Affichage des articles dont le libellé est Francesca de Rimini. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Francesca de Rimini. Afficher tous les articles

mercredi 4 octobre 2017

# 237/313 - L'improbable

Nous ne quittons pas l'Italie, et nous ne quittons pas Ravenne. Il me reste un dernier indice à examiner sur la fameuse couverture du Magazine littéraire de novembre 1992, que je reproduis ici une fois encore :


Le grand entretien de ce mois-là se tenait avec Yves Bonnefoy, grand poète français né à Tours, ayant commencé par étudier les mathématiques avant de rencontrer le surréalisme, de s'en détacher et de bâtir une œuvre exigeante, mêlant poésie, essai et critique d'art.
Or, le même mois, ma compagne de l'époque m'offrait L'improbable et autres essais du même Yves Bonnefoy. Édition Folio essais.


Que représente maintenant l'illustration de couverture ? Eh bien il s'agit d'un détail du temple de Malatesta à Rimini. Ces deux noms nous rappellent bien sûr la fameuse tragédie racontée par Dante : l'assassinat en 1283 ou 1284 par Guanciotto, fils aîné de Malatesta II, de son épouse Francesca et de son demi-frère Paolo. Le monument est redevable à un autre membre de la famille Malatesta, Sigismondo-Pandolfo (1417 - 1468), guerrier sans scrupules mais mécène avisé : "il avait attiré à Rimini, nous dit le Thesaurus de l'Encyclopaedia Universalis, savants, humanistes et artistes, parmi lesquels Léon-Baptiste Alberti, constructeur de l'église San Francesco* (le "temple Malatesta"), monument quai païen consacré à Isotta, maîtresse puis dernière épouse du condottiere."

Et quand on ouvre ce recueil d'essais, quel est le premier texte qui s'offre à nos yeux ? Ni plus ni moins que Les tombeaux de Ravenne, notes d'un voyage paru initialement dans le n° 3 des Lettres nouvelles, en mai 1953. Cela commence ainsi :
"Bien des philosophies ont voulu rendre compte de la mort, mais je ne sache point qu'aucune ait considéré les tombeaux. L'esprit qui s'interroge sur l'être, mais rarement sur la pierre, s'est détourné de ces pierres qui sont ainsi deux fois abandonnées à l'oubli.
Il y a cependant un principe de sépulture qui, de l’Égypte à Ravenne, et jusqu'à nous, gouverne assez constamment les hommes."
________________________
* Il est beau que ce mercredi 4 octobre soit précisément la fête de Saint François d'Assise (correspondance dont je me suis avisé seulement ce matin, bien après avoir conçu la teneur de cette chronique).

samedi 16 septembre 2017

# 222/313 - Le blason de Ravenne

Revenons donc à Ravenne. Le 4 novembre 1992, ayant recopié la dédicace d'André Breton dans Nadja, destinée à Jean Palou, je m'avise d'une singulière coïncidence avec un article publié précisément dans le Magazine Littéraire de ce mois-là, dont le dossier central était consacré au philosophe marxiste  Louis Althusser. 


En ce temps-là, je ne manquais pas un numéro du Magazine Littéraire. Je suis donc allé rechercher l'exemplaire dans la grande malle en bois bleue où je conserve toute la collection. L'article en question était intitulé Le blason de Ravenne. L'auteur, Yann Moulier Boutang, qui avait publié en cette même année 1992 le premier tome d'une biographie d'Althusser, s'y interrogeait sur l'emblème apparu en 1965 sur la jaquette grise du Pour Marx et qui accompagna tous les titres de la collection Théorie, chez Maspero, jusqu'en 1980.

Althusser était le directeur de cette collection et c'est lui qui avait fourni la carte postale du motif original.

