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samedi 20 juin 2020

Le retour des méduses

Le 27 mai dernier, en écrivant sur Le Masque de la Mort Rouge, d'Edgar Allan Poe, j'avais été amené à évoquer la tragique histoire de Martin, le fils de l'écrivain Bernard Chambaz, mort à seize ans dans un accident de voiture sur une route galloise. Dix-neuf ans plus tard, à l'été 2011, celui pour qui le deuil ne passe pas décide de traverser les Etats-Unis, de la côte Est à la côte Ouest. Sur son vélo Cyfac peint en blanc laqué. Traversée qu'il avait déjà effectuée avec sa femme et ses enfants, dans une Oldsmobile aux sièges de cuir carmin. Martin en avait gardé un souvenir éclatant : "Ce sont même les derniers mots de Martin, la dernière fois que nous nous sommes vus."

Cinq ans plus tard, le 20 juillet 2016, Chambaz et Anne, sa femme,  se retrouvent au bord de l'océan Pacifique. Le jour choisi ne doit rien au hasard : il y a vingt-quatre ans, c'était celui de l'enterrement de Martin. Ils repartent pour une nouvelle traversée, d'Ouest en Est cette fois. Avec un nouveau compagnon de route, Jack London : "Jack est né en janvier 76, exactement comme Martin, à un siècle de distance, lui le 12, Martin le 15. Le nom même de Martin Eden retentit comme un coup de cymbales et une sommation. Depuis vingt-quatre ans, ils sont inséparables. Il était temps de les mettre de plain-pied." Et ce périple donnera donc lieu à cet autre roman, publié en août 2019, Un autre Eden.



Et pour moi, c'est aussi un coup de cymbales : après La Mort Rouge, c'est La Peste écarlate de Jack London, qui en est directement inspirée, que je dois chroniquer. Tout est savamment intriqué, comme de juste. Mais comme souvent, dans ces rencontres fomentées par l'Attracteur étrange, d'autres détails viennent pimenter le plat : ce premier chapitre inaugural, intitulé Vancouver, fantasme un compagnonnage entre les deux Martin :

"En retour, Martin voudrait lui confier un souvenir de lecture mais Jack le prévient qu'il serait temps de mettre le cap sur l'Aquarium pour voir les méduses. Avant qu'ils ne s'évanouissent dans les vestiges de la forêt primaire, il lui glisse à l'oreille une phrase énigmatique où il est question de tendresse timide et de coeur forcené.
Et personne n'y peut rien si j'entends l'écho d'une autre phrase qui me talonne depuis une éternité. "BIENHEUREUX CEUX QUI MARCHENT DANS LE FOUETTEMENT FURIEUX DES AILES DE L'ANGE." Celui qui a réussi à ramasser en si peu de mots la quintessence de nos vies, celui-là peut vivre en paix." (p. 15)
Celui-là s'appelle Jean Giono, dont la phrase est tirée de Pour saluer Melville, "qui aura été, précise Chambaz dans son après-propos, s'il faut citer ses sources, mon motif et la puissance tutélaire sous laquelle j'aimerais me placer." Or, Giono est cité aussi dans mon article de La Mort rouge, à travers une phrase du Hussard sur le toit, où il compare le choléra à un lion marchant à travers villes et bois.

Mais c'est un autre animal qui s'est glissé dans l'extrait ci-dessus, un animal qui a déjà hanté mes nuits et mes carnets, la méduse, qui s'était faite discrète ces derniers temps et qui, à la faveur de ces correspondances nouvelles, resurgit de l'abysse. Pas seulement dans le roman de Chambaz, mais dans celui de Nicolas Clément, Sauf les fleurs, que j'ai lu le même jour que La peste écarlate. Et dont une phrase me revint, comme le retour du battant sur le bronze d'une cloche :

"Je la rejoins sur son lit de méduses." (p.48)

Marthe, la narratrice, est au chevet de sa mère, plongée dans le coma à la suite des coups donnés par le mari. "Nos belles heures ont coulé. Le sel a fait remonter les noyés et les jambes de Maman me poussent. Je me dresse alors, je commande aux vagues, je vis, je nage, je suis l'amputée surprise par la greffe. J'ai l'âge de me planter, maintenant." L'amour n'y pourra rien, la mère ne remontera pas la pente fatale.

Fâcheux temps pour les mères : celle de Nell et Eva dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, malgré tout l'amour cette fois du père, succombera d'un cancer peu avant la catastrophe. 

De ce livre, je passai alors à Lisière, de Kapka Kassabova, parce que là aussi il était question d'une forêt, parce que là aussi il y allait d'une catastrophe, ou plus précisément d'un enchaînement de catastrophes, et parce que là aussi une femme en rendait compte. Je ne connaissais pas Kapka Kassabova, et pas plus le pays sur lequel elle écrivait, c'est cette obscure intuition qui me saisit parfois qui m'avait fait choisir ce livre entre cent. Marc Semo commence ainsi sa chronique dans Le Monde du 14 mars dernier :
"Ultime contrefort de la chaîne des Balkans au bord de la mer Noire, la Strandja est une terre mystérieuse. Une « forêt ancestrale qui foisonne d’ombres et vit hors du temps », écrit Kapka Kassabova dans Lisière, fascinée par ces montagnes où « débute ce qu’on pourrait appeler l’Europe et s’achève ce qui n’est pas tout à fait l’Asie ». Un entre-deux-mondes où passent les frontières bulgare, grecque et turque, que l’auteure raconte d’une prose puissante dans un récit dédié « à celles et ceux qui n’ont pas réussi à passer de l’autre côté, jadis et maintenant »."

De ce livre émouvant, parfois terrible, que je n'ai pas encore achevé à l'heure où j'écris, je relevai très tôt, page 31, alors que l'auteur évoque l'été 1984, et les plages de la Bulgarie méridionale, le saisissant paragraphe suivant :
" Je levai les yeux des pages constellées de sable de mon livre, un roman de l'américain Jack London - si américain que c'en était grisant -, dont le protagoniste, Martin Eden, se noie délibérément, car devenir écrivain à succès n'a plus aucun sens sur le plan moral dans un monde capitaliste. Mon ouvrage préféré de London est L'Appel de la forêt, une aventure qui tourne mal... Mais quelle aventure ! J'avais une folle envie d'aventures, de toutes sortes, ou presque. Si, depuis ce rivage, vous nagiez vers le sud, comme mon père qui disparaissait au large des heures durant, par-delà les bancs de méduses géantes, le terrain de camping et la plage connue pour attirer les nudistes et les hippies, pas les familles rangées comme la nôtre, vous finissiez par vous retrouver en Turquie."
London, Martin Eden et les méduses d'un même élan. Avec cette noyade finale qui résonne avec les mots de Nicolas Clément décrivant l'agonie de la mère de Marthe.
Je notai cela le 15 juin. Deux jours plus tard, j'achetai et lisai d'une traite le récit de la plasticienne Clémentine Mélois, Dehors, la tempête. Titre qui s'éclaire à la découverte de la page 43, intitulée La mer, la mer :
"Tout me ramène à l'océan, alors même que je nage si peu, que j'ai le mal de mer et le vertige des étendues sans fin. Je n'aimerais pas être marin mais je ne connais pas de plus grand plaisir que celui de lire des histoires d'aventures maritimes, à l'abri et au sec sur la terre ferme, tandis qu'au-dehors la tempête - c'est-à-dire l'infini - fait rage inutilement.
Melville, Conrad, Monfreid, Moitessier, Faulkner et Loti, Stevenson, Mac Orlan, Jules Verne, Defoe, London, Hemingway ! Sans se mouiller, sans être obligé de tenir la barre et de maintenir le cap, du crachin plein la figure. Sans prendre de ris, sans carguer la grand-voile, sans crainte d'attraper le rhume, sans être barbouillé."
L'humour de Clémentine Mélois, qu'on entrevoit avec cet extrait, je l'avais éprouvé la première fois en découvrant dans une galerie parisienne (était-ce avant ou après avoir visité le petit musée Delacroix, rue de Fürstenberg ? je ne sais plus) les travaux de ses cinq dernières années. J'avoue avoir adoré ses bols bretons  :


ainsi que son détournement de L'Angélus de Millet* :

Les Geeks
Elle s'illustre aussi par ses détournements de titres de livres, par exemple celui-ci :


On retrouve Melville et Giono, et bien sûr ce Moby Dick qui est le livre favori de l'auteure, cité un peu plus loin page 45 :
"Le capitaine Achab arpente le pont, j'entends au-dessus de ma tête les grincements du bois au passage de sa jambe d'ivoire. Achab poursuit la baleine blanche qui est un cachalot, pendant que Yann, de Pêcheurs d'Islande, ce pauvre Yann, serre les poings en sombrant  au fond de l'eau noire, comme coule Martin Eden en maudissant les hommes."
C'était donc la troisième apparition de Martin Eden en quelques jours, et la seconde évocation de sa noyade.
Oui, mais les méduses ?

