Le 3 avril, dans l'article L'embouchure du temps, je citais un passage du roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pour faire émerger mon propre "paysage de triangles"autour des deux thèmes du cobra :
"Je m'aperçois en les écrivant, notais-je alors, que ces deux triangles possèdent en fait
une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST,
Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les
quatre sommets." Je n'avais pas reproduit cette fois-là la figure tracée sur le cahier bleu. La voici donc :
Je n'avais pas non plus soufflé mot de la référence qui apparaît ici : la macle de Philippe Audoin.
Ce petit rappel me semblait nécessaire avant de faire la lumière sur le second losange qui s'est formé ces jours derniers autour des deux thèmes du feu et des livres. Cahier bleu encore une fois :
On voit que la série Lost occupe une nouvelle fois l'axe médian. Mais il faut que je m'explique avant toute chose sur ce terme de macle, que je rattache donc à Philippe Audoin, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons vu apparaître le 27 octobre dernier à l'occasion de l'enquête autour du roman de Fred Vargas, Quand sort la recluse. L'article s'intitulait De Bourges à Saint-Porchaire, et se terminait par ces lignes :
"Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne
me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de
son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède."
C'est dans cet ouvrage que Philippe Audoin, examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à un meuble héraldique bien connu : la macle, que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesses bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."
"Le terme, poursuit Audoin, est un équivalent de maille, et l'on présume que la figure héraldique rappelle la cotte de mailles des chevaliers, interprétation d'autant plus séduisante que la macle figure rarement seule en armoiries, mais au contraire groupée en fasce (horizontalement) ou en pal (verticalement) comme pour suggérer l'entrecroisement des mailles du haubert (fig. 5)."
Par ailleurs les macles désignent aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
Exemples de macles de Staurolite (image Wikipedia)
Cette macle n'est assurément pas un détail anodin puisqu'elle fait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achève, avec ce texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapproche de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Outre le cristal, il évoque aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.
Résumons : les thèmes exhumés ce 16 avril, après ceux du 3 avril, peuvent donc être agencés sous la forme d'une macle. La récente excursion à Bourges, à l'instigation de l'ami Bartt, et d'où j'ai rapporté le livre d'Anna Tsing (qui, du coup, a fait surgir comme par enchantement le thème du champignon*), n'en semble que plus cohérente. A cela je voudrais aussi ajouter une autre coïncidence qui ne m'est apparue que très progressivement, comme un paysage à la dissipation des brumes.
J'ai oublié en effet un détail hier dans ma chronique de la brocante des Marins : j'ai failli en effet acheter un autre livre, un Précis de prestidigitation par un certain Bruce Elliott. Je ne m'intéresse pas plus que ça à l'illusionnisme mais il se trouvait que le livre était préfacé par Orson Welles. Pourquoi Orson Welles préfaçait-il en 1952 un livre de magie ? Bon, je n'aurai pas la réponse à ma question car le brocanteur en demandait trente-cinq euros, et j'ai trouvé ça un peu chérot. Le dit brocanteur était en tout cas bien au courant des cotes car j'ai retrouvé le bouquin sur le net à ce prix-là exactement.
Sur ces entrefaites, je m'avise que je n'ai plus que ce jour pour visionner sur Mubi La Soif du Mal (en anglais Touch of Evil) du même Orson Welles. Qui joue dans son propre film le rôle de Hank Quinlan, un policier américain alcoolique et brutal, opposé à Miguel Vargas (Charlton Heston), policier mexicain qui vient de coffrer un chef de gang, en voyage de noces avec l'américaine Suzy (Janet Leigh). Vargas... Ce nom évidemment résonne...
J'ai écrit hier que j'avais rapporté 22 livres issus des trois cartons abandonnés au bon vouloir sur le trottoir de l'avenue. Autant que de lames majeures du Tarot (ce n'était pas une volonté consciente : je ne les ai comptés qu'au retour). Or, des tarots, il en est question vers la fin du film : Quinlan revient voir son ancienne amie Tanya (magnétique Marlene Dietrich) et lui demande de lui tirer les cartes.
Mais Tanya refuse :
Quinlan est un homme fini, et il le sait.
Mais il y a plus fort et plus profond encore : sur le net, je débusque une analyse de Daniel Becquemont, de la revue hypermedia Criminocorpus, Crime et caméra : Touch of Evil (La Soif du Mal, O. Welles, 1957), où l'interrogation sur le titre du film vient en somme directement percuter la devise des Rohan, Sine macula macla, Macle sans tache, rapprochée, je le rappelle, de la devise de l'hermine : "Plutôt mourir qu'être souillé" :
"Le titre français du film, ‘La Soif du Mal’, des plus malencontreux,
peut prêter à contresens. Aucun personnage n’est assoiffé de mal, ni
l’assassin ni Grandi ou ses séides, ni Quinlan. ‘A Touch of Evil’,
c’est, littéralement, une touche de mal, ou peut-être simplement une
tache, qui s’élargit avec le déroulement du film, tache qui atteindra et
contaminera chacun des personnages. Le crime initial déclenche
l’action ; il n’est pas la source du mal, mais son révélateur. La tache
de mal moral, évidente chez l’assassin quasi invisible et chez Grandi,
se verra étendue rapidement à Quinlan, puis plus discrètement et chargée
d’ambiguïté, à Vargas lui-même. Quant à Suzy, c’est sur son corps même
que l’image nous la montrera, à plusieurs reprises, victime privilégiée,
sans défense, souillée par cette ‘touche’, créature féminine élue par
le mal, sur laquelle il s’inscrit, visuellement, dès que Vargas croit
l’avoir mise à l’abri. Les taches de mal du film sont montrées sans
ambiguïtés par la caméra, redoublant visuellement le mal moral qui
envahit la ville." [C'est moi qui souligne]
L'analyse suit le film plan à plan, et montre bien comment la tache du mal envahit tout, n'épargnant pas non plus le personnage au départ profondément intègre (Vargas) :
"Menzies et Vargas tentent de piéger
Quinlan avec un microphone porté par Menzies et prêt à enregistrer une
confession de Quinlan, réfugié chez Tana comme en sa tanière. Quelle que
soit la grande beauté plastique et la virtuosité technique de la
dernière partie du film, elle vise plus à apporter la dernière touche
(de mal ?) au portrait de Quinlan qu’à rétablir un ordre initial
perturbé par le premier crime. La vengeance destructrice de Quinlan, son
mépris de l’ordre social et de la justice, son souci exclusif de
détruire les criminels par n’importe quel moyen fût-il illégal, sont
certes condamnés, mais Welles prend soin de nous montrer que cet esprit
de vengeance peut surgir en chacun de nous, comme chez Vargas prêt à
tuer, dans des circonstances analogues à celles qu’autrefois a vécues
Quinlan, et que la tache de mal a pour destination privilégiées, du pur
fait de sa condition féminine, son épouse Suzy, souillée par l’ombre, la
lumière, les (fausses) drogues et même les cadavres."