Or, rappelez-vous le rêve de Breton : il  parle "d'un oiseau d'un rose qu'on ne voit qu'au dedans de certains coquillages, passant pour la seconde fois tout près de moi en modulant un appel de détresse presque humain, je n'avais aucune peine à l'attraper sous une voûte sans presque qu'il se débattît. C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes(...)." [c'est moi qui souligne]
Je relis maintenant l'article, dont je n'ai pas consigné plus de détails dans mon cahier de 1992, et je trouve le récit passionnant. Il s'avère qu'Althusser n'a jamais livré la clé complète de l'énigme. "Chacun a eu dans les années soixante, raconte Boutang, une bribe de vérité, une bribe seulement. Qui savait qu'il s'agissait d'une frise romaine, qui, d'une oie, qui d'un fragment d'une basilique à Ravenne, qui enfin d'un oiseau "copte" très rare. A vingt ans de distance, la collection finie, le nom même de sa maison d'édition appartenant désormais au passé, j'obtins une réponse plus complète lorsque je lui posai la question : l'oiseau provient d'un fragment de mosaïque d'une basilique à Ravenne, détruite par un bombardement allemand lors de la Deuxième Guerre mondiale. Tous mes efforts ultérieurs pour en savoir plus se heurtèrent à un refus gentil doublé d'un sourire. Comme une invitation à chercher. "Je ne t'en dirais pas plus !" Cela fait partie du jeu ! La force d'un emblème est due à la liberté d'interprétation."

Cela veut la peine de suivre le biographe dans l'effort de décryptage de l'emblème, mais auparavant je relève une autre phrase a priori anodine : "Qu'importe l'anecdote du voyage italien du début des années soixante d'où il ramena ce souvenir." Là, Boutang se trompe, car il importe énormément : je me reporte aux repères biographiques du numéro et je lis : Eté 1961. Séjour de Louis Althusser près de Ravenne. Il fait la connaissance de Franca, traductrice italienne de Lévi-Strauss. Il rompt avec Claire."

Cela, je l'avais repéré en 1992. Cette "Franca"ne peut pas ne pas faire penser à Francesca. Là encore, c'est une femme qui est derrière l'emblème de l'oiseau. Et le parallèle avec Francesca de Rimini est encore plus troublant quand on sait que le philosophe a étranglé sa femme Hélène en 1980. Reconnu avoir agi en état de démence, il est interné à Sainte-Anne de novembre 80 à juillet 81. En février, une ordonnance de non-lieu est proclamée et Althusser est placé sous tutelle ; le même mois, Franca Madonia meurt à Paris. Elle avait cinquante-cinq ans.


En novembre 1998, paraissent les Lettres à Franca, 1961-1973, sous l'égide encore de Yann Moulier Boutang, qui indiqua dans L'Humanité  d'alors qu'on était "plutôt dans le registre du roman d'amour, un peu à la manière d'Aragon; il y a à la fois un côté lyrique totalisant  alors qu'Althusser s'est battu toute sa vie contre l'idée de "totalité" en philosophie et le côté emportant, romantique de la passion amoureuse. Cela donne un ensemble bouleversant : avec ces lettres, nous avons accès, en quelque sorte, au laboratoire de fabrication des œuvres et aussi, pour reprendre un mot d'André Breton, au "vide d'une distance prise". A savoir cet écart par rapport à ce que l'on produit soi-même, sachant que cela est daté, qu'un auteur n'est jamais complètement dans ce qu'il fait, etc."

Dois-je insister sur ces citations d'Aragon et de Breton, qui sont autant d'échos aux articles précédant celui-ci ?


jeudi 14 septembre 2017

# 220/313 - Comme roule dans les airs une roue de feu

Entre les deux extraits d'Août 14, de Soljenitsyne, que j'avais consignés dans mon cahier, il y avait cette notule : "Chemise de nuit rose d'Aline".
Qui était Aline ? La femme du rêve ? Sans doute pas, car dans les passages cités, elle n'était désignée que par le pronom elle. Femme inconnue, mais tout de suite reconnue. Le fait est que je ne me souvenais pas de cette Aline.
Je suis donc allé emprunter le roman à la médiathèque, car je ne l'avais lu que dans l'exemplaire de la Bibliothèque de La Châtre. Sur les rayonnages, un seul Soljenitsyne. Il est déjà loin le temps des dissidents, de l'Archipel du Goulag, de l'interview de Pivot en Amérique. Soljenitsyne n'est plus guère lu, et c'est dans le magasin, derrière les guichets, qu'une bibliothécaire alla chercher Août 14.