Les méduses ne sont pas en reste : dans le chapitre précédent, il est encore question de Moby Dick. "Plus qu'un souvenir, écrit-elle, je conserve de cette lecture le sentiment d'une sorte de longue traversée, avec des moments de contemplation et des scènes d'action subites et intenses. De la langueur certainement, quelques longueurs sans doute, mais je ne me souviens pas de m'être ennuyée pendant le voyage." De là à conseiller la lecture du livre à un ami, il y a un pas qu'il ne convient pas forcément de franchir : "Une enquête auprès des proches à qui j'avais (vivement) recommandé de lire Moby Dick m'a ainsi permis une statistique, selon laquelle mon roman adoré serait en réalité constitué à 90% d'ennui, comme notre corps à 65% d'eau. Je refuse d'y croire. Tout dépend certainement  de ce qu'on fait de cette eau, ou de cet ennui. Une méduse, par exemple, est composée d'eau à 98 %. C'est effarant quand on y pense! Comment une grosse chose gélatineuse et aussi dense peut-elle être composée à 98 % d'eau ?" Elle songe alors que son corps contient la même proportion d'eau que celui d'un sportif de haut niveau comme Zlatan Ibrahimovic, ce qui n'empêche pas leur aspect général de différer. Elle en conclut donc, nul ne pouvant nier cette évidence, qu'il en va de même avec le pourcentage d'ennui dans un livre : "Suivant cette théorie, l'ennui harmonieusement réparti dans Moby Dick en fait donc un footballeur professionnel ou une méduse."**

Ainsi allons-nous, de lecture en lecture, du drame au sourire, de l'ennui à la passion, en essayant le plus possible de placer nos pas nous aussi dans le battement furieux des ailes de l'ange.


______________________
* Pour en voir plus, voir sa page Facebook

** Pour en savoir plus sur Moby Dick, voir les (nombreux) articles que je lui ai consacré.

mercredi 24 juin 2020

Vivre dans les ruines


J'aborde Stranja étoilée, la quatrième et dernière partie de Lisière, le puissant livre de Kapka Kassabova. Son périple continue en Thrace orientale, autrement dit en Turquie, dans ces montagnes de la frontière turco-bulgare marquées par tant de drames, dont la plupart n'ont jamais été portés à la connaissance de nous autres, Occidentaux, Français, dont seuls quelques infortunés avaient trouvé la mort non loin de là, sur la péninsule de Gallipoli, lors de la première guerre mondiale, quand un corps expéditionnaire fut envoyé pour se battre au détroit des Dardanelles. Je ne parviens pas à retrouver la carte que j'avais établie, pendant la préparation d'Eté 1915, des lieux où avaient péri les soldats dont le nom est gravé sur le monument aux morts de Cluis, mais il me souvient qu'ils furent deux ou trois à n'être pas revenus de cet Orient qui devait être pour eux si lointain.

Eté 1915 première édition (juillet-août 2006)

Ce fut le dernier spectacle que je mis en scène dans les ruines du château de Cluis-Dessous.

Ce sont des ruines aussi qu'arpente Kapka Kassabova, villages fantômes, vallées désolées, fortifications devenues inutiles, mais ruines spirituelles également, quand l'âme d'un peuple s'enfuit avec l'exil et l'exode.
""La montagne enfante des personnes, la plaine enfante des citrouilles." Etait-ce vraiment pour cela que ça se passait ? Un peu sévère pour les habitants de la plaine, mais il est vrai que les habitants des Rhodopes et de la Strandja possédaient une qualité toute particulière.
On pourrait l'appeler le paradoxe des montagnes et il est sans doute universel : plus leur histoire a été dure, plus ils ont évolué en terrain ardu, plus les gens sont exceptionnels. Ils semblent détenir un savoir que les autres ignorent : au bout du compte, la seule chose qui importe vraiment, c'est la gentillesse. Un peu partout dans la Strandja, des villageois tiraient leur subsistance des ruines. Ruines au sens propre, ruines ancestrales, ruines linguistiques." (p. 424)
Quand je lus ces lignes cet après-midi,une pause s'imposa. Car ces mots de ruines me rappelaient un passage de l'autre livre que je lis en parallèle de celui-ci, l'essai de Yves Citton et Jacopo Rasmi, Générations collapsonautes, Naviguer par temps d'effondrements (Seuil, 2020), et plus précisément une note du bas de page 97 : "pour les ombres de crimes passés qui hantent nos perspectives d'effondrement, cf. Joëlle Le Marec, "Lire et vivre dans les ruines : Tsing et Sebald", Multitudes, n°76, 2019, p.96-102."

Un tel intitulé ne pouvait me laisser insensible : l'écrivain allemand W.G. Sebald est l'auteur le plus souvent cité dans ma nébuleuse de mots-clés, et j'ai écrit plusieurs articles où l'on peut croiser l'anthropologue Anna Tsing et son maître-livre, Le champignon de la fin du monde, Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme. Je téléchargeai donc l'article de Joëlle Le Marec, disponible en ligne.

Pour rappel, Anna Tsing enquête autour d'un champignon, le Matsutake, qui ne pousse que dans des forêts dévastées par les entreprises humaines, comme celles de l'Oregon américain. Cela la conduit à suivre les cueilleurs, travailleurs précaires, anciens soldats, migrants sans papiers, qui vendent chaque soir leur récolte du jour, qui terminera comme produit de luxe sur les étals des épiceries fines japonaises. "Ces enquêtes, écrit Joëlle Le Marec, qui constituent enfin le vivant en phénomène intéressant – un vivant auquel nous avons perdu l’habitude de prêter attention et que nous distinguons beaucoup plus facilement dans les ruines [3]– nous mettent en contact avec ce qui avait toujours existé, mais sans attirer l’attention de ceux qui dominent d’une manière ou d’une autre, dans la politique, la finance, ou les institutions du savoir sur la nature et sur la société."

Je vole décidément d'une note de bas de page à l'autre :  cette note [3] renvoie au roman d' Antoine Volodine, Les Anges Mineurs, (Seuil, 1999), dont la lecture m'avait beaucoup marqué en son temps, à tel point que je rêvais d'en faire une adaptation théâtrale dans le cadre d'un ancien abbatoir désaffecté à Aigurande. Joëlle Le Marec ne stipule aucun passage précis du livre, que j'ai mal nommé roman, car ce n'est pas ainsi que le désigne Volodine : il parle en effet de narrats.
"J'appelle narrats des textes post-exotiques à cent pour cent, j'appelle narrats des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir. C'est une séquence poétique à partir de quoi toute rêverie est possible, pour les interprètes de l'action comme pour les lecteurs. On trouvera ici quarante-neuf de ces moments de prose. Dans chacun d'eux, comme sur une photographie légèrement truquée, on pourra percevoir la trace laissée par un ange. Les anges ici sont insignifiants et ils ne sont d'aucun secours pour les personnages. J'appelle ici narrats quarante-neuf images organisées sur quoi dans leur errance s'arrètent mes gueux et mes animaux préférés, ainsi que quelques vieilles immortelles. (...)"
Chaque narrat porte le nom d'un personnage, et le moins que je puisse dire c'est que ces noms ne sont pas sans résonance avec les noms que je croise dans le récit de Kapka Kassabova. Citons-en quelques uns : Enzo Mardorissian, Laetitia Sheidmann, Marina Koubalghaï, Varvaria Lodenko, Babaïa Schtern, Lydia Mavrani, Bashkim Kortchmaz, Nayadja Aghatourane, Safira Houliaguine, Clara Güdzül, Gloria Tadko, Alia Araokane...


Le narrateur est, semble-t-il, un certain Will Scheidmann (j'écris "semble-t-il" parce que tout écrit volodinien est marqué d'une incertitude fondamentale), qui utilise indistinctement la première ou la troisème personne. Dans l'étude de Jean-Françis Chassay, L’alpha et l’oméga. Le temps catastrophique dans Des Anges mineurs d’Antoine Volodine, il est précisé à la note 21 (on  continue à sauter d'une note de bas de page à une autre) : "On apprend vers la fin du livre que Scheidmann « disposait ses narrats en tas de quarante-neuf unités » (p. 202), ce qui explique le nombre de
narrats qu’on retrouve dans
Des anges mineurs. On peut cependant ajouter à cela que dans la religion bouddhiste, un esprit a 49 jours après sa mort pour réintégrer un corps. Voilà qui ajoute une autre dimension à « l’esprit magique » qui traverse le roman et fait contrepoids au politique."


