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mardi 26 novembre 2024

De pierre et d'os

Dans l'article précédent, j'ai établi un parallèle entre Madame de Sévigné (d'après le séminaire d'Hélène Cixous) et Eva, la narratrice de Dors ton sommeil de brute, de Carole Martinez. L'amour qu'elles vouent, l'une et l'autre, à leur fille est pour ainsi dire hors-norme, démesuré. Hélène Cixous parle pour Sévigné d'un amour absolument passionné et fou.

Il se trouve qu'à la même période j'ai été conduit à lire De pierre et d'os, de Bérengère Cournut (Le Tripode, 2020). Je ne l'avais pas choisi, c'est encore une fois F., le détenu que j'accompagne à la centrale de Saint-Maur dans le cadre de Lire pour en sortir, qui l'avait sélectionné dans le catalogue. De pierre et d'os n'a, à première vue, aucun rapport avec les deux œuvres précitées. C'est l'histoire d'une jeune fille inuit, Uqsuralik, qui est séparée de sa famille par une fracture nocturne de la banquise. Il va lui falloir survivre, seule dans ce paysage glacé. Elle parviendra à rejoindre un groupe, composé de trois familles, au sein duquel elle va devoir faire sa place. Aucune date n'est donnée, tous les personnages de l'histoire sont des Inuits, tout se passe donc en un temps où les Blancs n'ont pas encore pénétré cette civilisation du Grand Nord.


Uqsuralik devient la femme d'un chasseur, Tulukaraq, mais un jour celui-ci ne revient pas d'une expédition en kayak. A nouveau seule, enceinte, elle marche vers le nord en espérant atteindre un camp de chasseurs : "L'enfant que je devine en moi n'est pas plus lourd qu'une aile d'oiseau, mais il dévore mon sommeil et ma joie. / Je m'allonge sur la plage et j'attends le secours de quelqu'un. Si personne ne vient, je marcherai dans l'eau jusqu'à soulager cette vie qui me prend et qui, en hiver, ne résistera pas." (p. 65). Il est étonnant de retrouver dans ce passage une tonalité semblable à celle d'Eva qui, avant l'accouchement, affirme : "Je panique, c'est trop violent, je ne tiendrai pas, je ne veux plus être là, je veux partir." (p. 19) Et, encore plus étonnant, de revoir l'image de l'aile d'oiseau au moment-clé de l'expulsion : "Et j'expulse... un bruissement d'ailes. Je sens des plumes me caresser l'entrejambe, des dizaines d'ailes blanches battent contre mes cuisses ouvertes, je vois des oies sauvages s'échapper de mon corps, tout un vol d'oies sauvages partir à tire-d'aile avec ma douleur et gagner le ciel bleu de ce petit matin de mai."(p. 21)

Une autre figure, que l'on peut dire mythologique, intervient au moment de la naissance dans les deux romans, celle du Géant. Carole Martinez : "Haletant sous le masque qu'on m'a interdit de retirer, [...] je m'accroche à n'importe quoi, aux images qui surgissent dans ma tête, ces illustrations du Géant égoïste et de Nils Holgersson, des livres que j'adorais enfant, et que j'ai ressortis hier pour cette créature qui se fraye un chemin jusqu'à notre monde." Bérengère Cournut : "Sauniq appelle le bébé par des petits noms que je n'entends pas. Je ne vois que son visage noir devant la lampe qui vacille. Son ombre immense sur la tente me rappelle le géant qui m'avait parlé sur l'île où j'étais arrivée avec ma chienne." (p. 81)

Sauniq, la vieille chamane qui fait en somme office de sage-femme, reprend ensuite le bébé et lui murmure plusieurs noms à l'oreille. Mais le bébé ne réagit pas. Un peu plus tard, Sauniq redonne le bébé en disant : "Ta fille s'appelle Hila. C'est le nom du cosmos... et celui de ma mère." Pour Sauniq, c'est donc l'esprit de sa mère qui s'est transporté dans le corps de ce nouveau-né. Cet épisode de l'histoire est suivi par l'un des nombreux chants qui ponctuent le roman, ici appelé Chant de Sauniq à sa petite mère, où l'on peut entendre par exemple : 

Mmm mmm, arnaliara
Petite mère adorée
C'est une telle joie de te retrouver

Sauniq ayant souhaité adopter Uqsuralik, voilà une bien curieuse situation familiale, résumée à la page 88 : "J'ai maintenant une mère qui est également la fille de ma fille, et dont je suis aussi la grand-mère : nous sommes un cycle de vie nous trois, et les autres se trouvent naturellement reliés à nous par leurs liens à Sauniq."

Cette intrication a des résonances avec La Recherche proustienne, aussi extraordinaire que cela puisse apparaître, compte tenu des environnements si dissemblables, la toundra et Illiers-Combray, la banquise et le boulevard Hausmann... Mais rappelons-nous, je l'ai déjà noté, Madame de Sévigné est dans La Recherche comme "l'ombre, le double, la compagne, la copine de la grand-mère et de la mère." Et Hélène Cixous d'ajouter : "Le narrateur fait réciter, rejouer par la grand-mère, qui est d'abord mère principale, la mère qui, étant deuxième mère, devient première mère une fois que la grand-mère a disparu, et le narrateur, petit à petit, lui aussi, devient Madame de Sévigné ; tout le monde est un peu Madame de Sévigné dans cette affaire." (p. 296)

Les frères Proust et leur grand-mère paternelle Virginie Proust, vers 1876.
 

Il y a entre les trois oeuvres (Sévigné/Proust, Cournut, Martinez) un jeu d'échos formidable. Dors ton sommeil de brute comporte aussi un personnage de chamane. Miria, femme-médecine navajo qui va avoir un rôle essentiel à la fin du livre. Mais il faut avant cela évoquer l'événement déclencheur, un cri formidable poussé par tous les enfants de la planète pendant leur sommeil. Un rêve collectif qui court à la vitesse de la rotation terrestre dans la nuit du 1er au 2 février. Bientôt suivi d'autres rêves qui font intervenir des grenouilles puis des moustiques, entraînant des désordres considérables où l'un des personnages, Serge, un colosse solitaire, vraie résurgence de la figure du Géant, voit une réédition des neuf plaies d’Égypte de la Bible. Nageant en pleine irrationalité selon Eva, neurologue de profession, spécialiste justement de l'étude des rêves :

"J'avais toujours exploré le rêve avec nos outils occidentaux, IRM, électroencéphalogrammes, utilisé la pharmacopée pour guérir les malades atteints de troubles du sommeil paradoxal, et jamais je n'avais songé que ces gens, qui rêvaient sans verrou, étaient ailleurs considérés comme des chamans.
- Ils utilisent même les ressources qu'offre la nature pour amplifier leurs songes. Jimson weed, peyotl, ayahuasca, autant de substances sacrées dans d'autres cultures et rejetées par la nôtre. Notre propre civilisation a autrefois considéré rêves et rêveurs autrement. Dans la Bible, comme dans les mythes antiques, le divin s'est adressé aux hommes dans leur sommeil. Le rêve portait une voix universelle et prophétique. Dieu parle par des songes, par des visions nocturnes." (p. 213)

Le rêve est sans surprise un motif important dans l'histoire d'Uqsuralik. Ainsi rêve-t-elle d'un homme-lumière plusieurs nuits d'affilée. Et, un jour, au cœur d'une nuit d'hiver, Sauniq annonce aux membres du groupe qu'Uqsuralik a fait un rêve où le ciel rejoint la mer :" Nous allons bientôt recevoir de la visite." Le rêve est prémonitoire. Au septième été d'Hila, la petite fille tombe dans une langueur étrange, son corps est mou, "elle a la consistance de la glace qui fond au printemps." Elle va être sauvée par un étranger rencontré sur la banquise, un chaman lui aussi, qui va entreprendre un voyage intérieur pour sauver Hila, dont le tarniq, l'âme principale selon les Inuits, s'était envolée et "si elle ne revenait pas bien vite, son corps serait bientôt sans vie". Cet étranger c'est Atanaarjuat, l'homme rapide*, ou encore Naja, le Goéland.

De même qu'Hila est sauvé par le chaman, Lucie (qui a huit ans, autrement dit presque le même âge) a été sauvé dès le début du roman par le bon géant Serge alors qu'elle allait se noyer dans les marais. Et c'est lui qui la protège encore à la fin en la cachant dans un espace dit sacré, près d'un étang, dans une cahute** de pêcheur.

Cette fin, nous en parlerons un autre jour.

______________________

* Allusion probable au film de 2001 de Zacharias Kunuk.

