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samedi 8 mai 2021

Du bleu doré brumeux des aubes d'hiver

"Bleu, bleu et doré, ou bleu doré.
Cette couleur, chez Vivonne, est bien plus qu'une couleur. Elle est un état d'âme, une contrée, un pays où l'on arrive jamais. Celui d'André Dhôtel que Jean-Claude Pirotte avait évoqué dans sa recension des Filles de Vassivière.
Le bleu doré fut la première sensation éprouvée par Adrien Vivonne, quand il sortit de la baignoire d'obstétrique de la clinique Ignac-Semmelweis."

Jérôme Leroy, Vivonne, p. 187 

C'est Alexandre Garnier, l'ami jaloux, l'éditeur indélicat d'Adrien Vivonne qui introduit ainsi l'un des motifs essentiels de sa poésie : avec la porte dans le fond du jardin et le vent dans les arbres, il y a donc ce bleu si singulier, ce bleu doré qui accompagna sa mise au monde. Bleu de l'eau puis le doré des "beaux seins lourds de Françoise Vivonne", à "la peau hâlée par un été sur les galets de Dieppe ou de Pourville". "Le bleu doré, précise Garnier, est à la fois l'héraldique de la poésie de Vivonne et le fil conducteur de son existence, les deux se confondant étroitement (...)."

"Il y a ainsi l'extase du bleu doré du Grand Midi, semblable à celui du Cimetière marin, de Paul Valéry, ce bonheur du corps en fusion panthéiste avec le monde quand une fille sort du lac de Vassivière dans un miroitement ardent ; il y a la fraîcheur originelle du bleu doré brumeux des aubes d'hiver quand on descend d'un train dans une petite ville où apparaît au coin d'une rue le squelette blanchi, gracieux et surprenant des ruines d'une abbaye et la certitude d'un bonheur imminent, d'une paradoxale victoire sur le temps ; il y a encore ce bleu doré du calme après l'orgasme, qui filtre par les persiennes d'une chambre dans une pension portugaise, au cœur de l'après-midi, quelque part entre Evora et Elvas et qui colore les draps que des amants ont fait tomber sur le sol pendant leurs ébats." (p .190)

Poursuivant cette mise en parallèle de Vivonne et d'Andreï Roublev, comment ne pas penser aux icônes même du peintre, qui apparaissent à la fin du film, en rupture soudaine avec le noir et blanc qui a régné jusque-là ? Et parmi ces icônes, celle de la Trinité n'est-elle pas le plus bel exemple de bleu doré qui puisse être admiré ?

Andreï Roublev, L' Icône de la Trinité, entre 1422 et 1427 ou Les trois anges à Mambré, tempera sur panneau de bois, 150 × 100 cm, Moscou, Galerie Tretiakov

Du bleu, il est question aussi dans le film.  A l'épisode 3, La Passion selon Andreï, le peintre et son jeune apprenti Foma cheminent vers Théophane le Grec. Or Foma est "préoccupé, dit la notice Wikipedia, par les aspects pratiques du travail, comment perfectionner le bleu azur, une couleur instable." Ce bleu très onéreux à produire était obtenu à partir de la pierre de lapis lazuli. La description suivante donne comme référence la Trinité de Roublev :


mardi 17 mars 2020

Le silence de Genova

                                               Montaient-ils, bonté bruyante, jusqu’au paradis, 
                                               entre les légumes du couvent, entre les figuiers, 
                                               ou te conduisait-il, le funiculaire,
                                               vers la mort de saison en saison ? 

André Frénaud, Le silence de Genova, in La Sainte Face, Gallimard, 1968. 

Je venais de découvrir le commentaire de Rémi Schulz, qui finissait ainsi : "Curiosité, il y a 15 jours environ, j'ai pris un stoppeur, chaque fois différent, lors de 3 allers consécutifs à Manosque, alors que c'est tout à fait exceptionnel. L'un d'eux était un Italien né à Genova." Genova (Gênes) avait été au cœur de ce dernier article, La grande maladie du vieux temps
Juste après, je me livre à une activité qui n'a rien à voir : j'essaie de retrouver mon exemplaire de La Horde du Contrevent, d'Alain Damasio, que je cherche en vain depuis deux jours. Je passe systématiquement en revue tous les rayonnages de la bibliothèque, et c'est ainsi, sans raison précise, que je sors La Sainte Face, un recueil de poèmes d'André Frénaud, chiné dans une brocante, je ne sais plus laquelle, car j'ai négligé de renseigner comme je le fais le plus souvent, la date et le lieu de l'achat. Ce volume, je l'ai à coup sûr depuis plusieurs années, et je ne l'ai pas encore parcouru. Je le mets donc de côté, ce qui est d'autant plus absurde que j'ai déjà tant à lire.
Je finis par remettre la main sur ma Horde (elle était dans une valise avec un tas d'autres bouquins encore à ranger), puis je me plonge un instant dans Frénaud. Surprise, page 185, je découvre un long poème écrit en 1961-1962 et intitulé Le silence de Genova. Entendez bien, pas Gênes, mais Genova, son nom italien. Pas une seule seconde je ne me suis attendu à retrouver Genova dans ce recueil poétique. Par quel mystère mon cerveau m'a-t-il convaincu de sortir précisément ce soir-là ce livre qui dormait depuis des années dans l'étagère, et qui ne m'était commandé par aucune urgence concrète ?
Détail émouvant : le volume est dédicacé à un Monsieur qui restera inconnu car le nom a été gratté, et qui pourrait dédicacer, sinon le poète lui-même ? Sur Wikipedia, je trouve la signature de Frénaud, il n'y a aucun doute à avoir. C'est bien la même que sur mon livre.


Photo : Michel-Georges Bernard (Wikipedia)

Je songe maintenant qu'il y a peut-être une raison à mon attention soudaine à Frénaud (mais qui n'a pu se matérialiser qu'à travers cette quête circonstancielle du roman damasien) : une conversation samedi soir au bar Le Bruit qui tourne, quelques heures avant la fermeture ordonnée de tous les  estaminets, cafés et restaurants. Avec Michel M., j'avais évoqué la mort de ma petite soeur, et je ne sais plus par quel détour de la parole, j'avais redit cette phrase "Il n'y a pas de paradis." J'écris redit car c'était là le titre d'une fiction brève du dimanche publié le 24 septembre 2006, précédée d'une citation de Jean-Claude Pirotte : "Nous ne pouvons nous attacher qu'à ce qui meurt. A ce qui est frappé du signe de la destruction." (J. C. Pirotte, Plis perdus)

Cette fiction n'en était d'ailleurs pas une. Il s'agissait plutôt d'une chronique autour d'un souvenir d'enfance : la mort de notre premier chat. Bon, allez, je vous la remets ici en entier :

