Affichage des articles dont le libellé est Olivier Rolin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Olivier Rolin. Afficher tous les articles

lundi 15 avril 2024

I am the ghost

Que la chanson Funiculi Funicula soit connue au Japon, nous en avons une preuve dans le manga Hôzuki le stoïque, de Natsumi Eguchi. Le fait était signalé dans la notice de Wikipedia, et j'ai pu retrouver l'exemplaire concerné (volume 1, chapitre 6)  à la médiathèque. L'origine napolitaine de la chanson, son lien au funiculaire du Vésuve sont clairement indiqués.


Il faut croire que la publicité est dans son ADN, car en voici une version japonaise adaptée pour la promotion d'une certaine Oda City :


Bon, on est loin de Jeanne Moreau.

Tout cela c'était pour information. Plus intéressant, me semble-t-il, est le commentaire que déposa Monsieuye Am Lepiq le même jour, à 16 h 39, c'est-à-dire avant la publication de l'article. Commentaire au bas d'un article ancien, Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre, du 9 janvier 2020 : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous. Amicalement..." Je ne connais pas du tout Daniel Sangsue, mais cette préconisation amicale m'a intrigué de suite, et j'ai commandé le livre un peu plus tard.

Ensuite je m'aperçus qu'un autre article ancien, Miroir dans le miroir, du 4 février 2021, était deuxième au top 10 des articles les plus consultés (et il l'est toujours à ce moment précis). Or, il s'ouvrait sur cette citation d'Hélène Cixous, extrait d'Une autobiographie allemande : "Il faut que vivants, morts, fantômes, personnages de rêve soient doués d'une parole frappante, soient des fabricants d'étincelles."
(p. 51), ainsi que sur ce paragraphe :

Eve, la mère d'Hélène Cixous, était au coeur d'Hyperrêve. Morte à cent trois ans, elle continue d'exister pour sa fille. Dans l'entretien de Libération, elle se dit "convaincue qu’elle est par là. Elle est assise avec mes chats". Et quand on lui fait la remarque qu'il y a beaucoup de morts dans ses livres, et s'il y a lieu de parler de "fantômes", elle dit que le problème, c’est de ne pas avoir les bons mots : "Quand on parle de fantômes, on se dit que ce sont des morts. Mais pour moi, ce sont des vivants. J’entends tout à fait ma mère me commenter certaines choses et intervenir dans mon existence. Il n’y a pas qu’elle bien sûr. Je fonctionne de cette manière."

Les chats et les fantômes étaient par là aussi associés. Bon, dès lors je suis en alerte, les fantômes semblaient faire une entrée en force dans mon petit quotidien. A la médiathèque, après avoir déniché le manga funiculien, je ne peux bien sûr m'empêcher d'emprunter plusieurs nouveautés, dont le dernier récit d'Hélène Cixous, Incendire. Mais aussi le dernier opus d'Olivier Rolin, auteur hautement apprécié, Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Sous-titré "Sur une page des Misérables". Et c'est sur ce livre que j'ai d'abord jeté mon dévolu. Normal, pour quelqu'un qui, en 2012, a réalisé  pour la forteresse de Cluis-Dessous le spectacle  Les Misérables 62, histoire d'une adaptation du célèbre roman hugolien par un village berrichon (j'avais même ouvert un blog pour l'occasion, voir le lien).

Cette fameuse page des Misérables, je ne l'avais pas traitée dans le spectacle, et pour cause, elle ne se situait même pas en 1832, l'année de l'insurrection qui occupe le coeur du roman. Victor Hugo opère un flash forward et se transporte en juin 1848, où deux barricades s'opposent : « La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple », l'une commandée par l'ex-officier de marine Frédéric Cournet, l'autre par l'ouvrier Emmanuel Barthélémy. Deux hommes qui se retrouveront à Londres en 1852, pistolet à la main, pour le dernier duel mortel de l’histoire anglaise, Englefield Green, un pré dans les environs du château de Windsor (Rolin y est allé, il est sûr à 98 % que c'est bien là que s'est déroulé l'événement). A l'auberge de Barley Mow, une inscription rappelle encore le duel : c'est là que Cournet fut transporté et où il mourut quelques heures plus tard.

"Le patron de l'auberge, ou celui que je juge tel, est un grand costaud à barbe et à moustache blond-roux ressemblant assez au marin dont la tête ornait autrefois, entourée d'une bouée de sauvetage, les paquets de cigarettes Player-s Navy Cut. Il me sert a stone bass (maigre, ou courbine, en français) dont je n'ai pas à me plaindre, accompagné d'un verre de pinot grigio (deux, soyons honnête : un pour le poisson, un pour Cournet). [...] En partant, le marin de Player's me dit qu'il n'a jamais rencontré le fantôme de Cournet et ma lenteur d'esprit fait que c'est seulement une fois dehors sous la pluie qui s'est remise à tomber et fait briller le vert de l'herbe, que je songe que j'aurai dû lui répondre : "I am the ghost, c'est moi le fantôme." (150-151)


Dans un bel article d'AOC sur le livre de Rolin, Laurent Demanze commence par ces mots : "Écrire la lecture : Olivier Rolin s’est donné pour ainsi dire le programme esquissé par Roland Barthes dans S/Z et trop peu réalisé aujourd’hui. « Ne vous est-il jamais arrivé, lisant un livre, de vous arrêter sans cesse dans votre lecture, non par désintérêt, mais au contraire par afflux d’idées, d’excitations, d’associations ? En un mot, ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ? » Jusqu’à ce que mort s’ensuive est précisément cet afflux d’associations et cette enquête rêveuse dilatant à force de recherches et d’hypothèses une page des Misérables pour lui donner 200 pages d’ampleur.

C'est à un pareil afflux d'associations que je fus témoin en ces jours d'avril. Le motif des fantômes n'était que le premier d'une suite de thèmes récurrents, jusqu'à un événement tout à fait surprenant que je narrerai plus tard. 

jeudi 23 juin 2022

La Baïne (Ajour 3)

A la brocante des hasards, il en est d'heureux (beaucoup) mais aussi des malheureux

qui vous laissent un goût de fiel et de sang

Séisme qui vous surprend en pleine nuit, vous laisse hagard, dans vos décombres, en vie encore, c’est déjà ça, mais amoindri, considérablement amoindri

Il est des répliques, qui viennent confirmer, vous êtes bien l’épicentre, et il va falloir encaisser la charge majeure, et les mineures se profileront dans les failles

Tu es passé par la médiathèque, des livres en retard comme d’habitude, et tu es passé au rayon désherbage comme d’habitude, et il y avait ce livre, La baïne, d’Éric Holder, tu le prends bien sûr, et tu le lis séance tenante, comme s’il avait des choses à te dire

Éric est mort. Il est né comme toi, en 1960, mais il s'en est allé, le 22 janvier 2019, dans sa maison du chemin des Geais, à Queyrac, au cœur du Médoc. Tu l'avais découvert en 1997 à La Châtre, à travers On dirait une actrice, un recueil de nouvelles publiées auparavant au Dilettante et rassemblées chez Librio, la collection de livres à dix francs de l'époque. Tu as parlé de tout ça, en même temps que de son dernier livre, La belle n’a pas sommeil, le 13 février 2019.