Je retrouve le passage que j'ai cité, mais que j'ai coupé en plusieurs endroits. Il me semble intéressant aujourd'hui de le reproduire entièrement : la proximité avec l'histoire de Jean Palou à Ravenne n'en est que plus saisissante :
"Et comme par enchantement, il se retrouva dans une pièce, pas celle-ci, une autre ; les coins n'en étaient pas moins éclairés, une lumière avare venait on ne sait d'où et n'éclairait que l'endroit qu'il fallait d'elle. N'éclairait d'elle que le visage et la poitrine.
C'était elle, c'était bien elle ! il la reconnut tout de suite, ne l'ayant de sa vie jamais vue ! Il n'en revenait pas de l'avoir trouvée si vite. Cela semblait presque impossible à accomplir. Jamais ils ne s'étaient vus, et pourtant, s'étant reconnus tout de suite, ils s'étaient précipités l'un vers l'autre, s'étaient pris par les coudes. Il y avait de la lumière, il avait des yeux pour regarder, mais tout cela était insuffisant pour voir complètement son visage, son expression, et malgré tout, transpercé par l'évidence. Il l'avait aussitôt reconnue : c'était elle, très exactement elle ! la plus indispensable, la plus indiciblement intime, celle qui remplaçait toutes les jolies femmes, tout le monde des femmes.
Ils s'étaient élancés l'un vers l'autre et parlaient, sans parler, sans prononcer un seul mot distinctement à voix haute, et pourtant ils comprenaient tout, vite et bien. Les yeux ne disposaient que d'un quart de lumière, la perception, elle, était totale. Ses mains, maintenant, glissaient des coudes sur son dos étroit, cambré, et il la serrait contre lui. Et ils sentaient tellement qu'ils étaient bien, qu'ils étaient proches, qu'ils s'étaient trouvés.
Il n'y avait nul devoir qui l'appelât, nul souci qui lui pesât. Il y avait la sensation de légèreté et le bonheur de l'enlacer. Et aussi, on n'eût dit que ce n'était pas la première fois qu'ils se voyaient, tant il y avait déjà, entre eux, de passé, d'admis, de convenu, et, avec assurance, il la menait vers le lit, qui était là, et la lumière se déplaçait vers le lit.
Soudain, elle eut comme un mouvement de recul et s'arrêta. Ce n'était pas de l'embarras, leurs sentiments étaient déjà entièrement ouverts, non, elle s'était arrêtée parce qu'elle ne pouvait pas, il avait bien compris que, pour une raison ou pour une autre, elle ne pouvait pas préparer ce lit.
Alors, perplexe et pressé, il se pencha pour le préparer, lui. Et aussitôt qu'il tira le couvre-lit, la couverture, il vit, sur le drap, à moitié cachée par l'oreiller, bien pliée, la chemise de nuit d'Aline, rose avec des dentelles. Il n'y avait eu aucune autre sensation de couleur, pas même la couleur de la robe qu'elle portait, pas même la couleur de ses yeux, mais la chemise de nuit rose, il la reconnut tout de suite.
Et c'est là seulement que, soudain, il lui revint, que, soudain, il se souvint : il y avait Aline ! Il y avait Aline, et c’était un obstacle. Mais l'obstacle, il ne le sentait pas : sans la moindre tendresse pour cette chemisette rose d'un tissu très fin, sans pitié, ni hésitation, il la prit et voilà qu'il n'y avait plus rien dans ses mains, - elle avait fondu. Et le lit fut aussitôt prêt. Et plus rien ne faisait obstacle à présent.
 En un clin d’œil, sans qu'il sût comment, le lit était fait et eux, déshabillés. Ils étaient allongés, très étroitement joints, et il y avait, les submergeant, la joie infinie de s'être trouvés, de n'avoir plus jamais rien ni personne à chercher....
Mais voilà que ça tonnait, sifflait, faisait voler les vitres en éclats ! Georges se réveilla, n'ayant pas encore la force de remuer la tête. Les vitres n'avaient pas volé en éclats mais les premiers obus allemands tombaient tout près. Dans la pièce se répandait le gris de l'aube. Il ferma les yeux de nouveau." [c'est moi qui souligne]
Aline* est la femme de Vorotyntsev, dont le souvenir fait donc ici obstacle à la réunion physique des amants, par le biais de cette chemise de nuit rose. La couleur est capitale, l'auteur insiste bien là-dessus : "aucune autre sensation de couleur" n'a été éprouvée, ni la couleur de sa robe, ni la couleur de ses yeux - les italiques renvoyant à cette apparition féminine inouïe. Comment ne pas y voir l'écho assourdi du rouge porté par Francesca de Rimini, ce rouge comme annoncé par le sang qui coule du doigt blessé de Palou, comme emblème du sang répandu lors de son assassinat ?**

