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mardi 18 novembre 2025

Charlot à l'horizon négatif

Le dernier article De mon côté de la rive du temps a été publié le mardi 11 novembre à 23 h 08 très précisément. Au cœur d'icelui se tenait le récit de Marie Richeux, Officier radio, passionnante enquête autour du naufrage du cargo Emmanuel Delmas, en 1979, au large des côtes italiennes, naufrage où périrent 27 personnes, dont l'oncle paternel de l'écrivaine, Charles dit Charlot, qu'elle n'aura jamais connu. 

 

Publiant donc l'article, l'affichant sur la page, je reste (comment dire ? je cherche le mot, sidéré me semble beaucoup trop fort, surpris ne me convainc pas, pas plus qu'étonné, optons pour interdit - qui ne me sied qu'à moitié), oui, je reste interdit devant la coïncidence visuelle que voici (capture d'écran effectuée à 23 h 15) 

 

En face de l'image de couverture des Disparus de Daniel Mendelsohn, cet appel vers le site de Jean-Jacques Birgé : Phantasmata d'Eric Vernhes à la galerie Charlot. La capture d'écran était là nécessaire, car cet agencement sur la page était éphémère, le principe même de la barre latérale Autres sentes étant d'accueillir au fur et à mesure qu'ils paraissent les billets de quelques blogs dont j'ai établi depuis longtemps la courte liste. En effet, le lendemain matin, il n'y avait déjà plus trace de cette résonance avec l'oncle Charlot disparu.

Encore une fois, on peut dire qu'il ne s'agit là que d'un rapprochement fortuit, une simple péripétie du hasard. Il m'a tout de même plu d'aller plus loin : je ne connaissais pas du tout cet Eric Vernhes évoqué par J.J. Birgé, j'ai donc lu l'article, qui commence ainsi : 

"Une fois de plus je suis fasciné par les créations d'Eric Vernhes. Si Meeting Philip, son hommage critique à Philip K. Dick, fait un carton à la Biennale Nemo, son exposition à la Galerie Charlot rassemble des pièces anciennes ou récentes comme Dormeurs éveillés qui s'empare d'un texte incroyable de Gaston Bachelard"
Me rendant ensuite sur le site d'Eric Vernhes donné en lien, je file vers sa page bio où je lis ceci :

SINCHRONICITÉ

La pratique artistique d’Eric Vernhes repose sur la création « d’objets temporels ». Ce concept, issue de la phénoménologie, qualifie des dispositifs dotés d’un mouvement intrinsèque qui épouse celui de la conscience du spectateur. Eric Vernhes l’utilise dans son travail pour créer un moment magique: Celui où l’imaginaire du spectateur, mis en mouvement par l’œuvre, vient à s’incarner en elle.
Notre corps, nos émotions, nos idées sont constamment en mouvement. Confrontés  au mouvement de l’œuvre, une relation de sympathie se crée avec elle par synchronicité. Cette relation avec un objet nous fait prendre conscience de notre matérialité: Avant tout autre chose, et en l’absence de démonstration de l’existence de l’âme, le spectateur est un corps, à un moment précis, dans un lieu donné, plongé dans la contemplation de son propre imaginaire qu’il projette dans l’œuvre. Une parenthèse s’ouvre alors dans le mouvement incessant qui le propulse vers sa finitude. Il y a là une expérience intrinsèquement, spécifiquement humaine: L’expérience artistique.
Souvent l’art propose des questions. Le travail d’Eric Vernhes propose plutôt une ambition: conquérir un niveau toujours plus élevé de conscience de nous même, de nos corps, du monde et du temps afin de perpétuer, malgré tout les défis, l’expérience de notre humanité.

La synchronicité étant au cœur de mes derniers articles (la notion apparaît aussi bien chez Cécile Guilbert que chez Caroline Lamarche), je suis conforté dans le sentiment que la collision visuelle repérée dans la nuit de novembre n'est pas qu'une simple facétie aléatoire.

Je remarque en outre que l'artiste a été élève de Paul Virilio : "Après un diplôme d’architecte dirigé par Paul Virilio, Eric Vernhes travaille en production cinématographique aux côtés d’Anatole Dauman (Argos films).Paul Virilio, que j'ai évoqué à plusieurs moments, Anatole Dauman, aussi, que j'ai découvert à travers un volume chiné à Noz, en 2017.

Dans l'article du 11 novembre, je citais Laurent Demanze"La disparition de l’oncle occasionne dans le récit des cercles concentriques : pour saisir la force de rêverie et de romanesque que suscite le mot, à la façon d’un vide entraînant nos pensées dans sa gravitation, Marie Richeux mobilise Georges Perec et Daniel Mendelsohn comme des interlocuteurs de prédilection.(...)" (Passage compris dans la capture d'écran), enchaînant sur : "Georges Perec et Daniel Mendelsohn font partie des écrivains de ma nébuleuse."Or, si l'on se rend sur le lien Georges Perec, le second article collecté est Vient me chercher sur sa moto noire, du 13 juin 2025, renvoyant lui-même à un article d'avril 2020, dont le titre est aussi emprunté à un poème de Roberto BolañoSur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, et comportant l'image que voici :

 

Or, sur la page de la galerie Charlot consacrée à Eric Vernhes, on peut voir, parmi les travaux présentées, plusieurs œuvres intitulées Horizon négatif.

Horizon négatif, Eric Vernhes, 2019, Acier, écran 4K, ordinateur, caméra, haut-parleur (210 x 60 x120 cm)   
 

On y retrouve, multiplement dupliquée, cette forme triangulaire dont j'avais pointé la récurrence dans les deux couvertures. 

Trucs de Charlot, me souffle l'incrédule (qui ne croit pas si bien dire).




mardi 11 novembre 2025

De mon côté de la rive du temps

11 novembre. Je continue de lire, à petits pas, La maison vide, de Laurent Mauvignier. Entre temps, il a reçu le prix Goncourt, devançant Nathacha Appanah, Emmanuel Carrère et Caroline Lamarche. Lots de consolation : le prix Femina a été remis à  Appanah tandis que Carrère a été couronné par le Médicis. Quid de Caroline Lamarche ? Eh bien pour le moment, chou blanc pour les prix. Bah, ça n'a pas beaucoup d'importance, les prix sont de l'écume, Le Bel Obscur est un très bel objet littéraire dont la trace lumineuse ne me quitte pas.