 

La baïne, c’est le piège mortel du Médoc, un courant violent qui vous entraîne au large, même un bon nageur peut y rester

 

Le livre, c’est une histoire d’amour, il y a toujours de l’amour chez Holder, mais c’est souvent de l’amour malaisé, de l’amour qui fait mal

 

Dans ce livre, tu as épinglé trois passages, qui résonnent fort, pour toi, ta vie, les autres ne comprendront pas, peut-être, tu ne peux pas tout expliquer

 

« Les promeneurs découvrirent des parcelles de lande où les ajoncs flambaient, et, à l’orée d’un bois, une bande d’oiseaux batailleurs, frétillants, exotiques. Des rouges-queues à front blanc, leur apprit Julien, arrivés récemment d’Afrique, lorsque les rouges-queues noirs, présents depuis un mois, ne provenaient que d’Espagne. »

 

Une seule personne, oui, peut vraiment comprendre ce choix

 

« Avec le reliquat des économies, elle invita Julien au restaurant, sur le front de mer en terrasse. C’était l’heure où l’on déléguait au phare de Cordouan, avant-poste du désert salé, les frayeurs nocturnes, lui accordant une vertu de paratonnerre. La tempête, les coups de chien l’atteindraient en premier. »

 

Ah ça Cordouan, tu en as parlé naguère, et c’était avec les mots d’Olivier Rolin :

 

"Le prototype de "l'appareil lenticulaire à feux tournants", installé sur le sommet de l'Arc de Triomphe en août 1822, projeta son éclat jusque sur les hauteurs de Notre-Dame de Montmélian, près de Chatenay, "à 16400 toises de distance", soit pratiquement trente-deux kilomètres. Il fut installé l'année suivante sur le phare de Cordouan, au large de la Gironde, et bientôt les lentilles de Fresnel, remplaçant les vieux réflecteurs paraboliques, équiperont tous les phares de France, d'Europe et du monde (jusqu'à celui de Tsamarkabed sur le lac Sevan, que voyait construire Mandelstam). 

 

Et, enfin, ces lignes où l’on retrouve Julien, cité dans les deux autres passages :

 

« Quelque chose s’est cassé avec Julien, dit-elle.

- [...].

- L’amour s’est éteint sous mes yeux en quelques secondes. Depuis, j’ai beau le secouer, il est mort.

- ça te rend malheureuse ?

- Si la situation devait changer, cela m’ennuierait qu’il oublie les bons moments que nous avons passés ensemble. »

La baïne sera le rendez-vous tragique, qui anéantira tout avenir dans la violence de sa houle.


 

 

mardi 31 mai 2022

7.2.1 - Le rôdeur des confins

Dérive de 7.2 - La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer

Dans le même temps où j'écrivais l'article ci-dessus, Gaëlle lisait Le rôdeur des confins, de Kenneth White, un livre que j'avais déniché il y a peu de temps à Emmaüs. 

                                 

Un tampon vert figurait sur la page de titre : Bibliothèque Saint-Nicolas de Véroce. Avait-il été volé ? emprunté et jamais rendu ? désherbé implacablement (malgré son bon état) ? Impossible de le savoir. Je me suis piqué de curiosité pour ce Saint-Nicolas de Véroce qui m'était parfaitement inconnu. Il s'avère que c'est une ancienne commune de Haute-Savoie rattachée à Saint-Gervais en 1973. Véroce est le nom vernaculaire de l'aulne vert, Alnus viridis, qui aime à coloniser les zones de montagne soumises régulièrement à des avalanches.


Dans son avant-propos, Kenneth White écrit qu'il est né aux confins de l'Europe, dans un fragment de la planète  (l'Ecosse) qui, dans le lointain passé, avait plus à voir avec le Groenland et le Canada qu'avec sa voisine actuelle, l'Angleterre, et il ajoute qu'il a longtemps vécu aussi dans ce qu'une carte des "Monts Pyrénées" du XVIIIè siècle appelle les "Confins de France", avant de signaler que c'est dans les finesterres armoricaines qu'il avait depuis un certain temps établi sa demeure : "J'ai sans doute les notions de "confins, marges, limites" et de "passage, itinéraire, chemin" inscrites dans la matière grise de mon cerveau, peut-être même dans la moelle de mes os."

Si c'est le cas, que son livre ait été enregistré à Saint-Nicolas-de-Véroce n'est pas sans cohérence : la paroisse est en effet située à quelques encablures de la frontière italienne. Je lis sur Wikipedia que l'écrivain et académicien Jean-Christophe Rufin y "réside les deux tiers de l'année dans une ancienne grange abandonnée du village entièrement démontée et remontée dans les années 1980, achetée au début des années 2000, où il s'enferme pour écrire durant l'hiver avant d'y revenir de juin à septembre". Ce qui me conduit à formuler l'hypothèse, sachant que Rufin est d'origine berrichonne (il est né à Bourges en 1952), que l'écrivain a emprunté le bouquin, a oublié de le rendre, l'a rapporté en Berry, où il a atterri à Emmaüs (bon, j'admets que c'est fragile et Rufin risque de crier à la diffamation : je retire l'hypothèse immédiatement).


Si j'évoque maintenant ce livre, c'est qu'au-delà de sa provenance, il a été le lieu d'une synchronicité : je parlais des phares qui émaillaient mon article sur le livre d'Olivier Rolin, Vider les lieux, au moment même où ma compagne parvenait à la page 316 où White, voyageant en Polynésie, évoque la pointe Vénus, sur la côte nord de Tahiti, où le 3 juin 1769, le navire The Endeavour, commandé par le futur capitaine Cook, missionné pour trouver dans les îles du Pacifique un lieu favorable à l'observation du passage de Vénus devant le Soleil, procède à cet endroit à l'observation du phénomène.
"La première chose que l'on voit en arrivant sur la pointe, c'est un phare blanc et trapu, l'un des nombreux phares construits autour du monde par la Northern Lighthouse Company of Scotland. Quand Robert Louis Stevenson vint en cet endroit en 1888, au cours de sa croisière dans le Pacifique sur le Casco, il pensa à ses jeunes années à Edimbourg : "Mon émotion était grande alors que je me tenais, ma mère à mes côtés, et que nous contemplions l'édifice conçu par mon père alors que j'avis seize ans."

Robert Louis Stevenson, le génial écrivain de l'Ile au trésor ou de Voyage avec un âne dans les Cévennes, a dérogé à la tradition familiale qui donnait dans la construction de phares. R.G. Grant, l'auteur de Phares du monde, signale que son grand-père Robert Stevenson était le gendre de l'ingénieur Thomas Smith (1752-1814), un fabricant de lampes qui s'était forgé une réputation en éclairant les rues d'Edimbourg avec des lampes à huile dotés de miroirs en cuivre poli, et constructeur de quatre phares. Robert devint un héros national après avoir construit avec succès un phare à Bell Rock en 1810, le plus vieux phare encore en activité après celui de Cordouan. 

