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jeudi 30 décembre 2021

i tau fenua i Bora-Bora

A Vierzon le 17 décembre pour aller chercher mon fils à la gare. J'arrive sur le parking à 8 h 30, bien en avance, le train ne devant arriver qu'à 9 h 15. Las, je reçois un message : le train venant de Nantes a été arrêté une heure à Angers, et n'arrivera pas avant 10 h 55. Me voilà donc contraint d'attendre deux heures et demie dans cette bonne ville, pas spécialement réputée pour ce que le jargon actuel nomme attractivité

N'importe, cette ville proche de chez moi, je la connais si peu, elle doit bien receler quelques petites parcelles de beauté. Je m'en vais donc à pied vers le centre-ville, et descends vers l'Yèvre, qui se jette un peu plus loin dans le Cher. Un vieux pont, un jardin art déco sur une île, un sentier qui longe les eaux rapides de cette rivière où se mêlent les lettres du rêve, et mène jusqu'au vieux canal de Berry et ses rives solitaires. Je croise peu de monde, quelques promeneurs, des ouvriers municipaux dont l'un, équipé de cuissardes, racle le fond d'un bassin aux bordures de mosaïque. Je goûte l'instant, avant de me réfugier dans un Patapain pour un chocolat chaud et lire quelques lignes du recueil de nouvelles d'Ursula K. Le Guin, Aux douze vents du monde. J'essaie tout de même, en incorrigible addict de l'imprimé, de repérer une librairie, mais il semblerait que la dernière librairie indépendante ait mis la clé sous la porte. Dans le centre, la seule offre possible est l'espace culturel Leclerc. Elle ouvre à dix heures, je vais y tuer ma dernière heure d'attente. C'est là que je vais me décider à acheter le livre aperçu l'autre jour à Cultura, et dont le titre a aussitôt fait tilt dans mon esprit : pensez donc, c'était Fenua, ce Fenua que je venais de rencontrer dans le roman de Nicolas Chemla, Murnau des ténèbres

Ce Fenua là était un récit de Patrick Deville, son dernier, paru en août 2021. Je connaissais Patrick Deville sans avoir jamais lu un seul de ses ouvrages. J'étais toujours resté à l'écart, allez savoir pourquoi. Mais là, Fenua, juste après avoir écrit un article autour de ce mot, de cette notion, la tentation était trop forte, j'avais résisté à Cultura, là je capitulai, il fallait qu'une trace demeure de ce passage forcé à Vierzon.


La raison du titre apparaît en quatrième de couverture : "La Polynésie se décline en un poudroiement d’îles, atolls et archipels, sur des milliers de kilomètres, mais en fin de compte un ensemble de terres émergées assez réduit : toutes réunies, elles ne feraient pas même la surface de la Corse. Et ce territoire, c’est le Fenua." Petite surprise, le Fenua ne prend pas chez Deville le sens mystique qu'il revêt chez Chemla. C'est le terme tahitien qui signifie la terre des hommes, le pays, le territoire. 

J'ai lu ce livre avec beaucoup de plaisir, car Deville mêle le souvenir de ses séjours avec l'évocation des explorateurs, romanciers, navigateurs et artistes qui ont sillonné cette partie de l'Océanie (ce nom donné à un continent m'a toujours semblé étrange : un continent est en général défini comme une grande étendue de terres, or ici, faute sans doute de celle-ci, on l'a désigné par son contraire, l'Océan immense). 

Poudroiement d'îles, atolls et archipels, et donc aussi poudroiement d'histoires. Je ne m'attarderai aujourd'hui que sur trois d'entre elles, très arbitrairement.

1/ Murnau, bien entendu. J'étais curieux de voir si le cinéaste allait prendre place dans le récit, mais je n'ai pas sauté à sa recherche, j'ai patiemment attendu la page 259 (Deville suit un fil approximativement chronologique, de Bougainville et Cook jusqu'à Gaston Flosse et Mururoa). Le chapitre, chez Murnau, commence ainsi : "Si les espoirs de prospérité que les colons tahitiens avaient placés dans l'ouverture du canal de Panama avaient été vite douchés, dès l'inauguration de celui-ci, en août 1914, par la déclaration de guerre, ces espoirs renaissaient : en 1923, (...) les Messageries maritimes  ouvraient une première ligne régulière, affectaient sur celle-ci le paquebot mixte El-Kantara, affirmaient par le choix de ce village algérien ralliant la Polynésie française que l'empire avait survécu au conflit mondial." (Il n'est pas sans doute pas fortuit non plus que Kantara en arabe signifie "pont", "passerelle","arche"- le magazine de l'Institut du monde arabe se nomme précisément Qantara). Panama, qui mettait Papeete à une dizaine de jours de San Francisco et de Hollywood, me rappelle évidemment le Maqroll d'Alvaro Mutis. A part ça, peu d'informations nouvelles sur Murnau et son tournage maléficié. Deville évoque la rencontre avec Matisse avant de passer dans ce même chapitre à Georges Simenon. L'écrivain "avait entrepris un tour du monde qui l'amenait en Polynésie en 1935 pendant que Matisse, de retour à Nice, y peignait à tête reposée Tahiti." Deville consigne dans un carnet spécialement consacré aux "arrivées" sa description de la première vision de l'île, avec, dit-il, "cette variante de la pluie"(le motif de la pluie, ici encore) :

"On était en rade de Tahiti. On attendait le pilote et il pleuvait à torrents. Dans les nuages gris, une montagne en pain de sucre, toute noire, s"élevait jusqu'à deux mille mètres. On devinait de la verdure sombre, quelques toits rouges." On venait alors d'inaugurer dans la vallée de Fautaua, au "Bain-Loti", un buste de l'auteur, pour sa contribution peut-être au tourisme et au saccage. Georges Simenon écrirait ici deux romans, Long cours et Touriste de bananes, ainsi que des reportages pour Paris-Soir."