** Ce mot, cahute, que l'on retrouve dans le poème de Baudelaire qui donne son titre au roman :

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.


mercredi 20 novembre 2024

Dors ton sommeil de brute

J'ai raconté dans l'article précédent, Le goût du néant, comment  a surgi cette intuition d'ouvrir sans délai, alors que la nuit était bien avancée, le roman de Carole Martinez, Dors ton sommeil de brute. Il me faut maintenant ajouter que ce ne fut pas la seule de cette journée-là. Je veux parler d'intuition. De ce mystère qu'est l'intuition, quand elle vous traverse (et croyez-bien que c'est très loin d'être tous les jours), qui vous fait abandonner tout ce que vous faisiez l'instant d'avant, imposant sa nécessité quand bien même elle se teinte aussi d'absurde. Et absurde était bien sûr le désir de replonger le 16 novembre dans Lettres de fuite, l'énorme recueil des séminaires qu'Hélène Cixous donna entre 2001 et 2004. Absurde parce que j'avais au moins trois autres livres en route ce jour-là, et qu'il eût été logique de s'en tenir là, d'en finir au moins un. Mais non, il fallait que j'y revienne, alors que plusieurs mois s'étaient écoulés depuis ma dernière incursion dans le pavé. Et voilà, je déboule donc page 295, Lettres de la mère à la mère, ou la nudité du père. Où Hélène Cixous convoque la figure de Madame de Sévigné. Et ma première réaction, c'est plutôt du recul. Quoi, Madame de Sévigné, que je ne connais guère que par les lointains souvenirs de la classe de Français au lycée, qu'est-ce qu'une Madame de Sévigné peut encore nous dire en ce XXIème siècle ? Et puis j'avance tout de même parce que Cixous n'en reste pas bien sûr aux clichés et qu'elle assure que Madame de Sévigné occupe une place à part dans le grand courant de l'écriture littéraire en France, qu'elle est, par exemple, bel et bien inscrite dans La Recherche de Marcel Proust : "Madame de Sévigné, elle est un personnage ; elle est là comme l'ombre, le double, la compagne, la copine de la grand-mère et de la mère." L'ombre, le double... là je commence à tendre l'oreille, on arrive tout de suite sur les motifs que je traque. Il faut lire la suite : "Quand on lit le début de La Recherche, il serait enrichissant de revenir un petit peu à Madame de Sévigné, à la fois parce qu'on entendrait aussi - Proust fait appel à elle ou la fait venir pour cela - les battements de son cœur et cette histoire absolument étonnante de relation-passion entre Madame de Sévigné et sa famille. On sait que l'objet absolu de sa passion c'est sa fille, mais il n'y a pas que la fille, toute sa famille est là, fils, enfants de la fille..., et ses affectivités, ses tendresses, ses élans, ses fureurs - parce que ce sont des fureurs - maintiennent dans un état d'exaltation une famille supplémentaire qui accompagne la famille du narrateur dans Proust."(p 296)


"Entre Madame de Sévigné et Madame de Grignan, dit plus loin Hélène Cixous, quelque chose est déplacé : Madame de Sévigné - c'est criant - a avec sa fille un rapport de liaison ; c'est un objet d'amour absolu, illimité. [...] Avec Madame de Sévigné, il n'y a pas de tabou sur l'inceste ; elle parle à sa fille, elle l'aime et elle lui déclare son amour, sa flamme d'une manière qui est hors-tabou." (p. 299)

Or, ce même 16 novembre, j'ai commencé aussi la lecture de Dors ton sommeil de brute, j'ai dépassé le poème baudelairien et découvert l'accouchement de la narratrice, une neurologue qui ne voulait pas avoir d'enfant et qui a fini par céder devant l'insistance de Pierre, son mari. A ses yeux, la naissance était quelque chose d’écœurant et d'horrifique : "Je savais bien que je n'étais pas faite pour ça ! Pour être mère ! Je n'aurais jamais dû céder, mais je cède toujours à Pierre et de plus en plus facilement." (p. 21)

Huit ans plus tard, quelques pages seulement plus loin, Eve est avec sa fille, Lucie, au bord d'un lac "rose de flamants et de sel". Et rien n'est plus pareil : "Lucie s'était installé en moi en quittant mon ventre. Un lien s'était tissé, le seul qui valait désormais à mes yeux, j'étais prise dans le tissu du monde grâce à ce nœud unique. Moi qui ne voulais pas d'enfant, j'étais fascinée par cette gamine, comme amoureuse, pire qu'amoureuse. Et désormais, plus rien n'avait d'importance, tout ce qui m'avait tenue jusque-là et obligée à précipiter ma vie : mes recherches, l'hôpital, mon couple, l'humanité qui battait de l'aile... Seule comptait la prodigieuse vitalité de Lucie." (p. 27, c'est moi qui souligne)

Comment ne pas être frappé par cette coïncidence, ces rapports mère-fille en fusion chez Madame de Sévigné et dans cette fiction contemporaine, dans ces deux textes supports de ma double intuition ?

Un troisième livre va trianguler cette résonance. Ce sera pour la prochaine.


lundi 13 novembre 2023

La fin de la jalousie

Samedi matin 11 novembre, j'avais lu ce tweet de Jacques Attali : "Question simple : aurait-il fallu cesser les combats contre l’Allemagne nazie, la laisser exister, faire fonctionner les camps de la mort et prospérer à travers les siècles, pour ne pas prendre le risque de toucher un seul civil allemand ?"

J'étais consterné : cette question soi-disant simple n'était-elle pas complètement biaisée ? On conçoit bien que la réponse est évidente aux yeux d'Attali : les bombardements sur les villes allemandes (un fait non spécifié et sous-entendu dans la question), ne pouvant être que légitimes au vu de la nature ignoble du régime nazi, légitiment à leur tour les actuels bombardement sur Gaza. Certes il y a des victimes civiles mais il faut malheureusement en passer par là pour annihiler la barbarie. 

Ce raisonnement présuppose que tous les bombardements sur l'Allemagne aient été justifiés. Or, il semble bien - c'est un euphémisme - que ce ne soit pas toujours le cas. Prenons un seul exemple parmi bien d'autres : le bombardement de Dresde le 13 février 1945. Rien n'accordait un rôle militaire décisif pour cette ville ancienne, de haute culture, qui avait, pour cette raison, été épargnée pendant cinq ans. Le but annoncé était de couper les transports vers le front allemand de l'Est, et cela aurait été possible en détruisant le pont qui franchit l'Elbe. Mais le pont est resté intact, il n'est même pas mentionné comme objectif de l'attaque. En une nuit et deux jours, près de 1 300 bombardiers larguent 2 431 tonnes de bombes « HE » (high explosive), et 1 475 tonnes de bombes « IB » (incendiary bombs, soit des centaines de milliers de bombes incendiaires), soit plus de 3 900 tonnes d'engins explosifs et incendiaires.La température est montée à plus de mille degrés. Plus de 25000 civils ont été tués (nombre que certains jugent largement sous-estimé), dix-neuf hôpitaux permanents ont été détruits ou gravement endommagés. 

Le 6 mars 1945, on évoque Dresde à la Chambre des Communes. Le travailliste Richard Stokes soulève la question : "Mis à part le bombardement stratégique, sur lequel j'ai des doutes très sérieux, et le bombardement tactique, que j'approuve s'il est effectué avec une précision raisonnable, le bombardement de terreur est, à mon avis, indéfendable, en quelque circonstance que ce soit."
Churchill, embarrassé, écrit le 28 mars à son état-major : "Je crois qu'il faut davantage se concentrer sur la destruction d'objectifs militaires, comme les industries pétrolières et les communications proches de la zone de combat, plutôt que sur des actions de terreur et une destruction arbitraire, aussi impressionnantes soient-elles."

Je puise ces informations dans Maintenant, tu es mort, Le siècle des bombes, de Sven Lindqvist (Le Serpent à plumes, 2002), déjà évoqué ici à plusieurs reprises (par exemple, le 20 avril 2022). J'y apprends que l'un des témoins de l'horreur fut l'écrivain américain Kurt Vonnegut*, prisonnier de guerre dans un abattoir de la ville, et qui survécut en se réfugiant dans les caves du bâtiment. Il participa au déblaiement des cadavres, et de son expérience s'inspira pour écrire Abattoir 5 (1969).

Couverture de l'édition originale (Slaughterhouse Five
or the Children's Crusade)

Je n'ai jamais lu Abattoir 5, un des grands classiques de la science-fiction, et l'envie est grande maintenant de combler cette lacune. Comme je vais en ville, j'en profite pour aller commander le livre à Arcanes. Ensuite, je me rends à 17 heures au rassemblement sur la place de la République pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza. Cent à cent cinquante personnes sont présentes, une seule voiture de police dans un coin de la place. Un texte commun est lu, puis chaque organisation, sans surprise, PCF, LFI, NPA, EELV, CGT, FSU,  j'en oublie peut-être, dit son petit mot, avec plus ou moins de chaleur et d'entrain. Certains (pas tous) mentionnent les massacres du 7 octobre, en appellent à la libération des otages, le leitmotiv est tout de même le cessez-le-feu. On réclame, on exige, le dernier orateur demande qu'on scande pour finir cessez-le-feu, cessez-le-feu. Je ne scande rien, les bombardements me révulsent, m'horrifient, mais je ne peux m'empêcher de ressentir quelque chose de l'ordre du dérisoire dans notre rassemblement. Il n'y aura pas de cessez-le-feu, on le sait bien, tout juste quelques pauses, dites "humanitaires". Que faire ? Je ne sais pas.