Enfin, j'ai trouvé la réponse à ma question au sujet de la préface de Welles sur le manuel de magie. Grâce à un article du Blog de cinéma.
"On dit souvent que les
magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les
spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux
réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est
un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et
la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beaux tours."
Cette idée de Welles magicien, je la retrouve au terme d'un bel article d'un certain Thaddeus, sur le forum de Dvdclassik :
"Ce que dit Welles à travers ce film
monumental, où la société et l’homme ne coïncident pas nécessairement,
où personne ne peut se réfugier derrière une idée, fût-elle juste, où le
bon Samaritain doit, pour confondre son ennemi, employer des méthodes
contestables qui le perdront, et où même une canaille peut atteindre au
sublime, c’est que chacun doit prouver sa force en marchant. Voici
peut-être son grand plus tour de prestidigitation, lui qui n’est pas du
genre à se contenter de faire sortir des lapins de son chapeau :
s’emparer d’une banale intrigue policière, la tailler à sa démesure
personnelle et l’ériger en parabole convulsive de l’ambiguïté humaine."[C'est moi qui souligne]
___________________
* Le livre s'ouvre par ailleurs sur ce titre ACTIVER LES ENCHEVÊTREMENTS. On ne saurait mieux dire.
Dans l'espace de trois jours, du 9 au 11 avril, plusieurs motifs s'étaient donc imposés à moi par des triples récurrences. Le motif de la barque, puis ceux du fantôme et du miroir, formaient comme une constellation remarquable qui pouvait être géométrisée, me semblait-il, par la figure du triangle proposée par Atiq Rahimi dans L'invité du miroir :
Au milieu du lac, arrivent trois barques de pêcheurs, des lampes-tempêtes suspendues au bout de leurs cannes en tige de bambou (...)
A un endroit, défini sans doute par les Divins, les barques, dans un silence aquatique et végétal, s'immobilisent formant un triangle. (p. 22-23)
Cependant, dans cet extrait, j'avais omis le court paragraphe suivant qui prenait place dans l'intervalle :
Impossible de savoir
s'ils viennent pêcher des poissons
ou
de la lumière.
Les poissons. Je ne pouvais oublier le motif de la bonite qui avait même affleuré avant les trois autres. Barque et bonite, fantôme et miroir, c'étaient en somme les quatre pôles d'une nouvelle figure, et je pensais aussitôt à ce losange qui m'avait si fort occupé en juin 2018, et dont la traduction héraldique est la macle, dont Philippe Audoin, (le père de Fred Vargas, de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), a traité dans l'étude qu'il a consacré à la ville de Bourges : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972.
Philippe Audoin, y examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à la macle, meuble héraldique que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesse bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."
J'écrivais alors que cette macle n'était assurément pas un détail anodin puisqu'elle faisait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achevait, avec un texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapprochait de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Par ailleurs les macles désignaient aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
Outre le cristal, il évoquait aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.
Trapa natans, le nom latin de la macle d'eau, signifie "chausse-trape flottante". Plante envahissante, elle peut devenir un danger pour la biodiversité, comme en témoigne cette vidéo québécoise.
Regarder ces gens en canoë en train d'arracher les plants de châtaigne d'eau m'a bien sûr rappelé ma petite expédition sur les marais de Bourges où, qu'on se rassure, la macle n'est pas présente à ce que je sache, mais une autre plante invasive pose bien des soucis à ceux qui entretiennent les marais, à savoir la jussie : "La jussie, écrit Chloé Frelat dans Le Berry Républicain, empêche la flore de s’étendre et risque même de l’étouffer. La faune n’est pas non plus épargnée : les poissons ne peuvent pas passer entre les racines qui atteignent parfois les trois mètres. « Il y a des endroits où on pourrait presque marcher dessus tellement la couche est épaisse », déclare Pierre Coppin, membre de l’association Patrimoine Marais qui s’attelle à arracher la jussie depuis dix-sept ans. L’impact sur la biodiversité environnante n’est pas le seul problème dû à cette plante invasive. Dans certains coins, elle empêche les maraîchers de naviguer sur les coulants, les couloirs d’eau entre les terres qui leur permettent de rejoindre leurs parcelles en barque."
Bon, finalement, si je passe du trois au quatre, si donc j'abandonne le triangle des trois barques d'Atiq Rahimi, je songe à ce merveilleux dessin de Sempé, représentant un quatuor de barques disposé à la manière de la croix maclée toulousaine, et que Denis Grozdanovitch a choisi pour la couverture de son livre La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013).
Livre dont j'ai rendu brièvement compte le 8 mai 2013. De fait, il avait tout pour me plaire. Il n'y a qu'à lire la quatrième de couverture, que je recopie ici une fois de plus, bien paresseusement :
"Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard. Dans une promenade où se croisent les souvenirs familiaux, les exploits sportifs et un riche bagage littéraire, Denis Grozdanovitch nous invite à desserrer les contraintes d'un esprit trop rationnel. Depuis les prouesses au tennis de Roger Federer jusqu'aux présages dont semblent parfois porteurs les animaux - que ce soit dans nos rêves ou dans la réalité -, en passant par la réapparition d'objets que l'on croyait perdus, l'auteur sait mélanger la grande histoire et l'anecdote, le plus anodin et le plus profond.