Francesca da Rimini et Paolo Malatesta, Ingres, 1819

Un autre passage du texte de Palou porte le rouge à son plus haut niveau de tension  : "Au paroxysme du plaisir, il y eut devant moi, à côté de moi, autour de moi, partout dans la pièce, une espèce d'éclatement rouge, de symphonie pourpre. Ceci ressembla - et je ne puis pour décrire cela qu'user d'une comparaison curieuse qui s'imposa à moi dès cet instant - à ces éclatements rouges qui se produisaient sur l'écran des cinémas, au temps du muet, lorsque le raccord ne s'opérait pas entre deux bandes." [c'est moi qui souligne]

Ce passage me semble trouver une résonance dans Août 14, une dizaine de pages plus loin. La prose y laisse soudain place à une manière de poème : 
"Soudain Blagodariov fut stupéfait. Regardant vers le haut, par-delà Vorotyntsev, il fut stupéfait, comme si, dans ses gros sabots, il s'était approché et qu'au lieu d'un hangar il avait trouvé un palais. Vorotyntsev tourna lui aussi la tête de ce côté-là.

                                                                       écran
                  
                   Le moulin à vent est en flammes !
                   Le moulin a pris feu !
                   (...)
                   Le moulin tout entier : En flammes !!! Tout entier !
                   (...)
                   Et voilà que les ailes - est-ce au souffle de l'air chaud ? - avant
                      de s'écrouler, commencent lentement,
                   lentement,
                   lentement à tourner ! Sans vent ! Quel miracle !
                   En une étrange rotation se meuvent  des rayons pourpres - dorés
                   qui ne sont que des arêtes -

                  COMME ROULE DANS LES AIRS UNE ROUE DE FEU

                  Et puis s'écroule,
                  s'écroule en morceaux,
                  en débris de feu.

                                                              l'écran s'éteint " (pp. 198-199)

C'est très certainement cette vision de la roue de moulin en feu qui donne son titre à l'ensemble de l’œuvre : La Roue rouge. Vision pourpre encadrée par l'écran qui s'allume et s'éteint : Palou et Soljenitsyne semblent se répondre. D'ailleurs ne sont-ils pas presque contemporains ? l'écrivain russe est né en effet le , tandis que l'historien français est né le 4 septembre 1917.

____________________________
* "A dire vrai, son allégresse avait encore une autre cause.
S'il se sentait si léger et si libre en première ligne, c'est qu'il avait quitté sa femme.
Au début, il ne pouvait même pas croire à ce qu'il éprouvait : jamais auparavant il n'avait ressenti de joie ou de soulagement à être séparé d'elle. Mais trois semaines plus tôt, à Moscou, quand l'état-major de district avait reçu l'ordre de mobilisation générale, Vorotyntsev, dont la tête et le coeur étaient pourtant uniquement remplis des problèmes nationaux, avait remarqué au passage cette pensée qui, entre le blocs de la guerre, se faufilait comme un petit lézard irisé : bientôt il aurait quitté sa femme de façon naturelle, bientôt, de façon naturelle, il se reposerait d'elle.
De sa femme bien-aimée ? Ah, il ne l'aurait jamais cru, huit ans plus tôt, quand il conduisait à l'autel cette merveille blanche éthérée et qu'il n'avait qu'une seule crainte, qu'elle ne se ravise à la dernière minute - non, il ne l'aurait jamais cru !" (p. 99)
**     A cet endroit précis, j'interrompis mon écriture pour aller chercher mon fils dans un gymnase de la ville. Il était dix-huit heures quinze environ. Dans la voiture, la radio positionnée sur Inter me fait entendre une voix, que j'écoute d'abord distraitement car je suis encore tout pénétré par ce que je viens d'écrire, avant de réaliser que ce qui est raconté lui est un nouvel et incroyable écho :
"Aurélien, déconcerté au possible, timide comme un collégien, se disait : "C'est elle", et ce "C'est elle" là signifiait mille choses incroyables, que c'était elle qu'il avait toujours attendue sans le savoir, celle à qui, pour la première fois de sa vie, il dirait "je vous aime."
Je découvrirai ensuite qu'il s'agit de l'émission de Guillaume Galienne, Ça peut pas faire de mal, une heure de lecture sous la forme cette fois-là d'une carte blanche à Judith Magre. Le passage lu est extrait d'Aurélien, un roman d'Aragon. Roman d'amour où Aurélien, un jeune homme meurtri par la guerre séduit Bérénice, une jeune provinciale éprise d'absolu.


