cartes pendant sa folie [collage d'André Breton] se superposent le destin de Charles VI et la vie de Breton. Le comte de Foix assassine son fils. Charles VI, en raison de la maladresse de son frère, manque d'être consumé dans le buisson des Ardents, comme Yvain de Foix. Son frère, le duc d'Orléans, meurt la main tranchée." (p. 75)

La mort, c'est ce qui a frappé aussi, beaucoup trop tôt, Joseph Ponthus. L'écrivain est décédé d'un cancer à 42 ans. Il avait connu un succès foudroyant avec A la ligne, premier roman sous-titré Feuillets d'usine, où il relatait son expérience d'ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons. Sans presque aucune ponctuation, revenant sans cesse à la ligne, comme en un long poème dicté, disait-il, par les rythmes mêmes de l'usine, son texte rendait compte avec une puissance de marteau-pilon de la dureté de la condition ouvrière aujourd'hui encore. Ce matin cette disparition m'a saisi, j'ai réouvert le livre au hasard et l'attracteur étrange m'a fait cadeau de ces pages :

Je me souviens des doigts coupés de Raymond

Kopa à qui j'ai serré la main il y a plusieurs 

années de cela

(...)

A l'atelier où je bosse

J'en serre 

Des mains fauchées 

Au vestiaire

(...)

Et Kopa joue au ballon  en rentrant de la mine

Et j'essaie d'écrire comme Kopa jouait au ballon

Allez Raymond

Je bois un coup à la santé de tes doigts coupés

De la main coupée de Cendrars

De la tête trépanée d'Apollinaire

De mon pied sauvé par une coque de métal

Au bar des amputés des travailleurs des mineurs

et des bouchers (pp. 139-142)

Dans une intervention à la librairie Mollat, le 16 mai 2019, Joseph Ponthus avait dit que même s’il avait lu Marx et de nombreux livres sur la condition ouvrière, il ne s’inscrivait pas dans une tradition littéraire prolétarienne, se reconnaissant "plutôt dans ces écrivains partis à la guerre de 14 : Genevoix, Apollinaire, Aragon, Cendrars… Il se sent de cette filiation-là, comme ces ouvriers d’abattoir, psychologiquement meurtris, qui témoignent aller travailler comme ils vont à la guerre."


Dans la 66ème section, Joseph Ponthus écrit à sa femme Krystel :

"Mon épouse amour

Il y a ce poème d'Apollinaire aux tranchées qui 

m'obsède par sa beauté et sa justesse

(...)

Il y a Pontus de Tyard qui est mon ancêtre

et dont deux vers s'accordent si bien avec ces 

feuillets d'usine

"Qu'incessamment en toute humilité

Ma langue honore et mon esprit contemple"

(...)

Il y a le choeur final de la Passion selon Mathieu

de Bach que j'écoute en t'écrivant ces mots 

(...)

Il y a qu'il n'y aura jamais

De 

Point final

A la ligne

__________________________

* Il renvoie en note au texte de Muriel Pic, « Politique de la mélancolie chez W.G. Sebald. Résistance, achronologie et divination », p. 16-22 en particulier, inclus dans le recueil collectif qu'elle a dirigé, Politique de la mélancolie, à propos de W.G. Sebald, Les presses du réel, 2016, (livre offert pour mes 60 ans). 

vendredi 5 février 2021

De la Dune et du Blockhaus

Cécile Wajsbrot, dans le texte introductif d' Une autobiographie allemande, raconte avoir rencontré Hélène Cixous par un ami commun, Frédéric-Yves Jeannet, "dont me rapproche, dit-elle, un sentiment d'exil que ses livres révèlent."

C'est en lançant sur Google la recherche "Cixous + Arcachon" que je suis tombé sur un texte mis en ligne par la revue Remue.net, titré Le Livre que Tu n'écriras pas, transcription d'un entretien entre Hélène Cixous et Frédéric-Yves Jeannet, par lettres croisées, en 2005. Dès son entame, il est question d'un livre précédant de deux ans Hyperrêve, à savoir Tours promises (Galilée, 2004), désigné par Cixous elle-même comme "Le livre que je n'écris pas", "livre-tour-pilier-fantôme, je devrais n'en parler, assure-t-elle, qu'en secret ou avec précaution, puisqu'il/elle bouge, est de plus en plus présent, de plus en plus insistant." S'invitent donc d'emblée ces deux motifs apparus dans la chronique précédente : la tour et le fantôme. Et un troisième, sur lequel je n'ai pas insisté alors, mais qui m'a frappé par la suite, et que je retrouve dans la première relance de Jeannet, le thème du secret : "Pour continuer ce portrait en creux amorcé dans ma question précédente, ce "Livre que tu n'écris pas" serait-il (pourrait-il être) une image qui te guide, t'aide à écrire, un négatif, est-ce le non-dit, le secret à garder, l'ange – ou le dieu – au secret ? Est-ce "cette émanation du Livre des livres*" que tu évoquais dans Tombe en 1973 ?" Mais, pour être exhaustif, ou du moins tendre à l'être, il ne faudrait pas oublier, puisque tout dérive de cette idée d'hyperrêve, la place majeure que prend encore justement le rêve : "Le Livre devrait être écrit exclusivement au-dessus de mes forces en tout, dans tous les états. Mais l'au-dessus de mes forces je ne l'atteins qu'en rêve."