À la fin du xviiie siècle, il a été estimé que le rocher est responsable du naufrage de six navires chaque hiver. En une seule tempête, 70 navires ont été perdus au large de la côte est de l'Écosse. L'ingénieur écossais Robert Stevenson avait proposé la construction du phare de Bell Rock en 1799, mais le coût et la nature relativement radicale de sa proposition, en ont causé l'abandon. Toutefois, la perte du navire de guerre HMS York (1796) (en) et tout son équipage, en 1804 entraîna un scandale au Parlement, qui conduit à l'adoption en 1806 de la loi autorisant le lancement de la construction.

Le phare a été construit par Stevenson entre 1807 et 1810 et il a été allumé le pour la première fois.


Gravure de William Miller montrant les étapes de la construction du phare de Bell Rock (1824)
 

Trois des fils de Robert Stevenson furent aussi des bâtisseurs de phares. David (1815-1886) et Thomas (1818-1887), le père de l'écrivain, édifièrent ensemble une trentaine de phares. On doit à Thomas une amélioration de la lentille de Fresnel qui fut la première à adapter l'intensité à la portée désirée sur un azimut donné par prismes à réflexion totale. Le second fils, Alan (1807-1865), est le plus méritant aux yeux de Grant, "pour avoir réussi à construire un phare sur le relief escarpé de Skerryvore en 1844 et pour ses progrès prodigieux en matière d'optique pour les phares."

Phare de Skerryvore


mardi 24 mai 2022

7.2 - La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer

"1er mai.

Il nous reste à repeindre le nom du phare, tracé en grosses lettres noires sur la tour. Elles ont un peu viré au gris au cours de l'hiver. J'ai fait le A, Martin le R, ce R dont il affirme, dans ses jours sombres, qu'il est de trop. Nous avons écrit ensemble le M. "

Jean-Pierre Abraham, Ar-Men, Le Tout sur le Tout, p. 153 (1ère édition, Seuil, 1967)

➔ Suite de 7 - Tempête à Helgoland (mais peut se lire indépendamment)

Helgoland (ou Heligoland), île allemande en mer du Nord, disposait d'un phare, construit en 1902 en remplacement d'un premier phare édifié par les Anglais en 1811. Peu après avoir lu le livre de Carlo RovelliHelgoland, Le sens de la mécanique quantique (Flammarion, 2021), j'avais déniché à Noz un beau livre de l'historien R.G. Grant, Phares du monde, Aventures humaines, gravures et plans, récits, paru en 2018 aux éditions Heredium, et j'avais été ravi d'y découvrir, une fois revenu à la maison, en page 144, le phare de cette fameuse île où Werner Heisenberg fit avancer de manière prodigieuse la mécanique quantique à l'été 1925.

L'élément le plus frappant de ce phare d'Helgoland, écrit Grant, "était l'usage innovant de la lumière électrique. La salle des feux comportait trois projecteurs composés de lampes à arc, assorties de réflecteurs paraboliques. Ces feux se tenaient sur une plateforme pivotante, alimentée par un moteur électrique, lui-même relié par câble à une centrale électrique." Il note ensuite que le phare fut détruit par les bombardements anglais pendant la Seconde Guerre mondiale.


Le 23 avril, j'achetai Vider les lieux, d'Olivier Rolin. Un écrivain que j'aime beaucoup, et d'ailleurs on croise de temps en temps son nom dans ces pages. Dans ce beau récit, Rolin raconte son déménagement douloureux, "une fin du monde au petit pied, disait Michel Leiris", de l'appartement de la rue de l'Odéon qu'il occupait depuis trente ans. Sommé donc de "vider les lieux", au moment où la pandémie l'astreint au confinement... il en profite pour raconter les histoires qui se cachent derrière chaque objet, souvenir, livre recueillis dans ce lieu à la déjà riche histoire, comme le rappelle Norbert Czarny, dans un bel article d'En attendant Nadeau : "Tom Paine, sympathisant de la révolution française, y a vécu. Il a échappé de peu à la guillotine sous la Terreur, sauvé par Thermidor. Il s’est fait peu d’amis dans le monde, pas plus aux États-Unis, son pays d’origine, qu’en France où Napoléon a peu apprécié d’être traité de charlatan, ou encore en Angleterre, pays dans lequel il a exercé mille métiers. Il reste « magnifiquement déplacé – la position la plus juste qu’on puisse tenir dans la société ». Olivier Rolin se définit lui aussi de cette façon."

Attardons-nous sur la fin de ce livre foisonnant, parfois poignant, et souvent drôle aussi, de par la capacité d'auto-dérision de l'auteur. Mais si j'insiste sur la fin, c'est parce que les résonances avec les thèmes qui me traversent actuellement y furent particulièrement nombreuses. Après l'état des lieux avec le "requin de l'immobilier" qui "se déplaça en personne, très aimable soudain, très désireux surtout de constater de visu que je foutais le camp pour de bon", Rolin procède le lendemain matin à une ultime inspection de la rue, quasi cérémonielle, mais, précise-t-il, "l'endroit où j'avais passé la moitié de ma vie méritait bien que je lui rende les honneurs (dont ce livre est le dernier)". Le nom de Sylvie Beach est le premier cité : au mois de mai 1921, la jeune américaine, qui sera célèbre pour avoir la première édité l'Ulysse de James Joyce en 1922, s'était installée au n°12, en face de la librairie d'Adrienne Monnier, son amie et amante. Joyce est l'un des fils rouges du livre. Dans l'entretien qui suit l'article de Czarny, Olivier Rolin dit de Joyce  que "c’est la liberté infinie des mots, des phrases, la littérature énergumène, c’est le grand carnaval, le grand jeu, la « liberté libre ». "



De cette plaque, Rolin dit qu'il pouvait l'apercevoir de chez lui en ouvrant la fenêtre droite, et à la condition de se pencher dangereusement au-dehors. "Ce fut le 2 février de cette année-là, jour des quarante ans de Joyce, que l'imprimeur livra les deux premiers exemplaires du livre, un pavé à couverture bleue de sept cent trente-deux pages pesant un kilo et demi." Sur l'autre rive, le côté Adrienne Monnier, il signale d'ailleurs qu'un exemplaire original de la traduction d'Ulysse trônait seul dans une vitrine de la librairie Amélie Sourget : "J'entrai demander le prix : sept mille cinq cent euros. L'un des cent premiers exemplaires numérotés sur vélin d'Arches. Pas pour moi."