Coïncidence encore, il se trouve que Daniel Bougnoux, que nous avons récemment rencontré avec Baudelaire et François Jullien, est un spécialiste d'Aragon, auquel il a consacré plusieurs essais. D'ailleurs sur son blog Le Randonneur, un article du 7 décembre 2016 aborde précisément ce roman, qui venait d'entrer au programme des concours des ENS. Au départ de son billet (fort riche au demeurant), Bougnoux relève lui-même une autre coïncidence (et nous ne serons guère surpris de voir surgir en passant André Breton) :
"Aurélien, le roman-phare d’Aragon, se trouve donc par la grâce de l’Inspection générale inscrit cette année au programme des concours des ENS, à côté des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, de Bérénice de Racine et des Complaintes de Jules Laforgue. Coïncidence, il se trouve qu’Aragon entretient un lien particulier avec ces trois œuvres : dans Les Communistes, il prête au personnage qui le représente, le lieutenant Armand Barbentane, un goût si fort pour d’Aubigné qu’il en emporte le volume dans sa musette de combattant en 1940 ; la préface (1966) du roman Aurélien s’ouvre en Folio par l’exergue d’une citation de Bérénice, « Voici le temps, enfin, qu’il faut que je m’explique » (khâgneux, faites gaffe, Aragon ne s’explique jamais ! Ou plutôt ses soi-disants éclaircissements sont des embrouilles, son discours préfaciel ne surplombe pas l’histoire qu’il feint d’introduire, mais constitue un roman de plus…) ; concernant Bérénice d’ailleurs, prénom de son héroïne, le chapitre 1 (interpolé sur le manuscrit) constitue une superbe ré-écriture, carnavalesque, du texte de Racine qu’Aragon se plaît à travestir, à dégrader en prose triviale… Quant à Laforgue, nous apprenons par Adrienne Monnier que sa librairie de la rue de l’Odéon, qui abrita la première rencontre (non suivie d’effets) d’Aragon et de Breton aux débuts de 1917, montrait dans le futur auteur d’Aurélien un grand jeune homme sage, à la lèvre ornée d’une ombre de moustache (comme son personnage à venir), et qui gardait toujours dans la poche, pour tout signe de révolte, un volume de Laforgue…"

mercredi 13 septembre 2017

# 219/313 - Dans les nuits d'août

"Pourquoi un "roman" ne serait-il pas le journal d'une journée de quelqu'un ?
Ce serait cet enchaînement incohérent  et pourtant enchaînement de substitutions de moments et phases bien différents qui constitue - mais pour un certain regard - de temps à autre - une journée de nous - qu'il faudrait d'abord étudier abstraitement."

