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jeudi 29 octobre 2015

Le mariage de minuit

La découverte de Magritte fut à n'en pas douter un des grands chocs artistiques de mon adolescence. Le premier livre d'art que j'ai acheté fut certainement le Magritte de Bernard Noël, édité chez Flammarion. Comme bien d'autres, me séduisait le contraste entre une peinture de facture réaliste, qu'on pourrait qualifier de cette horrible expression de bien léchée, et l'étrangeté des situations figurées, leur impossibilité d'exister dans la vie dite courante, ce qui rattache l’œuvre au courant surréaliste. Avec le temps cet intérêt a diminué et j'en suis venu à préférer des artistes chez qui la matière même de la peinture a plus d'importance, chez qui le geste pictural, le travail de la touche, le souci de la texture sont essentiels (et je pense par exemple à Soutine, dont je reste encore ébloui deux ans après l'exposition à l'Orangerie).

Y a-t-il même un intérêt à voir les toiles de Magritte dans leur pleine réalité ? C'est un brin provocateur ce que je dis là, mais on peut, oui, se demander s'il y a grand profit à découvrir in vivo une peinture si peu sensorielle. Cette question, je me la posais encore à Bruxelles avant de me rendre au Musée Magritte, ouvert seulement en 2009, et finalement j'y répondis en franchissant les portes du lieu, disposé sur plusieurs étages selon un ordre chronologique. C'était comme revenir vers un amour de jeunesse, une passion qu'on pourrait dire disparue mais qui continue de faiblement brasiller sous la cendre des années. Alors oui ce ne fut pas un ravissement mais je pris plaisir à observer des œuvres vues maintes fois en reproduction, mais aussi à en découvrir d'autres, tableaux, dessins, esquisses, écrits inconnus.

Georgette Berger, femme, modèle et Muse de René Magritte, juste derrière.

La visite était libre mais je me glissai l'air de rien près d'un petit groupe de personnes car j'avais été séduit par les paroles de son guide. Devant Le mariage de minuit, un tableau de 1926, elle montra comment Magritte cherchait à provoquer la pensée du spectateur. Avec ce miroir qui ne reflétait rien, ces arbres peints à l'envers, la tête en bas, ce titre décalé et en même temps en résonance avec les éléments de la peinture, il sollicitait un effort mental pour s'extraire des catégories familières de perception. La dame soulignait d'ailleurs que les enfants étaient en général plus prompts que les adultes à repérer ce qui cloche dans l'image. Les adultes ont tendance à rectifier inconsciemment à partir de leurs connaissances, ce que signale aussi le psychologue André Didierjean dans La madeleine et le savant* : "Nous pensons voir le monde avec précision, mais il semble qu'il n'en soit rien. Nous "voyons" avant tout les connaissances que nous avons sur le monde."

Le mariage de minuit (Musée Magritte)

Et il ne s'agit surtout pas de chercher des symboles cachés. C'est une tentation courante que Magritte a lui-même dénoncée : "Les questions telles que : que veut dire ce tableau, que représente-t-il ? ne sont possibles que si l'on est incapable de voir un tableau dans sa vérité, que si l'on pense machinalement qu'une image très précise ne montre pas ce qu'elle est précisément. C'est croire que le "sous-entendu" (s'il y en a un?) vaut mieux que "l'entendu" : il n'y a pas de sous-entendu dans ma peinture, malgré la confusion qui prête à ma peinture un sens symbolique.
Comment peut-on se délecter à interpréter des symboles. Ceux-ci sont des "substituts" qui ne conviennent qu'à une pensée incapable de connaître les choses elles-mêmes." 

Et encore  : "On me demande souvent ce que cache ma peinture. Rien! Je peins des images visibles qui évoquent quelque chose d’incompréhensible. Je ne suis pas un symboliste… Mais bien sûr, je ne puis empêcher les gens d’interpréter mes toiles. S’ils préfèrent essayer de traverser les murs plutôt que de passer par la porte, que voulez-vous que j’y fasse?"

Cet effort demandé au spectateur, je le retrouvai un peu plus tard dans la préface de Julien Gracq au Journal de l'analogiste, et ce sont là phrases fondamentales : "Suzanne Lilar, écrit-il, a placé très haut le rôle joué par la poétisation. Elle sait et elle dit admirablement que dans l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de la poésie, c'est à celui qu'elle vient combler de faire la moitié du chemin. La poésie n'est pas un don qui nous est tendu, n'est pas un prêt-à-consommer qui nous trouverait passifs. Elle n'est qu'une proposition dont il dépend du génie de chacun de nous qu'elle se matérialise."