 

Cette Grande Guerre, dont on commémore donc le 107ème anniversaire de l’armistice, intervient très tôt dans La maison vide, dès la page 14, où il est annoncé que le grand-père Jules reçut à titre posthume la Légion d'honneur, après être tombé le 18 mai 1916 dans le bois d'Avocourt, près de l'Argonne. On le retrouve un peu plus loin, page 23 :

Moi, de mon côté de la rive du temps, j'aperçois tout ça comme le seul récit diffracté d'un monde dont la gloire a été - par la mort de Jules - le signe avant-coureur de la catastrophe familiale qui a nourri le récit qu'aujourd'hui quelque chose en moi cherche à comprendre, comme pour en reconstituer le puzzle - vieux cliché que l'image du puzzle, mais si limpide et évidente qu'elle s'impose avec une force telle que je me refuse à la révoquer, oui, l'image d'un puzzle dans une histoire du temps que j'ai cherché depuis ce matin à reconstituer en retrouvant le certificat de Légion d'honneur dressé en 1920 sur lequel on fait le panégyrique d'un Jules parmi les autres, mort dans la boue de la Grande Guerre avec ses majuscules tonitruantes comme une charge de cavalerie. (C'est moi qui souligne)

Lisant ces lignes, je me souvins que la même image du puzzle, - ce vieux cliché que Mauvignier ne peut révoquer - avait aussi sa place dans Le Bel Obscur. Dans un paragraphe des pages 112 et 113 :

De nombreux sens fantômes circulent entre des archives lacunaires. Si j'en choisis un plutôt qu'un autre - ici la remarque amusée de ma mère - c'est comme on passe et repasse devant un puzzle, plaçant une pièce, puis une autre, découvrant peu à peu le motif. Ma mère, si expéditive pourtant, adorait les soirées consacrées à cette passion lente. L'image entamée pouvait rester durant des semaines inachevée sur la table du salon. Chaque personne de passage rajoutait une pièce ou se contentait d'observer quel coin de ciel ou de frondaison s'était comblé, quel animal avait trouvé sa patte ou sa tête, quelle maison son toit ou sa porte. Ma récolte d'éléments offre autant d'entrées qu'un puzzle de mille pièces. La main du lundi n'est pas la main du jeudi, ni celle du matin aussi leste que celle du soir, mais toutes finissent par relier entre elles les couleurs et les formes. Sur la table je déplace ces fragments ancestraux que j'ai sortis de leur relégation comme on va chercher, un jour de pluie, la boîte contenant l'image aux pièces mélangées. Il suffit que je les rapproche pour que se révèlent des motifs qui se trouvaient déjà là. (C'est moi qui souligne)

On retrouve ici cette expression d'archives lacunaires (qu'on peut entendre d'ailleurs dans la vidéo réalisée pour Mollat), cette notion d'archives que j'avais déjà signalée à la fin de l’article sur Le Bel Obscur. Rapprocher différentes pièces d'archives révèlent donc des motifs, et c'est bien la même démarche de reconstitution de motifs à laquelle se livre Mauvignier, qui lui permet d'écrire l'histoire de ses aïeux.

Passant à la médiathèque le 5 novembre, j'ai emprunté le dernier roman de Marie Richeux, Officier radio. Je n'avais jusqu'à lors jamais rien lu de la productrice de l'émission "Le Book Club" sur France Culture. Le roman n'avait pas franchi l'étape de sélection des grands prix, ce qui ne m'inquiétait pas, bien au contraire, je crois aussi que j'aimais que ce ne fut justement pas un roman (bien que le mot soit employé par l'éditrice), mais un récit, autour de l'accident du cargo Emmanuel Delmas en 1979, au large des côtes italiennes, collision avec un pétrolier qui provoqua un incendie où périrent 27 personnes, dont Charlot, l'oncle de Marie Richeux, officier radio sur le navire.* Elle-même, née en 1984, n'a pas connu son oncle mais elle enquête obstinément sur ce drame qui a marqué sa famille.


 Et là encore, le rôle des archives est fondamental. 

Tout ça pour dire, c'est peut-être grossier, que je fais un lien entre l'office des morts et l'officier radio, entre officier pour les morts et officier à la radio. Je fais ce lien en me plongeant passionnément dans des archives d'il y a quarante-cinq ans, mais cela me permet de dire que je l'ai toujours fait. Dans mon désir - si précoce - d'enregistrer des voix, des paroles, des descriptions de lieux, de façons de vivre, de cuisiner, de partir à la pêche ou de prononcer certains mots de patois, il y a la volonté farouche de lutter contre la disparition des choses et des êtres, les enregistrer pour leur garantir une mémoire, les fixer quelque part. Il y a la conscience trouble d'un monde promis à la disparition, un certain monde agricole, marin, breton, il y a l'urgence d'aller contre l'oubli. Comment ne pas oublier, dit mon père au début de l'histoire, comment ne pas oublier, dis-je en allumant mes micros. J'officie radio, comme un office des morts en avance pour garder par-devers moi une poignée de mots des futurs disparus. Ou, à défaut, des images et du son qui seront une autre façon d'écrire pour eux. (p. 127-128, c'est moi qui souligne)

Hier (je viens seulement de m'en aviser, après avoir commencé la rédaction de ce billet), Laurent Demanze a consacré un article au livre sur AOC, et cite ce même passage donné au-dessus que j'avais consigné dans mon cahier dès le 7 novembre. Il poursuit en suggérant que "Sans doute est-ce là l’art de la conversation que déploie magnifiquement Marie Richeux dans son récit et dans ses émissions radiophoniques du « Book Club », qui consiste à lutter contre l’effacement, en rapiéçant des bribes d’histoire, en reliant les mots épars de la discussion, en ravaudant les fils ténus de la conversation : la parole comme une matière à modeler et façonner, en saisir le point d’incandescence et la faire bifurquer jusqu’à cheminer vers un nœud en travers de la gorge."

Plus haut, il avait écrit : "La disparition de l’oncle occasionne dans le récit des cercles concentriques : pour saisir la force de rêverie et de romanesque que suscite le mot, à la façon d’un vide entraînant nos pensées dans sa gravitation, Marie Richeux mobilise Georges Perec et Daniel Mendelsohn comme des interlocuteurs de prédilection. Ici La Disparition, là Les Disparus sont convoqués pour donner à cette évanescence toute son ambivalence, tout ensemble lestée des drames de l’Histoire et allégée par la possibilité du jeu de la contrainte."


Georges Perec et Daniel Mendelsohn font partie des écrivains de ma nébuleuse. Ici, j'ai particulièrement aimé ce que Marie Richeux rapporte des propos de Mendelsohn dans un épisode de Par les temps qui courent, du 24 novembre 2020. L'écrivain était au bout du fil, assis dans un fauteuil à deux heures de train de New York, dans sa maison de campagne, et elle, dans "la pénombre très rassurante du studio à Paris." Après une coupure dans la liaison radio, il avait repris avec ces mots : "Ce qui me semble extraordinaire dans le monde réel, c'est qu'il nous permet de trouver parfois ce sentiment puissant de lien que l'on connaît habituellement dans la littérature. Des connexions incroyables, des coïncidences. Quand on est sensible à une question, on commence à voir ces liens apparaître, tout le temps et partout. C'est une sensation extraordinaire. Le monde est peut-être plus structuré que nous voudrions bien le croire.

