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mercredi 16 avril 2025

Inconnu au bataillon

Oui. Le déplacement, après le retour de la marée, et le mien. Une question surgit du calme, puis avance, d'un pouce à la fois: ce jour a-t-il déjà été, ou émane-t-il des profondeurs, d'une ligne, d'un son ?

Lorsque nous nommons simplement les choses, avec des mots suivis de leur sens, une narration cosmique se produit. La découverte des origines efface-t-elle la poussière? Le miroitement de l'horizon atténue toutes les autres perceptions. Cela me rappelle une enfance de vide, qui m'aura peut-être rapprochée des origines de l'espace et du temps.

Etel Adnan, Déplacer le silence, in Le destin va ramener les étés sombres, Points Poésie 2022, p. 269 *

 

Je dois à Am Lepiq (monsieuye)**, de par son commentaire à Eloge de la poussière, la découverte de Marianne Alphant et de son dernier ouvrage, inclassable, ni roman, ni récit, ni essai ni poème, mais selon l'autrice elle-même, "plutôt une dérive, une quête, un objet hybride". L'Atelier des poussières (P.O.L, 2025) est une merveilleuse évocation de cet objet si peu objet, de cette insignifiance pourtant omniprésente, la poussière, mais aussi, et peut-être même surtout, de celles et ceux en charge de la traquer, de l'effacer, de la faire disparaître (mais elle revient toujours), autrement dit les valets, les bonnes, les servantes, les humbles, les humiliés souvent, trop souvent. Le livre s'achève d'ailleurs par deux listes, celle des valets, qui va d'Almanzor (valet de Cathos et Madelon dans Les Précieuses ridicules)  et Anders (domestique de Kierkegaard) à Vendredi, Wagnière (valet puis secrétaire de Voltaire) et Watt (valet de Jonathan Swift) ; celle des servantes, d'Adèle (servante des Josserand, dans Pot-Bouille de Zola) et Augustine (servante de Jules Renard) à Sophie Bliaux (servante d'Auguste Comte), Susan (servante de Samuel Pepys) et Thérèse Levasseur (ménagère de Jean-Jacques Rousseau). C'est tonique, souvent drôle, impertinent, joyeusement érudit.


 

A la racine de mon attention à la poussière, j'ai dit qu'il y avait Élevage de poussière, la photo de Man Ray et Marcel Duchamp, eh bien, je ne tardai pas à la retrouver, car elle est à la première page chez Marianne Alphant :

Sixième jour de la Création du monde.
Explosion du Tambora dans un nuage de cendre volcanique.
Colère de Jonathan Swift dans une cabane galloise.
Sacrée poussière.
Fertile, chez Pasteur. En élevage sur le Grand Verre de Duchamp. Tourbillonnante chez Lucrèce. Quark et suie, petits corps subtils, raclures d'atomes en pleine vitesse, poudre à priser ou de perlimpinpin, poudre Legras pour les crises d'asthme. 
D'emblée est évoquée aussi cette éruption du volcan Tambora, près de Java, en avril 1815. Éruption cataclysmique qui projeta dans la stratosphère un voile de poussière qui allait filtrer le rayonnement solaire pendant plusieurs années. Longtemps ignoré des livres d'histoire, ce bouleversement climatique fit des millions de morts. Marianne Alphant y revient un peu plus loin : "1816 sera l'année sans été, frozen-to-death, gelée à en mourir. Le froid, la neige, les tempêtes, des déluges,ici, des sécheresses ailleurs, une météo biblique." (p. 17) Ma lecture, voici quelques années, de L'année sans été, de Gillen d'Arcy Wood, avait été une révélation. Il n'était pas anodin de savoir que le Frankenstein de Mary Shelley, par exemple, était une conséquence collatérale du cataclysme : en visite en juin 1816 à Cologny, près de Genève, avec son amant et futur mari Percy Shelley, et ne pouvant sortir à cause de la pluie incessante de cet "été perdu » que décrit son poème Darkness, Byron propose le 16 à ses hôtes d'écrire chacun une « histoire de fantôme » (ghost-story). C'est Mary — alors âgée de dix-neuf ans — qui signa avec Frankenstein ou le Prométhée moderne le texte le plus abouti.    