Deville écrit plus loin que Simenon n'était pas superstitieux : il ne craint pas, dès son arrivée, de louer la grande villa qui avait été celle de Murnau à Punaauia, entamant une vie de fêtes, "dans le tourbillon du rhum et des soirées endiablées." "Plus tard, poursuit Deville, il reprendrait les Maigret vendus par camions, nécessaires à son train de vie, aux places et aux yachts, aux châteaux, aux demeures de vingt pièces aux etats-Unis puis en Suisse, avant le retrait serein de la vieillesse et de la solitude. Comme si, succédant aux rêveries de l'enfance, la vie adulte était seulement le moment d'aller collecter le matériau des souvenirs paisibles des dernières années pour enfin ne plus bouger, se pelotonner dans une petite piaule avenue des Figuiers à Lausanne, planer sur le tapis volant, allongé, immobile, les yeux au plafond, retrouver les images enregistrées pendant son tour du monde. Comme ce serait aussi le cas pour Matisse, mais la lumière des lagons ne quitterait plus son esprit. Et il noterait dans ses Mémoires, en 1976, quarante ans après son séjour polynésien: "Hier, je me suis endormi sur des images de Tahiti."

2/ Le cinquième chapitre évoque Tupaia, le chef tahitien que James Cook emmena avec lui, lors de son deuxième voyage en Polynésie, en 1769. Je le mentionne ici pour faire écho au commentaire récent d'Alain Sennepin sur le billet consacré à Mutis, et qui me renvoyait à un article du magazine Knowable sur cet incroyable navigateur au savoir géographique étendu. 
J'en ai appris plus sur Tupaia après lecture d'un article de Courrier international, extrait du Wall Street Journal :

"Lorsque le prêtre polynésien Tupaia décide de quitter Tahiti en embarquant avec le capitaine James Cook pour, in fine, rallier l’Angleterre, il part dans un but précis : revenir d’Europe avec des exemplaires de ces mousquets qui assurent aux Anglais une supériorité mortelle face aux lances et aux herminettes des Tahitiens. C’est ce qu’écrit l’historienne et romancière Joan Druett, l’auteure d’une biographie* “réussie” du Polynésien, selon The New Zealand Herald. Ainsi armé, Tupaia entend combattre ses ennemis de l’île de Bora-Bora, qui l’ont chassé de son fief, l’île de Raiatea. À bord de l’Endeavour, Tupaia se révèle un marin hors pair, capable de s’orienter sans compas ni sextant. Mais, dans son journal de bord, James Cook peine à reconnaître les mérites du Tahitien. Certes, il évoque son rôle d’intermédiaire avec les Maoris de Nouvelle-Zélande, mais il minimise l’importance de la carte de plus de 70 îles qu’il a lui-même établie en collaboration avec Tupaia.

Carte dessinée par Tupaia (elle n'obéit pas aux critères occidentaux, et elle n'a été décryptée que récemment*)


Tupaïa n’arrivera jamais en Angleterre. Il meurt en novembre 1770, à proximité de Batavia (l’actuel Jakarta), probablement du scorbut. “C’était un homme avisé, intelligent et ingénieux, mais orgueilleux et obstiné, ce qui rendait souvent sa vie à bord désagréable, à la fois pour lui-même et pour ceux qui l’entouraient”, écrit James Cook dans son journal de bord. Une nécrologie “d’une grossière injustice”, estime Joan Druett. Les données récoltées par James Cook et le naturaliste Joseph Banks ont “bénéficié de l’intermédiaire polynésien le plus intelligent et le plus éloquent de l’histoire des découvertes européennes : si les journaux de Cook et de Banks sont d’éminentes relations de voyage, cela est dû directement à Tupaia.” Pour l’auteure, cette épopée aurait dû être celle de trois hommes extraordinaires, et non de deux, et Tupaia n’aurait jamais dû être plongé dans l’anonymat qui a été jusqu’à récemment le sien."
* Tupaia, le pilote polynésien du capitaine Cook, Joan Druett, ’Ura-Éditions, 2015, pour la traduction française.

 3/ Le récit de Patrick Deville ne suit pas complètement le fil chronologique. Il commence par ce qu'il appelle la première image, la photographie prise par Gustave Viaud, le frère de Pierre Loti, le 15 août 1860. Première image, car c'est la première de Tahiti à n'être du dessin ni de l'aquarelle ni de la peinture de chevalet. 

La photo est décrite mais n'est pas reproduite dans le livre (la photo de la couverture n'est pas celle de Viaud). Je l'ai retrouvée sur le site de la Médiathèque historique de Polynésie.