Si je me fie à ma mémoire (mais celle-ci m'apparaît de plus en plus suspecte, habile qu'elle devient à retricoter tout le passé accumulé), le premier deuil dont je fis l'expérience fut celui de la jeune chatte que nos parents nous avaient donné à l'époque où mon père "faisait l'épicier" dans un village qui se targuait d'être, concurremment à deux autres, le véritable centre de la France (ce qui occasionna des joutes dominicales des plus intéressantes, mais là n'est pas le sujet d'aujourd'hui). C'était le premier animal de compagnie que nous avions, magnifique félin tigré qui devint le compagnon de chaque instant dans la maisonnée et l'objet de caresses infinies. Il advint donc qu'au retour de l'école, un vilain jour de je ne sais plus quelle saison en enfer, on nous apprit la triste nouvelle : notre chatte avait été renversée par une voiture.
  J'étais pour la première fois confronté à l'inconcevable : comment cette boule de poil soyeux pouvait-elle être absente et ceci définitivement ? Hier encore, elle bondissait sur les toits, ronronnait sous nos étreintes. Et il fallait soudain accepter que jamais plus, jamais ces moments ne reviendraient. S'imposa alors à moi la nécessité d'un paradis, je dis ce mot, mais c'est parce que c'est celui qu'on donne à ce lieu de retrouvailles après la mort. Oui, là-bas, on allait se retrouver, on allait à nouveau se regarder dans les yeux, se vautrer sur les lits moelleux. Je mettrais ma tête entre ses griffes et elle me labourerait le crâne , et nos jeux dureraient toujours, dans un éternel après-midi pluvieux. Le scandale était réparé, oublié, ce n'était qu'une mauvaise parenthèse à jamais fermée.
   Souvent, j'évoquais en moi-même cette consolante perspective. Aujourd'hui,
comme on s'en doute un peu, cette croyance (le mot est trop fort, c'était plutôt une vision à laquelle je voulais croire, à laquelle il était doux de croire), cette croyance m'a quitté : d'ailleurs, si je devais monter au paradis  (en état de péché mortel, je le crains), je ne reconnaîtrais sans doute pas ma petite chatte, figée dans le temps de mon enfance. Seul le petit garçon que j'étais aurait ce pouvoir. Il faudrait retrouver , intact, l'immense continent de nos souvenirs ensevelis.
  Le paradis n'est peut-être né que de ça : l'inguérissable nostalgie de ce qui fût sur la terre des hommes.

En fait, ce titre je le devais à André Frénaud, dont je venais d'acheter en juin de la même année 2006 (mon ex-libris là en atteste) le recueil Il n'y a pas de paradis.
« Le poète est cet homme contradictoire, ce visiteur inacceptable et inaccepté, dont le sort consiste à appeler sans attendre de réponses, à marcher sans apercevoir de but. Il n’y a pas de paradis : le terme du chemin, c’est le chemin lui-même. », (Bernard Pingaud, préface à l’édition de Il n’y a pas de paradis, Poésie-Gallimard)
« Le poète est un homme qui s’interroge et qui interroge l’Homme à travers lui. Ce qu’il dit vaut pour lui, mais vaut pour l’Homme aussi... Pourquoi sommes-nous ici en tant qu’existants, dans ce plein de contradictions, en fin de compte malheureux et happés par la Mort ? Le poète articule des objets à travers lesquels il essaye de rendre compte de cette profonde douleur fondamentale et en même temps de l’appel vers un Illimité inconcevable. Cet Indicible, il en dit tout de même quelque chose, il en donne des équivalents à travers un mouvement d’images. C’est comme ça qu’il construit son objet ». (André Frénaud, entretien avec Ratimir Pavlovic) 

En ces temps de gravité et d'extrême danger, la poésie est plus que jamais nécessaire. Que le confinement nous conduise au moins à explorer les confins du rêve et de l'émotion pure de l'existence.

samedi 21 septembre 2019

La/hire et Moi/x


Le 18 septembre, dans Se promenant sur les levées de la Loire, j'en appelle aux poètes, Jaccottet, Tranströmer et Pirotte, à dix ans de là parcourus avec ferveur, et j'ouvre sur un autre que je connais beaucoup moins bien, pour ne pas dire très mal, car il n'est guère encore qu'un nom pour moi, mais je sais reconnaître ces visitations : elles annoncent de longues fréquentations, des compagnonnages qui n'en finiront plus. Oui, c'est toi, Charles Péguy qui vient à moi sous les espèces profanes d'un parking, grâce à l'attention d'un Charles Coustille, merci à lui. Péguy, orléanais, élève-maître, comme je l'ai été à Châteauroux, lui à l'école normale d'Orléans, l'inventeur de la célèbre métaphore des hussards noirs, le polémiste redoutable, le catholique et le patriote, mort d'une balle dans le crâne à Villeroy au tout début de la Grande Guerre. Et bien sûr quand je pense à ce nom, Orléans, c'est un autre écrivain qui pointe son nez, qui l'a donné, ce nom, à son dernier livre. Orléans. Yann Moix bien entendu. Et ma première réaction, c'est de fuir cette pensée, et les remugles des affaires qu'elle évoque, enfant martyr, mensonges, famille déchirée, accusations réfutées, père, frère, dessins antisémites, négationnistes, mea culpa, repentir, pardon, tout cela qui me révulse, m'ennuie, me dégoûte.


Mais rien n'est simple. Dans ma recherche googlisante sur Péguy et Orléans, je tombe sur une interview de Moix par Matthieu Giroux, de la revue Philitt, datée du 22 septembre 2014, il y a donc presque cinq ans jour pour jour. Et cet article est intitulé : Yann Moix : « Tant que Péguy n’écrit pas, il ne sait pas ce qu’il pense ». Ce qui me fait aussitôt remonter en mémoire cette autre affirmation, étrangement proche, de Pierre Bourdieu : "« Quand je ne sais pas ce que je pense, j’écris. » Or, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'accointances entre Moix et Bourdieu. Son grand ami BHL, celui qui pardonne miséricordieusement, n'a-t-il pas écrit : « Bourdieu ? Non, je n’ai pas réagi à la mort de Bourdieu. Superstition. Respect des morts, même adversaires. Et puis la cause me semblait entendue depuis longtemps. Sur ce mandarin parlant au nom de la " basse intelligentsia ", sur ce pur produit de l’élite dénonçant la " distinction ", sur cette star des médias théorisant inlassablement son allergie à la " télévision ", je ne me posais qu’une vraie question : était-il Alceste ou Tartuffe ?

Passons sur ce triste personnage qui n'a jamais supporté que Bourdieu ne lui accorde même pas l'aumône d'une rencontre. Ce n'est pas lui qui redorera à mes yeux la pilule moixienne. Je lis tout de même l'entretien. Qui, je le reconnais volontiers, est intéressant : Moix est un vrai amoureux et connaisseur de Péguy. Témoin, cet échange (que je choisis aussi en raison de la présence de certain terme qui ne m'est pas indifférent) :
PHILITT :  D’autres écrivains sont-ils aussi visionnaires que Péguy ?
Yann Moix : Dès qu’un écrivain est profond il y a un certain nombre de constances. C’est déjà présent chez Shakespeare. Mais c’est d’autant plus flagrant chez Péguy dont la base de réflexion est la France, les partis politiques, le parlementarisme. Quand en 1905, il écrit que l’on va tous devenir Allemand et qu’il invente  les formules « Saint-Michelstrasse » et les « Champs-Elyséesgasse », il ne parle pas de l’Occupation allemande en tant que telle mais c’est assez vertigineux. Il est très vite pessimiste sur le pangermanisme. Pour Péguy, la Grande Guerre est imminente dès 1905. Mais il faut faire attention à ce que l’on fait dire à Péguy. Par exemple, les résistants ont repris une phrase « Il faut résister… » alors que Péguy disait ça à son imprimeur à Suresnes parce qu’il y avait trop de coquilles.
Je ne parviens pas, ou très mal, à faire coïncider ce Moix pertinent sur Péguy et cet autre Moix négationniste, destructeur, persécuteur (s'il faut en croire son père et son frère Alexandre). Et puis je m'avise soudain que le problème s'expose peut-être très simplement dans son nom même, ce Moix, d'origine catalane, qui colle un x au bout du Moi. Autrement dit qui juxtapose une des marques du pluriel français à la singularité qu'ordonne le pronom personnel tonique de la première personne du singulier (Cnrtl). Écrivons donc Moi/x. Pour exprimer cette pluralité de voix, cette diffraction de visages, cette dispersion de l'âme peut-être psychotique, qui explique peut-être aussi la composition en deux parties de l'ouvrage (dedans/dehors). Dedans  : entre les murs de la maison familiale.
Dehors  : l’école, les amis, les amours.