Collatéral, c'est aussi le nom d'une revue culturelle en ligne où j'ai lu un bel entretien de Marianne Alphant avec Johan Faerber. Le titre reprend une phrase de l'autrice : "
J’avais toujours eu le projet d’écrire sur le ménage, cette activité rituelle, négligée, surtout féminine ».

Elle est née en 1945, comme Annie Dillard, dont j'ai terminé hier Enfance américaine. J'y ai noté un passage qui résonne bien avec L'Atelier des poussières. Elle évoque Margaret Butler, la servante noire de ses parents à Pittsburgh : 

"Tel était le monde que je connaissais. Les femmes faisaient du travail bénévole, s'occupaient de la maison, élevaient les enfants ; elles étaient les gardiennes de la tradition et enseignaient par exemple les différentes manières d'aimer. Ma mère frottait les cuivres, nettoyait les cendriers, montait pieds nus sur le sofa pour accrocher un tableau. Margaret Butler lavait les vitres, qui semblaient couiner sous son chiffon. Ma mère époussetait et frottait les gros philodendrons, tendrement, feuille à feuille, comme si elle lavait des visages de bébés. Margaret descendait l'escalier en soupirant, une corbeille à papiers ou un panier de linge sale dans les bras. Ma mère inspectait les nappes pour un dîner ; elle sortait du placard le dessus de feutre qu'elle dépliait sur la table. Margaret remettait l'aspirateur en marche. Ma mère et Margaret changeaient les draps, les taies d'oreiller.
Puis Margaret nous quitta. A cette époque je la suivais de pièce en pièce, essayant de lui faire cracher le morceau : c'était quoi, être noir ? Elle s'affairait. Rien ne changea. Ma mère nettoyait la cuisinière ; elle dirigeait la maison le dos tourné. Nous entendions des à-coups dans sa voix et voyions la force énergique de son coude tandis qu'elle frottait une petite tache de soupe séchée sur l'émail : elle y mettait toute sa force pour la détacher tout en continuant de demander à Amy qui la conduirait au cours de danse, ou qui me ramènerait du sport. Pas une page de livre ne décrivait le travail ménager, personne n'en parlait ; il n'existait pas. Inconnu au bataillon." (p. 300, c'est moi qui souligne)

A la fin de l'entretien avec Johan Faerber, Marianne Alphant cite le vers de T.S. Eliot, dans The Waste Land, déjà évoqué ici : « Je te montrerai ta peur dans une poignée de poussière ». Elle ne le donne pas dans le livre, pas plus que cette mention de Sebald par quoi elle termine, et qui me réjouit bien sûr : "L’écrivain W.G. Sebald qui n’aimait pas les maisons trop propres où l’on maintient un ordre froid, trouvait réconfortant celles dont les occupants laissent la poussière s’installer. Il a raconté dans un entretien l’expérience de paix, de sérénité merveilleuses éprouvée dans une bibliothèque pleine de poussière en attendant un rendez-vous. Et si le désordre était créateur ? La paix, le silence de la poussière : n’est-ce pas au fond ce dont nous avons besoin pour écrire ? "

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* J'ai acheté ce livre par curiosité le 5 avril, je ne connaissais pas du tout Etel Adnan, et je suis tombé ce matin sur L'instant poésie de Wajdi Mouawad, sur France Culture, du jeudi 10 avril, où lecture était donnée de ce poème, où je ne pouvais manquer de frissonner à cette phrase : La découverte des origines efface-t-elle la poussière ? Etel Adnan a 95 ans quand elle compose Déplacer le silence.