(J'ai comme l'impression que, de ces deux jours à Bruxelles, il me faudra des mois pour extraire toute la substantifique moelle).

Église du Bon Secours, Bruxelles (photo : PB)

___________________
* André Didierjean, La madeleine et le savant, Balade proustienne du côté de la psychologie cognitive, Seuil, Science ouverte, 2015.

lundi 10 décembre 2012

Soutine par Michel Le Brun

Décidément Soutine est dans l'air du temps. Dans La Nouvelle République d'aujourd'hui, on peut lire qu'une nouvelle biographie vient de paraître, écrite par Michel Le Brun - Franzaroli, lui-même artiste vivant à Concremiers, près du Blanc.

Photo NR
On reconnaît la photo de l'exposition à l'Orangerie, avec le poulet pendu. Michel Le Brun (qui porte curieusement le même nom que le capitaine de gendarmerie qui dressa un procès-verbal sur l'artiste en novembre 1942) a mené l'enquête sur le terrain, retrouvé des documents inédits, relevé des témoignages, ce qui l'amène à affirmer que la période blancoise fut pour Soutine une époque heureuse et très productive. Il me tarde bien sûr de lire cet ouvrage.

« Soutine », par Michel Le Brun-Franzarolli, tiré à 200 exemplaires. 40 € hors port (10 €). Tél. 02.54.37.40.16.
e-mail : michel.lebrun-
franzaroli@laposte.net
(Merci à toi pour l'info)

vendredi 16 novembre 2012

Vies minuscules, de Michon à Soutine, ou bien l'inverse

Jean-Claude, dont j'ignorais qu'il était un admirateur de Soutine, me donne par mails quelques détails supplémentaires sur la biographie du peintre, puisés dans le catalogue de l'exposition qui lui fut consacrée à la Pinacothèque de Paris en 2007-2008.

"Marc Restellini écrit : «Au début de 1916 /…./ Ce dernier (Modigliani) éprouve le plus grand respect pour le talent de  son ami, ce qui semble effacer, à ses yeux, le caractère très difficile du peintre lituanien. Le jeune peintre italien, sûr du génie de Soutine, le présente à Zborowski qui lui propose un salaire de cinq francs par jour en échange de l’exclusivité de sa production. Mais les rapports entre Zborowski et Soutine sont difficiles. /…/ »  En 1923, bien après Nettler, c’est le collectionneur Barnes qui rend Soutine célèbre.  « Ses manières changent. /…/Très vite son succès se confirme, on se dispute ses toiles. Zborowski lui verse désormais un salaire de vingt cinq francs par jour et met à sa disposition voiture et chauffeur. Paradoxalement, Soutine est saisi d’une fièvre autodestructrice, déchire un grand nombre de ses toiles, comme s’il s’acharnait à détruire les traces de ses premières œuvres, celles-là qui avaient suscité tant de sarcasmes et  de dégoût.. » Instabilité de nouveau. « /…/ Durant l’été 1925 et les années suivantes, Zborowski loue une ferme près Le Blanc, dans l’Indre, afin d’y passer ses vacances. Il invite ses artistes. Soutine s’y rend souvent avec Paulette jusqu’en 1927. Il installe son chevalet au rez-de-chaussée, ancienne étable avec un sol en terre battue. Un poulet est souvent accroché dans l’embrasure en brique de la porte. Paulette fait le tour des fermes pour choisir la volaille… » Paulette Jourdain, ex-modèle de Modigliani travaillait pour Zborowski. Elle était modèle et confidente de Soutine. Marc Restellini se réfère ici  à des souvenirs de Paulette Jourdain , aux ouvrages  « Soutine » chez Flammarion (R. Coignat), « Les peintres de Zborowski »   « Soutine » , Creative Art, vol II n°4 p 274 par M Sachs      « Mes années avec Soutine » par Garde, Creative Art …"
Soutine et Paulette Jourdain

Il me suggère aussi de passer par Google Maps pour visionner le 17 boulevard Chanzy où Soutine a séjourné au Blanc. Ce que je me suis empressé de faire. Avec Google Street View, on obtient donc ceci :


Cette "belle demeure bourgeoise", comme dit Jean-Claude, ne ressemble vraiment pas à une ferme. Sans doute l'étable dont parle Restellini est-elle une dépendance de cette vaste maison, et certainement pas le rez-de-chaussée...