Juan Asensio, dans un article récent, écrit au vitriol comme il en a l'habitude, évoque une molle théorie du Moi :
"Le secret de Yann Moix ? C'est encore lui qui le mieux sait nous l'avouer, alors même que nous n'avons pas vraiment songé à le soumettre à la question ! Il ne le chuchote pas mais, plutôt, nous le crache à la figure à chacune de ses pages mais jamais plus clairement que dans cet aveu, que nul, d'ailleurs, n'aurait songé à lui extorquer : «C'est en moi-même que je voulais faire carrière; devenir quelqu'un qui ne fût que moi. Ou plus exactement devenir un moi qui ne pût être quelqu'un d'autre» (p. 133). Pauvre Yann Moix se rêvant élève d'un maître, comme aux temps révolus des longs apprentissages sous de dures férules, qu'on aurait aimé qu'il découvre, en même temps que Charles Péguy pourquoi pas, Maurice Barrès ce qui, en même temps qu'une colonne vertébrale à sa molle théorie du Moi (et à son style, bien sûr !), l'eût certainement empêché de proposer telle monstrueuse filiation pour lesbienne transgenre et transhumaniste, avoir des enfants «dont nous ne serions pas les parents» (p. 134) !"
En parlant de secret, je me reporte à ce qu'écrivit Christophe Claro au sujet du livre d'Hélène Gaudy sur Terezin, en un article de son blog Le clavier cannibale, que j'ai consulté juste avant la rédaction du présent billet, à l'occasion de la publication d'un nouveau vertige enregistré dans le livre même* (les deux blogs me paraissent de plus en plus intriqués). Claro écrivait donc :

"Il y a quelque chose d’étrangement proustien dans l’approche d’Hélène Gaudy, qui s’est donnée pour but de pénétrer les noms et leur secret, de faire coïncider Terezin et Theresienstadt, ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture de cette page :
« Il y a ce que le nom renferme dans les replis de ses sonorités, les lentes métamorphoses qui ajoutent ou retranchent une lettre, changent une terminaison, et il y a les événements brusques qui l’entachent subitement ou le mettent en lumière. Tel nom obscur soudain placé sur le devant de la scène, tel autre maculé, ouvert, dont on ne verra plus désormais que l’intérieur dévoilé. Sonorités de massacres d’Oradour ou de Guernica. Lieux de trahison, de honte – Nuremberg est ses lois, Vichy, son gouvernement. Du plus petit au plus grand, maison, rue, quartier, ville, pays et presque continent, chaque point dans l’espace est ainsi susceptible d’être gagné par une ombre telle qu’en entendant son nom, quels que soient ses charmes et puis ceux qui y vivent, on perçoive l’écho, que le temps répercute au lieu de l’éteindre, de la mise à mort. » [C'est moi qui souligne]


Une coïncidence à relever, avant de passer à la seconde partie de ce billet qui va être bien trop long, j'en ai peur. En regard du début de l'entretien avec Yann Moix, se trouvait une image du numéro 7 de la revue Philitt. Le titre en était memento mori.







Or, souvenez-vous, c'était le titre de l'article de 2014 consacré à Jean-Claude Pirotte. Le chant sourd du memento mori. Emprunté à l'une des phrases de Plis perdus.

Je n'en ai pas fini avec le slash.
Au matin suivant de la nuit de l'article, je me réveille d'un rêve assez foisonnant dont il ne me reste pratiquement rien (c'est très énervant). Ne subsiste guère qu'un nom, et le souvenir de la présence d'une expression engloutie dans les affres de l'aube. Elle ne reviendra pas. Il n'y a que le nom seul. Lahire. Et Lahire, je sais très bien qui c'est. Je fais très bien la relation avec le sociologue Bernard Lahire, dont un énorme essai sur les inégalités d'enfance vient de paraître au Seuil, Enfances de classe. Il y a quelques années j'avais beaucoup aimé Ceci n'est pas qu'un tableau, Essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré (La Découverte, 2015) où il montrait que le sacré n’a jamais disparu de notre monde mais que nous ne savons pas le voir : "La magie sociale est omniprésente dans le domaine de l’économie, de la politique, du droit, de la science ou de l’art autant que dans celui de la mythologie ou de la religion, car elle est l’effet d’enchantement produit par le pouvoir sur ceux qui en reconnaissent tacitement l’autorité. C’est cet enchantement qui transforme une sculpture d’animal en totem, un morceau de métal en monnaie, une eau banale en eau bénite ; et c’est cette même magie sociale qui fait passer un tableau du statut de simple copie à celui de chef-d’œuvre."

Mais ce Lahire** là n'était peut-être la seule piste à suivre. J'avais perdu l'expression mais il me restait tout de même la fugace idée qu'elle tournait autour du jeu de cartes. Or, Lahire c'est le nom du valet de coeur.

Carte ayant valeur de monnaie ; Québec, XVIIe siècle
Or ce Lahire proviendrait d'Etienne de Vignolles (1390 - 1443) surnommé La Hire, seigneur gascon ayant rallié le dauphin Charles en 1418, et rejoint Jeanne d'Arc à Blois le 22 avril 1429.
Il combattit à ses côtés au siège d’Orléans, s'illustra lors des batailles de Jargeau et de Patay. Après la capture de Jeanne d’Arc, il tenta de la délivrer mais tomba lui-même aux mains des Anglais. Échappé du donjon de Dourdan, il mourut quelques années plus tard de ses blessures à Montauban.

Jeanne d'Arc, Orléans, c'est bien sûr Péguy qui s'impose ici encore. Péguy, auteur du  Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, que le cinéaste Bruno Dumont a choisi d'adapter dans son dernier film Jeanne. Qui va passer ici à Châteauroux à partir de mercredi prochain.



Encore un film que j'attends avec ferveur...

 ______________________________
* Vertige enregistré le 20 août dernier. Je publie au fur et à mesure. Un vertige après l'autre. J'ai à l'heure actuelle 23 vertiges d'avance, et un mois donc de décalage entre l'enregistrement et la publication. Il ne se passe guère de jour sans une cueillette de vertiges (le 20 septembre, par exemple, pas moins de trois).