** Am Lepiq (monsieuye) est toujours de bon conseil. C'est grâce à lui aussi que j'ai découvert Daniel Sangsue, le diariste des fantômes, collectionneur comme votre serviteur de hasards objectifs.

lundi 7 avril 2025

Addi(c)tif à la poussière

La poussière œuvre dans le temps long : combien de semaines a-t-il fallu attendre pour que Man Ray puisse prendre cette photo dans l'atelier de Marcel Duchamp, à New York ? Près d'un siècle plus tard, à Sète, outre-Atlantique, Christian Bobin veut en prononcer l'éloge, se rendant par le train une nuit de Noël chez l'ami Pierre Soulages. J'ai dit comment le thème ne s'est pas imposé par irruption, invasion, effraction, mais par une lente sédimentation dans la conscience, répliquant en quelque sorte son mode physique d'envahissement des surfaces. Les étapes intermédiaires précédant l'avènement bobinesque, je n'en avais donc rien noté, mais j'avais besoin d'y retourner voir, pour m'assurer que je n'avais pas halluciné la répétition pulvérulente. 

Il me fallut revenir à ce récit d'Annie Dillard, la merveilleuse écrivaine découverte en juin 2024, et dont je lisais Une enfance américaine, acheté en février chez un bouquiniste de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Colette.



Il est encore question du temps dans cet ouvrage, la quatrième de couverture donne le la : "L'éternité est amoureuse des productions du temps", disait Blake. Annie Dillard, qui grandit à Pittsburgh dans les années 1950, écrit ici les épiphanies qui ont marqué son enfance (...)"

Les chapitres du livre ne sont ni numérotés, ni titrés. Celui qui s'amorce page 60 débute ainsi : "D'un côté, notre jardin était longé par un court chemin à l'abandon et sans issue. Nous ne le voyions pas de la maison ; nos parents avaient planté une rangée de peupliers pour le cacher. J'y trouvai une vieille pièce de monnaie." Annie Dillard raconte comment elle fouillait la terre sous un des peupliers, avec un bâton d'esquimau, quand elle a senti la pièce et creusé pour la dégager. Plus tard, elle la montra à son père : 

Il lut la date, 1919*, et me dit que c'était une vieille pièce, qui valait peut-être plus de dix cents.
Il m'expliqua que le passage du temps avait enterré la pièce ; la terre tend à s'accumuler autour des objets. A Rome, continua-t-il, en se  penchant par la fenêtre de la cuisine tandis que je m'accoudais à un meuble pour le regarder - à Rome, il avait vu de vieilles portes, deux ou trois étages sous terre. Là où autrefois les enfants sortaient directement au-dehors, les visiteurs devaient maintenant gravir deux escaliers pour retrouver la lumière de la rue. Je cessai d'écouter pendant une minute. J'imaginai que, si les enfants de Rome étaient, par je ne sais quel horrible hasard, restés assis suffisamment longtemps sur le pas de leur porte, perdus dans leur pensée au point d'en oublier de bouger, ils auraient été eux aussi enfouis sous la poussière, jusqu'au menton, non, par-dessus la tête ! mais à ce moment-là, bien sûr, ils auraient été très vieux. Ce qui était justement arrivé aux enfants de Rome - et la force de cette image me frappa -, qu'ils soient ou non restés sur le pas de leur porte. [C'est moi qui souligne]

Ce qu'Annie Dillard montre excellemment, c'est bien cette puissance des images forgées dans l'enfance, à travers le plus souvent de minuscules événements comme celui-ci : "Ce furent ces quelques pensées qui m'occupèrent pendant de longues années et laissèrent des traces dans ma vie intérieure." Traces dans l'esprit mais aussi traces dans le corps, dans la mémoire du corps, comme l'illustre cette seconde apparition de la poussière : "C'était mon corps qui connaissait ces trottoirs et ces rues. Mes os me faisaient mal à les parcourir, j'avais le goût de leur poussière brûlante sur mes lèvres écorchées ; leur gravier s'enfonçait dans mes paumes et mes genoux et y restait, bleu sous la nouvelle peau qui se reformait."(p. 146)