Avec humour, il nous initie à ces curieux concepts que sont la sérendipité, art des trouvailles inopinées, l'happenstance, don d'être au bon endroit au bon moment, ou encore le lâcher-prise, secret de certains champions, grands scientifiques et autres joueurs d'échecs. Alliant l'impertinence du franc-tireur et les merveilles d'une libre érudition, il nous invite à d'autres raisons de vivre que celles que nous offre un monde stérilisé par la technique." (C'est moi qui souligne)
Il se trouve que je viens de terminer le livre de Daniel Sangsue, que m'avait judicieusement recommandé monsieuye Am Lepiq, Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres (La Baconnière, 2024). Ce journal d'un homme aussi passionné que moi par les hasards objectifs et les coïncidences troublantes ne pouvait que me ravir. Or, justement, de hasard objectif, il est question à la date du 11 décembre 2019, et il concerne au premier chef Denis Grozdanovitch :
"Nouveau hasard objectif. Il y a deux jours, je me suis mis à lire Dandys et excentriques, le dernier essai de Denis Grozdanovitch (Grasset, 2019) qui patientait dans mes piles depuis le début de l'année. J'avais été en relation avec Grozdanovitch en 2012, car je voulais publier un livre de lui dans ma collection, et nous avons parlé au téléphone et échangé quelques courriels, mais cela n'avait rien donné car il avait des commandes à honorer et pas de temps pour un livre supplémentaire. Depuis 2012, je n'avais plus correspondu avec lui. Or voici qu'aujourd'hui je reçois un courriel ainsi libellé : Bonjour, J'aimerais t'expliquer un problème au plus vite par mail, je reste devant l'ordinateur car mon téléphone est hors service. Denis. Le tutoiement et le caractère cavalier de ce courriel (même pas accompagné de salutations) signalent l'arnaque : il s'agit d'un de ces hameçonnages ou phishing, par lequel des cyberescrocs cherchent à vous extorquer de l'argent. Il n'empêche : le fait que je reçoive un courriel de Grozdanovitch, après sept années de silence et précisément deux jours après avoir commencé un livre de lui, me laisse songeur. Certes, c'est un faux, mais alors que le hameçonnage aurait pu provenir de centaines d'autres correspondants, il vient justement de Grozdanovitch - auteur de La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013), lequel contient des pages remarquables sur les coïncidences extraordinaires, la sérendipité, la happenstance, etc." (p. 111-112)
Pour finir, il se trouve encore que Denis Grozdanovitch sera présent le week-end prochain à l'Envolée des livres, le salon du livre de Châteauroux qui se tient au cloître des Cordeliers. Il n'est pas impossible que j'aille lui faire signe.
Soudaine envie de poésie, hier soir, et donc mise en ligne du poème suivant dans le long carnet bleu de Falaises, Je tentais d'inutiles manœuvres. A cette occasion, je le modifiai légèrement, essentiellement dans le découpage des vers. Et je me suis surtout penché sur ces trois lignes :
Il y eut même dans la torpeur des lampes le repos d'une lèvre
Trois hexasyllabes, à ceci près que la torpeur des lampes était en déficit d'une syllabe. Mais je ne trouvai pas de terme équivalent qui me satisfasse, car je voulais aussi préserver l'assonance avec dans.
Sur ce, j'abandonne l'ordinateur et dans la chambre je consigne mes derniers achats dans l'agenda du Livre de Poche que j'emploie à cet office. Agenda ponctué d'extraits de Maupassant. Or, dans celui qui correspondait aux jours de cette semaine on pouvait lire ceci :
"Dans un mois, ce sera autre chose encore. Le village n'aura plus que ses pêcheurs qui iront par groupes, marchant lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé de laine, portant d'une main un litre d'eau-de-vie et, de l'autre, la lanterne du bateau."
Lanterne, c'était bien évidemment le mot qui me manquait. Qui avait le nombre requis pour le vers, comportait la nasale an et assonait avec lèvre, par-dessus le marché.
Georges-Emmanuel Clancier et Aimé Césaire, dont je lis chaque soir quelques vers, se mirent eux aussi en résonance avec ma petite séquence de Falaises. Clancier :
Closes sous les baisers d'un impossible amour Vers quel amour aussi certain que la mort Les lèvres tendaient ce trait léger entre peine et désir ?
Césaire :
Cependant telle une chevelure l'âpre vin de fort Kino monte l'escarpement des falaises très fort jusqu'à la torpeur tordue des coccolobes.
(Intimité marine, in Ferrements)
Mais ce n'est pas fini. Avant de sacrifier au sommeil, j'entreprends de lire les premières pages du Breton par Philippe Audoin (Pour une bibliothèque idéale, Gallimard, 1970), un livre déniché au Bleu Fouillis des Mots, choisi parce que Philippe Audoin est aussi l'auteur de Bourges, cité première, un ouvrage qui m'a beaucoup servi pour ma Géographie Sacrée, paru presque à la même époque, en 1972. Il y brosse tout d'abord une biographie du poète, examinant avec minutie les rares traces qu'il a laissées de son enfance :
Le ton à la fois proche et lointain de ces demi-confidences, cette extrême pudeur à dévoiler le secret des sources les plus lointaines se retrouvent et s'expliquent en partie dans une image que je tiens pour révélatrice : dans Au lavoir noir il évoque le moment où un papillon de nuit s'est posé un instant sur ses lèvres : "Et le merveilleux petit baîllon vivant reprit sa course, tant qu'il fut dans la pièce suivi comme au projecteur par la lanterne sourde de mon enfance*." Je sais par d'autres passages que la "lanterne sourde" était, dans l'esprit de Breton, inséparable de l'idée d'un accès privilégié à ce qu'on peut concevoir "de plus à nous, de plus précieux". "Je suis dans un vestibule de château, ma lanterne sourde à la main, et j'éclaire tour à tour les étincelantes armures. N'allez pas croire à quelque ruse de malfaiteur. L'une de ces armures semble presque à ma taille..."(Introduction au discours sur le peu de réalité). "J'aime beaucoup ces hommes qui se laissent enfermer la nuit dans un musée pour pouvoir contempler à leur aise, en temps illicite, un portrait de femme qu'ils éclairent au moyen d'une lanterne sourde."(Nadja)."(pp. 8-9)
--------------------------- * C'est l'auteur qui souligne.
Voir l'article récent d'Archer sur André Breton et Julien Champagne, où Philippe Audoin est cité (contrairement à la notice de Wikipédia).
Je ne sais par où commencer. Il y a une semaine maintenant que j'ai assisté à ce que j'ai plusieurs fois nommé une supernova : "Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout
d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela
correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les
directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de
suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire
que linéairement, successivement, laborieusement."
Mais peut-être faut-il décrire tout d'abord ce qui m'apparaît maintenant comme des signes annonciateurs ? Et, en premier lieu, cette collision numérologique que j'ai narrée sur mon blog annexe, La tectonique des plaques : Au retour d'une promenade avec le chien Moon (dont j'avais la garde ce week-end là), je remarquai, dans la rue Bertrand, à Déols, ce que j'ai appelé un tripôle de force 9, car la première voiture arborait une ancienne
immatriculation 3933, la seconde un 339 et la troisième un 393.
