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samedi 17 novembre 2018

La vie est une brûlure, pas un calcul

"La vie est une brûlure, pas un calcul"
Jean-Paul Michel

Visionné mercredi Entretien libre avec Bernard Stiegler, émission de la chaîne Le Média titrée "Éviter l'apocalypse" (merci à Alex, qui m'a signalé son existence).


C'était passionnant, comme le plus souvent avec Stiegler, que je préfère en live qu'à l'écrit (je n'ai jamais terminé son essai de 2013, Pharmacologie du Front national, mon marque-page y est bloqué à la page 144, sans doute après la lecture de ce paragraphe, pardon, que dis-je, de cette phrase : "La question est cette boucle noétique, point de couture où, l'extériorisation s'accomplissant dans l'intériorisation et réciproquement, des circuits de transindividuation se trament qui permettent soit d'intensifier l'individuation psychique des cerveaux noétiques et l'individuation collective des sociétés, augmentant ainsi leurs potentiels néguentropiques, soit de liquider leurs potentiels d'individuation, de les délier et de les dépenser sous forme de pulsions au bénéfice d'une captation de plus-value.") Il a depuis écrit d'autres livres (au moins un par an) mais je n'y suis pas retourné, redoutant cette lourde phraséologie qui, heureusement, est moins prégnante dans ses conférences et interventions orales, comme ici dans cet entretien qui n'en a d'ailleurs guère l'allure, s'apparentant plus à un monologue de Stiegler, Aude Lancelin se contentant de brèves relances qui ne cherchent jamais à critiquer en quoi que ce soit l'approche du philosophe.

Beaucoup d'idées fortes tout de même, dont cette réflexion autour de la calculabilité (à 11 :26 sur la vidéo)  : "Qu'est-ce que c'est que le capitalisme ? c'est le calcul. Le capitalisme, c'est ce qui pose que tout est calculable, ça Marx l'a dit dès le début. Et c'est ce qui pose que la calculabilité peut remplacer toute activité humaine. (...) Ce que montrent Marx et Engels c'est que les savoirs sont détruits par le calcul."
Il se trouve que je viens tout récemment de lire La Gouvernance par les nombres, du juriste Alain Supiot (que j'ai déjà évoqué plusieurs fois ici) : il s'agit là de la mise en forme de ses cours au Collège de France (2012-2014), où il montrait que la pensée ultra-libérale est une résurgence du vieux rêve occidental d'une harmonie fondée sur le calcul :  "Réactivé d'abord par le taylorisme et la planification soviétique, ce projet scientiste prend aujourd'hui la forme d'une gouvernance par les nombres, qui se déploie sous l'égide de la "globalisation"."
On pourrait naïvement penser que deux intellectuels aux questionnements aussi proches se feraient un tant soit peu écho. Or, il n'en est rien : jamais Stiegler ne fait appel aux travaux de Supiot, et le contraire est également vrai (dans l'index des noms propres copieusement garni, on passe sans transition de Staline à Stiglitz). Je n'ai pas compétence pour analyser cet état de fait, et il m'intéresse peu de tenter une confrontation entre ces deux univers de pensée étanches, mais il me semble que ce constat en dit long sur un certain cloisonnement de l'université. 

C'est alors que me revint en mémoire tout d'abord ce vers de Jean-Paul Michel, "La vie est une brûlure, pas un calcul", issu de son recueil "Défends-toi, Beauté violente !"
Et puis encore, dans sa Correspondance avec Pierre Bergounioux, ce passage d'une lettre du 19 septembre 1993 :
                            "Mon cher Pierre,

