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vendredi 26 avril 2024

Barque, macle et arnaque

Dans l'espace de trois jours, du 9 au 11 avril, plusieurs motifs s'étaient donc imposés à moi par des triples récurrences. Le motif de la barque, puis ceux du fantôme et du miroir, formaient comme une constellation remarquable qui pouvait être géométrisée, me semblait-il, par la figure du triangle proposée par Atiq Rahimi dans L'invité du miroir :

Au milieu du lac,
arrivent trois barques de pêcheurs,
des lampes-tempêtes suspendues au bout de leurs cannes en tige de bambou (...)

A un endroit,
défini sans doute par les Divins,
les barques, dans un silence aquatique et végétal,
s'immobilisent
formant un triangle. (p. 22-23)

Cependant, dans cet extrait, j'avais omis le court paragraphe suivant qui prenait place dans l'intervalle :

Impossible de savoir
s'ils viennent pêcher des poissons
ou
de la lumière.

Les poissons. Je ne pouvais oublier le motif de la bonite qui avait même affleuré avant les trois autres. Barque et bonite, fantôme et miroir, c'étaient en somme les quatre pôles d'une nouvelle figure, et je pensais aussitôt à ce losange qui m'avait si fort occupé en juin 2018, et dont la traduction héraldique est la macle, dont Philippe Audoin, (le père de Fred Vargas, de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), a traité dans l'étude qu'il a consacré à la ville de Bourges : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972. 



Philippe Audoin, y examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à la macle, meuble héraldique que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesse bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."

J'écrivais alors que cette macle n'était assurément pas un détail anodin puisqu'elle faisait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achevait, avec un texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapprochait de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).

Par ailleurs les macles désignaient aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.

Outre le cristal, il évoquait aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.


Trapa natans, le nom latin de la macle d'eau, signifie "chausse-trape flottante". Plante envahissante, elle peut devenir un danger pour la biodiversité, comme en témoigne cette vidéo québécoise.


Regarder ces gens en canoë en train d'arracher les plants de châtaigne d'eau m'a bien sûr rappelé ma petite expédition sur les marais de Bourges où, qu'on se rassure, la macle n'est pas présente à ce que je sache, mais une autre plante invasive pose bien des soucis à ceux qui entretiennent les marais, à savoir la jussie : "La jussie, écrit Chloé Frelat dans Le Berry Républicain, empêche la flore de s’étendre et risque même de l’étouffer. La faune n’est pas non plus épargnée : les poissons ne peuvent pas passer entre les racines qui atteignent parfois les trois mètres. « Il y a des endroits où on pourrait presque marcher dessus tellement la couche est épaisse », déclare Pierre Coppin, membre de l’association Patrimoine Marais qui s’attelle à arracher la jussie depuis dix-sept ans. L’impact sur la biodiversité environnante n’est pas le seul problème dû à cette plante invasive. Dans certains coins, elle empêche les maraîchers de naviguer sur les coulants, les couloirs d’eau entre les terres qui leur permettent de rejoindre leurs parcelles en barque."

Bon, finalement, si je passe du trois au quatre, si donc j'abandonne le triangle des trois barques d'Atiq Rahimi, je songe à ce merveilleux dessin de Sempé, représentant un quatuor de barques disposé à la manière de la croix maclée toulousaine, et que Denis Grozdanovitch a choisi pour la couverture de son livre La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013).


