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lundi 20 janvier 2025

Snow is falling

Dimanche 12 janvier au soir. La Chambre d'à côté, de Pedro Almodóvar au CGR de Bourges. En version française hélas, mais il n'y avait pas le choix ce jour-là. Je suis presque surpris de n'avoir jamais parlé d'Almodóvar sur ce blog où il est tout de même souvent question de cinéma, car c'est un cinéaste que je suis depuis longtemps. Bon, il faut bien une première et c'est donc aujourd'hui. Ce qui renvoie à une autre question : pourquoi ce film-ci d'Almodóvar provoque-t-il un texte ? Mon propos n'est pas de chroniquer ma vie culturelle, absolument pas : bien des livres lus, bien des films vus n'apparaissent pas en ce lieu, en ce site. Tout simplement parce que leurs contenus ne rencontrent pas les thématiques qui m'occupent, ne croisent pas les fils narratifs qu'il me plaît de tirer. Il y faut à tout le moins une résonance. Et c'est ce que La Chambre d'à côté m'a donné : une résonance.

 

L'affiche pose bien les choses dans sa frontalité. Ingrid (Julianne Moore) et Martha (Tilda Swinton)  ont débuté leur carrière au sein du même magazine. Lorsqu’Ingrid est devenue romancière à succès et Martha, reporter de guerre, leurs chemins se sont séparés. Le film commence dans une librairie de New-York, pendant une séance de dédicace du dernier ouvrage d'Ingrid. Une amie de longue date lui apprend alors que leur amie commune Martha est gravement malade d'un cancer.

A l'hôpital où Ingrid s'est rendue sans tarder, Martha lui déclare être en phase 3 d’un cancer du col de l’utérus. Elle espère encore à cause d'un nouveau protocole de soin. Leur ancienne amitié, que les années avaient comme mise sous le boisseau, resurgit très vite : Ingrid restera au côté de Martha, d'autant plus que sa fille Michelle la délaisse (elle n'a pas connu son père et le métier de Martha l'a conduit à être une mère trop absente). Hélas, le protocole échoue et la survie est maintenant de courte durée. Martha demande alors à Ingrid de l'assister dans sa décision de mettre fin à ses jours en l'accompagnant dans "la chambre d'à côté". 

Impossible pour moi de ne pas repenser à ma jeune sœur Marie, dont les traitements de lutte contre le cancer avaient pareillement échoués, la chimio tout d'abord, puis la récente immunothérapie, dont bénéficia aussi Martha. Son souvenir était central dans deux articles récents, et le film lui-même était sorti le 8 janvier, le lendemain de son anniversaire.

Une autre résonance apparut avec la neige. Le livre que j'ai écrit (toujours inédit à ce jour) autour de Marie a pour titre La neige ne guérit pas de sa blancheur (vers emprunté à Francis Jammes), or les deux femmes regardent, au deuxième jour de leur installation dans une maison d'architecte au nord de New York, The Dead, de John Huston (1987), qui finit avec la neige recouvrant le paysage irlandais (le film se déroule à Dublin le 6 janvier 1904). Il faut d'ailleurs souligner la triple apparition du film (adapté de la nouvelle Les Morts de James Joyce, du recueil Gens de Dublin) : la première fois, c'était juste après avoir fait sa demande à Ingrid, Martha regardant la neige tomber rose sur New York (effet du changement climatique), citait la fin de The Dead, où le narrateur, Gabriel Conroy, parlait aussi de la neige tombant «évanescente, sur tous les vivants et les morts».*

 




La troisième occurrence de la neige se situe à la fin du film, quand  Michelle, la fille de Martha (interprétée aussi par Tilda Swinton), vient la voir dans cette maison qu'elle a choisi pour mourir. Ingrid essaie de dissiper le malentendu qui a brouillé les deux femmes. Au matin, allongée sur un transat, face à la forêt, Michelle se retrouve dans la même position que sa mère, qui s'est éteinte au même endroit. Et la neige tombe sur les deux femmes. Ingrid cite alors une fois encore la fin de The Dead : la neige unit les vivants et les morts.

