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dimanche 7 avril 2019

La sorcellerie des Marins

Le sorcières s'abattent sur Arte. Dans le dernier billet, je faisais état d'une synchronicité entre une lecture d'André Hardellet, en une page citant les sorcières de Hans Baldung Grien, l'inspirateur d'Agnès Varda dans Cléo de 5 à 7, et un documentaire-fiction de la chaîne franco-allemande sur les sorcières de Salem. Or le lendemain, je surpris dans l'émission 28 minutes, lors de la chronique de Xavier Mauduit, la représentation de la même gravure de Hans Baldung que j'avais reproduite dans l'article. La seule différence étant qu'elle était cette fois en couleur :

Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.


Aujourd'hui était un grand jour, pensez-donc, nous étions le premier dimanche d'avril, autrement dit jour de brocante sur l'avenue des Marins, lieu et moment magiques maintes fois évoqués ici. J'avais raté, à chaque fois pour des raisons extérieures à ma volonté, les derniers rendez-vous de l'hiver, mais là, libre comme l'air, je me fis donc un plaisir d'en arpenter à nouveau les stands, dans l'attente un rien fébrile de la merveille inattendue. Rien de bien extraordinaire ne retint pourtant mon attention, et je n'avais guère qu'un vieux Charlie-Hebdo de 1976 avec une couverture jubilatoire de Reiser ainsi qu'une étude de Malraux sur Goya, lorsque je tombai sur des cartons de livres d'art entassés en désordre, dont beaucoup écrits en allemand. Pour dix euros, le vendeur, bien content semble-t-il de lâcher cette camelote teutonne, me fit un lot de deux volumes sur Dürer. Une biographie illustrée de Peter Strieder (Nathan, 1978) et le catalogue de l'exposition de 1971 à Nuremberg qui célébrait le 500ème anniversaire de la naissance de l'artiste (un livre de 414 pages  entièrement en allemand mais présentant apparemment une grande partie de l’œuvre gravée et peinte).



Ce soir, je repensai à un autre livre acheté l'an dernier sur cette même brocante : le Dictionnaire du Diable, de Roland Villeneuve (Pierre Bordas et fils, 1989). Je ne m'en étais guère servi jusque-là, et je me suis demandé si une entrée, sur les deux mille que compte l'ouvrage, n'avait pas été réservée à Hans Baldung. Eh bien pas du tout, Baldung qu'on convoque donc sur Arte quand on parle de sorcellerie en Pologne (des prêtres polonais ont brulé récemment des livres des sagas Harry Potter et Twilight pour « lutter contre la sorcellerie »), Baldung donc n'apparaît pas dans cette encyclopédie du diable.

En revanche, à l'entrée "sorcières", je retrouvai Albrecht Dürer, avec une gravure de 1497 (ou 1491), Les quatre sorcières.



Où l'on voit que la nudité, que ce soit chez Baldung ou chez Dürer (les deux œuvres ne sont d'ailleurs distantes que de quelques années), semble aller de pair avec la sorcellerie.

Sur la même page 358 de l'ouvrage de Roland Villeneuve, on trouve une photo des Sorcières de Salem, dans une mise en scène de Raymond Rouleau (1954), d'après la célèbre pièce d'Arthur Miller (The Crucible, 1952) qui s’inspirait d’une histoire vraie – un procès en sorcellerie dans la ville de Salem, Massachusetts, en 1692 – pour proposer une métaphore du maccarthysme. "A trois siècles d’intervalle, écrit Olivier Père, les Etats-Unis étaient de nouveau en proie au fanatisme, à la délation, à l’hystérie collectives et à des peurs irrationnelles qui déchiraient les Américains entre eux, avec des victimes dont la vie fut brisée, accusées sans preuve par l’opinion publique et des représentants impartiaux de la justice. La petite communauté de Salem, sous l’égide du clergé protestant ultra puritain, est le théâtre d’un drame où les différents politiques et religieux entre habitants et les tensions sexuelles inavouables se règlent hypocritement en convoquant le diable et la sorcellerie." Simone Signoret et Yves Montand, qui avaient interprété la pièce à 280 reprises à Paris dès 1955 (dans une traduction de Marcel Aymé), furent à l'origine de son passage au cinéma. Le film, dont ils étaient coproducteurs, fut tourné en RDA en 1957, dans une adaptation de Jean-Paul Sartre.