Papeete, maison de Gustave Viaud 
Auteur : Gustave Viaud (1836-1865)
Date : 1859/1862
Sujet : 
Frère aîné de l’écrivain Pierre Loti (Louis Marie Julien Viaud), Gustave Viaud est chirurgien de marine et débarque à Tahiti en 1859, il exerce à Taravao et dans les îles. Il fut probablement le premier photographe de Tahiti. Il possédait un appareil qui exigeait des temps de pose très longs, entre 5 et 15 minutes, qui l’obligea à ne prendre que des paysages, à l’exception d’une photo de la princesse de Bora Bora. Gustave Viaud laisse 25 vues de Papeete qui constituent autant de documents historiques. Il quitte Tahiti en 1862 avant d’être nommé en Cochinchine.  Gustave ne reviendra jamais à Tahiti, il décède le 10 mars 1865, sur l’Alphée, et est immergé le lendemain à la sortie du détroit de Malacca.(Wikipedia)
Type : Calotype (facsimilé)
Droits :  Domaine public

Source : Gustave Viaud, premier photographe de Tahiti – Société des Océanistes – Exposition du Musée de l’Homme en 1964 (Patrick O’Reilly – André Jammes).

Ceci m'a conduit à lire enfin Le roman d'un enfant, de Pierre Loti, que j'avais chiné à la brocante de Chéniers le 18 août 2019, un livre presque de poche, collection Nelson (1931), où l'écrivain évoque avec beaucoup de sensibilité et de poésie ses souvenirs d'enfance à Rochefort, et donc le départ de son grand frère adoré pour Tahiti. Il parle de sa première lettre reçue de là-bas, qui mit quatre mois à parvenir en France. Elle contenait un billet pour le petit Julien, accompagnée d'une fleur séchée, sorte d'étoile à cinq feuilles d'une nuance pâle, encore rose, une pervenche, "qui était une petite partie encore colorée, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et si inconnue..."

"Et, après bien des années, quand je vins faire un pèlerinage à cette case que mon frère avait habitée sur l'autre versant du monde, je vis qu'en effet le jardin ombreux d'alentour était tout rose de ces pervenches-là . qu'elles franchissaient même le seuil de la porte et entraient, pour fleurir dans l'intérieur abandonné."

Le titre de l'article est tiré de l'un des derniers chapitres de Fenua, où Deville relate son séjour à Bora-Bora, depuis son arrivée sur la quai du village de Vaitape, "où s'était entassé le matériel photographique de Murnau". Il avait ensuite pris un autocar pour la pointe  Matira et l'hôtel Maitai. Là, allongé sur un lit, il relisait dans un carnet des phrases "de ce Loti tant décrié qui pourtant nous avait tous amenés ici : "Là-bas, en dessous, bien loin de l'Europe, le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et crépusculaire des rêves." S'il n'avait jamais vu l'île, précise Deville, à la différence de son frère Gustave qui fait photographié la princesse de Bora-Bora, il en avait fait la lieu de naissance de sa Rarahu, et lorsque son personnage Loti embarquait pour le retour, Viaud avait composé la bluette qu'elle lui adressait :

A hoi mai pai ei parahi tua / Reviens pour que nous restions ensemble

i tau fenua i Bora-Bora, / dans mon pays de Bora-Bora

ei haapaa i nia iho / pour que nous nous installions

i tau fenua i Bora-Bora / dans mon pays de Bora-Bora "

_________________________

* Ce décryptage est à lire par exemple sur un article de Tahiti-infos, relatant une conférence donnée en 2013 par Jean-Claude Teriierooiterai : 

" Il y a 5 ans, une chercheuse du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique, ndlr) Anne Di Piazza, qui est française - d’ailleurs ce détail mérite d’être relevé, parceque jusqu’à présent tous les spécialistes qui ont étudié la navigation polynésienne viennent des pays anglo-saxon. (…) Et là, nous avons cette dame-là parce que maintenant on sait à quoi sert la carte de Tupaia. On sait que nous, Polynésiens, nous sommes dans la tradition orale. Il n’y avait pas d’écrit. On ne dessinait pas une carte, il y a 200 ans. Les cartes étaient plutôt emmagasinées dans la tête, dans la mémoire.

Tupaia a donc dû faire un exercice qui n’était pas facile pour lui. Il fallait traduire tout ce qu’il avait dans sa mémoire et mettre tout cela sur un papier, mais il a fait ce qu’il a pu avec le capitaine Cook et les scientifiques qu’il y avait sur l’Endeavour. Cela se passait en 1769 et Tahiti venait juste d’être découverte deux ans plutôt. On était là dans le domaine encore vierge de la connaissance. (…) et donc, la connaissance que Tupaia avait transmise venait directement des ancêtres.

Aujourd’hui, avec cette carte qui a été décryptée par Anne Di Piazza, on sait à quoi elle servait. Ce n’est pas une carte géographique. Elle ne servait pas pour positionner une île ou un archipel par rapport à un autre archipel, mais plutôt à indiquer comment, à partir d’une île, rejoindre une autre île. C’était une carte de navigation. Grâce à l’exploit d’Anne Di Piazza, on sait désormais comment l’utiliser. En fait, du point de vue de Tupaia, il prenait une île et de là, il plaçait les autres îles ainsi que leur espacement (…) en jours de navigation. Tupaia a su donner le temps de navigation entre une île et une autre et ce, par rapport aux vents dominants. Par exemple, sur une carte moderne, l’île de Hao est placée par rapport à l’île de Mataiva (archipel des Tuamotu). Hao est deux à trois fois plus loin que Mataiva par rapport à Tahiti. Le problème, c’est que Tupaia avait positionné Hao très proche de Tahiti, par rapport à Mataiva. Certains ont a dit « mais il a mal placé Hao ! », et donc pendant des années, on a dit que la carte de Cook était bien, puisqu’elle donnait les noms des îles, mais complètement erronée par rapport aux distances. (…) Pourtant, Anne Di Piazza a démontré le contraire. Pour elle, la carte était exacte puisque, par rapport aux vents dominants (celui du Sud-Est appellé « Mara’ai » en tahitien) donc, le temps qu’on met pour venir de Hao à Tahiti est très court, alors que celui de Mataiva à Tahiti était plus long puisque ce trajet précis se faisant en vent contraire. Il fallait louvoyer, louvoyer ce qui augmentait considérablement le temps du voyage. Alors qu’entre Hao et Tahiti, c’était plus rapide. Ce détail, Tupaia l’avait effectivement bien positionné sur la carte. Il ne s’était pas trompé".