** De fait, Bernard Lahire apparaît une fois dans Alluvions,  au 12 juillet 2016, avec My eyes begins to be obscured, un article qui avait pour matrice une paire d'yeux (ceux de Jorge Luis Borges) accompagnée d'un poème de Sebald, où il était question du peintre anglais Joshua Reynolds. J'écrivais ceci : "J'étais jusque là totalement ignorant, je l'avoue, de l'existence de ce peintre. Or, hier soir, poursuivant la lecture du robuste ouvrage de Bernard Lahire, ceci  n'est pas qu'un tableau, essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré, (sur lequel je ne manquerai pas de revenir un de ces jours), je lis dans une note de bas de page : "Parlant de l'exposition des œuvres de Joshua Reynolds par la British Institution, en 1813, Francis Haskell écrit que, "jamais encore, dans aucun pays, on n'avait proposé de célébrer ainsi l’œuvre d'un maître disparu"(...). L'année suivante, la même institution proposa d'exposer les meilleurs tableaux des maîtres anciens flamands et hollandais. (...)"(p. 294)
L'étude de Lahire m'avait passionné, mais contrairement à ce que j'avais annoncé imprudemment, je n'y suis jamais revenu...

mercredi 18 septembre 2019

Se promenant sur les levées de la Loire

"Un soir sur la Loire, Jean-Christophe Bailly observe "le mouvement perpétuel d'une bande d'étourneaux formant sans fin des figures liquides, triangulation de points noirs partis puis se retournant tout soudain comme une limaille attirée par un invisible aimant qui se déplacerait dans le ciel [...]. Condensation de ce qui est non seulement libre mais véritablement libéré et agi dans le ciel, signature d'une pure ivresse du vivre, en un battement singulier et rêveur*".

Corinne Atlan, Petit éloge des brumes, p. 103

Je reviens sur cette ultime page de ce petit éloge des brumes, sur la citation précise de Jean-Christophe Bailly, sur ce moment d'observation un soir sur la Loire de cette danse étourdissante des étourneaux. Parce qu'elle est au départ de l'un de ces hasards objectifs que prise, comme moi, Corinne Atlan. 
Un peu plus haut, j'avais écrit le plaisir que j'avais éprouvé aussi à retrouver le poète de Baltiques, Tomas Tranströmer. Le lien m'entraînait sur cet article ancien du 12 août 2009 (dix ans déjà, je ne peux y croire), Se retourner, oublier, où je rendais compte du rituel du moment : je ne consignais pas alors les vertiges, non, chaque soir je lisais trois poètes différents, quelques poèmes de chaque pris dans un recueil de façon linéaire. J'avais commencé avec Ferrements d'Aimé Césaire (Points/Seuil), Le paysan céleste de Georges-Emmanuel Clancier et La terre nous est étroite, de Mahmoud Darwich. Dès que l'un des recueils était terminé, je le remplaçai par un autre, en gardant pour contrainte d'avoir toujours un poète étranger. C'est ainsi que j'étais passé à Tomas Tranströmer (Baltiques, Poésie/Gallimard encore), puis à Jean-Claude Pirotte (Le promenoir magique et autres poèmes, La Table Ronde) et enfin, à Philippe Jaccottet avec ses Poèmes (1946-1967).
A l'issue de chaque lecture, j'extrayais un passage que je recopiais dans un petit carnet acheté à Prague** dans le quartier juif, au Zidovské Muzeum. Je composai ainsi une sorte d'anthologie.


Le 9 août 2009,  je constatai un étrange effet de synchronisation entre les trois derniers recueils. Je remarquai en effet que le verbe se retourner était présent ce soir-là chez mes trois auteurs. "Ce n'est pas un mot rare, j'en conviens, mais il y a quelque chose là qui  m'amuse, aussi, contrairement à mon habitude de n'élire chaque soir qu'un seul des trois poètes, je choisis de recopier les trois passages concernés" :



Deux jours plus tard, un nouveau verbe se répète : oublier : "encore un verbe commun, c'est vrai, mais tout de même..."


Cette double synchronicité textuelle se retourner/oublier  ne fut pas rééditée, mais l'affaire ne s'arrête pas là. La recherche sur Tranströmer me donnait un dernier article, rédigé le 26 mai 2014, à l'occasion de la mort de Jean-Claude Pirotte, poète mais aussi magnifique prosateur à qui je voulais rendre hommage. Je terminai par une citation de Plis perdus, un livre que je disais "acheté d'occase à la foire du Livre d'Angles-sur-Anglin, le 12 août 2006, et où l'on retrouve cette Loire qui m'occupe si fort en ce mois de mai" :

"Promenade le long de la Loire, de Blois à Amboise, d'Amboise à Chinon et à Saumur, trop courte hélas, dans la lumière douce-amère de novembre, avec le poids douloureux, et qu'il faut taire, des vieux souvenirs, et mes vertiges qui sont comme le chant sourd du memento mori."

Je recherchai le livre dans la bibliothèque. Un marque-page y était toujours inséré, et il ouvrait précisément sur la page 154 de la citation. Cinq ans qu'il veillait, le longiligne animal de papier, sur ces phrases où la Loire, cette même Loire au-dessus de laquelle tournoyaient les étourneaux de Bailly, cette même Loire que j'ai vue hier en passant sur le pont de Blois où j'étais appelé pour une réunion de travail, oui, cette Loire agitait chez l'écrivain en cavale des vieux souvenirs et des vertiges qu'il me faudra consigner, fixer, comme le chant sourd du memento mori.

Jean-Claude Pirotte
Et replongeant dans ce livre qui n'est pas un roman, ni une chronique, mais bien plutôt, nous dit avec justesse la quatrième de couverture, "un ensemble de sonatines, aigres, douces, amères, ordinaires, pour apprenti raisonnablement distrait", j'ai soudain envie de le relire, comme on retourne à la dégustation inespérée d'un vin vieux qui vous a laissé jadis sur la langue une empreinte inoubliable. Je rebrousse de quelques pages et voici que Philippe Jaccottet réapparaît lui aussi, aimé de Pirotte : "Lecture de Jaccottet : application d'un baume". 

Et comme tout encore une fois va par trois dans cette histoire de hasards objectifs, voici la troisième apparition de la Loire qui me fut donnée ce soir même, en achevant la lecture du livre délicieux de Charles Coustille, Parking Péguy