Or, je viens de lire, juste avant de reprendre la rédaction de cet article, la fin du livre de Kassabova - très polarisé par la dimension magique et mystique qui s'attache aux montagnes de la Strandja -, et page 469, j'ai rencontré la même mention des 49 jours :
" Quarante jours : un nombre symbolique dans le monde spirituel. Lorsque quelqu'un décède en Bulgarie ou en Turquie, le deuil est strictement observé pendant quarante jours, au terme desquels une cérmonie honore le trépas de l'âme à travers offrandes et prières. Dans le bouddhisme tibétain, le nombre de jours à respecter est de quarante-neuf et la croyance veut que l'esprit du défunt demeure dans le royaume intermédiaire baptisé le "bardo du devenir" pendant ce laps de temps, après quoi, il se met en quête d'un canal - une matrice humaine en règle générale - par lequel renaître et recommencer le cycle de samsara, la souffrance."
Deux observations subséquentes : 1/ il est hors de doute que cette notion de Bardo ne soit au coeur de l'imaginaire volodinien, puisqu'il a publié en 2004 Bardo or not Bardo, dont la quatrième de couverture revient sans ambiguïté sur les 49 jours :
"Présumant que le défunt est obligé par son karma de traverser les quarante-neuf jours du Bardo, et qu'il doit rencontrer, sur le chemin de la renaissance, de terribles visions et obstacles, un lama lit le Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain, pour guider le mort et l'aider à triompher des dangers qui le menacent. Voilà le principe.[...]"
Bardo_Thodol ; by Anonymous [Public domain], via Wikimedia Commons. (Via Lucien Raphmaj)

 2/ Cette notion de bardo était aussi omniprésente dans mon esprit lorsque j'ai écrit Eté 1915, qui relate la mort d'un poilu dans un village sur le front. Se réveillant il a la surprise de découvrir ses anciens camarades de patrouille sous les traits de personnages de ses lectures anciennes. Il lui faudra du temps pour accepter l'invraisemblable : il est bel et bien mort, mais pour un moment encore dans ce monde intermédiaire entre les vivants et les créatures de songe, à cheval entre réel et fiction.

Cette hésitation entre deux régimes d'existence se retrouve, par exemple, dans le narrat 40, Dick Jerichoe, où le narrateur évoque "l'épopée rectificatrice de Varvalia Lodenko, ses appels au massacre des puissants, sa nostalgie d'une abolition parfaite de tout privilège. La question n'est pas de savoir si, oui ou non, il s'agit d'une rêverie bien-pensante, ou si le fusil de Varvalia Lodenko a bel et bien retenti dans le réel ou s'apprête à le faire. Là n'est absolument pas le problème." Et ceci nous reconduit directement à la thématique des ruines : " Après le passage de Varvalia Lodenko, on était donc enfin de nouveau à l'aise pour vivoter fraternellement et bâtir sans honte de nouvelles ruines, ou, du moins, pour habiter sans honte les débris de tout."(p. 188)
Il est même question dans le même narrat d'arrière-ruines (p. 190). Alors "Que reste-t-il à faire, demande Jean-François Chassay, comment l’histoire et le politique pourraient-ils continuer à  s’entendre dans pareil contexte? Par la grâce des chiffonniers qui, justement, ramassent les
déchets. Dans son ouvrage sur Baudelaire
29, Benjamin parle de la fascination pour la figure du chiffonnier au XIXe siècle qui s’imposait comme une figure des limites de la misère
humaine. L’écrivain comme le révolté retrouvaient dans le chiffonnier une part de lui-même, de sa marginalité, de sa précarité. Baudelaire de ce point de vue apparaît comme celui qui crée à partir de ce qu’il trouve dans la ville, comme le chiffonnier vit à partir des déchets matériels. Les histoires se racontent à partir des déchets de la ville."

Cette figure du chiffonnier chez Walter Benjamin m'a fait resurgir un très ancien article d'Alluvions, où, à la suite d'une longue citation de  Stéphane Mosès extraite de son livre sur L'Ange de l'histoire, j'écris : "nouvelle "harmonique" au poème* déposé ici lundi dernier, je lis, dans une annonce de l'IMEC autour du livre de Jean-Michel Palmier sur Benjamin (livre inachevé que j'ai maintenant grande envie de découvrir), que le penseur est désigné comme le "Guetteur de rêves" (après recherche, ce nom proviendrait d'un livre de Miguel Abensour)."



 Dans le dossier de remue-net auquel je renvoyais, toujours en ligne actuellement, on peut lire :
"Il y a peut-être un fil qui nous permettrait d’entrer dans le livre de Palmier, celui du chiffonnier. A propos de l’analyse de Benjamin sur Baudelaire, Palmier évoque son « étrange métaphysique du chiffonnier ». (Ne pas rater à ce sujet la préface de Florent Perrier car il en donne une magistrale généalogie). Le chiffonnier, c’est l’être méthodologique de la modernité (son allégorie), celui qui rassemble les images dialectiques. C’est le grand lecteur du monde, lecture à partir de laquelle se découvrent les citations et les fragments du monde."
Et, un peu plus haut, une citation de Jean-Michel Palmier renvoyait explicitement à cette idée de sauvetage au sein des ruines :
« Assurément, son œuvre, dans sa fidélité surprenante à un nombre restreint d’intuitions qui ne cessent de s’enrichir et de se métamorphoser, n’est pas un monolithe. C’est ce qui lui confère, avec la magie du style, sa beauté insolite et sa profondeur. Plutôt que d’y chercher des réponses à des questions qu’il ne pouvait se poser, de le lire sans distance, de le réinventer à notre image, il est peut-être plus utile d’être sensible à sa mise en crise de tout discours qui s’énonce comme certitude et comme vérité. Au-delà de l’imbrication inextricable du politique et du théologique qui domine sa philosophie de l’histoire, son exigence d’affronter le « maintenant », de sauver au sein des ruines les « échardes du messianique », l’expérience des vaincus, garde la même urgence. » (Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin, Le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu, page 12, c'est moi qui souligne)

Pour en revenir à Volodine, chez lui, développe Jean-François Chassay, "plusieurs personnages font office de chiffonniers (surtout des femmes, comme Clara Güdzül, Jessie Loo), mais ce sont surtout les narrats qui naissent des déchets et des restes. Car il faut se rappeler que Will Scheidmann lui-même naît de ses chiffons, de ces déchets qui traînent. C’est cette ruine vivante — Scheidmann, pourrait-on dire, naît « ruiné » — qui va permettre de raconter l’histoire de ce monde et de ses bourrasques politiques. Né de bric et de broc, « constellé de cicatrices et de coutures qui se ramifiaient vers [s]es entrailles molles et [s]es poches à produits organiques et jusqu’à [s]es os durs » (p. 110), Scheidmann n’est pas sans faire songer au monstre créé par Victor Frankenstein et qui était constitué aussi bien de parties humaines qu’animales30." 
 
Boris Karloff dans Frankenstein de James Whale © 1931 Universal Studios.

Arrêt sur image. Je m'aperçois que les échos entre les textes rassemblés ici ne cessent de s'amplifier, que cet article est déjà bien long, et qu'il me faudra bien plus de quelques paragraphes supplémentaires pour mettre un peu d'ordre dans les résonances qui m'assaillent. Il me faut donc clore ici cette première errance dans les ruines, il est temps de dresser le bivouac avant la nuit. Pour veiller devant les étoiles, je vous laisse sur cette parole d'Edma Redžepova, chanteuse gitane citée en exergue par Kapka Kassabova :

"Les gens oublient que nous sommes de simples hôtes sur cette Terre, que nous y arrivons nus et que nous la quittons les mains vides."