Un autre livre, à peine entamé, forma aussi relais vers l'assomption de la poussière. En février encore une fois, je fis l'acquisition de la réédition chez Zoé du Petit traité de la marche en plaine de Gustave Roud


Le premier texte, Adieu, n'est autre que le premier livre de Roud, commencé en novembre 1922, un mois après la publication de la photo de l’Élevage de poussière. Et la première phrase de ce premier livre est celle-ci : 

Route aiguë au cœur du village rose là-bas comme une flèche, ah par pitié rejette sur ta rive ce corps brisé par ta houle de poussière et de parfums, les mains percées de taons et qui étouffe.

*

A contrario de la survenue subreptice du topos de la poussière, voici comment surgit le 3 avril une troublante synchronicité : nous reçûmes ce jour-là du Doc le message suivant : "Bonjour les amis, je vous propose deux pages de l'ami John Berger. Il a écrit un "roman" dont la tactique est inspirée du "Feu pâle" de Nabokov. L'art est sous le feu du forgeron Berger, feu pâle poursuit, hante..."

La photo jointe est la suivante :

Je regarde attentivement, et je réalise alors que le Doc m'a envoyé deux pages du roman Un peintre de notre temps, que je venais précisément d'acheter à un bouquiniste de la Halle au blé dimanche 30 mars, quatre jours plus tôt. Un roman dont je n'avais  jamais entendu parler jusque-là, publié une première fois en 1958, retiré de la vente à cause des tensions de la guerre froide, et réédité en 1976. C'est l'édition française chez Maspero (1978) que j'avais achetée.

 

La coïncidence est d'autant plus incroyable que le Doc lui-même me confia ensuite qu'il ne savait même pas il y a dix jours que ce titre existait dans l’œuvre de Berger. L'édition qu'il avait était un fac-similé, "commandée livre neuf".

Il n'est sans doute pas anodin que deux des livres ici chroniqués soient issus des rayonnages de bouquinistes, en quelque sorte les braconniers du temps des livres. Et je songe tout à coup, en écrivant ces lignes, aux Chasseurs d'André Hardellet, qui donnent le titre de deux magnifiques recueils de poèmes. Dans le premier, édité chez Pauvert en 1966, le poème en prose, Les chasseurs, évoque l'apparition de cinq silhouettes à la lisière du bois des Arpents, "apparition qui semble née spontanément de la substance du taillis, très touffu dans ce secteur."

"Quelqu'un - vous, moi - grimpe au sommet du chêne Capitaine, d'où l'on peut voir la fin des Arpents et les champs qui leur font suite. Il attend, ce quelqu'un. Il attend que la scène se reproduise : le débouché des chasseurs en pleine lumière, l'alerte donnée aux corbeaux, des coups de feu, mais rien. Rien, personne. Le guetteur pourra bien demeurer des heures sur son perchoir, les Arpents ne relâcheront plus ce qu'ils ont capturé. Et pourtant le bois, limité à gauche par les murs de la Tuilerie, se termine à gauche par des coupes où cinq hommes passeraient difficilement inaperçus. [...] Les chasseurs ont peut-être fait halte, tout simplement, en attendant que j'aille les rejoindre lorsque j'aurai appris comment. Et qui sait s'ils ont bougé, depuis, sous le couvert ?"

La magie d'Hardellet, qui réside toujours dans ce jeu avec la suspension du temps, résonne pour moi aujourd'hui avec l'image des enfants de Rome dans le récit d'Annie Dillard.