Paroles qui rejoignaient cette autre observation de Caroline Lamarche : "Étrange comme une obsession attire les coïncidences qui la documentent." (p. 134)

 

___________________

* Une autre raison du choix de ce livre est que je lis en ce moment, par bribes (uniquement dans le Lieu tranquille, au sens de Peter Handke, ce qui explique cette lecture fragmentée), L'intervieweur, d'Alain Veinstein, (Calmann Lévy, 2002), où l'auteur se nourrit de son expérience radiophonique (à l'époque, il animait l'émission Du jour au lendemain). Le livre de Marie Richeux venait là en résonance directe avec cette écriture.

 

 

vendredi 13 juin 2025

Vient me chercher sur sa moto noire

                     L'âne

Parfois je rêve que Mario Santiago
Vient me chercher sur sa moto noire.
Et que nous quittons la ville et à mesure 
Que les lumières disparaissent
Mario Santiago me dit qu'il s'agit
D'une moto volée, la dernière moto
Volée pour voyager dans les terres pauvres
Du Nord, direction le Texas,
A la poursuite d'un rêve innommable
Inclassable, le rêve de notre jeunesse,
C'est-à-dire le rêve le plus courageux de tous
Nos rêves. [...]

Roberto Bolaño, Poèmes, Points/Seuil, p. 454

Vertiges, de Jean-Pierre Dupuy, est un essai riche de multiples questionnements, auxquels l'auteur répond en s'appuyant sur l’œuvre de Borges, qui l'a accompagnée toute sa vie. Dans un entretien passionnant qu'il a accordé au site Le Grand Continent, il en donne une liste non exhaustive : "Il y a des questions aussi diverses que le Carnaval brésilien et les paniques financières, la catastrophe de Tchernobyl, les élections présidentielles américaines, l’arme et la guerre nucléaires, la mort, la violence et le sacré, l’antisémitisme chrétien, le nouveau roman et la nature de la littérature et, surtout, omniprésent, lancinant, le grand mystère du temps qui ne peut s’approcher que par une démarche où abondent les paradoxes." Le grand mystère du temps. C'est bien cela qui me taraude ces jours-ci, lors de l'examen des motifs débusqués dans la lecture. L'attention portée à Blaise Pascal a fait resurgir Giordano Bruno et le projet Manhattan avec la bombe-test de Trinity. Le feu du bûcher qui emporta le génial Italien sur le Campo de Fiori le 17 février 1600 et le feu nucléaire du 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique, où Robert Oppenheimer se souvint d'un verset de la Bhagavad-Gita : « Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime…"

Car ce n'est pas la première fois que Le Trinity monument, l'obélisque de lave de 3,7 mètres, marquant depuis 1965 l'emplacement de l'hypocentre de l'explosion, se retrouve associé au philosophe de la pluralité des mondes. Un article du 5 avril 2020 en témoigne, dont le titre, Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, est emprunté au poème de Roberto Bolaño dont je donne ici le début.

J'avais acheté Le Banquet des Cendres en revenant de Grenade, le 8 février 2019. J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'avais quitté le RER à Saint-Michel pour me rendre à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, j'étais passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vis en devanture ce livre de Giordano Bruno. Bruno qui ne m'était pas inconnu, grâce surtout à la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates.

L'horizon négatif, de Paul Virilio, fut acheté par Nunki Bartt dans la même librairie Sillage. Il raconta l'anecdote dans un mail adressé au Doc et à moi-même :

"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm  (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes, je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "

J'avais écrit peu avant, le 23 mars 2020, un article mentionnant Paul Virilio, et Nunki m'avait apporté (c'était en temps de confinement) son volume. Et j'avais été immédiatement frappé par des coïncidences : "Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle
."

Cinq ans plus tard, resurgit donc ce binôme Bruno-Trinity. Avec cette question : cette boucle temporelle a-t-elle un sens ? Et, à vrai dire, je n'en sais rien. Je constate, c'est tout, j'enregistre. On pourra toujours dire bien sûr que ce rapprochement est aussi fortuit que la première fois. Peut-être. 

Je voudrais tout de même ajouter quelque chose. Le 1er avril 2020, j'avais reçu un livre d'un certain Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié (Liana Levi, 2002). Il me semble que c'était le Doc qui me l'avait recommandé. 

Originalité du roman : il s'agit d'un polar se déroulant à Paris en décembre 1582, deux inconnus pénètrent chez Nicolas Heucqueville, riche libraire parisien, et massacrent la famille entière : lui, son père, son épouse, ses deux fils, son nouveau-né et leur bonne. Non loin de là, Rue de Latran habite Giordano Bruno, de passage dans la capitale, et voilà notre philosophe qui se pique d'enquêter sur cette tuerie, aidé du jeune narrateur, Jean Hennequin, en collaboration plus ou moins étroite avec Dagron, le lieutenant de police. Le 22 mai 2003, Philippe Lançon rend compte du livre dans Libération, un article ma foi assez élogieux intitulé Giordano brio. Il souligne la malignité de l'auteur, qui commence tout d'abord par placer son intrigue en un temps absent : "En 1582, une bulle du pape Grégoire XIII remplace le calendrier julien par le calendrier grégorien : le 15 octobre succède à Rome au 4 octobre. Dans la France catholique d'Henri III, ce changement s'effectue en décembre et provoque un certain désordre : dix jours n'auront jamais existé. Jacques Bonnet place son premier roman, une enquête menée par le philosophe Giordano Bruno sur un fait divers sanglant, pendant ces journées absentes : du 10 au 19 décembre. Il occupe, librement et sans le révéler dans son livre, en truite espiègle et narrative, un trou de l'Histoire."

Le temps est décidément au cœur de notre affaire.

Autre supercherie du livre dévoilée par Lançon : le fait divers est soi-disant tiré d'un passage des Registres-Journaux de Pierre de L'Estoile : "Cet audiencier à la chancellerie du Parlement, célèbre mémorialiste de l'époque, dressa son herbier quotidien des événements de 1574 à 1611. Il est très sûr lorsqu'il évoque des faits survenus à Paris. Le massacre qu'il rapporte brièvement le 10 décembre se déroule justement à Paris. Le texte est précis. Mais il est faux : Bonnet l'a inventé. A l'enseigne de l'amitié est une œuvre gigogne, semée de faux documents d'époque et de petits pièges pour érudits."

Dans le prologue, l'auteur affirme avoir trouvé le manuscrit de Jean Hennequin dans une vieille édition originale du Candelaio de Giordano Bruno acheté en 1972 pendant ses études parisiennes. Encore une fois, tout est faux, mais on peut s'y méprendre tant tout semble vrai, comme le signale Philippe Lançon.

Le Candelaio est une comédie philosophico-satirique de Giordano Bruno, éditée à Paris en 1582, à l'Enseigne de l'Amitié
 

J'ai donc lu ce livre en 2020 (et relu entièrement ces jours-ci), et pourtant je n'en ai jamais parlé ici. J'ai retrouvé cette note dans mon cahier vert de l'époque, à la date du 3 avril : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire.