Les grands transats de la maison font écho à ceux du tableau d'Edward Hopper, Gens au soleil, dont une reproduction est d'ailleurs visible dans un salon.

People in the sun, Edward Hopper, 1960, Huile sur toile, 102,6 x 153,4
Washinghton, Smithsonian American Art Museum

Quand Ingrid découvre Martha morte, dans sa tenue jaune, le plan général, avec ses ombres d'une netteté tranchante, est d'une texture complètement hoppérienne. Son immobilité est saisissante. Je regrette de n'avoir ici que le gros plan sur le visage de Tilda Swinton.


Une autre référence picturale, qui m'avait échappé (bien signalée par Jean-Luc Lacuve, du ciné-club de Caen, toujours précieux), se situe au moment où Martha raconte la mort de Fred, le père de Michelle, qui était parti faire la guerre au Vietnam alors que Martha était enceinte. Traumatisé par ce qu'il avait vécu là-bas, Fred avait fui, épousé une autre femme. Un jour, voyant une maison isolée en flammes, croyant entendre des cris, il s'était précipité à l'intérieur et avait succombé à l'incendie (les pompiers assurèrent ensuite que la maison était vide d'occupants). La femme de Fred s'était écroulée dans l'herbe, impuissante à le retenir. Le plan du film rappelle la toile Christina's world d'Andrew Wyeth (1948).

Christina's World, Andrew Wyeth, 1948, détrempe à l'oeuf sur bois 81.9 x 121.3 cm
New York, Museum of Modern Art.

Ceci ne doit pas donner à penser que le film croule sous les références, et que seule la connaissance de celles-ci permet de l'apprécier. Il n'en est rien. Bien au contraire, ce film, méditation sur la mort, la souffrance, l'amitié est une épure de beauté, où la douleur semble danser avec la couleur, grâce à deux grandes actrices** pleinement complices. Julianne Moore toute en écoute et regard chaleureux et doux, Tilda Swinton, d'une dignité et d'une force remarquables. Revenons à l'affiche, l'une pose ses mains protectrices sur les épaules de l'autre. La symétrie du visuel est seulement rompue par le geste de Tilda, avec son bâton de rouge à lèvres. C'est le geste qu'elle fit avant de mourir, ultime pied de nez à la camarde.

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* On relira avec plaisir ces magnifiques dernières lignes, assurément l'un des plus beaux textes dits au cinéma : "Oui, les journaux avaient raison, la neige était générale sur toute l'Irlande. Elle tombait sur chaque partie de la sombre plaine centrale, sur les collines sans arbres, tombait doucement sur le marais d'Allen et, plus loin vers l'ouest, doucement tombait sur les sombres vagues rebelles du Shannon. Elle tombait, aussi, en chaque point du cimetière solitaire perché sur la colline où Michael Furey était enterré. Elle s'amoncelait drue sur les croix et les pierres tombales tout de travers, sur les fers de lance du petit portail, sur les épines dépouillées. Son âme se pâmait lentement tandis qu'il entendait la neige tomber, évanescente, à travers tout l'univers, et, telle la descente de leur fin dernière, évanescente, tomber sur tous les vivants et les morts."

 Comme la nouvelle de Joyce, le film s'achève sur le mot "dead".  John Huston meurt dans sa maison de Newport quelques semaines après la fin du tournage de The Dead , dans la nuit du 27 au 28 août 1987, à l'âge de 81 ans. 

** Consultant leurs biographies respectives, je fus étonné de découvrir que Julianne Moore était née le 3 décembre 1960, c'est-à-dire cinq jours seulement après moi, et que Tilda Swinton était née le 5 novembre 1960, autrement dit 23 jours avant moi. Me voici littéralement "égocentré" entre les deux stars... 

mardi 2 mai 2023

Le Trésor de la Sierra Madre

Vu ce soir sur Arte un des chefs d'oeuvre de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, film tourné en 1947 presque entièrement au Mexique, une délocalisation que le cinéaste présentait comme une source d'économies mais qui ne tint pas ses promesses sur ce plan financier, puisque de contretemps en contretemps il allait finir par coûter près de trois millions de dollars, somme considérable pour l'époque. Je l'ai évoqué par ailleurs en janvier dernier dans Walter § Asja, un article où je croise le destin de B. Traven, le mystérieux auteur du roman éponyme, avec celui de Walter Benjamin. Je ne veux pas revenir là-dessus, seulement rebondir sur un détail du film, qui entre en résonance avec le thème que je défriche ces derniers jours.