Livre dont j'ai rendu brièvement compte le 8 mai 2013. De fait, il avait tout pour me plaire. Il n'y a qu'à lire la quatrième de couverture, que je recopie ici une fois de plus, bien paresseusement :
"Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard. Dans une promenade où se croisent les souvenirs familiaux, les exploits sportifs et un riche bagage littéraire, Denis Grozdanovitch nous invite à desserrer les contraintes d'un esprit trop rationnel. Depuis les prouesses au tennis de Roger Federer jusqu'aux présages dont semblent parfois porteurs les animaux - que ce soit dans nos rêves ou dans la réalité -, en passant par la réapparition d'objets que l'on croyait perdus, l'auteur sait mélanger la grande histoire et l'anecdote, le plus anodin et le plus profond. 
Avec humour, il nous initie à ces curieux concepts que sont la sérendipité, art des trouvailles inopinées, l'happenstance, don d'être au bon endroit au bon moment, ou encore le lâcher-prise, secret de certains champions, grands scientifiques et autres joueurs d'échecs. Alliant l'impertinence du franc-tireur et les merveilles d'une libre érudition, il nous invite à d'autres raisons de vivre que celles que nous offre un monde stérilisé par la technique." (C'est moi qui souligne)
Il se trouve que je viens de terminer le livre de Daniel Sangsue, que m'avait judicieusement recommandé monsieuye Am Lepiq, Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres (La Baconnière, 2024). Ce journal d'un homme aussi passionné que moi par les hasards objectifs et les coïncidences troublantes ne pouvait que me ravir. Or, justement, de hasard objectif, il est question à la date du 11 décembre 2019, et il concerne au premier chef Denis Grozdanovitch :
"Nouveau hasard objectif. Il y a deux jours, je me suis mis à lire Dandys et excentriques, le dernier essai de Denis Grozdanovitch (Grasset, 2019) qui patientait dans mes piles depuis le début de l'année. J'avais été en relation avec Grozdanovitch en 2012, car je voulais publier un livre de lui dans ma collection, et nous avons parlé au téléphone et échangé quelques courriels, mais cela n'avait rien donné car il avait des commandes à honorer et pas de temps pour un livre supplémentaire. Depuis 2012, je n'avais plus correspondu avec lui. Or voici qu'aujourd'hui je reçois un courriel ainsi libellé : Bonjour, J'aimerais t'expliquer un problème au plus vite par mail, je reste devant l'ordinateur car mon téléphone est hors service. Denis. Le tutoiement et le caractère cavalier de ce courriel (même pas accompagné de salutations) signalent l'arnaque : il s'agit d'un de ces hameçonnages ou phishing, par lequel des cyberescrocs cherchent à vous extorquer de l'argent. Il n'empêche : le fait que je reçoive un courriel de Grozdanovitch, après sept années de silence et précisément deux jours après avoir commencé un livre de lui, me laisse songeur. Certes, c'est un faux, mais alors que le hameçonnage aurait pu provenir de centaines d'autres correspondants, il vient justement de Grozdanovitch - auteur de La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013), lequel contient des pages remarquables sur les coïncidences extraordinaires, la sérendipité, la happenstance, etc." (p. 111-112)
Pour finir, il se trouve encore que Denis Grozdanovitch sera présent le week-end prochain à l'Envolée des livres, le salon du livre de Châteauroux qui se tient au cloître des Cordeliers. Il n'est pas impossible que j'aille lui faire signe.




lundi 22 avril 2024

Barques, Bourges et Barceló

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Henri Michaux 

La veille de la surgie simultanée des motifs des fantômes et des miroirs, le 10 avril donc, je notais la résurgence d'un autre motif, celui de la barque, qui s'était imposé à moi au début février. La veille encore, j'avais emprunté à la médiathèque De la vida mía, de Miquel Barceló, dans l'excellente collection Traits et Portraits au Mercure de France. Un livre richement illustré où le peintre catalan se raconte dans un langage très direct, vif et enlevé : "Peindre, nager, lire. C'est ce que je fais depuis toujours. Mais j'écris aussi. Des fois. Le moins possible mais toujours trop, comme hélas voici ici." Coquetterie d'auteur qu'un tel aveu ? Sans doute pas, dans son cas. 

Dès l'âge de quatorze ans, il raconte qu'il a eu un bateau : "Un vieux bateau délabré en bois qui prenait toujours l'eau. L'odeur de calamars pourris, des appâts de pêche, de l'eau de mer et du gasoil, ce mélange précis produit encore sur moi un effet de joie absolue. Plus qu'aucune drogue connue. Si à l'époque j'avais pu remplir de gasoil le réservoir de mon "llaüt" je serais sans doute parti très loin, mais grâce à la sagesse radine de mon père, je sortais au moteur et rentrais après à la rame. Mais je rentrais."

Le "llaüt", c'est le bateau de pêche traditionnel catalan. Barceló en a peint un en 1991, tableau vendu chez Christie's en 2014 pour plus de 500 000 livres sterling.