L'entretien ne m'a pas malgré tout permis d'aller au-delà de l'évocation de ces motifs, alors j'en reviens à Arcachon. Pourquoi insister sur ce lieu, où se place, redisons-le, la "maison d'écriture" d'HC ? C'est qu'une autre écrivaine, Chantal Thomas, récemment élue académicienne, l'évoque également à multiples reprises dans De sable et de neige, le beau récit qu'elle a donné pour la collection Traits et Portraits au Mercure de France, et que j'ai découvert à la mi-janvier.


Arcachon, qu'elle avait déjà raconté dans un roman de 2017, Souvenir de la marée basse, ville de ses grands-parents maternels, puis de ses parents, mais le père, auquel Chantal Thomas consacre là des pages émouvantes, disparut précocement un 2 janvier, au lendemain d'un jour de fête, et sa mère finira par la quitter. Mais ces quelques années d'enfance auront suffi pour ancrer l'amour de ces lieux mouvants comme « le sable alluvion venu de la mer côté plage, le sable vif des dunes côté terre ». Elle écrit à ce sujet qu'elle a été choquée par la manière dont W.G. Sebald associe sable et poussière, sable et dévastation dans Les Anneaux de Saturne, livre qu'elle qualifie tout de même de magnifique. Son voyage à pied sur les côtes du Suffolk "culmine et manque de s'achever", dit-elle, sur une vision de tempête : "Lorsque la tempête se calma, les vagues de sable amoncelées par le vent sur les arbres couchés émergèrent lentement de l'obscurité. A bout de souffle et le gosier desséché, je rampai hors de la cuvette qui s'était formé autour de moi, unique survivant, ainsi pensai-je, d'une caravane engloutie par le désert." Sebald a le sable triste, déplore-t-elle, tandis que "nous, les enfants, nous qui n'avions aucun sens de la ruine, nous avions le sable radieux." C'est peut-être négliger le fait que le littoral exploré par Sebald n'avait rien à voir avec la joliesse du bassin d'Arcachon**. 

"Nous aimions le sable, écrit Chantal Thomas. Nous sculptions le sable, parce qu'il ne nous opposait pas de résistance, se modelait selon nos caprices, parce que, lisse et miroitant, il réapparaissait intact chaque matin, et que l'usure sur lui comme sur nous n'avait pas de prise." Et encore : "Monter la Dune du Pilat aurait pu nous occuper toute une journée. Et après ? Existait-il quelque chose de mieux à nous proposer ? Il n'y avait pas de limite à la grande Dune, et pas davantage à l'été." (p .66)

Cette Dune majusculée, on la retrouve dans Hyperrêve : 

"Je me suis trouvée ce matin avec mon frère avant le soleil paru sur la crête du mont sans nom qui dans cent ans ne sera plus - la dune mesurait quinze mètres à la naissance, dit mon frère, il y a cent ans personne n'imaginait qu'elle deviendrait la plus haute la plus belle Dune d'abord de l'Europe et peu après du monde nous l'avons connue en pleine ascension, nous l'avons vue lever sa tête dorée d'une forme parfaite et devenir l'étonnement du monde, et cette dune formidable est désormais entrée en disparition, dans cinquante ans les forces des vents et du destin l'auront anéantie, il restera de la créature magnifique des millions de photographies, heureusement me dis-je nous-mêmes nous serons à l'état de photographies, c'était le 15 Juillet 2005, j'étais heureuse de sentir la vie décroître, cette dune unique au monde s'en va sous nos pas, je me suis assise sur une souche entre deux troncs déifiés jusqu'à l'os qui naguère furent pins géants, ce lieu est d'une telle pureté, les pensées s'y pressent venant de tous les âges avec les souvenirs d'enfances, d'Algérie, de Montaigne, de Stendhal, de Derrida, de mon ami le pourtoujours qui est aussi Derrida, de ma Vie ancienne et moderne avec ses héros et ses savants, à venir et passés, avec ses tombeaux et ses bibliothèques." (p. 61-62)
Splendeur et souffle de la phrase de Cixous, qui embrasse le temps passé et à venir, de la naissance aux tombeaux, à partir de ce point d'ancrage, 15 Juillet 2005, tout en déployant l'espace, de la crête à la souche. Ce même jour, un autre motif surgit hors du sable :