 

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* 1919, année de naissance de Pierre Soulages.

jeudi 3 avril 2025

Eloge de la poussière

« Une photographie est comme une chose qui repose sur le sol et accumule de la poussière, vous voyez, quand les touffes de poussière se laissent prendre et se transforment peu à peu en une grosse pelote. À la fin, on peut tirer les fils. C’est à peu près ça. »  -

W. G. Sebald

Il semble que les motifs apparaissent de deux façons très différentes. Le plus souvent ils s'imposent, ils surgissent avec une sorte d'évidence. Ainsi, tout récemment, l’œil de Pierre Chanteau, repéré par une amie, transmis par son compagnon, et soudain au centre d'une actualité troublante : la mort même, quelques heures plus tard, de son créateur. Une quasi-synchronicité qui ne laisse pas d'être bluffante. Mais parfois l'attracteur étrange n'est pas si direct : le motif ne surgit pas ex nihilo, il ne prend pas immédiatement la lumière. Et c'est le cas de la poussière, dont je vais conter ici la lente survenue.

Tout commence avec l'achat du dernier hors-série de Reporters sans frontières, 100 photos pour la liberté de la presse, consacré à Man Ray. Je le parcours quelques jours plus tard, le 23 mars précisément. Parmi les photos reproduites, celle qu'il réalisa en 1920 à New York, avec Marcel Duchamp (la photo porte leurs deux signatures) : Élevage de poussière.

Élevage de poussière, Man Ray et Marcel Duchamp, 1920.
 

Le titre actuel est donné en 1934. "Un clin d’œil duchampien : dans son atelier new-yorkais, est-il écrit dans le hors-série, Le Grand Verre était accompagné d'un panneau indiquant Élevage de poussière : ne pas déranger"." Publiée pour la première fois en 1922 dans la revue dadaïste Littérature, la photo avait pour titre Vue prise en aéroplane. Une tromperie bien sûr, Man Ray avait juste photographié la poussière déposée sur une plaque de verre.

Je ne connaissais pas l'anecdote, tout cela était intéressant mais bon, je n'y accordai pas plus d'importance que ça et passai à autre chose. Dans les jours suivants, ce mot de poussière, je vais le rencontrer à plusieurs reprises. Sans que cela ne me pousse encore à en faire un sujet de réflexion, le terme est loin d'être rare, rien d'extraordinaire à le retrouver donc ici et là. Et puis voilà que nous nous rendons à Rodez pour un court séjour au pays de Pierre Soulages. Visite du musée bien sûr, mais aussi du très beau musée Fenaille (où je tenais absolument à voir les fabuleuses statues-menhirs). C'est là que j'achète le récit que Christian Bobin a écrit sur Soulages en 2019, Pierre, (avec la virgule dans le titre). Ce récit-poème je le commence le jour-même et le finis le lendemain, et c'est vraiment avec lui que se révèle le motif de la poussière, c'est comme si tout devenait clair d'un seul coup : la photo de Man Ray/Duchamp, les occurrences plurielles du mot que je n'ai pas notées et que je regrette maintenant parce que ce ne sera pas facile de les retrouver, oui, le motif est bien présent, indubitable : "25 décembre 2018. Un train m'attendait. Il avait passé la nuit prétendue sainte dans une écurie de fer. Une lassitude m'empoussiérait. Les trottoirs écaillés, gris, étaient signés Soulages. Je voudrais écrire un éloge de la poussière." *(p. 22)

Christian Bobin au Creusot en 2007 ©Getty - Jean-Luc PETIT
 

L'attracteur étrange creuse son sillon : E. me montre une des encres qu'elle a réalisées dernièrement, auxquelles elle a adjoint une ligne poétique.

 

Plus tard, une fois revenus à Bourges, dans ma recherche sur la photo matricielle, je découvrirai qu'elle fut au centre d'une exposition au BAL, 6, impasse de la Défense, dans le 18ème arrondissement, du 16 octobre 2015 au 31 janvier 2016. Sur le site, je lis que le même mois d'octobre 1922** où elle fut publiée, T.S. Eliot écrivait dans The Waste Land les vers suivants : 

« Et je te montrerai quelque chose qui n’est
Ni ton ombre le matin marchant derrière toi
Ni ton ombre le soir venue à ta rencontre ;
Je te montrerai ta peur dans une poignée de poussière. » ***

Je lis également qu'après avoir été renommée en 1934, "dès lors, elle commence à hanter la culture contemporaine. Les artistes conceptuels des années 1960 et 1970 vont être fascinés par ses implications. Elle est souvent invoquée dans les débats sur le statut de la photographie comme indice ou comme trace, dans les expositions sur l'abstraction, dans les textes sur l'utilisation artistique de matériaux « pauvres », jusque dans les débats sur la représentation du paysage. 