Après cela, je dois me diriger vers l'autre bout de la ville pour un dîner amical. J'ai encore du temps devant moi, alors je flâne en multipliant les détours. Découvre une épicerie fine italienne qui vient d'ouvrir récemment, y achète du Chianti et de quoi cuisiner un risotto. Puis mes pas m'entraînent vers le parc Balsan, silencieux, où les lampadaires trouent la nuit maintenant noire. Près de l'entrée la boîte à livres du Lion's club où j'ai déposé récemment toute une flopée de bouquins suite au rangement de la bibliothèque (depuis ils ont tous disparu, je soupçonne qu'il n'y a pas que de vrais lecteurs à fréquenter les lieux). Une jeune femme dépose elle aussi quelques livres. Je la laisse terminer puis repartir et, par curiosité, vais jeter un coup d'oeil (avant la razzia des aigrefins).

Et là, quelques bonnes surprises : je mets dans ma besace un roman d'un certain Lilian Auzas, Riefenstahl (Léo Scheer, 2012), avec même une dédicace de l'auteur à une certaine Gwenaëlle (est-ce la jeune femme de tout à l'heure ? ) et, surtout, La fin de la jalousie, un folio 2 euros, avec des nouvelles de Marcel Proust. Mais ce titre, La fin de la jalousie,  me dit quelque chose, je suis certain de l'avoir croisé il y a peu. Chez Toussaint ou Nothomb, très probablement.


Après une chaleureuse soirée chez les amis, je suis rentré à pied passé minuit, trois quarts d'heure sous une pluie fine par les rues et les places désertes, et quand je suis arrivé j'ai aussitôt vérifié. C'est dans Soif que je retrouvai La fin de la jalousie (un titre soit dit en passant que j'ignorais parfaitement jusque-là, et en même temps j'étais heureux de revoir la figure de Madeleine dans cet extrait) :

"Un des plus grands écrivains dira que le sentiment amoureux disparaît à la mort pour se transformer en amour universel. J'ai voulu le vérifier en allant revoir Madeleine. Avant même qu'elle s'aperçoive de ma présence, j'ai été bouleversé de la retrouver. Le souvenir de mon corps l'a prise dans les bras, elle m'a serré contre elle avec frénésie, rien n'altérait notre ferveur.
Le même écrivain aborde ce sujet dans une nouvelle intitulée La fin de la jalousie. Le narrateur, maladivement jaloux, guérit de cette maladie au moment de sa mort, et cesse simultanément d'être amoureux. Cet écrivain a une conception très spéciale de la jalousie : à ses yeux, elle constitue la quasi-totalité de l'amour." (pp. 137-138)

Amélie Nothomb ne cite pas explicitement le nom de Proust. Sans doute parce que le narrateur, en l'occurrence le Christ, n'est pas sensé connaître l'existence d'un écrivain vivant deux millénaires plus tard. Ne pas donner le nom atténue l'anachronisme.

Il n'importe. La coïncidence m'avait une fois de plus secrètement exalté. Dans ce tourbillon de l'histoire où nous nous sentons bien impuissants, elle ouvrait comme un chemin de minuscule espérance.

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* Il est né le 11 novembre 1922 à Indianapolis, il aurait donc eu 101 ans exactement s'il avait vécu jusqu'à ce jour (il est mort le 11 avril 2007 à New York).

jeudi 29 avril 2021

Adrien Roublev

Avant de revenir sur le Matthieu de Denis Guénoun, je te propose, ô patient lecteur, une petite bifurcation avec le couple Leroy/Tarkovski. Lundi dernier, j'ai en effet terminé la lecture de Vivonne, le dernier roman de Jérôme Leroy, publié à la Table ronde, et vu, le soir-même, pour la seconde fois de ma vie, le chef d’œuvre d'Andreï Tarkovski, Andreï Roublev. Entre les deux se fomentèrent aussitôt des échos si puissants que le désir d'en établir une chronique s'imposa très vite. Et j'ai l'intuition qu'une seule n'y suffira pas.


A ma droite, donc, Jérôme Leroy, plusieurs fois rencontré dans ces pages, avec ce nouveau roman, Vivonne, qui fait sauter la barrière des genres : thriller, fantastique, anticipation s'y mêlent savamment avec un autre élément littéraire peu familier de ces domaines : la poésie. L'action se déroule principalement en 2028, ce qui autorise à parler de dystopie légère, à l'instar des Furtifs d'Alain Damasio, qui consiste en somme à extrapoler certaines tendances contemporaines, mais les retours en arrière sont aussi très nombreux, sans compter le prologue et l'épilogue, qui encadrent le récit principal en nous transportant dans une temporalité plus éloignée. C'est dire si l'on a affaire à une construction complexe.

J'ai lu depuis lundi pas mal de critiques et d'avis sur Vivonne, mais je n'ai pas vu pour l'instant d'interrogation sur le pourquoi de ce titre, qui reprend le patronyme du personnage principal, le poète Adrien Vivonne, dont Leroy s'amuse à clore le roman par la bibliographie exhaustive. Il lui prête aussi nombre de ses traits, en le faisant naître par exemple à Rouen le 13 septembre 1964, tandis que lui-même est mis au monde dans la même ville le 29 août 1964. Un décalage de quinze jours qui les place néanmoins dans une certaine gémellité astrologique, placés qu'ils sont tous les deux sous le signe de la Vierge. Le livre tout entier se présente comme une quête de ce personnage, disparu mystérieusement en 2008, sur fond de décomposition de la société, en proie à une "balkanisation climatique" (mais le livre parle aussi de Libanisation) qui voit s'affronter les milices de différents clans, tandis que se profile la menace d'un Stroke, la Panne générale d'internet et de toute communication numérique (qui reprend en quelque sorte le concept d'accident intégral de Paul Virilio*).

Mais revenons sur ce nom de Vivonne, évidemment emprunté à Marcel Proust qui rebaptise ainsi le Loir qui coule à Illiers-Combray, associé à un souvenir d'enfance évoqué dans Du côté de chez Swann :

« Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois « contenant » aux flancs transparents comme une eau durcie, et « contenu » plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard avec des lignes ; j’obtenais qu’on tirât un peu de pain des provisions du goûter ; j’en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation, car l’eau se solidifiait aussitôt autour d’elles en grappes ovoïdes de têtards inanitiés qu’elle tenait sans doute jusque-là en dissolution, invisibles, tout près d’être en voie de cristallisation."

On peut suivre François Bon qui, en 2013, vient sur les lieux retrouver la Vivonne :

 

"D’abord, ci-dessus, la bande-son au Pré-Catelan d’Illiers-Combray : trois pas plus loin que le marché du vendredi sur la place de l’Église et les bruits de la route, probablement peu de différence avec ce que Marcel Proust entendait, les trois étés où il est venu à Combray, entre ses 8 et ses 11 ans.

Il y a bien les deux directions pour suivre le petit cours d’eau tranquille, entre gués et nénuphars, que Proust nomme dans son livre la Vivonne – nom pour moi associé à Poitiers où elle coule toujours. [...]

On porte chacun une Vivonne intérieure, qu’on a reconstruit comme Proust lui-même à partir de nos souvenirs d’enfance, il importe de ne pas la dissoudre au profit de la beauté ici d’une allée couverte, d’un reflet du vieux lavoir, ou de cette échappée de route qui s’envole en tournant."
Alexandre Garnier, l'ami et éditeur de Vivonne, tentant de reconstituer sa biographie, raconte l'accouchement aquatique à la clinique Semmelweiss de Rouen :

"Si je me permets cette supposition d'un lien de cause à effet entre cet accouchement et la joie d'Adrien Vivonne, c'est que décidément, à lire son œuvre, l'eau joue un rôle fondamental, originel. L'eau est l'élément bienfaiteur : celle qu'on boit et celle où on se baigne, mers, rivières, lacs. Adrien Vivonne n'était pas sportif mais il était, d'après tous les témoignages, un excellent nageur." (p. 81)
Il est temps, maintenant, d'en venir à ma gauche, autrement dit à Andreï Roublev, ce film tourné en 1966 mais que le monde ne verra qu'en 1969, au festival de Cannes, avant même le public soviétique, qui n'y aura droit qu'en 1971 (il faut dire que Brejnev, qui eut le privilège d'un visionnage exclusif, ne s'y trompa pas : malgré le fait que l'histoire se passe au XVème siècle et ne comporte pas de critique explicite du régime, il en perçut tout de même le fond contestataire et quitta ostensiblement la salle). Nous avons, ma fille Violette et moi, décidé de regarder tous les films de Tarkovski, dans l'ordre de leur sortie. Après L'enfance d'Ivan la semaine dernière, c'était donc le tour d'Andreï Roublev. Eh bien que voit-on dès le prologue (et je ne m'avise qu'à l'instant que le film et le roman sont construits identiquement avec un prologue et un épilogue), sinon un fleuve, sur le fond duquel se détache cet homme nommé Yefim qui prépare un ballon à air chaud près d'un petit village, un prototype rudimentaire de montgolfière, et parvient à s’envoler, avant d’atterrir en catastrophe sur la rive.