________________
29. Walter Benjamin, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 1974.

* Le poème en question : 

Rapport d'un guetteur

Sommeil bradé à l'étal des songes
Solitaire sur l'aile de l'instant
Mes yeux s'épuisent à fouiller l'ombre

Sur l'ardoise éclatée des rêves
J'inscris les mouvements du silence
L'affleurement fugace d'une lèvre

Tout ce qui vint en ce royaume
Chat de gouttière éventrant la nuit
Poulpe noir réfracté dans la paume
30. « Qui concevra les horreurs de mon travail secret, tandis que je tâtonnais, profanant l’humidité des tombes ou torturais l’animal vivant pour animer de l’argile inerte? »; « La salle de dissection et l’abattoir me fournissaient une grande partie de mes matériaux ». Mary Shelley, Frankenstein, Paris, Garnier-Flammarion, 1979, p. 116.
 

 


vendredi 3 juillet 2020

Inverser l'empreinte

"Je vais inverser votre empreinte de pas. Parce que vous avez beaucoup emmagasiné sur votre chemin. Tout est là ici, avec vous, dans cette pièce. Venez", dit-elle en se levant."

Kapka Kassabova, Lisière, Marchialy, 2020, p. 474.

A la fin de son périple, Kapka Kassabova, sur les conseils de son amie Marina, va consulter une guérisseuse, une infirmière à la retraite qui aurait vu passer dans son salon deux générations de militaires affectés dans la zone frontalière entre Bulgarie et Turquie, le personnel de l'hôpital régional tout entier (dont des chirurgiens en chef) et des centaines d'autochtones. Comme nombre de guérisseurs ici aussi en France, on ne donne, cadeaux ou argent liquide, que ce que l'on veut bien donner. La guérisseuse, après avoir affirmé que Kapka n'avait pas le mauvais oeil (uroki), ne l'entraîne pas moins dans le rituel de l'inversion d'empreinte, dans la cour d'une maison abandonnée attenante, envahie par la végétation :
"Il fallait un sol non foulé, calme sur le plan énergétique. Elle m'enjoignit de poser un pied par terre, orteils pointant vers l'est. Pourquoi l'est ?
Avant le rituel du feu, musiciens et nestinari se tournent vers l'est. Les pieds des morts dardent vers l'est. Le soleil se lève à l'est. Avec son couteau, elle traça le contour de mon pied trois fois, dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, tout en marmonnant à trois reprises une incantation que je n'entendis pas. Ensuite, elle retira mon pied et, usant de la lame, délogea la terre retournée à l'endroit où se trouvait mon empreinte.
Elle se redressa.
"Toute la mauvaise énergie reste ici. Tout ce dont vous n'avez pas besoin. Vous êtes libre."

A peine avais-je - nous étions le 24 juin -, lu ce passage que, m'étant tourné vers l'autre livre lu en parallèle (Générations collapsonautes, de Citton et Rasmi), je tombai sur ce paragraphe :
" A l'heure de l'Anthropocène - où s'avère intenable le partage traditionnel entre activité de la sphère humaine et passivité naturelle de l'environnement -, l'échelle, certes fuyante, du climat devient un objet d'attention et d'implication. Comme l'a souligné à maintes reprises l'anthropologue Tim Ingold, le temps qu'il fait n'est pas une simple scénographie immuable derrière nos histoires humaines : nous habitons dedans, nous en sommes imprégné.e.s, nous y laissons des traces. Le monde de notre civilisation surgit au sein d'un milieu météorologique et climatique qui l'influence et qu'elle influence en retour. Chaque empreinte que nous produisons distraitement  - depuis nos traces de pas dans un sol mouillé jusqu'à notre empreinte carbone, en passant par la buée de notre souffle - nous rappelle cette imbrication entre nos vies et le milieu où elles se déroulent : tout monde humain est un weather-world3." (p. 107, c'est moi qui souligne)
 La note 3 de bas de page renvoie à un article de Tim Ingold : "Footprints Through the Weather-World", Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. 16, 2010, p. 121-139."

vendredi 10 juillet 2020

Kapka sur le rivage

"Il faut surtout pardonner à ces âmes malheureuses qui ont élu le pèlerinage à pied, qui côtoient le rivage et regardent sans comprendre l'horreur de la lutte et le profond désespoir des vaincus."
Joseph Conrad, à Marguerite Poradowska  
(épigraphe du livre Les Anneaux de Saturne, W.G. Sebald, Actes Sud, 1999)

Un livre est fini. Ceci pour dire qu'on a terminé sa lecture. Drôle d'expression. Comme si on en était venu à bout, qu'on avait triomphé de lui après une longue bataille. Mais le bougre traîne encore au chevet du lit, sur la table basse du salon ou sur un coin de bureau. On a scrupule à le ranger dans la bibliothèque, comme s'il avait encore un secret à nous confier, comme si on était passé à côté de quelque chose (je parle ici des bons livres, pas du tout-venant). Ainsi du récit de Kapka Kassabova, Lisière, qui ne cesse de me hanter, non, hanter est un peu excessif, mais reste pour le moins obstinément dans mon viseur. Une dernière fois, j'y reviens donc, alors qu'elle se trouve elle-même au bout de sa route, devant la mer Noire, dans le refuge d'un promontoire effilé, entre le Bosphore et la frontière turco-bulgare :
"Depuis la pointe de l'Aiguille, on distinguait presque cette frontière maritime invisible, mais nul n'est jamais certain de ce qu'il devine dans la brume marine ; tout revêt l'allure d'un souvenir en devenir. Cet endroit me faisait moins l'effet d'un lieu que d'un instant perpétuel gravé dans le temps, une note pontique unique, parfaite. Battu par le lodos remontant du sud et les courants sibériens venus du nord, vous vous tenez sur un seuil. Un instant vous êtes mortel, celui d'après vous ne l'êtes plus. Un instant c'est vous, le suivant c'est chacune des personnes déjà passées ici avant vous." (p. 446)
Sur cette pointe de l'Aiguille, un phare, Limanköy Feneri, le "phare français", parce que bâti à l'initiative du capitaine Marius Michel, qui soumit avec succès ses projets d'amélioration de la navigation en Méditerranée à Napoléon III. Nommé vice-amiral par l'empereur et directeur général des Phares et Balises de l'Empire ottoman par l'allié d'alors, le sultan Abdülmecid Ier, il fait construire 111 phares par le biais d'une société française, et obtient un pourcentage sur les droits de navigation . Il amasse ainsi une fortune colossale et le sultan lui décerne le titre honorifique de pacha en 1879. 

Tamaris - "Château de Michel Pacha"
Kassabova écrit qu'après la dissolution de l'Etat ottoman après les guerres balkaniques de 1912-1913,  "Michel Pacha regagna la France où il recréa une Constantinople de style victorien dans sa ville natale sur la Cote d'Azur." Petite erreur car ce n'est pas à Sanary-sur-Mer, son village natal, qu'il s'établit mais à Tamaris, à La Seyne-sur-Mer dans le Var : "De cette pinède encore vierge, nous dit la notice Wikipedia, Michel Pacha fera une station touristique à la mode, une étape obligée pour la haute société de l’époque (dont George Sand et Frédéric Chopin). Il crée à partir du port du Manteau une navette maritime reliant Toulon par Saint Mandrier, dont les bateaux sont copiés sur ceux du détroit du Bosphore, lieu qu'il aimait tant. Puis tout cela va retomber dans l'oubli après la Seconde Guerre mondiale." Tout cela est bien beau, mais erroné en grande partie : George Sand est venu à Tamaris en 1861, non pas avec Chopin mais avec son fils Maurice et son compagnon Alexandre Manceau, et à cette date, Michel Pacha n'avait pas encore investi le lieu. Si l'on veut des détails, on lira avec profit l'excellente anthologie de Marianne et Gilles Miclon, En voyage avec George Sand (La Bouinotte, 2018).
"La maison que nous habitons est petite, mais très propre,et nous y sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y passe, mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé La Seyne. Qui est grand comme La Châtre et où notre factotum va s'approvisionner tous les matins. (...) Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il est rude et superbe, varié et heurté comme le pays, des jours de pluie diluvienne, des vents d'est très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le nez d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes, tout cela se succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade, car avant-hier j'étais dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. (...)" Extrait d'une lettre adressée à Charles Duvernet, 24 février 1861, p. 430.
On voit bien qu'on est au plus loin de la station balnéaire pour la haute société. Autre sornette wikipedienne : on lit que Marius Michel fut administrateur des biens de Victor Hugo de 1851 à 1870, alors que le poète était en exil en Belgique puis dans les îles anglo-normandes. On se demande bien comment un marin alors très occupé par ses affaires orientales pouvait bien être en même temps administrateur de biens, d'autant plus que très lié, comme on l'a vu, à Napoléon III, on conçoit mal comment Hugo, l'ennemi mortel, aurait pu le choisir. Non, il y a peut-être une confusion avec le relieur Marius-Michel (1846-1925), qui s’appelait en réalité Henri-François-Victor Marius Michel, fils d’un doreur, Jean Michel (1821 – 1890), dit également Marius-Michel, qui travaillait pour les grands relieurs de l’époque.