Je voudrais juste citer deux passages de l'épître liminaire que Bruno adresse au très illustre Seigneur de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre (Le Banquet des Cendres est publié à Londres en 1584).

Point de nectar, Monseigneur, dans le banquet que je vous offre ici : il n'a pas la majesté du banquet de Jupiter tonnant. Ni les effets, désastreux pour l'humanité, du repas de nos premiers parents [...] ; ni la philosophie du banquet de Platon, ni la misère du repas de Diogène. Ce n'est pas une bagatelle, comme le banquet des sangsues ; [...] ni une comédie, comme le banquet de Bonifacio dans le Candelaio. [...]

Quel symposium, quel banquet est-ce là, me demanderez-vous ? C'est un souper. Quel souper ? Un souper des Cendres. Que veut dire souper des Cendres ? Vous aurait-on servi pareille pitance ?  Pourra-t-on dire à cette occasion : cinarem tamquam panem manducabam ? Nullement ; il s'agit d'un banquet qui a réuni les convives après le coucher du soleil, en ce premier jour de carême que nos prêtres appellent dies cinerum, ou parfois jour du memento.

Memento fait référence au verset de la Genèse (Gn 3,19) que le prêtre prononce après avoir tracé une croix de cendre sur le front des fidèles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » (en latin : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris). 

Dernière remarque : Philippe Lançon écrit en 2003 que "Jacques Bonnet a traduit Norbert Elias, écrit un livre sur le peintre renaissant Lorenzo Lotto, travaillé dans l'édition. Il vit désormais dans la Creuse à Sainte-Sévère, le village où Tati tourna Jour de fête". Faisant juste une petite erreur : Sainte-Sévère est dans l'Indre, non dans la Creuse. Village où je me suis rendu cent fois, comme en témoigne cette petite chronique du 20 janvier 2011, dite du Nomade pédagogique :

Peu à peu tu t'es déshabitué du fracas des cantines. La pause de midi, tu l'as ancrée de plus en plus dans la solitude.

Tu as ainsi constitué au fil des ans une famille d'endroits discrets, plutôt que secrets, où déjeuner avec la seule rumeur des eaux ou des oiseaux, lire le journal ou écouter la radio.

L'un de ces endroits est à Sainte-Sévère, en-deça de la place où Tati tourna Jour de fête. Une porte donne sur un parc dominant la vallée de l'Indre, la mousse et la ronce y colonisent d'antiques balustrades.

Jamais personne. Même aujourd'hui, avec 0°, c'est là que tu as aimé être.

 


Chronique précédée de cette citation de Julien Gracq, où le vertige est présent : 

"Rarement je pense au Cézallier, à l'Aubrac, sans que s'ébauche en moi un mouvement très singulier qui donne corps à mon souvenir : sur ces hauts plateaux déployés où la pesanteur semble se réduire comme sur une mer de la lune, un vertige horizontal se déclenche en moi qui, comme l'autre à tomber, m'incite à y courir, à m'y rouler, à perdre de vue, à perdre haleine."

                        Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, p. 64.


jeudi 24 octobre 2024

Baisers volés

Le 21 octobre 1984, François Truffaut mourait à l'hôpital américain de Paris à Neuilly-sur-Seine, d'une tumeur cérébrale. Il n'avait que 52 ans, et, paraît-il, une trentaine d'idées de films encore en tête. Cela fait donc 40 ans et Arte, pour saluer la mémoire du cinéaste, avait programmé ce lundi soir Baisers volés qu'il réalisa en 1968. J'ai souvent évoqué François Truffaut sur ce site, ce sera donc une fois de plus. Ce n'est pas par pure fidélité pour un auteur que j'admire mais bien parce qu'il croise un des fils que je suis en ce moment, celui du 18ème arrondissement, à cause de ou grâce à Thomas Clerc. En effet, cet arrondissement (où reposent déjà les cendres de Truffaut au cimetière de Montmartre) se retrouve plusieurs fois dans le film. Ainsi l'appartement d'Antoine Doinel (Jean-Pierre Léaud) se situe Place de Clichy, donnant sur le Sacré-Coeur.

(Au début du film, Antoine Doinel traverse la place à la recherche d'une prostituée)

Plus tard, on le voit travailler comme veilleur de nuit à l'hôtel Alsina, 39 avenue Junot. "On ne peut relever ici, écrit Thomas Clerc, toutes les splendides demeures de la splendide avenue ; c'est tout de même un cas unique, il n'y a aucun bâtiment laid sur 450 mètres." Il signale aussi que l'avenue faisait partie des 12 Lieux mythiques de Georges Perec, "projet abandonné parce que le souvenir n'accrochait pas, ne déclenchait en lui aucun désir d'écriture." On peut tout de même aller sur le site de Lieux pour consulter les notes prises par Perec. Le mardi 13 octobre 1970, à 12 h 30, il mentionne ainsi l'hôtel Alsina, ainsi que le garage Junot, dont Clerc note qu'il a gardé son beau lettrage mais est devenu une galerie d'art. Le 28 mars, Perec, écrivant alors sur ses souvenirs de l'avenue Junot, commence par
"Je n’ai pas envie de travailler ; d’ailleurs la machine saute des espaces. Ma chambre est dans un désordre qui semble irrémédiable". Un peu plus loin : "Parler de l’avenue Junot, utile discipline ; avoir ensuite le sentiment de n’avoir pas complètement perdu sa journée." Et encore un peu plus loin : "Avenue Junot. Endroit con. Henri ne veut ni le louer ni le vendre. Esther pensait que ce serait un endroit commode pour moi. EEEEEch. Pourquoi pas d’ailleurs ? Quelque chose de mot (je voulais dire : de mort, mais l’omission peut rester)." La note est presque désespérée : "je suis envieux, je suis méchant". Et même :"Je suis un con."

En tout cas, l'hôtel Alsina (qui avait aussi servi de décor au film de Clouzot, L'assassin habite au 21) a fermé ses portes en 1985, et a été reconverti en immeuble d'habitation.

( Doinel sort les poubelles de l'hôtel lorsqu'arrivent deux détectives qui vont lui coûter sa place)

On retrouve le Sacré-Coeur en fond d'image quand Christine Darbon (Claude Jade) a la bonne idée (hum) d'aller voir Antoine au moment où celui-ci reçoit la visite inattendue de Fabienne Tabard (Delphine Seyrig).


Sacré-Coeur qui ne cesse d'apparaître dans le récit de Clerc en tant que Sacré-Cake, ou Sacré-Cuir, mais où il ne pénètre jamais. A la fin de la grande partie "Clignancourt et Montmartre", le voilà tout de même parvenu sur le Parvis du Sacré-Coeur : "Vous l'attendiez ce moment : le voici. Je suis sur la Butte de nuit, c'est bien plus beau, à regarder Paris avec d'autres innocents. Banalité de base : les grandes vues égalisent les hommes, on communie dans une beauté qui nous renvoie à notre insignifiance." Il se dit pris soudain d'un sentiment océanique. Ne pas être dupe de l'ironie.