Le motif du fleuve revient plusieurs fois dans le film. Sur le forum dvdtoile, un commentateur, Vincentp, tient les propos suivants :

"Tarkovski place sa caméra à une hauteur de deux mètres environ et filme ses personnages en légère contre-plongée, selon la position du christ orthodoxe, dixit le documentariste Chris Marker. Des mouvements de caméras spectaculaires permettent d’accroître considérablement cette hauteur et d'observer la société russe du XV° siècle dans un plan d'ensemble. Le film s'ouvre (par le vol en ballons) et se conclut (par la fonte de la cloche) par une représentation d'un collectif composé d'anonymes. Est porté à notre regard un monde qui se situe à la frontière de la ruralité et de la petite cité organisée autour de son lieu de culte orthodoxe. Le fleuve, et la boue qui le sépare du rivage, réalisent la transition entre ces deux mondes. Aux portes de la cité existe une nature omni-présente, immense, boueuse, déifiée par les moujiks. L'air y circule de façon paisible (chute de flocons) ou tumultueuse (bruit des moustiques dans la steppe)." [C'est moi qui souligne]

Jean Douchet, dans une causerie à l'Institut Lumière sur le film, montre bien, à l'avenant, que la terre, et surtout la terre humide, est un élément essentiel dans la symbolique déployée par Tarkovski. 

Pour donner un autre exemple de parallèle entre Vivonne et Roublev, je vais choisir un autre passage, situé cette fois à la fin du livre, dans l'épilogue :

"    Adamas avait été bombardé par les bateaux des Autres.
    Aucun bâtiment ne semblait épargné. Les tavernes où aimaient traîner Titos étaient dévastées. Et on voyait des corps, toujours des corps. La Douceur ne l'avait pas préparé, ni lui, ni personne, à cette vision de la mort de masse. Une mort qui surprend dans des positions grotesques, une mort qui abîme les chairs, qui défigure.
    Dans la Douceur, quand un Ami passait de l'Autre Côté, il était entouré des siens. Les proches récitaient des poèmes d'Adrien, des chants du Grand Aveugle. Parfois, celui qui pressentait sa mort proche choisissait de partir vers le large, face au soleil : on le perdait de vue depuis la rive, il devenait écume, rayon de soleil ou poisson aux écailles scintillantes et entrait dans l'Alliance du Vivant." (p. 402)

Cette cruauté, ce chaos sont aussi au coeur de Roublev, avec l'invasion tatare qui conduit au sac de la ville de Vladimir et au massacre de ses habitants, un épisode qui conduit Andreï  à cesser de peindre et à faire vœu de silence. Dans le tableau de la fête (1408), au premier tiers du film, où il avait découvert des paysans dans leur rituel païen, dansant nus sur le bord du fleuve, il avait été attaché par un groupe d'hommes qui l'avaient menacé de noyade. Une femme, Marfa, l'avait libéré après l'avoir embrassé.Le lendemain, alors qu'il a rejoint ses compagnons et descend le fleuve en barque, des soldats arrivent et violentent les païens. Andreï détourne le regard devant Marfa qui s'enfuit en nageant, s'éloignant sans retour.


Comme je le pressentais, cette exploration des rapports entre les deux œuvres ne fait que commencer.

_____________________

* C'est aussi en 2008 que Virilio confiait dans un entretien au Monde, que le krach boursier représentait l'accident intégral par excellence. L'article finissait par ces lignes :

"Vous croyez au chaos ?

Après avoir déstabilisé le système financier, le krach risque de déstabiliser l'Etat, dernier garant d'une vie collective. Il essaie en ce moment de rassurer. Mais si la Bourse continue de baisser, c'est l'Etat qui sera à son tour en faillite, et va plonger les nations dans le chaos. Ce n'est pas du catastrophisme de ma part. Je ne crois pas au pire, je ne crois pas au chaos, c'est absurde, c'est de l'arrogance intellectuelle, mais il ne faut pas s'empêcher d'y penser. Face à la peur absolue, j'oppose l'espérance absolue. Churchill disait que l'optimiste est quelqu'un qui voit une chance derrière chaque calamité."

Le chaos, engendré par un État dépassé par les événements, est au cœur du roman de Jérôme Leroy.

mercredi 24 mars 2021

Le grand vertige de la vie qui bascule

"Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c’est une autre histoire. Ce qu’il faut dire d’abord, c’est qu’il y régnait un grand silence lourd et sans fêlure – quelque chose comme l’équilibre d’une balance. Des cris d’oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux."

Albert Camus, Noces, Le vent à Djémila

Alors j'ai lu Un vertige d'Hélène Gestern, court récit d'une soixantaine de pages lui-même suivi d'un récit encore plus court, La séparation.

Un vertige. On peut s'interroger sur ce titre, qui n'est pas véritablement explicité dans le texte. Désigne-t-il l'effet de cette rupture amoureuse qu'elle conte dès le premier chapitre ? Suivie de retrouvailles sept ans plus tard, qui conduisirent au même chaos. Toujours est-il que le mot vertige affleure en plusieurs endroits, que je me propose ici d'inventorier. En même temps je constatai l'émergence parallèle d'un autre motif, auquel j'avais failli consacrer une chronique lorsque je découvris (bien tardivement) Noces d'Albert Camus, car il est, sans doute aucun, l'un des traits saillants de cette prose magnifique : le silence.


Première occurrence, chez Hélène Gestern, du vertige page 20 (de l'édition Folio dont je me sers) :

"Durant les fêtes, j'ai séjourné trois jours à Paris, dans l'appartement que m'avait laissé une amie durant son absence. J'ai passé le lendemain de Noël à parcourir le quartier et les lieux qui avaient été les nôtres : les librairies, le Ve arrondissement, le jardin des Plantes. Chaque pas était un vertige, j'étais dans une sorte de mort intérieure, tout m'apparaissait blanc et silencieux, irréel, je ne savais plus au fil des rues ce qui restait de moi"
Désorientation, sensation de vide et d'irréalité à reparcourir les chemins qui furent autrefois ceux de l'amour partagé. L'espace est blanc et silencieux. Silence que l'on retrouve à la page suivante : la narratrice est reparti début janvier en Normandie, dans une abbaye, afin de consulter des manuscrits et elle écrit : "Dans ma chambre, le soir, j'écoutais le silence, absolu, car peu de rumeurs du monde parvenaient  jusque-là."

Cette alliance, et j'ai même envie de dire cet alliage, du vertige et du silence se retrouve page 31:

"Le temps, dévastateur, vient poser une nappe étale d'indifférence sur la situation. Le désir meurt, la souffrance du désir en même temps que lui. Le corps glisse dans son propre vertige, un espace très blanc et très silencieux où plus rien n'a droit de cité, surtout pas la pensée de l'autre." [C'est moi qui souligne]
Ce que m'évoque aussi ce passage c'est le motif proustien de l'amour oublié dans Albertine disparue : "sans sa pulsation aortique [de la jalousie], le "très haut amour", écrit encore Gestern, souvenir dévitalisé qu'aucun désir ne colore plus, n'est que le résidu d'une passion morte." Très haut amour renvoie bien sûr au poème de Catherine Pozzi, qui fut l'amante de Paul Valéry de 1920 à 1928.

Très haut amour, s’il se peut que je meure

Sans avoir su d’où je vous possédais,

En quel soleil était votre demeure

En quel passé votre temps, en quelle heure

            Je vous aimais,

La référence n'est pas anodine, car cette liaison avec Valéry est aussi une histoire toute de brûlures et de ruptures. Gil Pressnitzer écrit justement que « Vénus tout entière à sa proie attachée », elle ne pouvait posséder son amant fuyant. Elle l’orgueilleuse, ne pouvait être que la maîtresse que l’on cèle, que l’on scelle, que l’on dissimule. Après la rupture, elle ne voudra que d’une solitude fiévreuse, totale, noire. « Le prince des poètes » avait la lâcheté des hommes. Il n’en sortira pas indemne lui aussi. Les disputes incessantes, les séparations mille fois consommées, les retrouvailles en pleurs les auront tous les deux dévastés. Car il s’agit plus d’une union mystique que d’une union physique."

« Je ne sais plus si ton bras est autour de mon esprit ou ta pensée appuyée à mon corps qui te cède ». 

Catherine Pozzi et Paul Valéry

Nous retrouvons silence et vertige dans le chapitre intitulé Corps, où Hélène Gestern se dit persuadée que l'amour nous modifie biologiquement :

"Dans les jeux de l'amour, qui confondent la barrière des identités, nous rendant poreux, vulnérables, perméables, ouverts et offerts, il pourrait y avoir quelque chose qui nous ramène à la chaleur première, au cercle paisible de la chair autour de la chair, quand nous respirions encore dans un monde de silence amniotique où le froid n'avait pas pris possession de nous." (p. 42)
La rupture consommée, il faut alors composer avec le manque. Le corps devient île que seul le chat peut toucher, un fardeau quotidien sur quoi l'on doit "imprimer des attitudes, des expressions destinées à faire croire aux autres que je suis en vie alors qu'à l'intérieur tout est vide et blanc." Et la crainte survient que jamais ce corps ne puisse être à nouveau ému :

"Réapprendre la grammaire du corps d'un autre, même s'il m'arrive d'en avoir le désir fugitif, me paraît une tâche insurmontable, car ma masse organique s'est pétrifiée dans la chair de celui qui lui parlait un langage de splendeur et de vertiges."
Le dernier couple silence/vertige se situe dans le dernier chapitre, Écrire. "Écrire n'a pas été salvateur, écrit-elle. La grande souffrance s'est faite dans le silence." Et, un peu plus loin, elle s'interroge sur la "force qui nous pousse, au mépris le plus élémentaire de nous-même, dans des amours invivables, sur ce que cela suppose de défaillance - puisque l'on finit par tout abdiquer -, de masochisme et de désir de mort. Mais aussi sur la valeur intrinsèque de cette démence, celle qui nous porte hors de nous et nous permet de voir de près, au moins une fois, le grand vertige de la vie qui bascule."