Je termine la lecture du Grand Sylvain, ébloui de sa beauté. Inoubliables sont les ombelles sous la "trique" des soleils rimbiens, les "cuissons de grand feu", le "service de cinq ou six mille pièces", et l'aromie musquée ! Frappé, intimidé, aussi, de la vérité de cette "comptabilité en partie double" dont il faut à toute force ramener le solde à zéro pour aller, si peu que ce soit, à la paix que donne le pouvoir d'"oublier" ce qu'il faut, la dette payée, de s'absenter alors un peu de l'aire que gouverne la lancinante injonction de l'enfant invisible qui, pourtant, gouvernera nos gestes jusqu'à ce que son insatisfaction ancienne ait été vengée, annulée par l'exploit qu'il nous prescrivit, et qu'il attend toujours."
Je ne veux pas m'étendre sur le sens de cet extrait, ce qui m'a surtout retenu étant cette expression entre guillemets de "comptabilité en partie double". Pourquoi m'avait-elle retenu ? Eh bien parce que je venais juste de la découvrir avec l'étude d'Alain Supiot, dans le chapitre 5, L'essor des usages normatifs de la quantification - ce Supiot avait déjà réussi l'exploit de me faire comprendre que le Droit pouvait être une matière passionnante (à travers son autre livre, Homo juridicus), et là il transforme l'essai en me faisant trouver quelque attrait à l'histoire de la comptabilité... Première "institution moderne, écrit-il, à avoir conféré une vérité légale à des nombres. (...) première technique à avoir fait de la monnaie un étalon de mesure universel."
"Cette première forme de gouvernement par les nombres n'a pas été instaurée par des États, mais par des entreprises. L'Antiquité, et notamment la Rome antique, recourait bien sûr à des techniques d'enregistrement comptable, mais c'est au Moyen Age qu'ont été posées les bases de la comptabilité moderne avec la tenue de comptes de personnes, puis l'invention de la partita doppia, de la comptabilité en partie double, par les marchands des grandes villes italiennes." (p. 125, c'est moi qui souligne)
C'est en effet à la Renaissance que naît en Italie du Nord cette méthode de la partie double (partita doppia). Le moine franciscain Luca Pacioli* l'expose  dans sa Summa di arithmetica, geometria, proportioni, et proportionalita (Venise, 1494), le premier ouvrage à parler de comptabilité, mais qui est surtout célèbre pour avoir introduit l'algèbre en Occident, jusque-là apanage des seuls savants arabes. La partie double est reconnue comme étant le principe de base de la comptabilité. Pour chaque opération, il faut que l’écriture comptable soit équilibrée, ce qui signifie que le total de la colonne débit doit être égal au total de la colonne crédit. Autrement dit, toute écriture passée dans un sens dans un compte doit être accompagnée d’une ou plusieurs écritures en sens inverse, d’un même montant total. Toute opération économique comportera donc au minimum deux inscriptions comptables.

Portrait de Luca Pacioli, Jacopo de Barbari ?, v. 1500 (Naples)
Alain Supiot rapporte que selon le grand historien et sociologue allemand Werner Sombart - à qui l'on doit le mot "capitalisme" - "le capitalisme et la comptabilité en partie double ne peuvent absolument pas être dissociés ; ils se comportent l'un vis-à vis de l'autre comme la forme et le contenu." :
"D'une part, elle étend l'empire du calcul à des entités qui lui étaient antérieurement étrangères : non seulement l'argent dont on dispose, mais aussi l'ensemble des ressources mobilisées pour les besoins du commerce ; non seulement les biens actuels, mais aussi une estimation des biens futurs. Et d'autre part, elle confère au principe d'égalité une puissance ordonnatrice nouvelle. Elle est la première en effet à avoir donné à un système juridique la forme d'un tableau chiffré soumis à un rigoureux principe d'équilibre des droits et des obligations. L'invention d'un tel tableau n'est pas sans évoquer celle faite à la même époque des lois de la perspective conférant à l'image peinte une objectivité comparable.
Car il faut prendre la notion de tableau chiffré dans son sens premier : le tableau comptable, comme plus tard le tableau statistique, doit d'abord être considéré comme un portrait, donnant une image objective de la réalité qu'il dépeint. Michel Foucault a accordé au tableau peint une place inaugurale dans son "archéologie des sciences humaines". Cependant l'instauration du tableau dans la peinture a été liée à ces deux autres types de projection de l'image du monde que sont la carte et le miroir. Une métaphore souvent utilisée pour décrire la comptabilité fut celle du "miroir du marchand", comme en témoigne par exemple le titre que Richard Dafforne donna au traité de comptabilité qu'il publia à Londres en 1636 : The Merchant's Mirrour, or Directions for the Perfect Ordering and Keeping of his Accounts."  (p. 127)

Qu'on me pardonne la longueur de la citation, mais c'est que je trouve passionnante cette intrication entre l'économique et l'esthétique.
Une dernière curiosité de nature synchronistique : la phrase sur l'instauration du tableau fait appel à une note en fin de volume, renvoyant à un  livre précisément intitulé L'instauration du tableau, publié à Genève, chez Droz, en 1999. Or, il se trouve que l'auteur du livre, l'historien  de l'art Victor I. Stoichita, a aussi écrit un essai sur la peinture espagnole, L'Oeil Mystique, Peindre l'extase dans l'Espagne du Siècle d'Or (Éditions du Félin, 2011), que j'ai acheté samedi dernier à vil prix dans ma librairie du hasard objectif, je veux bien sûr parler de l'irremplaçable Noz.