Yves Montand et Mylène Demongeot dans Les Sorcières de Salem de Raymond Rouleau
Dernière petite facétie synchronistique (où la partie du clergé polonais brûleur d'Harry Potter verrait sans doute la patte du Malin) : cette recension des films vus dans la Notule Dominicale de Culture Domestique du 7 avril (ce jour donc) de l'excellent Philippe Didion (publication à laquelle je suis abonné depuis longtemps et que je vous conseille vivement), recension où figure notre film en question (notez qu'il ne passait pas à la télévision cette semaine, sauf erreur de ma part) :


On voit aussi dans la liste le premier film d'Agnès Varda, La Pointe-Courte. La boucle en somme est bouclée.

mardi 3 octobre 2017

# 236/313 - 8 ½

La pluie tombe verticale à l'aplomb des immeubles dorés par le soleil couchant. A ma fenêtre du deuxième étage, je profite des derniers feux de ce jour mouillé. Comme si je cherchais dans cette vision extérieure l'appui de réalité qui m'aidera à entrer une nouvelle fois dans les images cinématographiques que je butine intensément en cette période. L'arbre dont je ne sais pas le nom, au centre du parvis, tout à la fois flambe et ruisselle.

Je viens de regarder sur Mubi 8 1/2 de Federico Fellini, sorti en 1963. Un de ses plus grands films (à ce qu'on dit), que je n'avais pas encore vu (en fait, j'ai d'énormes lacunes dans ma culture filmique). J'ai moins d'attirance pour son œuvre que pour celles de Tarkovski et de Kurosawa, mais ce passage dans Mubi m'incite à aller y voir de plus près. Et j'avoue que la première heure me laisse dubitatif, je coupe avec une virée à Noz sur le boulevard (qui s'avère peu fertile pour une fois, mais c'est tant mieux car j'ai bien ici assez à me mettre sous la dent), et quand je reprends l'intérêt croît. Il faut dire que je croise aussi les thèmes qui me poursuivent, en une série d'échos saisissants. Ainsi en est-il de l'épisode de la Saraghina, femme plantureuse, sauvage, que le personnage principal, enfant, va regarder, avec d'autres gamins, danser la rumba sur la plage, ce qui lui vaut une sévère réprimande, avec humiliations à la clé, de la part des autorités ecclésiastiques. C'est ni plus ni moins le thème de la Sorcière qui sévit encore en plein XXème siècle.


8½  c'est l'histoire d'un réalisateur, Guido Anselmi, interprété par Marcello Mastroianni, qui traverse une crise : il ne parvient pas à commencer le tournage de son film, subit les pressions de ses producteurs et les critiques d'un scénariste français imbuvable, et vit un déchirement constant entre sa femme Luisa (Anouk Aimée) et sa maîtresse Carla (Sandra Milo), tout en rêvant de la femme lumineuse incarnée par Claudia Cardinale. Le film qu'il projette a bénéficié d'une infrastructure considérable, qu'on soupçonne ruineuse : les quelques éléments dont on dispose laissent penser qu'il s'agit d'un film de science-fiction, post-apocalyptique, ce qui bien sûr renvoie pour nous à La Jetée (créé la même année 1962) et, plus près de nous, à Interstellar.