On peut lire aussi l'article (en anglais) de Lars Eckstein et Anja SchwarzThe Making of Tupaia’s Map: A Story of the Extent and Mastery of Polynesian Navigation, Competing Systems of Wayfinding on James Cook’s Endeavour, and the Invention of an Ingenious Cartographic System (Journal of Pacific History, volume 54, 2019)

samedi 13 novembre 2021

Maillage d'une étrange logique

"Le mousse, Nils Jung, rêvait de montagnes touchant le ciel, aux sommets couronnés de neige, entrecoupées de grasses vallées avec des moutons en train de paître, et sillonnées des torrents clairs, pleins de truites (il venait, paraît-il, de Norvège).
Et ce fut par les yeux de ce dernier qu'on aperçut enfin la Nouvelle-Zélande le 6 octobre 1769."

Olga Tokarczuk, Les Pérégrins, 2010, p. 362.

Je l'ai dit au billet précédent : nulle trace de ce Nils Jung dans l'histoire de James Cook. Le célèbre explorateur a bien sûr rédigé un journal de bord mais qui croira qu'il s'est inquiété des rêves d'un mousse peut-être norvégien ? Non, c'est une fiction d'Olga Tokarczuk glissée dans un contexte historique, lui, parfaitement exact.

Même chose dans le roman de Michel Moutot, Séquoias, paru au Seuil en 2018. Des personnages de pure fiction au sein d'un ancrage historique impeccablement documenté. Le premier chapitre est aussi placé un 6 octobre, mais 63 ans plus tard, en 1832, à bord du navire baleinier américain Connecticut, au large du Brésil. La première phrase est celle-ci : " - Allez me chercher le petit Fleming, on va voir ce qu'il a dans le ventre."
Le petit Fleming, Mercator, est le mousse du navire, qu'on plonge tête la première dans le crâne du cachalot qu'on vient de capturer, histoire d'y récupérer le précieux spermaceti, "substance blanchâtre, douce et onctueuse, qui n'est pas la semence de l'animal mais lui a valu en anglais, par erreur, le nom de "sperme whale"." Le spermaceti vaut bien plus cher que la graisse de baleine, il sert à fabriquer les bougies de luxe, les bougies pour les cours royales. Ce sera un très mauvais moment à passer pour le mousse, qui en vomit tellement ça pue à l'intérieur du cachalot, aussi est-il battu, fouetté, et ensuite violé dans la nuit par le second.



Un début âpre et tonitruant, comme on voit. Un premier chapitre travaillé d'arrache-pied pour faire entrer tout de suite le lecteur dans l'histoire, c'est ce que nous a expliqué Michel Moutot à la centrale de Saint-Maur vendredi après-midi. Bon, il faut que je dise deux mots sur le pourquoi de cette rencontre : je fais partie depuis plusieurs années de l'association Lire pour en sortir qui propose aux personnes détenues un catalogue de lecture dans lequel choisir librement une oeuvre, qui sera lue aussi par un bénévole, et sera donc support d'échanges lors de visites en centrale. En juillet 2014, grâce à cette action, le code de procédure pénale a été modifié, étendant les remises de peine supplémentaires aux activités culturelles, dont celles de la pratique de la lecture. Par ailleurs, des rencontres avec des auteurs sont organisées régulièrement (la pandémie a bien sûr suscité son lot de perturbations), ainsi celle avec Michel Moutot, auteur que je ne connaissais pas, et c'est pourquoi, en même temps que je lisais Les Pérégrins, je plongeai aussi parfois dans Séquoias.

J'ai affiché ici l'image de l'édition brochée, avec la queue de la baleine (image que Michel Moutot déteste, préférant de loin celle de l'édition de poche, qui représente des arbres et non le cétacé), parce que cette histoire de baleinier est aussi ce qui permet de faire pont avec Tokarczuk. Qui dit baleine dit bien entendu Moby Dick, dont on retrouve sans grande surprise une citation d'Herman Melville au début du roman : "N'empêche que les deux tiers de ce globe terraqué appartiennent aux Nantuckais. Car la mer est à eux. Ils la possèdent comme les empereurs possèdent les empires."