Ceci dit, si on trouve des ouvrages de Hugo reliés par Marius Michel, je n'ai rien trouvé sur une possible administration de ses biens durant l'exil. Encore une fois, on peut douter qu'un relieur soit bien la personne compétente pour une telle mission. Le mystère reste donc entier sur l'origine de cette méprise.

Ne digressons pas plus, et revenons à Kapka, qui visite le phare avec le gardien, enfin l'ex-gardien, car le gouvernement turc a mis fin à son contrat. Le phare a été mis aux enchères, et adjugé à un hôtelier d'Istanbul qui s'emploie à le reconvertir en bistrot.
"Ce lieu renferme ma vie entière, déclara-t-il. Impossible pour moi de citer une chose plutôt qu'une autre. Mais ça va, ce n'est pas si grave. Parce que nous sommes toujours là. Nous sommes restés coûte que coûte."
Le vent du soir se levait et, en contrebas, les brisants grossissaient, blanchissaient. Nous n'étions qu'en août... Qu'est-ce que ça devait être l'hiver ? A son air, on voyait que le gardien savourait ce souvenir.
" C'est pour ça qu'on l'appelle la mer Noire", répondit-il." (p. 453)
Non loin de là, le fleuve frontalier, qui fut le théâtre d'une "querelle piscicole musclée durant la dernière décennie de la guerre froide. Chaque camp avait agrandi sa portion d'estuaire en y déversant de la terre , afin de revendiquer davantage d'eaux territoriales, et donc de turbots. Les turbots ont commencé à se laisser dépérir en signe de protestation."

D'un estuaire l'autre. Dans le narrat 28 des Anges mineurs, d'Antoine Volodine, un groupe de cinq voyageurs exténués parviennent au crépuscule dans une bourgade portuaire désertique :
"Au bout d'un moment, nus franchîmes une cour borgne, un dernier couloir de terre, et, comme le chemin s'arrêtait là, la bonne humeur nous quitta. Des résidus de soeil couchant pigmentaient en violet l'endroit où nous avions débouché. Derrière nous pointaient des chicots d'entrepôts effondrés. Nous zigzaguâmes entre les gravats et, parvenus en bordure des bassins, nous considérâmes sans rien dire les barques démolies, couchées pour toujours dans la vase. Le décor avait des couleurs épouvantables. L'estuaire n'était plus qu'une navrante étendue de boue et, au loin, à plus d'un kilomètre, la dentelle des premières vagues évoquait une vomissure. (...) De temps en temps, le vent nous envoyait des criailleries de mouettes, des puanteurs de cachalots en décomposition ou de calmars. Parfois nous nous réveillions, parfois nous allions errer au milieu des ruines, parfois il ne se passait rien pendant des mois. (...) Je ne bouge pas. J'attends ici en face de l'océan, en face de ce qu'il en reste." (p. 131-132)
Et de là, retournons au texte de celle qui m'avait aiguillé sur Volodine, Joëlle Le Marec qui, dans Lire et vivre dans les ruines, nous conduit  à Sebald* :
"J’évoquerai donc brièvement un autre type de textes, ceux de W.G. Sebald, écrivain allemand né en 1944, décédé en 2001 en Angleterre où il vivait et enseignait depuis 1966. [...] Ses textes sont émaillés de documents, fragments d’archives improbables, repérés dans des journaux locaux, exhumés dans les bibliothèques, et que le narrateur consulte au cours de ses excursions. Sebald ne cesse d’établir des continuités narratives et affectives entre ses souvenirs, ceux des narrateurs, ceux de personnes rencontrées par ces narrateurs, ceux qui sont consignés dans des archives souvent précaires ou dans les archives géo-écologiques que constituent les villes et surtout les paysages qu’il arpente, toujours menacés de perdre leurs propres traces. Dans Les anneaux de Saturne (1995) il rend compte de la manière dont les interventions combinées de la mer, du vent, des hommes marquent le paysage de la côte Nord Est de l’Angleterre de quantités de spectres : pêcheurs et des poissons autrefois si nombreux, villes prospères désormais écroulées avec les falaises qui les supportaient, activités fourmillantes qui se sont retirées comme une lente marée, laissant derrière elle un espace-temps à la fois vacant et chargé des signes que seul le promeneur continue de voir dans un mouvement du corps et des yeux qui ne connaît jamais de relâche."

Lisant ceci, je me suis replongé pour une énième fois dans ce livre fascinant, et au chapitre VIII, j'ai relu avec la même délectation morose la description du littoral d'Orfordness, sur la côte du Suffolk. Ancien territoire militaire, le lieu a été rendu au public et Sebald peut s'y rendre sans difficulté : "l'un des hommes désoeuvrés assis sur le môle accepta volontiers de me transporter là-bas pour quelques livres et de venir me rechercher plus tard, lorsque je lui ferais signe." En franchissant le fleuve qui coule sur une douzaine de milles juste à l'arrière de la ligne côtière, l'homme lui apprend qu'Orfordness n'est pas davantage fréquenté depuis la levée de l'interdit : " Même les pêcheurs, qui aimaient notoirement la solitude par-dessus tout, avaient renoncé, après quelques tentatives, à y poser leurs lignes pour la nuit. Ils alléguaient que le jeu n'en valait pas la chandelle, mais en réalité l'isolement total de ce poste avancé, disposé face au néant, n'était tout simplement pas supportable et avait effectivement donné lieu dans certains cas à des affections psychiques de longue durée." L'extrême sensibilité de Sebald ne lui permet pas d'échapper à l'atmosphère quasiment toxique de l'endroit, et il s'y décrit à la fois "totalement libéré et terriblement anxieux".


Les dernières pages de ce chapitre VIII sont extraordinaires, et méritent d'être lus lentement. Tout l'art de Sebald d'enchevêtrer les trames temporelles et de mêler l'organique et l'historique, avec un sens du détail incisif et inquiétant, semble y être condensé :
" Loin derrière moi, vers l'ouest, des mamelons à peine visibles révélaient la terre habitée ; vers le nord et le sud brillait le lit de vase parcouru par une mince rigole signalant le bras mort du fleuve, devant moi tout n'était que dévastation. Les fortins de béton recouverts et environnés de monceaux de pierres, dans lequels, pratiquement tout au long de ma propre existence, des centaines de techniciens ont oeuvré à la mise au point de nouveaux systèmes d'armement, se présentaient de loin, sans doute à cause de leur forme conique, comme des tertres funéraires abritant les dépouilles de puissants souverains inhumés là en des temps immémoriaux avec tous leurs objets familiers, leur argent et leur or. L'impression que je me trouvais sur une aire dont la destination dépassait les fins profanes était encore renforcée du fait de l'existence de plusieurs bâtisses en forme de temples ou de pagodes que je n'arrivais tout simplement pas à me représenter comme des installations militaires. Cependant, plus je m’approchais des ruines, plus se dissipait l'image d'une mystérieuse île des morts et plus je me crus au beau milieu des vestiges de notre propre civilisation anéantie au cours d'une catastrophe future. Exactement comme à un étranger, né ultérieurement et qui se retrouverait, sans rien savoir de la nature de notre société, parmi les montagnes de débris métalliques et de machines détruites que nous aurions laissés derrière nous, tout cela se présentait, à moi aussi, comme une énigme indéchiffrable, et j'étais là à me demander quelles étaient les créatures qui avaient vécu et travaillé ici jadis, et à quoi avaient bien pu servir ces rails d'acier sous les plafonds, ces crochets aux murs encore partiellement carrelés, ces pommeaux de douche grands comme des assiettes, ces rampes et ces puisards."