Je me plonge maintenant dans l'essai de Xavier Girard. Dès la page 26, apparaissent Courbet et Greco, les deux peintres invoqués par Pierre Michon pour son enterrement creusois :

"La qualité temporelle des œuvres de Rembrandt, Le Nain, Fouquet, Greco ou Chardin qu'il observe de près au Louvre, si près que les gardiens s'en inquiètent, dès son arrivée à Paris et par la suite, jusqu'à la fin, autant que nécessaire, n'est pas le premier de ses soucis. Que lui importent, au musée du Luxembourg, devant l'Enterrement à Ornans, les circonstances historiques dans lesquelles Courbet a peint son immense tableau en 1850 (...). Il lui suffit que la bobine et l'accoutrement des enfants de choeur, du prêtre, du sacristain et des notables du patelin, choisis parmi les connaissances du peintre, les petites gens d'Ornans plutôt favorables à l'extrême droite, soient peints en pleine pâte avec franchise, sans chercher à faire "laid" ou "hideux" comme la critique lui en fera grief, il lui suffit que la personnalité que Courbet a attribuée à chacun soit restitué avec équité et que la puissance picturale du tout ensemble soit à son maximum d'intensité pour que l'Enterrement  le marque à jamais."

Courbet (par Nadar)
Et qui Xavier Girard appelle-t-il au final de ce paragraphe sur Courbet ? Rien moins que notre Pierre Michon, avec une courte citation (ici en italiques) de la page 70 du recueil d'entretiens Le roi vient quand il veut, publié chez Albin Michel en 2007 :

" Courbet avait réalisé dans des proportions, suivant un dessein et une ambition intellectuelle qui le laissent estomaqué, le vœu d'une peinture qui se place à la hauteur de ses personnages "dans un fort mouvement de sympathie, de compassion, d'équivalence". Mais Soutine n'a nullement l'ambition de représenter une catégorie sociale ou de faire le diagnostic de la société de son époque."
Un peu plus loin, page 67, on trouve une citation cette fois implicite de l'écrivain, à l'issue d'une section d'étude sur les modèles choisis par Soutine, où au passage l'on reconnaîtra aussi, au milieu de quelques autres, les peintres qui nous occupent présentement :

Ses modèles sont choisis parmi les petites gens qu'il côtoie à Paris ou dans le Midi. Il peint en majesté les pauvres de sa compagnie, à la recherche, sous le costume et la composition du personnage, de cet insaisissable qu'ont poursuivi Fouquet, Clouet, Le Greco, Rembrandt, Goya, Courbet ou Manet. [...] Comment ce genre du portrait, de face, si l'on excepte l'Homme en prière ou le Philosophe, dans la posture un peu solennelle que les photographes ont adoptée, avec cet air de stupéfaction, s'est-il imposé au peintre ? Et quel en était le ressort principal ? Dans quel but ces portraits sans nom ? Ce tête-à-tête avec la démence, la bêtise, la méchanceté, le saisissement, la stupidité ravie, le vagabondage des sentiments, l'ironie, la maussaderie, etc. ? Comment ces vies minuscules qui nous fixent au fond de leurs orbites désaxées sont-elles devenues des Soutine ? [Les italiques ici sont de Xavier Girard].

Le garçon d'étage, c. 1927
Cimetière de Crozon


lundi 12 novembre 2012

De Greco à Soutine

Alors je suis revenu devant l'église, "une petite église écrasée comme on en voit dans le Borinage, à La Drenthe ou Nuenen, au pays des tableaux et des tourbes", et j'ai relu les pages de Michon sur l'enterrement de Rémi Bakroot, "un enterrement comme tous les autres, dans Courbet, dans Greco, à Saint-Amand-Jartoudeix"(...)
Je reviens sur ces lignes de Philippe Didion, pélerin vosgien en quête de trépassé michonien. J'ai souligné dans le dernier billet le tropisme pictural du Creusois, et c'en était un autre exemple que ces références à Greco et Courbet. De Greco, c'est L'enterrement du comte d'Orgaz, qui est visé : on en trouve d'ailleurs une mention explicite à la page précédente :
L'heure approchait, Rémi ne l'entendrait pas sonner, on y pensait pour lui ; on lui mit son shako, sur la calotte bleu de ciel le casoar frémissant lui fit comme une petite âme qui s'en va ; deux camarades le prirent aux aisselles et aux pieds, et le mirent bien doucement là-dedans, à gestes déférents comme on enterre en habit guerrier un comte d'Orgaz - mais mon Dieu que celui-là portait mal la collerette.

Quant à Courbet, il est associé bien entendu à sa célèbre toile de L'enterrement à Ornans.