La notice du site de Christie's qui accompagne l'oeuvre cite en exergue une phrase de Catherine Flohic[Barceló] represents himself as Ahab in his small boat drifting on the seas’ (C. Flohic, ‘Miquel Barceló’, in Ninety, no. 6, 1991, p. 10). Ahab, c'est bien sûr le nom du capitaine Achab dans la version originale en anglais de Moby Dick
La même notice s'ouvre ensuite ainsi : "Rendered in a rich palette that contrasts cool blues and greens with warm ochre and umber, Llaüt (Boat) is a wonderfully textured example of one of Miquel Barceló’s iconic African paintings. Executed in 1991, the same year as the artist’s epic voyage by canoe along the Niger River, Barceló’s African paintings stand along with his Bullfight paintings, executed at the same time, as his greatest artistic achievements."

Ce voyage est évoqué aussi dans le livre : "Un jour, on m'a proposé de faire un long voyage sur le fleuve Niger. J'ai laissé toutes mes peintures dans ma maison, je suis parti. Et à mon retour, les termites les avaient toutes trouées.J'ai failli pleurer mais très vite j'ai trouvé que finalement les trous ajoutaient quelque chose à ce que j'avais peint, que c'était franchement mieux comme ça. J'ai commencé à travailler avec les termites."

Mais j'en viens aux barques proprement dites. Il en est question presque à la fin du livre, dans un texte intitulé Le peintre et son chevalet :
"Souvent dans mes peintures, il y a des barques et là aussi, il y a une barque, l'artiste sort son chevalet, il l'a posé sur la mer, il peint. Au début des années 80, je peignais souvent une rue dans une ville, une rue qui s'en allait vers le fond, et un peintre en train de peindre. J'avais fait une série sur ce thème du peintre avec son chevalet. Aujourd'hui je m'aperçois que tout revient, la barque, l'orage, l'homme qui peint." (p. 247)


Dans une exposition à Madrid, en 2018, Barceló a représenté le drame des migrants en Méditerranée à travers plusieurs tableaux, mer écumeuse, barques chargées de fantômes : “Il est évident que c'est quelque chose qui me concerne beaucoup : un grand nombre des personnes qui meurent noyées en Méditerranée - et je suis de la Méditerranée - sont originaires du Mali, un pays où j'ai vécu de nombreuses années" (...) "J'ai toujours la sensation que ce sont des gens que je connais personnellement."

Ce n'est qu'en rédigeant cet article que j'ai pris connaissance de cette exposition de 2018, en revanche, le 10 avril encore, la bande dessinée de Baudoin et Lepage, Au pied des étoiles, me parlait aussi de barques. Lors du premier voyage au Chili, Edmond Baudoin laisse les autres découvrir l'île de Chiloé. Il reste seul, et ce jour à lui, pour lui tout seul, il le savoure puissamment : "La solitude m'est précieuse. Elle est ma liberté." Et que fait-il, une fois seul ? Pas de mystère, il dessine : "Je veux, avec la solitude, m'adapter à l'après, au temps où je ne serai plus. J'imagine que c'est ainsi pour beaucoup de vieux. / Je dessine ces barques et regarde un insecte inconnu montant sur ma chaussure. J'aimerais avoir sa tranquillité, faire comme lui, une besogne toute simple, grimper sur une chaussure sans savoir que c'est une chaussure."


Et, pour parfaire l'ensemble, le 11 avril cette fois, c'est encore dans L'invité du miroir de Atiq Rahimi que je retrouve mes barques :

Au milieu du lac,
arrivent trois barques de pêcheurs,
des lampes-tempêtes suspendues au bout de leurs cannes en tige de bambou (...)

A un endroit,
défini sans doute par les Divins,
les barques, dans un silence aquatique et végétal,
s'immobilisent
formant un triangle. (p. 22-23)

Je comptais écrire ce billet samedi matin, mais la veille mon ami Yvan me propose, pour les besoins d'un article dans La Bouinotte, d'aller avec lui à la découverte des marais de Bourges. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé à la proue d'un canoë vert, à glisser sur les eaux de l'Yèvre puis sur des canaux de traverse, sinuant entre les parcelles privées où jardins, cabanes et pelouses recèlent parfois de petits bijoux d'art brut ou d'art modeste. Je dis canoë, car c'était le club de canoë-kayak de Bourges qui organise des virées sur l'onde et voulait se faire mieux connaître, mais le moyen de transport le plus fréquent ici, c'est la barque bien sûr, qu'on achète parfois en même temps que la parcelle. 






jeudi 29 février 2024

Le troll de la rue Mouffetard

Juste après avoir rédigé l'article Tlön Uqbar Orbis Tertiusje me suis rendu sur le site Suédois d'ailleurs, de Nils Blanchard. Et j'ai immédiatement été saisi par cette photo de Nils, montrant la Loire à Angers en décembre 2023, photo que je me permets de reproduire ici.