Plus loin, il signale un magasin de tapis baptisé "L'Ourartien", "dont le nom énigmatique me fut l'occasion d'apprendre que le royaume d'Ourarou ou Urartu s'étendait entre le neuvième et le sixième siècle avant notre ère, sur les hauts plateaux arméniens aux alentours du lac Van." A ce moment-là, je suis saisi, parce que ce lac Van, que je ne connaissais absolument pas hier encore, avait été cité dans le film Arménie 1900, de Jacques Kébadian, vu le matin même à l'Apollo, dans le cadre du festival Hayastan (Arménie en Berry). Je me souvenais encore très bien de ce zoom de la caméra sur la carte de Turquie. Je vois que le film est disponible sur You Tube :


Le commentaire rapporte un proverbe qui disait que Van dans ce monde est le paradis dans l'autre. A 6 :42, je retrouve le lac Van :



Revenons au texte de Rolin : "Sa fin est entourée de mystère. Il fallut attendre les années trente du vingtième siècle pour que des archéologues soviétiques le fassent émerger de l'oubli où il était tombé depuis deux mille ans. Il est étrange que j'aie quant à moi attendu le dernier matin de mon séjour rue de l'Odéon pour m"interroger sur le sens de ce mot qui commence comme Oural et Ouranos et finit comme martien ou mozartien. Cela fait longtemps pourtant que j'ai lu Voyage en Arménie de Mandelstam, où il est dit, dès la quatrième page, que "des terrassiers creusant les fondations d'un phare devant être érigé sur une pointe désolée de la langue de terre de Tsamarkabed, venaient de mettre au jour quelques-unes de ces grandes urnes de terre dans lesquelles les peuples anciens de l'Oural avaient coutume d'ensevelir les morts." La mention en passant de ce phare précède de peu celle de ce comptoir d'un fabricant d'instruments d'optique qui se tenait au dix-neuvième siècle, au numéro 21, à l'enseigne de la famille Soleil - "c'était une dynastie, rois de la lumière de père en fils, vrais rois Soleil. [...] Et lorsqu'en 1819 Augustin Fresnel, ingénieur en même temps que théoricien génial, conçut à partir d'une idée de Buffon le principe de la "lentille à échelons", formée de prismes annulaires collés sur une glace, qui allait révolutionner l'éclairage des phares, c'est évidemment aux Soleil qu'il s'adressa pour les fabriquer."

Cette seconde résonance était pétrifiante, et le texte qui filait son chemin tissa ensuite l'Arménie et tous les phares du monde :
"Le prototype de "l'appareil lenticulaire à feux tournants", installé sur le sommet de l'Arc de Triomphe en août 1822, projeta son éclat jusque sur les hauteurs de Notre-Dame de Montmélian, près de Chatenay, "à 16400 toises de distance", soit pratiquement trente-deux kilomètres. Il fut installé l'années suivante sur le phare de Cordouan, au large de la Gironde, et bientôt les lentilles de Fresnel, remplaçant les vieux réflecteurs paraboliques, équiperont tous les phares de France, d'Europe et du monde (jusqu'à celui de Tsamarkabed* sur le lac Sevan, que voyait construire Mandelstam). Le père de la théorie ondulatoire de la lumière n'eut guère le loisir de jouer du succès de son invention, il mourut de la tuberculose en 1827, à trente-neuf ans (c'est un héros romantique), ayant trouvé cependant le temps d'établir la liste de tous les phares à construire sur les côtes françaises, avec leurs caractéristiques optiques."

 La lentille de Fresnel figure en regard de la page de titre du livre Phares du monde :


Grant ne tarit pas d'éloges sur l'invention de Fresnel, "incontestablement le progrès le plus décisif de toute l'histoire des phares." Il souligne pourtant que l'emploi des lentilles de Fresnel fut assez lent à se propager hors des frontières françaises, à cause tout d'abord de leur coût très élevé. "La Grande-Bretagne, écrit-il, ne disposait alors ni de firmes assez compétentes pour produire le verre, ni du savoir-faire optique permettant de fabriquer une lentille de Fresnel. Avec beaucoup d'hésitation, Alan Stevenson adopta le nouveau système et plaça en 1842 une lampe de Fresnel de fabrication française dans son phare de Skerryvore. Finalement, le problème de l'approvisionnement fut résolu par une entreprise de Birmingham, Chance Brothers, fournisseur de verre pour le célèbre Crystal Palace de l'Exposition universelle de 1851." Les Américains furent eux aussi à la traîne : en 1838, le Congrès chargea le commodore Matthew Perry (celui-là même qui força en 1853-1854 l'ouverture des ports japonais au commerce américain) de rapporter des lentilles Fresnel de Paris pour les tester. Malgré la réussite dudit test, il fallut attendre la création du US Lighthouse Board en 1852 pour que le système de Fresnel soit adopté aux Etats-Unis.

Bref, cette échappée vers les Soleil et Fresnel  excite la verve de Rolin qui termine par quatre pages lyriques sur ces phares, tous ces phares dont il a, dit-il, un jour guetté l'apparition au-dessus de l'horizon, vu le faisceau cisailler la nuit : "Tout à coup on est loin du sixième arrondissement. Je largue les amarres. La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Armen, de Jean-Pierre Abraham, était le second dans ma bibliothèque, juste après les Ecrits spirituels d'Abd-el-Kader, c'est l'ordre alphabétique d'auteurs qui voulait ça." Armen, qu'un seul article reprend ici, écho d'une confusion, mais qui prend tout son sens si on se souvient des lignes au-dessus :

"Outre Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, de Charif Majdalani, j'avais emprunté à la médiathèque un autre livre, un pavé de six cents pages d'Hélène Gestern qui se nomme Armen (Arléa, 2020). Il me semble l'avoir entraperçu à Arcanes, mais j'ai pensé alors qu'il devait s'agit d'un autre livre sur le phare d'Ar-men , à dix kilomètres de l'île de Sein, qui donne son titre au beau récit de Jean-Pierre Abraham, un ami de Georges Perros qui en fut le gardien pendant trois ans. Je me trompais : Armen désignait Armen Lubin, de son vrai nom Chahnour Kérestédjian, écrivain et poète arménien né à Istanbul en 1903, et exilé à Paris vingt ans plus tard à cause du génocide. 

Pourquoi avoir choisi ce livre ? Je n'avais jamais lu Hélène Gestern (même si j'avais acheté un de ses livres mais il attendait encore son heure dans la bibliothèque - j'y reviendrai), et je ne connaissais Armen Lubin que depuis très peu de temps, depuis que j'avais lu les dix pages que lui consacre Philippe Jaccottet dans L'entretien des muses. Il faut croire que ce nom d'Armen, qu'il soit fragment d'Arménie ou phare affrontant l'Océan, portait suffisamment de mystère en lui pour précipiter ma curiosité."

Un autre passage de l'article évoque le phare :

Réservant la prose au versant arménien de son œuvre, et à une correspondance proliférante avec nombre d'écrivains amis, et en particulier avec Madeleine Follain, femme du poète Jean Follain, fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, Armen Lubin développe en ses années de maladie et de précarité sociale une poésie "où le marteau de la souffrance, écrit Jaccottet, (tantôt vécue, tantôt venue du lit voisin) est là pour casser quand il faut l'harmonie du système, rompre une articulation trop naturelle, une mélodie trop fluide." Dans les notes qui suivent son étude, il cite ce passage où il est question d'un phare et l'on peut se demander si le poète avait à l'esprit ce phare qui portait son nom (Hélène Gestern raconte qu'il le découvre par hasard en lisant une complainte bretonne, et il écrit alors à Paulhan : "Saviez-vous que mon prénom désignait le phare le plus avancé de la France, pas gaie cette histoire ! Me voici condamné aux tempêtes perpétuelles."(p. 545) :

Il en est qui émergent d'un océan d'effroi
Avec la poitrine qui se soulève, qui se broie,
Il y a le sable, il y a le vent, il y a le phare,
Il y a le cœur étonné en avant de ses remparts. 



