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jeudi 12 janvier 2017

# 10/313 - Malice posthume d'Edgar Poe

4 janvier. Reçu une autre carte postale, de Bretagne encore, de Concarneau pour être exact. Non pas de Anne, mais d'Yvan, mon comparse de Torticolis. L'océan est encore à la fête.

Au moment où je suis sur le point de partir, après avoir déposé le pli sur le siège de gauche de la voiture, il m'appelle. Je lui signale la coïncidence, mais je ne lui dis pas qu'il y en a une autre, plus singulière encore : c'est que juste avant de quitter l'appartement je viens de télécharger, sur le site de la bibliothèque électronique du Québec, Arthur Gordon Pym, d'Edgar Allan Poe.


C'est que je viens de terminer l'écriture de la neuvième chronique, Niagara et Edgar Allan Poe, où j'évoque précisément Arthur Gordon Pym (que je n'ai encore pas lu). Et j'ai commandé à l'issue de celle-ci la biographie de Georges Walter, Enquête sur Edgar Allan Poe, Libretto, 2009.

Il s'agit en fait d'une réédition, l'original ayant paru en 1991. Je m'en souviens très bien, j'habitais à La Châtre à l'époque, et j'avais dû lire une recension de l'ouvrage dans Le Monde des livres, dont je ne loupais alors aucun numéro. Je croyais naïvement que la bibliothèque municipale en ferait rapidement l'acquisition, il n'en a rien été, et je n'ai jamais songé à le commander à la librairie (où bien sûr il n'était pas en rayon).

En revanche, plus récemment, j'ai trouvé dans mon éternelle caverne d'Ali Baba, je veux parler de Noz, le livre de souvenirs de Georges Walter, que Jérôme Garcin qualifie à juste titre de foutraques, Souvenirs curieux d'une espèce de Hongrois, Tallandier, 2008.

Encore un livre pas lu, mais qui attendait tranquillement son heure dans quelque rayonnage. Je l'ai ressorti pour l'occasion, songeant qu'il était bien extraordinaire si, dans ce recueil, je ne trouvais pas trace de Poe. C'était bien le cas, d'ailleurs la note de l'éditeur mentionne bien que dans la belle anthologie de ses rencontres et de ses admirations, il ne fallait pas oublier Edgar A. Poe, "le plus familier de ses fantômes".
J'ouvre donc le gros volume et je trouve sans peine mention de Poe à la date du Printemps 1960, au chapitre 15, Edgar Poe m'attendait à Audierne.

Faut-il maintenant préciser que je suis né en 1960, et qu'Audierne est en Bretagne, dans ce Finistère que deux cartes postales (les seules reçues ce mois-ci) m'ont comme expressément désigné ?
Et de quoi parle donc Georges Walter en Bretagne ? Eh bien d'une équipée maritime un peu sauvage, avec une bande de copains pêcheurs bretons très fort portés sur la bouteille :

 "[...] tout s'est passé pour moi comme si quelque très plausible malice posthume d'Edgar Poe m'avait entraîné dans une aventure bretonne à la fois sinistre et stupide. Et si je n'ai pas revécu mot à mot le cauchemar d'Arthur Gordon Pym  au large de Nantucket, j'ai bu jusqu'à la lie la coupe de son épouvante : son camarade Auguste qui l'a entraîné sur l'Ariel était pris de boisson, mais moi, si je suis sorti en mer sur l'Alcyon, ce fut "avec tout un équipage aviné". Et le récit du poète américain relate parfaitement la progression de ma terreur quand je m'aperçus, à mesure que forcissait le vent, que j'étais à bord le seul individu sobre... et le seul incapable de tenir la barre." (p. 140-141)
 Voilà. En postant la chronique sur le phare d'Ar-Men, je n'entrevoyais encore rapport avec le reste, mon intuition seule me réclamait de l'inscrire là. La confirmation de cette intuition n'a pas donc tardé à tomber. Peut-être une série significative de cartes postales est-elle en train d'émerger ? J'aime en tout cas que des fils se nouent par les moyens plus traditionnels, par l'écriture manuelle commanditée par la seule amitié.

mardi 21 mars 2017

# 68/313 - D'Auster à Stifter, et retour

"Je leur contai mon histoire, — ils ne voulurent pas y croire. — Je vous la raconte, à vous, maintenant, et j’ose à peine espérer que vous y ajouterez plus de foi que les plaisants pêcheurs de Lofoden."
Edgar Allan Poe, Descente dans le maelstrom 

L'attracteur étrange semble parfois fonctionner comme un tourbillon, aspirant les concepts, les noms, les phénomènes, les reliant, les agglutinant, les condensant en un nuage compact. Ainsi du Stylus de Poe, pris comme référence par Paul Auster, de cette Aletheia qui ne vit jamais le jour - vérité restée au fond du puits des espérances -, a pourtant surgi Patterson le mécène trop tard venu et Patterson, le marin gelé à la dérive, que le navire de fiction affrété par Jules Verne a reconnu, et fort de cette trouvaille, a vogué jusqu'au domaine d'Arthur Gordon Pym gardé par le sphinx des glaces, dont l'hypostase se dissimulait dans une peinture de paysage d'Otto Dix réalisée en 1942, cristal de Bohême où se refléta Adalbert Stifter qui se plaît à perdre les enfants dans le labyrinthe bleuté des glaciers.

Otto Dix, Randegg in the snow with ravens,

A cette tentative de résumé je dois ajouter ceci : pour le rapport de Poe et de Jules Verne, je me suis appuyé sur un écrit de Cécile Wajsbrot, Incidences climatiques en littérature, publié sur le site Remue.net. Ce texte est l'une des parties d'un cours  donné entre octobre 2014 et février 2015 à la Freie Universität de Berlin autour de la façon dont la littérature abordait les questions climatiques.
Les premières séances de séminaire portaient donc sur Verne et Poe, Le sphinx des glaces et Les Aventures d'Arthur Gordon Pym. Or, la séance 6 qui suivait immédiatement était consacrée, je ne m'en aperçus pas tout de suite, à deux nouvelles de Tolstoï et de Stifter. Il était déjà extraordinaire de retrouver à ce moment-là un Stifter dont je n'avais encore rien lu il y a quelques semaines, mais ce qui était encore plus surprenant c'est que la nouvelle choisie par Cécile Wajsbrot entre toutes les nouvelles de Stifter était précisément Cristal de roche, qui m'avait tant touché :
« Ce n’étaient que pointes et blocs et masses enchevêtrés de glace couverte de neige. Au lieu d’un rempart qu’il suffisait de franchir pour retrouver la neige, une succession de murs de glace éventrés, disloqués, parcourus d’innombrables lignes bleues sinueuses, et derrière ces murs, il y avait d’autres murs semblables, et derrière ceux-ci d’autres encore que l’on devinait à peine à travers le rideau de la neige. »
Une évocation qu’Arthur Pym ou Jules Verne ne démentiraient pas. Les enfants sont forcés, eux aussi, de trouver un abri pour la nuit. [...] Que ce soit chez Tolstoï ou chez Stifter, c’est la foi qui sauve les êtres. [...] Chez Stifter, la nuit de Noël a joué son rôle, les enfants ont été sauvés. Leur foi a toujours été constante, l’épreuve n’a rien changé en eux, sinon renforcé, peut-être, cette foi. C’est le village qui a été transfiguré, qui a été atteint par la grâce — qui s’est uni dans la recherche des enfants. « À compter de ce jour, Konrad et sa sœur appartinrent véritablement au village ; loin de les considérer encore comme des enfants d’ailleurs, les villageois ne virent plus en eux que les petits Gschaidois que l’on avait arrachés aux glaces de la montagne pour les ramener chez eux. »
Il me reste d'une certaine manière à boucler la boucle : parti de Paul Auster, j'y reviens par Stifter. La rime n'est pas tout à fait fortuite. Dans L'invention de la solitude, Paul Auster révèle comment il apprend l'assassinat de son grand-père Harry Auster, tué par sa femme le 23 janvier 1919 dans la cuisine de leur maison de Kenosha, dans le Wisconsin. Son propre père était alors âgé de neuf ans. Il nous apprend aussi qu' Harry Auster était né en Autriche, et que son oncle Sam Auster était donc le dernier d'une fratrie de cinq frères : "Trois d'entre eux ont combattu dans l'armée autrichienne pendant la guerre mondiale et tous trois sont tombés au champ d'honneur."