Pourquoi "saisi" ? Pour deux raisons. La première est en rapport direct avec l'article sur Tlön. Angers y était cité dans l'histoire de Serge Lehman. La ville n'y joue aucun rôle important, c'est juste un détail, mais c'est comme dans un rêve, tous les détails comptent. C'est avant d'aller à Angers que l'écrivain fait halte chez un caviste de la rue Mouffetard. On connaissait la sorcière de la rue Mouffetard, de Pierre Gripari, mais là c'était un troll qui surgissait d'une trappe et vous fourrait une bouteille d'Islay dans les mains.

La seconde raison, c'est cette barque noire sur le fleuve, parallèle au pont traversé par un unique passant. Le motif de la barque n'avait cessé de m'apparaître ces dernières semaines, et d'en voir encore une manifestation me toucha fortement. D'autant plus que - détail sur lequel j'avais fait l'impasse dans la chronique -  le chapitre III des Anneaux de Saturne que j'étudiais faisait aussi état de la présence d'une barque :

"A un quart d'heure à pied au sud de Benacre Broad, à l'endroit où la plage se rétrécit et cède la place à un morceau de côte découpée, gisent pêle-mêle quelques douzaines d'arbres morts qui ont dû tomber il y a des années déjà des falaises de Covehithe. Blanchi par l'eau de mer, le vent et le soleil, le bois brisé et sans écorce fait penser aux ossements d'une espèce, dépassant en taille les mammouths et les sauriens, anéantis il y a longtemps sur ce rivage solitaire. Contournant l'abatis, le sentier franchit un talus couvert de genêts puis grimpe jusqu'au sommet de la falaise argileuse qu'il longe à faible distance du bord de la terre ferme, menacée d'effondrement par endroits, à travers des fougères dont les plus grandes m'arrivaient à hauteur d'épaule. Au large, sur la mer couleur de plomb, un petit bateau à voile se déplaçait dans le même sens que moi ou, plutôt, à ce qu'il me semblait, se tenait sur place, tandis que de mon côté, j'avais beau presser le pas, je n'avançais pas davantage que l'invisible navigateur fantôme à bord de sa barque immobile."

 Et le texte était alors suivi d'une photo, une longue photo au format vertical.


Remarquez l'art de Sebald de susciter l'inquiétude en quelques phrases, de la falaise menacée d'effondrement et des fougères géantes comme venues tout droit du carbonifère jusqu'à cette barque mystérieuse au skipper fantôme. C'est juste après qu'il découvre le troupeau de cochons, va jusqu'à en toucher un en lui grattant doucement le creux derrière l'oreille, puis le ciel s'assombrit, des bancs de nuages déferlent au-dessus de la mer et il constate que la barque, "qui était resté si longtemps immobile, avait soudain disparu." C'est à ce moment précis qu'il se rappelle l'histoire du possédé de l'évangile de Marc.

Ce n'est pas tout. Dans l'après-midi, je rends quelques livres à la médiathèque et, inévitablement, je charge ma besace de quelques volumes qui attirent ma curiosité. Parmi eux, La France d'après. Tableau politique, de Jérôme Fourquet. Rien à voir donc, en apparence, avec la littérature et la poésie, Sebald et Borges. Sauf que ce livre s'inscrit dans le sillage d'un livre de référence, celui du géographe André Siegfried, Tableau politique de la France de l'Ouest, paru en 1913. Un ouvrage magistral mais dont la grille de lecture est en partie obsolète, qui faisait "la part belle aux "tempéraments" inhérents aux "races" ou aux habitants de telle ou telle région." :