Et si cette étrange photographie, prise il y a si longtemps, marquait l'aube de l'ère moderne, dans toutes sa complexité ? Peut-on repenser l'histoire à partir d'une poignée de poussière ? »

L’exposition proposait un parcours thématique au travers de 150 œuvres et objets dont les travaux de Man Ray, John Divola, Sophie Ristelhueber, Walker Evans, Mona Kuhn, Aaron Siskind, Gerhard Richter, Xavier Ribas, Nick Waplington, Eva Stenram, Georges Bataille, Jeff Wall et aussi des vues aériennes, des images de médecine légale, des cartes postales, des photographies amateur…

Le second de la liste, suivant immédiatement Man Ray, est le photographe américain John Divola, dont l'une des œuvres est reproduite dans le bandeau photographique en haut de la page web. Je suis saisi par sa ressemblance avec l'encre de E.

John Divola, Vandalism, 1973-1974

Et puis c'est encore Arthur Teboul qui dans son Instant poésie sur France Culture (émission signalée par mon fil Google ce même 30 mars), me fait relire Omar Khayyâm :

CXVI
Quand je serai terrassé sous les pieds du destin,
Et que l'espoir de vivre sera déraciné de mon cœur,
Veille à faire une coupe avec ma poussière :
Ainsi, rempli de vin, je revivrais, peut-être.


____________________

* La poussière fait huit apparitions dans Pierre, . Voici les sept autres occurrences du terme :

- "Malgré cette légère poussière d'un accent, la voix de Pierre Soulages est nue." (p. 11-12)

- "Par un détail le tableau est entré dans mon coeur, où il dépose jour après jour sa poussière de charbon transcendant. Dans la gibecière outrenoire, le fantastique gibier de Dieu." (p. 41)

- "La nuit de Noël, matrone chocolatée, ne me donne à admirer que des quais de gare orangés balayés par la poussière cosmique." (p. 47)

- "Mon sac à mes pieds est un chien poussiéreux. Tout est poussière dans ce train sans contrôleur :les vitres épaisses, les accoudoirs gris, mon passé, mon présent, mon avenir." (p. 49) 

- "Le vent est la poussière de la lumière." (p. 57)

- "Les étoiles ralentissent au-dessus du mont Saint-Clair. Tous ces gens du cimetière marin, Dieu les a débusqués de leurs cachettes de vivants, il a touché leur cœur d'un doigt de feu en criant : "Trouvé !" A présent, ils sont près de lui, où ils se réjouissent d'être rois et poussière." (p. 75)

- "Cette grisaille ocre et bleu qui couvre les immeubles cartonnées de Sète, ce n'est pas de la poussière, ce sont les grains de sable du temps." (p. 88) [C'est moi qui souligne]

** Pierre Soulages est mort le 22 octobre 2022, soit cent ans exactement après la publication de la photo et de The Waste Land de T.S. Eliot.

** On peut lire le poème entier dans sa traduction par Pierre Vinclair (encore un Pierre) sur le site de Florence Trocmé, Poezibao.



samedi 10 juillet 2021

Du rêve de la "roche murmurante"

Dans un entretien paru dans le dernier numéro de Philosophie magazine, l'anthropologue Nastassja Martin*, évoquant le rôle du rêve chez les chasseurs animistes, en l'occurrence les Even du Kamchatka, explique que "certaines choses se déposent dans les âmes des humains la nuit, et, au matin, un rêve peut orienter la direction d’une journée, d’une vie, selon la nature du rêve et le type de rencontre. En Occident, on ne conçoit pas le rêve comme un portail d’accès à un autre pan de la réalité mais simplement comme un processus de projection nocturne." Même si on pense que ceci est vrai pour les chasseurs Even, en est-il de même pour nous, Occidentaux, qui vivons pour la plupart loin des forêts et des montagnes, dans des milieux urbains, artificialisés ? Nous hésitons pour le moins à le penser.