Otto Dix, Trench Warfare
 L'Autriche réunit donc Auster et Stifter. Mais aussi, et sans doute plus profondément, la relation au père. On a vu la difficulté de leurs rapports chez Auster (et l'on ne peut s'empêcher de penser bien sûr que le drame vécu par le père a certainement marqué son caractère), et bien il faut savoir aussi que Stifter a été orphelin de père à l'âge de douze ans (Jean-Louis Bandet, dans l'article de l'Encyclopaedia Universalis consacré à Stifter, indique à ce propos que les thèmes du père disparu, de la recherche du père, auront une grande importance dans son œuvre).

A propos de ces rapports père-fils, j'avais évoqué Benjamin Franklin. Détail amusant (ou sinistre, comme on voudra), celui-ci apparaît dans le passage où Auster parle de cette grand-mère (précisons qu'elle fut acquittée du meurtre grâce à un avocat habile qui sut jouer de l'infidélité prouvée du grand-père Harry), cette grand-mère qui, dit-il, autant qu'il s'en souvienne, ne s'intéressait pas à lui : "La seule fois où elle m'a offert un cadeau, c'était un livre pour enfants de deuxième ou troisième main, une biographie de Benjamin Franklin. Je me rappelle l'avoir lu d'un bout à l'autre et j'en ai encore quelques passages en mémoire."

samedi 28 janvier 2017

# 24/313 - D'Anaximandre à l'almanach de Lovecraft

"Il est donc d'innombrables soleils et un nombre infini de terres tournant autour de ces soleils, à l'instar de ces sept terres que nous voyons tourner autour de ce Soleil qui nous est proche."

Giordano Bruno, L'Infini, l'Univers et les mondes, 1584

Anaximandre, bas-relief (Roma, Museo Nazionale Romano). Probablement copie romaine d'un original grec.
Univers parallèles, ou plus largement univers multiples ou multivers, Aurélien Barrau rappelle que l'idée n'est pas une invention contemporaine. D'Anaximandre (vers 610 av. J.-C - vers 546 av. J.-C) et Démocrite (début du IVème siècle av. J.-C) à Leibniz et Fontenelle (17ème - 18ème siècles), les théories ne manquent pas d'une pluralité des mondes. Et c'est au péril parfois de sa vie que l'on présente des idées scandaleuses en ce sens qu'elles déboulonnent l'homme de son piédestal, offrent à penser un monde dont il ne serait pas le centre, ou bien un monde où il serait noyé dans l'illimité. Hypothèse insoutenable pour le pouvoir religieux en place. Giordano Bruno en mourra brûlé vif en 1600 :
"Fais-nous encore connaître ce qu'est vraiment le ciel, ce que sont les planètes et tous les astres ; comment les mondes infinis sont distincts les uns des autres [...]. Apporte-nous la connaissance de l'univers infini. Déchire les surfaces concaves et convexes qui terminent au-dedans et au-dehors tant d'éléments et de cieux. Jette le ridicule sur les orbes déférentes et les étoiles fixes. Brise et jette à terre, dans le tourbillon de tes arguments vigoureux, ce que le peuple aveugle considère comme les murailles adamantines du premier mobile et du dernier convexe. Que soit détruite la position centrale accordée en propre et uniquement à cette Terre."
Lisant ces lignes, je restai interdit : où avais-je déjà rencontré une phrase ressemblante à celle-ci : Déchire les surfaces concaves et convexes qui terminent au-dedans et au-dehors tant d'éléments et de cieux ? Je parvins à retrouver la source : c'était la note liminaire de François Bon à sa nouvelle traduction de L’appel de Cthulhu, ce livre de Howard Phillips Lovecraft que j'évoquais au départ de ce projet Heptalmanach (#7).

Voici l'extrait en question :
" Est-ce qu’une part de la magie ne tient pas à cette référence directe aux peintres ou auteurs fantastiques, aux idées nées d’une attention permanente aux avancées scientifiques, et ici — de façon surprenante, lorsqu’il s’agit de décrire enfin la monstrueuse cité engloutie — d’en appeler à l’art contemporain le plus avancé de son temps (dûment nommés, le cubisme et le futurisme), pour tenter de rendre compte d’une architecture qui renverse les notions de dedans et de dehors, de convexe et concave, et ne pourrait s’envisager qu’à partir d’une géométrie non-euclidienne ?"[C'est moi qui souligne]
Une autre part de la magie ne tient-elle pas aussi à cette retrouvaille, toujours dans cette même note, avec Edgar Poe et son Arthur Gordon Pym ?
"On dirait alors que Lovecraft une fois de plus s’embarque à la suite du Poe de l’Arthur Gordon Pym ou de Manuscrit trouvé dans une bouteille à l’assaut du Sud inconnu."
Et est-ce un pur hasard si François Bon met en ligne très exactement le 1er janvier 2017 une passionnante vidéo de sa série L'instant Lovecraft, consacrée cette fois là à la passion de l'auteur pour l'astronomie, qu'il exerça adolescent au côté du grand astronome Winslow Upton ?
Lovecraft tint la chronique astronomique dans le journal de Providence pendant plusieurs années. François Bon révèle même qu'il s'acheta à seize ans sa première machine à écrire, une Remington, grâce à la vente d'un minuscule almanach édité avec un ami.



Apprendre notre part d'inconnu, se présenter devant notre part d'inconnu, conclut F. Bon, c'est à cela que mène la lecture de Lovecraft et de ses récits de nuit et d'effroi, de vide et d'espace.
Ici finit donc, avec ce bouclage en quelque sorte sur le numéro 0, la vingt-quatrième chronique de l'Heptalmanach.

Huit chroniques planifiées qui se sont transformées en 24


mercredi 15 mars 2017

# 63/313 - L'autre Patterson

"Quant au nom du magazine, je notai plusieurs possibilités, désirant laisser le choix à Born, mais ma préférence personnelle était The Stylus - en l'honneur de Poe, qui avait tenté peu de temps avant sa mort de lancer un magazine ainsi intitulé." (Invisible, p. 32)

 E. H. N. Patterson, 1875.
Adam Walker, le quasi-double d'Auster,  a reçu la proposition de l'énigmatique Rudolf Born de réaliser un magazine dont lui-même serait le mécène. Offre bien tentante pour le jeune étudiant poète, qui se place donc sous l'égide d'Edgar Poe (et nous renouons là avec un autre fil de l'attracteur étrange). Petite erreur de Paul Auster : ce n'est pas peu de temps avant sa mort que Poe songe à un magazine nommé The Stylus, mais dès 1843, c'est-à-dire six ans avant sa disparition, alors qu'il commençait à collaborer au Pioneer, une revue lancé par un jeune poète de vingt-quatre ans, James Russell Lowell, revue qui trépassa en mars, "laissant son fondateur en faillite, écrit Georges Walter, endetté de mille huit cents dollars, malade et presque aveugle, désolé de ne pouvoir payer les quelques dix dollars qu'il devait encore à Edgar." Toutes les tentatives de Poe pour fonder ce fameux Stylus furent vouées à l'échec, il chercha longtemps sans succès le bon commanditaire disposé à financer le magazine, et quand il le trouva, ce fut trop tard. Alors qu'il est malade et triste à mourir, il reçoit une lettre égarée qui avait mis trois mois pour venir d'Oquowka, une petite ville au nom indien sur les rives du Mississipi, dans l'Illinois.