Rolin, en une sorte de feu d'artifice, de bouquet final, fait une longue liste d'oeuvres où les phares brillent d'un éclat particulier.  Donnons simplement les deux dernières phrases :
"Et puis il y a le feu du cap Jonquière à Sakhaline, qui la nuit paraît à Tchekhov comme l'oeil rouge du bagne, Le Phare du bout du monde, de Jules Verne, assailli par la bande des pilleurs d'épaves menés par les sinistres Kongre et Carcante, et encore les fantasmes nécrophiles de La Tour d'amour, roman ultra-kitsch de Rachilde qui prétend se passer dans le même phare, Ar-Men, que l'austère journal de Jean-Pierre Abraham. Phares érotiques. Le phare de Baily s'allume sur la pointe de Howth tandis que Leopold Bloom s'inquiète de l'humidité de sa chemise après qu'il s'est branlé en matant les jarretières et les culottes de batiste de Gerty Mac Dowell. On en revient toujours à Ulysse."
Ne reste plus qu'une page. Stop, dit Rolin. Assez divagué. La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer, à peine s'est-elle élancée qu'elle s'arrête, bute contre le boulevard Saint-Germain.
"Et ce n'est pas en bateau que je prends le large : garé devant la vitrine aux autographes napoléoniens, Patrick m'attend, avec sa camionnette déglinguée remplie d'un dernier chargement de livres. On est le 16 juin, cent seize ans exactement après le jour dont Buck Mulligan, élevant son bol à raser comme un calice, salue la naissance sur la bai de Dublin, et qui s'achève tard dans la nuit au numéro 7 d'Eccles Street dans le lit où Leopold et Molly Bloom sont couchés tête-bêche, celle-ci soliloquant. C'est le hasard qui veut ça, je n'en. ai pas fait exprès, mais ça tombe bien."

________________________

* Curieusement le nom de Tsamarkabed est inconnu de Google. Il est rare que le moteur soit mis ainsi en échec.

jeudi 7 novembre 2019

L'homme qui baille

Je ne suis pas allé jusqu'à Astrakhan rechercher un vieux couple tatar, comme celui dont parle l'infatigable Olivier Rolin (en piste pour le Goncourt avec son Extérieur monde mais semé en cours de route), mais je me suis rapproché, en débarquant, avec ma petite famille, à Budapest, où j'ai visité, entre autres, le Musée des Beaux-Arts. S'y tenaient une exposition de dessins de Rembrandt et de ses élèves ainsi qu'une exposition Rubens -Van Dyck (entourés d'autres peintres flamands). Un menu déjà copieux, aussi n'avons-nous guère exploré les collections permanentes. Tout de même, au bout d'une salle de sculptures, j'ai découvert pour la première fois, en vrai, les "Têtes de caractères" de Franz Xaver Messerschmidt. Je ne me souviens plus comment j'ai connu cet artiste singulier, né en Bavière en 1736, qui, en même temps qu'il réalisait des bustes pour la noblesse et la gent fortunée dans un style tout à fait académique, sculptait des têtes en métal (plomb et étain) ou en albâtre, têtes grimaçantes, tout en rictus et ridules, peaux tendues et crânes polis.


L'une d'entre elles était particulièrement saisissante. Elle est nommée L'homme qui baille (mais les titres de ses oeuvres ont été données a posteriori et ne sont pas de Messerschmidt lui-même). Non, "c’est un homme qui hurle de douleur, nous dit le rédacteur du blog Lunettes rouges, face à ses démons, ses tourments, ses misères, luttant vainement contre ses hallucinations". Selon le psychiatre Ernst Kris, qui redécouvrit Messerschmidt en 1932, il souffrait de schizophrénie. Une affirmation que d'autres contestent.
Toujours est-il que cette tête m'a fascinée :

Franz Xaver Messerschmidt, L’Homme qui baille, entre 1770 et 1783
Et puis elle m'en a rappelé une autre, vue peu de temps auparavant sur les panneaux publicitaires, à l'occasion d'une campagne pour Europe 1 :


[Ajout du 07/11 : en fait, la première photo de Trump qui vint en résonance avec la sculpture de Messerschmidt est celle qui illustrait un entretien de Mediapart avec l'historien américain Robert Paxton, paru ce même 30 octobre où nous visitions le Musée des Beaux-Arts de Budapest ]

Donald Trump à la Maison Blanche, le 2 octobre 2019. © Reuters

mercredi 23 octobre 2019

Vieux couple tatar à Astrakhan

Le 8 octobre, je termine la rédaction de l'article L'angle mort est leur lieu de vie, consacré à Alain Damasio et Henri Van Lier. Au même moment, la rubrique latérale Autres sentes m'indique qu'un nouveau billet du magazine en ligne Diacritik vient de paraître, consacré à un auteur inconnu de moi, Bruno Remaury. Le billet est intitulé Bruno Remaury : Narration méditative (Le Monde horizontal). C'est sans doute ce titre, Le Monde horizontal, qui m'intrigue (n'y avait-il pas dans un passage cité de Damasio, cette phrase : Mon champ de vision couvre 180° à l'horizontal et 120° à la verticale ?), et je décide aussitôt d'y aller voir, ça commence ainsi :
"D’un côté, les traces peintes de ces mains millénaires, orientées selon un axe vertical, qui ornent la grotte de Gargas ; de l’autre, l’extension progressive d’un monde horizontal avec cette carte, Cosmographiae introductio, où est dessiné pour la première fois le continent américain, puis celle, rapprochée des toiles de Jackson Pollock, qui figure l’ensemble des trajets des bus Greyhound et où se résume la vocation de cette même Amérique à installer et imposer mieux que tout autre un mode de rapport géographique au monde."
Mains négatives de Gargas réalisées au pochoir, dont certaines avec doigts tronqués (Wikipedia)
Et bien sûr, cela me renvoyait immédiatement à la forte description d'Henri Van Lier : "L'angle droit, qui réfère entre eux les trois plans et les trois dimensions selon lesquelles le corps redressé d'Homo distribue son environnement, a envahi ses articulations. Il a plié orthogonalement deux à deux phalangettes et phalangines, phalangines et phalanges, et ainsi de suite de main en poignet, en coude [...] Les bras levés, cette menace des Primates qu'Homo transforma en supplication au ciel, confirment la fécondité anthropogénique des angles. Rien d'étonnant que ce corps orthogonalisant se soit mis un jour à précadrer ses images au paléolithique supérieur, et à cadrer (quadrare, carrer) ses images et tout son milieu au néolithique." Mais aussi - et c'était encore plus surprenant - à ce livre de Georges Perec acheté quelques jours plus tôt, What a man !, dans une nouvelle édition revue et augmentée au Castor Astral, et commencé ce même 8 octobre.

On me dira : mais quel rapport avec les mains de la grotte de Gargas ? Eh bien, What a man ! est un court texte oulipien que l'on nomme un monovocalisme en A. Aucune autre voyelle n'y apparaît (pour le lire en intégralité, voir ce site). Voici à titre d'exemple le premier paragraphe :
Smart à falzar d’alpaga nacarat, frac à rabats, brassard à la Frans Hals, chapka d’astrakhan à glands à la Cranach, bas blancs, gants blancs, grand crachat d’apparat à strass, raglan afghan à falbalas, Andras MacAdam, mâchant d’agaçants Partagás, ayant à dada l’art d’Alan Ladd, cavala dans la pampa.
A la fin du texte, Perec signe - histoire de respecter la contrainte jusqu'au bout : Gargas Parac.