_________________________
* " Lorsque Luca Pacioli commence son éducation, cela fait longtemps déjà que les marchands et les négociants sont passés à l'étape suivante, la comptabilité en partie double: depuis la fin du XIIIe siècle, ils tiennent un compte par client et par fournisseur, chacun avec son débit et son crédit. Pour chaque opération, ils passent deux écritures, l'une sur ces comptes et l'autre sur le compte de caisse. Une opération a donc, toujours, une contrepartie dans un autre compte; à tout montant enregistré au débit correspond un montant identique au crédit. L'idée que toute ressource finance un emploi et que tout emploi est financé par une ressource marque l'acte de naissance de la comptabilité moderne. La comptabilité en partie double convient parfaitement aux grandes structures commerciales et bancaires qui se développent en Italie. Elle permet d'enregistrer des opérations de plus en plus nombreuses et complexes mais aussi de rendre des comptes aux associés ou aux commanditaires." Tristan Gaston-Breton, Les Echos, 29/07/2016.

On doit aussi à Luca Pacioli la notion de divine proportion, titre d'un ouvrage ultérieur illustré par Léonard de Vinci (De Divina proportione, 1509). Yvo Jacquier, que nous avons rencontré lors de nos chroniques sur Dürer, pense que l'artiste fut initié aux carrés magiques par ce frère Luca, dont l'influence aurait donc été décisive dans la conception de la gravure Melancholia I. Certains pensent que le jeune homme représenté sur le portrait attribué à Jacopo de Barbari serait Dürer lui-même.

mercredi 20 juin 2018

Les Tarots de Dürer

En découvrant le travail du peintre Yvo Jacquier sur la gravure Melencolia I, j'eus la grande surprise de voir qu'il associait le chef d’œuvre d'Albrecht Dürer aux Tarots de Marseille. Inutile de dire que j'étais plus que méfiant devant l'entreprise, on a tellement mis le Tarot à toutes les sauces qu'il convient d'être extrêmement circonspect. A cette heure, je ne prétends d'ailleurs pas avoir un jugement définitif sur la valeur des investigations du peintre, n'ayant pas encore achevé la lecture de l'ebook, Dürer et ses Tarots, où il a rassemblé dix années d'études menées en collaboration avec Christophe de Cène.


La thèse centrale est celle-ci : "la paternité d'Albrecht Dürer envers la plus belle version des tarots de
Marseille, celle que Nicolas Conver perpétue jusqu'en 1760.
" Cette apparition de Nicolas Conver fut une seconde surprise, car j'ai déjà eu l'occasion  de le citer deux fois par le passé, en 2016 et 2017. De fait, ce jeu de Tarots j'en possède un exemplaire, et cela depuis plus de trente ans. Il a même toute une histoire assez étrange : je l'avais emporté dans mes bagages lors d'un voyage au Maroc (réalisé à l'époque avec la carte Inter-Rail qui permettait de circuler à prix très réduit sur tout le réseau européen, et donc aussi marocain, carte réservée aux moins de 26 ans, vous voyez que ça ne date pas d'hier cette affaire...). Pour aller de Tanger à Tétouan, nous prîmes le bus, et nos sacs furent hissés sur le toit déjà bien encombré. Je ne sais plus  à quel moment précis, à l'étape, j'ai constaté que mon jeu de Tarots avait perdu toutes ses lames mineures à l'exception du cavalier de deniers. Par bonheur, pas une lame majeure ne manquait à l'appel. Je n'ai jamais compris cette disparition. Si c'était un vol, pourquoi n'avoir pas pris le jeu en entier, avec son emballage ? De cette énigme jamais résolue, il garda pour moi une saveur particulière. Et sa mention dans l'étude d'Yvo Jacquier me le rendait encore plus précieux, comme on peut s'en douter.