Cette enclave sablonneuse se signalait, à l'époque, par deux magasins, une épicerie, deux hôtels, plusieurs maisons d'habitation et un hebdomadaire, l'Oquowka Spectator, feuille fondée par un Virginien du nom de J.B. Patterson, auteur d'une vie du chef indien Faucon noir et d'un fils prénommé Edward Horton Norton qui devait pour son vingt et unième anniversaire (le 27 janvier 1848) l'héritier de l'Oquowka Spectator et d'une petite fortune. Ce jeune homme enthousiaste admirait éperdument Edgar Allan Poe : auréolé d'un tel nom, un mensuel d'élite à cinq dollars, comme le Stylus, lui promettait monts et merveilles. Il écrivit au poète qu'il était prêt à financer l'entreprise : il laisserait à Mr Poe le contrôle absolu de la rédaction et la moitié des bénéfices." (Georges Walter, p. 450)
Edgar répondit immédiatement, acceptant bien entendu l'offre, prévoyant déjà un premier numéro en janvier 1850, dessinant lui-même la maquette de couverture sus la forme d'une main traçant les cinq premiers caractères du mot grec Aletheia, Vérité. Mais sa mort tragique en octobre 1849, à Baltimore, ruinera cet ultime espoir.


Pas plus que le Stylus de Poe, le Stylus d'Adam Walker ne verra le jour, tué dans l'oeuf par le meurtre perpétré par Born à New York.

Cela m'amuse bien sûr de retrouver ici ce nom de Patterson qui m'occupe depuis fin février (je sais, ici il prend deux t). Cela a dû aussi amuser Poe qui avait donné ce nom au second de la Jane, le navire qui avait recueilli Pym dans l'Antarctique, à la fin des Aventures d'Arthur Gordon Pym. Or, Jules Verne, dans Le Sphinx des glaces, qui se veut une suite du roman de Poe, raconte que la goélette L'Halbrane du capitaine Len Guy  croise un morceau d'iceberg à la dérive, renfermant un cadavre gelé qui se révèle être celui de Patterson. .On retrouve un livre de bord dans sa poche. Cécile Wajsbrot, dans sa GÉOGRAPHIE RÉELLE ET IMAGINAIRE DANS LES CHAPITRES 7, 12 et 13 DU SPHINX DES GLACES, estime que nous sommes là au tournant véritable du roman :

« La Jane… île Tsalal… par quatre-vingt-trois… Là… depuis onze ans… Capitaine… cinq matelots survivants… Qu’on se hâte de les secourir. » Voilà l’authentification définitive de l’affirmation du capitaine Len Guy — l’écrit qui authentifie l’écrit. Patterson était à bord de la Jane (même si son nom n’apparaît qu’une fois dans le récit de Poe). Arthur Pym a bel et bien existé — « Edgar Poe avait donc fait œuvre d’historien, non de romancier. »
La lecture de Cécile Wajsbrot s'avère passionnante : elle montre comment s'affirment alors les liens de parenté entre les personnages des deux ouvrages, comment se mêlent les noms réels et imaginaires, la fiction et la réalité : "Après l’île Tristan d’Acunha, le bateau et le roman font route vers les Falklands. Prenant désormais fait et cause pour ce qu’il avait d’abord nié (le même revirement se produit dans Vingt mille lieues sous les mers), le narrateur se propose d’accompagner le capitaine dans sa quête – puisqu’il « ne s’agit plus d’un roman signé Edgar Poe mais d’un récit véridique signé Patterson ». Passant du récit d’Arthur Pym dont il était d’abord exclusivement question à celui de Patterson, les épisodes relatés en acquièrent une réalité objective d’autant plus incontestable."

L’Halbrane pris dans les glaces. (illustration de George Roux)
Un peu plus loin, elle parle de "réseau intriqué", retrouvant donc ainsi cette notion d'intrication apparue ici juste avant Paterson :
"Le réseau intriqué se renforce au chapitre 9 où apparaît, tandis que de nouveaux marins viennent d’être recrutés, un étrange personnage nommé Hunt, qui veut se joindre à l’équipage. Un « être bizarre », ainsi qu’il se fait jour, « des yeux de faucon étincelants », précise Jeorling, employant explicitement « une expression d’Edgar Poe » qui se trouve, cela, il ne le dit pas, dans L’Homme des foules. « Et pour tout dire, si Edgar Poe l’avait connu, il l’eût pu prendre comme type de l’un de ses plus étranges héros », commente le narrateur au chapitre 11 — un héros, donc un habitant du territoire romanesque…
Ainsi, la fin du disbelief quant à la réalité du récit de Poe, loin de mettre un terme au va-et-vient constant entre les deux romans, le renforce au contraire, entérinant ce double mouvement paradoxal qui fait que plus la réalité du récit de Poe est affirmée, plus elle s’intègre dans le réseau métaphorique de l’œuvre d’Edgar Poe, plus elle nous entraîne au cœur du roman de Verne."
On verra bientôt une nouvelle figure de cette intrication, qui lie souverainement les oeuvres entre elles en les entrelaçant dans un même mouvement avec les données biographiques de leurs auteurs.

jeudi 16 mars 2017

# 64/313 - Le sphinx d'Otto Dix

Je venais juste de terminer la chronique précédente où j'avais rencontré pour la première fois Le Sphinx des glaces de Jules Verne, suite affirmée des Aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Poe. Le sphinx des glaces qui donne son titre au roman n'apparaît qu'à la fin de celui-ci :
« Et alors se dessina, à un quart de mille, une masse qui dominait la plaine d’une cinquantaine de toises sur une circonférence de deux à trois cents. Dans sa forme étrange, ce massif ressemblait volontiers à un énorme sphinx, le torse redressé, les pattes étendues, accroupi dans l’attitude du monstre ailé que la mythologie a placé sur la route de Thèbes. »
 Cécile Wajsbrot (Incidences climatiques en littérature 5) :
"Résultante des diverses sources d’inspiration de Jules Verne, le sphinx du titre, à dix pages de la fin, est la figure – mi-animale mi-végétale mais surtout fabuleuse – vers laquelle convergent la science, (puisque les fluides, le magnétisme, les aimants, la couleur fuligineuse oxydée sont ici convoqués) et le fantastique – la forme mythologique (avec des ailes en plus – celles de l’albatros ?), une illusion des sens, les hallucinations de Pym. Un pôle magnétique revêtant l’aspect d’un animal mythologique détient le secret d’Arthur Pym tel qu’il ne put jamais le dévoiler dans le récit transmis par Poe. Le corps de Pym est là, l’objet de la quête, aimanté par le sphinx, aimanté par son désir d’exploration de contrées inconnues, « la tête inclinée, une barbe blanche qui lui tombait jusqu’à la ceinture » — le blanc est ensevelissement, de nouveau, signe de mort. La mission de Dirk Peters s’achève, « il tomba à la renverse… mort… » — les deux romans s’unissent dans un même dénouement."
 Voici l'illustration originale de George Roux, reproduite dans Wikipedia :


Or, quelques minutes plus tard, arpentant Facebook, je découvre un tableau d'Otto Dix, mis en ligne par Michel Le Brun-Franzaroli, « Landschaft Im Böhmischen Mittelgebirge », 1942, autrement dit "Paysage dans les Monts de Bohême".

Je suis immédiatement saisi par la ressemblance avec le sphinx des glaces. "Le torse redressé, les pattes étendues", la fente noire du regard signent ce massif  qui s'impose avec force au premier plan, surplombant le village paisible, devant l'horizon bucolique d'une chaîne montagneuse. Ce tableau peint en pleine guerre (1942) étonnerait presque quand on connaît les terribles visions d'Otto Dix, traumatisé par son expérience de la Grande Guerre. Mais il ne faut pas s'y fier : ce sphinx ne vient-il pas défier de sa présence menaçante l'apparente tranquillité du lieu ?

Regardez le tableau peint de la même région de Bohême, vers 1809, par Caspar David Friedrich :

Caspar David Friedrich, Böhmische Landschaft mit dem Milleschauer
Si l'on enlève le sphinx du tableau d'Otto Dix, on jurerait retrouver le somptueux paysage aux courbes harmonieuses, aux couleurs veloutées, de l’œuvre de Friedrich.
Sur une vue légendée des "Böhmische Mittelgebirge", on peut constater que le peintre a fidèlement reproduit le paysage :


La montagne-sphinx d'Otto Dix ne serait-elle pas le Kost'alov ? D'autant plus que j'apprends, en googlisant ce nom, que cette colline (481 m) porte en son sommet les ruines d'un château médiéval.