Or, il se trouve que Moby Dick est également présent dans Les Pérégrins, à au moins deux reprises. Tout d'abord dans le fragment La Nouvelle Athènes, où l'écrivaine, dissertant des guides touristiques, affirme être toujours fidèle à deux guides qu'elle met au-dessus de tous les autres, bien qu'ils aient été écrits il y a fort longtemps. Le premier, écrit en Pologne au début du 18ème siècle, est donc cette Nouvelle Athènes, écrite par un prêtre catholique du nom de Benedykt Chmielowski, qui traite doctement des hommes singuliers de par le monde, à savoir Acéphales ou Cynocéphales, hommes sans tête ou à têtes de chiens, dont on doute moins de l'existence que de leur aptitude au salut.  A ce guide étrange, Tokarczuk consacre deux pages alors qu'elle expédie l'autre en une ligne : "Mon second guide favori est Moby Dick de Melville."
Cela ne l'empêche de revenir sur le thème avec une autre histoire fictionnelle, celle d'un émigrant, Eric, qui s'était engagé, jeune, à l'instar de Melville, sur un baleinier, et qui avait écopé de trois ans de prison "à cause d'un capitaine véreux qui avait fait tomber tout l'équipage pour un container de cigarettes et un gros paquet de cocaïne."A la bibliothèque de la prison, il avait trouvé un seul livre en langue anglaise dont on comprend vite qu'il ne peut s'agir que de Moby Dick :

"Ainsi, pendant trois ans (ce qui n'était pas, somme toute, une condamnation trop sévère : à cent milles de là, le même délit vous envoyait à la potence), Eric avait eu la possibilité de se perfectionner gratuitement dans une langue étrangère - en l'occurrence l'anglais de niveau avancé -, et d'engranger toutes sortes de notions littéraro-baleinières et bourlinguo-psychologiques, le tout avec un seul manuel. Aucun risque de s'éparpiller : une excellente méthode. Après cinq mois seulement, il était capable de réciter de mémoire telle ou telle aventure d'Ismaël. Et aussi de s'exprimer comme le capitaine Achab, ce qui lui procurait un plaisir tout particulier. Il faut dire qu'il était comme un poisson dans l'eau avec ce mode d'expression un peu bizarre et complètement désuet. Quel coup de chance qu'un tel livre fût tombé entre les mains d'un tel homme ! Et dans un tel endroit ! Cela relève d'un phénomène connu des psychologues du voyage sous le nom de synchronisme - preuve s'il en est que le monde n'est pas dépourvu de sens et qu'au milieu de beau chaos, il existe des fils chargés de signification qui, déployés dans toutes les directions créent un maillage d'une étrange logique. Pour ceux qui croient en Dieu, ce sont les circonvolutions de ses empreintes digitales. C'était en tout cas ainsi qu'Eric voyait les choses." (p. 119-120, c'est moi qui souligne)

Pour la bibliothèque de la prison de Saint-Maur, Michel Moutot avait apporté son nouveau livre, L'America, où il développe encore une trame fictionnelle autour d'un contexte historique sur lequel il a travaillé plus d'un an, ici les origines de la maffia dans les vergers de citrons siciliens. Le bougre (qui revenait de Kaboul où l'avait conduit son travail à l'agence France-Presse) était intarissable tant sur ses livres proprement dits que sur le processus d'écriture, les relations avec les éditeurs, le travail de recherche (éloge des musées et des sociétés historiques américaines avec qui il a noué plusieurs fois des liens d'amitié), l'argent, les nombreuses guerres qu'il a couvert en tant que reporter, John Steinbeck, la plongée sous-marine, le vélo en bois de Meudon pour sortir d'une impasse narrative, le terrorisme, la supposée absence de vertige des Indiens bâtisseurs de buildings... 

Les détenus avaient préparé quelques questions mais il n'avait guère besoin de ça pour prendre son envol.

Une très belle bande dessinée pour aborder Moby Dick


dimanche 7 novembre 2021

Rencontre avec des femmes remarquables

Le pavé jaenadien terminé, je plongeai dans Les Pérégrins de l'écrivaine polonaise Olga Tokarczuk, que j'ai évoquée ici récemment à l'occasion de la naissance de ma petite-fille Esmée. Dans la présentation du Livre de Poche, on lit qu'en "une multitude de textes courts, Les Pérégrins compose un panorama foisonnant du nomadisme moderne." Ce qui montre bien la difficulté de résumer un tel livre car il va bien au-delà du nomadisme moderne - il est vrai, excellement perçu à travers la présence récurrente des hôtels et des aéroports -, non, le titre même du livre en polonais était Bieguni : les Bieguni ou Stranniki (c'est-à-dire marcheurs ou pérégrins), formaient une secte religieuse de l'ancienne Russie qui pensait que le fait de rester au même endroit rendait l'homme vulnérable aux attaques du Mal. Pour échapper à l'Antéchrist, l'unique salut est dans la fuite : "Laissez ce que vous possédez, abandonnez vos terres et mettez-vous en route !". Quiconque s'arrête de marcher sera "pétrifié", "épinglé comme un insecte", à l'instar de Jésus sur la croix. 

J'ai été content de voir que c'était aussi le sentiment d'une autre écrivaine admirable, venue de l'Est de l'Europe, découverte l'année dernière, je veux parler de Kapka Kassabova, qui rendait compte du livre de Tokarczuk dans The Guardian en juin 2017 : "I first read this novel in Bulgarian translation, where the original Polish title has been kept: Bieguni. This word is the key to the book, much more so than the freely rendered “Flights”, a bland but understandable choice in the mostly smooth translation of Jennifer Croft. The bieguni, or wanderers, are an obscure and possibly fictional Slavic sect who have rejected settled life for an existence of constant movement, in the tradition of the travelling yogi, wandering dervishes or itinerant Buddhist monks who survive on the kindness of strangers."


L'illustration originale rend mieux aussi que les oiseaux du Livre du Poche un des motifs centraux du livre, l'obsession de l'anatomie, les corps naturalisés, les écorchés, les organes plastinés, les cabinets de curiosités qui vont jusqu'à définir un des itinéraires de l'ouvrage retracé dans une annexe terminale avec une liste de dix musées  (p. 539) allant du Narrenturm de Vienne (Pathologish-anatomisches Bunbdesmuseum, Spitalgasse 2) au Mütter Museum de Philadelphie, 19 South 22nd Street. 