Dans ce récit bref, tranchant, découpé comme au scalpel, d'autres échos étaient perceptibles, bien familiers pour moi aujourd'hui. Il y avait d'abord cette histoire de Noël solitaire, ces marches dans le centre de Paris, la mention du jardin des Plantes. C'était encore une fois, on l'aura deviné, la grande ombre de Sebald qui s'étendait sur ces lignes. D'autant plus qu'à la phrase suivante, elle raconte être allée voir le lendemain, avec un ami à peu près aussi mal en point qu'elle, une exposition sur les émigrés d'Ellis Island, "renouant avec ma fascination ancienne pour les gens sans lieu, leur regard si fixe, si grave, si poignant sur ces photographies où presque aucun d'eux ne sourit."*

Mais le plus troublant c'était encore un chapitre titré Bibliothèque nationale. Lorsqu'elle a commencé, dit-elle, à fréquenter le bâtiment Tolbiac, rebaptisé par la suite François Mitterrand, "le quartier était encore en chantier et l'avenue de France un morceau d'asphalte ouvrant sur du vide. Je crois que T. et moi étions ensemble quand j'ai pris ma première carte."

La bibliothèque est devenu pour Hélène Gestern un lieu de repli presque foetal, où là aussi le silence a tous ses droits :

"Il m'arrive aussi de plus en plus souvent, d'y aller pour rien, avec mes propres livres, et de passer simplement  quelques heures à écrire dans cet espace de silence, dont j'aime la géométrie et le calme, une fois franchi le sas utérin de l'entrée qui renvoie l'univers extérieur au loin." (pp. 59-60)

Mais cet espace n'est pas aussi pacifié que l'on pourrait croire. Six mois après la première rupture, où T. avait annoncé quitter l'Europe, elle le voit de dos, dans un couloir de la Bibliothèque, non seulement il n'avait pas quitté l'Europe mais, ajoute-t-elle ironiquement, "son chagrin avait trouvé une jolie et blonde compagnie." Sept ans plus tard, "au printemps de nos retrouvailles, nous sommes retournés à la Bibliothèque nationale ensemble. Il me disait qu'il n'avait jamais été aussi heureux dans ces lieux que ce jour-là." Un bonheur qui fut donc bref, et il a fallu revenir. Sans lui. "Remettre ses pas dans le vide du présent, refaire seul l'itinéraire enchanté que l'on fit à deux, sur une esplanade devenue chemin de croix. Le silence était surnaturel, je tournais dans un espace métamorphosé et inquiété par sa présence."

Une esplanade que Sebald évoque ainsi dans Austerlitz :

"Une fois gravies les quatre douzaines de marches aussi raides qu'étroites, opération qui même pour les visiteurs assez jeunes ne va pas sans danger, dit Austerlitz, vous voici sur une esplanade couverte des mêmes madriers striés, délimitée aux quatre coins par les tours de vingt-deux étages de la Bibliothèque et couvrant la surface approximative de neuf terrains de football, qui, littéralement parlant, vous en impose et vous écrase." (p. 375)
Après cette digression gesternienne, nous allons remettre nos pas dans la pérégrination sebaldienne.

_______________________

* Dans une étude pour la revue en ligne Textimage, intitulée Écrire avec et contre l’image,
dispositifs de l’enquête mémorielle dans Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir
de Georges Perec et Robert Bober et Les Emigrants de W. G. Sebald, Marie-Jeanne Zenetti ouvre par cette citation d'Austerlitz, p. 109 :

"Ce qui m’a constamment fasciné dans le travail photographique, c’est l’instant où l’on voit apparaître sur le papier exposé, sorties du néant pour ainsi dire, les ombres de la réalité, exactement comme les souvenirs, dit Austerlitz, qui surgissent aussi en nous au milieu de la nuit et, dès qu’on veut les retenir, s’assombrissent soudain et nous échappent, à l’instar d’une épreuve laissée trop longtemps dans le bain de développement."

Perec, autre écrivain majeur pour Hélène Gestern

vendredi 26 février 2021

On écrit toujours avec une main coupée

" (...) je rappelle ce que veut dire date. Étymologiquement, c'est du latin data, ce qui est donné ; mais c'est un reste d'expression, car l'expression complète, c'est littera data, lettre donnée. Il s'agit d'une expression latine assez récente, qui ne date pas de l'époque romaine mais du Moyen Age, du latin médiéval, et c'est une expression juridique, les premiers mots de la formule indiquant la date à laquelle un acte juridique, notarial ou autre, était rédigé ; ces lettres-là étaient données. Il nous reste de cela la date, mais aussi l'ombre de cette expression originaire, littera data, lettre donnée."

Hélène Cixous, Lettres de fuite, Séminaire 2001-2004, Gallimard, 2020, p.28. 

Je voudrais revenir sur cette affirmation de Victor Toubert : "Sebald entourait fréquemment les dates dans ses livres, y cherchant hasards, coïncidences, significations, construisant ses propres livres sur ces coïncidences." Il poursuit ainsi : "Muriel Pic a montré comment la place accordée aux dates, chez Sebald, ne correspond pas seulement à une obsession chronologique ou historique, mais remplit une fonction poétique, ces dates prenant le visage d’une anecdote ou d’une figure astrologique, formant la trame d’une constellation, d’un montage qui vise à dépayser le temps, à l’étrangéiser."*

Ce qui est extraordinaire, c'est que je retrouve cette interrogation sur la date dans Lettres de fuite d'Hélène Cixous. Et pas n'importe où, à la page qui suit celle de la citation de l'autre jour sur Albertine disparue. Au verso de Proust, elle dit revenir à ce 11 septembre 2001, à cette catastrophe qui vient de se produire à deux mois du présent séminaire, et pour cela prend une petite citation dans Schibboleth, le texte de Derrida, qu'elle dit être "scandé par une réflexion sur la date" : "Parle-t-on jamais d'une date ? Mais parle-t-on jamais sans parler d'une date ? D'elle et depuis elle ? [c'est une question de fond] Qu'on le veuille ou non, qu'on le sache, l'avoue, le dissimule, une parole est toujours datée." Le texte se réfère, dit-elle, à Paul Celan, puis elle prolonge par une plus longue citation, dont je redonne une partie ici :

"Dans certaines conditions, du moins, dater revient à signer. Inscrire une date, la consigner, ce n'est pas seulement signer depuis une année, un mois, un jour, autant de mots qui ponctuent le texte de Celan, mais aussi depuis un lieu. Tels poèmes sont datés de Zürich, Tübingen, Todtnauberg, Paris, Jérusalem, Lyon, Tel Aviv, Vienne, Assise, Cologne, Brest, etc. Au début ou à la fin d'une lettre, la date consigne un "maintenant" du calendrier ou de l'horloge ("alle Uhren und Kalender", seconde page du Méridien), autant que l'ici d'un pays, de la contrée, de la maison en leur nom propre. Elle marque ainsi, à la pointe du gnomon, la provenance de ce qui se trouve donné, en tout cas envoyé, et, que cela arrive ou non, destiné."

Couverture du calendrier de Kempten de W.G. Sebald, année 1993

Muriel Pic signale de son côté que l'agenda de Sebald est un calendrier de Kempten, dont une page, dit-elle, est reproduite dans Séjours à la campagne. Je crois bien qu'il s'agit là du seul livre de Sebald que je n'ai pas lu, je ne comprends d'ailleurs pas vraiment cette lacune. Par bonheur, j'en ai retrouvé sur le net un extrait, les vingt premières pages qui contiennent le début d'Une comète dans le ciel, une note d'almanach en l'honneur de l'ami rhénan, c'est-à-dire l'écrivain allemand Johann Peter Hebel.  Sebald affirme que s'il n'arrête pas de lire et de relire les histoires de "son almanach", c'est que "tout à fait incidemment" son grand-père, "dont la langue en de nombreux points rappelait celle de l’ami de la famille, avait l’habitude d’acheter à chaque nouvelle année un calendrier de Kempten où il consignait au crayon à encre les fêtes de ses parents et amis, la date de la première gelée, de la première chute de
neige, l’arrivée du foehn, les orages, la grêle ou autres phénomènes atmosphériques, et à l’occasion, sur les pages réservées aux notes personnelles, une recette pour fabriquer du vermouth ou de l’eau-de-vie de gentiane
."