Gargas, comme les grottes du même nom.


 La lecture de l'article de Diacritik ne fait que renforcer mon intérêt :
"Toute la force du livre tient dans cette capacité à créer des liens et des échos entre tous ces éléments mais aussi à les faire entrer en dialogue avec toute une série de récits bibliques ou mythologiques que le narrateur reprend à son compte en les résumant et les reformulant : récit du Déluge, histoires d’Hercule et de Cacus, d’Isaac et de Jacob, songe de Nabuchodonosor, légendes de Saint Christophe ou des sept dormants d’Ephèse."
Je commande l'ouvrage très peu de temps après. Je compte entamer très bientôt sa lecture.

En attendant, de livres, je ne manquais pas. J'en avais dernièrement acheté plus que je ne pouvais décemment en lire. Mieux, déraisonnablement, un passage à la médiathèque que j'eusse dû éviter m'avait précipité sur le dernier récit d'Olivier Rolin, Extérieur monde. Une impulsion irrésistible, qui provient du fait que l'écrivain a été la matière de plusieurs articles, le dernier en date étant celui du 14 novembre 2017, # 272/313 - Enorme poupée de ténèbres, où j'évoquais Tigre en papier :
"Le livre est puissant, mais je n'en aurais peut-être rien consigné si plusieurs échos aux thèmes étudiés ici ne s'étaient manifestés. Le premier écho fut une évocation de Che Guevara, dans la revue puis dans Tigre en papier, alors même que j'avais prévu d'insérer dans l'épisode du 8 octobre de ma Fiction-1967 une allusion à la capture ce jour-là du guérillero égaré en Bolivie :
"Le Che n'était pas un écrivain, d'accord, mais tout de même la dernière phrase de son carnet, "nous sommes partis à dix-sept sous une lune très petite", c'était aussi parfaitement beau que la dernière phrase de Rimbaud,"dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord", non ?"
Je découvre en rédigeant ce billet-ci cette récurrence du 8 octobre. L'épisode de ma fiction 1967 - qui  fait écho au 8 octobre 1967 - a été publié le 8 octobre 2017.



Bref,  délaissant pratiquement les autres lectures engagées, je me lance dans le récit rolinien*, et, page 21, je lis ceci : "Il y avait aussi, chez un vieux couple tatar à Astrakhan, accrochée au mur à côté de versets coraniques (...)" Tatar à Astrakhan, je songe aussitôt au What a man ! de Perec, à la "chapka d’astrakhan à glands à la Cranach". C'est un petit fragment monovocaliste qu'insère ici Rolin, et je me demande s'il l'a fait exprès ou si c'est totalement fortuit. Et mes doutes redoublent quand il est question quelques lignes plus loin d'une ébouriffante Kazhake dans le delta de la Volga.
Or, il se trouve qu'à la fin de ce chapitre, sept pages plus loin, Rolin écrit : "J'étais plus petit encore, j'avais six ans, et j'aurais pu ce jour-là rencontrer non seulement un rorqual de vingt mètres, mais Georges Perec, parce qu'il me semble qu'il y a  dans Je me souviens un "Je me souviens de Nanar le goujon géant", mais je n'en suis pas sûr." Et moi non plus je ne suis pas sûr malgré tout que Rolin ait sciemment voulu décalquer la contrainte perecquienne, mais sa présence ici (et Perec reviendra à plusieurs reprises dans le livre) atteste de son affection pour cet écrivain qu'il juge "magnifique". Qui sait si le monovocalisme en A ne joue pas inconsciemment chez Rolin ? En tout cas, il nous apprend in fine que Nanar le goujon géant était un "stand gag installé à côté par Pierre Dac et Eddie Barclay" (dans ce morceau de phrase, on peut encore noter le nombre très important de a). Cela, il l'a appris sur Internet, il ne cite pas sa source, mais j'en ai retrouvé plusieurs : 
"En 1955, des farceurs scandinaves installèrent sur l'esplanade des Invalides une gigantesque baraque. A l'intérieur, ils y avaient installé une baleine naturalisée, qu'ils avaient baptisée "Jonas". Affiches, cartons d'invitation, publicité, tout était réuni pour que Jonas devint une attraction vedette. Et les Parisiens affluèrent pour admirer l'animal. Déçus par Jonas, trois farceurs parisiens, dont celui qui sera célèbre plus tard sous le nom d'Eddie Barclay, installèrent une seconde baraque à quelques mètres de Jonas. Là, ils exhibèrent "Nanar". Goujon français, lui réellement géant, puisque long de 76 centimètres, ce qui constitue à n'en pas douter un record mondial pour ce cyprinidé d'eau douce. Grâce à l'intarissable verve de Pierre Dac, Nanar eut bientôt plus de succès que Jonas."




Le Confédéré, 5 octobre 1953


Du Rolin au Belin. Le lendemain, je devais baigner encore dans les effluves de ce canular Nanar, car au concert de Bertrand Belin aux Bains-Douches de Lignières, je trouvais que le chanteur faisait un sort tout particulier à cette voyelle A. J'en veux pour preuve la chanson Camarade :

On n'est pas bien sûr obligés de me suivre jusque-là. Après tout, comme disait Pierre Dac**, "Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l'ouvrir."

___________________________

* La quatrième de couverture, rédigée par Rolin lui-même, me réjouissait d'emblée avec ce vertigineux, placé en seconde position dans la phrase :
«Bigarré, vertigineux, toujours surprenant, tel demeure le monde aux yeux de qui en est curieux : pas mondialisé, en dépit de tout. Venu du profond de l’enfance, le désir de le voir me tient toujours, écrire naît de là. Chacun des noms qui constellent les cartes m’adresse une invitation personnelle. Ce livre est un voyage à travers mes voyages. Digressions, zigzags, la mémoire vagabonde. Visages, voix, paysages composent un atlas subjectif, désordonné, passionné. Le tragique, guerres, catastrophes, voisine avec des anecdotes minuscules. Des femmes passent, des lectures. Si j’apparais au fil de cette géographie rêveuse, c’est parce que l’usage du monde ne cesse de me former, que ma vie est tressée de toutes celles que j’ai rencontrées.»

** Pierre Dac, magnifique humoriste, et il ne faut pas l'oublier, figure de la Résistance. Le A ne manque pas dans sa biographie : "André Isaac dit Pierre Dac, né le 15 août 1893 au 70 rue de la Marne à Châlons-sur-Marne (Marne) actuellement Châlons-en-Champagne, et mort le 9 février 1975 à Paris." Il avait formé avec Francis Blanche un duo auquel on doit de nombreux sketches dont le fameux Le Sâr Rabindranath Duval (1957), où le A se taille encore la part du lion.

mercredi 6 décembre 2017

# 291/313 - Les Carnets de la Méduse

1er décembre - Je viens de rédiger les deux billets précédents. Il est vingt-et-une heures passées, il est bien temps de grignoter quelque chose. J'allume la télé, elle affiche une série de France 2 que je n'ai pas l'intention de regarder mais le temps de préparer le repas, vu aussi que rien ne m'attire sur les autres chaînes, je laisse couler. Soudain, je vois le Radeau de la Méduse, de Géricault. Le tableau est au cœur de l'intrigue de cet épisode de L'art du crime.