N'oublions pas maintenant que cette région de Bohême, près de la frontière avec l'Allemagne, appartenait au pays des Sudètes, à forte minorité allemande, qui fut annexé par Hitler en 1938, provoquant les désastreux accords de Munich censés éviter la guerre. Cette même année, Otto Dix est arrêté et emprisonné pendant deux semaines par la Gestapo. L'année précédente, en 1937, ses œuvres ont été déclarées « dégénérées » par les nazis. "Quelque 170 d'entre elles sont retirées des musées et une partie est brûlée ; d'autres sont exposées lors de l'exposition nazie « Art dégénéré » (Entartete Kunst)" (Wikipedia). Il sera d'autorité envoyé sur le front en 1944, et fait prisonnier en Alsace.

Alors je ne peux pas m'empêcher de voir dans cette peinture de paysage de prime abord inoffensive une charge subtile contre les forces de mort qui déferlent sur l'Europe et veulent réduire au silence les artistes de sa trempe.

vendredi 15 avril 2022

City of Glass

"Il descendit Broadway jusqu'à la 72ème rue. Là, il tourna à gauche et arriva à Central Park West qu'il suivit jusqu'à la 59ème rue et la statue de Christophe Colomb. Il continua alors vers l'est, le long de Central Park South, jusqu'à Madison Avenue, où il vira à droite, marchant jusqu'à la gare Grand Central. Après avoir déambulé au hasard, il poursuivit vers le sud pendant un kilomètre et demi pour se retrouver au carrefour de Broadway, de la Cinquième Avenue et de la 23ème rue. Là, il fit une pause pour regarder l'immeuble Flatiron, puis changea de direction, prenant vers l'ouest jusqu'à la Septième Avenue où il vira à gauche et s'enfonça plus avant vers le sud."

Paul Auster, Cité de verre, Trilogie New-Yorkaise I, Le Livre de Poche, 1987, p.147-148.

C'est en écrivant l'article précédent que le souvenir de Cité de verre de Paul Auster s'est imposé à moi. J'ai dû le lire en 1995, et, complètement emballé, j'avais dévoré dans la foulée les deux autres tomes de la trilogie, avant de plonger dans Le voyage d'Anna Blume et ce chef d'oeuvre qui est L'invention de la solitude. La dérive alcoolisée de Yuri Andrukhovych et de son ami peintre Le Long me renvoyait soudain à la filature inquiète de Quinn, l'écrivain mué en détective de Cité de verre, à travers les gratte-ciel de Manhattan. Je relus entièrement l'ouvrage, dont j'avais oublié bien évidemment beaucoup de détails depuis ma première lecture il y a 28 ans, et je fus particulièrement saisi par cette déambulation de Quinn s'étendant de la page 147 à la page 149. Dans le passage cité plus haut, je retrouvai en quelques lignes seulement Central Park, la statue de Christophe Colomb, et le Flatiron Building, qui ponctuaient aussi l'errance des deux ukrainiens. 


Dans le roman, Quinn suit un certain Peter Stillman, tout juste relâché d'un hôpital psychiatrique et que l'on suspecte de vouloir se venger de son propre fils, prénommé Peter lui aussi, qu'il a séquestré pendant neuf années, "une enfance entière passée dans l'obscurité, sans contact humain, sauf une raclée de temps à autre". Le vieil homme, qui a pris une chambre dans un hôtel miteux qui se nomme ironiquement Harmony,  en sort tous les matins à huit heures et semble déambuler au hasard, ramassant des objets sans valeur et les fourrant dans un sac. Quinn commence à douter de sa mission, mais décide de noter tous les détails des pérégrinations de Stillman. Il en vient aussi à cartographier ses déplacements et s'aperçoit que le trajet de chaque jour correspond à une lettre. Tout cela finissant par composer l'expression Tower of Babel. Ces schémas sont inclus dans le roman original et plus ou moins repris dans la très bonne adaptation en bande dessinée de Paul Karasik et David Mazzuchelli (Actes Sud, 2013).


Je me suis alors demandé si l'itinéraire de Quinn donné avec une grande précision pages 147 à 149 ne dessinerait pas une figure symbolique quelconque. Ayant retrouvé une carte Berlitz en papier glacé de New York, achetée je ne sais plus quand à Noz, j'ai tracé au marqueur noir le chemin décrit par Auster.


Ce trajet qui commence et finit près de Central Park s'enfonce comme une pointe de couteau au coeur de Manhattan, mais je ne parviens pas à y voir une forme bien déterminée. Sans doute est-ce une fausse piste, mais cela m'a au moins permis de vérifier que le chemin emprunté est parfaitement cohérent avec la réalité des lieux. Un bel écho à cette tentative se trouve être cette planche du roman graphique montrant Quinn marchant à travers le plan de Manhattan :

Si nous revenons maintenant à la dérive de Yuri et le Long, nous y discernerons quelques résonances troublantes avec Cité de verre. Ils sont parvenus à la pointe de l'île, dans Lower Manhattan : "Après Wall Street, nous avons de nouveau pris à gauche, ensuite sur Pearl Street et je crois avoir compris pour la première fois que nous allions vers le pont de Brooklyn. Mais avant, il y a eu un phare en mémoire du Titanic, puis nous avons traversé South Street et après un certain (ou plus précisément, incertain) temps, nous avons déambulé dans la vieille ville, où je répétais tout temps que c'était Franyk, Franyk, c'est Franyk, car tout semblait trop petit pour New York." Franyk, à ce qu'il semble, n'est autre qu'Ivano-Frankivsk, la ville natale de Yuri, en Ukraine occidentale, anciennement Stanisławów, ville polonaise avant sa reprise par les Soviétiques en 1944. Une ville marquée durement, comme bien d'autres en Ukraine, par l'holocauste : "le 12 octobre 1941, pendant le tristement connu « Dimanche sanglant », quelque 10 000 à 12 000 Juifs ont été abattus dans des fosses communes au cimetière juif, par les SS allemands du SIPO et des bataillons de la police de l'Ordre, conjointement avec la police auxiliaire ukrainienne. Deux mois après le massacre, un ghetto a été officiellement créé pour les 20 000 Juifs restants, clôturé le 20 décembre 1941 et fermé en février 1943 après sa liquidation."(Wikipedia) La suite du texte d'Andrukhovych semble faire écho à cette histoire tragique, mais c'est bien de New York dont il est question : "Mais le Long disait que tout reposait sur des ossements, sur des squelettes, sur des carcasses de bateaux qui ont coulé, sur les détritus des chantiers, sur la terre apportée des fondations creusées quelque part."
Et, un peu plus loin, il commence la 17ème et dernière section de ce texte sur New York par ces mots : "Nous nous tenions sur le pont de Brooklyn et regardions la statue de la Liberté." Or, Quinn apprend à la fin du livre que Peter Stillman a sauté du pont de Brooklyn (et voilà encore une noyade qu'il faudrait rapprocher de celles d'Andrew Jackson Downing, Calvert Vaux, et le Long lui-même, surtout lui, car il semblerait que Stillman soit mort en l'air avant de toucher l'eau*).