Replaçons juste le contexte de façon élémentaire : deux Américains, Dobbs (Humphrey Bogart) et Curtin (Tim Holt), qui crèvent la dalle dans le port mexicain de Tampico, s'associent à Howard, un vieux chercheur d'or (joué par le propre père de John Huston, Walter - qui obtint un Oscar pour ce rôle), lequel prétend savoir où trouver un filon aurifère dans la Sierra Madre. Un billet de loterie providentiel, que Dodds avait fini par acheter à contrecoeur à un gamin tenace, leur permet d'acheter le matériel nécessaire pour l'expédition. Je passe sur celle-ci. Le filon s'épuisant, les trois décident de redescendre vers Durango, chacun portant sa part du butin accumulé pendant dix mois de travail exténuant. Alors que Dodds et Curtin sont prêts à quitter les lieux séance tenante, le vieil Howard dit qu'ils ne peuvent pas partir comme ça. « Il faut réparer la montagne après l’avoir creusée », leur dit-il. Un scrupule assez étonnant, caractéristique d'une approche animiste de la montagne, bien éloignée de la mentalité américaine d'alors. J'ignore si ce détail existe dans le roman de Traven ou s'il a été introduit par Huston dans son scénario (je penche pour la première hypothèse, car B. Traven avait un intérêt tout particulier pour les Indiens : il avait participé en tant que photographe (sous le pseudo de Traven Torsvan) à des expéditions archéologiques et ethnologiques au Chiapas et avait suivi des cours de civilisation et d'histoire indianiste à l'université de Mexico - et c'est aussi selon ses propres volontés que ses cendres furent dispersées au-dessus du Chiapas).

Tim Holt, Humphrey Bogart et Walter Huston

Huston ne s'attarde pas ceci dit sur la "réparation" de la montagne. Une ellipse plus tard, on les voit partir avec leurs mules, mais Howard a d'une certaine manière converti ses compagnons car ceux-ci partent en se retournant sur les sommets et disant "Merci".

Un peu plus tard, ils sont arrêtés dans leur progression par une cohorte d'Indiens qui demandent de l'aide. Un enfant s'est noyé et demeure inconscient. C'est Howard qui va s'instituer guérisseur et ramener le petit à la vie (il relativise tout de suite en affirmant qu'il a suffi de dix ou trois trucs de scout pour réaliser ce qui apparaît aux Indiens comme un miracle). Cet incident va le couper momentanément de Dobbs et Curtin qui continuent seuls vers la ville. Il leur confie sa part de l'or recueilli, et la tentation sera alors trop forte pour Dobbs, devenu complètement paranoïaque : au bivouac il tire sur Curtin, le laisse pour mort, et s'enfuit seul avec les mules et leur chargement. Une décision qui s'avèrera funeste.

La force du film c'est de subvertir les attentes du spectateur. Au départ, Howard a tout du vieux bonimenteur dont il faudrait se méfier à l'extrême, or il va se révéler étonnamment fiable, et d'une sagesse confondante. D'autre part, Bogart n'est pas dans la première partie du film le méchant, le salaud qu'il va devenir. Bien au contraire, on a de la sympathie pour lui, qui traîne sa misère dans un pays où il ne trouve aucune place. Il n'est même pas particulièrement cupide. Quand Curtin et lui retrouvent Mac Cormick, le patron qui les a exploités sur un chantier de charpente en ne leur versant aucune paie, ils le dérouillent dans un bar mais ne tirent de son portefeuille que l'argent qui devait leur revenir. La méfiance, la suspicion, l'avidité grandiront au fur et à mesure de la découverte de l'or : une évolution psychologique à laquelle il aurait dû être préparé car Howard avait tout dit dès le premier soir, dans l'asile de nuit où ils se sont rencontrés, sur les coeurs qui changent quand l'or apparaît. Tout était annoncé mais le destin n'en sera pas moins inexorable.