Par paresse, permettez-moi de redonner ici la présentation même de l'auteur :
«Tout a commencé par une erreur d’aiguillage sur internet.
Alors que je cherchais Clio de Charles Péguy, je suis tombé sur une image et sa légende : Parking Péguy, « Stains (93) ». Je savais que celui que je considère comme le plus grand écrivain français du XXe siècle souffrait d’un statut marginal. Mais qu’on associe son nom à un parking, c’était une autre affaire. Après de nouvelles investigations, j’ai découvert des centaines de rues Péguy éparpillées en France, plutôt tristes, principalement à la périphérie de l’espace urbain. Or rien n’importait plus à l’écrivain que ce territoire et le changement qu’il subit. Guidés par la seule toponymie, le photographe Léo Lepage et moi sommes partis sur les routes.
Lors du voyage, j’ai écrit un journal, chacun des lieux me ramenant à des extraits de l’œuvre de Péguy. Léo a pris des photos qui ouvrent des parallèles, suggèrent des contrastes ou des associations avec ces mêmes textes. Surtout, contre une vision commémorative du patrimoine littéraire, nous avons souhaité faire lire Péguy aujourd’hui.»
Le dernier texte de Péguy, présenté dans l'épilogue, est extrait de Clio et l'âme païenne (1913), et c'est le plus long aussi de cette courte anthologie. Eh bien voilà ce que j'ai pu y lire :
"Dans une carrière il sait ce que c'est que Péguy. Il a même commencé à le savoir, il en a vu les premiers linéaments, il en a reçu les premières indications sur ses trente-trois trente-cinq trente-sept ans. Il sait notamment que Péguy c'est ce petit garçon de dix douze ans qu'il a longtemps connu se promenant sur les levées de la Loire."
Péguy, né à Orléans le 7 janvier 1873. Sur le site officiel qui lui est consacré, où je me rends pour des éclaircissements biographiques sur le petit garçon de dix douze ans, le vertige encore une fois s'impose :
"L'école est la part la plus précieuse de l'enfance de Péguy. Elle lui a donné sa chance, non en l'extrayant de son milieu, mais en lui permettant d'être lui-même et d'épanouir les dons qu'il avait pour le travail intellectuel. De ses maîtres de l'enseignement primaire, les "hussards noirs de la République", il fait des héros, et sa première école, il nous la dépeint comme un lieu d'enchantement. Cet émerveillement demeure tout au long de ses études. Dans L'Argent, il évoquera son entrée en sixième comme une expérience tout à la fois vertigineuse et décisive. Vertigineuse, parce qu'elle le fait accéder à un univers de connaissances insoupçonnées : "Ce que fut pour moi cette entrée dans cette sixième à Pâques, l'étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l'ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu'il faudrait dire, mais voilà ce qui m'entraînerait dans des tendresses." Décisive, parce que sans le discernement de M. Naudy, le directeur de l'école, qui l'orienta vers le lycée alors que ses origines sociales le destinaient plutôt à l'enseignement professionnel, rien sans doute de ses engagements ni de son œuvre ne serait advenu." [C'est moi qui souligne]

"Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit." (Pensées, p.45, Gallimard, 1934)

___________________________
* Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, "Le rayon des curiosités, Bayard, 2007, p. 88-89.
** Prague, évoquée précisément dans le dernier vertige collecté, dans un livre d'Hélène Gaudy, mis en ligne juste avant cet article-ci.

mercredi 26 juillet 2017

# 177/ 313 - La vivacité du réel

"(...) Jamais le monde n'aura été plus fascinant, plus riche d'enseignements qu'en ces instants où son sort oscille. Jamais ne se sera imposée autant la nécessité de rétablir l'accord originel entre l'humanité et la nature, dans laquelle nous commençons à retrouver des leçons essentielles, même pour ce qui a trait au perfectionnement de notre société. La "mystique matérialiste" définie par Roger Caillois, et qui imprègne cet ouvrage, ne peut que déboucher sur un nouvel humanisme. La plupart des faits rapportés dans ces pages l'indiquent, et l'on comprend que la grande ombre de Bernard Palissy, un des hommes les plus inspirés de notre histoire, les traverse de temps en temps."

Pierre Gascar, Les sources, Gallimard, 1975 (quatrième de couverture)
 
Dimanche 16 juillet, sur l'immense place du Champ de Foire, à Cluis, avait lieu la traditionnelle brocante. J'y ai souvent trouvé quelques perles littéraires rares ou méconnues, aussi je fus fidèle au rendez-vous. Je ne le regrettai pas : le butin ne fut pas impressionnant, mais de qualité. Parmi les quatre volumes (acquis pour quatre euros cinquante, c'est dire si cette quête n'est pas une question d'argent et ne vise pas l'excellence bibliophilique), il y avait L'Ange gardien*, un récit autobiographique de Pierre Gascar, publié en 1987. Pierre Gascar, pseudonyme de Pierre Fournier, est un écrivain aujourd'hui pratiquement tombé dans l'oubli, après avoir pourtant eu le Prix Goncourt en 1953 avec Les bêtes suivi de Le temps des morts et de nombreux autres prix littéraires. Oubli dont il pourrait bien ressortir quelque jour car son œuvre témoigne d'une vraie sensibilité écologique, qui n'était guère d'actualité à l'époque où il écrivit. A l'heure où le Nouveau Roman accaparait toute l'attention et entretenait les polémiques du microcosme littéraire, il se penchait plus volontiers sur le monde naturel, les animaux et les plantes.


Robin Plackert l'évoque à plusieurs reprises, notamment dans un article de 2008 sur une promenade à Angles-sur-l'Anglin. Qu'on me permette cette citation un peu longue, mais qui montre bien l'intérêt de l'écrivain :
"Notre promenade s'est achevée sur la petite place centrale où les terrasses invitaient au plaisir du houblon. Nectar bien apprécié, d'autant plus que l'instant d'avant, chez le bouquiniste au coin de la rue d'Enfer, j'avais déniché Les Sources, de Pierre Gascar. J'en avais cité un extrait - évoquant le tonneau - l'an dernier à travers  un livre des plus succulents de Jean-Claude Pirotte, Expédition nocturne autour de ma cave (Stock, 2006), mais j'étais bien éloigné de le rechercher. Ce fut donc une bonne surprise de tomber sur ce livre, à un prix d'ailleurs tout à fait modique si je prends pour référence la valeur des occasions trouvées plus tard sur le net (l'ouvrage paru en 1975 n'a pas été réédité et n'a semble-t-il pas été publié en poche).

Le soir-même, délaissant les lectures en cours, je plongeai dans ses pages et fus happé dès le premier chapitre par la force du style et la profondeur de la pensée de Pierre Gascar. Une petite source qui suintait dans la cave de sa maison jurassienne lui inspire une réflexion  sur la nécessité de préserver l'originel. Puis il évoque sa jeunesse aquitaine, le torchis des murs de sa maison d'alors et l'argile dont l'emploi était répandu dans cette région de pierre médiocre, rêveries de matières dont  il trouve  écho de manière assez surprenante dans l’œuvre de Bernard Palissy - et il me souvint alors avoir lu en 1992 une biographie** du même Pierre Gascar sur le génial céramiste, biographie parue en 1980, donc cinq ans après Les Sources.