La statue de la Liberté est évoquée dans Ellis Island, description d'un projet, un des textes de Georges Perec inclus dans Je suis né. Il est précédé d'une citation de L'Amérique, de Kafka : "La statue de la Liberté, qu'il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière. On eût dit que le bras qui brandissait l'épée s'était levé  l'instant même, et l'air libre sifflait à travers ce grand corps." Citation sur laquelle Perec aussitôt rebondit : 
"Etre émigrant, c'était peut-être très précisément cela : voir une épée là où le sculpteur a cru, en toute bonne foi, mettre une lampe. Et ne pas avoir réellement tort. Car au moment où l'on gravait sur le socle de la statue de la Liberté les vers célèbres d'Emma Lazarus** 

Donnez-moi ceux qui sont là, ceux qui sont pauvres,
Vos masses entassées assoiffées d'air pur,
Les rebuts misérables de votre terre surpeuplée,
Envoyez-les moi, ces sans-patrie ballottés par la tempête,
Je lève ma lampe près de la porte d'or ! 

toute une série de lois était mise en place pour tenter de contrôler et un peu plus tard de contenir l'afflux incessant des émigrants venus d'Italie du Sud, d'Europe centrale et de Russie."
La notice de Wikipedia sur ce poème cite explicitement Paul Auster : "Bartholdi, le sculpteur de la statue de la Liberté, avait initialement conçu celle-ci comme un hommage au républicanisme international. Mais c'est avec le poème d'Emma Lazarus qu'elle a pris sa dimension symbolique de protectrice des opprimés, de phare guidant les immigrants et réfugiés venus chercher un nouveau départ dans le Nouveau Monde."***


Retrouver Auster dans cette approche textuelle de Perec n'a rien de fortuit, comme en témoigne l'étude de  Jean-Luc Joly, (Une seconde musique du hasard : Georges Perec et Paul Auster) qui écrit : "La conjonction Perec-Auster est tout d’abord formée par certaines confluences objectives : les deux auteurs, pratiquement contemporains même si Perec se situe légèrement en amont, sont d’origine juive polonaise et leur histoire familiale est semblablement marquée par un exil où l’îlot d’Ellis Island joue un rôle historique ou symbolique particulièrement fort ; ensuite, tous deux « originent » leur entreprise d’écriture dans la mort d’un proche (le père pour Paul Auster ; le père et surtout la mère pour Georges Perec)." Le chercheur voit aussi comme l'un des indéniables traits d'union entre les deux oeuvres l'importance des contraintes existentielles. Cette question a selon lui "le mérite de mettre en exergue ce qui se joue dans ces deux œuvres quant au problème du sens, source de leur position singulière dans la modernité puisque à rebours d’une doxa de l’a-signifiance, Georges Perec et Paul Auster semblent plutôt appartenir à cette ère de l’épilogue, de l’après-mot, que George Steiner définit dans Réelles Présences comme un temps postérieur à la déconstruction nihiliste contemporaine où il s’agit pour l’essentiel de refonder le sens par la recherche et l’affirmation d’un sens du sens qui ne cède par ailleurs rien de la lucidité sémiologique acquise."****

Jean-Luc Joly définit la contrainte existentielle en dressant un parallèle avec la contrainte d'écriture : "Tout comme la contrainte d’écriture impose de restreindre le champ des possibles linguistiques, de choisir, dans la multiplicité des potentiels du langage ou de l’écriture, ceux qui répondent à une définition préalablement imposée, qu’elle soit arbitraire ou motivée, diminuant ainsi la surface du domaine de référence et permettant même parfois son épuisement, la contrainte d’existence impose de choisir, dans la multiplicité des possibles d’un acte de vie, généralement « infra-ordinaire » (se déplacer, manger, avoir des activités quotidiennes...), ceux qui ont été « définis » au préalable (ne manger que des aliments d’une couleur donnée ; se déplacer en fonction d’itinéraires réglés non par l’utile ou la nécessité, voire la pure et simple fantaisie ou l’inconscient urbain de la dérive, mais bel et bien conformément à une contrainte — comme dans l’idéal perecquien de parvenir à traverser Paris en empruntant des rues dans l’ordre alphabétique par exemple)." C'est sur cette notion d'itinéraire réglé, emprunté à Bernard Magné, qui écrit dans sa préface à Perec/rinations que les itinéraires réglés « sont à la géographie parisienne ce que les textes à contraintes sont à la littérature », qu'il en vient à citer longuement Cité de verre. Mais avant cela, il repère dans le roman Un homme qui dort, publié en 1967, une évolution significative du thème. Face à l'inextricable multiplicité du monde, le héros entreprend de limiter et de contraindre sa vie, d'en tracer une épure, et, par exemple, de se donner une contrainte cartographique : l'homme qui dort doit se déplacer dans la ville comme sur un plan : "Tu inventes des périples compliqués, hérissés d’interdits qui t’obligent à de longs détours. Tu vas voir les monuments. Tu dénombres les églises, les statues équestres, les pissotières, les restaurants russes./ Avec une rigueur louable, tu règles tes itinéraires. Tu explores Paris rue par rue, du parc Montsouris aux Buttes-Chaumont, du Palais de la Défense au Ministère de la Guerre, de la Tour Eiffel aux Catacombes. Tu manges chaque jour, à la même heure, le même repas. Tu visites les gares, les musées. Tu bois ton café dans le même café. Tu lis le Monde de cinq à sept." Et parfois, note Jean-Luc Joly, un certain soulagement se fait jour : "à la sensation d’être écrasé par le réel informe et multiple succède le sentiment d’une maîtrise de ses manifestations les plus énigmatiques :
Parfois, maître du temps, maître du monde, petite araignée attentive au centre de la toile, tu règnes sur Paris : tu gouvernes le nord par l’avenue de l’Opéra, le sud par les guichets du Louvre, l’est et l’ouest par la rue Saint-Honoré."page17image11001920

La comparaison avec les déambulations décrites dans Cité de verre s'impose d'elle-même : "Tout le début de la filature est consacré à suivre le vieillard dans d’immenses pérégrinations new-yorkaises, apparemment sans but ni itinéraire précis et au cours desquelles Stillman ramasse inlassablement des objets cassés ou des rebuts de la vie citadine qu’il ramène ensuite à son hôtel et prend des notes dans un petit carnet rouge. Coïncidence qui n’en est pas tout à fait une, Quinn prend lui-même des notes sur le comportement de Stillman dans un petit carnet rouge, notes tout d’abord éparses et maigres puis bientôt plus abondantes et suivies, ce journal de filature aidant Quinn à supporter patiemment les déambulations erratiques du vieillard."

Car la question se pose : pour qui Stillman écrit-il sur le cadastre de la ville ? Une amorce de réponse est proposée :

"Les pensées de Quinn s'envolèrent fugitivement vers les dernières pages du récit de Poe, Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, et vers la découverte des étranges hiéroglyphes sur le mur intérieur du gouffre — des lettres inscrites dans la terre même comme si elles essayaient de dire quelque chose qui ne pouvait plus être compris. Mais, en y repensant, cette comparaison boitait. Car Stillman n'avait laissé de message nulle part. Il avait certes créé les lettres par le mouvement de ses pas, mais elles n'avaient pas été inscrites quelque part. C'était comme dessiner dans l'air avec un doigt. L'image disparaît au fur et à mesure qu'on la constitue. Il n'y a pas de résultat, pas de trace qui marque ce qu'on a fait.

Pourtant les dessins existaient : pas dans les rues où ils avaient été exécutés mais dans le cahier rouge de Quinn."

Les hiéroglyphes d'Arthur Gordon Pym


J'ai beaucoup parlé en 2017 d'Arthur Gordon Pym, et d'Edgar Poe en général, mais Yuri Andrukhovych  évoque lui aussi le poète américain en signalant le point de départ de la dérive avec le Long, l'immeuble 2245 sur Broadway, qui n'est autre que l'épicerie fine Zabar's où ils achetèrent une bouteille de vodka. Ceci est prétexte à un questionnement sur l'adresse exacte du Long :
"Donc, si on considère que Zabar's, situé entre la 80e et la 81e Re , était sur notre chemin, on peut supposer que l'appartement du Long était quelque part entre la 81e et la 83e, pas plus haut. Car si devait être plus haut, alors il serait venu me chercher plus haut, à la 86e. Deuxièmement, il ne pouvait pas venir à la 84e, car elle avait un nom : Edgar Allan Poe Street. Il n'aurait pas passé ce fait sous silence et me l'aurait dit tout de suite. N'avions-nous pas lu à haute vois en juin 1978 les nouvelles de Poe ? N'est-ce pas à nous qu'elles ont d'abord été lues par un autre génie, Smytchok ? Ne les avais-je pas lues à Indra en fin de compte ?
Edgar Allan Poe était notre funeste ami commun."
En ce qui concerne le cahier rouge, il existe dans la réalité, comme le précise Jean-Luc Joly dans sa 58ème note de bas de page : "L’édition à part de ce texte (publiée en 1993, à tirage limité, chez Actes Sud) précise sur la quatrième de couverture : « Le carnet rouge existe bel et bien. Depuis des années, Paul Auster y consigne des événements bizarres, coïncidences, étrangetés et autres invraisemblances dont il fut un jour victime, confident ou témoin. » Naturellement, Le Cahier rouge n’est pas le seul texte de Paul Auster où les singularités du hasard jouent un rôle important (par exemple, Le Livre de la mémoire, deuxième partie de L’Invention de la solitude, consigne lui aussi les coïncidences extraordinaires, et ces dernières jouent un rôle important dans la plupart des grands romans de Paul Auster, à commencer, naturellement, par La Musique du hasard) mais son intérêt tient ici à son appartenance au genre autobiographique. Perec s’intéressait lui aussi à ces partitions de la « musique du hasard » dans sa vie et son œuvre. Sur ce point, je renvoie à : Jean-Luc Joly, « Pièges de sens. Contrainte et révélation dans l’œuvre de Georges Perec », dans : Christelle Reggiani et Bernard Magné éds., Ecrire l’énigme, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2007, p. 289-304."