S'ensuivit le 3 mars la parution d'un article de Rémi Schulz sur son blog Quaternité : quatre vingt-dix-neuf, sangs : "Un petit fait, écrivait-il, m'a conduit récemment à un nouveau dessillement,
accroissant l'intrication entre divers thèmes qui m'obsèdent, Perec,
Unica Zürn, Jung, Ricardou..." Fait nouveau qui a été la découverte le 30 janvier d'une BD à la médiathèque de Manosque, La trahison du réel, de Céline Wagner, parue le 3 avril 2019, et plus précisément, l'évocation dans ce roman graphique d'une anagramme d'Unica Zürn : "Unica était obsédée par le nombre 9, et son graphisme spiralé, à partir
duquel elle commençait souvent ses dessins (ici sous les pinceaux de
Céline Wagner). Fin 1958, elle a calculé que l'addition de son âge avec
celui de Bellmer donnait 99 ans et elle en a déduit DIE NEUNUNDNEUNZIG IST UNSERE SCHICKSALSZAHL (le quatre-vingt-dix-neuf est notre nombre du destin)"
La trahison du réel•
Crédits : Céline Wagner
Rémi explore bien d'autres pistes, que je ne peux résumer ici. Je me contenterai de signaler sa référence constante à celui qui fut considéré comme le chef de file du Nouveau Roman, Jean Ricardou, dont l'une des innovations fut la symétricologie : "Ainsi, explique Rémi, "centre" est le 99e mot d'une phrase de 197 mots, son centre donc, et il apparaît page 99 de Révolutions minuscules,
dans sa première nouvelle, laquelle est présentée comme le milieu du
double recueil. C'est page 100 que Ricardou le signale, en observant que
"cent" est contenu dans "centre"."
J'en viens maintenant au 4 mars. Je circule alors sur le boulevard Saint-Denis et je m'arrête au feu pour tourner rue Ernest Nivet. Je m'aperçois que pas moins de trois voitures, garées ou roulant comme moi, portent dans leur numéro de plaque le nombre 99. Et il se trouve que la maison sur le trottoir de droite porte le numéro 100. Malgré une telle convergence, j'hésite à enregistrer le phénomène (c'est mon côté rationnel qui me fait douter, qui m'enjoint de laisser tomber : ce n'est que du hasard pur, mon gars). Tu as peut-être raison, me dis-je (on voit que je suis dédoublé, un peu schizo sur les bords). Et puis boum, en traversant le boulevard, je vois la première auto au stop, à ma droite : elle arbore un magnifique 999. J'écris ça dans le cahier vert, une fois à la maison, et j'ajoute Chapeau l'AE (l'Attracteur Etrange).
Le soir, parmi les mails de la journée, j'en vois un de Monique L., annonçant qu'il lui restait 99 tracts. Cela m'amuse (les a-t-elle comptés un par un pour être si sûre du nombre ?).
Et soudain, je repense à ce curieux livre du botaniste Benoît Vincent, découvert à Toulouse en 2017, que j'ai ressorti sans trop savoir pourquoi il y a quelques jours, et qui demeure là à portée de main, dans ma chambre, GEnove, Villes épuisées (Othello, 2017). GEnove, pluriel inexistant de Genova (Gênes). GEnove, "texte comme un tissu : Un assemblage de neuf trames et neuf chaînes, qui forme quatre-vingt-un instantanés de la ville."
"L'aspect numérique (et symétrique, aussi), est beaucoup moins
important qu'il n'y paraît. Il faut simplement se rappeler qu'au centre
du livre, il y a le Palais Ducal, qui m'apparaît le cœur historique,
symbolique, urbanistique, mythique, de la ville. C'est ce point qui
attire et répulse tous les mots du texte GEnove.
Enfin, pour briser un peu ces ordonnancements raides, j'ai eu l'idée,
tardivement, de mélanger tous les chapitres ainsi constitués, afin
qu'aucun texte ne prenne une place prépondérante. J'ai trouvé un carré
magique de 9 x 9 (le seul existant, je crois) et j'ai donc réparti les
textes selon, dans le drapeau ou plus justement l'échiquier que le
lecteur trouve à l'entrée du livre.
Voici ce tableau :
Comment lire ?
Le premier tableau de la page d'accueil (représentant le drapeau
génois) est un tableau magique de 9 x 9 contenant les 81 textes de
GEnove. On peut cliquer sur les cases pour ouvrir n'importe quel texte. [...] On peut ensuite les refermer et cliquer ailleurs ou, dans la fenêtre
ainsi ouverte, suivre le MENU (situé à droite du titre du texte) qui est
lui-même double :
— le CARDO, symbolisé par la lettre K, suit l'ordre des colonnes ;
— le DECUMANUS, symbolisé par la lettre X, suit l'ordre des lignes."
Or, nous retrouvons le cardo et le decumanus dans l'article de Rémi Shulz :
"Rappelant que je n'ai commencé à m'intéresser à Ricardou qu'en 2012, et
n'ai vraiment lu ses oeuvres qu'à partir de 2017, j'ai composé le 11/11/11 un hétérogramme basé sur une croix UNIS LE CARDO, débutant par EROS D'UNICA.
Le cardo était ici l'axe nord-sud d'une cité romaine, l'axe est-ouest étant le decumanus.
Le billet était intitulé Dis un oracle, autre anagramme de UNIS LE CARDO, mais j'ignorais qu'un recueil d'anagrammes d'Unica avait pour titre Oracles et spectacles"
L'intrication entre Rémi Shulz et Benoît Vincent se développe rapidement sous mes yeux : je relis le premier texte donné par le carré magique, le texte 37 qui expose la géographie générale de la ville de Gênes, et un coup d'oeil sur le texte suivant, 38, me fit tomber sur ces lignes : "En 1528, a lieu une très importante réforme de l'Etat, fruit de l'amiral Andrea Doria, maître de la Méditerranée, en accord avec les 250 familles principales et surtout au service de Charles Quint (on l'appelle Cinquième République). Or, Andréa Doria, c'était aussi le nom du paquebot qui fit naufrage le 26 juillet 1956, histoire avec laquelle Rémi commence son billet.
"La page Wikipédia
m'avait appris que l'actrice Ruth Roman se trouvait à bord, et avait
été séparée de son fils de 4 ans Richard lors du sauvetage. Elle avait
dû attendre plusieurs heures pour savoir qu'il était sauf, vivant dans
la réalité un rôle qu'elle avait interprété dans un film de 1950.