Un des passages du film que je préfère est celui où Antoine envoie un pneumatique à Fabienne Tabard pour lui annoncer sa démission et signifier le caractère impossible de l'amour avec elle, comme dans Le Lys dans la vallée. 


Ce petit passage presque documentaire (en réalité, le trajet de la lettre si l'on suit les plaques de rue est tout à fait fantaisiste) porte témoignage de l'importance de ce système de communication rapide qui a fonctionné à Paris entre 1879 et 1984 (il disparut donc en même temps que Truffaut), et qui permettait d'acheminer un message dans la capitale en moins de deux heures.


 

"Mais pourquoi avoir inséré ce plan documentaire dans Baisers volés ? s'interroge T. Joliveau sur le site (e)space&fiction, On sait que le film peut se lire comme une variation autour du Lys dans la vallée de Balzac, livre qui a la forme d’une longue lettre dans lequel le héros raconte sa relation à une femme mariée plus âgée. Doinel y fait d’ailleurs référence avec Fabienne Tabard, qui critique la fin tragique du roman et lui laisse entendre que si la passion d’Antoine n’est pas partagée, cela n’empêche pas une relation charnelle sans lendemain. Le film expose une éducation sentimentale moderne et l’abandon de ses rêves creux par un jeune passionné de littérature. On se rappellera que Doinel s’était déjà engagé dans l’armée sur le coup de sa lecture du roman de Vigny : Servitude et grandeur militaires. Fabienne Tabard le libère apparemment de sa fascination pour Le Lys dans la Vallée."


Merveilleuse Delphine Seyrig.

(Merci à Patrick Six dont j'ai repris ici les captures d'écran de son article sur le film.)


jeudi 30 mars 2023

John Ferguson

"Changer de prénom était monnaie courante pour ces gens, comme passer d'une ville à l'autre. Une blague de l'émigration, datant du début du XXI siècle, met en scène un juif qui doit prendre un nouveau nom de famille, américain. Il en invente un, et l'oublie, hat vergessen ; qu'à cela ne tienne, il s'appellera dès lors Ferguson !"

Maria Stepanova, En mémoire de la mémoire, Stock, 2022, p. 429.


"Perec instille du malaise ou du grinçant autour de ces noms venus de l'Est aux graphies complexes, facilement jetées aux oubliettes : dans Ellis Island, il évoque comment les Américains rebaptisaient en un tournemain les immigrants, rappelant l'histoire "des trois frères qui furent respectivement nommés Appletree, Applebaum et Appleberg". Ou encore celle de ce vieux juif, censé demander à s'appeler Rockefeller, et qui, devant l'officier d'état civil, balbutie en yiddish Schon vergessen ("J'ai déjà oublié ") et se voit affublé du nom de John Ferguson."

Claude Burgelin, Georges Perec, Biographie nrf, Gallimard, 2023, p. 40.


J'ai trouvé cette même histoire de Ferguson dans ces deux ouvrages, à quelques jours d'intervalle. Mais il m'est revenu aussi que je connaissais déjà l'anecdote grâce à Paul Auster, qui la mentionne dans son énorme 4321, dont le personnage principal se nomme Archie Ferguson. L'incipit du roman reprend l'histoire racontée par Perec avec plus de détails et une légère différence sur le prénom :




vendredi 6 mai 2022

6 - Notre-Dame de Babel

« Il est mort avant d’arriver à Rovno. Il est mort, le dernier prince au milieu de ses poèmes, de ses phylactères et de ses bandes molletières. Nous l’avons enterré au cours d’un arrêt, dans une bourgade oubliée. Et moi qui loge avec tant de peine dans le vieux corps les tempêtes de mon imagination, j’ai recueilli le dernier soupir de mon frère. »

 Isaac Babel, Le fils du Rèbbe, in Cavalerie Rouge

Retour sur le dimanche 3 avril, jour de la brocante des Marins, dont j'ai fait le récit dans Quelques cercles sur le banc de bois jaune. Il y eut d'abord celle émission de Talmudiques, avec Camille de Toledo, dont je surpris des bribes avant l'arrivée sur l'avenue, émission dont la figure de proue était l'écrivain Isaac Babel. Je lus dans les jours qui suivirent Le fantôme d'Odessa, le roman graphique de Camille de Toledo et Alexandre Pavlenko, qui retrace la terrible histoire de ce conteur de génie que Staline fit assassiner le 27 janvier 1940. Désireux d'en savoir plus sur Babel, je découvris sur la page de France Culture une rediffusion au 5 mars 2022 d'une émission Répliques du 7 novembre 2015. Alain Finkielkraut y avait invité pour parler de Babel l'écrivain Pierre Pachet et l'historien Adrien Le Bihan. Lequel disait ceci :

"Je pense comme Pierre Pachet, qu'il faut découvrir Isaac Babel par le plus saisissant des trois recueils, qui est certainement, Cavalerie rouge, et c'est par Cavalerie rouge qu'il est mondialement connu. C'est une bonne introduction pour un lecteur qui ne connaîtrait pas Babel, à commencer par le récit, La traversée du Zbroutch, que Babel a voulu en tête de Cavalerie rouge, avec le passage de la rivière en juillet 1920. On entre dans cette guerre et dans le chef-d'œuvre en même temps. Il y a beaucoup de rivières dans Cavalerie rouge."
"Quand on lit le Journal de 1920, on se rend compte que Babel a lu Notre-Dame de Paris. Il introduit dans Cavalerie rouge des éléments de Notre-Dame de Paris. Babel a lu Notre-Dame, et le plomb est la couleur qui succède à ces rouges, ces orange, et ces jaunes… Et Babel nous dit de ces meurtres - parce qu'il a besoin de meurtres : "Du plomb des meurtres, je vous donne l'or du récit". C'est l'alchimie de Babel, à mon avis."


Or, dans l'article sur la brocante des Marins, juste après avoir évoqué Babel, je mentionne la découverte  dans un bac du livre de littérature de jeunesse, Jody et le faon, de M.K. Rawlings. Il faut regarder en détail la photo qui en atteste :


Zoomons sur le livre à la tranche rouge au bas de l'image :


Il s'agit bien de Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo.

Sur Notre-Dame, je note encore son apparition dans un passage du livre de Robert Bober, Par instants, la vie n'est pas sûre, que j'ai souvent cité ces derniers temps. Il y évoque l'un des rares films qu'il n'a pas tourné en compagnie de Pierre Dumayet, Le Choix de Dieu, avec le cardinal Jean-Marie Lustiger (1987). "Au cours de ce tournage, écrit Bober, sont arrivés, tout à fait inattendus bien que pas vraiment dus au hasard, des événements apparemment anodins qui ont la place qu'ils méritent d'avoir : celle de m'en souvenir avec plaisir." C'était au moment, précise-t-il, de la préparation du dernier entretien tourné à Notre-Dame, et le cardinal (dont il faut rappeler qu'il avait des origines juives polonaises) avait proposé un endroit accessible par un escalier étroit d'où l'on avait une vue d'ensemble sur la cathédrale. Seul inconvénient, il y faisait très froid. Bober fait alors venir du café. 