_________________________
* Ce ne serait donc pas à strictement parler une noyade, comme dans le cas du Long : "La mort l'avait rattrapé dans l'eau mais ce n'était pas une noyade. Peut-être que son coeur n'avait pas supporté la beuverie de plusieurs jours d'affilée et que le saut dans l'eau froide s'était avéré être le dernier excès." Yuri Andrukhovych finit par cet épilogue (au ciel) :

Volodia. Je sais que tu es en vie.
Celui qui a brûlé n'est pas toi.
Tu as sauté dans l'eau. Tu t'en es tout de même sorti."

** Vers originaux :

Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, the tempest-tossed to me,
I lift my lamp beside the golden door!

*** Cf Paul Auster : « Bartholdi's gigantic effigy was originally intended as a monument to the principles of international republicanism, but 'The New Colossus' reinvented the statue's purpose, turning Liberty into a welcoming mother, a symbol of hope to the outcasts and downtrodden of the world ». In : Collected Prose: Autobiographical Writings, True Stories, Critical Essays, Prefaces, and Collaborations with Artists. Picador. 2005.

**** J'ai lu ce livre de Georges Steiner en 1994, un peu avant, donc, de découvrir Paul Auster. J'ai retrouvé le passage invoqué par Joly, mais je ne sais plus pourquoi j'avais entouré ce mot d'épilogue (que je viens d'employer dans la première note de bas de page sans savoir que j'allais très vite le retrouver).


Pour enfoncer le clou, notons qu'à la fin de son article, Jean-Luc Joly cite, en écho à ce passage austérien, "Il chercha à quoi ressemblait la carte retraçant tous les pas qu’il avait faits au cours de sa vie et quel serait le mot qu’elle dessinerait," la fin d'un très court texte de Borges intitulé « Epilogue » (dans L’Auteur, un recueil de 1960 — Œuvres complètes, tome II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 61) : 
« Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde. Tout au long des années, il peuple l’espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de vaisseaux, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son visage. »

vendredi 20 janvier 2017

# 17/313 - Histoires de tigres

“So many Richard Parkers had to mean something.”
Yann Martel

En explorant sur la toile les diverses occurrences de Richard Parker, ce pauvre marin sacrifié à l'appétit cannibale de ses compagnons de naufrage, une autre figure s'est glissée dans le paysage, et a pris forme animale. Oui, Richard Parker est aussi un tigre du Bengale. Dans le roman de Yann Martel, L'Histoire de Pi (Life of Pi), publié au Canada en 2001.


Je n'ai pas lu le livre, ni vu l'adaptation cinématographique d'Ang Lee (mais je compte bien le faire, j'ai déjà récupéré le livre à la médiathèque, le film était sorti). Mais Wikipedia et consorts me fournissent déjà une matière épaisse propice à la réflexion.

"Le drame débute lorsque le père de Piscine Molitor Patel surnommé Pi Patel, décide de s'établir au Canada avec sa famille et quelques animaux qui faisaient partie de son zoo à Pondichéry. Pour le malheur de Pi, le navire coule et il est le seul rescapé humain qui a trouvé refuge dans un canot de sauvetage. Les autres rescapés sont un orang-outan, une hyène, un zèbre et un tigre royal du Bengale. S'ensuivra une lutte pour la survie dans sa forme la plus primitive, car Pi doit non seulement subir la faim, la soif et les éléments, mais doit aussi assurer sa survie face à un prédateur féroce. [...] Richard Parker est un tigre du Bengale de 200 kg qui se retrouve avec Pi sur le canot de sauvetage après le naufrage. Le fauve survit grâce à la nourriture et l'eau qu'il lui procure. Ils deviennent tous deux proches, et se soutiennent dans la lutte de la survie. Pi décidera, une fois sa peur passée, de le dresser, faisant en sorte de ne pas lui servir de repas."(Wikipedia)
Bien sûr, le nom de Richard Parker est clairement emprunté aux Aventures d'Arthur Gordon Pym, mais il faut savoir aussi qu'un animal a une grande importance dans le récit de Poe : le chien fidèle de Pym lui-même, et qui a nom Tigre. Comme par hasard. Quand il s'embarque sur le Grampus, à l'insu de l'équipage, il n'est pas du tout question de ce chien. Ce n'est que lorsqu'il se retrouve piégé dans la cale, assailli par des rêves vénéneux, qu'il reçoit la visite de ce qui lui apparaît tout d'abord comme un monstre : "Les pattes de quelque énorme et véritable monstre s’appuyaient lourdement sur ma poitrine, — sa chaude haleine soufflait dans mon oreille, — et ses crocs blancs et sinistres brillaient sur moi à travers l’obscurité." Il se résigne à la mort, éperdu de terreur, quand soudain la bête lui lèche les mains et le visage avec ardeur : "J’étais comme étourdi, perdu d’étonnement, — mais je ne pouvais pas avoir oublié le geignement particulier de Tigre, mon terre-neuve, et je connaissais bien la manière bizarre de ses caresses. C’était lui. Je sentis comme un torrent de sang se ruer vers mes tempes, — comme une sensation vertigineuse, écrasante, de délivrance et de ressuscitation. Je me dressai précipitamment sur le matelas de mon agonie, et, me jetant au cou de mon fidèle compagnon et ami, je soulageai la longue oppression de mon cœur par un flot de larmes des plus passionnées." [C'est moi qui souligne]

C'était son ami Auguste qui avait embarqué Tigre sans lui dire.

Aileen Riggins et Johnny Weissmuller -1929-
Je reviendrai sans doute sur ce livre quand je l'aurai découvert moi-même. Je veux juste m'attarder un instant sur le curieux prénom du héros de l'histoire, Piscine Molitor Patel. Une explication est donnée dans le roman : c'est un ami de la famille, Mamaji, champion de natation, qui avait étudié deux ans à Paris et rêvait encore de la piscine Molitor, la seule, écrit Yann Martel, qui le laissait parfois sans parole.
Je veux bien, mais pourquoi l'auteur invente-t-il cette histoire ? Quelle nécessité le guide dans ce choix ? Deux choses m'intriguent : d'une part, la piscine Molitor était parfois surnommée "le paquebot blanc", en raison de son esthétique Art déco, souvent à l'honneur sur les transatlantiques de l'époque ; d'autre part, la piscine fut inaugurée avec faste par deux nageurs célèbres, les Américains Aileen Riggins et Johnny Weissmuller :
"À vingt-cinq ans, et trois ans avant d'incarner le premier Tarzan du cinéma, ce dernier est en effet mondialement connu pour ses cinq titres olympiques en natation. Maître-nageur à ses heures, il officie à la piscine Molitor pendant l'été 1929." (Wikipédia)
Tarzan, le seigneur de la jungle. Cela rime assez bien avec l'Histoire de Pi, ces animaux du zoo de Pondichéry qui suivent leur maître au Canada. Pondichéry qui se joignit à la jeune république indienne (elle n'avait que sept ans) le 1er novembre 1954.
La même année, un Johnny Weissmuller vieillissant, alourdi, qu'on avait remplacé pour Tarzan par Buster Crabbe, jouait encore dans Cannibal Attack, de Lee Scholem ; deux ans plus tôt, il avait interprété un succédané de Tarzan, Jungle Jim, dans le film Voodoo Tiger, Le Tigre sacré en français.