Ceci m'avait conduit à m'intéresser à Ruth Roman, apprenant ainsi que son rôle principal était dans L'inconnu du Nord-express, la fameuse histoire d'échange de crimes, qu'elle était née Norma Roman,
un nom anagrammatique, et qu'elle était morte le 9/9/99, une date qui
m'avait aussitôt rappelé le 4/4/44, que Jung indique dans ses mémoires
avoir été le jour où il avait commencé à se rétablir après un
infarctus, tandis que le médecin qui l'avait sauvé devait s'aliter pour
ne plus se relever. Jung envisageait que son docteur était mort à sa
place."
Il note plus loin que la date du naufrage a coïncidé avec le 81e anniversaire de Jung, 81 carré de 9 :
"Alors ce 26 juillet 1956 au matin, lorsque le navire a sombré, Jung né
le soir du 26 juillet 1875 avait vécu 29584 jours complets, soit le
carré de 172, 172 étant deux fois 86, CARL JUNG.
Il lui restait 1776 jours à vivre, 4 fois 444."
Soyons plus précis, ces résonances entre Rémi Schuz et Benoît Vincent m'apparaissent alors que je rédige cet article. Le 4 mars, je n'avais encore noté que leur commune relation au nombre 9. Cela illustre bien le caractère proliférant de la supernova. Avant de me perdre dans ce nouveau lacis de correspondances, je reprends mon récit de ce qui émergea ce 4 mars, à savoir aussi un autre thème ô combien marquant en ces jours de pandémie : le thème de la peste.
Cela vint de la lecture d'un roman déjà ancien de Fred Vargas, Pars vite et reviens tard*, paru en 2002. Lecture imposée par des circonstances que je ne détaillerai pas ici (mais qui n'ont rien de mystérieuses, je m'empresse de le dire). Par flemme, je reprends le début du résumé de Wikipedia :
"Alors qu'un ancien marin breton, Joss Le Guern, connaît quelque succès en reprenant le vieux métier de crieur public,
le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est alerté par une femme
inquiète de la présence de grands « 4 » noirs inversés avec des barres
et sous-titrés des trois lettres CLT (Cito Longe Tarde), qui veut
dire « vite, loin et tard » (d'où le titre), sur toutes les portes de
son immeuble, à l'exception d'une seule. De plus en plus intrigué
lorsqu'un second immeuble subit le même sort, Adamsberg s'alarme
véritablement lorsque le crieur, épaulé par le vieil érudit Decambrais,
vient lui rapporter des messages énigmatiques laissés par un inconnu."
Page 91, le grand mot est prononcé :
"- Qu'est-ce qu'elles annoncent ?
A cet instant, Bertin déposa deux calvas sur la table et Decambrais attendit que le grand Normand se fût éloigné pour poursuivre :
- La peste, dit-il, en baissant la voix.
- Quelle peste ?
- La peste.
- La grande maladie du vieux temps ?
- Elle-même. En personne."
Et soudain, me revient en mémoire que Gênes est associée de près à la Grande Peste noire qui dévasta l'Europe à partir de 1347. D'ailleurs Benoît Vincent l'évoque lui-même dans une section du texte 61, La ville est fragile :
"Gênes est en Crimée, dans le comptoir de Caffa (aujourd'hui Théodosie ou Féodosie). La ville, ou son comptoir, est assiégée par les Tartares en 1346.
C'est la première manifestation de ce qu'on appellera plus tard "guerre bactériologique". Les Tartares portaient avec eux des germes de la peste noire bubonique, qui avait dû trouver un bouillon de culture idéal dans la guerre contre les Chinois.
Lors du siège, les Mongols catapultèrent les cadavres infectés par-dessus les murailles de la ville. Lorsque la trêve fut signée, et que les navires génois purent reprendre leur commerce, c'est toute l'Europe qui se retrouva contaminée.
La peste débarque à Messine en 1347, puis à Marseille et Venise ; les fidèles en Avignon la disséminent dès 1348. En un an, elle touche l'Italie et le pourtour méditerranéen français. A partir de Bordeaux, elle se répand en Angleterre, puis deux mois après à Paris. Toute l'Europe est infectée fin 1348. [...] On estime qu'elle a décimé de 30 à 40 % de la population."
Et puis je repense aussi à ce livre trouvé dans la Boîte à livres Cours Saint-Luc, au cours d'un tractage pour les municipales (mon intérêt pour cette boîte n'avait rien à y voir, j'ai l'âme médiocrement militante) : Bourges cité première, de Philippe Audoin, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède. En très bon état, un livre rare, dont je possède déjà un exemplaire mais que je n'avais jamais recroisé jusqu'à ce jour.
Il faut savoir que le-dit Philippe Audoin n'est autre que le père de Fred Vargas, pseudonyme de Frédérique Audoin-Rouzeau (j'ai déjà évoqué ce lien père-fille ici).
Mais quel rapport, me direz-vous, avec la peste ?
L'essai n'y fait aucune allusion. Et pourtant je sens, j'intuitionne que quelque chose cherche à se dire (je me sens l'âme adamsbergienne**, que voulez-vous).
Je tape sur Google, peste + Bourges + Berry, et je déniche ainsi sur la première page de résultats un article du Berry Républicain, qui commence comme ça : "Le premier épisode de notre série estivale consacrée à Jean de Berry
évoque son enfance et la mort prématurée de sa mère, alors qu’il n’avait
que neuf ans, emportée par la peste noire."
La peste, le neuf, les fils se recoupent, d'autant plus que Jean de Berry fait l'objet d'une grande attention dans le livre de Philippe Audoin, qui lui consacre tout son chapitre II.
Cet âge de neuf ans m'était apparu une ou deux heures plus tôt lors d'une lecture parallèle, celle du recueil d'entretiens de I.B. Siegumfeldt avec Paul Auster, Une vie dans les mots (Actes Sud, 2020). Inaugurant la conversation autour du roman Mr Vertigo, son incipit nous en livre en effet une autre mention :
"J'avais douze ans la première fois que j'ai marché sur l'eau. L'homme aux habits noirs m'avait appris à le faire, et je ne prétendrai pas avoir pigé ce truc du jour au lendemain. Quand maître Yehudi m'avait découvert, petit orphelin mendiant dans les rues de Saint-Louis, je n'avais que neuf ans, et avant de m'exhiber en public, il avait travaillé avec moi sans relâche pendant trois ans. C'était en 1927, l'année de Babe Ruth et de Charles Lindbergh, l'année même où la nuit a commencé à envahir le monde pour toujours." (p. 198)
Et enfin - j'en finirai là pour aujourd'hui - j'apprends par Vargas (page 201) que la peste fit son retour en France au cours de l’été 1920. Pour ne pas inquiéter la population
on l’avait appelé "la maladie n°9". Le bacille
fit des victimes à Marseille - une quarantaine- et à Paris où l'on
parla de "la peste des chiffonniers" qui contamina 94
personnes dont 34 décédèrent. Fred Vargas s'y connaissait parfaitement, ayant également publié sous son vrai nom de scientifique un essai intitulé Les chemins de la peste.