Pour comprendre pourquoi je suis interloqué par cette apparition du tableau, il faut que je dévoile une autre divagation parallèle à celle qui se mène ici avec Alluvions. Depuis la fin de l'année 2015, je tiens en effet ce que j'ai appelé Les carnets de la Méduse, sur un carnet Whitelines à couverture noire, déniché dans ce grand magasin sélect et design de papeterie fine qu'on appelle Noz.

Tout est parti d'un rêve aux marges du cauchemar, que je traduisis alors en poème :


Ce rêve interféra avec une lecture du Walter Benjamin, 1892-1940 de Hannah Arendt (Allia, 2007) où la métaphore du pêcheur de perles me semblait en résonance avec l'affrontement avec la substance sortie de l'abysse.


Je m'avise aussi que nous sommes encore ici page 111 (et c'est la dernière de ce petit livre), et que le moment était donc peut-être venu d'amener à la lumière du jour ces "éclats de pensée" qui prennent forme autour de la Méduse, ce mythe grec qui se décline aussi en navire naufragé et en animal gélatineux de l'ordre des cnidaires. En tout cas, à partir de cette première rencontre, je ne cessai plus de croiser la Méduse sous les différentes incarnations que j'ai dites. Une pluie de méduses, et puis un beau jour plus rien. Silence radio. Dès lors, il y eut une sorte d'alternance de périodes fastes  et de périodes vides. Je ne cherchais rien, je laissais les méduses venir à moi ou bien me délaisser du jour au lendemain. Quand elles daignaient se re-manifester, j'ouvrais un nouveau chapitre. Le troisième s'était pour ainsi dire clos le 15 janvier 2017 . Dix mois sans méduse (je ne dis pas qu'ici ou là je n'en croisais pas une bien sûr, mais c'était des événements isolés, sans suite) et puis le 25 octobre dernier, avec Tigre en papier d'Olivier Rolin, ainsi que Port-Soudan, je renouais avec le phénomène (douze collisions médusées à cette date, avec celle de ce jour).

L'art du crime sur France 2, série assez moyenne au demeurant, me livrait une autre coïncidence : les deux épisodes s'intitulaient en effet L'oeuvre au noir, la transformation alchimique que je venais juste d'évoquer dans Nigredo.


vendredi 1 décembre 2017

# 287/313 - Sous les grands arums du ciel

15/11 - Belle lumière d'automne. Sortir. Marcher jusqu'au bout du boulevard. Prendre à gauche le chemin du Lavoir et photographier pour la énième fois les poteaux de béton colonisés par les mousses et les lichens, longer l'Indre au flot docile, puis le Ruisseau des Tabacs issant de sa buse, arpenter la prairie et remonter vers le quartier de Saint-Denis, rue Alphonse Daudet, re-boulevard, à main droite Noz, un petit tour vite fait, j'y vais moins souvent ces temps-ci, je ne devrais pas, trop déjà ici à lire mais on est comme Oscar Wilde, on résiste à tout, sauf à la tentation. M'y voici donc.


Et comment dire ? C'est le book day à la Bergounioux, une vraie razzia, impossible de ne pas acheter à vil prix des livres qui sont comme échos parfaits à ce qui s'écrit ici. Pensez donc : un Pacôme Thiellement, Cabala, Led Zeppelin occulte, un livre de Yves Simon sur Lou-Andreas Salomé, et Port-Soudan d'Olivier Rolin.*


Sur la page de titre, quelqu'un avait écrit à la main et au crayon de papier prix fémina 1994. Décidément j'étais abonné au prix Fémina : il n'en fallut pas plus pour que je me lance sans plus attendre dans la lecture de ce court récit de 125 pages, qui commence ainsi :
"C'est à Port-Soudan que j'appris la mort de A. Les hasards de la poste dans ces pays firent que la nouvelle m'en parvint assez longtemps après que mon ami eut cessé de vivre. Un fonctionnaire déguenillé, défiguré par la lèpre, porteur d'un gros revolver noir dont l'étui était noué à la ceinture par une lanière de fouet en buffle tressé, me remit la lettre vers la fin du jour. Son visage sans lèvres, aux oreilles en crêtes de coq, était un perpétuel ricanement. On eût dit son corps sculpté dans le bois sardonique d'une danse macabre. Comme presque tous ceux qui survivaient dans la ville, son office principal était d'ailleurs le racket et l'assassinat. Comment s'était-il procuré le pli, je l'ignore. Peut-être l'avait-il volé à la Mort elle-même."
Les hasards de la poste. Le hasard si présent dans la vie du narrateur. Ce premier chapitre ne fait que cinq pages, mais on le retrouve à la troisième : "J'échouai à Port-Soudan où une succession de hasards me fit d'abord remplir l'office de harbour master." Ainsi que dans la dernière phrase : "Le hasard faisait qu'un bateau était justement sur le point de quitter Port-Soudan pour Alexandrie, Tripoli et Marseille, je mis mon sac à bord."

C'est beaucoup de hasards, tout ça. Alors on ne saurait s'étonner de retrouver presque à la fin du livre une référence au créateur du hasard objectif : "Dans le Paris disparu de notre jeunesse, on pouvait aussi rencontrer le fantôme à tête d'Arsouille d'Apollinaire errant sans avoir le coeur d'y mourir, chapeau cabossé et noeud pap de travers, ou celui de Breton croisant, sous les grands arums du ciel, un visage qu'il craignait follement de ne pas revoir."**

Rolin fait ici allusion au poème Tournesol où Breton écrit :
La voyageuse qui traverse les Halles à la tombée de l'été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux (...)
Le temps était venu de se plonger dans l'essai d'Hester Albach sur Léona Delcourt alias Nadja. Je l'avais reçu depuis quelques jours déjà et je reculais le moment de m'y mettre, comme si ce n'était pas un livre comme un autre, comme s'il allait me livrer des savoirs essentiels et que je devais attendre d'avoir une disponibilité totale pour le découvrir.______________
* En fait, il y en eut cinq autres, parmi lesquels, non directement reliés à Alluvions, un recueil de chroniques d'Antonio Lobo Antunes et le volumineux Achab (séquelles) de Pierre Senges.