Extrait des Anneaux de Saturne, édition anglaise
Encore une fois, comme chez Kapka Kassabova et Antoine Volodine, c'est à la tombée du jour que se conclut cette incursion/excursion sur les rivages de l'abandon et de la dévastation :
"Comme j'étais assis sur le môle, attendant le passeur, le soleil déclinant perça à travers les nuages et rayonna sur la longue courbe formée par le rivage de la mer. La marée remonta le fleuve, l'eau brillait comme du fer-blanc, les mâts de radar surplombant de très haut les marais verts émettaient un susurrement régulier, à peine audible. Les toits et les tours d'Orford, si proches que l'on croyait pouvoir les toucher, regardaient au travers des cimes des arbres. Là-bas, pensai-je, j'avais été chez moi jadis ; puis, dans la lumière de plus en plus aveuglante du contre-jour, j'eus soudain l'impression que les ailes de moulins depuis longtemps disparus tournaient ça et là, parmi les couleurs de plus en plus sombres, en claquant par à-coups dans le vent."
Une dernière remarque : la mention du passeur n'est pas anodine. Il revêt en la circonstance une dimension presque mythologique : c'est Charon le nocher des Enfers, ou plus près de nous, en un sens, le Stalker* *d'Andreï Tarkovski qu'évoque aussi Joëlle Le Marec : "Sebald rejoint la figure du passeur chez le cinéaste Tarkovski, pris lui aussi corps et âme par le devoir d’arpenter les paysages de la dévastation ou de l’exil et d’y promener les savoirs, eux-mêmes exilés des corps disparus."


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* Juste après avoir publié cet article, je note qu'un article de Grégory Mion vient d'être déposé (il y a 10 heures exactement ) sur le site Stalker : Les Enfants des morts de Heinrich Böll. Or, il commence ainsi : "Dans un essai percutant où il s’interroge sur la délicate construction du deuil en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, pointant du doigt la myopie d’un peuple qui semble avoir refoulé tous les crimes et avoir fait abstraction de toute espèce de sentiment de culpabilité à cause de la «misère matérielle» d’un pays dévasté, W. G. Sebald reproche à la plupart des écrivains allemands des années 1950 d’être passés à côté du sujet, d’avoir en quelque sorte retardé le diagnostic de «la conscience morale de la nouvelle société» au lendemain du Troisième Reich (1). Cette remontrance à la fois objective et polémique ne pourrait cependant s’appliquer à Heinrich Böll car le futur Nobel de littérature publie Les Enfants des morts (2) en 1954, un roman où le climat d’après-guerre apparaît dans toute sa profondeur tragique, révélant une Allemagne en butte aux spectres du marché noir, aux relents nazis persistants, aux mœurs dissolues et aux hommes capricieux qui refusent d’être des pères, exigeant des femmes qu’elles avortent ou qu’elles prennent en charge les enfants nés de leur semence hystérique."


**Stalker, c'est aussi le site de Juan Asensio, dont on pourra lire également l'article qu'il a consacré aux Anneaux de Saturne en 2014.

lundi 27 septembre 2021

L'écho du lac

 « Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages."

Agnès Varda, Les Plages (documentaire), 2008.*

Troisième et dernier article consacré à Nevermore, de Cécile Wajsbrot. Il sera question cette fois d'un motif unique, qui ne traverse pas tout le roman à l'instar de Virginia Woolf et des cloches. Non, il s'agit d'un thème qui surgit au mitan exact du livre, au chapitre IV : "Les rives d'un lac ont quelque chose d'apaisant et de triste, un sentiment de nostalgie né du calme des eaux, peut-être, de la légère ondulation qui les parcourt, une sorte de mouvement stagnant dont on se demande ce qu'il recèle." Et elle enchaîne directement sur l'évocation des Enfers antiques, dont l'une des entrées était le lac Averne*, un lac volcanique situé près de Naples, dont Turner peignit pas moins de trois versions, avec Énée et la Sybille de Cumes.

Énée et la Sibylle, Lac Averne Turner, 1798 Tate Britain, Londres

Cécile Wajsbrot cite le passage correspondant du chant VI de l'Enéide : "Il y avait une caverne profonde, monstrueusement taillée dans le roc en une vaste ouverture, défendue par un lac noir et par les ténèbres des bois. Nul oiseau ne pouvait impunément se frayer un chemin dans les airs au-dessus d'elle, tant étaient impures les exhalaisons qui, sortant  de ces gorges noirâtres, s'élevaient vers la voûte du ciel."* Elle aurait pu citer aussi le chant IV des Géorgiques du même Virgile, où Orphée, remontant des Enfers, se retourne sur Eurydice et la perd à jamais :"Sur-le-champ tout son effort s'écroula, et son pacte avec le cruel tyran fut rompu, et trois fois un bruit éclatant se fit entendre aux étangs de l'Averne."

Ce drame mythologique lui fait songer alors à ce lac qui se trouvait en bordure du camp de Ravensbrück, qui, plus que les monuments et leurs colonnes, plus que les photographies, les témoignages et le visage des survivants, avait provoqué une angoisse tout au long de la visite. Le lac, "tout près, son aspect paisible, la monstruosité de cette paix, si proche des exhalaisons impures qui sortaient de ces gorges noirâtres. Même si, m'étais-je dit à l'époque, c'était au bord d'un lac, aussi, qu'avait eu lieu la réunion décidant de la solution finale." 

Le 20 janvier 1942, c'est en effet à Berlin près du lac de Wannsee, dans la villa Marlier, que se déroula la conférence dite de Wannsee, réunissant quinze hauts responsables du Troisième Reich pour mettre au point l'organisation administrative, technique et économique de la « solution finale de la question juive ».

Si ce thème du lac m'a particulièrement touché, c'est aussi parce que j'avais commencé la lecture du second livre de Kapka Kassabova, L'écho du lac, sous-titré Guerre et paix à travers les Balkans. J'ai déjà rendu compte ici de l'admirable Lisière, qui explorait les massifs montagneux à la frontière turco-bulgare, avec toutes les tragédies de l'histoire qui s'y étaient inscrites au fil du temps. Dans ce nouvel opus, l'écrivaine, née à Sofia en 1973 et résidant aujourd'hui dans les Highlands écossaises, revient aux sources de son histoire familiale, sur les rives des lacs Ohrid et Prespa, les plus anciens lacs d'Europe, sans doute vieux de trois millions d'années. Dans la présentation de son livre, elle explique que son instinct la poussait "vers les paysages qui résonnaient du carillon de la nature et de la culture, les deux. À une époque où la monoculture –à la fois dans la sphère agricole et dans l’arène politique –menace de nous diminuer, une force irrésistible m’incitait à explorer des géographies qui se révélaient des écosystèmes à part entière, humains et non humains." Et elle poursuit ainsi :

"Lisière et L’Écho du lac ont tout simplement adopté la forme de ces écosystèmes. Des voix, des expériences sensorielles, des événements, des rêves et des échos imprègnent le récit à la manière de la sève dans un arbre. Un auteur français, un jésuite dont le nom m’échappe, a un jour affirmé que les lieux hantés étaient les seuls où les humains puissent vivre. Les lieux hantés sont les seuls sur lesquels je puisse écrire. Ce sont les lacs, les montagnes transfrontalières, les psychés des peuples meurtris par les frontières et les mensonges (ce qui revient au même), mais recelant aussi une kyrielle de secrets pas encore recueillis susceptibles de nous redonner foi en l’humanité, telle une source dont le murmure nous parvient, quelque part dans les bois, puis guide nos pas jusqu’à elle."


Un troisième auteur me remontait en mémoire avec l'image du lac, c'était Adalbert Stifter, dont j'avais trouvé à Bourges, au début juillet, Les grands bois, dans la collection L'imaginaire. Stifter, un autre auteur cher à mon cœur, et dont la lecture avait justement croisé une étude de Cécile Wajsbrot, l'une des parties d'un cours  donné entre octobre 2014 et février 2015 à la Freie Universität de Berlin autour de la façon dont la littérature abordait les questions climatiques.

Dans ce drame médiéval, l'intrigue compte moins que la description des paysages. De même que Kapka Kossabova  arpente une région située entre Macédoine du Nord, Grèce et Albanie, Stifter place immédiatement le cadre de son roman dans une forêt, "à ce carrefour de frontières où le pays de Bohême, l'Autriche et la Bavière se rencontrent." Il y conduit son lecteur en lui indiquant les repères avec la plus grande précision : "La barrière est cette haute muraille de forêts dont nous avons parlé, à l'endroit où elle oblique vers le nord ; c'est donc vers elle que nous irons. Mais notre but proprement dit est un lac qu'elle abrite aux deux tiers de sa hauteur." Nous sommes alors transportés à sa suite à travers des "gorges sauvages et crevassés, uniquement formées d'une terre noirâtre, sombre couche mortuaire d'une végétation millénaire" où l'on ne relève "aucune trace d'une main humaine, un silence vierge." Et puis, après avoir croisé le ruisseau venu du lac, après une heure de marche, "on pénètre sous un couvert épais de jeunes sapins, puis, sortant du noir velours où leurs troncs se pressent, on se trouve au bord des eaux du lac, plus noires encore." Et le narrateur de l'histoire, double de Stifter, de préciser aussitôt qu'un sentiment de profonde solitude s'est toujours emparé de lui chaque fois que, cédant à son cœur, il est monté "vers ce lac de légende."