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* Rémi Schulz évoque aussi ce roman de Fred Vargas dans ce billet du 1er mars 2009.
Dans un entretien paru dans le dernier numéro de Philosophie magazine, l'anthropologue Nastassja Martin*, évoquant le rôle du rêve chez les chasseurs animistes, en l'occurrence les Even du Kamchatka, explique que "certaines choses se déposent dans les âmes des humains la nuit, et, au
matin, un rêve peut orienter la direction d’une journée, d’une vie,
selon la nature du rêve et le type de rencontre. En Occident, on ne
conçoit pas le rêve comme un portail d’accès à un autre pan de la
réalité mais simplement comme un processus de projection nocturne." Même si on pense que ceci est vrai pour les chasseurs Even, en est-il de même pour nous, Occidentaux, qui vivons pour la plupart loin des forêts et des montagnes, dans des milieux urbains, artificialisés ? Nous hésitons pour le moins à le penser.
Il arrive pourtant que le matin nous leste de rêves étranges, oh ceci est rare, imprévisible, rêves qui échappent à la logique diurne, sur lesquels on s'interroge longuement. Ainsi le 5 juillet dernier, me suis-je réveillé avec un prénom et un nom : Francesco ou Francisco Ayala. Ces noms, je les voyais distinctement alors que tout le reste du songe s'était évanoui. Seul surnageait Francisco Ayala. Dont j'ignorais totalement l'identité, pour autant qu'un Francisco Ayala existât quelque part. Dans ces conditions, le moteur de recherche s'impose et généreusement m'inonde de 37 900 000 résultats. Deux Francisco Ayala tiennent la corde : l'un, Francisco José Ayala, un biologiste espagnol de grand renom mais qu'une affaire de harcèlement sexuel a acculé à la démission de l'université de Californie en 2018. L'autre Francisco Ayala m'intéresse plus : né le à Grenade et mort le
Le mystère est épais : faut-il supposer que mon inconscient a croisé un jour le nom de Francisco Ayala, l'a enregistré pour le ressortir des années plus tard ? Pour quelle obscure raison, je n'en sais rien, et aucune symbolique ne me vient à l'esprit pour expliquer cette survenue.
Bon, passons sur l'énigme Ayala. Il reste que deux jours plus tard ou le lendemain, je ne sais plus très bien, un autre rêve me livre cette fois une expression, seule rescapée là encore de la vague oublieuse du réveil : "roche murmurante". Nouvelle googlisation, et cette fois, curieusement, le moteur annonce deux résultats environ (en fait il y en a trois). Examinons-les : le premier est extrait d'un Google Book, Les étangs de la nuit, d'une certaine Geneviève Furn, avec un sonnet, Réminiscence, où l'on peut lire dans le premier tercet :
Je me sens l'algue tendre enlacée à la roche, Murmurante d'amour en l'onde qui l'approche, Fascinée au cristal d'émeraude et d'azur.
Ici la virgule révèle que ce n'est pas la roche qui est murmurante, mais la narratrice.
Le second résultat est une traduction du titre d'un épisode d'une série Netflix, Whispering Rock (Virgin River).
Le troisième est issu d'un récit en pdf, Vois les étoiles, sans indication d'auteur, une histoire de satyre traqué par les humains : "Le guerrier ne brillait pas. Il retourna à son lapin. Il se mit ensuite en route pour trouver un abri près de la roche murmurante. Il trouva un arbre dont les racines formaient un trou assez grand pour qu’il puisse s’y dissimuler en accumulant quelques branches sur lui."
Est-il nécessaire de préciser que je n'ai jamais croisé jusque-là l'une de ces trois sources ? La roche murmurante est donc une création de mon cerveau, une production de mon inconscient. On remarquera que l'expression s'inscrit bien pour le coup dans une visée animiste : le rocher qui parle, voilà qui défie la vision cartésienne.
Or, ce même jour, j'ai rapporté de la médiathèque trois livres, dont deux se trouvent être circonscrits dans l'espace parisien, le bref Au loin le ciel du Sud, de Joseph Andras - déambulation sur les traces de celui que l'on n'appelait pas encore Hô Chi Minh -, et le plus imposant Paris fantasme de Lydia Flem, qui ausculte la seule rue Férou sur presque cinq cents pages. Elle écrit, page 45 :
"La rue Férou n'est pas seulement la rue Férou, elle est devenue ma rue Férou. Comme dans les ruses obliques du rêve, où tout se métamorphose, se déplace, se condense, ma rue Férou raconte en creux l'arbre généalogique d'un monde assassiné qui me hante dont je tente d'apprivoiser la douleur par cet étrange retour."
Et cinq pages plus haut, ces lignes donnent soudain une autre vue de la "roche murmurante" :
"J'arpente plus volontiers les pages des livres et des manuscrits que l'asphalte des villes. La littérature m'abrite, m'exalte et m'apaise. A défaut de traverser l'espace avec aisance, la liberté m'est donnée de conduire une recherche sur l'aura des lieux. Si les murs parlent à voix feutrée, loin du brouhaha du monde, une oreille butineuse pourrait en capter quelques murmures, se laisser séduire par ses petites musiques." [C'est moi qui souligne]
Mon rêve était-il de nature prémonitoire ? Annonçait-il ce livre ? La question est vertigineuse. J'y vois bien sûr la dynamique d'un Attracteur étrange, qui coagule, en un bref laps de temps autour d'un motif central, des micro-événements, des détails, des faits saillants en défiant toute logique causale. Et ce n'était pas fini : page 86, Lydia Flem examine les liens familiaux de cet Étienne Férou qui donna son nom à la rue :
"La noble famille par alliance d'Etienne Férou, les du Breuilly, m'invite à dépouiller des généalogies de familles de la noblesse du XVIe siècle, des familles parisiennes comme celles des terres de la Manche au Languedoc. Sur le point de déclarer forfait, je choisis de me concentrer sur un détail : "chanoine en l'église de Saint-Ursin". Mon attention se trouve alors attirée par l'histoire des Chambellan de Bourges, où je découvre le nom de "Guillaume du Breuil, chanoine à Bourges."