** Dans une recherche Google autour des grands arums du ciel, je suis arrivé sur le site L'entre-tenir à Saint-Dizier, ville où André Breton exerça pendant la guerre à l'hôpital psychiatrique, et où il écrivit ses premiers textes. J'y croisai aussi Apollinaire :


vendredi 24 novembre 2017

# 281/313 - Un Corbu, des Clouzot

13/11. J'en ai fini avec La serpe. Ne me reste plus qu'à ranger le lourd volume. A l'étage des romans du même calibre, les places sont chères. J'en retire un pour placer celui-là.  Un volumineux aussi, tant qu'à faire. Entre dix ou vingt, je choisis Un corbusier, de François Chaslin, cinq cents vingt pages au compteur. Un bouquin pas terminé, interrompu en avril 2015 sans doute parce que, encore une fois, d'autres livres s'étaient imposés, avaient volé la place de cet essai pourtant, autant qu'il m'en souvienne, souvent passionnant. Le marque-page est resté fiché à la page 288. Qui commence par ces mots : "En juillet 1943, face à ce tas de ruines, Le Corbusier avait tranquillement esquissé un projet pour la reconstruction du quartier (...)." Juillet 1943, le mois suivant le procès d'Henri Girard. Ajoutez à cela  que le livre est dédié après d'autres à "Olivier Rolin le Capitaine et mon éditeur, merci", il n'en faut pas plus pour que je décide d'en reprendre la lecture.
Après plus de deux ans de suspension, j'achève le livre en deux jours.

Le même jour, je regarde Quai des orfèvres d'Henri-Georges Clouzot.

Le 15 novembre, sur Arte encore, je suis avec passion la soirée entièrement consacrée à Clouzot, avec deux documentaires, dont le premier, L'enfer, de Marc Bromberg et Ruxandra Medrea Annonier, explore ce film maudit de 1964, resté inachevé à la suite d'un infarctus de Clouzot, venant jeter l'éponge finale sur un tournage émaillé de tensions entre le cinéaste tyrannique, insomniaque, jamais satisfait,  ses acteurs épuisés et ses techniciens découragés. De ce film qui devait révolutionner le cinéma, où Clouzot multipliait les essais de filmage expérimental, sur le modèle de l'art cinétique du moment, il restait 185 boîtes contenant les rushes qu'à la faveur d’une panne d’ascenseur, Serge Bromberg, coincé avec Inès Clouzot, la veuve du cinéaste, l'avait convaincu de lui confier.

C'est l'enfer de la jalousie que Clouzot veut rendre dans ce film, à travers les fantasmes obsessionnels du mari (Serge Reggiani) torturé par sa passion. Il y a là des images fabuleuses, avec une Romy Schneider qui crève l'écran, érotisée comme jamais par Clouzot. Ainsi la scène du train, où elle est attachée sur les rails.


Je retrouve aussi le motif de l’œil, qui ne cesse d'apparaître depuis Blade Runner, Vertigo et Lost.



Serge Reggiani finira par quitter le tournage, ulcéré par un Clouzot qu'il voit comme un tortionnaire,  malade sans doute aussi (on parle de la fièvre de Malte). L'un des premiers assistants, Christian de Chalonge, en fera autant.


Et c'est encore sur le motif de l’œil que s'ouvre le documentaire suivant, Le scandale Clouzot (Pierre-Henri Gibert, 2017), un autre plan du regard de Romy Schneider, emprunté à L'enfer :


Finissant ensuite le livre de François Chaslin sur le Corbusier, je m'avisai qu'entre les deux grands créateurs, le cinéaste et l'architecte, je pouvais trouver au moins trois points communs. Nous examinerons cela demain.

mardi 14 novembre 2017

# 272/313 - Enorme poupée de ténèbres

"Tout ce passé embrouillé, intriqué, entassé dans la forme d'une ville, il suffit de prendre le bon fil et de tirer très délicatement pour le dévider."

Olivier Rolin, Tigre en papier, Seuil, 2002, p. 22.

Peu après après m'être frotté à la pelote d'algues d'Adamsberg, j'emprunte à la médiathèque le numéro de juin-juillet-août 2017 de la revue Europe consacré pour partie à Olivier Rolin.

Je n'ai lu que quelques livres d'Olivier Rolin, mais j'en ai chaque fois aimé la lucidité un peu désenchantée, le regard ample de quelqu'un qui n'a jamais sillonné la planète en touriste, et avant tout la langue, conjuguant virtuosité et rugosité. Europe est riche en textes très éclairants et stimulants sur les nombreuses facettes de ce qui apparaît déjà comme une œuvre, même si Rolin n'a pas encore conquis le grand public (et il est hautement probable que la situation va perdurer). Cela m'a conduit à lire son livre peut-être le plus connu : Tigre en papier. Histoire d'un type, comme il le dit lui-même, qui tourne comme un malade la nuit sur le périphérique, en compagnie de la fille de feu Treize son meilleur ami, à qui il raconte leur tumultueuse jeunesse de militants de la Cause, une organisation presque secrète qui voulait préparer la Révolution. Fin des années 60, où les idéaux vont se fracasser sur les récifs du réel, entre grotesque et poésie brute, bêtise et romantisme, pour reprendre des termes de la quatrième de couverture rédigée par Rolin lui-même.
Le livre est puissant, mais je n'en aurais peut-être rien consigné si plusieurs échos aux thèmes étudiés ici ne s'étaient manifestés. Le premier écho fut une évocation de Che Guevara, dans la revue puis dans Tigre en papier, alors même que j'avais prévu d'insérer dans l'épisode du 8 octobre de ma Fiction-1967 une allusion à la capture ce jour-là du guérillero égaré en Bolivie :
"Le Che n'était pas un écrivain, d'accord, mais tout de même la dernière phrase de son carnet, "nous sommes partis à dix-sept sous une lune très petite", c'était aussi parfaitement beau que la dernière phrase de Rimbaud,"dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord", non ?"
C'est en 1967 qu'Olivier Rolin rencontre - et ce sera la première et la dernière fois - Louis Althusser, icône alors des intellectuels marxistes.
1967 qui apparaît encore au détour d'une phrase : " Voici, tu es assis dans l'entrée d'un appartement qu'un ami t'a prêté dans une de ces HLM de brique de la porte d'Orléans, on est en ...67, peut-être. Tu es assis à une table, et tu écris un tract. Ça risque d'être le tract le plus long de toute l'histoire de l'agit-prop' (...)" (Et au même moment, sur la télé que tu suis en alternance avec ta lecture, comme tu as parfois la mauvaise habitude de le faire, le documentaire de Philippe Béziat sur Jacques Prévert montre le poète, cibiche obstinément vissée à la lèvre inférieure, pratiquer au début des années 30 l'agit-prop' avec le groupe Octobre).


Mais ce qui est le plus prégnant, le plus récurrent, c'est le motif de la pelote embrouillée : "En circulant autour de Paris, "énorme poupée de ténèbres faite d'histoire tassée, effondrée sur elle-même, [...] la ville est la pelote en quoi se nouent et se serrent des millions de fils, vies présentes et passées, vécues et rêvées, quelque part dans cette matière inextricable il y a mon histoire à moi et celle de Treize, et toutes les autres qui étaient tressées aux nôtres (...)." Et encore un peu plus loin : "Tout ça trop embrouillé. Mais c'est la vie qui est ainsi, Marie, cette pelote emmêlée."

Dans la revue Europe, l'un des auteurs (je ne sais plus lequel, je n'ai pas noté le nom et j'ai rendu le numéro) a noté la proximité avec Borges :
"(...) la multiplicité des thèmes qui s'entrecroisent, des nœuds que chaque phrase serre. C'est la densité des bifurcations dans le labyrinthe de l'écrit."
Labyrinthe que nous n'avons pas fini d'explorer...