Avant d'aller à Crozon, la semaine dernière, j'avais passé trois jours à Amsterdam. Nous avions fait découvrir cette ville aimée entre toutes à nos deux enfants. Au passage, à Paris, j'étais allé seul au Musée de l'Orangerie pour l'exposition Soutine. L'ordre du chaos, qu'elle s'appelait. Et qu'elle s'appelle encore car vous pouvez la visiter jusqu'au 21 janvier 2013. Ne vous en privez pas, c'est du grand art. A l'entrée de l'exposition, une grande photo, noir et blanc, représente le peintre en pied, chevelure touffue, un volatile pendant devant lui à un crochet du mur de briques. La légende précise qu'elle fut prise au Blanc, dans la ferme de Zborowski, un marchand d'art polonais qui lui avait mise à disposition. Je doute d'ailleurs qu'il s'agisse d'une ferme, puisque l'adresse exacte est 17, boulevard Chanzy, en pleine ville.


Soutine séjourne donc au Blanc entre 1926 et 1928, séjour émaillé d'incidents comme en atteste  un procès-verbal pour tapage nocturne devant une maison close de la rue de Pouligny. L'Indépendant du Berry du 17 mai 1927 rapporte que « Dans la nuit du 15 au 16, les gendarmes ont dû se transporter sur la route de Pouligny au Blanc, pour y appréhender C. S., artiste-peintre parisien, qui tentait de casser la grande lanterne rouge du numéro 44 à coups de pierres, sous prétexte que l'établissement était fermé ce soir-là. Après vérification d'identité, C. S. a été relâché.» Un autre procès-verbal du 22 juillet 1927 a été établi suite à la plainte de voisins, "importunés par une odeur délétère émanant d'une remise du domicile de l'intéressé. Se rendant sur les lieux, le maréchal des logis Magasson, après s'être fait ouvrir l'endroit par une demoiselle Paulette Jourdain, a constaté que l'origine de la pestilence était redevable à des volailles en fort état de décomposition que le sieur Soutine, qui se dit artiste-peintre de profession, utilisait comme modèles."(Rapport du capitaine de gendarmerie Michel Le Brun, le 3 novembre 1942).

1925 : Le Poulet Plumé, Musée de l'Orangerie, Paris.
 Sans doute  Soutine n'a-t-il jamais montré sa peinture aux gens du crû, ce sieur qui se disait artiste-peintre ne semble avoir laissé au Blanc que mauvaise réputation. Que pouvait-on comprendre à ces volailles en putréfaction dont il faisait ensuite matière de ses toiles, émerveillé qu'il était par les nuances colorées de la pourriture ? Stéphane Zagdanski, qui considère Soutine comme un peintre du temps, peut écrire que "L’effet du temps sur la chair, c’est la putréfaction. Le pinceau de Soutine saumonise et faisande tout ce qu’il touche, il décompose. On songe évidemment à l’anecdote de la carcasse de daim servant de modèle au bœuf de Soutine et empestant toute la Ruche. On se récite à nouveau Baudelaire.
«Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir...
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague
Vivait en se multipliant.»  
Les reproductions ne rendent pas compte de la force de ses œuvres, elles ne peuvent pas en restituer l'épaisseur, la violence du geste, la vigueur de la touche, il me semble que rien jamais ne s'y repose, et que ces natures soi-disant mortes exultent de vie.

C'est la semaine suivante seulement, de passage cette fois à Tours, que j'achetai un volume sur Soutine, un essai de Xavier Girard, chez André Dimanche (qui publia naguère La Gana de Fred Deux, autre peintre-écrivain puissamment organique). Mais il est tard, j'en parlerai une prochaine fois, et je ferai le lien qui manque ici avec Michon et les autres.


Les derniers  mots de cette nuit seront ceux de Sylvie Durbec, qui m'envoya en mai 2010 un très beau texte inédit sur le rouge de Soutine. Petit extrait :

De ce rouge, de ce vert, de ce bleu, il se servirait pour opposer à l’ennui tellement de maisons et d’arbres que la peinture se ferait vivante.  Mais le travail, ce bagne qu’il avait lui-même forgé - ne devait en aucun cas s’interrompre. Sinon l’écœurement le reprendrait vite, de se savoir vivant et misérable comme il l’était, si affreusement seul au milieu des autres.
S’il réussissait à s’emparer de la couleur, alors il se précipiterait tout à l’heure dans la remise en se cognant au mobilier entassé et se remettrait à la tâche comme un forcené parce qu’il aurait avec lui ce rouge, qui brillait dans le torrent. Ce rouge, semblable à aucun autre.