« Le cardinal, après avoir été servi en café, prit un morceau de sucre qu’il mit dans son gobelet et marqua un temps d’arrêt : il n’y avait pas de petite cuillère prévue pour le remuer. « Vous savez pourtant bien ce qu’on fait, lui ai-je dit étant servi à mon tour, juste avant de boire une boisson chaude, au lieu de mettre le morceau de sucre dans la tasse, on fait ça : on le dépose sur la langue. Et le cardinal a éclaté de rire. Alerté par ce rire, Dominique Wolton qui n’était pas loin, curieux de ce qui l’avait déclenché, nous en demanda l’origine. Alors le cardinal, tout en souriant, nous désignant alternativement lui et moi, a répondu à Wolton : « C’est juste une histoire entre nous. »

Ce morceau de sucre posé sur la langue était un geste qu’il savait ancien. Un geste simple que ni lui ni moi n’avions connu, mais que nous savions l’un et l’autre que c’était comme ça que dans les petites villes de Pologne, à Bendzin comme à Przemysl on buvait le thé.

Il me reste aujourd’hui le souvenir de ce rire que nous avions partagé. »

Bendzin était la petite ville de Pologne dont le père et la mère du cardinal étaient originaires. Arrivés en France sitôt après la Première Guerre mondiale, le couple avait tenu un petit magasin de bonneterie dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Sa mère, Gisèle, est arrêtée le 10 septembre 1942, "pour infraction au port de l'étoile jaune (selon le biographe Henri Tincq) ou sur dénonciation de son employée de maison (selon le cousin d’Aron, l'historien allemand Arno Lustiger) : cette jeune femme, en relation intime avec un membre de la Milice, était avide de récupérer son appartement"(selon Wikipedia). Gisèle Lustiger est alors internée à Drancy puis déportée, par le convoi n°48, en date du 13 février 1943, vers Auschwitz où elle est gazée à son arrivée le 16 février 1943. Une destinée tragique très proche, jusque dans les dates, de celle de la mère de Georges Perec, Cyrla, qui fut aussi arrêtée et internée à Drancy en janvier 1943, puis déportée à Auschwitz le 11 février de la même année.

Avril 2005. Jean-Marie Lustiger à Birkenau. Wojtek Radwanski, GettyImages

vendredi 15 avril 2022

City of Glass

"Il descendit Broadway jusqu'à la 72ème rue. Là, il tourna à gauche et arriva à Central Park West qu'il suivit jusqu'à la 59ème rue et la statue de Christophe Colomb. Il continua alors vers l'est, le long de Central Park South, jusqu'à Madison Avenue, où il vira à droite, marchant jusqu'à la gare Grand Central. Après avoir déambulé au hasard, il poursuivit vers le sud pendant un kilomètre et demi pour se retrouver au carrefour de Broadway, de la Cinquième Avenue et de la 23ème rue. Là, il fit une pause pour regarder l'immeuble Flatiron, puis changea de direction, prenant vers l'ouest jusqu'à la Septième Avenue où il vira à gauche et s'enfonça plus avant vers le sud."

Paul Auster, Cité de verre, Trilogie New-Yorkaise I, Le Livre de Poche, 1987, p.147-148.

C'est en écrivant l'article précédent que le souvenir de Cité de verre de Paul Auster s'est imposé à moi. J'ai dû le lire en 1995, et, complètement emballé, j'avais dévoré dans la foulée les deux autres tomes de la trilogie, avant de plonger dans Le voyage d'Anna Blume et ce chef d'oeuvre qui est L'invention de la solitude. La dérive alcoolisée de Yuri Andrukhovych et de son ami peintre Le Long me renvoyait soudain à la filature inquiète de Quinn, l'écrivain mué en détective de Cité de verre, à travers les gratte-ciel de Manhattan. Je relus entièrement l'ouvrage, dont j'avais oublié bien évidemment beaucoup de détails depuis ma première lecture il y a 28 ans, et je fus particulièrement saisi par cette déambulation de Quinn s'étendant de la page 147 à la page 149. Dans le passage cité plus haut, je retrouvai en quelques lignes seulement Central Park, la statue de Christophe Colomb, et le Flatiron Building, qui ponctuaient aussi l'errance des deux ukrainiens. 


Dans le roman, Quinn suit un certain Peter Stillman, tout juste relâché d'un hôpital psychiatrique et que l'on suspecte de vouloir se venger de son propre fils, prénommé Peter lui aussi, qu'il a séquestré pendant neuf années, "une enfance entière passée dans l'obscurité, sans contact humain, sauf une raclée de temps à autre". Le vieil homme, qui a pris une chambre dans un hôtel miteux qui se nomme ironiquement Harmony,  en sort tous les matins à huit heures et semble déambuler au hasard, ramassant des objets sans valeur et les fourrant dans un sac. Quinn commence à douter de sa mission, mais décide de noter tous les détails des pérégrinations de Stillman. Il en vient aussi à cartographier ses déplacements et s'aperçoit que le trajet de chaque jour correspond à une lettre. Tout cela finissant par composer l'expression Tower of Babel. Ces schémas sont inclus dans le roman original et plus ou moins repris dans la très bonne adaptation en bande dessinée de Paul Karasik et David Mazzuchelli (Actes Sud, 2013).


Je me suis alors demandé si l'itinéraire de Quinn donné avec une grande précision pages 147 à 149 ne dessinerait pas une figure symbolique quelconque. Ayant retrouvé une carte Berlitz en papier glacé de New York, achetée je ne sais plus quand à Noz, j'ai tracé au marqueur noir le chemin décrit par Auster.


Ce trajet qui commence et finit près de Central Park s'enfonce comme une pointe de couteau au coeur de Manhattan, mais je ne parviens pas à y voir une forme bien déterminée. Sans doute est-ce une fausse piste, mais cela m'a au moins permis de vérifier que le chemin emprunté est parfaitement cohérent avec la réalité des lieux. Un bel écho à cette tentative se trouve être cette planche du roman graphique montrant Quinn marchant à travers le plan de Manhattan :