"Nous y voyions un corps complexe et dépassions même en cela, notre céramiste, qui écrit " y a en la terre argileuse deux humeurs, l'une évaporative et accidentale, et l'autre fixe et radicale". Nous pensions, par exemple, que certaines argiles, celles qui étaient veinées notamment, pouvaient être des poisons. Les réactions des diverses argiles à la cuisson (quelques-unes éclatent bruyamment, à feu vif), réactions connues de tous, dans cette région où les tuileries étaient assez nombreuses et où certains paysans s'amusaient à la poterie, car chaque ferme possédait un four pour la préparation des pruneaux, principale ressource locale, renforçaient le mystère de cette matière qui représentait pourtant le plus brut de notre vie. Il en allait comme avec l'eau, qui, malgré son apparente simplicité, se diversifiait à l'extrême, ouvrait des profondeurs insoupçonnables dans le ruisseau ou ailleurs, même à son plus haut point de transparence. Le mur de torchis, pourtant si sourd, la cruche, pourtant si mate, étaient, aussi peu que ce fût, les produits de l'alchimie du sol."(pp.40-41)
Évidemment cette apparition de la cruche ne pouvait que me ravir, et ce qui suivait prolongeait ce plaisir : "Dans la cruche grossièrement vernissée, à moitié pleine d'eau, posée sur la pierre d'évier, dans la pénombre, le jour mettait une lune. Mais le silence, l'impression de retenue, de contention, qui se dégageait du récipient de terre cuite était en partie démentie par sa rotondité, son renflement généreux, et la fraîcheur de l'eau semblait  déborder du col de la cruche, en couler lentement , sous la forme de l'émail vert qui s'était figé en festons inégaux sur ses flancs. (...) Il faut être né dans la pauvreté paysanne, le monde du bois cru, de la pierre pas taillée, de l'épaisse terre cuite, pour apprécier le pouvoir transfigurateur de l'émail, donner tout son prix au jeu des transparences et, d'une façon générale, à tous les procédés - j'allais dire : à tous les mensonges -  de l'art. Arrêter l'eau sur les objets qu'elle recouvre fugitivement, habiller ce qu'elle contenait l'instant d'avant la cruche vide, enfermer la truite, la grenouille, l'anguille, l'écrevisse dans l'éclat qu'elle  montre, juste au moment où on la tire de l'eau, c'était, chez Palissy, gloire locale dont on parlait beaucoup aux petits écoliers que nous étions, une entreprise dont, au milieu de nos pesants étés, je voyais bien qu'elle était le modèle de celles qui permettaient de retrouver, au-delà des apparences quotidiennes, la vivacité du réel."(pp 42-43)

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* Le livre est en partie disponible sur Gallica à cette adresse : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4805475c/f3.planchecontact. Il est oublié dans la notice de Wikipedia.
** Les secrets de maître Bernard - Bernard Palissy et son temps, Gallimard, Paris, 1980.

jeudi 25 mai 2017

# 124/313 - Saint Gildas les foulz, sainct Genou les gouttes

"Le tonneau, c'est un peu le berceau de notre humanité, ce que révèle si justement Gascar dans Les sources : "Lorsque, au début des temps, des hommes ont commencé à donner un profil infléchi au bois, ils ont formé un des premiers signes de leur accord avec le monde... Qu'on veuille, en courbant des lattes et en les ajustant les unes aux autres, construire une barque, un tonneau ou le bâti de la voûte d'une église, c'est toujours une part du monde qu'on enferme dans la forme protectrice d'un berceau."

Jean-Claude Pirotte (Expédition nocturne autour de ma cave, coll, Ecrivins, Stock, 2006)



Près de cinq cents ans après la publication de Gargantua, Brisepaille, ce petit hameau près de Saint-Genou d'où est originaire la vieille accoucheuse de Gargamelle, existe toujours. Si Rabelais connaissait si bien la région, c'est qu'il y séjournait parfois, rendant visite à son ami Antoine de Tranchelion, abbé de Saint-Genou, qu'il se plaît d'ailleurs à citer dans un autre chapitre du livre, où cinq pèlerins de Saint-Genou sont interrogés :


« Dont este vous, vous aultres pauvres hayres?
 - De Sainct Genou, dirent ilz.
 - Et comment (dist le moyne) se porte l'abbé Tranchelion , le bon beuveur ? Et les moynes, quelle chere font ilz ? Le cor Dieu ! ilz biscotent voz femmes, ce pendent que estes en romivage !
 - Hin, hen ! (dist Lasdaller) je n'ay pas peur de la mienne, car qui la verra de jour ne se rompera jà le col pour l'aller visiter la nuict."

Notons qu'avec ce qualificatif de bon beuveur décerné à Tranchelion,  nous ne quittons pas la  thématique de la beuverie.


Mais examinons maintenant l'hagiographie de ce saint très rare dans la toponymie française qu'est saint Genou, et pour cela reportons-nous au livre si précieux de Mgr Jean Villepelet, Les Saints Berrichons (Tardy, deuxième édition, 1963). On y apprend qu'une Vita Sancti Genulphi, rédigée au XIe siècle, fait de ce saint un Romain, envoyé de Rome par Sixte II avec son père, saint Genit, pour évangéliser la Gaule. Dans une version ultérieure, Genit est un simple compagnon de Genou. Veut-on masquer cette trop simple évidence : Genit géniteur de Genou, lui-même portant en germe la génération ? En tout cas, Le Dictionnaire Historique de la Langue Française (Robert) indique que  le nom de genou dans les langues indo-européennes (latin, grec, langues indo-iraniennes) " est sans doute à rapprocher de la racine *gne-, *gen(e)- naître (latin gignere, grec gignesthai) selon l’usage ancien de faire reconnaître le nouveau-né en le mettant sur les genoux de son père ».
Entre parenthèses, cela ne rend que plus cohérent le choix de Rabelais de faire naître Gargantua par l'entremise d'une native de Saint-Genou.

Église de Saint-Genou
Selon la tradition, Genou aurait vécu très saintement  et accompli quantité de miracles en un lieu appelé autrefois Celle-des-Démons, et identifié aujourd'hui avec la commune de Selles Saint-Denis, près de Salbris, en Sologne. En effet, le village se nommait autrefois Selles Saint-Genou, une fontaine et une chapelle portant encore son nom (Genoulph).
Il semblerait que les reliques du saint aient été transportées à Saint-Genou à la création du monastère au IXe siècle (cette translation aurait eu lieu un 10 juin, fixant ainsi la date de la fête de saint Genou, dont la mort serait survenue le 17 janvier).
Selles-sur-Nahon, une commune proche de Saint-Genou, était auparavant identifiée comme le Cella supra Nahonem de la Vita. "Saelles" en 1222, elle se nomme au XVIIè Celle-Saint-Genou, mais est appelée aussi, de par la légende, Celle-le-Diable ou Selles-le-Démon. Il est dit que saint Genou et saint Genit y construisirent une église dédiée à saint Pierre où ils furent ensevelis. Il existait aussi un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Genou. Le Nahon désigne aussi bien l'affluent du Fouzon que celui de la Sauldre, à Selles Saint-Denis.

Par curiosité et réflexe quasi professionnel, j'ai tracé  l'alignement Selles Saint-Denis - Saint-Genou : or, il  passe à proximité de Selles-sur-Nahon. L'insistance sur le diable ou les démons laisse penser que le culte de saint Genou a certainement remplacé une dévotion païenne très ancienne, probablement liée à une source sacrée, source guérisseuse. Saint Genou lui-même apparaît comme un saint guérisseur, du "feu d'enfer" tout d'abord, puis des gouttes (les gouttes désignant d'ailleurs en berrichon des sources). C'est bien sur cette attribution que Genou est une nouvelle fois citée dans le Gargantua, tout de suite après une autre vieille connaissance :

O (dist Grandgouzier) les faulx prophetes vo' annoncent telz abuz. Blasphement ilz en ceste faczon les iustes & sainctz de dieu, qu'ilz les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains. Comme Homere escript que la peste fut mise en l'oust des Gregoys par Apollo. Et comme les Poetes faignent un grand tas de Veioves & dieux malfaisans. Ainsi preschoit à Sinays un Caphart, que sainct Antoine mettoit le feu es iambes, & sainct Eutrope, faisoit les hydropicques/ & saint Gildas les foulz, sainct Genou les gouttes. (C'est moi qui souligne).


lundi 26 mai 2014

Le chant sourd du memento mori.