"Les sciences sociales, qui ont grandement progressé depuis le début du XXI siècle, ont invalidé depuis longtemps ces catégories. Nous qui sommes natif du Mans et avons de lointaines origines paysannes, il était difficile de souscrire aux formules du type : "Avec sa passivité naturelle de Manceau ou d'Angevin, le paysan trouve naturelle cette soumission héréditaire et il est trop content de profiter des petits bénéfices qu'elle comporte." Trois pages plus loin, l'auteur récidive, ce sont cette fois les Angevins qui sont spécifiquement visés : "Le plus souvent même, ils [le paysan et le métayer] ne résistent pas à la pression : la douceur, la mollesse de cette race (Andegavi molles, écrivait César !) l'inclinent à une soumission passive et qui paraît d'autant plus naturelle qu'elle est héréditaire." (p. 17-18)


 Un autre livre emprunté cet après-midi là fut l'objet d'autres coïncidences. J'y reviendrai.



jeudi 1 février 2024

Barq

La dernière triade, la dernière règle de trois, renvoie une nouvelle fois à l'article de Philippe Lançon sur La Nuit morave de Peter Handke, publié le 16 juin 2011. Il me faut cette fois étendre un peu ma citation :

«Barque». Ce sont les alluvions qui portent le récit. Il dérive comme la péniche se déplace, jour après jour, entre les berges d'un pays abandonné. Ainsi échappe-t-elle aux «contrôleurs du fisc paneuropéens», comme le récit échappe à ceux du story-telling : «De même que l'un des jours de la semaine passée avait été proclamé Jour de la collecte des ordures forestières, nous aurions cette semaine-là la Nuit du contrôle fiscal, en référence au film la Nuit du chasseur, où Robert Mitchum, sur la rive d'un fleuve, sous le ciel étoilé, guette la barque où se sont réfugiés les enfants qu'il veut capturer ; de même la rive de la Morava était truffée cette nuit-là de milliers et de milliers de contrôleurs du fisc paneuropéens.»


Cette scène de l'unique film de Charles Laughton, où l'innocence est poursuivie par le mal, est l'une des plus grandioses de l'histoire du cinéma. La poésie y côtoie l'horreur, comme dans la plupart des contes anciens. Lançon parle d'alluvions qui portent le récit, ce qui constituait pour moi une résonance particulière, mais c'est le mot qui précédait, Barque, sous-titre de paragraphe de l'article, qui aussitôt fit signe. Car dans une triade précédente, la barque était hautement présente, figurant sur la couverture de ce fabuleux roman de l'écossais John Burnside, L'été des noyés.


La raison d'être de cette image est donnée dès l'incipit du livre (dont la première édition en anglais est de 2011) :

"Fin mai 2001, une dizaine de jours après que je l'avais vu pour la dernière fois, on remonta Mats Sigfridsson du fond du détroit de Malangen, plus bas sur la côte, à quelques kilomètres d'ici. On dit qu'il avait dû tomber à l'eau à Skognes, puis redescendre avec le courant jusqu'à la jetée proche de Straumsbukta, non loin de l'endroit où il vivait... et je ne me plais à penser que la mer prit en pitié le pauvre enfant qu'elle avait tué, et s'apprêtait à le déposer chez lui quand un pêcheur en aperçut la tignasse caractéristique, presque blanche, dans le crépuscule de l'été, sur quoi, avec le soin, la tristesse qui s'imposent, et la compétence de l'habitude, il le ramena sur la grève. Plus tard, on retrouva un canot dérivant dans le détroit, à mi-chemin entre Kvaløya et le chenal de navigation où les grand navires de croisière et de fret en provenance de Tromsø glissent vers le large." (p. 13)

Le 20 janvier, je notais cette résonance mais c'est le lendemain que le troisième élément s'imposa : je lus en effet ce grand classique de la littérature de jeunesse, qu'il me semblait avoir toujours connu mais que j'avais toujours ignoré jusque-là : L'enfant et la rivière d'Henri Bosco. Non pas que je me fusse soudain décidé à combler une lacune regrettable, mais pour la bonne raison que ce livre avait été choisi par l'un des détenus que j'accompagne pour Lire pour en sortir. Et qu'il fallait donc que je le lise attentivement pour pouvoir en discuter par la suite.