Bogart et John Huston lui-même

Cette cécité psychique de Bogart est illustrée au début du film. Dobbs tape par trois fois un riche Américain (joué par Huston lui-même), sans le reconnaître malgré son costume blanc qui tranche sur les tenues autochtones. Cette triple apparition précède la triple apparition de Gold Hat, le bandit mexicain qui attaque avec sa bande tout d'abord le train qui les emmène vers la Sierra, puis leur camp dans la montagne avant un dernier rendez-vous fatal aux abords d'un village ruiné.


Les bandits en dépouillant Dobbs n'ont d'yeux que pour les mules qu'ils tenteront de revendre au village. Ils prennent l'or pour du sable (on peut juger cette méprise peu réaliste, mais bon, en noir et blanc ça passe...), et éventrent les sacs. Quand Howard et Curtin l'apprennent et galopent vers le lieu de l'agression, il est trop tard, le Northen, le terrible vent du nord, a dispersé les précieuses paillettes, les rendant en quelque sorte à la montagne d'où elles avaient été extraites.

Howard éclate alors de rire, et finit par entraîner Curtin dans sa joie "hénaurme". 

lundi 9 janvier 2023

Walter § Asja

Le même jour où j'achète Le Vaisseau des morts de B. Traven,  j'emprunte à la médiathèque Walter § Asja, l'essai d'Antonia Grunenberg (Payot, 2022). Une histoire de passions, sous-titre du livre, qui veut rendre compte de la relation complexe qui unit Walter (Benjamin) et Asja (Lacis) à partir de leur rencontre en 1924 à Capri. Benjamin confie dès la mi-juin à Gershom Scholem, qui résidait à Jérusalem, qu'il a fait la connaissance d'une "révolutionnaire russe de Riga, une des femmes les plus exceptionnelles que j'ai rencontrées." Metteuse en scène de théâtre, elle a étudié à Moscou où elle a suivi l'enseignement de F. Kommissarjevski et les expérimentations de Meyerhold. A Munich, en cette même année 1924, elle fut l'assistante de Bertolt Brecht qui montait La Vie d'Edouard II d'Angleterre, une pièce adaptée de Christopher Marlowe. Elle joua même le fils du roi Edouard, avant de se faire expulser immédiatement après la première (elle était fichée comme communiste).

Aucun lien direct dans cette histoire avec Traven. Sauf que lorsque je replonge dans le Viva de Patrick Deville à la recherche de Traven, je découvre que l'épigraphe du roman est de Walter Benjamin : "Il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre. Nous avons été attendus sur la terre." (Sur le concept d'histoire) Le premier chapitre - à Tampico - s'ouvre d'ailleurs avec Traven, ce que je n'ai pas signalé l'autre jour, dès la quatrième phrase : "Le paysage portuaire est celui d'un film de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, grues et barges, mâts de charge et derricks, palmiers et crocodiles. Odeurs de pétrole et de cambouis, de coaltar et de goudron. Un crachin chaud qui mouille tout ça et ce soir la silhouette furtive d'un homme qui n'est pas Bogart mais Sandino."


Sandino, Augusto Sandino, qui commandera bientôt la guérilla contre les troupes américaines venus en soutien du régime conservateur d'Adolfo Diaz. "Nous pourrions le suivre, écrit Deville. [...] Nous le verrions chevaucher à la tête de son bataillon de gueux qui jamais ne sera vaincu, repoussera vers la mer l'armée d'occupation des grignons et poursuivra le grand oeuvre de Bolivar. [...] Mais nous ne le suivrons pas. Dans la brume de chaleur, un autre pétrolier norvégien, grande muraille rouge et noire, traverse le golfe du Mexique et approche du port de Tampico. A son bord, un autre révolutionnaire en exil entend les piqueurs de rouille et le cri des oiseaux marins." Celui qui va débarquer, et devenir l'un des personnages principaux du roman, n'est autre que Léon Trotsky.