Bref, j'avais lu nuitamment et avec ferveur quelques pages des Pérégrins, quand, au matin du 2 novembre, je consultai comme à l'habitude ce fil Facebook pourtant si souvent décevant. Par extraordinaire, il ne l'était pas : Isabelle Baudelet proposait "Pour ceux qui veulent entrer dans le tableau...  le texte paru dans l'Anthologie "Rencontrer" proposée par Florence Saint Roch dans le dernier numéro de Terre à Ciel." Elle y décrivait sa rencontre avec l'Agneau mystique de Jan Van Eyck. Et c'était là l'objet d'un voyage :

"Nous redescendions lentement le chemin qui nous avait menés aux ruines du château. La bruine s’estompait. Il semblait même au travers des arbres touffus que le ciel s’éclaircissait un peu. J’entendais autour de moi reprendre les conversations. Comme souvent dans les moments d’émotion intense, par pudeur, par facilité, on se raccroche aux préoccupations simples du quotidien. Dans ma poche je serrais une petite pierre blanche ramassée sur les lieux, un vieux réflexe d’enfant. J’étais encore au XVème siècle, au temps de la splendeur des ruines que nous venions d’escalader, lorsqu’elles étaient l’écrin merveilleux de la résidence de plaisance préférée de Philippe Le Bon. Je scrutais le chemin de terre envahi par les herbes et les silex, je cherchais les pas de Jan Van Eyck. Imaginer en ces lieux un corps de chair et d’os au visage connu pour briser le silence impitoyable des pierres. Être en 1431. L’année du procès de Jeanne d’Arc, il terminait le polyptyque de l’agneau mystique, et s’était rendu ici même, sur ces terres de Vieil Hesdin, pour peindre des fresques à la demande de Philippe Le Bon dans une chambre du château. J’imaginais son voyage depuis Bruges, son arrivée au château, qu’avait-il vu? Qu’y avait-il dans les yeux de Jan Van Eyck cette année-là ?"

 


J'étais sidéré : ce même tableau était tout frais en mémoire, évoqué qu'il était dans le fragment des Pérégrins intitulé Le livre des infamies, qui commence page 90 de l'édition en livre de poche, fragment lu donc la veille. La narratrice parle d'une femme - nullement une amie, précise-t-elle-, rencontrée à l'aéroport de Stockholm. On annonce au micro que l'avion qu'elles devaient prendre était en surcharge : "Par un hasard des plus singuliers, il y avait trop de personnes inscrites sur la liste d'embarquement. Une erreur informatique - voilà ce qu'est devenu le fatum de nos jours. Les deux personnes qui voudraient bien différer leur départ pour le lendemain, annonçait-on, seraient hébergés pour la nuit à l'hôtel avec, en prime, deux cents euros et un bon pour le dîner." La narratrice et sa voisine finissent par accepter et se retrouvent le soir au bar, où la seconde (qui se prénomme Alexandra) expose ses "Rapports sur l"infamie", recueil éprouvant des vilenies commises par les hommes sur les animaux. Le lendemain matin, au petit déjeuner, elle se penche au-dessus de la corbeille de croissants et confie à son interlocutrice que le vrai Dieu est animal, qu'il se cache dans les animaux, qu'il se sacrifie pour nous, et meurt tous les jours pour nous. La preuve, ajoute-t-elle, se trouve à Gand.

"- Tout le monde peut la voir, a dit Alexandra. C'est en plein centre-ville, dans la cathédrale. Là-bas, au-dessus du maître-autel, il y a un grand retable. Très beau. Le panneau central représente une plaine verdoyante, un coin de campagne. Une sorte d'estrade se dresse au milieu de ce pré. Eh bien, tu vois l'Animal là ? a-t-elle demandé, en pointant son couteau sur la carte. C'est Lui, glorifié sous la forme d'un agneau blanc.

J'ai enfin reconnu le tableau - L'Adoration de l'Agneau. Je l'avais vu plusieurs fois sur des reproductions."


Cette merveilleuse coïncidence était redoublée du fait qu'elle s'articulait chaque fois sur une rencontre, entre Isabelle Baudelet et Jan Van Eyck, entre la narratrice des Pérégrins et la rédactrice des Rapports sur l'infamie.

Deux autres éléments peuvent être mis en relation avec ces rencontres, l'un qui m'apparut le jour même, et le second seulement aujourd'hui, en rédigeant ce billet. Le 2 novembre encore, j'avais rendu à la médiathèque le roman de Claudie Gallay, La beauté des jours, et n'avais pu m'empêcher comme d'habitude d'emprunter deux ou trois livres (et là, j'euphémise, car j'en ai emprunté quatre). Parmi eux, un recueil de récits de voyage d'un écrivain inconnu de moi jusque-là, Francis Navarre, De l'Hexagone considéré comme un exotisme (Le dilettante, 2021). Des pérégrinations, on reste dans le thème, narrées avec humour et un certain style : ça se lit comme on descend une quille de Quincy avec de bons amis. Un des chapitres s'intitule "Suite lorraine", Navarre y dresse une belle évocation de Langres, une des villes les plus froides de France ("un micro-climat digne du passé ; pas celui de l'actuel changement climatique, mais celui du petit âge glaciaire qui culmina vers 1700 et tua plus de monde que la Grande Guerre") avant de se projeter à Domrémy-la-Pucelle, où il visite la maison natale de Jeanne d'Arc :

"En bobo conséquente, Jeanne choisit la première ligne contre l'Anglois et sa conclusion prévisible en 1431, à dix-neuf ans. Courageux et tragique plan de carrière ; mais pas si mal ficelé puisqu'elle passera très vite à la postérité. Réhabilitée dès 1456, béatifiée en 1909, canonisée en 1920 - le château est entièrement d'époque -, elle investira, après Orléans, les manuels scolaires." (pp. 35-36)

1431, l'année du procès de Jeanne d'Arc, était signalée aussi par Isabelle Baudelet. Vous avouerez qu'on ne parle pas de la petite Jeanne et de cette année pour elle fatale tous les jours.