"A l'aller du quinze juillet dès que j'avance je reviens, on va jusqu'au blockhaus, dit mon frère on va jusqu'au Blockhaus dis-je, Blockhaus, le nom des soldats inconnus, tous ces Allemands, ils tiraient par les meurtrières, tous ces soldats sont maintenant changés en régiments de moules, des milliers d'écailles de casques, la guerre en poussière de métal, à partir du blockhaus on revient dis-je, j'écris à partir du Blockhaus, depuis l'oubli total d'un reste d'épouvantes et de désespoirs, un crâne de béton que l'océan et le vent auront le temps des temps à ronger les orbites effarés." (p.114)
Le blockhaus est également mis en relief dans "De sable et de neige": 

"J'avais atteint le blockhaus au sommet de la dune. Il était bordé d'une piste pour hélicoptères. Le blockhaus lui-même, couvert de graffitis, rompait avec l'harmonie du site. Avec sa splendeur étrangère aux marques de l'humain, une splendeur quasi mystique, me disais-je en suivant de plus près le racé brut des traits noirs, les couleurs stridentes, explosives, les messages de cul (...). Bien avant leur revêtement de graffitis, les blockhaus avaient représenté, dès leur origine, une déchirure dans un paysage intemporel de sable et d'herbes sèches. (...) Mais lorsque, à peine sortie de l'enfance, toute livrée au charivari de mes expériences érotiques, je fréquentais les blockhaus, je n'étais pas en priorité tournée vers les épisodes de guerre. De plus, Armand, mon père, le mieux placé pour en parler, ne disait mot sur le sujet. Sur celui-ci, comme sur le reste, il demeurait muet. Il ne lui arrivait jamais d'évoquer ses années de résistance à Lyon, ni même de nous confier quoi que ce fût qui m'aurait permis de faire coïncider l'époque de mes vingt ans avec la Seconde Guerre mondiale. Mon père à qui la guerre avait volé sa jeunesse et apporté, en dépit des apparences d'une victoire, une preuve supplémentaire à un sentiment intime de défaite, ou plutôt, peut-être, à celui de la vanité des combats. Mon père, muré, emmuré dans son blockhaus de silence." (p.28-29)
Là aussi, passage admirable, qui atteint, à travers l'image du blockhaus, au coeur vibrant du récit : cette figure du père, mutique, mais complice tout de même de la petite fille qu'elle était.

On me dira, avec quelque bon sens, qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que des écrivains, séjournant sur ce rivage d'Océan, fassent se lever pareillement les fortes images de la Dune et du blockhaus. Il est vrai, mais alors, pour avoir fréquenté les mêmes endroits, se connaissent-elles les deux femmes d'Arcachon ? Peut-être. En tout cas, nulle mention dans leurs livres.

La curiosité me vint alors de les googliser d'un seul tenant. Hélène Cixous + Chantal Thomas. Le premier résultat nous conduit sur L'intervalle, le blog de Fabien Ribéry, pour un article du 7 janvier précisément consacré au livre de Chantal Thomas : Un bassin initiatique. Il s'ouvre par cette citation qui, une nouvelle fois, exalte la notion de secret : « Il y aurait d’un côté les filles fusionnelles avec leur mère, éperdues de caresses et de mots tendres. De l’autre, les filles amoureuses de leur père. Celles-ci sont vigilantes et distantes. Gardiennes d’un secret qu’elles savent partagé. » Il évoque aussi évidemment le sable qui est, pour Chantal Thomas, "une anti-école, la matière même de l’enfance, que W.G. Sebald cet ange exterminateur fabuleux associe à la poussière de la dévastation dans les Anneaux de Saturne.", ainsi que la mort du père : " Le 2 janvier 1963 arrive, comme une grande jatte de fraises empoisonnées, la mort : « J’expérimentais cela : qu’il existe dans la souffrance un seuil de démesure à partir duquel ses manifestations sont toutes aussi folles les unes que les autres, et nécessairement en deçà. » Puis : « Le médecin avait fourni une explication scientifique. Elle n’ébranlait pas en moi la conviction que mon père était mort de silence, comme on meurt de solitude ou de faim. »

Et puis voici la rencontre : "Heureusement, pour retrouver les défunts, il y a l’écriture, et les rêves, et même les hyperrêves à la façon de Hélène Cixous rêvant de son ami Jacques Derrida décédé, ou de Gwenaëlle Aubry retrouvant son père dans un songe (lire Personne). " [C'est moi qui souligne]

Il fallait bien toute la puissance des hyperrêves pour susciter cette rare association entre ces deux grandes dames de la littérature.

______________________

* Nouvel écho avec l'oeuvre de Marc-Antoine Mathieu, qui a publié en 2017 Le Livre des Livres :

** Il se trouve que j'ai évoqué récemment ce moment de la geste sebaldienne (Kapka sur le rivage, au 10 juillet 2020).