Or, je dois précisément me rendre à Bourges l'après-midi même (rendez-vous de ma fille Violette chez un ophtalmologue**). Cabinet situé dans ce centre commercial qui a emprunté son nom à la cité gauloise originelle, Avaricum. Pour prendre patience pendant la longue attente qui préside toujours à ces rendez-vous, j'embarque dans mon sac à dos le Bourges cité première de Philippe Audoin (le père de Fred Vargas), ouvrage que j'ai déjà eu l'heur de citer ici plusieurs fois.
A la fin d'icelui, Philippe Audoin écrit qu'il a tenté de décrypter Bourges comme on analyse un rêve, "c'est-à-dire de saisir quelque peu son "contenu latent", que son "contenu manifeste" révèle et dissimule à la fois." Et par-là n'est-il pas étonnamment proche de l'enquête de Lydia Flem, dont on ne peut oublier qu'elle est psychanalyste ? "Je disais, au début : cette ville est folle, poursuit Philippe Audoin. J'aurais tout aussi bien pu dire : cette ville rêve, cette ville est un rêve, le rêve trois fois millénaire des générations qui l'ont faite, avec ce que le réel leur fournissait de données, et pas seulement pour se protéger, pour se tenir chaud, mais aussi pour témoigner de leur gloire, de leur savoir, de leurs espérances, de leur obsession de la mort." Il écrit aussi que chaque ville est en proie à un rêve unique : "aucun signe n'y a été tracé qui ne fît écho à un signe plus ancien ni n'appelât à un signe futur." Et dans la phrase qui suit, je ne retrouve pas sans émoi ce mot de "roche" émergé du rêve comme un récif : "Là encore, comme dans le rêve, ce sont les impressions les plus archaïques, les plus ignorées qui gouvernent sous roche la vie consciente de la cité."
Bourges. Cathédrale ; église souterraine. L'ours aux pieds du gisant de Jean de Berry (Saint Ursin n'est certainement pas sans rapport lui aussi avec la figure de l'Ours)
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* Nastassja Martin, Les Âmes sauvages (La Découverte, 2016), Croire aux fauves (Verticales, 2019). Quatrième de couverture : «Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque
une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka.
L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières
entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre
un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur
leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du mythe qui
rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint
l'incarné.»
** Un problème d’œil à régler, donc. Qui résonne, je m'en avise plus tardivement, avec Les Larmes, la célèbre photo de Man Ray en couverture du livre de Lydia Flem.
"- C'est tombé sur les forums, il y a quoi ? Dix minutes. Et je vous ai appelé aussitôt. Ils l'ont emmené à l'hôpital de Rochefort. - C'est une morsure de recluse, c'est certain ? - Oh oui. Parce que le vieux - c'est encore un homme âgé, commissaire -, il a reconnu le gonflement et tout de suite, il y avait une vésicule dessus. Et après, il a eu du rouge. Alors, avec tout ce qui se passe en ce moment, il a filé à l'hôpital."
Fred Vargas, Quand sort la recluse, p. 250.
Ça commence encore avec Rochefort, mais attention, il ne s'agit pas là de l'acteur. Non, ce n'est pas Jean mais la ville de Rochefort, celle des demoiselles, qui est à l'honneur. Si l'on peut dire, car c'est à un meurtre que l'on assiste, par injection mortelle de venin d'arachnide. Pour être précis, c'est à Saint-Porchaire, près de Saintes, que l'affaire se déroule. Et c'est là que je me suis posé des questions.
Les premières victimes de la recluse se situaient à Nîmes. Une localisation tout à fait conforme aux faits réels : un article du Midi Libre daté de 2017 relate l'hospitalisation d'une femme qui s'est faite piquer dans le Gard, mentionnant en passant que d'autres cas similaires avaient été constatés en 2015. Nîmes d'accord, mais pourquoi donc Saint-Porchaire ? En Charente-Maritime, comme le dit Irène Royer-Ramier dans le livre, pas un coin à recluses. Localité prise au hasard ? Je n'y crois pas. Fred Vargas ne laisse pas ce genre de détails au hasard.
Je suis donc allé voir sur la toile (cela s'imposait) ce qu'il en était de Saint-Porchaire. Petite ville de Saintonge de moins de deux mille habitants, qu'est-ce qui pouvait bien retenir l'écrivain ?
Je vois deux choses.
En premier lieu, il s'agit d'un site archéologique d'importance. Et l'on sait que Fred Vargas est docteur en archéologie. Je relève dans Wikipedia que "les grottes qui parsèment le vallon du Bruant ont servi très
tôt d'abris aux hommes de la Préhistoire, ainsi que l'ont révélé les
différentes campagnes de fouilles qui se sont succédé dans les grottes
de « La Baraude » ou du « Bouil Bleu ». Plus loin qu'en 1924, "des prospections menées par Marcel Clouet permirent de dégager une plaque calcaire recouverte de mystérieuses gravures. Brisée en deux fragments par suite de fouilles clandestines, celle-ci semble représenter les profils emboîtés de plusieurs mammouths, donnant l'impression « d'un troupeau en marche ». Datées de la période aurignacienne, il s'agit des plus anciennes gravures préhistoriques retrouvées à ce jour en région Poitou-Charentes." Je note aussi la présence d'une
« Grotte du Sorcier », avec "un autel gynécomorphe daté de la période du Magdalénien (environ 15 000 ans avant notre ère), et qui pourrait avoir servi à des rites de fécondité". Et enfin la découverte en 2005 d'une nouvelle plaque ornée de gravures dans le couloir de la « Grotte du Triangle » semblant "représenter une tête d'équidé et de curieux symboles, peut-être à caractère ésotérique."
Bref, un riche ensemble bien propre à exciter l'imagination d'une archéologue. Mais que l'on peut trouver aussi en bien d'autres endroits de l'hexagone.
Plus décisif, me semble-t-il, est l'existence du château de La Roche-Courbon. A la fin du XIXe siècle, il est loin d'avoir l'apparence actuelle : abandonné par ses propriétaires, cerné de broussailles, il fait l'admiration d'un certain Julien Viaud qui vient dans le coin passer ses vacances chez sa sœur Marie Bon. Devenu l'écrivain à succès Pierre Loti, il fait campagne (lançant un appel dans Le Figaro le 21 octobre 1908) pour que soit sauvé celui qu'il surnomme volontiers le « château de La Belle au bois dormant » ainsi que la forêt qui l'entoure : « Qui veut sauver de la mort une forêt, avec son château féodal campé au milieu, une forêt dont personne ne sait plus l'âge ? ». Appel entendu par Paul Chénereau (1869-1967), enfant du pays qui en 1920 acquiert La Roche Courbon, qu'il embellit des jardins qu'on peut encore admirer aujourd'hui.