Et puis j'ai vérifié par curiosité ce que j'avais bien pu écrire sur Jan Van Eyck avant ce jour-ci. Et bien pas moins de trois articles. Dont celui du 1er octobre 2019, Arrival : brumes, glyphes et kangourous, où je revenais sur ma deuxième vision de Premier contact, le film de Denis Villeneuve. Ce qui m'avait conduit à évoquer le travail de Fabienne Verdier autour d'un tableau de Van Eyck, la Vierge au chanoine Van der Paele (1434-36). Et le thème de la rencontre était là encore au coeur de mon propos : "L'alien et le terrien, l'autiste et l'homme ordinaire, l'indien et l'occidental, trois figures de la rencontre avec l'étranger radical, à la langue inconnue, aux comportements imprévisibles, porteur de dangers, vecteur d'une peur viscérale." 
Or, il se trouve que j'ai visionné Premier contact pour la troisième fois ce soir-là,  donc bien avant de retrouver cet article de 2019, et d'ailleurs nullement de ma propre initiative, mais de celle de ma compagne.



Et j'enchaînai ainsi : "C'est d'un voyage vers un semblable inconnu que s'origine le troisième élément de résonance que je veux développer ici. A un moment donné du film, Louise Banks évoque l'explorateur britannique James Cook."

Or, James Cook apparaît page 361 des Pérégrins (fragment titré "Cartographier des espaces vides"), où il est raconté comment le mousse Nils Jung (qui venait, paraît-il de Norvège) fut le premier à apercevoir la Nouvelle-Zélande le 6 octobre 1769. Nouvelle-Zélande qui fut, semble-t-il (le chapitre finit là-dessus) "la dernière terre que nous avons inventée".

Je n'ai retrouvé sur le net aucune mention de ce Nils Jung, mousse sur l'Endeavour de James Cook. Je crois bien que c'est une invention d'Olga Tokarczuk.

mardi 1 octobre 2019

Arrival : brumes, glyphes et kangourous

Arrival, c'est le titre original de Premier contact, le film de Denis Villeneuve sorti en France en décembre 2016. Il fut l'objet du second article de mon projet Heptalmanach, qui courait sur toute l'année 2017. Les extraterrestres que l'on y découvrait - créatures en forme de poulpes à sept bras, nommés pour cette raison Heptapodes - en étaient une résonance parfaite. C'est donc avec grand plaisir, et je dirai même plus : une sorte d'attente fiévreuse, que je l'ai revu à la télévision, sur France 2, le 18 septembre, en compagnie de mes deux plus jeunes enfants.

Les échos que j'avais pu déceler en janvier 2017 se sont comme déplacés, et cette fois ce sont de nouveaux éléments qui me semblent entrer en correspondance avec des thématiques abordées récemment. J'en vois principalement trois.

Les brumes tout d'abord. On a vu comment le Petit éloge des brumes de Corinne Atlan a suscité toute une série de hasards objectifs, avec une boucle temporelle sur des coïncidences datées de dix ans. Une notion de boucle tout à fait cohérente avec le propos du film, qui nous propose une autre approche du temps, non linéaire. Au-delà de cet aspect déjà remarquable en lui-même, force est de reconnaître que la brume forme le milieu naturel de la rencontre entre les deux civilisations. Le tandem Abott et Costello (nom donné aux deux extraterrestres en mémoire d'un célèbre duo comique américain) émerge d'une purée de pois digne d'un faubourg londonien à l'époque de Jack l’Éventreur.


Avant même ce face-à-face, la découverte du vaisseau alien fait aussi une large part à la brume, comme le décrit Anaïs Tilly dans sa passionnante analyse du film sur le site Courte-Focale : " Le premier plan du vaisseau ovoïde ne nous apparaît qu’après 18 minutes. Avant cela, on s’approchait de lui en vue aérienne sans pouvoir distinguer quoi que ce soit puisque la zone sécurisée était enveloppée d’un épais manteau de brume. Seul l’espace qui l’entourait immédiatement se révélait bure, sans ombre ni nuage, d’un gris à faire perdre la raison. Alors, ce vaisseau étrange déborde du cadre."


Il faut comprendre qu'il ne s'agit pas d'un détail anecdotique (après tout, on pourrait voir de la brume dans un bon paquet de films), mais bien d'un motif essentiel. D'ailleurs Anaïs Tilly enfonce le clou en montrant la qualité atmosphérique d'une œuvre où se mêlent l’eau, le feu, la terre, l’air et le vide : "Oui, vous pouvez vérifier, ils y sont tous ! Ces cinq éléments constituent les 5 Grands japonais qu’on nomme communément le godai."