Si nous revenons maintenant à la dérive de Yuri et le Long, nous y discernerons quelques résonances troublantes avec Cité de verre. Ils sont parvenus à la pointe de l'île, dans Lower Manhattan : "Après Wall Street, nous avons de nouveau pris à gauche, ensuite sur Pearl Street et je crois avoir compris pour la première fois que nous allions vers le pont de Brooklyn. Mais avant, il y a eu un phare en mémoire du Titanic, puis nous avons traversé South Street et après un certain (ou plus précisément, incertain) temps, nous avons déambulé dans la vieille ville, où je répétais tout temps que c'était Franyk, Franyk, c'est Franyk, car tout semblait trop petit pour New York." Franyk, à ce qu'il semble, n'est autre qu'Ivano-Frankivsk, la ville natale de Yuri, en Ukraine occidentale, anciennement Stanisławów, ville polonaise avant sa reprise par les Soviétiques en 1944. Une ville marquée durement, comme bien d'autres en Ukraine, par l'holocauste : "le 12 octobre 1941, pendant le tristement connu « Dimanche sanglant », quelque 10 000 à 12 000 Juifs ont été abattus dans des fosses communes au cimetière juif, par les SS allemands du SIPO et des bataillons de la police de l'Ordre, conjointement avec la police auxiliaire ukrainienne. Deux mois après le massacre, un ghetto a été officiellement créé pour les 20 000 Juifs restants, clôturé le 20 décembre 1941 et fermé en février 1943 après sa liquidation."(Wikipedia) La suite du texte d'Andrukhovych semble faire écho à cette histoire tragique, mais c'est bien de New York dont il est question : "Mais le Long disait que tout reposait sur des ossements, sur des squelettes, sur des carcasses de bateaux qui ont coulé, sur les détritus des chantiers, sur la terre apportée des fondations creusées quelque part."
Et, un peu plus loin, il commence la 17ème et dernière section de ce texte sur New York par ces mots : "Nous nous tenions sur le pont de Brooklyn et regardions la statue de la Liberté." Or, Quinn apprend à la fin du livre que Peter Stillman a sauté du pont de Brooklyn (et voilà encore une noyade qu'il faudrait rapprocher de celles d'Andrew Jackson Downing, Calvert Vaux, et le Long lui-même, surtout lui, car il semblerait que Stillman soit mort en l'air avant de toucher l'eau*).

La statue de la Liberté est évoquée dans Ellis Island, description d'un projet, un des textes de Georges Perec inclus dans Je suis né. Il est précédé d'une citation de L'Amérique, de Kafka : "La statue de la Liberté, qu'il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière. On eût dit que le bras qui brandissait l'épée s'était levé  l'instant même, et l'air libre sifflait à travers ce grand corps." Citation sur laquelle Perec aussitôt rebondit : 
"Etre émigrant, c'était peut-être très précisément cela : voir une épée là où le sculpteur a cru, en toute bonne foi, mettre une lampe. Et ne pas avoir réellement tort. Car au moment où l'on gravait sur le socle de la statue de la Liberté les vers célèbres d'Emma Lazarus** 

Donnez-moi ceux qui sont là, ceux qui sont pauvres,
Vos masses entassées assoiffées d'air pur,
Les rebuts misérables de votre terre surpeuplée,
Envoyez-les moi, ces sans-patrie ballottés par la tempête,
Je lève ma lampe près de la porte d'or ! 

toute une série de lois était mise en place pour tenter de contrôler et un peu plus tard de contenir l'afflux incessant des émigrants venus d'Italie du Sud, d'Europe centrale et de Russie."
La notice de Wikipedia sur ce poème cite explicitement Paul Auster : "Bartholdi, le sculpteur de la statue de la Liberté, avait initialement conçu celle-ci comme un hommage au républicanisme international. Mais c'est avec le poème d'Emma Lazarus qu'elle a pris sa dimension symbolique de protectrice des opprimés, de phare guidant les immigrants et réfugiés venus chercher un nouveau départ dans le Nouveau Monde."***


Retrouver Auster dans cette approche textuelle de Perec n'a rien de fortuit, comme en témoigne l'étude de  Jean-Luc Joly, (Une seconde musique du hasard : Georges Perec et Paul Auster) qui écrit : "La conjonction Perec-Auster est tout d’abord formée par certaines confluences objectives : les deux auteurs, pratiquement contemporains même si Perec se situe légèrement en amont, sont d’origine juive polonaise et leur histoire familiale est semblablement marquée par un exil où l’îlot d’Ellis Island joue un rôle historique ou symbolique particulièrement fort ; ensuite, tous deux « originent » leur entreprise d’écriture dans la mort d’un proche (le père pour Paul Auster ; le père et surtout la mère pour Georges Perec)." Le chercheur voit aussi comme l'un des indéniables traits d'union entre les deux oeuvres l'importance des contraintes existentielles. Cette question a selon lui "le mérite de mettre en exergue ce qui se joue dans ces deux œuvres quant au problème du sens, source de leur position singulière dans la modernité puisque à rebours d’une doxa de l’a-signifiance, Georges Perec et Paul Auster semblent plutôt appartenir à cette ère de l’épilogue, de l’après-mot, que George Steiner définit dans Réelles Présences comme un temps postérieur à la déconstruction nihiliste contemporaine où il s’agit pour l’essentiel de refonder le sens par la recherche et l’affirmation d’un sens du sens qui ne cède par ailleurs rien de la lucidité sémiologique acquise."****

Jean-Luc Joly définit la contrainte existentielle en dressant un parallèle avec la contrainte d'écriture : "Tout comme la contrainte d’écriture impose de restreindre le champ des possibles linguistiques, de choisir, dans la multiplicité des potentiels du langage ou de l’écriture, ceux qui répondent à une définition préalablement imposée, qu’elle soit arbitraire ou motivée, diminuant ainsi la surface du domaine de référence et permettant même parfois son épuisement, la contrainte d’existence impose de choisir, dans la multiplicité des possibles d’un acte de vie, généralement « infra-ordinaire » (se déplacer, manger, avoir des activités quotidiennes...), ceux qui ont été « définis » au préalable (ne manger que des aliments d’une couleur donnée ; se déplacer en fonction d’itinéraires réglés non par l’utile ou la nécessité, voire la pure et simple fantaisie ou l’inconscient urbain de la dérivemais bel et bien conformément à une contrainte — comme dans l’idéal perecquien de parvenir à traverser Paris en empruntant des rues dans l’ordre alphabétique par exemple)." C'est sur cette notion d'itinéraire réglé, emprunté à Bernard Magnéqui écrit dans sa préface à Perec/rinations que les itinéraires réglés « sont à la géographie parisienne ce que les textes à contraintes sont à la littérature », qu'il en vient à citer longuement Cité de verre. Mais avant cela, il repère dans le roman Un homme qui dort, publié en 1967, une évolution significative du thème. Face à l'inextricable multiplicité du monde, le héros entreprend de limiter et de contraindre sa vie, d'en tracer une épure, et, par exemple, de se donner une contrainte cartographique : l'homme qui dort doit se déplacer dans la ville comme sur un plan : "Tu inventes des périples compliqués, hérissés d’interdits qui t’obligent à de longs détours. Tu vas voir les monuments. Tu dénombres les églises, les statues équestres, les pissotières, les restaurants russes./ Avec une rigueur louable, tu règles tes itinéraires. Tu explores Paris rue par rue, du parc Montsouris aux Buttes-Chaumont, du Palais de la Défense au Ministère de la Guerre, de la Tour Eiffel aux Catacombes. Tu manges chaque jour, à la même heure, le même repas. Tu visites les gares, les musées. Tu bois ton café dans le même café. Tu lis le Monde de cinq à sept." Et parfois, note Jean-Luc Joly, un certain soulagement se fait jour : "à la sensation d’être écrasé par le réel informe et multiple succède le sentiment d’une maîtrise de ses manifestations les plus énigmatiques :
Parfois, maître du temps, maître du monde, petite araignée attentive au centre de la toile, tu règnes sur Paris : tu gouvernes le nord par l’avenue de l’Opéra, le sud par les guichets du Louvre, l’est et l’ouest par la rue Saint-Honoré."page17image11001920