Henri Thomas, traducteur des Grands Bois, indique dans sa préface que les plus longs voyages de Stifter furent Munich et Trieste, "bords extrêmes de la monarchie austro-hongroise", et que "les forêts de la Moldau lui sont une source suffisante de renouveau et d'inconnu".

"A défaut du luxe et du confort qui lui manqueront toujours, il aura l'idée, le rêve d'un confort qui font penser au Domaine d'Arnheim imaginé vers la même époque par Edgar Poe."

Le Domaine d'Arnheim, Magritte, 1962

Revenons, pour finir, à Nevermore. La narratrice écrit qu'elle dérive, "au bord des lacs, loin des lacs, cet été, la philosophe Ágnes Heller, qui passait ses vacances au bord du lac Balaton, avait nagé un jour et n'était pas revenue." Elle venait de fêter ses 90 ans. "On avait le choix, écrit Cécile Wajsbrot, entre la fatigue, le malaise - mais l'examen médical n'avait pas révélé de trace - et le choix volontaire. Bien sûr les circonstances de sa mort n'étaient pas l'essentiel, au regard des textes écrits, des discours prononcés, du combat contre la dictature, mais elles complétaient l'image d'une vie vouée à la liberté et on ne pouvait s'empêcher de penser que cette liberté, elle l'avait exercée jusqu'au dernier moment." (p. 111)

Et elle ne parlera pas plus des lacs, mais la photo de couverture du livre n'est sans doute pas pour rien une photo du lac Balaton.


 

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* Citée par Kapka Kassabova

** Le nom Averne dérive du grec άορνος  (sans oiseau).

lundi 29 novembre 2021

Le Cavalier de l'Apocalypse

Dans l'article du Guardian qu'elle consacre aux Pérégrins d'Olga Tokarczuk (le titre en anglais est Flights), Kapka Kassabova écrit que le livre présente des échos avec WG Sebald, Milan Kundera, Danilo Kiš et Dubravka Ugrešić, en prenant soin d'ajouter "but Tokarczuk inhabits a rebellious, playful register very much her own". Je ne saurais juger de la pertinence de ces rapprochements, connaissant mal les trois derniers auteurs en question, mais il est indubitable que Sebald n'est jamais très loin, et au moins sur un des motifs qui traversent tout l'ouvrage, cette attention à tout ce qui entoure le corps naturalisé, plastiné, dit Tokarczuk, faisant ainsi référence à une technique somme toute récente, qui consiste à préserver les tissus biologiques en remplaçant les différents liquides organiques par du silicone ou de la résine (on la nomme aussi imprégnation polymérique).  C'est l'anatomiste allemand (mais né en Pologne le 10 janvier 1945) Gunther Von Hagens qui l'a mise au point en 1977. Il fut ensuite  promoteur de Body Worlds (Körperwelten en allemand), exposition, dans nombre de villes et de pays, de corps ou de parties de corps humains  plastinés - exposition souvent controversée, et même interdite à Paris par le tribunal de grande instance en 2009 (elle devait avoir lieu au Musée de l’Homme et à la Cité des Sciences de La Villette, mais, en raison du refus du conseil scientifique pour raisons éthiques, s'était repliée sur l'espace 12, boulevard de la Madeleine). On soupçonnait  l’anatomiste d’un trafic de condamnés à mort chinois, utilisés à des fins médicales sans autorisation des familles.

Gunther Von Hagens

Dans l'article du Monde du 22 avril qui rapportait l'anecdote, Florence Evin poursuivait ainsi :

"A la suite de ce jugement, Le Cavalier de l'Apocalypse, d'Honoré Fragonard (1732-1799), poursuivra-t-il son galop macabre au Musée de Maisons-Alfort (Val-de-Marne) ? Interrogé sur la présentation des écorchés du célèbre anatomiste, Christophe Degueurce, le conservateur du musée, relève la similitude de la présentation anatomique... mais pointe le problème de l'éthique : "On donne à voir un instantané de la science anatomique au XVIIIe siècle. Les corps qu'Honoré Fragonard a prélevés dans les hospices, il y a 250 ans, l'étaient à des fins d'enseignement. L'écart éthique est radical."

Or ce Cavalier de l'Apocalypse d'Honoré Fragonard n'est autre que cet écorché évoqué par Sebald dans Austerlitz, dont je fis la matière principale d'un article le 4 mars dernier : "Mais le plus effroyable est encore, dit Austerlitz, reléguée à l'arrière dans le dernier cabinet du musée, la composition équestre grandeur nature que, à la période postrévolutionnaire, Alexandre Evariste Fragonard, anatomiste et préparateur alors au sommet de sa gloire, a écorchée le plus artistement qui soit, si bien que dans les couleurs du sang caillé, apparaissent parfaitement les fibres du muscle bandé du cavalier, mais aussi celles du cheval qui, pris de panique, part au galop, et aussi toutes les veines bleutées, tous les tendons et ligaments ocre jaune." (J'avais en passant relevé l'erreur de Sebald : l'anatomiste en question n'étant pas Alexandre-Evariste Fragonard, mais Honoré Fragonard, cousin germain du peintre bien connu Jean-Honoré Fragonard, né comme lui la même année 1732).

                               Écorché d'un cheval et de son cavalier réalisé entre 1766 et 1771 par Honoré Fragonard

On ne trouvera cependant pas trace de l'écorché de Fragonard dans le livre de Tokarczuk : tous les musées d'anatomie qu'elle cite en fin d'ouvrage (sous le nom d'Itinerarium) sont situés à Vienne, Dresde, Berlin, Leyde, Amsterdam, Riga, Saint-Petersbourg et Philadelphie. Son chemin ne passe pas par la France.

Gunther Von Hagens apparaît, lui, dans l'un des fragments consacrés aux voyages du docteur Blau, curieux personnage dont la passion est de photographier des vagins, photos qu'il collectionne dans des boîtes en carton achetées chez Ikea. "Mais ce dont il rêvait, précise Tokarczuk, c'était de créer une autre collection, la vraie, qui ne serait pas composée de photographies." (p. 176) Aussi est-il émerveillé par la science de la plastination : "Durant ses études universitaires et tout de suite après, Blau avait beaucoup voyagé. Il avait visité toutes les collections anatomiques accessibles au public. Tel un fan d'un groupe de rock, il suivait à la trace Gunther Von Hagens et son exposition diabolique de corps humains plastinés, jusqu'à ce qu'il eût l'opportunité de rencontrer personnellement le maître."

dimanche 7 novembre 2021

Rencontre avec des femmes remarquables

Le pavé jaenadien terminé, je plongeai dans Les Pérégrins de l'écrivaine polonaise Olga Tokarczuk, que j'ai évoquée ici récemment à l'occasion de la naissance de ma petite-fille Esmée. Dans la présentation du Livre de Poche, on lit qu'en "une multitude de textes courts, Les Pérégrins compose un panorama foisonnant du nomadisme moderne." Ce qui montre bien la difficulté de résumer un tel livre car il va bien au-delà du nomadisme moderne - il est vrai, excellement perçu à travers la présence récurrente des hôtels et des aéroports -, non, le titre même du livre en polonais était Bieguni : les Bieguni ou Stranniki (c'est-à-dire marcheurs ou pérégrins), formaient une secte religieuse de l'ancienne Russie qui pensait que le fait de rester au même endroit rendait l'homme vulnérable aux attaques du Mal. Pour échapper à l'Antéchrist, l'unique salut est dans la fuite : "Laissez ce que vous possédez, abandonnez vos terres et mettez-vous en route !". Quiconque s'arrête de marcher sera "pétrifié", "épinglé comme un insecte", à l'instar de Jésus sur la croix. 

J'ai été content de voir que c'était aussi le sentiment d'une autre écrivaine admirable, venue de l'Est de l'Europe, découverte l'année dernière, je veux parler de Kapka Kassabova, qui rendait compte du livre de Tokarczuk dans The Guardian en juin 2017 : "I first read this novel in Bulgarian translation, where the original Polish title has been kept: Bieguni. This word is the key to the book, much more so than the freely rendered “Flights”, a bland but understandable choice in the mostly smooth translation of Jennifer Croft. The bieguni, or wanderers, are an obscure and possibly fictional Slavic sect who have rejected settled life for an existence of constant movement, in the tradition of the travelling yogi, wandering dervishes or itinerant Buddhist monks who survive on the kindness of strangers."