Un peu plus loin, elle écrit encore : "Le film s’écrit beaucoup à travers des éléments immatériels : l’air et le vide. L’air et l’atmosphère sont souvent rendus visibles par la brume ou les nuages. Or dans les arts asiatiques, du bouddhisme zen au taoïsme, le Vide n’est pas l’équivalent du Néant mais bien d’un espace dynamique où s’accomplissent les transitions, ou se lient tous les contraires. Et c’est bien dans l’atmosphère extra-terrestre composée d’une épaisse brume que Louise comprend que passé et avenir peuvent interagir." Voilà qui devrait ravir une Corinne Atlan, pour qui le Japon fut dès l'âge de dix-sept ans une révélation majeure : "Le flou, le brumeux, comme façon d'être, comme principe de civilisation : je n'aurais pu rêver pays correspondant mieux à mes attentes."

Second élément significatif : ces glyphes tracés avec l'encre pulvérisée par les heptapodes. Signes circulaires complexes dont seule Louise Banks parviendra à cerner la signification. Anaïs Tilly, encore elle, note une curieuse coïncidence : "l’écriture des extra-terrestres omniscients ressemble beaucoup à l’ensô, symbole calligraphique zen qui lui aussi se veut imparfait et spirituel."

 
Enso de Fukushima Keido (1933-)

Enso de Ryonen Genso (1646-1711)
Contemplant ces figures, je ne peux pas ne pas songer aux cercles de la plasticienne Fabienne Verdier, exposés cet été dans le grand escalier du Musée Granet d'Aix-en-Provence. Fruit d'un long travail sur l'un des motifs d'un tableau flamand, la Vierge au chanoine Van der Paele (1434-36) de Jan Van Eyck.

Fabienne Verdier – Polyphonie, 2011 – Les maîtres flamands
Vierge au chanoine Van der Paele (1434-36), Jan Van Eyck.


Mais plus encore qu'à l'enso (que je ne connaissais pas avant l'article d'Anaïs Tilly) et aux cercles de Fabienne Verdier, c'est aux petits ronds de Janmari que je pensais primitivement en observant ces glyphes.


Et je songeai qu'il était aussi difficile aux hommes de nouer contact avec les extraterrestres qu'avec l'autiste Jean-Marie J. recueilli par Fernand Deligny. La personne hors-langage qu'il était posait la même énigme.
Et je songeai aussi à ce documentaire du samedi précédent sur Arte, Les paradis perdus d'Amazonie, où l'expression premier contact revenait si souvent : "En juin 2014, près de la frontière entre le Brésil et le Pérou, de jeunes hommes de la tribu amazonienne Sapanahua émergent de la forêt pour établir le premier contact de leur vie avec le monde extérieur. Pourquoi ce peuple, l’un des derniers vivant encore en autarcie, a-t-il décidé de sortir de son isolement ? Un document exceptionnel."


L'alien et le terrien, l'autiste et l'homme ordinaire, l'indien et l'occidental, trois figures de la rencontre avec l'étranger radical, à la langue inconnue, aux comportements imprévisibles, porteur de dangers, vecteur d'une peur viscérale.

C'est d'un voyage vers un semblable inconnu que s'origine le troisième élément de résonance que je veux développer ici. A un moment donné du film, Louise Banks évoque l'explorateur britannique James Cook. Voici l'extrait en question :



Pour persuader le colonel Weber (Forest Whitaker) qu'il faut avant tout décrypter le langage des aliens, Louise raconte l'histoire du mot"gangurru".  Un des marins du capitaine James Cook, après l'arrivée sur la côte est de l'Australie, demande à un autochtone quel est l'animal qu'il désigne de la main. Selon la légende, l'interlocuteur lui aurait répondu "gangurru", transcrit en "kangooroo" ou "kanguru", mais la signification aurait été : "Je ne te comprends pas." Légende démythifiée dans les années 1970 par John B. Haviland, un linguiste qui faisait des recherches sur le peuple aborigène Guugu Yimidhirr. Et de fait, elle déclare à Ian, le physicien,  dès que le colonel Weber a quitté la pièce : "C'est une histoire fausse." Le terme "kangourou", dérivé de "gangurru", désigne bien, dans la langue des Guugu Yimidhirr, le kangourou géant.

Kangourou, dessin de Sydney Parkinson, 1770

Deux précisions importantes. Il semble bien que ce ne soit pas un marin quelconque qui a posé la question du kangourou, mais bien un certain Joseph Banks, un aristocrate britannique passionné de botanique, qui avait tenu à être du voyage et avait pour cela financé une équipe de huit personnes avec leur matériel. Il introduisit en Europe l'eucalyptus et le mimosa, et ramena des spécimens de kangourous. Et si Cook trouve la mort quelques années plus tard à Hawaï, Banks lui survécut longtemps puisqu'il demeura à la tête de la Royal Society pendant 41 ans.

Or Banks c'est aussi le patronyme de Louise. Ce n'est sûrement pas un hasard.
L'autre précision, c'est que l'arrivée sur les côtes australiennes se situe en 1770, date donnée explicitement par Louise. Et 1770, souvenez-vous, c'est exactement la date où Céline Sciamma a situé l'histoire de son film Portrait de la jeune fille en feu.
Et puisque ce film fait la part belle à la peinture, voyez donc ce beau portrait de Joseph Banks jeune, réalisé presque à la même époque, par Joshua Reynolds.

Joseph Banks, posant devant un globe terrestre (1771-1773).
Joshua Reynolds, que j'avais découvert grâce à Sebald en 2016, et qui fit un retour dans ces pages pas plus tard que le samedi 21 septembre, avec La/hire et Moix.