Laissons donc Sandino, mais Patrick Deville aussitôt rebrousse chemin sur Traven, entendez Ret Marut : "Au fond des ruelles du port où s'allument les lampes, les conspirateurs dans l'ombre d'une arrière-salle s'assemblent autour de Ret Marut, le plus aguerri. Celui-là est arrivé au Mexique comme soutier à bord d'un navire norvégien. Il se prétend marin polonais ou allemand, révolutionnaire. Sous la casquette de prolétaire, un visage quelconque et une petite moustache qui lui fait une tête de la bande à Bonnot. A la fin de la Première Guerre mondiale, il a participé à la tentative insurrectionnelle à Munich. Condamné à mort, il a disparu, a souvent changé de nom, commencé à écrire des poèmes et des romans, à combattre la solitude par le crayon et à entasser les cahiers."

B. Traven, alias Ret Marut (photo de son arrestation à Londres en 1923)

On connait la fin tragique de Walter Benjamin, bloqué en septembre 1940 à la frontière espagnole. Désespéré, il se suicide en absorbant un grand nombre de tablettes de morphine. Dans Le Vaisseau des morts, le narrateur parvient lui aussi à cette même frontière avec l'Espagne, sans plus de précision géographique. Mais son expérience est radicalement différente de celle de Benjamin. Pour la première fois, alors qu'il avait été refoulé en Belgique, en Hollande ou en France, il est accueilli à bras ouverts. Alors qu'il est Américain, il a la bonne idée de se présenter comme un Allemand :

"Le fonctionnaire espagnol m'entraîna au corps de garde ; aussitôt tous les douaniers accoururent ; ils me tendaient la main, ils me serraient dans leurs bras. Tout juste s'ils ne m'embrassaient pas sur les joues. "Fais la guerre aux Américains et tu n'auras pas de meilleurs amis que les Espagnols !" S'ils avaient su qui j'étais, moi qui leur avais soulevé Cuba et les Philippines, je me demande encore s'ils m'auraient assommé ou seulement renvoyé dans cette zone où il m'était interdit de remettre les pieds ; en tout cas, ils m'auraient fait un autre accueil..."

Benjamin, bien qu'allemand lui-même, n'a donc pas eu la même chance. Pour en revenir à l'essai Walter § Asja, il faut convenir que sa lecture en est très accessible, mais il est superficiel en beaucoup d'endroits. Affirmer aussi qu'Asja Lacis fut "l'alpha et l'oméga" de Benjamin me semble un peu exagéré. Je me suis reporté à l'essai biographique de Bruno Tackels (énorme pavé de plus de 800 pages, Actes Sud Babel, 2009), lu en 2015, et qui est beaucoup plus documenté et subtil. Asja Lacis y occupe une place importante (pas moins de 49 entrées dans l'index). 

Une anecdote mérite d'être rapportée, qui a justement trait à cette mise en scène d'Edouard II à Munich, où Brecht voyait la naissance de son théâtre épique. Benjamin rapporte le récit de Brecht en des termes, écrit Tackels, "qui laissent injustement Asja dans l'ombre" : "La bataille  qui a lieu dans la pièce doit tenir la scène trois quarts d'heure. Brecht ne s'en sortait pas avec les soldats. Asja Lacis, son assistante, non plus. Il se tourne finalement vers Karl Valentin, alors un ami proche, qui assistait à la répétition ; désespéré, il lui demanda : "Alors quoi, que se passe-t-il avec les soldats ? Qu'est-ce qu'on en fait ?" Valentin : "Ils sont tous blêmes, ils ont peur." Cette remarque trancha. Brecht ajouta :"Il sont fatigués." Les visages des soldats furent enduits d'une épaisse couche de craie. C'est ce jour-là que fut trouvé le style de la mise en scène."Bruno Tackels concède que cette version du récit brechtien est précise, mais qu'il y manque une mention, une seule, mais d'importance : "l'idée de la craie, dont l'auteur est ici laissé dans le flou, est en réalité amenée par une femme qui fut pourtant essentielle pour les deux hommes : Asja Lacis*. Sans elle, Benjamin n'aurait pas trouvé ses intuitions capitales, sans elle Brecht n'aurait pas eu connaissance de tout ce qui s'inventait au même moment en Russie, notamment chez Meyerhold, dont elle fut l'élève. Sans elle l'idée de la craie n'aurait pas existé. Asja Lacis, ou le syndrome de la lettre volée."(souligné par Tackels)