Il arrive pourtant que le matin nous leste de rêves étranges, oh ceci est rare, imprévisible, rêves qui échappent à la logique diurne, sur lesquels on s'interroge longuement. Ainsi le 5 juillet dernier, me suis-je réveillé avec un prénom et un nom : Francesco ou Francisco Ayala. Ces noms, je les voyais distinctement alors que tout le reste du songe s'était évanoui. Seul surnageait Francisco Ayala. Dont j'ignorais totalement l'identité, pour autant qu'un Francisco Ayala existât quelque part. Dans ces conditions, le moteur de recherche s'impose et généreusement m'inonde de 37 900 000 résultats. Deux Francisco Ayala tiennent la corde : l'un, Francisco José Ayala, un biologiste espagnol de grand renom mais qu'une affaire de harcèlement sexuel a acculé à la démission de l'université de Californie en 2018. L'autre Francisco Ayala m'intéresse plus : né le à Grenade et mort le


Le mystère est épais : faut-il supposer que mon inconscient a croisé un jour le nom de Francisco Ayala, l'a enregistré pour le ressortir des années plus tard ? Pour quelle obscure raison, je n'en sais rien, et aucune symbolique ne me vient à l'esprit pour expliquer cette survenue.

Bon, passons sur l'énigme Ayala. Il reste que deux jours plus tard ou le lendemain, je ne sais plus très bien, un autre rêve me livre cette fois une expression, seule rescapée là encore de la vague oublieuse du réveil : "roche murmurante". Nouvelle googlisation, et cette fois, curieusement, le moteur annonce deux résultats environ (en fait il y en a trois). Examinons-les : le premier est extrait d'un Google Book, Les étangs de la nuit, d'une certaine Geneviève Furn, avec un sonnet, Réminiscence, où l'on peut lire dans le premier tercet :

Je me sens l'algue tendre enlacée à la roche,
Murmurante d'amour en l'onde qui l'approche,
Fascinée au cristal d'émeraude et d'azur.

Ici la virgule révèle que ce n'est pas la roche qui est murmurante, mais la narratrice. 

Le second résultat est une traduction du titre d'un épisode d'une série Netflix, Whispering Rock (Virgin River).

Le troisième est issu d'un récit en pdf, Vois les étoiles, sans indication d'auteur, une histoire de satyre traqué par les humains : "Le guerrier ne brillait pas. Il retourna à son lapin. Il se mit ensuite en
route pour trouver un abri près de la roche murmurante. Il trouva un arbre dont les racines formaient un trou assez grand pour qu’il puisse s’y dissimuler en accumulant quelques branches sur lui.
"

Est-il nécessaire de préciser que je n'ai jamais croisé jusque-là l'une de ces trois sources ? La roche murmurante est donc une création de mon cerveau, une production de mon inconscient. On remarquera que l'expression s'inscrit bien pour le coup dans une visée animiste : le rocher qui parle, voilà qui défie la vision cartésienne.

Or, ce même jour, j'ai rapporté de la médiathèque trois livres, dont deux se trouvent être circonscrits dans l'espace parisien, le bref Au loin le ciel du Sud, de Joseph Andras - déambulation sur les traces de  celui que l'on n'appelait pas encore Hô Chi Minh -, et le plus imposant Paris fantasme de Lydia Flem, qui ausculte la seule rue Férou sur presque cinq cents pages. Elle écrit, page 45 :

"La rue Férou n'est pas seulement la rue Férou, elle est devenue ma rue Férou.
Comme dans les ruses obliques du rêve, où tout se métamorphose, se déplace, se condense, ma rue Férou raconte en creux l'arbre généalogique d'un monde assassiné qui me hante dont je tente d'apprivoiser la douleur par cet étrange retour."