Sur le film, je n'ai pas trouvé d'analyse plus éclairante que celle de Pacôme Thiellement, sur son site. Le texte est issu d'une conférence qu'il donna le 17 février 2014 au cinéma Kosmos de Fontenay-sous-Bois. On y découvre notamment la passion de Fellini pour Jung, à travers la figure de son psychanalyste, Ernst Bernhard :
"La sarabande des médiums, gourous pseudo-orientaux, psychothérapeutes new age, commencera vraiment dans Juliette des Esprits (1964) mais est déjà le produit d’une crise spirituelle auquel on peut associer le nom de Carl Gustav Jung et celui du psychanalyste de Fellini, le mystérieux Ernst Bernhard, de son vrai nom Hajim Manahem. Rescapé d’un camp de concentration calabrais, adepte du Yi King, passionné d’ésotérisme et de magie, Bernhard avait conçu un cabinet-appartement labyrinthique et hiératique, avec de grands rideaux blancs et deux pièces pour les patients, dont l’une où personne n’entrait jamais, où derrière un épais rideau se trouvait un lit et, juste au dessus, une reproduction du saint Suaire. « Tout semblait agencé pour susciter chez le visiteur le sentiment du mystère » écrit Tullio Kezich. Ernst Bernhard mourra pendant le tournage de Juliette des Esprits, alors que le cinéaste suivait une analyse auprès de celui-ci depuis quatre ans, au rythme de trois séances par semaine, ces dernières parfois transformées en rencontres plus informelles dans une pizzéria voisine. Mais Fellini continuera de lire Jung, et ira jusqu’à faire un pèlerinage dans la tour de ce dernier, à Bollingen, dans le canton de Saint-Meinrad, près du lac de Zurich. Le petit-fils du psychologue suisse permettra au cinéaste italien de se recueillir dans une pièce de celle-ci, la « pièce de retraite », qui contenait des peintures et des petits souvenirs. « La lecture de quelques livres de Jung, dira Fellini, la découverte de sa vision de la vie ont eu, pour moi, le caractère d’une révélation joyeuse, la confirmation enthousiasmante, inattendue, extraordinaire de quelque chose qu’il me semblait avoir imaginé un tout petit peu. Je ne sais pas si la pensée de Jung a influencé mes films à partir de 8½, je sais simplement que la lecture de quelques uns de ses livres a sans le moindre doute encouragé et favorisé le contact avec des zones plus profondes, stimulé et animé mon imagination. J’ai toujours pensé que quelque chose me fait grandement défaut : je n’ai pas d’idées générales sur quoi que ce soit. La capacité m’est tout à fait étrangère d’organiser mes préférences, mes goûts, mes désirs en termes de genre, de catégorie. En lisant Jung, il me semble que je m’affranchis et me libère du sentiment de culpabilité et du complexe d’infériorité auxquels me portent constamment les limites que je viens d’évoquer »

samedi 30 septembre 2017

# 234/313 - Le vent change

En présentant naguère le principe de sérialité de Paul Kammerer, j'argumentais en affirmant que les véritables synchronicités étaient plutôt rares. Comme pour me faire mentir, j'en observai une samedi 16 septembre avec l'écrivain Daniel Rondeau, présent en même temps sur mon Ipad et sur l'écran de télévision. Or ce jeu de miroirs s'est reproduit une semaine plus tard, samedi 23. Les enfants regardaient une émission ( pour être précis, elle portait sur l'homme augmenté, Scientastik, France 4) tandis que je terminais la lecture de La promenade imaginaire, d'André Hardellet, son dernier essai. L'émission terminée, je bascule sur Arte et les dernières minutes d'un documentaire-fiction sur les sorcières de Salem :