 

Et, par bonheur encore, j'ai découvert grâce à cette recherche sur le calendrier de Kempten, la thèse de Victor Toubert, soutenue semble-t-il en 2019, et intitulée Entre le livre et la lampe : représentations et usages de l’érudition chez Pierre Michon, W.G. Sebald et Antonio Tabucchi. Je recherche le mot-clé Kempten dans ce vaste écrit de plus de 400 pages et je lis ceci : 

"Une très grande partie de l’intérêt de Sebald pour la nature et les sciences naturelles lui viendrait de son grand-père, que la sœur de Sebald décrit comme un « Naturphilosoph », connaissant le nom des plantes et leurs utilisations. Sebald tiendrait largement de son grand-père ses goûts pour les longues marches, pour le jardinage, pour les almanachs, pour le monde naturel, qui jouent des rôles particulièrement importants dans ses récits. Le grand-père de Sebald ne s’intéressait pas à la littérature, ne lisait pas de romans ou de pièces de théâtre, mais il utilisait un almanach imprimé à Kempten, dans lequel il notait les fêtes de ses proches, les dates importantes de l’année, les cycles de la lune, les saisons. C’est peut-être dans cette pratique de la lecture de l’almanach, qui fait aussi partie du monde paysan décrit par Pierre Michon, que l’on peut retrouver en partie l’origine de la fascination de Sebald pour les dates, et de son intérêt pour les coïncidences temporelles dont Muriel Pic a montré l’importance décisive dans la poétique de Sebald." (pp. 49-50, c'est moi qui souligne)

C'est Muriel Pic aussi qui cite page 10 de son étude sur la Politique de la mélancolie chez Sebald un extrait du dernier texte publié de son vivant, et daté, dit-elle, du 18 novembre 2001.

Or, le texte issu du séminaire d'Hélène Cixous est daté, lui, du 10 novembre 2001. Huit jours seulement séparent ces deux textes. Grande différence : L'un ouvre une œuvre tandis que l'autre la clôt.

Le titre de ce premier séminaire retranscrit dans Lettres de fuite est "On écrit toujours avec une main coupée". Ceci faisant référence à un passage de L'Origine de Thomas Bernhard, où il raconte le bombardement de Salzbourg : "Sur le chemin qui mène à la Gstättengasse, devant l'église du Bürgerspital j'avais marché sur un objet mou, je crus, en regardant cet objet, qu'il s'agissait d'une main de poupée [Puppenhand], mes camarades de classe, eux aussi, avaient cru qu'il s'agissait d'une main de poupée, mais c'était une main d'enfant [Kinderhand] arrachée à un enfant."

Or, la veille au soir, lisant le livre récupéré le jour-même à la librairie Arcanes, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige, de George Sebbag, commandé juste après avoir écrit la chronique sur Je cherche l'or du temps, je tombai devant le passage suivant, évoquant le poème Fata Morgana, écrit par Breton à Marseille, en décembre 1940, alors qu'il était en attente d'un bateau pour l'Amérique.

"Le 23 novembre 1407, à Paris, rue Barbette, à huit heures du soir, à la lueur des torches, le duc d'Orléans est assailli par une troupe. Il a la main droite tranchée qui sera ramassée le lendemain. Main gantée du funambule tenant une torche (couronnement d'Isabeau), main gantée du duc tenant un flambeau (bal des Ardents), main gantée tranchée (assassinat du duc). Breton tient à souligner cette série de trois mains gantées :

Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s'est toujours souvenu qu'elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois
trois fois 

Dans le collage Charles VI jouant aux cartes pendant sa folie [collage d'André Breton] se superposent le destin de Charles VI et la vie de Breton. Le comte de Foix assassine son fils. Charles VI, en raison de la maladresse de son frère, manque d'être consumé dans le buisson des Ardents, comme Yvain de Foix. Son frère, le duc d'Orléans, meurt la main tranchée." (p. 75)

La mort, c'est ce qui a frappé aussi, beaucoup trop tôt, Joseph Ponthus. L'écrivain est décédé d'un cancer à 42 ans. Il avait connu un succès foudroyant avec A la ligne, premier roman sous-titré Feuillets d'usine, où il relatait son expérience d'ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons. Sans presque aucune ponctuation, revenant sans cesse à la ligne, comme en un long poème dicté, disait-il, par les rythmes mêmes de l'usine, son texte rendait compte avec une puissance de marteau-pilon de la dureté de la condition ouvrière aujourd'hui encore. Ce matin cette disparition m'a saisi, j'ai réouvert le livre au hasard et l'attracteur étrange m'a fait cadeau de ces pages :

Je me souviens des doigts coupés de Raymond

Kopa à qui j'ai serré la main il y a plusieurs 

années de cela

(...)

A l'atelier où je bosse

J'en serre 

Des mains fauchées 

Au vestiaire

(...)

Et Kopa joue au ballon  en rentrant de la mine

Et j'essaie d'écrire comme Kopa jouait au ballon

Allez Raymond

Je bois un coup à la santé de tes doigts coupés

De la main coupée de Cendrars

De la tête trépanée d'Apollinaire

De mon pied sauvé par une coque de métal

Au bar des amputés des travailleurs des mineurs

et des bouchers (pp. 139-142)

Dans une intervention à la librairie Mollat, le 16 mai 2019, Joseph Ponthus avait dit que même s’il avait lu Marx et de nombreux livres sur la condition ouvrière, il ne s’inscrivait pas dans une tradition littéraire prolétarienne, se reconnaissant "plutôt dans ces écrivains partis à la guerre de 14 : Genevoix, Apollinaire, Aragon, Cendrars… Il se sent de cette filiation-là, comme ces ouvriers d’abattoir, psychologiquement meurtris, qui témoignent aller travailler comme ils vont à la guerre."


Dans la 66ème section, Joseph Ponthus écrit à sa femme Krystel :

"Mon épouse amour

Il y a ce poème d'Apollinaire aux tranchées qui 

m'obsède par sa beauté et sa justesse

(...)

Il y a Pontus de Tyard qui est mon ancêtre

et dont deux vers s'accordent si bien avec ces 

feuillets d'usine

"Qu'incessamment en toute humilité

Ma langue honore et mon esprit contemple"

(...)

Il y a le choeur final de la Passion selon Mathieu

de Bach que j'écoute en t'écrivant ces mots 

(...)

Il y a qu'il n'y aura jamais

De 

Point final

A la ligne

__________________________

* Il renvoie en note au texte de Muriel Pic, « Politique de la mélancolie chez W.G. Sebald. Résistance, achronologie et divination », p. 16-22 en particulier, inclus dans le recueil collectif qu'elle a dirigé, Politique de la mélancolie, à propos de W.G. Sebald, Les presses du réel, 2016, (livre offert pour mes 60 ans). 

jeudi 18 février 2021

Albertine a disparu

Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine, le philosophe Bruno Latour est interrogé en ces termes par Alexandre Lacroix : "La pensée humaine est capable de parcourir de grandes distances, de passer du local à l’universel, de généraliser. Or vous semblez refuser ces sauts, vous vous efforcez de progresser « de proche en proche ». Ce à quoi il répond : "J’ai toujours eu la volonté de ralentir, de payer le prix des déplacements. L’expression « de proche en proche » apparaît beaucoup dans mon dernier essai Où suis-je ?, et elle était déjà là dans mon premier livre La Vie de laboratoire [1979]. Mon travail consiste en effet en une espèce d’atterrissage de la pensée aussi bien que des actions. Toutes les affirmations demandent à être resituées dans leur contexte, dont dépend leur validité."

Toutes proportions gardées, il m'a semblé que cette expression "de proche en proche" - reprise aussi comme titre d'une émission de Sylvain Bourmeau sur France-Culture -, s'appliquait assez bien à ce qui s'écrit ici, pour qualifier ce tâtonnement incessant, cet itinéraire digressif qui s'invente au fil des jours. J'en veux donner un autre exemple.

Mubi, en me proposant le film de Louis Séguin, Saint Jacques Gay Lussac, avait fait résonner une harmonique au film de Coline Serreau, Saint Jacques La Mecque, avant que Pierre Michon transforme l'essai avec sa rue Royer-Collard, "tronçon sinistre" qu'il quitta à la cloche de bois. Or, le matin même où je publiai cette note, la même plateforme Mubi (qui affiche chaque jour un nouveau film) présentait cette fois Albertine a disparu, un court métrage de Véronique Aubouy


Texte de présentation : "Transposer le 6e volume de la saga de Marcel Proust dans une caserne de pompiers : voilà ce que propose Véronique Aubouy avec cette adaptation audacieuse. Un vrai pompier (et lecteur assidu de Proust !) sert de narrateur dans ce court spirituel qui greffe des éléments documentaires à l’intrigue."