Asja Lacis (1891 - 1979)

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* En note, Bruno Tackels mentionne la même scène décrite de son côté par Asja "dans son extraordinaire journal, Profession : révolutionnaire." Une version qui, dit-il, diffère radicalement : "[Brecht] m'entretint de son projet pour Edouard II, en particulier des scènes de soldats. Je pensais qu'il fallait maquiller tous les soldats de blanc, et les faire marcher comme des marionnettes, mécaniquement, au roulement de tambour. L'idée plut beaucoup à Brecht, il m'offrit aussitôt de travailler avec lui comme assistante. J'ai donc essayé les scènes de masse. J'ai cherché à imposer aux figurants un rythme fixe. Ils doivent garder les traits immobiles, le visage absent. Ils ne savent pas pourquoi ils tirent, ni où ils vont. Telle était ma conception." Totale inversion de la paternité, note Tackels. Elle prolonge son récit, poursuit-il,  en retombant sur le récit de Brecht, qui s'en trouve du coup complètement transformé : "Mais il manquait je ne sais quoi à ces scènes de soldats. Valentin, qui assistait à une répétition, déclara : "Ils sont blêmes - ils ont peur. " Brecht ajouta encore :"Ils sont las." Dès lors, tout alla bien - les scènes prirent un surcroît de couleur."

Et Tackels de commenter  : "La comparaison des deux récits atteste de l'impossible vérité dans l'art de la biographie." (p. 567-568)

Karl Valentin (1882- 1948)


samedi 7 janvier 2023

Le Vaisseau des morts

 A Marie


Dans un bac de livres d'occasion, j'ai déniché tout récemment un vieux livre de poche : Le Vaisseau des morts, de B. Traven. Imprimé en 1967 par Brodard et Taupin, et adapté, est-il précisé, par Philippe Jaccottet. Traven est le pseudonyme le plus connu de l'un des écrivains les plus énigmatiques du XXème siècle. La notice du vieux volume avoue son ignorance : "B. Traven serait né aux Etats-Unis dans le Middlewest vers 1890 selon les uns, ou 1900 selon d'autres, de parents suédois." Serait né... En réalité, ceci est complètement faux, comme on va le voir. 

C'est le premier livre de Traven que je découvre : je ne le connaissais que par le roman de Patrick Deville, Viva, lu en mai dernier, où il apparaît à plusieurs reprises. Et tout d'abord dans le chapitre Traven § Cravan, dont certains supposèrent qu'ils s'agissait de la même personne. Mais pas du tout (sans doute que la proximité des pseudos et une semblable volonté chez les deux hommes de brouiller les traces ont favorisé cette interprétation) : ils ne sont même jamais rencontrés en ce Mexique où Cravan, alias Fabian Lloyd, disparaît corps et bien en novembre 1918, peut-être dans le naufrage de son bateau dans l'isthme de Tehuantepec.


Patrick Deville écrit que Traven se prétend né à San Francisco (habile mensonge, toutes les archives de l'état civil ayant disparu dans le grand incendie de 1906), et que l'on mettra des années pour établir le lien avec Ret Marut, comédien puis journaliste et écrivain, éditeur et rédacteur unique d'une revue anarchiste, Der Ziegelbrenner (Le Fondeur de Brique) vendue sur abonnement. Responsable de la presse au sein de l'éphémère République des conseils de Bavière, il est arrêté le 2 mai 1919, mais réussit à s'évader. Il rejoint la Hollande puis Londres, où il est arrêté par la police : "On établira plus tard que, depuis Londres, Ret Marut a embarqué à bord du navire norvégien Hegre. Il vit de petits boulots à Tampico, écrit des poèmes et un premier roman, Das Totenschiff, Le Vaisseau des morts, décrit ces poubelles plus ou moins flottantes où s'entassent les émigrés et les affamés rescapés de la Grande Guerre."