On sait que la sorcellerie est un thème récurrent dans ces pages. Or, au même moment, je suis parvenu à la page 144 du livre d'Hardellet, et, alors qu'il n'a nullement été question de sorcellerie dans les pages antérieures, voici soudain que surgissent les sorcières, comme par enchantement, si j'ose dire...
"Parfois, au cours d'une soirée, j'ai l'intuition que, soudain, le vent change ; quelqu'un, croirait-on, s'est chargé à notre place de donner le coup de pouce providentiel et a ouvert toutes grandes les portes d'une féerie tenue cachée. L'air qui pénètre dans la pièce vient de lointaines clairières foulées par les sorcières d'Hans Baldung et, levant les yeux, vous découvrez devant vous le visage d'une femme irretouchable (c'est rarissime mais cela se produit quand même parfois). A l'instant, un ami pose sur l'électrophone l'enregistrement que vous désirez précisément entendre, un autre vous tend le verre de champagne dont vous aviez envie. Votre sabbat personnel peut commencer..." [C'est moi qui souligne]
Moments magiques que l'on ne saurait provoquer ni prévoir, qu'il faut juste vivre pleinement car leur nature est d'être éphémères. Ces synchronicités tiennent de la féerie - je reprends le mot employé par le poète -, le monde est à nouveau enchanté. Saut soudain d'une carpe dans l'étang endormi.

Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.
Ce billet est le 500ème billet d'Alluvions.

lundi 25 septembre 2017

# 229/313 - Le Marteau des sorcières

"- Je m'appelle Violetta.
Il sursaute :
- Quoi ? Comment dis-tu ?
- Je m'appelle Violetta. Vio-let-ta. Je suis née ici. Mon père est mort il y a longtemps, il était apothicaire, on l'a brûlé pour sorcellerie. Sur cette place que tu connais bien.
  Ces noms, ces paroles, ces formules, il lui semble les connaître déjà. Tout se répète. Et cet écho maléfique, ce n'est pas la vie, c'est l’œil de la peste."
 Christophe Bataille, Le rêve de Machiavel, Grasset, 2008, p. 155

Toutes les dernières chroniques s'originent, je le rappelle, dans le prêt du livre de Marcelle Bouteiller sur les sorciers et jeteurs de sort. Cela nous a conduits jusqu'à Louis Althusser et Machiavel, en apparence bien loin donc de notre point de départ. Mais voici que l'affaire se boucle sur elle-même, et que soudain je retrouve ce thème initial de la sorcellerie. Trois faits au moins en attestent.

Tout d'abord, le roman de Bataille, qui est hanté par la présence des bûchers. Sorcières prétendues qu'on martyrise et qu'on brûle sur les places des villes. Jeunes femmes livrées au bourreau pour la délectation morbide des foules hystérisées par l'épidémie. Sorcières, oui, et non sorciers, et l'on retrouve là le constat sans appel de Michelet : "Pour un sorcier, dix mille sorcières". Et Jean Palou, dans son Que sais-je ? sur la sorcellerie, confirme : "Le fait est exact".


Michelet - voici mon second exemple - Michelet qui rêve autour du dernier  Machiavel aux prises avec la peste, Michelet qui a écrit en 1862 ce livre étrange et flamboyant, La Sorcière, où il réhabilite dans un grand élan lyrique et fiévreux celle qu'il nomme une "réalité chaude et féconde". "La fécondité, étonnamment, écrivait Jacques Le Goff, Michelet la voit surtout dans l'enfantement des sciences modernes par la sorcière. Tandis que les clercs, les scolastiques, s'enlisaient dans ce monde de l'imitation, de l'enflure, de la stérilité, de l'antinature, la sorcière redécouvrait la nature, le corps, l'esprit, la médecine, les sciences naturelles : "Voyez encore le Moyen Age", a déjà dit Michelet dans La Femme (1859), "époque fermée s'il en fut. C'est la Femme, sous le nom de Sorcière, qu a maintenu le grand courant des sciences bénéfiques de la nature..." "(Les Moyen Age de Michelet, in Un autre Moyen Age, Quarto Gallimard, 1999, p. 40)

Au moment où je m'avise de ces collisions, je m'en vais chercher le Journal de Michelet resté à mon chevet. Et je suis saisi d'une sorcellerie du hasard : le marque-pages que j'ai inséré, pas un vrai marque-pages, mais une carte des éditions de Minuit, montre au-dessus du nom de Michelet, La Sorcière de Marie Ndiaye. Je n'y avais jamais fait attention jusque-là, j'en suis resté interdit quelques instants.