Il se trouve tout simplement que j'avais entamé deux jours plus tôt la lecture d'Albertine disparue, œuvre que je n'avais encore jamais abordée (Proust étant pour moi un continent encore presque inexploré). Et si j'avais franchi ce pas, c'était grâce à Hélène Cixous, dont j'ai acheté le 20 janvier l'énorme Lettres de fuite, qui regroupe trois ans de séminaire donné de la rentrée 2001 (juste après le 11 septembre) à juin 2004 (date du dernier dialogue public avec Jacques Derrida). C'est le passage suivant qui m'a convaincu de lire Albertine disparue avant de poursuivre plus avant l'analyse déployée par l'écrivaine :

"Tout ce que j'avais oublié, qui a le statut de l'oublié, sort de l'oubli, et c'est du cadavre qui se met à parler ; c'est une expérience tout à fait exceptionnelle, d'une grande violence intérieure, et qui m'oblige, alors même que je n'arrive pas à le faire, à entrevoir ces immenses travaux d'Hercule-le-Temps, cette espèce de travail incessant que nous faisons dans le temps, alors même que nous avons tout simplifié en parlant en termes de conjugaison, et ensuite en pensant qu'il y a le passé, le présent, le futur, qui en sont que des conventions. Ces expériences arrivent exceptionnellement, Proust en étant le plus grand témoin ; ce qu'on croyait oublié revient, convoqué de manière tout à fait accidentelle, cela étant presque toujours en rapport avec la traversée de la mort ; nous ferons des haltes assez longues dans ce texte absolument extraordinaire qu'est Albertine disparue." (p. 25)
Ce que dit Hélène Cixous de Proust, comme le plus grand témoin de ces expériences de sortie de l'oubli, pourrait être aussi bien dit de Sebald, avec une intensité peut-être plus grande encore, car la violence intérieure y est  encore plus forte, la Seconde Guerre mondiale, l'extermination génocidaire, sont passées par là, et c'est plus que jamais du cadavre qui se met à parler.

Je suis retourné à tout hasard sur le site Norwich, où Sébastien Chevalier a longtemps posté d'intéressants articles sur l'écrivain, en particulier sur les lieux qu'il évoque. Il ne le tient plus guère, ainsi n'a-t-il rien publié en 2020, mais le 2 février 2021, il a tout de même posté un billet sur ses lectures de 2020. 

"Avec un retard considérable (mais le temps passe-t-il en ce moment?), je note ici la liste des textes qui ont compté pour moi en 2020. Des découvertes, mais aussi pas mal de relectures (et il y en aura d’autres) de livres dont je ne m’éloigne jamais trop comme des oasis dans les toujours possibles traversées du désert.

Janvier : Clyde Fans, de Seth, Le détail de D. Arasse (lecture exhaustive cette fois), Un paradigme, de J.-F. Billeter.

[...]

Septembre: Affranchissements de Muriel Pic, et je termine Sac d’os de Stephen King.

Octobre: Albertine disparue, de Proust, A History of solitude de D. Vincent, et Trois anneaux de D. Mendelsohn"

Affranchissements de Muriel Pic et Trois anneaux de D. Mendelsohn sont deux livres que j'ai chroniqués ici récemment. Les deux sont peu ou prou en rapport avec Sebald. C'est bien sûr la mention d'Albertine disparue, qui me transporte comme une coïncidence pétrifiante.

Dernier détail. De proche en proche, continuons d'avancer. D'un film de Mubi à l'autre, se tissent aussi des liens renversants. Au terme du périple nocturne de Jimmy, le jeune homme triste de Louis Séguin, une allusion proustienne vient s'inscrire dans le fond du plan.

 

mercredi 21 novembre 2018

Bifurcation(s)

Je voudrais tout d'abord revenir sur la vidéo de Bernard Stiegler, Éviter l'apocalypse (c'est le titre), et précisément sur les dernières minutes où il affirme que si l'on prolonge les courbes, les courbes de la démographie, du changement climatique, de la spéculation, etc., on ne peut pas s'en sortir, mais il déclare aussi qu'on peut casser la logique de ces courbes et que les systèmes dynamiques ouverts ont toujours été produits par des bifurcations de ce type. Chez lui, cette idée-force de la bifurcation ne date pas d'hier : par exemple, en 2016, dans La conversation scientifique, sur France-Culture, je lis qu'il plaidait "pour une bifurcation, une nouvelle rationalité économique, Bernard Stiegler y livrait sa vision du monde d'après la révolution numérique, un monde qui n'en est plus un, gouverné par les Data Centers et les algorithmes, un monde dangereux, en permanente instabilité, dans lequel selon lui, les individus et les groupes sont partout gagnés par le désespoir et la folie." Dans un autre article, publié à la même époque sur le site Mais où va le web ?, on peut lire : "La bifurcation qu’appelle Stiegler, c’est celle de la déprolétarisation, celle qui rend à l’homme sa capacité à concevoir une perspective créatrice au lieu d’un destin sans destination. L’exemple phare de ce type de société dite « contributive », c’est Wikipédia. Véritable bien commun, Wikipédia est la preuve que chacun peut à la fois utiliser, consommer et contribuer à un service (c’est à dire créer de la néguentropie, de l’ordre, et non pas de l’entropie, de la destruction – on est toujours dans le vocabulaire de Stiegler…)."

Je n'ai rien contre Wikipedia, que j'utilise beaucoup, comme à peu près tout le monde, mais j'ai un peu de mal à penser que l'humanité sera sauvée grâce à l'économie contributive dont l'encyclopédie en ligne est soi-disant l'un des fleurons. Je reviendrai là-dessus un autre jour, ainsi que sur cette notion d'entropie dont Stiegler fait grand usage, allant jusqu'à réécrire Anthropocène en Entropocène. En attendant, on lira avec grand profit l'article très approfondi d'Alexandre Moatti sur le site Zilsel.

Plus modestement, je voulais profiter de l'émergence de ce mot de bifurcation dans la bouche de Stiegler pour bifurquer justement sur le dossier Chris Marker dans le numéro d'Esprit de mai 2018.


Comme je me reporte à l'un des articles de cet excellent dossier, Le cinéaste et la mémoire palimpseste, de Nathalie Bittenger, je tombe précisément sur ce passage qui résonne assez étroitement avec ce qui vient d'être dit sur Wikipedia :
"La mémoire incarnée dans les images de Marker n'est donc nullement surplombante ou encyclopédique. D'autant  qu'il se méfie de la notion de mémoire collective, qu'il ne prétend jamais transcrire. Le danger de la concurrence des mémoires - "Mes morts sont plus morts que tes morts" - est souligné dans Level Five. Dans Sans soleil, après avoir retracé les violente luttes de la Guinée-Bissau pour l'indépendance à travers un document d'archives en noir et blanc, le cinéaste nous transporte à Cassaca en 1980, filmé en couleurs. D'une époque à l'autre, la transition est assurée par des plans rapprochés d'accolades. C'est à présent une fête de remise des grades qui semble sceller la réconciliation, "mais pour bien lire [la scène], il faut encore avancer dans le temps". Tout juste un an après cet embaumement filmique d'un instant de liesse, un coup d’État rompt la factice unité de ces hommes s'embrassant, le militaire volant le pouvoir au président et le jetant en prison. Commentaire de la scène immortalisée, alors que le cinéaste peut se mouvoir sur la flèche brisée des temps et nous en offrir une lecture rétrospective depuis le futur des images : "Et sous chacun de ces visages, une mémoire. Et là où on voudrait nous faire croire que s'est forgée une mémoire collective, mille mémoires d'hommes qui promènent leur déchirure personnelle dans la grande déchirure de l'Histoire." (Esprit, p. 68)

C'est un peu plus loin dans l'article que surgit le terme bifurcation(s), après l'évocation des intercesseurs que Chris Marker ne cesse de déployer dans ses films, voix off comme celle de Jean Négroni dans la Jetée, ou éléments du bestiaire favori, chat ou chouette, et Nathalie Bittinger évoque la rencontre impromptue entre Marker et Wim Wenders (filmée par celui-ci dans Tokyo-Ga (1985), dans un bar qui "porte miraculeusement le le nom de la Jetée." Marker, qui n'aime pas apparaître dans ses films, "se cache d'abord derrière une affiche ornée d'un maneki-neko (le chat porte-bonheur japonais), puis un story-board où sont dessinés un chat et une chouette : Marker glisse alors furtivement un œil sur  le côté de la feuille avant de disparaître. Dans Immemory*, le chat Guillaume-en-Egypte est un guide qui ouvre des portes cachées, fait accéder à d'autres zones du CD-Rom et propose des bifurcations infinies." [C'est moi qui souligne]

Le chat et un des rares portraits de Chris Marker dans Immemory

Nous y voici, au cœur de la création, et permettez-moi de bifurquer à mon tour : en cherchant une image du chat markérien, je débouche sur le site qui lui est consacré, et tout spécialement sur la page d'Immemory, où est reproduit le livret que le cinéaste écrivit pour le cédérom paru en 1997.