Il y eut même en 1929 une série réalisée par Henry MacRae surnommée Tarzan the Tiger.




Elle était basée sur le roman d'Edgar Rice Burroughs, Tarzan and the jewels of Opar. Un auteur qui ne détestait pas se faire photographier à côté d'une tête de tigre.




 

jeudi 19 janvier 2017

# 16/313 - Le Titanic fera naufrage

"L’écrivain américain Morgan Robertson n’a jamais dissimulé qu’il s’était inspiré dans son roman Futility*, pour décrire l'odyssée dramatique de son navire imaginaire, le Titan, du naufrage du Titanic survenu quatorze années plus tard."

Pierre Bayard, Le Titanic fera naufrage, Minuit, 2016.

Ainsi commence le nouvel essai de Pierre Bayard, tout entier consacré à ces anticipations littéraires de l'avenir. Le paradoxe de la phrase illustre bien le caractère renversant de son hypothèse : les écrivains - il le montre avec force à travers plusieurs exemples puisés chez les plus connus, comme Kafka, et chez les moins connus, Frantz Werfel  ou Eugène Zamiatine, par exemple -  nous livrent des vues prémonitoires où catastrophes naturelles, guerres et accidents se taillent il est vrai la part du lion. Est-ce pour cela que ces oiseaux de malheur ne sont guère convoqués pour peser sur la marche du monde ? C'est pourtant ce que préconise l'essayiste, qui en appelle  à leur confier des responsabilités politiques et à les associer aux recherches de la science. On ne sait trop à quel point Pierre Bayard ajoute foi à cette revendication, mais son humour très pince-sans-rire doit nous inciter à la prudence.


En fait, le problème n'est pas tellement de porter les écrivains sous les lustres des ministères : ils n'y prétendent pas et n'ont, pour la plupart, aucun goût pour ça. Il importerait seulement que leur parole soit entendue, que leurs visions soient prises au sérieux. Il y faudrait seulement des lecteurs, mais est-ce que nos hommes politiques lisent encore, à part des fiches préparées par leurs équipes de com ?

De Bayard, j'avais déjà lu Qui a tué Roger Acroyd et surtout Demain est écrit, où il montrait cette fois comment nombre d'écrivains, au rang desquels Oscar Wilde, Virginia Woolf, Proust ou Kafka, encore lui, semblent décrire des événements cruciaux encore à venir de leur propre existence, "et ne semblent pas seulement marqués par ce qui s'est produit hier, mais par ce qui leur arrivera demain."



La lecture de ce livre avait ravivé chez moi la forte impression que m'avait procurée l'analyse de Pierre Desgraupes dans le Rainer Maria Rilke de la collection "Poètes d'aujourd'hui" chez Seghers (1977). "Pour Rilke, écrivait-il, la chose qui survient n'a pas sa source dans le passé qui est le nôtre, le vecteur de l'événement est dirigé dans le sens contraire du nôtre, il vient littéralement à notre rencontre du fond d'un avenir qui l'engendre, un peu à la manière d'une voiture qui surgirait devant nous du fond de la nuit." Et, un peu plus loin, il précisait que bien qu'il soit "du domaine de l'inconnu et de l'inévitable, l'événement rilkéen n'est pas absolument imprévisible et par-là, il ajoute encore à l'angoisse dont il est porteur. Ayant ses racines dans l'avenir, on ne peut évidemment le déceler à la manière d'un événement ordinaire par la conjoncture ; il lui arrive pourtant de s'annoncer à l'avance par un certain nombre de signes avant-coureurs qui s'imposent soudain à nous mieux qu'une évidence. Il en appelle non à notre logique, à notre pressentiment."

Comment dire encore aujourd'hui l'évidence justement qui me frappa à la lecture de ces lignes ? Une sorte de jubilation curieuse à reconnaître la justesse de ce qui ne fut jamais nommé mais s'impose à vous soudainement comme une vérité indiscutable, alors même que toute la rationalité dont vous êtes capable vous assigne à la réalité et réfute toute apparence de pertinence à un tel discours. On garde ceci pour soi, car il eût été bien imprudent, nous semblait-il, de le partager, et il m'aura fallu plus de trente ans pour en oser revendiquer l'impact.


Mais revenons à Pierre Bayard, dont je n'avais eu de cesse, sitôt appris la sortie de ce nouveau livre, d'en connaître la teneur. Le 24 décembre je l'avais en main, mon cadeau de Noël en quelque sorte, et je n'allais pas tarder à éprouver à nouveau le vertige des résonances.

Page 41, il ne dit pas autre chose que Pierre Desgraupes, quarante ans plus tôt : "La prémonition est pré- ou inconsciente, n'est pas énoncée comme l'annonce de faits à venir et ne se fonde pas sur une analyse tangible de données disponibles. Elle semble paradoxalement prendre son point de départ dans l'avenir, comme si celui-ci émettait des signes discrets que certains privilégiés seraient aptes à capter avant terme. Plus qu'à la raison, elle fait appel à des formes diverses de sensibilité."

Tournons la page. Chapitre III, DES CATASTROPHES HUMAINES. Il commence ainsi :

    Tous les marins vous le diront : il faudrait être fou pour s'embarquer sur la mer quand on se nomme Richard Parker. Aux Etats-Unis, les familles Parker se feraient pendre plutôt que de donner à leurs fils le prénom de Richard et celles qui transgressent cet interdit le font en toute connaissance de cause, parce qu'elles ont décidé de détourner leur enfant de la carrière maritime et savent que jamais celui-ci, doté d'un semblable prénom, ne prendra le risque de s'aventurer un jour sur les eaux.
D'où vient cet interdit ? Bayard en donne aussitôt le responsable, et ce n'est autre que notre cher Edgar Allan Poe, avec le roman publié en 1838, déjà nommé ici plusieurs fois, Les Aventures d'Arthur Gordon Pym. Passager clandestin à bord du brick Le Grampus, Pym, narrateur de l'histoire, est le seul rescapé d'une mutinerie sanglante, avec son ami Auguste, le marin Indien Dirk Peters et un matelot nommé Richard Parker. Les jours passent, et la nourriture fait affreusement défaut. C'est Parker lui-même qui propose à ses trois compagnons de tirer à la courte paille celui qui sera exécuté et mangé. Après une séance de tirage à l'horrible suspense, Parker tire la plus courte paille et est aussitôt abattu par Peters, puis dévoré par les trois autres :

Je n’insisterai pas sur le terrible festin qui s’ensuivit immédiatement : ces choses-là, on peut se les figurer, mais les mots n’ont pas une vertu suffisante pour frapper l’esprit de la parfaite horreur de la réalité. Qu’il me suffise de dire qu’après avoir, jusqu’à un certain point, apaisé dans le sang de la victime la soif enragée qui nous dévorait, et détaché d’un commun accord les mains, les pieds et la tête, que nous jetâmes à la mer avec les entrailles, nous dévorâmes le reste du corps, morceau par morceau, durant les quatre jours à jamais mémorables qui suivirent, 17, 18, 19 et 20 juillet.
Ce passage, quel que soit le talent narratif de Poe, n'aurait sans doute suffi à dissuader les familles Parker de nommer leurs rejetons Richard, mais il y eut, près de cinquante ans plus tard, la tragédie de la Mignonette. Le 19 mai 1884, ce petit yacht part de Southampton à destination de Sydney avec un équipage de quatre personnes : Tom Dudley, capitaine, Edwin Stephens, Edmund Brooks, et le mousse Richard Parker, 17 ans. Le 5 Juillet, le bateau fait naufrage à environ 1.600 milles au nord-ouest du Cap de Bonne Espérance, et les quatre hommes partent à la dérive dans un canot de sauvetage, sans eau et sans vivres, très loin de toute côte.
Fin juillet, un tirage au sort est décidé pour sacrifier l'un d'entre eux. Selon Pierre Bayard, il fut truqué pour désigner Parker, déjà très affaibli et dépourvu, lui, de femme et d'enfants. Un coup de canif dans la jugulaire et l'affaire est entendue. Le cannibalisme sauvera les trois autres qui seront   finalement recueillis le 6 septembre par un trois-mâts allemand, le Montezuma.