à peine avons-nous frôlé ce monde étroit
que le souffle trouble du soir qui se penche
nous aura dérobé l'âme du dimanche

Ce dimanche, jour de la fête des mères, jour des 25% du FN, j'apprends que Jean-Claude Pirotte est mort. Comme ma mère, il était né en 1939, avec la guerre. Il est probable que peu connaissent Jean-Claude Pirotte, écrivain, poète, peintre, et belge en plus, dont aucun best-seller n'encombre la bibliographie, qui n'est pourtant pas mince. Si je suis triste aujourd'hui, c'est qu'il faisait partie de ces artistes attachants qu'on aurait aimé rencontrer.
Il est des écrivains bourrés de talent, qu'on admire mais qui ne nous touchent pas. Pirotte, avec sa vie en lambeaux, sa vie d'exilé, sa vie de cavale, nous émeut comme un vieux pote qui nous ferait des confidences au fond d'un bistro. Nous dirait sa vie, avec des mots qui glissent comme des feuilles mortes au vent des pavés, en n'oubliant pas de nous remettre ça, le vin qui valse dans les petits verres à pied, avec la mélancolie et la drôlerie qui vont bras dessus bras dessous.


Le cancer a gagné la partie, le salaud, il en a eu d'autres, je ne sais pas pourquoi je pense là, tout de suite, à Allain Leprest. Leprest, Pirotte, c'est de la même famille des grands, je ne trouve pas le mot, l'adjectif, c'est rapport à la vie, à un feu qui brûle, une braise en dedans, ça vous consume aussi, ne vous laisse pas en repos.

Alors oui, Pirotte, je m'aperçois qu'il a croisé souvent ma route de lecteur heureux (je reprends l'expression à un autre écrivain magnifique, méconnu, un suisse cette fois, Georges Piroué, dont je lis par petits bouts les Mémoires d'un lecteur heureux). Tous les sites, blogs où j'ai laissé trace, portent son empreinte, que ce soit sur le site des Tasons, où il était légitime qu'il fût : dans La légende des petits matins (Manya 1990), rapporte Macha Séry dans son article du Monde, il faisait l'éloge de la paresse « limogeage consenti », consacrant « un état de vacuité redoutable, que seule une élite rarissime supporte sans terreur », ou bien sur ce propre site, Alluvions, en 2008, avec Roger Caillois, ou en 2009 avec Philippe Jaccottet et Tomas Tranströmer. Et même Robin Plackert l'a cité en 2007, en évoquant Saint-Genou et la vieille accoucheuse de Gargamelle.

Quelques mots encore du poète, que j'ai retrouvés aujourd'hui dans Plis perdus, acheté d'occase à la foire du Livre d'Angles-sur-Anglin, le 12 août 2006, et où l'on retrouve cette Loire qui m'occupe si fort en ce mois de mai :

Promenade le long de la Loire, de Blois à Amboise, d'Amboise à Chinon et à Saumur, trop courte hélas, dans la lumière douce-amère de novembre, avec le poids douloureux, et qu'il faut taire, des vieux souvenirs, et mes vertiges qui sont comme le chant sourd du memento mori.



mercredi 12 août 2009

Se retourner, oublier

Depuis plusieurs mois, j'ai décidé de lire chaque soir trois poètes différents, quelques poèmes de chaque pris dans un recueil de façon linéaire. J'ai commencé avec Ferrements d'Aimé Césaire (Points/Seuil), Le paysan céleste de Georges-Emmanuel Clancier et La terre nous est étroite, de Mahmoud Darwich (Poésie/Gallimard tous les deux). Dès que l'un des recueils est terminé, je le remplace par un autre, en gardant pour contrainte d'avoir toujours un poète étranger. C'est ainsi que je suis passé à Tomas Tranströmer (Baltiques, Poésie/Gallimard encore), puis à Jean-Claude Pirotte (Le promenoir magique et autres poèmes, La Table Ronde) et dernièrement, Philippe Jaccottet avec ses Poèmes (1946-1967).
A l'issue de chaque lecture, j'extrais un passage que je recopie dans un petit carnet acheté à Prague dans le quartier juif, au Zidovské Muzeum. Je compose ainsi une sorte d'anthologie, que je relis de temps à autre afin de revivifier le souvenir de ces lectures.
Pour être honnête, je ne pratique pas cet exercice tous les soirs. Passé minuit, je ne m'estime plus assez réceptif pour apprécier la poésie, et parfois,, requis par d'autres activités ou d'autres travaux d'écriture, je renonce à me plonger dans ces trois volumes installés à demeure sur ma table de chevet.

J'en parle aujourd'hui parce que, depuis avant-hier, je constate un étrange effet de synchronisation entre les trois derniers recueils. Le 10 août, je remarque que le verbe se retourner est présent chez mes trois auteurs. Ce n'est pas un mot rare, j'en conviens, mais il y a quelque chose là qui m'amuse, aussi, contrairement à mon habitude de n'élire chaque soir qu'un seul des trois poètes, je choisis de recopier les trois passages concernés :

"Mais pas moyen. Il ne faut pas que l'étranger
qui marche se retourne, où il serait changé

en statue. On ne peut qu'avancer. (...)"

Philippe Jaccottet (in Les nouvelles du soir, p. 32)

"Là-bas, on a le droit de se retourner. Là-bas, on a la permission de porter le deuil."

Tomas Tranströmer (in Coin de forêt, p.235)

le vent blême des provinceslâche ses meutes nocturnes
j'écoute le volet grince
l'arbre effaré se retourne

Jean-Claude Pirotte (in 18, avenue Gambetta, p. 472)

Cette synchronie aurait pu rester unique, mais il se trouve qu'hier, rebelote, nouvelle coïncidence autour du verbe oublier, encore un verbe commun, c'est vrai, mais tout de même...

"et sur Rethel givré la lune coulera
l'écume de son lait
l'avenue Gambetta

frémira sous le gel
comme elle aura frémi

dans mes hivers d'exil
qui seront oubliés "


Jean-Claude Pirotte (in 18, avenue Gambetta, p. 480)

"(...) Nous avons pourtant vécu tant de choses nouvelles, nous nous en souvenons, et aussi de ces heures où nous ne valions pas grand chose (quand, par exemple, nous faisions la queue pour donner notre sang au colosse bien portant - il avait ordonné une transfusion), des situations qui auraient dû nous séparer si elles ne nous avaient rapprochés, et des situations que nous avons oubliées ensemble - mais elles ne nous ont pas oubliés ! Elles se sont muées en pierres claires et obscures. Pierres éparpillées d'une mosaïque.(...)"