Troisième occurrence de la sorcellerie : au bout de l'article de l'historien Étienne Anheim, Le nom Machiavel, qui étudiait le parallèle Boucheron-Bataille, étaient cités les articles du même auteur dans les précédents numéros de cette revue Médiévales. Or, in fine, était mentionné Le diable en procès, Médiévales 44, printemps 2003. Ce numéro thématique est tout entier consacré à la démonologie et à la sorcellerie, et Etienne Anheim en était, avec Martine Ostorero, le maître d’œuvre. Il y a là un ensemble d'études savantes que je n'ai pas encore eu le temps de parcourir avec soin. Je ne citerai ici que la fin de cet article, qui se conclut lui-même sur un extrait d'Archives du Nord de Marguerite Yourcenar :
"Reste à ne pas oublier que derrière les discours érudits, la sorcellerie est avant tout « une histoire qui tue », selon la formule de Georg Modestin. Notre activité d'entomologistes du devenir occidental et notre focalisation sur les sources savantes ne doit pas effacer la réalité sociale de la répression judiciaire, connue par les très nombreuses sources de la pratique concernant la mise en accusation et l'exécution des victimes. Sabbat, sorcellerie, diable et démons sont le fruit de discours savants dont la répétition par les juges et les prédicateurs, à la manière des prophéties auto-réalisatrices, a fini par créer du réel, provoquant la mort d'hommes et de femmes sur les bûchers de l'Occident, et suscitant peut-être d'étranges pratiques dans les campagnes du xve et xvie siècles : 
une bonne partie des victimes du Marteau des sorciers [sic] et autres traités rédigés par des démonologues surexcités et lus assidûment par les juges étaient à coup sûr de pauvres hères inoffensifs qui s'étaient attiré l'antipathie des voisins par un air ou des façons bizarres, des quintes d'humeur, le goût de la solitude ou quelque autre caractéristique peu goûtée des gens (...). Mais il faut aussi compter avec ceux qu'une malignité véritable, une vague rancune contre les misères et les brimades subies, un goût décrié ou un besoin inassouvi menaient au sabbat en fait ou en songe. Après les journées passées à biner les champs de navets ou à piocher dans des tourbières, des gueux trouvaient dans le petit groupe dépenaillé, accroupi dans un hallier autour d'un tas de braises, l'équivalent de nos danses redevenues primitives, de nos musiques de grincements et de cris, peut-être de nos fumées et de nos potions hallucinatoires. Ils y satisfont l'instinct de s'agglomérer comme des larves ; ils goûtent la chaleur et la promiscuité des corps, la nudité, interdite ailleurs, le petit frisson ou le petit ricanement de l'ignoble ou de l'illicite. Le reflet des flammes qui joue sur ces misérables ne présage pas seulement la mort patibulaire, toujours préparée pour eux ; ces lueurs viennent du fond d'eux-mêmes, sinon d'un autre monde*."