La comparaison avec les déambulations décrites dans Cité de verre s'impose d'elle-même : "Tout le début de la filature est consacré à suivre le vieillard dans d’immenses pérégrinations new-yorkaises, apparemment sans but ni itinéraire précis et au cours desquelles Stillman ramasse inlassablement des objets cassés ou des rebuts de la vie citadine qu’il ramène ensuite à son hôtel et prend des notes dans un petit carnet rouge. Coïncidence qui n’en est pas tout à fait une, Quinn prend lui-même des notes sur le comportement de Stillman dans un petit carnet rouge, notes tout d’abord éparses et maigres puis bientôt plus abondantes et suivies, ce journal de filature aidant Quinn à supporter patiemment les déambulations erratiques du vieillard."

Car la question se pose : pour qui Stillman écrit-il sur le cadastre de la ville ? Une amorce de réponse est proposée :

"Les pensées de Quinn s'envolèrent fugitivement vers les dernières pages du récit de Poe, Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, et vers la découverte des étranges hiéroglyphes sur le mur intérieur du gouffre — des lettres inscrites dans la terre même comme si elles essayaient de dire quelque chose qui ne pouvait plus être compris. Mais, en y repensant, cette comparaison boitait. Car Stillman n'avait laissé de message nulle part. Il avait certes créé les lettres par le mouvement de ses pas, mais elles n'avaient pas été inscrites quelque part. C'était comme dessiner dans l'air avec un doigt. L'image disparaît au fur et à mesure qu'on la constitue. Il n'y a pas de résultat, pas de trace qui marque ce qu'on a fait.

Pourtant les dessins existaient : pas dans les rues où ils avaient été exécutés mais dans le cahier rouge de Quinn."

Les hiéroglyphes d'Arthur Gordon Pym


J'ai beaucoup parlé en 2017 d'Arthur Gordon Pym, et d'Edgar Poe en général, mais Yuri Andrukhovych  évoque lui aussi le poète américain en signalant le point de départ de la dérive avec le Long, l'immeuble 2245 sur Broadway, qui n'est autre que l'épicerie fine Zabar's où ils achetèrent une bouteille de vodka. Ceci est prétexte à un questionnement sur l'adresse exacte du Long :
"Donc, si on considère que Zabar's, situé entre la 80e et la 81e Re , était sur notre chemin, on peut supposer que l'appartement du Long était quelque part entre la 81e et la 83e, pas plus haut. Car si devait être plus haut, alors il serait venu me chercher plus haut, à la 86e. Deuxièmement, il ne pouvait pas venir à la 84e, car elle avait un nom : Edgar Allan Poe Street. Il n'aurait pas passé ce fait sous silence et me l'aurait dit tout de suite. N'avions-nous pas lu à haute vois en juin 1978 les nouvelles de Poe ? N'est-ce pas à nous qu'elles ont d'abord été lues par un autre génie, Smytchok ? Ne les avais-je pas lues à Indra en fin de compte ?
Edgar Allan Poe était notre funeste ami commun."
En ce qui concerne le cahier rouge, il existe dans la réalité, comme le précise Jean-Luc Joly dans sa 58ème note de bas de page : "L’édition à part de ce texte (publiée en 1993, à tirage limité, chez Actes Sud) précise sur la quatrième de couverture : « Le carnet rouge existe bel et bien. Depuis des années, Paul Auster y consigne des événements bizarres, coïncidences, étrangetés et autres invraisemblances dont il fut un jour victime, confident ou témoin. » Naturellement, Le Cahier rouge n’est pas le seul texte de Paul Auster où les singularités du hasard jouent un rôle important (par exemple, Le Livre de la mémoire, deuxième partie de L’Invention de la solitude, consigne lui aussi les coïncidences extraordinaires, et ces dernières jouent un rôle important dans la plupart des grands romans de Paul Auster, à commencer, naturellement, par La Musique du hasard) mais son intérêt tient ici à son appartenance au genre autobiographique. Perec s’intéressait lui aussi à ces partitions de la « musique du hasard » dans sa vie et son œuvre. Sur ce point, je renvoie à : Jean-Luc Joly, « Pièges de sens. Contrainte et révélation dans l’œuvre de Georges Perec », dans : Christelle Reggiani et Bernard Magné éds., Ecrire l’énigme, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2007, p. 289-304."



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* Ce ne serait donc pas à strictement parler une noyade, comme dans le cas du Long : "La mort l'avait rattrapé dans l'eau mais ce n'était pas une noyade. Peut-être que son coeur n'avait pas supporté la beuverie de plusieurs jours d'affilée et que le saut dans l'eau froide s'était avéré être le dernier excès." Yuri Andrukhovych finit par cet épilogue (au ciel) :

Volodia. Je sais que tu es en vie.
Celui qui a brûlé n'est pas toi.
Tu as sauté dans l'eau. Tu t'en es tout de même sorti."

** Vers originaux :

Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, the tempest-tossed to me,
I lift my lamp beside the golden door!

*** Cf Paul Auster : « Bartholdi's gigantic effigy was originally intended as a monument to the principles of international republicanism, but 'The New Colossus' reinvented the statue's purpose, turning Liberty into a welcoming mother, a symbol of hope to the outcasts and downtrodden of the world ». In : Collected Prose: Autobiographical Writings, True Stories, Critical Essays, Prefaces, and Collaborations with Artists. Picador. 2005.

**** J'ai lu ce livre de Georges Steiner en 1994, un peu avant, donc, de découvrir Paul Auster. J'ai retrouvé le passage invoqué par Joly, mais je ne sais plus pourquoi j'avais entouré ce mot d'épilogue (que je viens d'employer dans la première note de bas de page sans savoir que j'allais très vite le retrouver).


Pour enfoncer le clou, notons qu'à la fin de son article, Jean-Luc Joly cite, en écho à ce passage austérien, "Il chercha à quoi ressemblait la carte retraçant tous les pas qu’il avait faits au cours de sa vie et quel serait le mot qu’elle dessinerait," la fin d'un très court texte de Borges intitulé « Epilogue » (dans L’Auteur, un recueil de 1960 — Œuvres complètes, tome II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 61) : 
« Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde. Tout au long des années, il peuple l’espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de vaisseaux, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son visage. »