Tomas Tranströmer (in Funchal, p.236-237)

"Malgré le chemin fait, nous restons à l'orée
et ce n'est pas ces mots hâtifs qu'il nous faudrait,

ni cet oubli, lui-même oublié tôt après (...)"
Philippe Jaccottet (in Agrigente, 1er janvier, p. 35)


Le plus étrange reste à venir. Après avoir consigné ces extraits dans le carnet, je suis revenu à la lecture de Machina memorialis, l'ouvrage de Mary Carruthers sur Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Age (sous-titre du livre). Page 45, dès le premier paragraphe, la résonance est énorme :

"Tant que la memoria est restée la "machine" à penser, l'on n'a cessé d'analyser les limites qu'elle imposait au savoir humain et de s'en inquiéter : "En moi-même, déclare saint Augustin, dans ce grand palais de ma mémoire [...] le ciel, la terre, la mer, et tout ce que j'ai pu y remarquer s'offrent à moi aussitôt que je veux, hormis les choses que j'ai oubliées " (nous soulignons). Dans cette acceptation spontanée, et presque joyeuse, que manifeste ici Augustin se lit une différence essentielle entre le monde du Moyen Age et celui d'aujourd'hui. Avoir oublié est, pour nous, l'indice d'un échec du savoir et constitue une bonne raison de se méfier de la mémoire ; mais dans la culture d'Augustin, oublier certaines choses était une condition nécessaire pour se souvenir d'autres."

Enfin, page 52, on trouve un écho direct au poème de Tranströmer :

"L'expression [memoria rerum] implique que, tel des éclats de pierre dans une mosaïque (métaphore courante), les res memorabiles s'inscrivent à l'intérieur d'une combinaison qui les rend à la fois mémorables, susceptibles d'être inventées et génératrices d'invention."

Belle "mosaïque" que cette constellation de textes surgie l'espace de deux soirs. Notons en dernier lieu que le binôme se retourner/oublier, ces deux verbes courants, exprime en somme une opposition : dans l'acte de se retourner, il y a l'idée d'un retour vers le passé, d'une remémoration, antinomique bien sûr à l'acte d'oublier.

mardi 28 octobre 2008

Résurgence

Depuis le 13 août, rien. Comme si cette soif de poésie qui soi-disant me taraudait s'était évanouie, comme un ruisseau qui aurait disparu dans une anfractuosité du sol. Perte soudaine attendant sa résurgence. Je ne savais pas en réalité si elle aurait lieu, cette résurgence. Caillois et son Fleuve Alphée avaient été, non pas oubliés, - le livre n'avait pas été rangé, il avait toujours place non loin du bureau, à portée d'oeil et de main -, mais il était désormais en attente, dépossédé de toute urgence. Pourtant il avait suscité quelques pensées, les jours suivants ce 13 août...

A Angles sur l'Anglin, je m'étais rendu pour la foire du livre, trois jours de bouquinistes ayant investi les rues du village, qu'il me fallait arpenter en une poignée d'heures, n'y cherchant rien de précis, surtout pas, dans l'espoir seulement de la trouvaille, c'est-à-dire du livre qu'on ne savait pas désirer mais qui s'impose si irrésistiblement qu'on a la quasi certitude que nous n'étions venus que pour lui, pour le découvrir ce jour-là, volume indispensable qui nous entraîne sur une autre piste ou permet d'en prolonger une ancienne qui s'était dissipé dans un trop dense lacis de fourrés.

Que trouvai-je à Angles, ce jour-là, 15 août 2008 ? Tout d'abord les deux tomes des Misérables dans l'édition Folio classique que j'avais failli acheter à Châteauroux quelques jours auparavant. Ce nouveau projet d'adaptation théâtrale y était là comme validé : pour deux euros, j'emportai quelques milliers de pages dont rapidement je commençai l'exploration (et même si, à ce jour, un autre thème s'est fait jour et a finalement repoussé à 2012 le projet des Misérables, l'impression demeure de s'être senti autorisé à partir de cet instant).



La récolte ne fut pas exceptionnelle : deux autres livres seulement s'ajoutèrent aux volumes hugoliens : L'ancolie, de Jean-Loup Trassard, et un essai de Henri Rey-Plaud, Le cercle magique, étude sur le théâtre en rond à la fin du Moyen Age. C'est un peu plus tard que je réalisai que ces deux ouvrages entraient en résonance avec les dernières lignes que j'avais lues de Roger Caillois : "L'écriture des pierres, comme je disais, réduisait toutefois au domaine esthétique un phénomène qui me paraissait d'une plus vaste portée. Malgré moi, poussé par l'évidence, j'avais rangé les minéraux en deux classes principales : ceux qui obéissent aux courbes et les autres où l'angle est despotique. Deux domaines étanches irrémédiablement séparés : d'un côté, la fantaisie des volutes, des méandres dans les motifs des dessins internes et, pour l'extérieur, , les bosses irrégulières, rugueuses, des géodes et des rognons ; de l'autre, la rigueur d'arêtes rectilignes et de biseaux impeccables, une morphologie strictement polygonale, faces planes et lisses comme miroirs d'eaux calmes, architecture parfaite et close, volontiers transparente, mais qui, même opaque, aurait encore nécessité, pour la construire, le secours d'un ouvrier magicien." (Fleuve Alphée, p. 149, éd. Quarto).



Il m'apparaissait avec évidence qu'à travers cette antinomie de la courbe et de l'angle, les deux livres s'inscrivaient sous le registre de la première classe. Pour Le cercle magique du théâtre, c'était clair ; quant à L'ancolie, il suffisait de lire la quatrième de couverture : "(...)La maison d'enfance y est centre d'un cercle qui va s'élargissant : les fermes demeurent tapies dans les écarts et les chemins s'effacent dont l'encre cherche à retrouver la pente.(...)" Or, nous étions à Angles, dont le complément "sur l'Anglin", répète justement la catégorie de la deuxième classe de minéraux établie par Caillois. De cette observation, dont je ne savais pas au demeurant, quelle conclusion tirer (et fallait-il d'ailleurs en tirer une conclusion ?), je me promettais au moins de la consigner ici.

Je n'en fis rien, comme on a vu. Et j'abandonnai Caillois, non sans une certaine culpabilité (une fois de plus, je me dispersai).


Qu'est-ce qui, aujourd'hui, me ramène donc à tout cela ? Quel événement nouveau a fouetté ma paresse ? Rien, sinon un retour à Angles, le 19 octobre dernier, pour un superbe dimanche automnal. Au sortir d'une promenade dans les ruelles du village, j'entrai pour la première fois chez le petit bouquiniste du coin de la place. Et j'y dénichai Les sources de Pierre Gascar, que j'avais cité indirectement dans FGS, à l'ouverture de l'examen de Verseau, grâce à Jean-Claude Pirotte.

Là encore, la quatrième de couverture me fut une de ces petites étincelles de compréhension par quoi le monde semble nous indiquer que nous ne cheminons pas tout à fait seuls : "(...) Jamais le monde n'aura été plus fascinant, plus riche d'enseignements qu'en ces instants où son sort oscille. Jamais ne se sera imposée autant la nécessité de rétablir l'accord originel entre l'humanité et la nature, dans laquelle nous commençons à retrouver des leçons essentielles, même pour ce qui a trait au perfectionnement de notre société. La "mystique matérialiste" définie par Roger Caillois, et qui imprègne cet ouvrage, ne peut que déboucher sur un nouvel humanisme. La plupart des faits rapportés dans ces pages l'indiquent, et l'on comprend que la grande ombre de Bernard Palissy, un des hommes les plus inspirés de notre histoire, les traverse de temps en temps."

Certain passage du livre entrait en résonance avec le thème de la cruche que je ne cessai de développer ces derniers temps dans FGS. Je me devais donc de consigner enfin cette rencontre.