Ce Marteau des sorcières (Malleus Malificarum) est l'un de ces ouvrages écrits par des clercs, ici les dominicains Henri Institoris et Jacques Sprenger, visant à stigmatiser la sorcellerie et indiquer des moyens de l'exterminer. Michelet, dans La sorcière, parle "d'âneries" et en fait une critique cinglante, pleine d'ironie :
"Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un cœur. C’est justement pour cela qu’il tue si facilement. Il est pitoyable, plein de charité ! Il a pitié de cette femme éplorée, naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l’enfant d’un regard. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du mari qui, n’étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait brûler.
Avec un homme cruel, on s’en tirerait peut-être ; mais, avec ce bon Sprenger, il n’y a rien à espérer. Trop forte est son humanité ; on est brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l’adresse, une grande présence d’esprit"
Ce Marteau des sorcières, on en retrouve enfin la trace dans le roman de Bataille, au tout début :
 "Comme la nuit vient, Machiavel écarte les roseaux et voit qu'il est seul. C'est l'heure. Il s'ébroue et se met en chemin. Ne pas réfléchir, marcher jusqu'au matin puis se jeter dans un fossé et attendre. Il ne compte plus les jours. Bientôt c'est un déluge tiède bordé de saules. Machiavel marche sans rien voir. Il se récite à voix haute le Marteau des sorcières. La peste ravive, la peste libère. Soudain il tombe sur une forme pâle : une fillette le visage plongé dans la boue. Il s'agenouille et observe sans les toucher sa nuque, ses cheveux noirs, sa robe de toile, ses jambes nues. Puis l'enfant semble bouger, sa main cherche dans la terre, non, c'est la pluie, c'est le diable."
____________________________
* M. Yourcenar, Archives du Nord, Paris, 1991, p. 990.

jeudi 7 septembre 2017

# 214/313 - Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

Je reviens à Jean Starobinski, et à son étude sur Jour sacré et jour profane. Il note que le paradigme de "l'ordre du jour" religieux "a connu une longue survie dans la littérature européenne. (...) Au XIXe siècle, et jusqu'à nos jours, les textes ne manquent pas où se manifeste un écho persistant, et parfois une nostalgie avouée de l'ancienne scansion religieuse de la journée." Et il prend Baudelaire comme exemple même de poète de la ville n'hésitant pas à y faire appel dans "les situations de désarroi." C'est bien parce qu'il était parfaitement familier avec cette tradition (son père n'avait-il pas été prêtre ?), ainsi qu'avec le latin du bréviaire, comme en témoigne Franciscae meae laudes (Les Fleurs du mal), "qu'il a pu pratiquer, en tant d'occasions, le renversement satanique et proclamer sa sympathie pour les renégats et les blasphémateurs."


La chanteuse Juliette , dans une belle interprétation de Franciscae meae laudes (2005).

Dans ce poème, Baudelaire fait un usage profane et sensuel du latin pour tisser un éloge vibrant à la femme. Regardons juste les deux premiers tercets :

Franciscae meae laudes
Novis te cantabo chordis,
O novelletum quod ludis
In solitudine cordis.
Esto sertis implicata,
O femina delicata,
Per quam solvuntur peccata!


Louanges en l’honneur de ma Françoise


Sur un mode nouveau je te chanterai,
O mignonne qui t’ébats
Dans la solitude de mon cœur.

Sois couverte de guirlandes;
O femme exquise
Grâce à qui sont absous les péchés!


Le lexique religieux est subverti : les péchés sont absous grâce à la femme, considérée habituellement sinon comme pécheresse, au moins comme source et cause des péchés...

Et pourtant, le même Baudelaire, pour lutter contre ses angoisses et ses rêves terrifiants, se prescrit parfois les mêmes rituels qui gouvernaient l'existence monastique, prière et travail, Ora et labora
Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice.
*
(...) L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge
Est soufflée, est morte à jamais !
Sans lune et sans rayons, trouver où l'on héberge
Les martyrs d'un chemin mauvais !
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge !

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
Dis, connais-tu l'irrémissible ?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
A qui notre coeur sert de cible ?
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ? (...)

Baudelaire, L'Irréparable 

Baudelaire n'est venu qu'une fois en Berry, à Châteauroux, pour y prendre, s'il m'en souvient bien, la rédaction en chef d'un journal, Le Représentant de l'Indre. Accompagné d'une demoiselle qu'il tenta de faire passer pour sa femme, il fit scandale et repartit très vite (l'anecdote fut l'objet d'une pièce écrite par François Raoul-Duval, Les Paroles dorées, que nous lûmes au théâtre Maurice Sand de La Châtre, avec la compagnie Théatralacs, emmenée par mon ami Jean-Claude Moreau.)

