"Ce qui permet de dater le voyage - mais aussi d'entendre que la vie de Bolaño se conçoit uniquement dans l'écriture -, c'est une lettre envoyée le 24 juin 1985 à Soledad Bianchi. Cette dernière la cite et commente : "la dernière fois que je suis parti d'Espagne", me dit Bolaño, avant d'entrer dans les détails : c'était avec ma grand-mère au Maroc, il n'avait pas envie d'y aller, mais il devait l'accompagner dans son aventure, et il ajoute une phrase qui me semble primordiale : "peut-être que je n'avais pas envie de voyager parce que j'écrivais beaucoup et que c'était un vertige suffisant."
Raphaël Meltz, Derniers mots d’écrivain, Cinq silences, Bayard Récits, p. 299.
Le vertige, un motif qui revient ici obstinément, avec la quasi-régularité d'une comète traversant la nuit de nos lectures. L'inconnue, d'Arthur Harari, en a été le nouveau vecteur. Il n'est que de lire quelques-unes des critiques sur lesquelles je me suis déjà appuyé. Ainsi Christian Rosset, dans Diacritik, peut-il écrire : "La narration, souvent cauchemardesque, frayant du côté du fantastique, entretient en permanence suspense et vertige (s’il fallait caractériser le film d’un seul mot, ce serait vertigineux), cheminant vers une fin dont chacun(e) décidera si elle est ouverte, aussi bien tragique que paradoxalement heureuse, ou non – (...)"
Ainsi Samir Ardjoum, dans la revue de cinéma Tsounami, qui, après avoir insisté sur le travail physique accompli sur les corps de Niels Schneider et de Léa Seydoux, écrit que "Le film devient alors une réflexion vertigineuse sur le jeu lui-même : que regarde-t-on exactement chez un acteur ? Une personne ? Un masque ? Une mémoire d’autres rôles ? Quand Léa Seydoux joue David enfermé dans le corps d’Eva, elle joue à être quelqu’un qui tente lui-même de jouer quelqu’un d’autre. Les couches de fiction s’empilent jusqu’au vertige."
Et, un peu plus haut, il avait déjà évoqué le vertige à propos du travail photographique de David Zimmerman : "Dans le film aussi, les décors ne sont jamais de simples arrière-plans : ce sont des surfaces hantées. Les photographies prises par David documentent par strates la transformation des paysages urbains, comme si chaque image contenait déjà plusieurs temporalités contradictoires. Le film entier semble construit sur cette sensation de vertige temporel : voir le présent contaminé par les fantômes du passé."
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| extrait de la BD Le cas David Zimmerman |
Rien de plus ambigu que le vertige. Sensation qui côtoie et parfois même épouse le malaise et le déséquilibre, expérience que l'on devrait (logiquement ?) repousser mais que beaucoup d'hommes recherchent pourtant. Roger Caillois, dans sa nomenclature des jeux, proposait de les répartir en jeux de compétition, de hasard, de simulacre, et de vertige. Il n'est que d'aller sur les fêtes foraines ou dans les grands parcs d'attraction pour comprendre que ce qui fascine et attire le plus ce sont ces manèges à sensations dites fortes, où les corps sont retournés, bousculés, extasiés.
Marielle Macé, dans sa belle étude, Caillois, technique du vertige, revient sur ce souvenir d'enfance rapporté par l'écrivain dans Le Fleuve Alphée, "souvenir indirect de la guerre, qu’il présente comme la première manifestation de son attirance irrésistible pour les situations de vertige" :
À la lisière d’une ville rasée, raconte donc Caillois, subsistait un terrain d’aviation militaire où continuait à se dresser « un pylône rouillé » – premier de tous les mâts de voltige et des verticalités froides qui le retiendront si souvent. L’enfant eut l’idée d’y grimper, et éprouva « pour la première fois le vertige, l’affreuse montée du vide », impression « épouvantable » mais grisante. « Je m’obligeais à poursuivre l’ascension, autant par peur que par entêtement. Après m’être calmé, je redescendis les yeux fixés au ciel, quêtant chaque fois du pied l’appui du prochain échelon », exagérant en quelque sorte les conditions du risque et l’intensité d’une plongée inverse dans la hauteur, compliquant l’effort et ses périls dans le but d’intensifier l’ivresse elle-même.
Caillois garde de cette expérience le souvenir d’« un mélange d’angoisse et de triomphe », et la met en série avec plusieurs sortes de vertiges ensuite rencontrés, où il reconnaît les manifestations dispersées d’un « besoin si général et si impérieux » qu’il s’étonne de le voir négligé. Le vertige, précise-t-il, n’est bien sûr « pas toujours physique, il peut être aussi moral ou intellectuel ». Partout on peut observer les formes de cette volupté double :
Les rites, les passions, le leurre de l’intérêt ou de la spéculation, les extases de l’érotisme ou des drogues convergent ici en un des points les plus obscurs du comportement des vivants. […] Il s’agit ici d’une exigence fondamentale, métaphysique au sens étroit du terme. Il manque quelque chose à l’homme qui ne s’est jamais senti éperdu [18].L’homme éperdu n’est pas l’homme perdu : grisé, il se tient dans le mouvement et la dynamique tournoyante de la perte, s’attirant lui-même au bord du chavirement.
Dans les jours qui suivirent, je rencontrai deux autres mentions du vertige, que je me contenterai ici de citer sans plus de commentaires :
Natalia Ginzburg, dans Vie imaginaire :
Sans nous tromper, nous pouvons dire que chaque individu a un devoir d'honnêteté. Ainsi, grossièrement, nous pouvons dire qu'il est du devoir et de l'honnêteté des poètes d'essayer d'avancer non pas en direction de la bien et de la beauté, mais en direction de la réalité. De fait, la poésie n'a aucun but, hormis donner aux hommes quelque chose de réel. [...] La réalité est exacte comme les sciences exactes, et en même temps, vacillante, incohérente, vertigineuse, perfide et infinie. C'est seulement dans la poésie, c'est-à-dire dans l'art, que la réalité révèle sa nature exacte et infinie." (p. 215-216, La poésie, octobre 1973)
Philippe Forest, Gais, innocents et sans cœur. À propos de Peter Pan, Gallimard, 2026 :
Tant qu'il dure, le perpétuel recommencement du jour, secourable, fait oublier la vertigineuse glissade vers le néant du Temps qui dévale la pente. (p. 85)
Mais ce cercle que fait le Temps, plutôt que comme un instrument de torture, il vaut mieux, je crois, le voir à la manière de la ronde qu'y forment ces chevaux de bois, desquels montent et descendent des enfants, des petits garçons et des petites filles qui, avant de grandir, de vieillir, de mourir, n'y auront jamais fait plus que quelques tours mais dont ils garderont jusqu'au bout le souvenir enchanté et qui se rappelleront toujours comment les étourdissait, les ravissait le pur mouvement auquel s'abandonne le monde, ivres de son vertige. (p. 86)



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