Je ne vais pas reprendre ici toute l'argumentation d'Yvo Jacquier (disponible en partie sur le site, ou, mieux, sur l'ebook qu'on peut acheter pour à peine dix euros). Je vais juste donner quelques aperçus assez suggestifs, et en premier lieu la comparaison entre le Charlemagne, peint par Dürer la même année que Melencolia (1514), et la lame IV du Tarot de Conver, l'Empereur.

« Karolus Magnus », dit Charlemagne, Albrecht Dürer - 1514
Huile sur bois - 89×190 cm, Germanisches Nationalmuseum Nürenberg

La barbe, la chevelure, l'aigle du blason, le globe crucifère, le collier avec une même médaille ronde, autant de similitudes troublantes le plus souvent ignorées (par exemple, dans la somme de Robert Grand, L'univers inconnu du Tarot, Éditions du Rocher, 1979, pas moins de 480 pages, Charlemagne n'a pas même une entrée à l'index). Par ailleurs, les trois fleurs de lys qui accompagnent l'aigle sur le blason de Charlemagne se retrouvent par deux fois dans les lames mineures, avec le deux et le quatre de deniers, avec la même disposition en triangle :

"Certes, écrit Yvo Jacquier, un autre auteur que Dürer aurait pu puiser dans le même répertoire. Cependant, les artistes sont rares à la Renaissance qui cumulent toutes ces conditions : 1) connaître l'Italie du nord, où sont nés les tarots; 2) graver sur bois; 3) faire référence en 1514 à un roi mort en 814, soit exactement 700 ans plus tôt !"
Et il poursuit en suggérant que ces sept siècles s'inscrivent littéralement sur la manche de l'Archange de la Mélancolie :



La nouveauté de l'étude d'Yvo Jacquier est la mise en superposition des cartes du Tarot avec  Melencolie. Premier exemple : l’arc-en-ciel de la gravure construit la mandorle du Monde (arcane XXI des tarots) :


Une autre carte, l’Étoile, lame XVII, en superposition dans la même zone de la gravure va révéler des correspondances assez étonnantes. Yvo Jacquier l'associe à Vénus : "La carte de l'Étoile est l'image idéale pour exposer la figure qui revient à Vénus, agrémenté d'un losange qui est largement admis comme un symbole féminin. Le nombre de Vénus est 7, aussi les deux cercles qui forment la Vesica ont ce diamètre sur le quadrillage des tarots (accordé à la sphère de Melencolia)." La Vesica qu'il évoque ici est la Vesica Piscis (deux cercles jumeaux dont chaque centre se pose sur la circonférence de l'autre), figure sacrée, semble-t-il, chez les Pythagoriciens (soit dit en passant, revoilà notre copain losange).


Yvo Jacquier fait observer que l'amande correspond verticalement aux 7 barreaux de l'échelle : "L'amande s'aligne en bas à la base du premier barreau et plus haut, au sommet du septième,
qui se révèle être une planche, et non une barre classique. La redondance du 7 réjouit le symboliste... La pointe inférieure est sur l'arête du polyèdre et le losange passe par un de ses angles pour toucher le bord de l'échelle, tel un signe.
De nombreux alignements se manifestent, comme celui du tisonnier à gauche, ou celui du sommet de la cloche sur la droite. Le pied de Cupidon également...
"


Mais, me direz-vous, pourquoi avoir attribué le 7 à Vénus ? Eh bien cela s'explique par les carrés magiques.  
"Un carré magique est un ensemble de nombres entiers consécutifs, à partir de 1 (1, 2, 3, 4, ... n2), et disposés en carré. Il y a donc autant de lignes que de colonnes. On désigne par “ordre” le nombre de cases que comporte le côté du carré (n). Ce carré est “magique” si toutes les sommes des nombres sont les mêmes, quelle que soit la ligne et quelle que soit la colonne. Enfin, le carré devient “idéal” quand c'est vrai également pour les sommes des grandes diagonales.
À la Renaissance, Luca Paccioli transmet le savoir mathématique des Byzantins à l'occident, notamment celui des carrés magiques. Trithème et Agrippa seront les principaux auteurs à approfondir leur sens symbolique. Agrippa attribue un certain carré d'ordre 3 à Saturne, et selon la logique des ordres : 4 - Jupiter, 5 - Mars, 6 - Soleil, 7 - Vénus, 8 - Mercure, enfin 9 - Lune." (Yvo Jacquier, p. 3)
Dans Melencolia, le  carré magique représenté est donc d'ordre 4, ce pourquoi Hartmut Böhme, dans l'étude trouvée à la brocante des Marins, en parle comme de la table de Jupiter (mensula Iovis).