La Belle au bois dormant n'est-elle pas cette recluse qui cent ans durant dort au milieu des siens après avoir été piqué par le fuseau d'une vieille ? Réclusion protégée des curieux grâce à "une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et
d’épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n’y
aurait pu passer ."
Autre indice : on sait qu'Adamsberg est un pyrénéen, or Loti, s'il est natif de Rochefort, est mort à Hendaye dans le pays basque.
"A notre époque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage
éhontée de déboiser partout arrive à son paroxysme, et, lorsque nos
descendants comprendront enfin l'étendue de notre stupidité sauvage, il
sera trop tard, car il faut des siècles et des siècles pour recréer de
vraies forêts. Aux Pyrénées, restait celle d'Iraty, qui était immense et
où la cognée n'avait jamais été mise ; or la voici bientôt rasée
jusqu'au sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-pâte. Toutes
celles de l'Est, vendues à des juifs allemands, et celle d'Amboise,
condamnée à mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait être
gardien de toute beauté, donne lui-même l'exemple du meurtre. Près
d'Hendaye où j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais
tendrement avaient en 1902 légué à l'Académie des sciences leur château
et leurs bois qui s'étendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines
; averti par la rumeur publique très accusatrice, j'y suis allé hier
pour me rendre compte : Hélas ! je n'ai plus trouvé trace des allées où
je me promenais naguère avec ces vénérables amis ; les chênes étaient
coupés et par endroits les souches arrachées. Ainsi une compagnie
d'hommes distingués ou illustres, qui séparément désapprouveraient tous,
a pu fermer les yeux sur ce vandalisme." [C'est moi qui souligne]
Par ailleurs, les deux pistes, archéologique et mythographique, se rejoignent chez Loti qui, dans son texte, décrit aussi les grottes avec lyrisme :
"II y en a plusieurs, de ces grottes, qui se suivent, montrant des
porches en plein cintre ou bien dentelés et d'un dessin ogival. Et enfin
j'arrive à la plus grande, dont la salle d'entrée a comme un dôme
d'église ; le demi-jour verdâtre des feuillées n'y pénètre pas très
loin, et on aperçoit au fond, entre les piliers trapus que lui ont faits
les stalactites, des couloirs qui s'en vont plonger en pleine nuit.
J'aimais m'y aventurer jadis avec une lampe et un fil conducteur, et je
me rappelle qu'une fois, vers ma quinzième année, j'avais failli me
perdre dans le dédale de ces galeries, que tapissaient comme d'épaisses
coulées de neige ou de lait, et qui étaient toutes de la même blancheur
de suaire."
Loti n'aimait pas le nom de Saint-Porchaire, qu'il rebaptisa dans ses ouvrages Font-Bruant, du nom de la petite rivière qui y coule (une malice de l'attracteur étrange me fit découvrir hier, jouant au scrabble à Aigurande avec ma soeur Marie-Noëlle, le sept lettres bruants, au tout départ de la partie).
Revenons au roman vargasien : qui annonce par téléphone la morsure d'Olivier Vessac à Saint-Porchaire ? Irène Royer-Ramier, soi-disant arachnologue amateur. Et d'où appelle-t-elle ? De Bourges.
"- Mais vous êtes où ?
- Ben, je suis à Bourges, moi.
- A Bourges ?
- C'est que dès que je peux, je cherche un point sur la carte de France, et j'y vais. C'est pour la position antalgique, vous comprenez.
- Pardon ?
- La position antalgique. Les bras accrochés au volant, les pieds sur les pédales, je ne sens presque plus mon arthrose. Je voudrais vivre au volant, moi." (p. 251)
Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède.
Une dernière diablerie : tracez donc la ligne qui joint Bourges à Saint-Porchaire. Vous la verrez traverser très exactement Châteauroux, où j'écris ces lignes aujourd'hui.
Le (ou la) losange (le mot change de genre à partir du 18ème siècle, mais Eugène Sue écrit encore dans Les Mystères de Paris (1842) : [Sur les murs] se croisent les petites losanges vertes d'un treillage de jonc), le (ou la) losange, dis-je, se glisse furtivement dans la vie de mes contemporains : une lectrice (elle se reconnaîtra) me confie que juste après avoir lu l'article sur le losange elle fut mise en présence, sans l'avoir demandé (sur le fil d'information du réseau social qu'elle fréquentait, j'imagine), d'une vidéo portant l'estampille des films du Losange.
Peu après, un lecteur (il se reconnaîtra) m'envoya depuis La Réunion la photo d'une maison créole arborant un même losange en position couchée, soit relation, m'écrit-il, avec le goût du classicisme soit symbole de protection de la case, l'œil d'Isis...
Bref, je suis aux (los)anges. Prenant en compte maintenant les derniers développements thématiques (les motifs du champignon et de Moby Dick) engendrés par l'enquête, je suis en mesure de formaliser l'ensemble à l'aide de trois losanges imbriqués.
Quelques curiosités que j'ai relevées, il est important de le préciser, après la constitution de la figure : tout d'abord, la ligne médiane Haenel-Lost-Truffaut-Tsing pourrait se contracter en une ligne ininterrompue, concaténant tous les caractères : Haenelostruffautsing. Ensuite, les pointes sont parfois liées deux à deux : à l'étage supérieur, Argentomagus est convoqué à double reprise, dans le triangle du feu et dans le triangle du champignon (grâce à l'amadou, champignon qui permet d'ailleurs la fabrication du feu) ; à l'étage inférieur, Bondrée rassemble deux œuvres distinctes : la bande dessinée d'Aimée de Jongh et le roman d'Andrée A. Michaud, Aimée et Andrée ajoutant une rime supplémentaire à la construction.
Cette figure s'apparente par ailleurs de fort près à la macle héraldique que l'on trouve par exemple, comme je l'ai déjà signalé, sur le blason de la famille bretonne des Rohan.
Les six macles restantes apparaîtront-elles dans la suite des événements ? c'est ce que je ne saurais encore affirmer.
Je conclurais provisoirement en ajoutant que le 18 mai dernier, après avoir justement relu le passage sur les macles dans le livre de Philippe Audoin, je me suis alors replongé dans l'univers anxiogène du Bondrée québecois, où j'ai relevé les extraits suivants :
" S'il avait eu le choix, il se serait allongé sur la table, sur le tapis moelleux parsemé de losanges, et il aurait laissé la pluie l'endormir (...)" (p. 271)
" Elle avait sorti le gin et en avait rempli deux verres à moutarde jusqu'au bord des losanges rouges qui l'encerclaient." (p. 286)