Canot de la Mignonette
Une enquête établit ensuite la vérité des faits et deux d'entre eux, Dudley et Stephens, sont condamnés à la peine de mort "avec recommandation de miséricorde". Peine commuée par la suite en six mois d'emprisonnement...

Pierre Bayard conclut ce chapitre en signalant qu'il faut ajouter à la liste, "sans prétendre être exhaustifs, qu'au nombre des victimes du Francis Spaight - un autre navire qui fit naufrage en 1846 et où eurent lieu des actes de cannibalisme - figurait un certain Richard Parker, on comprendra que les familles de marins américains portant ce nom y regardent à deux fois avant de baptiser leur enfant et préfèrent prudemment, quand elles souhaitent lui voir embrasser la même profession qu'elles, lui attribuer les prénoms plus raisonnables de James, de John ou de William."

Concluons nous aussi avec cette allusion discrète de Georges Walter à l'histoire de Richard Parker dans son récit de la beuverie finistérienne du printemps 1960 :

"C'est ainsi que, sans avoir eu le temps de comprendre comment, je me suis vu à une heure du matin par un sale temps, au milieu d'un équipage ivre sur le pont de l'Alcyon, un bateau de dix mètres à chalut latéral, et cela uniquement parce que Jo Madec et un certain Lucien Caro prétendaient franchir en se riant la passe de l'est par laquelle on quitte le port d'Audierne et en profiter pour faire une petite promenade. Les deux hommes avaient tiré à pile ou face pour désigner le barreur. Jo Madec l'ayant emporté, ce tirage au sort m'avait fait l'effet de la courte paille condamnant un marin à être mangé."
(Souvenirs curieux d'un drôle de hongrois, p. 142)
___________________
* Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan (Futility) [1898], Corsaire Éditions, 2012.

mercredi 11 janvier 2017

# 9/313 - Niagara et Edgar Allan Poe

Je ne sais pas si vous avez visionné le film de Dominique Gonzalez-Foerster sur Soleil vert. Si non, je vous invite à le faire, ne serait-ce que pour cette histoire très émouvante de la fin du film, avec Edward G. Robinson (Sol Roth),  qui va être euthanasié devant le grand écran où il revoit les images de la Terre autrefois, au son de la 6ème symphonie de Beethoven, alors que l'acteur lui-même est atteint d'un cancer, qu'il sait que c'est là son dernier rôle, ce que son ami Charlton Heston est seul aussi à savoir sur le plateau, et ses larmes sont donc véritables, dans cette implacable intrication de la fiction et de la vie.


Mais c'est un autre moment du film de DGF sur lequel je voudrais revenir maintenant : et c'est plutôt au début, alors qu'elle évoque ses premières émotions de cinéma à Grenoble, la ville de son enfance :



Niagara. Impossible pour moi de ne pas repenser à cette fameuse ouverture du roman de Christian Garcin. Rappelez-vous :

Au début du mois de novembre 1812, alors que les troupes napoléoniennes ignoraient encore qu'elles allaient combattre les Russes aux alentours de la ville de Borisov puis franchir la Berezina en abandonnant derrière elles des milliers de cadavres gelés ou noyés, d'autres troupes, de l'autre côté du monde venaient quant à elles de livrer une bataille décisive près d'une autre rivière dont le nom, Niagara, s'il est également  resté dans les mémoires, évoque cependant davantage la puissance et la majesté de la nature que sa rude ingratitude, et bien plus la blondeur de Marylin que la détresse des grognards morts gelés. [C'est moi qui souligne]
Niagara. Et ceci étant établi, on voit encore à l'oeuvre cette double postulation déjà observée vers l'Europe et vers l'Amérique, où New York joue comme pôle métonymique (rappelons-nous le New Yorkais Eduardo Lago au café Bonaparte, et c'est à New York, en 2022, qu'est située l'action de Soleil vert ). Ceci alors que d'autres échos sont perceptibles entre les deux livres de ces deux "écrivains de la coïncidence" que sont Enrique Vila-Matas et Christian Garcin. Ainsi en est-il d'Edgar Allan Poe.

L'écrivain en , daguerréotype de W.S. Hartshorn, Providence, Rhode Island.
Il n'est que de recopier la quatrième de couverture du livre de Christian Garcin :
 "Étonnant et fulgurant destin que celui de Jeremiah Reynolds : après avoir probablement été le premier homme à poser le pied sur le continent antarctique en 1829 et avoir fait de cette expédition un récit qui influença Edgar Allan Poe pour ses Aventures d’Arthur Gordon Pym, il devint colonel pendant la guerre civile chilienne, chef militaire des armées mapuches, avocat à New York, effectua un demi-tour du monde, et écrivit un récit de chasse au cachalot blanc qui fut peut-être à la source d’un des romans les plus lus et les plus commentés de la littérature américaine et mondiale."[C'est moi qui souligne]
En effet, les deux hommes, Reynolds et Poe, se sont rencontrés à l'issue d'une conférence donnée par le premier alors que le second est dans la salle en tant que journaliste du Southern Literary Messenger :
"Tous deux aimaient les mêmes poètes, et avaient plus ou moins lu les mêmes livres. Ils avaient d'autres points communs : Edgar n'avait jamais connu son père, David Poe, un comédien tuberculeux et alcoolique mort à vingt-six ans quand lui-même avait à peine plus de vingt mois ; Reynolds quant à lui ne se souvenait presque plus du sien. Le frère d'Edgar, William Henry, également tuberculeux et alcoolique, n'avait pas dépassé les vingt-quatre ans ; celui de Reynolds, du moins celui qu'il considérait comme son frère, Darlington Jeffries, les vingt-cinq. La mère de Poe, Elizabeth Arnold, n'avait pas survécu à une pneumonie alors qu'elle avait à peine vingt-quatre ans (âge que ne dépasserait pas non plus sa toute jeune épouse Virginia, bientôt vaincue par la tuberculose) ; celle de Reynolds portait le même prénom et était morte de la même maladie." (p. 127)
Christian Garcin est friand de ces résonances et parallèles biographiques, de ces homologies temporelles. "Tout cela, poursuit-il, contribua peut-être à rapprocher les deux hommes, qui se revirent souvent par la suite, partageant bières et alcool à la table enfumée, toujours la même, deuxième à droite en entrant, d'une brewery près d'Union Square, non loin de l'endroit où Reynolds avait loué une chambre et officiait en tant que veilleur de nuit dans un petit hôtel au nom prédestiné, Valparaiso."

Bon, n'oublions pas qu'il s'agit d'un roman, et non d'une biographie stricto sensu, et que Christian Garcin extrapole certainement certains faits, mais cela, au fond, ne change rien pour ce qui me concerne. Cette table, toujours la même, dans la brewery d'Union Square, m'évoque forcément la table de Ribeyro au café Bonaparte. Là aussi, un parallèle se dessine avec le couple Vila-Matas-DGF.
Et précisément, il est bon de savoir que celle-ci ne s'est pas seulement glissé dans la peau de Fitzcarraldo, elle a aussi emprunté de manière assez saisissante les traits d'Edgar Allan Poe :


Cartel du Centre Pompidou : "Dominique Gonzalez-Foerster a réalisé seize apparitions, entre 2012 et 2014, dans des lieux et des contextes différents où elle incarnait tour à tour des personnages comme Edgar Allan Poe, Ludwig II, Lola Montez, Fitzcarraldo, Scarlett O'Hara, Emily Brontë. Ensemble, ces apparitions, ces personnages prennent la forme d’un opéra fragmenté, intitulé M.2062, qui tente l’expérience de rentrer à l’intérieur de l’œuvre et d’être l’œuvre."