Paul Valéry, Cahiers (1943)

Au terme de son étude sur le jour, Jean Starobinski élargit sa perspective en montrant des exemples  de la persistance en littérature de l'attention à ce cadre temporel, "donnée structurante à laquelle les romanciers du XXe siècle ont recouru avec insistance. Parmi les oeuvres marquantes, il suffira de mentionner : Ulysse de James Joyce, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, La Mort de Virgile de Hermann Broch, Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. Il faudrait y ajouter une quantité considérables de films. L'important n'est pas d'en dresser la liste exhaustive, mais de constater que la forme du jour, pour des raisons qui ne tiennent pas toutes à la mémoire culturelle, se prête, et souvent de manière inattendue, à un retour du sacré." Il cite ensuite W.H. Auden, Paul Valéry, Saint-John Perse, Bonnefoy, Jaccottet, en somme rien que des poètes. De fait, c'est sur une fonction possible de la poésie qu'il conclut :
"On l'a souvent remarqué : le surgissement, l'illumination soudaine sont la manifestation première du sacré (lequel demande aussitôt à être fixé dans l'inscription, la statue, la règle, etc.). Le fil du temps quotidien tisse largement la trame de lumière et d'ombre qui attend d'être découpée en heures (lesquelles, dans les personnifications tardives de l'Antiquité, sont autant d'apparitions féminines successives). De surcroît cette trame est aussi le fond sur lequel peut s'enlever, dans sa fulgurance ou dans sa pointe angoissée, un instant de plus haute vérité. Accueillir cet instant de vérité, lui prêter une voix : si telle était aujourd'hui la tâche que s'assigne la poésie, elle aurait fonction, dans un monde profane, d'être la gardienne du sacré." (La Beauté du monde, p.475)
Jean Starobinski
  *
Dans Présence de Ravenne, l'étrange histoire de Jean Palou, il est bel et bien question "d'apparition féminine". Ce ne sont pas les Heures de l'Antiquité, mais ce sont bien en un sens des divinités qui se manifestent ou se dérobent à l'écrivain. Car ce n'est pas seulement Francesca de Rimini qui surgit dans la nuit de Ravenne, même si cet épisode est le plus saillant du récit. Relisons attentivement : tout commence à Venise où, "perdu dans le dédale de cette ville multiple", Palou voit, "derrière une grille de fer forgé, une femme de pierre debout près d'une vasque". Le lendemain, il ne parvient pas à retrouver cet "être marmoréen" qui lui est "plus sensible que les chairs bronzées du Lido".
Deuxième apparition, à Ravenne : "Nous eûmes juste le temps, avant le dîner, d'aller regarder, très vite, dans une pénombre poussiéreuse, la Theodora de mon enfance qui me déçut dans sa robe étroite et dans on corps trop droit."
Après le repas, il pense à "Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée".
Et enfin, au cœur de la nuit, voici, entièrement drapé de rouge, la tête disparaissant sous le capuchon rouge lui aussi, Francesca de Rimini, assassinée avec son amant, par son mari, avec qui il a une "brève étreinte, assez ardente, mais incomplète."
Femmes plurielles, comme dans la dédicace d'André Breton : "C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes comme celles du vase qu'on voit derrière la Fée aux griffons de Gustave Moreau, Francesca, la dame au sein nu du tableau mystérieux, une autre qui me tient à cœur et que je crois être en train de perdre ? Ou toutes les trois à la fois."

Je retourne à mon cahier de 1992, où j'avais en quelque sorte résumé les principaux éléments de l'histoire et noté en regard que juste avant d'aller à la Bibliothèque Municipale de La Châtre pour photocopier le texte, je lisais Août 14, de Soljenitsyne, premier noeud (tome) du roman La Roue rouge.