Avec cette lecture où je me plonge alors sans a priori, c'est aussitôt un délice. Et très vite je me dis que je suis bien au-delà d'un simple livre de littérature scolaire, que cette réduction est un piège, auquel les plus grands esprits ne se sont pas laissés prendre, ainsi Gaston Bachelard, l'auteur de L'eau et les rêves, appelait Bosco "le plus grand rêveur de notre temps", affirmant qu'il "voudrait vivre sans fin dans le monde d'Henri Bosco". Le dernier livre publié du vivant du philosophe, La flamme d'une chandelle (1961), est dédié à l'écrivain, et leur correspondance, commencée tard, en 1956, ne s'arrêta qu'avec la mort de Bachelard. 

Comme dans La Nuit du chasseur, comme dans L'été des noyés, la rivière, l'eau associent les enfants au danger. Ceci est très clair dès le début du récit :

"  Mon père m'avait averti :
- Amuse-toi, va où tu veux. Ce n'est pas la place qui te manque. Mais je te défends de courir du côté de la rivière.
   Et ma mère avait ajouté :
- A la rivière, mon enfant, il y a des trous morts où l'on se noie, des serpents parmi les roseaux et des Bohémiens sur les rives.
  Il n'en fallait pas plus pour me faire rêver de la rivière. Quand j'y pensais, la peur me soufflait dans le dos, mais j'avais un désir violent de la connaître."

Cette rivière, qui revêt les traits de la Durance de l'enfance de Bosco, le narrateur, le jeune Pascalet parvenu à l'âge mûr, profitera d'une absence de ses parents pour la découvrir. A sa deuxième incursion sur ses rives, il trouve une cabane, qu'il devine être celle du taciturne braconnier Bargabot, qui vient parfois porter sa pêche à la maison. Sur une petite plage, sous la baraque montée sur pilotis, est amarrée une barque. Il y monte avec précaution, s'y installe, s'abandonne à la contemplation des eaux glissantes, et soudain s'aperçoit qu'il part à la dérive, emporté par le flot puissant. C'est le début d'une aventure de dix jours, de la délivrance de Gatzo, prisonnier des Bohémiens, de leur séjour sur les eaux dormantes, où toujours la barque est le véhicule de leurs errances.

"Dès lors, j'attendais mon destin. Je savais bien que c'était là ma dernière nuit de sommeil dans le monde des eaux dormantes. Aussi, je voulais la dormir comme j'avais dormi les autres, allongé sur le dos, dans le fond de ma barque, respirant à travers les planches l'odeur nocturne de l'eau douce, d'où je tirais, malgré la menace des songes, tant de paix, tant de repos.
Le soleil était déjà haut quand je m'éveillai. Avant même d'ouvrir les yeux, je compris que quelqu'un était avec moi dans la barque."

Il s'agit de Bargabot, qui ramène Pascalet à la métairie familiale, après une belle descente de rivière ("Tout respirait la joie : Bargabot, les flots aérés, la brise qui soufflait à la bonne fortune, le ciel rayé d'oiseaux et le grand poudroiement des terres riveraines qui fumaient, attiédis déjà par le soleil, en pleine matinée, entre les eaux et les collines d'un bleu vif.") et une dernière nuit à la belle étoile.


Xavier Coste, L'enfant et la rivière, adaptation en BD, Sarbacane, 2018.

Plus que la barque, c'est donc le couple enfant/barque qui signe cette dernière triade issue du 20 janvier.

NB : Le motif de la barque resurgit plusieurs fois dans les jours qui suivirent. Le 25 janvier, ce fut une barque de Marc Chagall qui traversa un fil d'informations, et que je n'eus pas le réflexe d'enregistrer. Puis, le 30 janvier, regardant la première partie de Shoah de Claude Lanzmann, je fus interloqué par le passage de cette autre barque :


Mais la rencontre la plus étonnante fut celle qui eut lieu un peu plus tôt le même jour, dans la maison-atelier de Nunki Bartt. Nous y étions passés car il voulait y récupérer son exemplaire des Emigrants, de W.G. Sebald, qui se joue en ce moment à l'Odéon, adapté et mis en scène par Krystian Lupa. De son  riche rayon de littérature germanique, il me sortit alors l'essai sur Peter Handke écrit par l'un de ses traducteurs, G.-A. Arthur Goldschmidt, paru dans la collection Les Contemporains, au Seuil (1988). Dans l'iconographie du livre, page 139, il y avait cette photographie, prise en 1974, de Peter Handke avec sa fille, dans une barque du Jardin d'acclimatation.