Curieusement, Patrick Deville ne fait pas état du véritable nom de Ret Marut, Otto Feige, si l'on en croit la notice de Wikipedia, né le 23 février 1882 à Schwiebus (notice qui confesse tout de même qu'il"demeure encore aujourd'hui des doutes sur le lieu et la date de sa naissance, sur sa nationalité d'origine, ainsi que sur les conditions de son enfance et de son adolescence.") Traven accèdera à la notoriété grâce à l'adaptation de son roman Le Trésor de la Sierra Madre par John Huston, tourné en 1947 et sorti en 1948. Le film ayant décroché trois oscars, les producteurs aimeraient que l'auteur soit photographié en compagnie de Lauren Bacall et Humphrey Bogart, mais "le mystérieux Traven refuse", écrit Deville. D'ailleurs, officiellement, Huston ne rencontra jamais l'écrivain, qui lui assura cependant sa satisfaction à la lecture du scénario. Mais lors de la préproduction, Huston fit la connaissance d'un certain Hal Croves, prétendument envoyé par Traven pour le représenter. "Ils s'entendent à merveille, nous affirme Marion Langlois sur le site de la cinémathèque, si bien que le cinéaste embauche Croves comme conseiller technique. Des années plus tard, on apprendra qu'il s'agissait de Traven himself." Et Patrick Deville de conclure ainsi : "L'ancien membre des Conseils révolutionnaires de Munich devient une star invisible à Hollywood. Il continue d'utiliser le labyrinthe de ses boîtes postales pour empocher les biftons de l'industrie cinématographique capitaliste."


Que dire du roman maintenant, Le Vaisseau des morts ? Le narrateur est un marin à l'identité aussi floue que celle qu'entretint Traven tout au long de sa vie, il se dit Américain mais se retrouve sans papiers à Anvers, son navire où il exerce comme matelot de pont, le Tuscaloosa, ayant largué sans lui ses amarres. C'est le début d'une équipée qui le conduit en Hollande puis en France et en Espagne, toujours aux prises avec la douane. En désespoir de cause, il embarque sur le Yorikke, un vaisseau fantôme. J'ai crû un instant que le récit allait dévier vers le fantastique, et que ce Vaisseau des morts s'apparenterait en quelque sorte à celui qui hante Fog, le film de John Carpenter que j'ai vu hier soir à l'Apollo en compagnie de ma fille Violette.


Non, les morts ici ne sont pas des revenants, animés par une soif de vengeance un siècle plus tard après la vilenie villageoise qui les a poussés sur les récifs d'Antonio Bay, et la réalité est bien plus horrible que dans le film dit d'horreur : les morts ne sont autres que les marins embarqués sur des cargos et travaillant dans des conditions infâmes pour des paies de misère. Le narrateur devient soutier, le plus bas niveau dans la hiérarchie sociale de la navigation, le soutier qui vit dans la crasse et la cendre, celui qui enfourne le charbon dans les chaudières, le poste le plus dangereux aussi. L'anarchisme de Traven s'y laisse lire comme dans cette fin du chapitre XXX :

"Le plus drôle, c'est qu'il y a des centaines de Yorikke par toutes les mers, des centaines de vaisseaux fantômes. Chaque pays a les siens. Les plus fières compagnies, celles qui font flotter à la poupe les plus beaux pavillons, ne rougissent pas d'voir les leurs. On ne paie pas les primes d'assurances pour des prunes. Il faut que tout rapporte.

Les vaisseaux fantômes se multiplient, avec leurs cargaisons de morts. Jamais il n'y eut autant de morts que depuis la dernière guerre, et la victoire de cette liberté qui valut aux hommes le passeport, symbole de la toute-puissance de l'Etat. La tyrannie des empereurs et de leurs courtisanes a cédé le pas à la tyrannie de l'Etat et de la plus vieille religion, celle de l'Argent ; nulle n'a de meilleurs prêtres, ni de plus belles églises. Yes, Sir, c'est comme je vous le dis."

Traven s'est éteint à Mexico le 26 mars 1969 vers 18 heures. Selon ses dernières volontés, ses cendres ont été dispersées au Chiapas, où il avait séjourné en 1927-1928, rencontrant plusieurs peuples indiens. Deux jours plus tard, sa veuve communiqua à la presse que son mari était bien l’acteur, l’écrivain et le révolutionnaire allemand Ret Marut.