Comment dire le bonheur que j'ai à lire ces lignes ?  J'ai l'impression d'y lire la description de ma propre démarche, avec cette sensation que le supposé hasard cache un itinéraire chargé de sens, même si celui-ci ne s'éclaire jamais complètement. Mais continuons de suivre le livret :
« Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » (Du côté de chez Swann)

Chacun sa madeleine. Pour Proust c’était celle de Tante Léonie, telle que prétend encore en détenir la recette de la pâtisserie Védie, à Illiers (mais que penser alors de l’autre pâtisserie, de l’autre côté de la rue, qui affirme également être la véridique dépositaire des « madeleines de Tante Léonie » ? Déjà la mémoire bifurque). Pour moi, c’est un personnage de Hitchcock. L’héroïne de Vertigo. Et je reconnais que c’est peut-être forcer la note que de voir dans le choix de ce prénom, à l’orée d’une histoire qui est essentiellement celle d’un homme à la recherche d’un temps perdu, une intention du scénariste, mais peu importe, les coïncidences sont les pseudonymes de la grâce pour ceux qui ne savent pas la reconnaître.**" [C'est moi qui souligne]


Au nombre de ces coïncidences pseudonymes de la grâce, il faut inscrire celle qui lui fait choisir ce film de Hitchcock, Vertigo, comme sa madeleine intime. On sait (ou on ne sait pas, il faut me suivre attentivement et je suis conscient que ce n'est pas toujours une mince affaire) que j'ai entamé depuis mars dernier un Cahier des Vertiges, où je collecte toute apparition du mot vertige et ses dérivés dans mes lectures. Il se trouve que l'article de Nathalie Bittinger fut de ce point de vue une mine : dès l'entame on pouvait lire : "L’œuvre protéiforme de Chris Marker charrie une mémoire hétéroclite du XXe siècle. Vertigineuse, extrêmement puissante en termes de connexions d'images, de capture de visages ou de moments de réel transfigurés par la profondeur du commentaire, elle offre au spectateur contemporain un regard irremplaçable sur les soubresauts qui l'ont conduit au nouveau millénaire." Un peu plus loin, elle écrit : "Le vertige mémoriel et la création poétique sont à leur paroxysme quand tant de connexions résonnent  et s'incarnent dans la forme cinématographique." Sur la même page, évocation justement de Vertigo : "Chris Marker revient d'ailleurs sans cesse sur le film de "la mémoire impossible, la mémoire folle", Vertigo (1962) d'Alfred Hitchcock. Dans la Jetée, il reprend la célèbre scène du séquoia dans laquelle la jeune femme indique le tout petit espace qui correspond à son existence dans les cernes du bois de l'arbre coupé, sur lequel sont également indiquées des dates historiques courant sur plusieurs centaines d'années. Or Sans soleil cite la Jetée citant Vertigo. Alors que Sandor Krasna raconte comment il a parcouru à San Francisco tous les lieux par lesquels transitaient les personnages du film, le commentaire évoque la dimension palimpseste du cinéma, avec ses jeux de citation et de recréation : "la coupe de séquoia était toujours à Muir Woods. [...] Il se souvenait d'un autre film où le passage était cité : le séquoia était celui du Jardin des plantes, à Paris, et la main désignait un point hors de l'arbre - à l'extérieur du Temps"." Et enfin, le final de l'article, revenant sur le cédérom Immemory composé de sept zones interconnectées, mêlait vertige et bifurcation :
"L'on y déambule à sa guise, en ouvrant des recoins secrets infinis. L'entrée dans "Mémoire" advient ainsi sous le patronage de photographies diffractées de Proust et de Hitchcock au-dessus de la question "Qu'est-ce qu'une madeleine ?", avant que l'une des bifurcations possibles ne nous propose de voyager dans la mémoire "à la façon Plume", le personnage poétique inventé par Henri Michaux. Dans ce CD-Rom se trouve cachée l'une des plus belles images palimpsestes qui soit, quand du texte est apposé  sur le célèbre photogramme de Vertigo, composé de l'oeil-spirale, parfaite incarnation du travail de Chris Marker."

On retrouvera cet oeil-spirale dans l'article # 252/313 - Le test de Voight-Kampff, où je traite déjà de Chris Marker et de Vertigo

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* On peut parcourir Immemory en ligne sur le site Gorgomancy.net. Découvert lors des recherches afférentes à l'écriture de cette chronique.

** Pour comprendre parfaitement ce passage, il faut lire cet autre écran d'Immemory :



mercredi 1 mars 2017

# 51/313 - Abbott et Costello

Louis Francis Cristillo, dit Lou Costello, est né le 6 mars 1906 à Paterson, New Jersey. Et trente ans plus tard, il forme avec Bud Abbott un duo comique célébrissime aux États-Unis, vedette de 36 films entre 1940 et 1956, et pourtant à peu près inconnu en Europe, du moins en France, à l'inverse des Chaplin, Keaton et autres Laurel et Hardy. Costello était le rigolo, Abbott le straight man, celui qui garde toujours son sérieux quelles que soient les circonstances.



Lou Costello apparaît donc dans le Paterson de Jim Jarmusch. Or, c'était la seconde fois que j'apprenais l'existence de la paire burlesque. La première fois, c'était pour Premier contact, le film de science-fiction de Denis Villeneuve. Les deux extraterrestres (les Heptapodes) avec qui l'héroïne avait mission de communiquer avaient été surnommés Abbott et Costello par son collègue physicien. En France, on les connaît (un peu) sous le sobriquet des deux nigauds. Le magazine Time a tout de même jugé qu'un de leurs sketches, Who's on first (vidéo ci-dessus) sur le baseball, était le meilleur sketch du siècle. Il était basé comme bien d'autres sketches sur le quiproquo, ce qui, selon certains, pourrait expliquer le choix de Villeneuve pour qualifier des créatures avec qui on a le plus grand mal à se faire comprendre.

Je ne suis pas le seul à avoir repéré ce lien entre les deux films. Par sérendipité, je suis tombé sur cet article de 1001 ciné Le Mag, Deux par deux, illustré par ce montage :


Caroline Trenteun revient sur le sketch Who's on first, à la question Abbott répond « Who », qui est le nom du joueur, d’où l’incompréhension entre eux deux. Elle signale que ce sketch apparait aussi dans Rain Man où "Raymond (Dustin Hoffman) répète le sketch en boucle pour se déstresser quand il voit son frère (Tom Cruise) toucher ses affaires (en VF à 3’56 ici)."

Dans le bar où Paterson s'arrête chaque soir, le patron a affiché des photos des célébrités de la ville, dont Lou Costello.
Autre apparition du duo avec le cinéma du samedi soir, où Paterson et sa compagne (Golshifteh Farahani) voient Island of Lost Souls (L'Ile du Docteur Moreau, d'après HG Wells). A la séance du samedi suivant  sera projeté Abbott et Costello meet Frankenstein.


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Et puis, hier, je rencontre une troisième fois Abbott et Costello. Dans le premier roman de Trevanian, La sanction (1972). Trevanian, mystérieux auteur qui refusa toute sa vie interviews et promotions, s'abritant derrière plusieurs pseudonymes dont certains étaient des personnages de ses romans. Au vrai, il était Rodney William Whitaker, né en 1931 dans une famille pauvre de Granville, dans l'état de New York, et mort en 2005 à West Country, en Angleterre. Professeur et directeur du département de communications (décidément, la communication) à l'université du Texas à Austin, il quitte le poste dès le succès littéraire arrivé. Il choisira de vivre avec sa famille dans les Pyrénées basques. Ce lien fort avec la montagne est affirmé dans La sanction, roman d'espionnage souvent qualifié de parodique (à tort selon moi) : le héros, Jonathan Hemlock, professeur d'art, mais aussi alpiniste émérite et tueur à gages au service de la CII, doit tuer un des membres de sa cordée (mais il ne sait pas lequel des trois) pendant l'ascension de la face nord de l'Eiger, en Suisse. Le roman est adapté au cinéma en 1975 par Clint Eastwood avec le réalisateur dans le rôle de Jonathan Hemlock.

Mais venons-en à Abbott et Costello : ils apparaissent à la page 72 de la réédition chez Gallmeister, lors d'une conversation du héros avec une belle espionne noire dont il va tomber amoureux. Une audace pas si courante dans la littérature de genre de ce temps-là (d'ailleurs elle s'appelle Jemima, ce qui fait ironiquement référence à Aunt Jemima, l'équivalent américain de l'Oncle Tom, "une femme noire amicale, obséquieusement soumise, ou agissant en protectrice des intérêts des blancs").

Voici l'extrait en question :

"Jemima fronça les sourcils.
- Vous savez quoi ? J'ai l'impression que vous n'êtes pas quelqu'un de gentil.
- La gentillesse est une qualité surestimée. Être gentil, c'est la façon dont un homme fait son chemin dans la société s'il n'a pas l'étoffe d'être dur ou la classe d'être brillant.
- Belle citation. Je pourrai l'utiliser ?
- Oh ! Vous ne vous en ferez sans doute pas faute.
- Ah ah... Johnson à Boswell ?
- James Abbott Mac Neill Whistler à Wilde. Mais ça n'était pas mal trouvé.
- Un gentleman aurait fait comme si j'avais raison. C'est vrai que vous n'êtes pas gentil.
- J'essaierai de rattraper ça en étant d'autres choses. Spirituel ou poétique, peut-être. Ou même terriblement intéressé par vous. Ce qui est d'ailleurs la vérité.
Ses yeux pétillèrent.
- Vous vous moquez de moi.
- J'en conviens. Tout ceci n'est qu'une façade. Je dissimule mon hypersensibilité et ma vulnérabilité sous un masque impénétrable de séducteur urbain.
- Voilà maintenant que vous me montez un numéro à l'intérieur de votre numéro.
- Ça vous fait quel effet de vous retrouver dans un sketch d'Abbott et Costello ?"
Curiosité : dans le dialogue apparaît un autre Abbott, celui que l'on désigne plus communément sous le nom de Whistler, le peintre dont Marcel Proust s'inspirera pour créer son personnage d'Elstir.

Whistler, autoportrait (1872)
Whistler et Wilde, autre duo spirituel, les Abbott et Costello du XIXème.

Philip William May
English, 1864-1903
Oscar Wilde and Whistler, 1894