Et cinq pages plus haut, ces lignes donnent soudain une autre vue de la "roche murmurante" :

"J'arpente plus volontiers les pages des livres et des manuscrits que l'asphalte des villes. La littérature m'abrite, m'exalte et m'apaise. A défaut de traverser l'espace avec aisance, la liberté m'est donnée de conduire une recherche sur l'aura des lieux. Si les murs parlent à voix feutrée, loin du brouhaha du monde, une oreille butineuse pourrait en capter quelques murmures, se laisser séduire par ses petites musiques." [C'est moi qui souligne]


Mon rêve était-il de nature prémonitoire ? Annonçait-il ce livre ? La question est vertigineuse. J'y vois bien sûr la dynamique d'un Attracteur étrange, qui coagule, en un bref laps de temps autour d'un motif central, des micro-événements, des détails, des faits saillants en défiant toute logique causale. Et ce n'était pas fini : page 86, Lydia Flem examine les liens familiaux de cet Étienne Férou qui donna son nom à la rue :
"La noble famille par alliance d'Etienne Férou, les du Breuilly, m'invite à dépouiller des généalogies de familles de la noblesse du XVIe siècle, des familles parisiennes comme celles des terres de la Manche au Languedoc. Sur le point de déclarer forfait, je choisis de me concentrer sur un détail : "chanoine en l'église de Saint-Ursin". Mon attention se trouve alors attirée par l'histoire des Chambellan de Bourges, où je découvre le nom de "Guillaume du Breuil, chanoine à Bourges."
Or, je dois précisément me rendre à Bourges l'après-midi même (rendez-vous de ma fille Violette chez un ophtalmologue**). Cabinet situé dans ce centre commercial qui a emprunté son nom à la cité gauloise originelle, Avaricum. Pour prendre patience pendant la longue attente qui préside toujours à ces rendez-vous, j'embarque dans mon sac à dos le Bourges cité première de Philippe Audoin (le père de Fred Vargas), ouvrage que j'ai déjà eu l'heur de citer ici plusieurs fois.

A la fin d'icelui, Philippe Audoin écrit qu'il a tenté de décrypter Bourges comme on analyse un rêve, "c'est-à-dire de saisir quelque peu son "contenu latent", que son "contenu manifeste" révèle et dissimule à la fois." Et par-là n'est-il pas étonnamment proche de l'enquête de Lydia Flem, dont on ne peut oublier qu'elle est psychanalyste ? "Je disais, au début : cette ville est folle, poursuit Philippe Audoin. J'aurais tout aussi bien pu dire : cette ville rêve, cette ville est un rêve, le rêve trois fois millénaire des générations qui l'ont faite, avec ce que le réel leur fournissait de données, et pas seulement pour se protéger, pour se tenir chaud, mais aussi pour témoigner de leur gloire, de leur savoir, de leurs espérances, de leur obsession de la mort." Il écrit aussi que chaque ville est en proie à un rêve unique : "aucun signe n'y a été tracé qui ne fît écho à un signe plus ancien ni n'appelât à un signe futur." Et dans la phrase qui suit, je ne retrouve pas sans émoi ce mot de "roche" émergé du rêve comme un récif : "Là encore, comme dans le rêve, ce sont les impressions les plus archaïques, les plus ignorées qui gouvernent sous roche la vie consciente de la cité."


Bourges. Cathédrale ; église souterraine. L'ours aux pieds du gisant de Jean de Berry (Saint Ursin n'est certainement pas sans rapport lui aussi avec la figure de l'Ours)

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* Nastassja Martin, Les Âmes sauvages (La Découverte, 2016), Croire aux fauves (Verticales, 2019). Quatrième de couverture : «Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné.» 

** Un problème d’œil à régler, donc. Qui résonne, je m'en avise plus tardivement, avec Les Larmes, la célèbre photo de Man Ray en couverture du livre de Lydia Flem.