Il n'est donc pas resté assez longtemps pour enquêter sur les sorciers du Berry... 
J'en arrive à mon sujet principal : le livre de Marcelle Bouteiller, qui m'a quelque peu déçu. Elle reprend par exemple la chronique des procès en sorcellerie de Marlou dans le Sancerrois, en 1582. La description est très complète mais l'analyse est succincte.
Je me suis alors souvenu que je détenais les livres de quelqu'un qui avait beaucoup étudié la sorcellerie, au point d'écrire sur la question un Que sais-je ? (première édition en 1957). Cet historien, sociologue, écrivain s'appelait Jean Palou.


Il se trouve que ce Jean Palou (1917-1967) avait une résidence secondaire aux Mollets, commune de Sazeray. Après sa mort, une fondation fut créée par sa femme Christiane et quelques amis, la plupart universitaires, qui publia plusieurs œuvres encore inédites, dont celle-ci :


En reparcourant rapidement le livre, je suis tombé page 102 sur cette appréciation peu flatteuse du travail de M. Bouteiller :
"Madame Marcelle Bouteiller, avec le confusionnisme mental et le constant souci d'inexactitude qui la caractérisent, peut ainsi écrire : "Ce châtiment (la transformation de l'homme en loup) s'appelle en Poitou, "courir la galipote"(44) ou "avoir le brut", et en Berry, "courir el brou"(45)"
Les deux appels de notes sont ceux-ci :
(44) Gulipote ou plutôt ganipote (cani pedes, pieds de chien, selon l'abbé Nogues, op. cit.). Il ne semble pas que cette croyance de l'Aunis, de la Saintonge et même du Poitou, ait un rapport quelconque avec la lycanthropie. Il s'agirait bien plutôt d'un de ces animaux fantastiques qui, la nuit, se font porter sur les épaules des gens attardés ou égarés. Mais Madame Bouteiller n'en est pas à une approximation près !
(45) Marcelle BOUTEILLER : Sorciers et jeteurs de sorts, Paris, 1958, pp. 139-140. Voir sur ce très mauvais livre dont le titre est faux, puisque l'auteur ne traite exclusivement que de la Sorcellerie en Berry, notre compte rendu in "Initiation et Science", 1960.
Une exécution en règle... 

lundi 4 septembre 2017

# 211/313 - Sorciers, momie et une autre Aurélia

Donner à voir ici ce qui me remue le cerveau, m'émeut, m'instruit, me charme ou me bouleverse, c'est mon but quotidien. Je craignais il y a quelques jours une interruption de ce courant, mais voici que tout est relancé, et bel et bien, si bien même que je suis porté à modifier la forme même de ces billets : ils suivaient jusque-là une ligne unique, ne traitaient chaque fois que d'un sujet (avec ses dérives bien sûr), mais les apports d'hier soir et de ce matin changent la donne. Je n'ai pas envie de repousser leur approche à je ne sais quelle date, donc je choisis de diffracter chaque chronique en plusieurs sections, afin d'avancer de façon plurielle sur des thèmes différents. Je n'en ai pas terminé avec Ronsard et Vivre, le chef d’œuvre de Kurosawa, mais vont venir s'ajouter la sorcellerie (eh oui), et la reprise d'une méditation sur la mort (hum, c'est réjouissant tout ça...).

*
J'ai employé ci-dessus l'adjectif pluriel, dont Starobinski use pour désigner les journées de Ronsard. Il se trouve que le poète dut se défendre contre les pamphlets de certains protestants, qui le dénonçaient  comme païen et épicurien, et pour ce faire rien de mieux, selon l'usage du temps, que de décrire les activités d'une seule de ses journées. Technique inaugurée par Sénèque (Lettre 83), "reprise et affinée par la conscience chrétienne, (...) [elle] constituera , à tout le moins à partir de Pétrarque, l'une des ressources de la rhétorique défensive et de la justification personnelle. (Nous verrons Rousseau s'en servir dans tous ses textes autobiographiques dès les Lettres à Malesherbes)."