Au retour de cette fameuse brocante, j'avais noté comme une curiosité, sans y insister (je n'avais alors aucune raison pour cela), que j'avais rapporté exactement 22 ouvrages, autant que de lames majeures du Tarot. Doit-on soupçonner un calcul inconscient ? La lecture d'une méditation du savant Henri Poincaré sur l'invention mathématique va me conduire à examiner de plus près cette question.

lundi 18 juin 2018

4-4-2 losange : Dürer numéro 10

Je suis bien obligé de le reconnaître : le losange m'obsède, le losange me soucie au-delà du raisonnable, mais comment m'en prémunir alors qu'il me poursuit partout. Je ne plaisante pas : délaissant mes chères études, je regarde un match de la coupe du monde, et voilà que le commentateur parle du jeu en losange. Le 4-4-2 losange. Nom d'un chien, je ne connaissais pas, aucun coach, aucun de ces spécialistes du ballon rond qui pullulent le long des mains courantes ne m'en avait touché un mot. Fi donc de ces losers du losange, je me suis renseigné :
" (...) Le 4-4-2 losange tel qu'appliqué aujourd'hui valide donc l'évolution tactique du rôle des arrières latéraux, entamée depuis l'éclosion de Roberto Carlos. "Maintenant, ils doivent remplir des rôles physiques comme techniques, relève Omar Da Fonseca. Ils font de longues courses, des répétitions d'efforts, et on leur demande aussi d'être techniques, parce qu'ils se retrouvent souvent dans le camp adverse. Il doivent savoir centrer." Et parfois même marquer. Autre poste concerné: le milieu de terrain, de moins en moins unidimensionnel. La séparation est de plus en plus floue entre le "destructeur" et le "créateur". "Dans un losange, le volume de jeu des trois milieux derrière le numéro 10 est hyper important, indique Omar Da Fonseca. Ils sont obligés de couvrir énormément de zones. Mais les trois ne peuvent pas être que des coureurs à pied."
Allez, je vous mets même une vidéo :


Et puis (dois-je avouer que je n'ai pas regardé cette vidéo jusqu'au bout ?), je suis revenu à mes losanges à moi, ces trois macles de l'article précédent, dont j'avais relevé après coup les similitudes sur les pointes supérieures et inférieures.


Cela me souffla l'idée que ces losanges pouvaient se replier sur eux-mêmes en faisant coïncider les sommets, et donc passer de la surface au volume, réalisant en somme ce polyèdre composé de six losanges qui se nomme un rhomboèdre (du grec rhombos, qui a donné rhombe, synonyme vieilli de losange - Le CNRTL donne l'exemple suivant tiré de la Vie des Abeilles de Maeterlinck (1901, p. 135) : "Chacun des trois rhombes ou losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers forme en même temps la base également pyramidale de trois cellules du revers. C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel." Citation curieusement proche de celle que je fis de Thomas Browne, l'écrivain anglais au principe des Anneaux de Saturne de Sebald, citation dont je fis un statut sur FB : "(...) les Rayons de miel des Abeilles sont eux-mêmes d'une telle régularité que leurs intersections mutuelles dessinent trois Losanges au fond de chaque Cellule"(Le Jardin de Cyrus, p. 46).)

En somme, le rhomboèdre est une sorte de cube penché. Il a une grande importance en cristallographie, où nombre de systèmes cristallins sont de forme rhomboédrique. Viollet-le-Duc, après son voyage dans les Alpes, publia en 1876 une étude sur le massif du Mont Blanc et sa constitution géologique, mettant en évidence un système rhomboédrique :


Je ne sais plus ensuite par quel jeu de connexions diverses et variées, je fus conduit à observer que le polyèdre qui se trouve sur la gauche de la gravure Melencolia I de Dürer n'est autre qu'un rhomboèdre tronqué.

C'est ainsi que je découvris la passionnante étude du peintre Yvo Jacquier, puis le formidable site de Philippe Bousquet, Artifex in opere, et là je dois dire que c'est un peu plus compliqué que le 4-4-2 losange, et qu'il va me falloir un peu de temps pour prendre la mesure de tout cela.

Rhomboèdre reconstruit (Artifex in opere)