L'illustration originale rend mieux aussi que les oiseaux du Livre du Poche un des motifs centraux du livre, l'obsession de l'anatomie, les corps naturalisés, les écorchés, les organes plastinés, les cabinets de curiosités qui vont jusqu'à définir un des itinéraires de l'ouvrage retracé dans une annexe terminale avec une liste de dix musées  (p. 539) allant du Narrenturm de Vienne (Pathologish-anatomisches Bunbdesmuseum, Spitalgasse 2) au Mütter Museum de Philadelphie, 19 South 22nd Street. 


Bref, j'avais lu nuitamment et avec ferveur quelques pages des Pérégrins, quand, au matin du 2 novembre, je consultai comme à l'habitude ce fil Facebook pourtant si souvent décevant. Par extraordinaire, il ne l'était pas : Isabelle Baudelet proposait "Pour ceux qui veulent entrer dans le tableau...  le texte paru dans l'Anthologie "Rencontrer" proposée par Florence Saint Roch dans le dernier numéro de Terre à Ciel." Elle y décrivait sa rencontre avec l'Agneau mystique de Jan Van Eyck. Et c'était là l'objet d'un voyage :

"Nous redescendions lentement le chemin qui nous avait menés aux ruines du château. La bruine s’estompait. Il semblait même au travers des arbres touffus que le ciel s’éclaircissait un peu. J’entendais autour de moi reprendre les conversations. Comme souvent dans les moments d’émotion intense, par pudeur, par facilité, on se raccroche aux préoccupations simples du quotidien. Dans ma poche je serrais une petite pierre blanche ramassée sur les lieux, un vieux réflexe d’enfant. J’étais encore au XVème siècle, au temps de la splendeur des ruines que nous venions d’escalader, lorsqu’elles étaient l’écrin merveilleux de la résidence de plaisance préférée de Philippe Le Bon. Je scrutais le chemin de terre envahi par les herbes et les silex, je cherchais les pas de Jan Van Eyck. Imaginer en ces lieux un corps de chair et d’os au visage connu pour briser le silence impitoyable des pierres. Être en 1431. L’année du procès de Jeanne d’Arc, il terminait le polyptyque de l’agneau mystique, et s’était rendu ici même, sur ces terres de Vieil Hesdin, pour peindre des fresques à la demande de Philippe Le Bon dans une chambre du château. J’imaginais son voyage depuis Bruges, son arrivée au château, qu’avait-il vu? Qu’y avait-il dans les yeux de Jan Van Eyck cette année-là ?"

 


J'étais sidéré : ce même tableau était tout frais en mémoire, évoqué qu'il était dans le fragment des Pérégrins intitulé Le livre des infamies, qui commence page 90 de l'édition en livre de poche, fragment lu donc la veille. La narratrice parle d'une femme - nullement une amie, précise-t-elle-, rencontrée à l'aéroport de Stockholm. On annonce au micro que l'avion qu'elles devaient prendre était en surcharge : "Par un hasard des plus singuliers, il y avait trop de personnes inscrites sur la liste d'embarquement. Une erreur informatique - voilà ce qu'est devenu le fatum de nos jours. Les deux personnes qui voudraient bien différer leur départ pour le lendemain, annonçait-on, seraient hébergés pour la nuit à l'hôtel avec, en prime, deux cents euros et un bon pour le dîner." La narratrice et sa voisine finissent par accepter et se retrouvent le soir au bar, où la seconde (qui se prénomme Alexandra) expose ses "Rapports sur l"infamie", recueil éprouvant des vilenies commises par les hommes sur les animaux. Le lendemain matin, au petit déjeuner, elle se penche au-dessus de la corbeille de croissants et confie à son interlocutrice que le vrai Dieu est animal, qu'il se cache dans les animaux, qu'il se sacrifie pour nous, et meurt tous les jours pour nous. La preuve, ajoute-t-elle, se trouve à Gand.

"- Tout le monde peut la voir, a dit Alexandra. C'est en plein centre-ville, dans la cathédrale. Là-bas, au-dessus du maître-autel, il y a un grand retable. Très beau. Le panneau central représente une plaine verdoyante, un coin de campagne. Une sorte d'estrade se dresse au milieu de ce pré. Eh bien, tu vois l'Animal là ? a-t-elle demandé, en pointant son couteau sur la carte. C'est Lui, glorifié sous la forme d'un agneau blanc.

J'ai enfin reconnu le tableau - L'Adoration de l'Agneau. Je l'avais vu plusieurs fois sur des reproductions."


Cette merveilleuse coïncidence était redoublée du fait qu'elle s'articulait chaque fois sur une rencontre, entre Isabelle Baudelet et Jan Van Eyck, entre la narratrice des Pérégrins et la rédactrice des Rapports sur l'infamie.

Deux autres éléments peuvent être mis en relation avec ces rencontres, l'un qui m'apparut le jour même, et le second seulement aujourd'hui, en rédigeant ce billet. Le 2 novembre encore, j'avais rendu à la médiathèque le roman de Claudie Gallay, La beauté des jours, et n'avais pu m'empêcher comme d'habitude d'emprunter deux ou trois livres (et là, j'euphémise, car j'en ai emprunté quatre). Parmi eux, un recueil de récits de voyage d'un écrivain inconnu de moi jusque-là, Francis Navarre, De l'Hexagone considéré comme un exotisme (Le dilettante, 2021). Des pérégrinations, on reste dans le thème, narrées avec humour et un certain style : ça se lit comme on descend une quille de Quincy avec de bons amis. Un des chapitres s'intitule "Suite lorraine", Navarre y dresse une belle évocation de Langres, une des villes les plus froides de France ("un micro-climat digne du passé ; pas celui de l'actuel changement climatique, mais celui du petit âge glaciaire qui culmina vers 1700 et tua plus de monde que la Grande Guerre") avant de se projeter à Domrémy-la-Pucelle, où il visite la maison natale de Jeanne d'Arc :

"En bobo conséquente, Jeanne choisit la première ligne contre l'Anglois et sa conclusion prévisible en 1431, à dix-neuf ans. Courageux et tragique plan de carrière ; mais pas si mal ficelé puisqu'elle passera très vite à la postérité. Réhabilitée dès 1456, béatifiée en 1909, canonisée en 1920 - le château est entièrement d'époque -, elle investira, après Orléans, les manuels scolaires." (pp. 35-36)

1431, l'année du procès de Jeanne d'Arc, était signalée aussi par Isabelle Baudelet. Vous avouerez qu'on ne parle pas de la petite Jeanne et de cette année pour elle fatale tous les jours.

Et puis j'ai vérifié par curiosité ce que j'avais bien pu écrire sur Jan Van Eyck avant ce jour-ci. Et bien pas moins de trois articles. Dont celui du 1er octobre 2019, Arrival : brumes, glyphes et kangourous, où je revenais sur ma deuxième vision de Premier contact, le film de Denis Villeneuve. Ce qui m'avait conduit à évoquer le travail de Fabienne Verdier autour d'un tableau de Van Eyck, la Vierge au chanoine Van der Paele (1434-36). Et le thème de la rencontre était là encore au coeur de mon propos : "L'alien et le terrien, l'autiste et l'homme ordinaire, l'indien et l'occidental, trois figures de la rencontre avec l'étranger radical, à la langue inconnue, aux comportements imprévisibles, porteur de dangers, vecteur d'une peur viscérale." 
Or, il se trouve que j'ai visionné Premier contact pour la troisième fois ce soir-là,  donc bien avant de retrouver cet article de 2019, et d'ailleurs nullement de ma propre initiative, mais de celle de ma compagne.



Et j'enchaînai ainsi : "C'est d'un voyage vers un semblable inconnu que s'origine le troisième élément de résonance que je veux développer ici. A un moment donné du film, Louise Banks évoque l'explorateur britannique James Cook."

Or, James Cook apparaît page 361 des Pérégrins (fragment titré "Cartographier des espaces vides"), où il est raconté comment le mousse Nils Jung (qui venait, paraît-il de Norvège) fut le premier à apercevoir la Nouvelle-Zélande le 6 octobre 1769. Nouvelle-Zélande qui fut, semble-t-il (le chapitre finit là-dessus) "la dernière terre que nous avons inventée".

Je n'ai retrouvé sur le net aucune mention de ce Nils Jung, mousse sur l'Endeavour de James Cook. Je crois bien que c'est une invention d'Olga Tokarczuk.