Ce ne sont là qu'extraits d'un poème de plus de cinquante vers, où apparaissent entre autres les "trois commerces" (livres, amis, femmes), ce que louera Montaigne (Starobinski note aussi que "l'ordre des activités de Ronsard ressemble assez étroitement à celui qui règle la journée laborieuse, joyeuse et pieuse de Gargantua".)
*
C'est en somme l'inverse que l'on observe chez Kurosawa : cet homme, Watanabe, qui suivit pendant toute sa carrière administrative une routine inébranlable, cet homme-là, démoli par la perspective de sa mort prochaine, ne peut se coucher sans soucy... Il va errer dans le Tokyo nocturne des plaisirs, et ce n'est qu'au matin du jour suivant qu'il va prendre la décision d'agir pour les autres. Dans l'extrait suivant, il va découvrir le surnom que la jeune fille lui donnait.


Cruelle révélation que ce surnom : La Momie. Dont il ne peut qu'accepter la vérité : il n'était bien qu'un mort-vivant derrière son bureau.

*
Acheté ce matin à Arcanes Une autre Aurelia de Jean-François Billeter (Allia, 2017). Le philosophe et sinologue y raconte la mort de sa femme Wen, d'origine chinoise, le 9 novembre 2012, après 48 ans de vie commune. Enfin, il y rapporte surtout ce que furent pour lui les mois qui suivirent, à travers les notes qu'il prit presque chaque jour. Un livre bref, intense et juste, qui n'est pas me rappeler bien sûr le Journal de deuil de Roland Barthes. Deuil dont Barthes refusait la doxa même la "mieux attentionnée du monde", et que réfute aussi Billeter :
15 déc. "Deuil", mot affreux. Affreuse aussi la loi du silence qu'observent les autres, qui me parlent de tout sauf d'elle. Craignent-ils de me causer de la peine ? Ou ont-ils peur, au fond d'eux-mêmes." (p. 26)
Ou encore, page 37 : "5 Mars. "Deuil" ? Non. Il s'agit du passage d'un bonheur à un autre - de celui de vivre avec Wen à celui d'avoir vécu avec elle. Passage agité, il est vrai. Une tourmente éprouvante."

*

Francis (Dusserre) me prête hier soir l'édition originale d'un livre dont je n'avais jamais encore entendu parler, ce qui m'a grandement étonné : Sorciers et jeteurs de sorts, par Marcelle Bouteiller (Plon, 1958). Marcelle Bouteiller était maître de recherches au CNRS et son livre s'honore d'une préface de Claude Lévi-Strauss, excusez du peu. C'est celle-ci que je lis en premier : le savant ethnologue rappelle un ouvrage antérieur Chamanisme et guérison magique (Paris, 1950) où Marcelle Bouteiller avait entrepris une comparaison entre certains sorciers sibériens et amérindiens : les chamans, et les "panseurs de secrets" européens, puis il écrit :
"Le livre qu'on va lire renouvelle cette démarche, mais à une échelle réduite et sur un nouveau plan. Un autre type de sorcier, le jeteur de sort, y est envisagé dans sa continuité historique depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours et, dans son unité géographique, grâce à des documents provenant en majorité d'une seule région : pentagone dont les villes de Romorantin, Sancerre, Nevers, Aigurande et Le Blanc marquent approximativement les sommets."[C'est moi qui souligne]
Je ne puis que vous inviter à lire le dernier billet de Rémi Schulz sur son site Quaternité : éberluant anniversaire. Nos démarches, dont j'ai pu écrire naguère qu'elles étaient parallèles, se sont récemment croisées, et les collisions que cela a engendrées sont assez "éberluantes"...