Or, outre que les deux récits tournent autour du mois d'août, ce qui n'est pas une coïncidence bien convaincante, il y a surtout que l'un des personnages principaux de ce roman monumental (où Soljenitsyne rend compte de la bataille de Tanneberg, si funeste pour le camp russe), le colonel Georges Vorotyntsev est plongé dans un rêve qui fait écho de manière troublante à l'histoire de Ravenne :
"(...) Et comme par enchantement, il se retrouva dans une pièce, pas celle-ci, une autre ; les coins n'en étaient pas moins éclairés, une lumière avare venait on ne sait d'où et n'éclairait que l'endroit qu'il fallait d'elle. N'éclairait d'elle que le visage et la poitrine.
C'était elle, c'était bien elle ! il la reconnut tout de suite, ne l'ayant de sa vie jamais vue ! Il n'en revenait pas de l'avoir trouvée si vite. Cela semblait presque impossible à accomplir. Jamais ils ne s'étaient vus, et pourtant, s'étant reconnus tout de suite, ils s'étaient précipités l'un vers l'autre, s'étaient pris par les coudes.''
(...) En un clin d’œil, sans qu'il sût comment, le lit était fait et eux, déshabillés. Ils étaient allongés, très étroitement joints, et il y avait, les submergeant, la joie infinie de s'être trouvés, de n'avoir plus jamais rien ni personne à chercher.
... Mais voilà que ça tonnait, sifflait, faisait voler les vitres en éclats ! Georges se réveilla, n'ayant pas encore la force de remuer la tête. Les vitres n'avaient pas volé en éclats mais les premiers obus allemands tombaient tout près. Dans la pièce se répandait le gris de l'aube. Il ferma les yeux de nouveau." (pp. 189-190, c'est moi qui souligne)
De même, Jean Palou assure qu'il fut "tout de suite absolument certain que c'était Francesca de Rimini qui se trouvait dans ma chambre". D'autres coïncidences ont été notées ce même jour autour de Ravenne, que nous allons déplier au fil des jours qui viennent. Coïncidences que je consigne donc ici vingt-cinq ans plus tard. Curieux bouclage temporel.

lundi 11 septembre 2017

# 217/313 - Présence à Ravenne

Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde ;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité. (...)
Baudelaire, Paysage 

J'aimerais tout citer de l'étude si précise et si pertinente du grand critique Jean Starobinski, mais il me faut presser le pas et conclure au moins momentanément avec Baudelaire. Paysage, écrit-il, est le poème liminaire et programmatique des Tableaux parisiens : "Dans la ville moderne, telle qu'elle s'étend devant lui, clochers et tuyaux, images emblématiques de l'ancien ordre du religieux et de l'activité industrielle récente, se juxtaposent de manière délibérée et significative. (...) Or, dans ce monde conflictuel, où la réalité du travail profane concurrence, jusqu'à l'évincer, la régulation sacrée de l'existence, le poète n'a pas congédié la mémoire du sacré. Il se compare aux astrologues, c'est-à-dire à ces savants d'un autre âge, qui entretenaient un commerce suspect avec les signes d'en haut [rappellons-nous l'astronome du psautier de Blanche de Castille] Son projet proclamé est celui d'une anachorèse ; son désir est de construire, pour lui seul, la cellule de l'existence recluse :
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
La règle de cette vie érémitique est celle du rêve créateur, et le sacré qui la justifie n'est plus celui de la religion, mais celui de l'art, où le poète fait prévaloir  sa "volonté" ; celle-ci, dans la dimension de l'imaginaire, ne craint pas de rivaliser avec la volonté divine, telle que la Genèse en décrit l'ouvrage. L'artiste qui tire "un soleil" de son "cœur" renouvelle le fiat cosmogonique." [C'est moi qui souligne]
L'Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté
D'évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

 *
 Nul n'a plus exalté au XXe siècle le rêve créateur qu'André Breton. Dans un livre stimulant paru en 2014, 24/7, Le capitalisme à l'assaut du sommeil, l'historien de l'art américain Jonathan Crary, l'oppose à Freud, qui cantonne les rêves à la sphère privée, participant ainsi à sa dévalorisation, à un effacement toujours plus grand de la possibilité d'une signification transindividuelle. "Rares furent au XXe siècle, écrit-il, les voix à s'élever pour défendre l'importance sociale du rêve - parmi elles, l'une des plus célèbres fut celle de Breton, avec ses pairs du groupe surréaliste, dont Desnos. Stimulé par le travail de Freud mais conscient de ses limites, Breton insistait sur un rapport de réciprocité créatrice ou de circulation entre les rêves et les événements de la vie quotidienne. Son intention était de détruire toute opposition entre le rêve et l'action pour affirmer au contraire que l'un nourrissait l'autre." (p. 121)





On a vu que le texte de Jean Palou, Présence à Ravenne, a suscité un rêve chez André Breton, dont celui-ci a rendu compte dans sa dédicace. Voici donc le récit en question, étonnant en ce que Palou le revendique “vrai de point en point”, récit à ma connaissance indisponible sur le web (je l'ai en tout cas vainement cherché), photocopié donc en 1992 et scanné ce matin pour vous le présenter.